Décès de Robert Mundell

L’économiste Robert Mundell est mort et voilà ce que nous devrions absolument en retenir

Père de la macroéconomie internationale, Robert Mundell était aussi l’un des penseurs qui a aidé à concevoir l’euro ainsi que l’économie de l’offre chère à Ronald Reagan.

Alexandre Delaigue

Atlantico : Robert Mundell, prix Nobel d’économie 1999 est décédé le 4 avril dernier. Que devrait-on retenir de ses apports à la pensée économique ? 

Alexandre Delaigue : D’abord, il faut se rappeler que les travaux de Mundell, qui datent pour l’essentiel des années 50-60, étaient, à l’époque, révolutionnaires. Ils décrivaient alors un monde qui n’existaient pas et qui existe désormais. Le système monétaire international de l’époque reposait sur les accords de Bretton Woods, donc toutes les monnaies étaient liées au dollar avec des parités fixes qui était très peu souvent ajustées. A l’époque, les capitaux circulaient assez peu facilement. L’essentiel devait passer par les banques et les banques centrales. A l’époque, Mundell décrit quelque chose de très différent : un monde où l’on envisage la liberté du mouvement des capitaux et surtout des parités flexibles. La question était de savoir ce que ce type de situation offrait comme possibilités. On disposait de l’exemple du Canada qui avait une parité flexible par rapport au dollar car il ne pouvait pas contrôler ses mouvements de capitaux. Et ce qu’a établi Mundell, c’est qu’il y avait trois éléments positifs mais qu’il était impossible de tout avoir : closevolume_off

  • Une monnaie avec parité fixe. Le change fixe présente des avantages, parce qu’il facile les échanges et les transactions. On le constate régulièrement dans la zone euro. Quand on va dans un autre pays de la zone, on peut utiliser nos propres billets de banque, notre carte bancaire avec des frais réduits. 
  • Une politique monétaire autonome. C’est une bonne chose car cela permet aux autorités monétaires d’ajuster leur politique aux circonstances. Ne pas pouvoir le faire, par exemple en situation de récession, c’est un gros problème. 
  • Une certaine liberté des mouvements de capitaux. Si vous avez des contraintes, cela va limiter les investissements que vous pouvez recevoir. Cela va en particulier limiter les investissements étrangers qui pourraient amener des capitaux mais aussi des investissements et des technologies. 

Cette impossibilité à tout avoir, il l’a formulé comme étant un triangle des incompatibilités. On ne peut avoir que deux choses sur trois. L’intérêt de choisir l’un par rapport à l’autre dépend d’une série de circonstances liées aux caractéristiques propres des différents pays. C’est ce qu’on a appelé un peu pompeusement la zone monétaire optimale. Cela pose la question des caractéristiques structurelles qui permettraient de choisir soit d’adopter une monnaie unique, soit de libéraliser les mouvements de capitaux, etc. 

Atlantico : Que peuvent nous dire les thèses de Mundell de la situation de la zone euro ? 

Alexandre Delaigue : On a dit de Mundell qu’il était le père spirituel du passage à l’euro. Ce n’est pas tout à fait exact.  Si on regarde la théorie en elle-même, elle peut conduire à être relativement sceptique sur cette décision en émettant l’idée que toutes les conditions n’étaient peut-être pas réunies pour pouvoir passer à l’euro. Pour autant, lui-même était plutôt favorable à cette décision. Sortir de la zone euro, c’était une question qui était beaucoup posée il y a une dizaine d’années, au moment de la crise de la zone euro. De fait, c’était une crise « à la Mundell ». Elle était réellement liée au fait que la zone euro intégrait la liberté des mouvements de capitaux, la parité fixe – avec la même monnaie dans tous les pays – mais plus d’autonomie de la politique monétaire.  Cela ne semblait pas être un problème jusqu’au moment où on s’est demandé s’il n’aurait pas fallu que certains pays sortent de l’euro. Cet aspect reste prégnant car la zone euro demeure une zone à construire. On se pose moins la question aujourd’hui mais il y a toujours des tensions et des problèmes d’incomplétude en son sein. Dans cette optique, certains défendent un fédéralisme européen et un budget européen. On peut envisager aussi une harmonisation qui se ferait au niveau des marchés des produits et du travail. Cela signifierait un salaire minimum européen, une assurance chômage commune et peut être le développement de technologies de traduction.. Mundell offre un cadre d’analyse pour comprendre la zone euro et déterminer ce qu’il pourrait manquer pour qu’elle fonctionne.

Atlantico : Est-il possible d’élargir ses analyses à d’autres espaces ?

Alexandre Delaigue : Cela peut permettre de réfléchir à d’autres débats du même ordre dès que se pose une question monétaire. La théorie de Mundell nous dit que quand il y a des gros décalages économiques entre pays, il faut des instruments qui donnent de la flexibilité : le contrôle du mouvement des capitaux, pour éviter une fuite des capitaux, mais ça ne marche pas très bien, ou alors faire bouger la parité de la monnaie, ce qui est très difficile à faire pour certains pays. 

Dans la zone du franc CFA, dont la monnaie va bientôt changer de nom, on s’interroge sur l’opportunité de certains changements.Par exemple, faut-il abandonner la parité fixe avec l’euro ou faut-il une monnaie unique ouest-africaine avec le Nigéria ? Si on veut réformer le franc CFA dans ce sens-là, Mundell fournit un cadre d’analyse et des mises en gardes. Par exemple, en alertant sur le fait que le Nigeria est un gros pays pétrolier, à côté de pays plus petits en taille comme en économie. 

C’est aussi le cas quand la Chine envisage d’internationaliser le Yuan. Le pays voudrait en faire une sorte de concurrent du dollar et un instrument de puissance économique. L’internationalisation de la monnaie entraine un certain nombre de contraintes en particulier en termes d’ouverture des capitaux. C’est donc une véritable base pour comprendre le système monétaire international.

Enfin, cela doit nous faire réaliser qu’aucun pays ne peut faire abstraction de ce qui se passe dans l’économie américaine. Si on se retrouvait en Europe avec un gros décalage économique avec les Etats-Unis, la capacité d’autonomie de l’Europe seraient menacée. Et pour garder une autonomie de la politique monétaire, il faudrait une forte baisse de l’euro en contrepartie, ce qui créerait une forme d’inflation importée. C’est donc une incitation à la prudence. Si jamais on se retrouve trop décalés en conjoncture par rapport aux Etats-Unis, ce cadre nous prévient d’effets très dangereux et des conséquences économiques très dommageables.

Atlantico : Notre conception actuelle de la zone euro a-t-elle trop tendance à ne voir que les avantages de théorie de Mundell sans tenir compte du triangle des incompatibilités ?  

Alexandre Delaigue : C’est assez net. On veut bien utiliser la théorie pour souligner ses réussites mais on a peu envie de regarder ce qu’en sont les conséquences quand elles vont à l’encontre de ce qu’on a envie d’entendre. S’il y a trop de décalages entre les pays de la zone euro, surtout des systèmes de prix, cela pose problème. Si un pays est très compétitif et exporte beaucoup contrairement aux autres, cela crée des déséquilibres. La théorie nous dit comment ça devrait être résorbé. A savoir, les pays compétitifs devraient avoir un peu plus d’inflation ou devraient modifier leur structure économique pour éviter d’avoir un tel excédent. Cela voudrait dire, par exemple, changer de politique fiscale. Mais en Europe, lorsqu’on dit ça, on est accusé de vouloir « punir les premiers de la classe ». Mais le modèle de Mundell nous dit qu’il n’y a pas de premiers de la classe, tout le monde est interdépendant. Donc en ce sens, on ne veut effectivement pas regarder les problèmes. 

« Les plans de relance actuels ne remettent pas en cause le principe général de la supériorité du marché » Ulrike Lepont (Le Monde)

  • « Les plans de relance actuels ne remettent pas en cause le principe général de la supériorité du marché »

Tribune

Ulrike Lepont

Politiste

La chercheuse en science politique Ulrike Lepont relativise, dans une tribune au « Monde », le « retour de l’Etat » aux commandes de l’économie, car ni la nécessité de réduire son périmètre ni la priorité donnée au secteur privé pour l’allocation des ressources ne sont remises en cause.

Publié le 09 avril 2021 à 12h00 Temps de Lecture 4 min.

Tribune. Après plusieurs décennies où l’Etat avait été assigné à s’en tenir à un rôle de garant du respect des règles de la concurrence et de contrôle de l’inflation par la seule politique monétaire, les plans de relance européens actuels, de par leur ampleur, sont souvent interprétés comme la marque d’un retour de l’Etat dans l’économie. Le recours à la politique budgétaire du « quoi qu’il en coûte », mais aussi à la politique industrielle via des investissements publics dans des secteurs jugés stratégiques pour la croissance future, est à nouveau légitime pour stimuler l’activité économique du pays. Lire aussi : L’impossible pari du « quoi qu’il en coûte » dans une crise du Covid-19 qui se prolonge

Ce phénomène n’est en réalité pas simplement conjoncturel : il s’inscrit dans un processus engagé depuis la crise de 2008, du fait de l’échec de la politique monétaire européenne à relancer la croissance de la zone euro, ainsi que de la montée du patriotisme économique à l’échelle internationale.

Pour autant, cette relégitimation des politiques industrielle et budgétaire est loin de signer le retour de l’Etat keynésien d’après-guerre. Du point de vue de la politique industrielle tout d’abord, les investissements publics sont conçus selon des objectifs et des modalités diamétralement différents. Durant les « trente glorieuses », l’objectif des politiques d’investissement était, pour l’Etat, de structurer des secteurs économiques entiers, parfois directement par des nationalisations, parfois par des subventions qui lui permettaient d’influer sur les choix de développement des entreprises. Il s’agissait ainsi de contrôler le marché, voire, pour certains secteurs comme l’énergie, de s’y substituer.

Confiance dans le marché

Les politiques d’investissement actuelles visent au contraire à encourager le développement des acteurs privés et du marché en déterminant des objectifs généraux – comme la transition écologique –, mais sans intervenir dans les stratégies des acteurs économiques. Elles s’appuient, pour ce faire, sur des instruments financiers comme des prêts, des prises de participation sous forme de capital-risque ou des garanties qui sont délivrées en premier lieu par les banques publiques d’investissement – dont l’activité a explosé depuis une décennie. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Bruno Le Maire veut accélérer le plan de relance pour atteindre les 6 % de croissance en 2021

Ces financements sont octroyés sur le critère de la rentabilité financière des projets et de la promesse d’un « retour sur investissement » pour l’Etat, mais sans exigence de contrepartie en matière de gouvernance. De plus, quand l’Etat investit par le biais des banques publiques d’investissement au capital d’entreprises, l’objectif est de s’en retirer dès que l’activité est rentable, de manière à réinvestir dans d’autres activités émergentes prometteuses, sur le modèle d’un fonds d’investissement. Enfin, l’Etat n’investit jamais seul, mais en cofinancement avec des acteurs privés, ce qui lui permet de miser sur l’« effet levier », mais qui réduit également sa capacité de contrôle.

Ce modèle d’investissement correspond d’une part à une confiance dans l’efficacité du marché et des acteurs privés, dont les choix sont jugés plus judicieux en matière d’investissement. Il est également censé être moins coûteux pour les finances publiques et permet de respecter le cadre du droit européen, qui impose aux Etats de se comporter comme des « investisseurs avisés en économie de marché ».

Du point de vue de la politique budgétaire ensuite, la doctrine keynésienne de stimulation de l’économie par l’Etat s’accordait bien avec le choix politique de la période d’après-guerre d’un développement sans précédent de l’Etat social, caractérisé par la démarchandisation de pans entiers de l’économie et le développement du secteur public.

L’investissement sanctuarisé

Bien au contraire, la valorisation actuelle du rôle d’« investisseur » de l’Etat ne s’accompagne pas d’une revalorisation de la dépense publique en général. Ces dépenses d’investissement sont en effet nettement distinguées des autres dépenses publiques, dites de fonctionnement ou de redistribution, qui financent les services publics et les transferts sociaux. Ainsi, si le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, affirmait, le 2 février, devant l’Assemblée nationale que la dette liée à l’investissement était de « la bonne dette », il ajoutait aussitôt ne pas « être favorable à de l’endettement qui irait à des dépenses de fonctionnement pérennes », qui, de fait, sont exclues du plan de relance.

Le raisonnement tenu est que, tandis que les dépenses d’investissement préparent l’avenir et la croissance de demain, les autres dépenses publiques sont un puits sans fond improductif et une charge fiscale qui fait obstacle à la vitalité et la compétitivité économique du pays. Cette logique est aussi au cœur des conclusions du rapport de la commission Arthuis, remis le 18 mars au gouvernement, qui fait porter le futur effort de réduction de la dette sur les dépenses de fonctionnement et de redistribution, mais sanctuarise les dépenses d’investissement. Elle explique également le maintien des plans de réduction du nombre de lits dans les hôpitaux publics ou la faiblesse des revalorisations salariales lors du Ségur de la santé, et ce en pleine crise sanitaire. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Dette : le rapport Arthuis plaide pour une meilleure maîtrise de la dépense publique

Ainsi, si la réaffirmation de l’interventionnisme et la relégitimation des dépenses publiques dont témoignent les plans de relance actuels constituent un déplacement à l’intérieur du cadre néolibéral, elles ne remettent pas en cause le principe général de la supériorité du marché et des acteurs privés pour allouer les ressources, ni la nécessité de réduire le périmètre de l’Etat et de mener des politiques d’austérité. On comprend ainsi la logique globale des politiques économiques françaises actuelles, partagées entre, d’une part, la mise en avant croissante du rôle de l’Etat dans l’économie pouvant justifier des dépenses publiques nouvelles et même l’augmentation de l’endettement, et, d’autre part, le maintien de l’objectif de diminution de son périmètre au nom de la réduction des déficits et de la dette.

Ulrike Lepont est chercheuse en science politique (Laboratoire Printemps, CNRS/université Versailles-Saint-Quentin) Gérer l’argent de la relance

New Deal, Reconstruction, Plan Marshall, planification soviétique… L’histoire de la gestion des grands programmes de dépense publique est riche d’enseignements à l’heure où les Etats posent les jalons de la sortie de la crise

Ulrike Lepont(Politiste)

Avec l’arrêt du tourisme, l’écosystème construit pour les voyages de masse s’est évaporé (Le Monde)

Avec l’arrêt du tourisme, l’écosystème construit pour les voyages de masse s’est évaporé

A l’aube d’un second été sans grande activité, les pays qui vivent du tourisme risquent de voir disparaître des dizaines de millions d’emplois. Les femmes et les travailleurs précaires, jeunes ou peu diplômés, seront les premiers concernés.

Par Clément Guillou Publié hier à 02h36, mis à jour hier à 14h34

Temps de Lecture 7 min.

Dans le Machu Picchu, réouvert en novembre 2020.
Dans le Machu Picchu, réouvert en novembre 2020. ERNESTO BENAVIDES / AFP

Lorsque quelques Occidentaux vaccinés redécouvriront, cet été, les plages de Thaïlande, les ruines du Machu Picchu, au Pérou, ou les safaris du Kenya, le plus frappant sera ce qu’ils ne verront pas : la masse de petites mains du tourisme globalisé, évaporée dans l’arrêt du voyage. Les femmes de ménage, les bagagistes, les artisans. Les photographes de rue, les tisserandes, les gardiens de parking. Les chauffeurs, les loueurs de matelas, les masseuses. Les guides, les vendeurs de tee-shirts, les professeurs de plongée. L’écosystème construit pour le tourisme de masse, parfois pour le pire, s’est dispersé dans d’autres secteurs, provoquant un exode rural. Sa reconstruction sera nécessairement lente.

Nul besoin d’aller au bout du monde pour constater l’impact social de la fermeture des frontières – à Lourdes, la soupe populaire déborde. Mais il est plus dévastateur dans les pays en développement, où le filet social et la clientèle domestique sont inexistants. A l’aube d’un second été sans grande activité, les économies des foyers sont épuisées. La chute de 74 % du nombre de visiteurs internationaux, en 2020, a provoqué la suppression de 62 millions d’emplois, estime le Conseil mondial du voyageet du tourisme (WTTC). Il faut y ajouter ceux soutenus de manière artificielle par les gouvernements et dont la survie sera incertaine une fois le robinet coupé. Lire aussi Il est impossible de garantir un été touristique « normal » en Europe, selon le secrétaire d’Etat Clément Beaune

L’Organisation mondiale du tourisme (OMT) estime que l’on ne voit actuellement que la face émergée de l’iceberg qui vient de heurter le secteur, et que le nombre d’emplois détruits par la crise dépassera les 100 millions. Les petites et moyennes entreprises concernent quatre travailleurs sur cinq dansle tourisme ; or, une récente enquête de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) calcule que plus de la moitié d’entre elles disparaîtront d’ici à la fin de l’année.

Locomotive économique

En Europe, en Asie-Pacifique et en Amérique, l’activité touristiquereprésentait près de 10 % du travail avant la crise. Cette part allait croissant dans le monde, puisqu’un poste sur quatre créé entre 2014 et 2019 l’était dans ce secteur. L’accessibilité des voyages long-courriers a accompagné ce boom de l’emploi touristique, en développant des services qui n’existaient pas pour la clientèle domestique : le WTTC estime qu’un emploi est créé pour 11 visiteurs internationaux en Afrique, 13 en Asie-Pacifique. L’Organisation des Nations unies (ONU) redoute donc particulièrement l’impact sur certains pays d’Afrique et sur les « petits Etats insulaires en développement » (PEID).

« Pour les femmes, les populations rurales, les peuples autochtones et nombre d’autres groupes historiquement marginalisés, le tourisme est un vecteur d’intégration, d’autonomisation et de génération de revenus, relève l’ONU dans une note d’août 2020. Le secteur est également un outil essentiel à la préservation du patrimoine naturel et culturel. »

Il est aussi la principale source d’épargne en devises étrangères, et a des conséquences en cascade sur l’aménagement du territoire, les transports, l’agriculture, l’artisanat et le BTP : c’est une locomotive économique, même si plus de la moitié des recettes touristiques des pays en développement sont détournées vers l’extérieur au profit de groupes occidentaux.

L’emploi, lui, n’est pas délocalisable. Danièle Kuss, experte auprès de l’OMT, constate qu’il « permet l’entrée sur le marché du travail des femmes et des hommes jeunes sans qualification, et parfois sans éducation primaire. C’est aussi le seul secteur qui permet de progresser sur le tas, sans diplômes : on voit des gens devenir directeurs d’hôtels en partant de tout en bas. »

Les femmes, premières victimes de la crise

Le caractère saisonnier de l’activité, le temps partiel, les conditions de travail ingrates et une rémunération plus faible qu’ailleurs concourent au recrutement de primo-travailleurs ou de personnes écartées du marché du travail – jeunes non diplômés, minorités ethniques, immigrés, mères ne pouvant accepter qu’un temps partiel.

Pour les travailleurs qualifiés qui, par leurs compétences linguistiques notamment, étaient au contact des touristes, la reconversion n’est pas simple. « A Phuket, en Thaïlande, le revenu moyen d’un employé qui travaille avec nos clients est autour de 40 000 bahts par mois (1 070 euros), cinq fois plus que ce que touchent aujourd’hui ceux qui ont retrouvé un job, détaille Guillaume Linton, patron du tour-opérateur français Asia. Les diplômés, polyglottes ayant la maîtrise des outils informatiques, ont pu retrouver un emploi en ville. C’est beaucoup plus compliqué pour les guides, les personnels de sites culturels, les chauffeurs. Eux ont dû retourner vivre à la campagne, dans leur famille. »

Le caractère saisonnier de l’activité, le temps partiel, les conditions de travail et une rémunération faible concourent au recrutement de primo-travailleurs ou de personnes écartées du marché du travail

Dans 90 % des 40 pays desservis par Asia, du Moyen-Orient à l’Australie, il n’existe ni aide ni marché domestique conséquent. Les petites structures avec lesquelles le tour-opérateur collabore sont à court de trésorerie. Les plus gros ont pu garder un noyau dur d’employés, et réembaucheront quand le retour de l’activité se précisera. Certains ont dû se réinventer le temps de la crise, comme dans une structure de 30 employés en Mongolie, créée par un Français : « Il a pu conserver ses employés en montant un partenariat avec un fabricant de pulls en cachemire mongol. C’est un exemple de la résilience de ces populations, habituées à traverser des crises. Il y a une vraie économie du système D », souligne Guillaume Linton.

Les femmes sont les premières victimes de la crise, elles qui représentaient 54 % des employées du secteur touristique – contre 39 % dans l’ensemble de l’économie. En Afrique, la proportion monte à 69 %. Les inégalités de genre y sont les mêmes qu’ailleurs : revenu inférieur de 15 % (contre 17 %), travail souvent non rémunéré dans les entreprises familiales, postes de direction captés par les hommes. Sans surprise, ce sont leurs emplois qui ont été plus facilement supprimés. La fermeture durable des écoles fut un handicap de plus. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Retenus en mer, chômeurs à terre : la double peine des employés de croisières

Moins-disant social

Devant une agence de voyage fermée, à Bangkok (Thaïlande), le 8 avril 2021.
Devant une agence de voyage fermée, à Bangkok (Thaïlande), le 8 avril 2021. MLADEN ANTONOV / AFP

Le cas américain est particulièrement frappant : sur les 3,5 millions de postes détruits dans le secteur du divertissement et l’hôtellerie-restauration, 2 millions étaient occupés par des femmes. Ces salariées sont, aux Etats-Unis, le symbole de « la tempête qui frappe les travailleuses », dont s’inquiète la vice-présidente Kamala Harris dans une tribune publiée par le Washington Post en février.

« En matière de communication, les grands groupes occidentaux ont tendance à privilégier la responsabilité environnementale au détriment de la qualité de l’emploi » Caroline Demeyere, chercheuse

Les grandes chaînes hôtelières ont toutes réduit leur masse salariale pendant la crise et ont promis à leurs actionnaires que ces économies seraient durables : numérisation de certaines tâches, flexibilité accrue imposée aux salariés, ménage des chambres moins systématique. Le syndicat américain Unite Here s’inquiète des conséquences sur l’emploi et dénonce des salaires en baisse alors que la reprise s’amorce. La faible capacité de mobilisation des employés de l’hôtellerie, l’urgence économique et la compression de la demande, au moins dans un premier temps, font craindre un moins-disant social et ne concourront pas à l’avènement du tourisme responsable appelé de ses vœux par l’OMT.

« En matière de communication, les grands groupes occidentaux ont tendance à privilégier la responsabilité environnementale au détriment de la qualité de l’emploi, souligne Caroline Demeyere, docteure en sciences de gestion et chercheuse à l’université de Reims-Champagne-Ardenne. Quand on parle de tourisme durable, on entend tourisme vert : c’est très visible pour le consommateur et cela pèsera davantage dans son choix que la rémunération de la femme de chambre, dont le rôle est d’être invisible du touriste. »

La pause forcée du voyage et l’émergence du tourisme comme enjeu économique peuvent-elles, comme l’espère l’OMT, être l’occasion d’une prise de conscience ? Pour les voyageurs, descendre dans un hôtel local, préférer l’artisanat domestique au made in China, choisir un hôtel sans piscine là où l’accès à l’eau est un problème… Pour les gouvernements, cesser de déléguer l’aménagement touristique aux groupes privés, répartir les flux et investir dans la formation de la population rurale et les infrastructures.

« Le village s’est serré les coudes »

Dans les lieux jadis happés par le tourisme de masse, l’heure est moins à la réflexion qu’à la débrouille et à la solidarité. Les banques alimentaires ont essaimé partout, jusqu’à Disney World, en Floride (Etats-Unis), où l’on a parfois servi chaque semaine plus d’un millier de salariés mis au chômage par les parcs d’attractions.

Dans le petit port mexicain de Mahahual, sur la péninsule du Yucatan (Mexique), c’est à la « casa de la cultura » que l’on a distribué des sacs entiers d’aliments de base, payés par l’Eglise ou par les riches Américains qui y passent plusieurs mois par an. Cet ancien village de pêcheurs – reconvertis en guides ou en capitaines d’embarcations – a redécouvert les vertus de la pêche au harpon et des stands de tacos, une reconversion pour les guides de plongée. Article réservé à nos abonnés Lire aussi A travers le monde, ces employés du tourisme confrontés à la crise du Covid-19

« Mexico et le gouvernement local n’ont apporté aucune aide, mais le village s’est serré les coudes, décrit Clara Malbos, anthropologue du tourisme à l’université de Paris, qui vit depuis seize mois à Mahahual dans le cadre de son doctorat. La plupart des entreprises ont continué de verser un salaire minimum à leurs employés. Beaucoup de propriétaires, basés dans les grandes villes, ont baissé leurs loyers. Le port de croisière, en revanche, a licencié la quasi-totalité de ses 1 000 salariés. »

Malgré le retour d’un tourisme local et de longue durée, le village de 3 000 habitants n’a pas vu revenir les saisonniers cet hiver. Les Européens ou Latino-Américains qui s’installent plusieurs semaines ne peuvent compenser les 20 000 passagers, essentiellement américains, qui pouvaient débarquer chaque jour des paquebots. « Les centres de plongée, les hôtels-restaurants revivent. Mais les vendeurs d’artisanat et les serveurs rémunérés au pourboire regrettent les bateaux. »

Clément Guillou