Politique de la concurrence (Samsung vs Apple)

Le Monde 26 Mai 2018

Samsung lourdement sanctionné aux Etats-Unis
Le sud-coréen a été condamné à verser 539 millions de dollars de dommages à Apple pour violation de brevets
Quatre jours de déli-bérations ont été nécessaires pour aboutir à un verdict. Jeudi 24 mai, au tribunal de San Jose (Californie), un jury populaire a infligé un cinglant revers judiciaire à Samsung, lui ordonnant de payer 539 millions de dollars (460 millions d’euros) de dommages à Apple pour violation de brevets. S’appuyant sur une décision favorable de la Cour suprême des Etats-Unis, le groupe sud-coréen estimait devoir verser vingt fois moins à son grand rival. Il dit désormais étudier  » toutes les options « ,dont un appel.

Ce procès, le troisième dans cette affaire, constituait le dernier épisode d’un interminable marathon judiciaire, lancé il y a plus de sept ans. Il avait seulement pour objectif de déterminer le montant des réparations. Et non d’étudier la culpabilité de Samsung, déjà condamné en août 2012 pour avoir enfreint plusieurs brevets détenus par Apple dans la conception d’une vingtaine de smartphones et tablettes. Ces brevets concernaient notamment des éléments de design, comme le boîtier rectangulaire avec les coins arrondis et la grille d’applications, éléments caractéristiques des premiers modèles d’iPhone.

Lors du premier procès, Samsung avait été condamné à payer 1,05 milliard de dollars. Après une série de recours et d’appels, cette somme avait été ramenée à 930 millions, puis à 548 millions de dollars. L’entreprise avait alors saisi la Cour suprême, remettant en cause la méthode de calcul utilisée par la justice américaine. Celle-ci reposait sur l’interprétation d’une loi votée en 1887, qui attribue au plaignant l’ensemble des profits réalisés par un produit qui enfreint un brevet relatif au design.

Fin 2015, le fabricant de la gamme Galaxy, numéro un -mondial du secteur, avait obtenu gain de cause : l’annulation de 399 millions de dollars de dommages.  » La Cour suprême avait estimé que le plaignant ne devait pas forcément recevoir l’intégralité des bénéfices, indique Mark McKenna, professeur de droit à l’université de Notre-Dame.Mais elle n’avait pas expliqué dans quel cas de figure il devait toucher tous les profits, ni quels éléments devaient permettre d’établir le montant du préjudice « .

Débats très techniques
Autant de questions complexes auxquelles ont dû répondre les jurés. Pour Samsung, les brevets incriminés n’ont joué qu’un rôle mineur dans les décisions d’achat des consommateurs. Il chiffrait les dommages à seulement 28 millions de dollars. Au contraire, Apple a assuré que le succès de son concurrent était directement lié à l’apparence de ses produits, copiée sur celle de l’iPhone. Il réclamait plus d’un milliard de dollars, arguant que le précédent jugement avait considérablement sous-estimé les profits réalisés par Samsung.

Avant le procès, de nombreux experts prédisaient cependant que la société américaine ne pourrait pas obtenir davantage que les 399 millions de dollars qui lui avaient précédemment été accordés. Le verdict, qui a accordé 140 millions de plus, a donc surpris. Au cours de la semaine d’audiences, les experts se sont succédé à la barre. Et les débats ont essentiellement été techniques, peut-être trop techniques.

 » Il semble que les jurés ont eu des difficultés à appréhender tous les éléments du dossier, souligne Brian Love, professeur à l’université de Santa Clara. Il est donc possible qu’ils aient décidé de trancher pour une somme située au milieu des demandes des deux parties.  » Victoire importante pour Apple, ce jugement  » va à l’encontre d’une décision unanime de la Cour suprême « , regrette Samsung.

Au cours des prochains jours, l’entreprise va pouvoir déposer des recours pour contester certains calculs des jurés. Puis elle pourra faire appel auprès d’une cour fédérale composée de trois juges. Si le verdict est confirmé, Samsung aura encore la possibilité de saisir la Cour suprême, mais  » il est peu probable qu’elle accepte l’affaire « , estime M. McKenna. Samsung devra alors verser les réparations dues à Apple.

En revanche, si le verdict est annulé en appel, un quatrième procès se tiendra, une nouvelle fois à San Jose. A la demande de la juge en charge du dossier, les deux sociétés se disent également prêtes à négocier un accord à l’amiable. Mais toutes les négociations ont jusqu’à présent échoué.

Malgré ses victoires judiciaires, Apple n’a jamais obtenu l’interdiction à la vente des smartphones de Samsung sur le sol américain. Et les sommes en jeu restent faibles comparées aux profits des deux rivaux. En 2014, ils s’étaient entendus pour abandonner toutes les poursuites engagées hors des Etats-Unis. Un mouvement qui touche l’ensemble du secteur. La vaste guerre des brevets que se livraient depuis des années les acteurs du mobile a quasiment pris fin avec la multiplication d’accords à l’amiable.

Jérôme Marin

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L'industrie aujourd'hui (A.Hatchuel)

Le Monde 26 mai 2018

Les nouvelles merveilles de l’industrie

Le gouvernement a affirmé son soutien aux programmes pour l' » industrie du futur « . Il s’agit de favoriser la modernisation technologique et numérique des usines ainsi que la naissance de nouvelles industries. Mais le travail dans l’industrie n’a pas une bonne image en France : il est réputé pénible, sans autonomie, peu formateur. L’Etat et les professionnels ont donc multiplié les efforts pour le rendre plus attractif auprès des jeunes. Or, on doit à un élève ingénieur, Dimitri Pleplé, une initiative originale : celle d’un tour de France à vélo qui l’a conduit à visiter plus de trente usines, en parcourant plus de 2 800 km. Un périple dont il raconte les surprises et les leçons sous la forme séduisante d’un recueil de cartes postales adapté à un large public qui doit paraître en juin (L’indus’trip : un vélo, des usines et des hommes, Presses des Mines).

Premier étonnement : la variété des activités que recouvre aujourd’hui la notion d’industrie. Blanchisserie, traitement des déchets, fabrication des frites, flacons de luxe, matelas exigent des technologies et des organisations aussi pointues que les traditionnelles usines mécaniques, chimiques ou métallurgiques. Autre surprise : ces dernières ne sont pas nécessairement des productions de masse. Alors qu’une usine de frites est un flux continu qui engloutit chaque jour 1 600 tonnes de pommes de terre, la fabrication de chaudières pour hôpitaux exige des pièces spéciales qui font 6 m de long et 2,5 m de diamètre. La confusion entre grande série et industrie est donc vite dissipée.

Mais qu’est-ce que l’industrie ? L’auteur y répond à sa manière :  » J’aime la création de valeur observable ; sur une ligne de production, on voit le produit se transformer en direct.  » On est proche de l’étymologie ancienne d' » industrie  » et de l’adjectif  » industrieux « , qui met l’accent sur l’action collective préparée, concrète, ingénieuse.

Dans un style de  » clip  » contemporain, ce tour de France des usines rappelle une tradition ancienne. Celle d’un Louis Figuier et de ses Merveilles de l’industrie (1873-1877), ou d’un Eugene H. Weiss popularisant Les Merveilles des sciences et de l’industrie (1926). A l’époque, il s’agissait d’expliquer une nouvelle façon de créer des richesses, la puissance issue du progrès technique ou le rôle devenu vital de la science dans la production.

Invitation à l’ingéniosité
Notre visiteur à vélo n’est pas resté insensible aux cathédrales technologiques, mais il insiste en conclusion sur ce qui peut redonner à l’industrie le sens du progrès collectif.. Une usine, aussi sophistiquée qu’ait pu être sa conception initiale, est une source inépuisable de problèmes à résoudre. On peut toujours progresser en matière de conditions de travail, de procédés de fabrication, de services au client, d’impact environnemental… Le plus attirant dans l’industrie, ce serait donc d’abord cette invitation permanente à l’ingéniosité ! Mais son périple l’a aussi convaincu que cette ingéniosité passe par un  » appel à l’intelligence des acteurs « . Démarche aujourd’hui bien vivante dans les quelques usines où il a pu voir que l’organisation et la gestion accordent une large responsabilité aux salariés ; ou lorsque sa visite a été guidée par un ouvrier.

L’industrie du futur fera une place importante à la robotisation et à l’intelligence artificielle. Mais sa compétitivité, sa capacité permanente de progrès et d’innovation reposeront plus que jamais sur l’ingéniosité collective que les entreprises sauront susciter et valoriser. On doit donc comprendre la future loi Pacte (plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises) – actuellement préparée par Bruno Le Maire, ministre de l’économie – qui veut étendre l’objet social et les finalités des entreprises, comme un atout pour l’industrie du futur. Il est heureux qu’un élève ingénieur soit convaincu, au terme d’une odyssée à travers l’industrie, que les salariés peuvent faire des  » merveilles « , lorsque l’entreprise les reconnaît comme une composante essentielle de son pouvoir créateur.

par Armand Hatchuel

A propos de la suppression de la taxe d'habitation (A.Trannoy dans le Monde)

Supprimer la taxe d’habitation est irréfléchi

L’économiste Alain Trannoy dénonce une réforme fiscale qui, lancée sur une base redistributive et modernisatrice, s’est muée en cadeau aux propriétaires et en danger pour les collectivités locales

Les inflexions de politique économique par rapport au programme électoral sont toujours symptomatiques. L’exemption de la taxe d’habitation pour 80 % des foyers fiscaux aux revenus moyens et modestes figurait dans le programme d’Emmanuel Macron.. Au fil des mois, s’est substituée à cette promesse la suppression totale compensée par une hausse de la fiscalité qui restait à définir, puis une suppression totale non compensée qui semble désormais actée, comme en témoigne le rapport de la commission pilotée par le sénateur Alain Richard et le préfet honoraire Dominique Bur sur  » La refonte de la fiscalité locale « , remis le 9 mai au premier ministre. Aucun élément doctrinal n’a été apporté à l’appui de cette mesure, qui va quand même coûter au budget de l’Etat la bagatelle de 10 milliards d’euros !

Autant la première mesure pouvait avoir un sens, en particulier redistributif, tant la répartition de la taxe d’habitation était devenue injuste au fil des ans, du fait de la non-actualisation des bases et de l’alourdissement des taux, autant son extension non compensée semble une mesure irréfléchie.

Cette extension représente un surprenant cadeau aux propriétaires, et ceci à double titre. Primo, parce que plus des trois quarts de la dernière tranche des contribuables exemptés sont propriétaires. Secundo, parce que dans les zones tendues les bailleurs vont pouvoir augmenter les loyers lors de la relocation. Le mécanisme est en effet le même que celui qui explique pourquoi une partie des allocations logement est captée par les propriétaires sous forme de hausses de loyer – comme l’a d’ailleurs invoqué Emmanuel Macron lors de la réforme des APL.

Dans les centres-villes des grandes agglomérations, Paris en tête, l’offre de logements à louer peut être considérée comme fixe et bouge très peu d’une année sur l’autre. Dans ces conditions, les logements vont au plus offrant à la location comme à l’achat, comme dans un marché d’enchères de tableaux anciens. Les locataires, grâce à l’économie des quelque 1 000 à 2 000 euros de taxe d’habitation, pourront accepter une hausse correspondante de loyer pour remporter l’enchère locative. Ce cadeau peut représenter à terme facilement 4 à 5 milliards d’euros. Ce double cadeau aux propriétaires est inattendu de la part d’un président qui se dit ennemi de la rente…

Réclamations des électeurs
Ensuite, cette suppression est dangereuse pour la démocratie locale. Dans bon nombre de communes, les locataires sont majoritaires. N’acquittant plus rien du coût des dépenses publiques locales, ils auraient tort de se priver d’en demander l’augmentation, et cet effet pourrait se faire sentir dès les futures élections municipales, poussant les voiles des populistes. Emmanuel Macron cherche à freiner les dépenses locales alors que,  » en même temps « , par inadvertance sans doute, il remplit le réservoir d’essence du moteur des dépenses publiques locales, les réclamations des électeurs.

De plus, une partie de ces 10 milliards d’euros vont creuser le déficit commercial, en augmentant, entre autres, les importations allemandes et chinoises. Ces 10 milliards s’interprètent comme une relance de la -consommation. A priori, on n’aurait pourtant pas rangé Emmanuel Macron parmi les partisans d’une relance keynésienne, puisqu’il se réclame de la politique de l’offre.

Sujet de perplexité pour les économistes, le problème de compétitivité français, que traduit son déficit extérieur, semble difficile à résorber. La rechute du taux de croissance au premier trimestre (+ 0,3 %, contre + 0,7 % au quatrième trimestre 2017), est entièrement due au faux plat de l’industrie, qui n’est toujours pas sortie de sa léthargie. On se gausse aisément de l’Italie dans notre pays, mais force est de constater qu’en 2017, une année pourtant faste, le rythme de croissance des exportations françaises industrielles n’a même pas atteint la moitié du rythme des exportations italiennes (3,3 % contre 7 %) !

Enfin, c’est une mesure imprudente en raison du retournement probable de la conjoncture économique. Les mauvaises nouvelles s’accumulent, signe que l’alignement des planètes qui, depuis deux ans, avait permis à la zone euro de sortir la tête de l’eau, se termine, et que nous rentrons dans une zone de plus fortes turbulences. A la hausse du prix du pétrole, suscitée par un regain de tensions internationales, en particulier au Proche-Orient, s’ajoute la montée des incertitudes, la menace de guerre économique commerciale entre l’Europe et les Etats-Unis, les décisions d’un partenaire italien qui peuvent remettre la zone euro sur la sellette, l’incertitude sur le dénouement du Brexit, la réticence de l’Allemagne à réviser sa politique -budgétaire.

Les taux d’intérêt américains remontent, tout comme ceux des pays émergents. La hausse des cours du pétrole ponctionne la consommation intérieure et accroît l’incertitude des investisseurs. Ces 10 milliards d’euros en moins chaque année risquent de manquer si la France doit brutalement se désendetter, ou bien réaliser des investissements dans des secteurs-clés comme la transition énergétique, où l’on continue de se bercer de bonnes paroles, ou l’enseignement supérieur et la recherche, qui souffrent d’anémie budgétaire et de manque de vision pour affronter une compétition internationale particulièrement dynamique.

Face à de tels inconvénients, quels avantages reste-t-il à retirer d’une suppression de la taxe d’habitation ? Sans doute le bénéfice politique d’arroser tout le monde à travers une baisse d’impôt, et en particulier des électeurs potentiels. Il ne nous appartient pas de porter un jugement sur cet objectif en tant qu’économiste, mais nous ne pouvons nous empêcher de penser que celui-ci aurait pu être atteint par d’autres moyens aux effets moins pervers, par exemple une baisse de l’impôt sur le revenu. Les deux premiers in-convénients pointés plus haut – un cadeau aux propriétaires, un mauvais coup à la démocratie locale – auraient largement été évités. De plus, cette baisse aurait pu être modulée en fonction de l’évolution de la conjoncture. Là, l’exécutif s’est rendu prisonnier d’une promesse difficilement réversible.

Une belle occasion est manquée de refonder nos impôts fonciers. Il aurait été facile d’imaginer une nouvelle taxe foncière progressive en remplacement, à rendements constants, de la vieille taxe foncière, de l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) et de la suppression de la taxe d’habitation. Tout ce qu’on nous promet à la place est une révision des valeurs locatives cadastrales menée à une vitesse d’escargot sur quarante ans, se terminant autour de 2060 (les bases actuelles datent de 1970)… soit presque un siècle de distance. Entre-temps, un lointain successeur d’Emmanuel Macron supprimera la taxe foncière, comme a été rayée d’un trait de plume la taxe d’habitation pour la même raison, faute d’une réforme entreprise quand il en était encore temps.

Un avatar du giscardisme
Ne pas penser correctement la rente, et en particulier la rente foncière, est une erreur très communément partagée à droite. Protéger la rente est contraire à la croissance économique et à l’égalité des chances et, pour une fois, tous les économistes en sont d’accord. Inversement, ne pas penser correctement le profit est une erreur typique à gauche – l’augmentation des profits n’est pas forcément synonyme de baisse des salaires.

Pour le moment, Emmanuel Macron a résisté aux forces conservatrices sur sa gauche. Pour justifier son fameux  » en même temps « , il doit montrer la même pugnacité face aux forces économiques conservatrices à droite de l’échiquier. Un grand impôt foncier renouvelé, accompagnant la lutte contre la spéculation immobilière, est dans l’intérêt bien compris du pays. Sans cela, on sera en droit de juger que, comme son prédécesseur, le président a déporté vers la droite la politique que laissait présager ses promesses électorales. Et ses décisions, comme son exercice du pouvoir, loin de s’apparenter à la seconde gauche et au rocardisme, évoqueront un avatar du giscardisme, aussi bien sur le fond que sur la forme.

Alain Trannoy

 

A quoi sert l'aide au développement ? (Le Monde 22 mai 2018)

L’aide au développement passe par des réformes
Pour neuf économistes, dont les Prix Nobel Angus Deaton, James Heckman et Joseph Stiglitz, la réussite des projets menés dans les pays du Sud ne peut se contenter de micro-interventions. A quoi l’aide publique au développement (APD) sert-elle ? Dans une tribune récente publiée dans Le Monde, Luc Behaghel et Esther Duflo, deux économistes, affirment que l’APD peut permettre de favoriser  » l’innovation sociale « , à condition toutefois de la  » moderniser « , c’est-à-dire de la -fonder sur des méthodes d’évaluation  » scientifiques  » ( » Pour un aggiornamento de la politique d’aide au développement « , Le Monde du 13 avril). Et pour cela, une seule voie possible : s’inspirer de la méthode des essais cliniques pratiqués de longue date en médecine, consistant à comparer un échantillon de bénéficiaires à un groupe témoin, tous deux tirés au hasard, avant et après usage d’un médicament ou d’un vaccin.

Dans le contexte français d’une augmentation inédite de l’effort national en faveur de l’APD lancée par François Hollande et réaffirmée par Emmanuel Macron, la mission de modernisation de l’APD, confiée au député (LRM) Hervé Berville, fera certainement la part belle à la redevabilité des opérateurs chargés de la mise en œuvre de cette politique généreuse. Mais elle visera heureusement plus et mieux que l’application des méthodes d’échantillonnage aléatoire (EA). Car si ces dernières peuvent paraître a priori judicieuses, elles s’avèrent à la fois restrictives, peu fiables et onéreuses.

Restrictives, car seul un nombre étroit de projets de développement peuvent se prêter à des évaluations sous forme d’essai clinique : des micro-interventions, visant des individus et agissant à court terme. Elles ne disent rien des changements macro-économiques, politiques et institutionnels qui, dans l’histoire, se sont révélés cruciaux pour la réduction de la pauvreté dans le monde.

Ces interventions spécifiques peuvent évidemment être utiles, mais leurs conséquences réelles impliquent des effets qui vont au-delà de l’impact immédiat et à court terme sur les individus traités.. Pareilles externalités ne peuvent pas être prises en compte par une approche locale et d’équilibre partiel. Pour être pertinente, chaque évaluation par tirage au sort devrait être insérée dans un cadre d’équilibre général, où l’amélioration de la situation des uns peut entraîner une dégradation de celle des autres.

Protocole onéreux
De toute façon, de telles évaluations souffrent souvent de défaillances sérieuses : rares sont les situations concrètes où les tirages au sortdes humains auxquels on peut procéder sont parfaitement aléatoires. Les sujets disponibles pour ces EA ne constituent presque jamais une sous-population représentative de la population visée, de sorte que les tirages au sort sont réalisés dans un environnement artificiel. Souvent, il n’a que peu de ressemblance avec l’environnement où la politique évaluée sera mise en œuvre.

Or, en la matière, le moindre biais de sélection prive toute la méthode de son intérêt et reconduit l’évaluateur à des méthodes statistiques de correction des biais qui, elles, ont fait leurs preuves, même dans les enquêtes traditionnelles. Les sujets, quant à eux, ne peuvent que très rarement être gardés dans l’ignorance du protocole d’expérimentation, et ce qu’ils savent à ce titre peut modifier les résultats de l’expérience dans un sens qui n’a rien à voir avec l’innovation recherchée. En outre, si l’on hésite entre une centrale solaire et une centrale à charbon, entre un pont et une route, ou sur l’emplacement d’un barrage le long d’un fleuve, il est évidemment hors de question de sélectionner au hasard ceux qui bénéficieront de l’ouvrage. Dans bien des cas, ces évaluations par tirage au sort posent même de redoutables défis éthiques, en particulier lorsqu’il s’agit de traitements médicaux.

Enfin, elles exigent un protocole onéreux : la moindre enquête coûte en moyenne un demi-million d’euros. Davantage, donc, que certains projets à évaluer eux-mêmes. Rien d’étonnant dans ces conditions si, après les avoir testées, l’Agence française de développement (AFD) a renoncé à ces pratiques du fait de leurs limitations intrinsèques. Plusieurs grandes entreprises françaises, aussi modernes et innovantes que Danone, Veolia ou Total, ne sont jamais allées au-delà d’une seule expérimentation.

A l’identification de l’impact à court terme projet par projet, il est préférable de substituer l’évaluation d’une politique publique d’ensemble. Elle doit tenir compte des externalités qui s’exercent sur un territoire ou une population, à l’instar de l’évaluation de la politique de développement au Ghana, réalisée conjointement par plusieurs bailleurs internationaux (dont la Banque mondiale et l’AFD). Dans cet esprit, nous disposons d’un trésor de données sous-utilisées, fournies notamment par les enquêtes sur les ménages réalisées par les instituts nationaux de statistique. Jointes aux données de la NASA, récemment rendues publiques, elles peuvent désormais faire l’objet d’une analyse fine, grâce à l’intelligence artificielle, capable de nous renseigner très précisément sur les politiques publiques qui ont  » réussi « .

C’est ce type d’appréhension systémique qu’il faut privilégier face à l’immensité des questions de développement et des dynamiques de paupérisation et d’inégalités qui gangrènent les sociétés contemporaines. Nous ne devons pas avoir la politique de nos instruments d’évaluation, mais les instruments de notre politique.

Devant l’enjeu de l’accès à l’eau dans le Sahel ou de l’éducation du milliard de jeunes supplémentaires qui naîtront sur le continent africain dans la prochaine génération, les pastilles Micropur ou les primes individuelles aux enseignants ne suffiront pas. Concernant l’agriculture, il convient d’interroger les pratiques de subventions agricoles des pays du Nord, la nécessaire régulation des marchés d’actifs financiers dérivés sur les matières premières, le pillage des ressources naturelles et l’accaparement des terres dont pâtit au premier chef la petite paysannerie qui, pourtant, nourrit l’humanité.

Partout, l’adaptation aux dérèglements écologiques est devenue une urgence absolue qui exige des stratégies de politique publique coordonnées. Si l’on souhaite améliorer les revenus des travailleurs pauvres, bien au-delà des microcrédits, il faut renforcer, et bien souvent tout simplement introduire, une véritable législation du travail – à l’instar des réformes qui ont contribué à sortir des millions de Brésiliens de la pauvreté. Il faut aussi, bien sûr, faire appliquer les réglementations existantes, par exemple en matière de travail des enfants et de sécurité.

Barrières structurelles
Si l’on souhaite soutenir les fractions les plus fragiles de la population, il ne suffira pas de leur donner des cours d’éducation financière : il faut reconnaître que, dans bien des cas, une juste reconstitution des marges de manœuvre budgétaires auxquelles les Etats ont droit est nécessaire. Ce qui veut dire, à la suite des recommandations de l’OCDE, mettre fin aux pratiques de prix de transfert entre filiales de groupes multinationaux logées dans des paradis fiscaux, qui siphonnent la base fiscale des pays du Sud (et du Nord).

Il faut surtout analyser les origines structurelles des barrières au  » développement « , liées notamment aux inégalités femmes-hommes et à la corruption endémique. En toutes ces matières, -l’essentiel reste à faire. Ne serait-ce que dans la lutte contre l’érosion dramatique de la biodiversité, par exemple, les instruments de mesure de l’efficacité de l’action sont encore à construire. Allons-nous tirer au hasard les mangroves détruites par la montée des eaux ?

Les peuples du Sud attendent plus de la communauté internationale. Les Objectifs de développement durable sur lesquels nous nous sommes mis d’accord en 2015 valent pour les pays du Nord et du Sud. Ils font droit au caractère interdépendant, systémique et transversal de la lutte contre l’ostracisme à l’égard des femmes, contre les inégalités de revenus, l’érosion de la biodiversité, le changement climatique et les défaillances de gouvernance. -Moderniser l’aide publique au développement implique de façonner nos projets et nos outils de redevabilité en fonction de cette nouvelle frontière.

Collectif

Déterminisme social ou génétique ? (Le Monde, 19 mai 2018)

Et Bourdieu dans tout ça ?

L’intelligence et la réussite scolaire sont-elles -déterminées génétiquement ?

Des recherches menées en génétique comportementale – semblent abonder en ce sens, avec une héritabilité qui avoisinerait les 50 %. A la suite de ces résultats, Laurent Alexandre, président de l’entreprise DNAVision et chroniqueur au Monde – supplément  » Science et médecine  » , a cru pertinent d’affirmer dans un hebdomadaire que  » ce n’est pas parce qu’il y a des livres dans les bibliothèques des bourgeois que leurs enfants sont de bons lecteurs, c’est parce qu’ils ont reçu un bon patrimoine génétique « , et que Bourdieu avait donc eu tort de nier l’importance de la génétique (ce qu’il n’a au -demeurant jamais fait).

A une époque où l’on met en avant l’épigénétique et la plasticité cérébrale, prétendre quantifier de façon aussi simpliste la part qui revient à la génétique et celle qui revient au social est critiquable, comme cela a été à juste titre relevé par un collectif de chercheurs dans une tribune récente supplément  » Science et médecine  » du Monde daté 25 avril  . Mais même en partant du postulat contestable que l’intelligence est effectivement déterminée à 50 % par la génétique, la carte blanche que certains voudraient donner aux neuroscientifiques et généticiens au détriment des chercheurs en sciences sociales ne se justifie pas d’un point de vue strictement scientifique.

Tout d’abord, si l’on suit les résultats des recherches menées en génétique comportementale, environ 50 % de la variance statistique observée dans le quotient intellectuel -demeurerait environnementale. Si bien que l’on comprend mal cette tentative d’éclipser le social, qui se trouve ici symbolisée par le prétendu crépuscule de l’idole bourdieusienne. Il est par ailleurs particulièrement naïf de réduire le système scolaire à une chambre d’enregistrement d’une qualité biologique quantifiable, le quotient intellectuel. Depuis l’école primaire jusqu’à l’université, la réussite scolaire repose en partie sur l’incorporation par l’élève des schèmes de perception et des goûts culturels socialement légitimes qui sont au fondement des critères d’évaluation. L’on dépasse donc largement le stade du simple potentiel génétique.

Stigmatiser
De manière paradoxale, les tenants de cette approche biologisante font également fi des trajectoires individuelles, lesquelles s’effacent pour laisser place à des moyennes statistiques. Le cœfficient mathématique d’héritabilité génétique étant calculé à partir d’une population, il est strictement impossible d’évaluer l’importance respective du patrimoine génétique et de l’environnement social dans la détermination de l’intelligence d’une personne précise. C’est-à-dire que rien ne permet d’affirmer que le quotient intellectuel d’une personne x ou y est effectivement lié pour 50 % à son patrimoine génétique.

Puisque Laurent Alexandre semble souhaiter le lancement d’un programme de politique publique, le seul possible consisterait donc à dépister, grâce à un examen standardisé, les individus présentant les polymorphismes génétiques statistiquement corrélés à des difficultés d’apprentissage. Bien sûr, l’accompagnement de ces personnes pourra par la suite être individualisé, mais l’individu sera stigmatisé et ramené à ces quelques facteurs de risque méta-individuels. Quant à celui qui aura la chance d’avoir hérité des bons polymorphismes génétiques, on l’exclura des programmes d’accompagnement quand bien même son environnement familial serait peu propice à l’apprentissage.

Ce n’est pas dire qu’il convient de ne rien faire, bien au contraire. Mais si la réussite scolaire est effectivement déterminée pour une moitié par des facteurs génétiques et neurologiques, et pour une autre moitié par des variables sociales, alors distribuons les ressources de façon équitable, en attribuant aux différentes communautés de chercheurs des moyens à la hauteur de l’importance des facteurs qu’ils étudient : 50 % aux chercheurs en neurosciences et génétique, 50 % aux chercheurs en sciences sociales. Toute autre répartition qui ne serait pas fondée scientifiquement se ferait au détriment du progrès social et cognitif.

Julien Larrègue

 

Conséquences du réchauffement sur la biodiversité (Le Monde, 19 mai 2018)

Une hausse de plus de 1,5 0C dévasterait la biodiversité
Une étude montre que limiter le réchauffement planétaire est un enjeu vital pour les animaux et les plantes
Hausse du niveau des mers, submersion des côtes, précipitations plus intenses… Pour l’ensemble du vivant, chaque degré de réchauffement – et même chaque demi-degré – est crucial. Un sujet dont s’empare Nicolas Hulot, le ministre de la transition écologique, qui présente, vendredi 18 mai à Marseille, des pistes pour tenter de mobiliser autour d’une biodiversité en danger qui mérite un  » sursaut d’indignation « .

Son annonce interviendra au lendemain de la publication dans la revue Science d’une étude de chercheurs britanniques et australiens. Rachel Warren (de l’université d’East Anglia au Royaume-Uni) et ses collègues ont pris comme point de départ les aires de répartition (ou présence) -actuelles de plus de 115 000 espèces animales et végétales terrestres, dont 31 000 insectes, 8 000 oiseaux, 1 700 mammifères, 1 800 reptiles, 1 000 amphibiens et 73 000 plantes. Soit le plus vaste échantillon mondial pris en compte dans ce type d’inventaire, dont les insectes étaient jusqu’à présent exclus.

Résultats saisissants
Ils ont ensuite fait tourner des modèles pour calculer le changement d’aire naturelle de chaque espèce, selon divers scénarios climatiques. Une hausse des températures réduit plus ou moins fortement la zone géographique où une plante ou un animal donné bénéficie de conditions adaptées à son cycle biologique.

Les résultats sont saisissants. Si les émissions mondiales de gaz à effet de serre se poursuivaient à leur rythme actuel, amenant à un bond de 4,5 °C à la fin du siècle par rapport aux niveaux préindustriels, vers 1850, les règnes animal et végétal verraient leur territoire naturel fondre comme peau de chagrin. Il régresserait de plus de moitié pour les deux tiers des insectes et des plantes, et pour plus de 40 % des mammifères.

Avec les baisses d’émissions auxquelles se sont engagés les Etats avant l’accord de Paris de 2015, qui mettraient la planète sur une trajectoire de réchauffement d’un peu plus de 3 °C, les dommages seraient moindres mais resteraient massifs : 49 % des insectes, 44 % des plantes et 26 % des animaux vertébrés (mammifères, oiseaux, reptiles…) perdraient plus de la moitié de leur aire de vie.

Si les termes de l’accord de Paris qui vise à limiter la montée de la colonne de mercure à 2 °C, et si possible 1,5 °C, étaient respectés, la proportion d’espèces privées de plus de 50 % de leur territoire tombe à 18 % pour les insectes, 16 % pour les plantes et 8 % pour les vertébrés avec + 2 °C. Avec seulement + 1,5 °C, elle chute à 6 % pour les insectes, 8 % pour les plantes et 4 % pour les vertébrés. Un simple demi-degré en moins fait donc une très grande différence pour le monde du vivant. Il divise le risque par deux pour les plantes et les animaux vertébrés, et par trois pour les insectes.  » Ces derniers sont plus exposés qu’aucun autre groupe animal à une perte d’aire de répartition, et ils ont le plus grand bénéfice à tirer d’un réchauffement contenu à 1,5 °C plutôt que 2 °C « , écrivent les auteurs.  » Les insectes sont vitaux pour les écosystèmes et pour les humains, souligne Rachel Warren. Ils pollinisent les cultures et les fleurs, ils nourrissent les organismes de niveau supérieur, ils aident à recycler les nutriments dans le sol.  »

Nombre d’espèces, notamment parmi les mammifères, les oiseaux et les papillons, ont la capacité de migrer pour retrouver les conditions de vie auxquelles elles sont acclimatées. Les chercheurs ont intégré à leurs modèles cette faculté de dispersion. Grâce à cette mobilité, un petit nombre d’espèces pourrait même tirer bénéfice d’un climat plus chaud, en colonisant de nouveaux domaines. Mais, notent les auteurs, la plupart des invertébrés, des reptiles, des amphibiens et des plantes ne sont pas en mesure de se délocaliser aussi vite que le thermomètre grimpe. Si bien que la contraction de leur espace vital les met en danger de disparition.  » Limiter le réchauffement à 1,5 °C réduit le risque d’extinction  » de ces populations, souligne l’étude.

Reste que faute d’une baisse drastique des émissions de gaz à effet de serre, l’objectif de 1,5 °C semble aujourd’hui irréaliste. L’avenir s’annonce donc sombre pour la biodiversité, qui est aussi mise à mal par la destruction des habitats naturels : déforestation, agriculture intensive, urbanisation, chasse, braconnage, ainsi que par la pollution généralisée des écosystèmes.

Une autre étude, publiée elle aussi dans la revue Science, sonne l’alarme à cet égard. Elle fait apparaître qu’à l’échelle du globe, un tiers des aires protégées, pourtant censées constituer des havres pour la faune et la flore sauvages, sont en réalité fortement affectées par les activités humaines. Certes, note l’équipe internationale (Australie, Canada, Etats-Unis) qui a mené ce travail, depuis le Sommet de la Terre de Rio, en 1992, la superficie des zones consacrées à la préservation de la nature a presque doublé. Elle atteint désormais près de 19 millions de kilomètres carrés (les aires de moins de 5 km2 ne sont pas comptabilisées), soit presque 15 % de la surface terrestre. Mais 32,8 % de ces enclaves sont soumises à une  » pression humaine intense « , qu’il s’agisse de constructions, d’agriculture, de pâturage, d’occupation humaine, de routes, de chemins de fer, de voies navigables ou d’éclairage nocturne.

Exempts d’empreintes humaines
Les aires naturelles les plus  » anthropisées  » sont situées en Europe de l’Ouest, en Asie du Sud-Est et en Afrique subsaharienne. Mais tous les biotopes sont affectés, des mangroves aux forêts tempérées en passant par la toundra, la savane et les forêts tropicales humides. Seuls 10 % de ces espaces sont totalement exempts d’empreinte humaine, pour l’essentiel dans des régions reculées de hautes latitudes, en Russie ou au Canada.

Les scientifiques n’en déduisent évidemment pas que les Etats doivent renoncer au principe même de consacrer des terres à la sauvegarde de la biodiversité, au motif qu’elle serait mal assurée.  » Un réseau d’aires protégées bien gérées est essentiel pour sauver les espèces « , commente le premier auteur de l’article, Kendall Jones (université de Queensland en Australie). D’autant que jusque dans ces ultimes refuges, les animaux et les plantes n’échapperont pas au péril climatique.

Pierre Le Hir