Les résultats de la politique commerciale US (BSI economics)

http://www.bsi-economics.org/1011-premiers-impacts-mesures-protectionnistes-balance-commerciale-us-pw

Quels premiers impacts des mesures protectionnistes sur la balance commerciale américaine ? (Note)

Utilité du sujet : Le 5 mai 2019, Donald Trump a augmenté les droits de douane sur les importations de produits chinois qu’il avait déjà taxés à hauteur de 10 % en septembre 2018. Dans le même temps, le déficit commercial américain a atteint son niveau le plus haut depuis 10 ans. Cet article explique pourquoi la politique commerciale américaine n’a pas infléchi cette tendance, et met en lumière les problèmes structurels qui expliquent ce déficit.  

Résumé :

  • En 2018, les Etats-Unis ont augmenté leurs droits de douane sur près de 300 milliards USD d’importations. L’objectif annoncé par l’administration américaine lors de la mise en place de ces mesures était de réduire le déficit commercial américain, le plus grand à l’échelle mondiale. Malgré ces nouvelles barrières douanières, le déficit commercial a atteint son niveau le plus haut à la fin de l’année 2018 ;
  • L’effet théorique d’une politique protectionniste mise en place par un « grand » pays est incertain, mais la division internationale du travail, ainsi que la tarification des firmes étrangères expliquent en partie l’échec de cette politique. Les hausses de droit de douane ont fini par être payées par les consommateurs et les firmes américains ;
  • Cela pose donc la question de la capacité d’un pays à rééquilibrer sa balance commerciale. Une étude récente du FMI indique qu’il faudrait s’attaquer aux déséquilibres internes qui sont à la source des déséquilibres commerciaux, plutôt que d’essayer de réguler les échanges commerciaux eux-mêmes.

 

 

 

A la fin de l’année 2017, le déficit commercial américain atteignait 800 milliards USD (4 % du PIB américain), dont 375 milliards vis-à-vis de la Chine. L’administration américaine semblait être convaincue que le déficit commercial américain était dû à des pratiques déloyales de la part de ses partenaires, et à des barrières commerciales trop élevées à l’étranger. Elle a donc décidé d’imposer des droits de douane additionnels sur plus de 300 milliards USD d’importations sur la seule année 2018. La logique sous-jacente repose sur le fait qu’une hausse des droits de douane peut, en augmentant le prix de produits étrangers, entraîner une baisse des quantités importées, et donc permettre une amélioration du solde commercial.

Or, le déficit commercial américain a continué de se creuser, atteignant même son niveau le plus élevé depuis 10 ans à la fin de l’année 2018, comme l’illustre la Figure 1. Entre 2010 et 2018, il a augmenté de 37 %, et de 53 % vis-à-vis de la Chine. Les soldes commerciaux bilatéraux vis-à-vis des partenaires les plus touchés par la hausse des droits de douane, qui sont la Chine, le Canada, l’Union Européenne, la Corée du Sud, et le Mexique, n’ont pas non plus quitté leur trajectoire initiale. En particulier, le déficit commercial vis-à-vis de la Chine représentait 47 % du déficit total en 2018, signalant l’échec de la politique commerciale américaine, au moins à court terme.

Qu’est-ce qui explique cette absence de résultats sur la balance commerciale de la politique commerciale américaine ? Quels sont les éléments théoriques qui auraient pu prédire, et qui peuvent expliquer ces premiers résultats ?

Figure 1 : Solde commercial américain, échanges de biens, en millions USD (2010-2018)

 

 

« I’m a tariff guy », Donald Trump (2018)

Théoriquement les droits de douane augmentent le prix des biens et services importés, et en diminuent donc les quantités, ce qui laisse anticiper, toutes choses égales par ailleurs, une amélioration du solde commercial. Cependant, plusieurs articles théoriques (cf. Lindé et Pescatori, 2019[1]) montrent que les choses ne sont pas aussi simples. Une politique protectionniste, en augmentant le prix des produits importés (qu’ils soient consommés ou utilisés dans la production d’autres biens) peut entraîner une hausse du niveau général des prix à la consommation, et en réponse à cette inflation la banque centrale se voit obligée d’augmenter les taux d’intérêt. Ceci implique théoriquement une appréciation relative de la monnaie, qui pèse sur la compétitivité prix des exportations, qui diminuent, mais qui va augmenter les importations (les produits étrangers coûtent moins chers en monnaie nationale, mais les produits domestiques coûtent plus chers en monnaie étrangère). In fine, l’effet est neutre sur la balance commerciale : c’est la symétrie de Lerner.

Cependant, ce raisonnement ne prend pas en compte la position particulière des Etats-Unis. L’effet d’une politique commerciale diffère selon si elle est mise en place par un petit ou un grand pays (où la taille d’un pays est définie selon sa capacité à influencer la demande ou l’offre mondiale). Si un pays met en place un nouveau droit de douane, cela va avoir pour effet de baisser la demande nationale pour le bien visé. Or, si ce pays est « grand » et qu’il représente une part importante du marché en question, cette baisse va se ressentir au niveau mondial : les producteurs étrangers seront impactés, et ajusteront leurs prix à la baisse pour compenser la chute de demande. Selon la théorie du droit de douane optimal, il est possible de trouver un droit de douane dont la mise en place permet d’influencer à la baisse le prix mondial à court terme, quand les quantités produites ne se sont pas encore ajustées. Ainsi, la hausse du prix final (taxe incluse) est moins forte que lorsqu’on considère une petite économie, dont les conditions de demande sont négligeables relativement à la demande mondiale.

L’effet théorique d’une augmentation des droits de douane par un grand pays est donc incertain. Cependant, les conditions particulières de la mondialisation actuelle sont des facteurs importants qui expliquent pourquoi une politique commerciale peut finalement se retourner contre le pays qui la met en place.

 

« How to lose a trade war », Paul Krugman (juillet 2018)

Une des premières menaces qu’une politique protectionniste fait peser sur une économie est celle de l’inflation. Le lien entre hausse des droits de douane et inflation repose principalement sur le comportement des entreprises étrangères. Lorsqu’un droit de douane augmente, une entreprise peut choisir de reporter la totalité, ou une partie, de cette hausse sur leur prix de vente, auquel cas c’est le consommateur qui subit la taxe. Mais elle peut aussi décider d’imputer une partie de la hausse du droit de douane à sa marge, qui va diminuer. Plus cette part est élevée, moins les prix augmenteront et inversement. Dans une étude récente, Amiti, Redding et Weinstein[2] ont montré que les marges des firmes exportant vers les Etats-Unis sont restées inchangées, indiquant que l’ensemble de la hausse des droits de douane a été reportée sur les prix de vente. Ce sont donc les consommateurs américains, et les firmes américaines important des biens nécessaires à leur production, qui ont payé les taxes protectionnistes. Ils estiment ainsi qu’à la fin de l’année 2018 le coût total de ces mesures a été de quatre milliards USD par mois. Jean et Santoni[3] estiment que si toutes les mesures protectionnistes annoncées par Donald Trump étaientmises en place (cf. Figure 2, tirée des travaux de Gunnella et Quaglietti[4]), cela pousserait l’inflation à la hausse d’un point de pourcentage[5]. Une nouvelle hausse de l’inflation pourrait inciter la Fed à augmenter ses taux d’intérêts, ce qu’ellea déjà commencé à faire depuis 2017, étant donné la période économique stable et de faible chômage que connaissent les Etats-Unis actuellement. Cette normalisation de la politique monétaire, après des années de taux d’intérêt proches de zéro, explique en partie l’appréciation du dollar durant l’année 2018, qui a pu avoir un impact négatif sur la balance commerciale américaine, diminuant encore les possibilités d’amélioration du solde commercial.

Figure 2 : Mesures protectionnistes américaines annoncées et mises en place en 2018

Sources: Peterson Institute for International Economics, United States Trade Representative and ECB calculations.
Notes: The values of imports affected by the tariffs on washing machines and solar panels, and steel and aluminum refer to estimates produced by the Peterson Institute for International Economics. The percentages in brackets indicate the size of the applied tariffs.

De plus, pour espérer une amélioration de la balance commerciale, il aurait fallu que cette hausse des prix soit suivie d’une baisse des quantités importées, ce qui ne semble pas avoir été le cas. Ceci tient notamment au fait que l’économie mondiale s’organise aujourd’hui autour d’une division internationale du travail. Un pays ne produit pas un bien de A à Z, il importe différentes pièces détachées nécessaires à la production de ce bien, de la même façon qu’il produit lui-même des biens intermédiaires qu’il exportera ensuite : ce sont les chaînes de valeur internationales. Du fait de cette interdépendance croissante entre des économies mondialisées, une augmentation des droits de douane peut avoir des retombées négatives sur l’économie nationale. Les mesures américaines paraissent de ce point de vue particulièrement « mal pensées » : 95 % d’entre elles concernent des biens de consommation intermédiaire ou des biens de capital (par exemple des machines), comme l’illustre la Figure 3 tirée des travaux de Bown, Jung et Lu[6].

Figure 3 : Importations américaines depuis la Chine taxées sous la Section 301 (Bown et al., 2018)

Enfin, même si ces mesures avaient pu diminuer les importations américaines, c’était sans compter sur les mesures de rétorsion des économies partenaires. En effet, la moitié des exportations chinoises vers les Etats-Unis sont touchées par ces droits de douane supplémentaires, ce qui explique la réponse protectionniste chinoise. Ainsi, dès la fin de juillet 2018, la Chine, le Canada, l’Union Européenne, le Mexique, la Turquie et l’Inde ont augmenté leurs droits de douane sur les produits agricoles en provenance des Etats-Unis, en réponse aux taxes sur l’aluminium et l’acier. Au total, ce sont près de 27 milliards USD d’exportations américaines de produits agricoles qui sont désormais taxéesen représailles, ce qui n’aidera pas le solde commercial américain à se redresser.

 

« Massive trade deficits no longer! » Donald Trump (4 juin 2018)

Quid du déficit commercial américain ? Une nouvelle étude du FMI[7] montre qu’il est difficile d’établir comme objectif d’atteindre une valeur particulière du solde commercial, et que si telle est la volonté des pouvoirs publics, des politiques macroéconomiques (qui visent à avoir un effet sur la demande et la production nationales) doivent être mises en place, plutôt que des politiques microéconomiques (des droits de douane par exemple).

En effet, les déséquilibres commerciaux sont les symptômes de déséquilibres économiques à l’échelle du pays entier. Lorsque la production nationale est trop faible pour satisfaire les consommateurs nationaux, ces derniers se replient sur les biens étrangers, augmentant ainsi les importations : c’est l’excès de demande qui creuse ici le déficit commercial. Parallèlement, si la demande est élevée, l’épargne faiblira, réduisant les possibilités d’investissement des entreprises, et donc leur capacité à adapter la production à la demande nationale. Un déficit commercial traduit donc un excès de demande intérieure, et un déficit d’épargne. Ainsi, l’épargne brute représente 17,5 % du PIB aux Etats-Unis en 2018, contre 28 % en Allemagne et 47 % en Chine, deux pays qui dégagent d’importants excédents commerciaux.

De ce fait, il est plus difficile d’influencer les soldes commerciaux en essayant de contrôler les flux de commerce, plutôt que de s’attaquer aux déséquilibres internes, dont les déséquilibres commerciaux ne sont que le reflet. Il s’agirait donc pour les Etats-Unis de mettre en place des politiques de soutien de l’épargne, en limitant la consommation à crédit[8] par exemple.La part croissante de la population américaine vieillissante représente également un enjeu de taille. La théorie du cycle de vie de Modigliani explique que la vie d’un agent économique s’organise en trois phases : la population étudiante s’endette, la population active consomme davantage, mais épargne également plus en prévision de la troisième phase, celle de la retraite, durant laquelle la consommation excède l’épargne. Ainsi, avec une population vieillissante, l’épargne américaine va diminuer, risquant de creuser davantage le déficit commercial. Les politiques économiques américaines doivent prendre en compte ces dynamiques, dont l’impact sur l’épargne risque d’être aggravé par des décisions récentes. En effet, la baisse des impôts décidée l’an dernier, en augmentant le pouvoir d’achat des ménages américains et donc les importations, contribuera très probablement à une hausse du déficit commercial.

C’estsans rappeler la position particulière des Etats-Unis comme clé de voûte du système monétaire international. Un solde commercial négatif indique qu’un pays consomme plus de biens étrangers qu’il ne vend de biens aux autres pays. La contrepartie d’un déficit commercial est donc un endettement vis-à-vis du reste du monde, c’est-à-dire que les étrangers investissent et prêtent plus aux Etats-Unis que les Etats-Unis ne le font à l’étranger : près d’un tiers de la dette publique américaine est ainsi détenue par des investisseurs étrangers. Cet endettement massif est rendu possible car le dollar est la principale monnaie de réserve. Les agents économiques étrangers veulent détenir des dollars, et préfèrent investir dans les actifs américains qu’ils jugent plus sûrs. C’est donc le statut de la monnaie américaine, parce qu’elle est toujours demandée, en particulier en temps de crise, qui impose un déficit commercial aux Etats-Unis et permet son financement à bas coûts. Pour équilibrer leur balance commerciale, les Etats-Unis devraient donc renoncer au statut international de leur monnaie, ainsi qu’au financement facilité de leur dette publique, le fameux « privilège exorbitant ».

 

 

Conclusion

Equilibrer sa balance commerciale avec la seule politique commerciale est une tâche presque impossible aujourd’hui, étant donnée l’interdépendance des économies. On peut donc s’attendre à ce que les nouveaux droits de douane (25 %) sur les importations de produits chinois détériorent un peu plus le déficit commercial américain, d’autant plus que les chinois ont « riposté » le 13 mai 2019 avec des hausses de droit de douane sur leurs importations américaines. Si Donald Trump veut véritablement rééquilibrer la balance commerciale, des politiques structurelles doivent être mises en place, afin d’augmenter l’épargne, et réduire la demande de biens étrangers.

 

 


[1] Jesper Lindé et Andrea Pescatori, “The macroeconomic effect of trade tariffs: revisiting the Lerner symmetry result” (2019). Journal of International Money and Finance.

[2] Mary AmitiStephen J. Reddinget David Weinstein, “The impact of the 2018 trade war on U.S. prices and welfare” (2019). NBER Working Paper.

[3] Sébastien Jean et Gianluca Santoni, “How far will Trump protectionism push up inflation?” (2018). CEPII Policy Brief N°23-2018.

[4] Vanessa Gunnella et Lucia Quaglietti, “The economic implications of rising protectionism: a euro area and global perspective”, ECB Economic Bulletin, Issue 3/2019.

[5] Le taux d’inflation était de 1,91 % en décembre 2018 (OCDE).

[6] Chad Bown, Euijin Jung, Zhiyao (Lucy) Lu, “Trump, China, and tariffs: From soybeans to semiconductors”Vox Column, 19 June 2018

[7] “The drivers of bilateral trade and the spillovers from tariffs” (2019). Wold Economic Outlook, Chapter 4. International Monetary Fund.

[8] La dette des ménages américains représentait 77 % du PIB des Etats-Unis en 2017 (cf. IMF Global Debt Database).

Pauline Wibaux prépare actuellement une thèse en macroéconomie internationale à l’Université Paris 1 et Paris School of Economics. Ses travaux de thèse portent sur la guerre des monnaies et la guerre commerciale. Plus largement, elle s’intéresse aux évolutions du système monétaire international, ainsi qu’aux problématiques de protectionnisme.

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L’impact des gains de productivité – mécanismes (Xerfi)

Utile pour se remémorer quelques mécanismes simples. A enrichir avec une réflexion sur les blocages contemporains dans la diffusion des gains de productivité.

https://www.xerficanal.com/economie/emission/Comprendre-l-impact-des-gains-de-productivite-sur-l-economie_2933.html

Quelle régulation du capitalisme aujourd’hui ? (R.Rajan)

Je ne trouve pas le terme de populisme judicieusement choisi pour le titre mais je conseille la lecture de cet article de Rajan

https://www.project-syndicate.org/commentary/survival-of-capitalism-needs-populism-by-raghuram-rajan-2019-05/french

Pourquoi le capitalisme a besoin du populisme

CHICAGO – Les plus grandes entreprises sont actuellement prises d’assaut aux États-Unis. Amazon a annulé son projet de nouveau siège dans le quartier du Queens à New York, face à une forte opposition locale. Lindsey Graham, sénatrice républicaine de Caroline du Sud, a soulevé des inquiétudes concernant la position de marché incontestée de Facebook, tandis que sa collègue démocrate Elizabeth Warren, sénatrice du Massachussetts, a appelé au démantèlement de l’entreprise. Warren a également introduit une législation consistant à réserver aux employés 40 % des sièges aux conseils d’administration.

Ces propositions peuvent sembler hors de propos en terres de capitalisme et de libre marché, mais le débat actuel constitue exactement ce dont l’Amérique a besoin. Car tout au long de l’histoire du pays, c’est bien la critique du capitalisme qui a permis au système de fonctionner correctement, en luttant contre la concentration du pouvoir économique, et contre l’influence politique qu’elle confère. Lorsqu’une poignée de grande sociétés dominent une économie, ces entreprises finissent inévitablement par faire équipe avec les instruments du contrôle étatique, ce qui aboutit à une alliance contre nature d’élites des secteurs privé et public.C’est ce qu’il s’est passé en Russie, qui n’est démocratique et capitaliste que de nom. En maintenant un contrôle total sur l’extraction des matières premières et le secteur bancaire, une oligarchie obéissant au Kremlin a exclu tout possibilité de véritable concurrence économique et politique. La Russie constitue en effet l’apothéose du problème que le président américain Dwight D. Einsenhower décrit en 1961 dans son discours de fin de mandat, lorsqu’il attire l’attention des Américains sur la nécessité de « [se] garder de toute influence injustifiée » exercée par le « complexe militaro-industriel », et sur « le risque de désastreuse ascension d’un pouvoir illégitime ».De nombreux secteurs étant d’ores et déjà par quelques grandes sociétés à succès, nous devons nous réjouir que les militants « démocrates-socialistes » et les contestataires populistes s’inspirent de l’avertissement formulé par Eisenhower. Pour autant, à la différence des sociétés en Russie, où les oligarques doivent leur fortune à la captation des actifs de l’État dans les années 1990, les géants américains en sont arrivés là grâce à leur productivité supérieure. C’est la raison pour laquelle les efforts réglementaires à fournir doivent être plus nuancés – et user davantage du scalpel que du marteau.Plus précisément, à l’ère des chaîne logistiques mondiales, les grandes sociétés américaines bénéficient d’immenses économies d’échelle, d’effets de réseau, ainsi que de l’utilisation de données en temps réel permettant d’optimiser la performance et l’efficience à tous les stades du processus de production. Une société comme Amazon apprend en permanence de ses données, pour minimiser les délais de livraison et améliorer la qualité de ses services. Confiante quant à sa relative supériorité par rapport à la concurrence, l’entreprise n’a pas réellement besoin des faveurs du gouvernement – ce qui explique pourquoi il arrive au fondateur d’Amazon, Jeff Bezos, d’approuver un Washington Post souvent très critique à l’égard de l’administration américaine.Mais le fait que les plus grandes entreprises à succès soient aujourd’hui ultra-efficientes ne signifie pas nécessairement qu’elle le resteront, particulièrement en l’absence de véritable concurrence. Les géants en place seront toujours tentés de pérenniser leur position via des pratiques anticoncurrentielles. En soutenant des législations telles que le Computer Fraud and Abuse Act de 1984 et le Digital Millenium Copyright Act de 1998, les sociétés leaders de l’Internet veillent à ce que les concurrents ne gagnent pas leurs plateformes pour bénéficier d’effets de réseau produits par les utilisateurs. De même, après la crise financière de 2009, les grandes banques ont accepté l’inévitabilité d’une multiplication des réglementations, puis ont opéré un lobbying en faveur de règles qui se sont révélées augmenter les coûts de conformité, ce qui a désavantagé les concurrents de moindre envergure. Et maintenant que l’administration Trump dégaine les tarifs douaniers sur les importations, les sociétés qui pèsent le plus peuvent influencer la question de savoir qui bénéficie d’une protection, et qui en supporte les coûts.

De manière générale, plus les droits de propriété intellectuelle, réglementations et tarifs douaniers définis par un État favorisent les profits d’une grande société – davantage que le fait sa productivité – et plus cette société devient dépendante de la bienveillance du gouvernement. La seule garantie d’efficience et d’indépendance d’entreprise demain réside dans la concurrence aujourd’hui.

La pression exercée pour que l’État maintienne un capitalisme concurrentiel, et empêche son glissement naturel vers la domination d’une poignée d’entités dépendantes, provient généralement des citoyens ordinaires, qui s’organisent démocratiquement dans leurs communautés. Ne possédant pas l’influence de l’élite, ils aspirent souvent à plus de concurrence, ainsi qu’à un accès plus ouvert. Aux États-Unis, le mouvement populiste de la fin du XIXe siècle et le mouvement progressiste du début du XXe ont été des réactions à une monopolisation de secteurs majeurs tels que les chemins de fer et la banque. Ces mobilisations de base ont conduit à des réglementations telles que le Sherman Antitrust Act de 1890, le Glass-Steagall Act de 1933 (toutefois moins directement), ainsi qu’à des mesures visant à améliorer l’accès à l’éducation, à la santé, au crédit et aux opportunités d’affaires. En défendant la concurrence, ces mouvements ont non seulement conféré de la vie au capitalisme, mais également évité le risque d’autoritarisme corporatiste.Aujourd’hui, à l’heure où les meilleurs emplois dérivent vers des grandes sociétés à succès qui embauchent principalement dans une poignée d’universités prestigieuses, à l’heure où les petites et moyennes entreprises arpentent vers la croissance un chemin semé d’obstacles érigés par les sociétés dominantes, et tandis que l’activité économique abandonne les petites villes et les communautés semi-rurales pour privilégier les mégalopoles, le populisme émerge de nouveau. Les dirigeants politiques s’efforcent d’y répondre, mais rien ne garantit que leurs propositions nous orienteront dans la bonne direction. Comme l’ont clairement démontré les années 1930, il arrive que le statu quo cède la place à des alternatives beaucoup plus sombres. Si les électeurs des villages français et des petites villes américaines en déclin succombent au désespoir, s’ils perdent foi en l’économie de marché, ils deviendront vulnérables aux sirènes du nationalisme identitaire ou du socialisme à l’extrême, qui l’un ou l’autre seraient susceptibles d’anéantir l’équilibre délicat entre les marchés et l’État. Ceci mettrait fin à la fois à la prospérité et à la démocratie.La juste réponse réside non pas dans une révolution, mais dans un rééquilibrage. Le capitalisme a besoin de réformes du sommet jusqu’à la base, telles qu’une modernisation de la réglementation antitrust, s’il entend veiller à ce que les secteurs demeurent efficients, ouverts à l’entrée, et non monopolisés. Mais des politiques verticales ascendantes sont également nécessaires pour aider les communautés économiquement dévastées à bénéficier de nouvelles opportunités, et pour maintenir la confiance de leurs membres en l’économie de marché. La critique populiste doit être écoutée attentivement, même si les propositions les plus radicales des leaders populistes ne doivent pas être suivies naïvement. Cette démarche est essentielle si nous entendons maintenir pleinement en vie les marchés et la démocratie.Traduit de l’anglais par Martin Morel

Raghuram G. Rajan, Governor of the Reserve Bank of India from 2013 to 2016, is Professor of Finance at the University of Chicago Booth School of Business and the author, most recently, of The Third Pillar: How Markets and the State Leave the Community Behind.

Que font les allemands de leurs excédents courants ? (O.Passet)

Comment sont recyclés les excédents courants allemands ? Utile pour illustrer l’absence d’intégration du marché des capitaux au sein de l’UE

https://www.xerficanal.com/economie/emission/Olivier-Passet-Les-excedents-allemands-profitent-tres-peu-a-l-Europe-306345595_3747217.html?utm_source=Mod%E8le%20diffusion%20Xerfi%20Canal&utm_medium=email&utm_campaign=XC020519