L'habitus de jeunes lycéens parisiens (France culture)

Un travail documentaire à propos du concept d’habitus.

Un des intérêts de ce travail est notamment la réflexivité dont font preuve ces adolescents issus des classes dominantes. Réflexivité qui justement manque à ceux des milieux populaires (violence symbolique).

https://www.franceculture.fr/sociologie/lhabitus-pour-les-nuls

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Prix du meilleur jeune économiste 2018 (G.Zucman)

Gabriel Zucman :  » Je suis un enfant de la crise

 »
Le jeune trentenaire consacre ses recherches aux mécanismes de l’impôt et à l’évasion fiscale
Gabriel Zucman, 31 ans, est professeur assistant d’économie à l’université de Berkeley, en Californie. Il explique pourquoi il s’est passionné pour la fiscalité et les paradis fiscaux.

 

Comment en êtes-vous venu, très jeune, à vous intéresser aux sujets de fiscalité ?

La fiscalité, c’est-à-dire la manière dont on prélève et on redistribue la moitié de la richesse produite chaque année, est sans doute la question la plus importante à laquelle on doit faire face en tant que citoyen. Si les impôts sont injustes ou inefficaces, c’est notre capacité à agir collectivement qui est minée.

Je suis un enfant de la crise financière : quand j’ai commencé ma thèse, en 2009, j’ai voulu comprendre ce qui se passait. Cela m’a conduit à regarder les statistiques bancaires internationales. On y voit des centaines de milliards de dollars qui passent par les îles -Caïmans, le Luxembourg ou Hongkong. J’ai voulu comprendre ce qui relevait de l’évasion ou de l’optimisation fiscale, et quelles implications tout cela pouvait avoir pour les gouvernements et l’impôt au XXIe siècle.

 

Comment avez-vous procédé et qu’avez-vous trouvé ?

J’ai d’abord cherché à quantifier ces pratiques, celles des grandes fortunes et celles des sociétés multinationales. Pour cela, j’ai combiné les données macroéconomiques provenant des banques centrales et celles de la comptabilité nationale. De plus, nous nous sommes appuyés sur les informations émanant des fuites du type  » SwissLeaks  » ou  » Panama Papers « . Enfin, certaines administrations fiscales, notamment des pays nordiques, ont accepté de travailler avec nous. Nous avons ainsi établi que 8 % du patrimoine financier mondial est détenu dans les paradis fiscaux, soit près de 7 900 milliards d’euros.

 

Qui en sont les propriétaires ?

Nous nous sommes rendu compte qu’ils étaient en fait très peu nombreux. Les ultrariches, ceux dont le patrimoine est supérieur à 50 millions d’euros et qui représentent 0,01 % de la population mondiale, possèdent 50 % de cette masse d’argent, dont une grande partie est non déclarée. Qu’il y ait de l’évasion fiscale parmi les plus fortunés pourrait surprendre, dans la mesure où le fisc a tout intérêt à surveiller ces contribuables de près. Pour bien comprendre ce phénomène, au lieu de s’intéresser aux fraudeurs, il faut étudier ceux qui les aident, cette industrie de conseillers, avocats, banquiers qui perçoivent des commissions élevées.

 

Quel est le danger d’une telle évasion fiscale pour les pays ?

En dehors de l’aspect purement financier, le risque est d’alimenter une course au moins-disant fiscal pour les grandes fortunes, un phénomène qu’on a observé un peu partout ces dernières années – particulièrement en Europe. A terme, cette érosion de la progressivité de l’impôt risque d’alimenter une spirale inégalitaire.

 

Et pour les multinationales, est-ce aussi massif ?

Largement, puisque nos recherches montrent que 40 % des profits des multinationales sont déclarés dans des paradis à fiscalité faible ou nulle, soit près de 650 milliards de dollars (557 milliards d’euros) chaque année. Ainsi, Google, en 2016, a enregistré près de 20 milliards de recettes aux Bermudes. Un pays où son activité réelle est quasi inexistante mais où le taux d’imposition est de zéro. Contrairement aux fortunes privées, les entreprises ne cherchent pas à dissimuler des richesses, mais elles choisissent où elles déclarent leurs profits en jouant sur les prix auxquels elles se facturent des prestations à elles-mêmes.

Les gouvernements ne sont pas arrivés à lutter et ont quasiment perdu foi dans la taxation des multinationales. C’est comme cela que les grands gagnants de la mondialisation de ces quarante dernières années, les Apple, Google ou Amazon, sont aussi ceux qui payent le moins d’impôts. Or la mondialisation a-t-elle un avenir si ceux-là mêmes qui en bénéficient le plus voient leurs impôts baisser, et quand ceux qui en pâtissent voient les leurs augmenter ? On peut en douter. Le vote Trump aux Etats-Unis ou celui en faveur du Brexit au Royaume-Uni peuvent être analysés comme une réaction à cet état de fait.

 

Que faudrait-il faire ?

Les Etats – et non les entreprises – devraient choisir où les profits sont taxables, en instaurant un système où le bénéfice mondial est ventilé à l’aide d’une clé de répartition non manipulable. Par exemple, en fonction du chiffre d’affaires réalisé dans chaque pays. Si Apple réalise un bénéfice mondial de 100 et 10 % de ses ventes en France, il devra déclarer un profit de 10 dans ce pays et payer les impôts qui correspondent à ce montant. Ce système mettrait fin du jour au lendemain à l’optimisation fiscale et à la délocalisation dans des territoires à fiscalité faible. D’ailleurs, il existe déjà et fonctionne bien pour les gouvernements locaux qui ont leurs propres impôts sur les sociétés. Aux Etats-Unis, il est en vigueur entre les différents Etats. En Californie, l’impôt est de 9 % et au Texas, de 0 %. Cela n’empêche pas Apple d’être installé en Californie.

 

Les Etats ont tout de même réagi depuis quelques années…

Oui, il y a eu de vrais progrès, comme l’échange automatique de données bancaires, mais c’est loin d’être suffisant. On fait encore confiance aux paradis fiscaux, alors que ceux-ci gagnent beaucoup d’argent avec ce système et ne sont donc pas incités à la transparence. L’Europe pourrait imposer des sanctions élevées, mais elle n’arrive pas à articuler un discours de nature à changer en profondeur les comportements. Avec d’autres chercheurs, nous travaillons sur la faisabilité de l’établissement d’un cadastre financier mondial, qui recenserait la détention d’avoirs financiers comme des actions ou des obligations.

 

Après vos études en France, vous vous êtes installé aux Etats-Unis, alors que vous êtes très présent dans le débat français. Pourquoi ?

Tous les jeunes chercheurs français sont fortement encouragés à passer quelques années à l’étranger, et ce pour de bonnes raisons : ces années sont essentielles pour se confronter à la communauté scientifique internationale et pour développer une réflexion innovante et indépendante. Une particularité de la science économique est qu’elle est très concentrée aux Etats-Unis, plus que d’autres disciplines, comme les mathématiques par exemple, d’où la présence de nombreux jeunes économistes de tous les pays, et pas seulement français, outre-Atlantique. C’est ce contexte qui explique pourquoi quelqu’un comme moi enseigne, à 31 ans, en Californie.

Propos recueillis par Philippe Escande

 

Paradis fiscaux et politiques budgétaires dans l'UE (O.Passet)

Une vidéo très utile pour comprendre le rôle des paradis fiscaux dans un espace commun où les politiques budgétaires relèvent toujours de la souveraineté nationale:

http://www.xerficanal-economie.com/emission/Olivier-Passet-OPA-Pourquoi-les-paradis-fiscaux-sont-indispensables-en-Europe-7616_3745956.html?utm_source=Mod%E8le%20diffusion%20Xerfi%20Canal&utm_medium=email&utm_campaign=XC290518

Les transformations du travail et de l'emploi depuis 1968 (Le Monde)

Une série d’articles dans le Monde sur les transformations du monde du travail depuis 1968 :

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2018/05/27/1968-2018-chomage-conges-payes-secteurs-d-activite-ce-qui-a-change-dans-le-monde-du-travail_5305298_4355770.html#xtor=AL-32280270

 

Les vieux depuis l'Ancien régime (Le Monde du 26 mai 2018)

Dans les rides de l’histoire
Sous l’Ancien Régime, l’aide aux vieillards miséreux relevait de la charité chrétienne. La Révolution lui a substitué la notion de  » dette sociale « , mais ce n’est qu’en 1905 qu’une loi a proclamé le droit à l’assistance pour les personnes âgées indigentes, souligne l’historienne Elise Feller
Dans un avis publié le 16 mai, le Comité consultatif national d’éthique dénonce la  » ghettoïsation  » des personnes âgées dans les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes -(Ehpad).  » L’institutionnalisation des personnes âgées dépendantes et leur concentration entre elles génèrent des situations parfois indignes, qui sont source d’un sentiment d’indignité de ces personnes, écrit le comité. Leur exclusion de fait de la société, ayant probablement trait à une dénégation collective de ce que peuvent être la vieillesse, la fin de la vie et la mort, pose de véritables problèmes éthiques, notamment en termes de respect dû aux personnes.  »

De l’Ancien Régime à l’Etat-providence, en passant par les lois sociales de la IIIe République, l’historienne Elise Feller, auteure d’un livre intitulé Du vieillard au retraité. La construction de la vieillesse dans la France du XXe siècle (L’Harmattan, 2005), -retrace, à l’occasion de ce débat, l’histoire du vieillissement. Longtemps conçu comme un moment privé que l’on vit au sein de la sphère familiale, il est devenu, au cours du XIXe et surtout du XXe siècle, un objet social justifiant une politique sociale et médicale édictée par la collectivité.

 

Vous avez travaillé sur l’histoire de la vieillesse. Comment vieillissait-on, en France, sous -l’Ancien Régime ?

Dans la société d’Ancien Régime, la vieillesse est une affaire privée : on prend de l’âge au sein de sa famille, sur son bien, entouré des siens. Lorsqu’ils vieillissent, les petits paysans, les commerçants et les artisans cessent peu à peu d’accomplir les tâches nobles mais ils restent présents, voire agissants dans la ferme, le magasin ou l’entreprise familiale : ils -donnent des conseils à leurs descendants, gardent les bêtes, s’occupent des enfants. Dans cette France essentiellement rurale des XVIIe et XVIIIe siècles, la plupart des personnes âgées restent entourées de leurs proches jusqu’à la fin.

Les vieillards qui ont failli à la norme sociale ou dont les familles ont failli, sont, en revanche, enfermés dans des établissements relevant de l’hôpital général créé par Louis XIV. Ces dépôts de mendicité, ces asiles et ces hospices qui cherchent à faire disparaître les indésirables des rues et des chemins -rassemblent des vieillards isolés, mais aussi des prostituées, des mendiants, des voleurs, des alcooliques et des enfants abandonnés.. Vieillesse miséreuse, vieillesse dangereuse, pourrait-on résumer en paraphrasant l’historien Louis Chevalier : dans ces lieux se mêlent des préoccupations policières d’ordre public et des préoccupations sociales de secours.

Enfin, à côté de ces institutions, on trouve des hospices à vocation religieuse qui acheminent les personnes âgées vers la  » bonne mort « , c’est-à-dire la mort chrétienne. La charité ne se réclame ni de l’égalité, ni de la justice, ni d’un droit de la personne : fondée sur l’amour du prochain, inspirée par l’amour de Dieu, elle s’exprime par un geste volontaire -accompli dans un but à la fois matériel et spirituel. Le soulagement de la misère est une étape vers le -redressement moral du malheureux comme du bienfaiteur, qui y gagne son propre salut.

 

La Révolution, en 1789, se montre sévère envers ces formes d’assistance. Pourquoi ?

La Révolution estime que la charité est une manière d’humilier le pauvre. Le grand devoir de la Constitution française est donc de faire valoir les droits de l’homme pauvre sur la société, et ceux de la société sur lui. Les principes fondateurs de cette action -publique sont énoncés en 1790 par La Rochefoucauld-Liancourt devant la Constituante : il -condamne le traitement de la pauvreté de l’Ancien Régime, qui était fondé sur la charité et l’enfermement des miséreux.  » Plus d’aumônes, plus d’hôpitaux « , résume Bertrand Barère devant la Convention.

Avec la Révolution, la notion de dette sociale remplace la notion de charité. Les Constituants proclament que cette dette enjoint  » d’assister sans travail ceux à qui l’âge et les infirmités ôtent tout moyen de s’y livrer  » – un droit qui sera réaffirmé par le préambule de la Constitution de 1848. La Révolution de 1789 est une période exceptionnelle : c’est l’un des rares moments de l’histoire de France où la vieillesse n’est pas jugée de manière péjorative. Les révolutionnaires reconnaissent solennellement que la société est le fruit des efforts qui ont été -accomplis dans le passé par les aînés.

 

Ce passage de la notion de charité à la notion de dette sociale améliore-t-il le sort des -personnes âgées ?

Les révolutionnaires veulent remplacer les hospices par des lieux d’accueil, mais ils n’ont ni le temps ni les moyens de concrétiser ces nouveaux principes : la Révolution et l’Empire reviennent aux institutions créées par la monarchie. Au XIXe siècle, l’enfermement des personnes âgées indigentes se poursuit dans les hôpitaux, les hospices et les dépôts de mendicité. Celui de Nanterre, sous le nom de  » maison de Nanterre « , est un lieu disciplinaire de la préfecture de police qui devient le cauchemar des personnes âgées de Paris : on y enferme les vagabonds, les sans-abri et les vieillards sans ressources dans des conditions déplorables. L’hospice de Bordeaux rassemble, lui aussi, des délinquants, des enfants abandonnés, des infirmes, des vagabonds et des vieillards nécessiteux.

Ces institutions mettent à l’abri les démunis, mais elles cherchent aussi à les discipliner, à les surveiller et à les contenir. Jusqu’à l’aube du XXe siècle, la -société ne se soucie de ses vieillards que s’ils portent préjudice à l’harmonie sociale : la pauvreté, le vagabondage, la mendicité, la délinquance, les maladies ou les infirmités désignent le vieillard à la vigilance publique ou à la sollicitude privée. Le souci est alors de contenir les désordres que la vieillesse miséreuse pourrait susciter. Au XIXe siècle, la norme reste -cependant de vieillir en famille, comme sous -l’Ancien Régime : la plupart des personnes âgées -finissent leur vie entourées de leurs proches, en participant comme elles le peuvent au travail commun et à la vie domestique.

 

Une grande rupture intervient au début du XXe siècle, avec les lois sociales de la IIIe République. En quoi renouvellent-elles ces politiques de prise en charge des personnes âgées ?

Après la création de l’assistance médicale gratuite, en 1893, la IIIe République adopte, en 1905, une loi instaurant l’assistance obligatoire aux infirmes, aux malades incurables et aux vieillards indigents. Ce texte ne crée pas un droit automatique à l’assistance mais il reconnaît une  » aptitude  » aux secours pour les vieillards de plus de 70 ans dépourvus de ressources : la commune examine trois critères (l’âge, les ressources et le domicile), puis elle dresse la liste des assistés qui doivent être accueillis dans les hospices ou secourus à domicile. Pour la première fois de l’histoire, la vieillesse des pauvres est constituée en objet social : elle devient un lieu d’intervention de la collectivité.

Cette loi est d’une portée considérable sur la -situation et la perception de la vieillesse : elle -installe -durablement la notion de  » dette sociale  » qui avait été proclamée par la Révolution française avant d’être reprise, un siècle plus tard, par le -solidarisme de Léon Bourgeois. Elle répond en outre à une très forte demande sociale : dès 1908, les communes -enregistrent une flambée des -demandes – 350 000 vieillards sont inscrits. En 1912, le bilan est impressionnant : 22,27 % des personnes âgées de 70 ans et plus sont admises à l’assistance. C’est la première fois en France qu’une aussi large fraction de la population âgée bénéficie de l’aide de la nation.

 

A quoi ressemblent les institutions qui, jusqu’à la seconde guerre mondiale, accueillent les -personnes âgées ?

L’entre-deux-guerres peut être considérée comme  » l’âge d’or  » des hospices. Les institutions qui -accueillent les personnes âgées se modernisent : -elles installent l’électricité, mettent en place des chauffages, créent des lavabos et des douches – toutes choses qui n’existent pas toujours dans les logements privés, notamment dans le monde rural. L’hospice promet donc aux personnes âgées un -confort dont elles ne disposent pas toujours chez -elles ! La IIIe République applique aux hospices les normes sanitaires qui s’imposent alors à l’hôpital : elle les fait entrer dans le vaste projet hygiéniste qui travaille la société française du début du XXe siècle.

L' » hospice des vieux  » connaît alors une période faste, où la promesse de sécurité et de modernité équilibre en partie la menace d’enfermement et de solitude. Certains établissements, comme la Salpêtrière, à Paris, restent surpeuplés ou insalubres, mais ailleurs, la modernisation est générale. Elle se fait tantôt à l’occasion de la création d’établissements nouveaux, comme à Saint-Rambert (Loire) ou à Roubaix (Nord), tantôt à l’occasion de déménagements ou de reconstructions, tantôt à l’occasion d’extensions ou tout simplement, un peu partout, à l’occasion de travaux d’entretien.

Le rôle social de l’hospice, lui aussi, se transforme. La loi sur l’assistance obligatoire aux vieillards a été -votée la même année que la loi sur la séparation des Eglises et de l’Etat : dans la loi de 1905 sur les personnes âgées indigentes, le législateur se réfère, non pas à la charité chrétienne, mais à la solidarité républicaine. Ce texte ébranle la tradition religieuse qui -façonnait, jusqu’au début du XXe siècle, les institutions destinées à l’hébergement des -personnes âgées : il n’est plus question d’imposer au vieillard indigent un -rachat par le travail ou par la pénitence, mais de satisfaire les besoins vitaux de personnes âgées qui, à la fin de leur vie, ne peuvent plus y pourvoir.

 

Les hospices sont-ils toujours, à cette époque, destinés aux seules personnes âgées  » indigentes  » protégées par la loi de 1905 sur l’assistance ?

Dans l’entre-deux-guerres, de nouvelles populations, que l’on appelle à l’époque les  » nouveaux pauvres « , demandent à entrer dans les hospices. L’inflation plonge en effet dans le dénuement beaucoup de classes moyennes et de petits-bourgeois qui croyaient être à l’abri. En 1923, le Conseil supérieur de l’assistance publique fait un rapport remarqué sur les  » nouveaux pauvres  » et  » demi-pauvres « . Deux ans plus tard, la même instance présente un rapport sur l’assistance aux classes moyennes qui annonce une conception nouvelle de l’hospice : le Conseil souhaite assouplir les critères d’admission afin que des pensionnaires payants puissent -désormais y accéder.

L’hospice, qui était jusqu’alors réservé aux vieillards sans ressources ou rejetés par leurs proches, s’ouvre à une vieillesse plus argentée qui peut supporter une partie des frais de prise en charge – retraités, paysans ou rentiers appauvris par -l’inflation. Sous le terme générique d’hospice pour la vieillesse, l’institution paraît entre les deux -guerres répondre à cette nouvelle question sociale qu’est la vieillesse. Nettement distinguée des lieux de soin que sont les hôpitaux, elle offre un logement collectif, plus sain, plus confortable et moins coûteux que les logements individuels, à une -population âgée dont les revenus s’érodent et que l’isolement menace.

 

Ces hospices sont-ils une manière de répondre au déclin des solidarités familiales ?

On croit souvent qu’au XXe siècle les structures -familiales se sont effritées et que les relations entre générations se sont distendues, laissant les anciens de plus en plus isolés et démunis. L’historien -Patrice Bourdelais montre pourtant qu’en 1936, dans une région profondément touchée par l’exode rural et le vieillissement démographique comme le Sud-Ouest, la vieillesse au quotidien reste largement une affaire familiale. On vieillit parmi les siens, en poursuivant ses activités. Les échanges -entre les générations, soulignés par la fréquence de la cohabitation, assurent aux plus anciens une relative sécurité matérielle et un rôle social suffisant pour qu’un recours extérieur soit exceptionnel.

Au début du XXe siècle, le vieillissement en -famille n’est pas l’apanage des paysans qui sont -restés sur le domaine où travaille leur fils. Les dossiers de retraite des agents des transports parisiens que j’ai dépouillés montrent que les solidarités -familiales restent très fortes, y compris dans les -villes. Ces salariés qui viennent souvent du Centre et du Sud gardent des liens très étroits avec leurs milieux d’origine : les enfants en bas âge sont élevés à la ferme, les salariés reviennent pendant l’été donner un coup de main à leur famille, les vieux parents viennent s’implanter à la ville pour aider leurs enfants. Les solidarités intergénérationnelles résistent finalement bien aux bouleversements de l’entre-deux-guerres.

 

Comment se renouvelle cette idée d’assistance dans l’après-guerre ?

Dans les années 1960, tant sur le plan des soins que sur celui de la qualité de vie qu’il réserve à ses -pensionnaires, l’hospice apparaît de plus en plus critiquable. L’amélioration des conditions de vie fait -apparaître les contraintes de l’hospice – uniforme, promiscuité, discipline, enfermement – comme de plus en plus insupportables. Margi-nalisation sanitaire, marginalisation sociale : l’hospice des vieux -finit par symboliser une double mise à l’écart de la vieillesse, que la société prospère de la fin du XXe siècle ne peut prolonger. A la demande du premier ministre, Pierre Laroque -dirige de 1960 à 1962 une Commission d’étude des problèmes de la vieillesse qui doit être  » le point de départ d’une transformation profonde de la condition matérielle et morale des personnes âgées (…) et d’une évolution de l’attitude de la population, de l’opinion entière, à l’égard des problèmes de la vieillesse et du vieillissement « .

Depuis la Révolution, le chemin parcouru est -immense. Aujourd’hui, pour la majorité des Français, la vieillesse ne peut plus reposer sur la charité ni sur l’entraide familiale, si importante soit-elle : elle fait l’objet d’un traitement social et médical qui relève de la solidarité nationale.

Propos recueillis par Anne Chemin

Economie du bonheur (C.Senik)

A la recherche des lois du bonheur
Au sein de l’Observatoire du bien-être, qu’elle codirige, l’économiste défend avec conviction cette  » science du ressenti « , dont elle est la spécialiste française
Elle parle vite, très vite, au point qu’il est parfois difficile de prendre des notes. On le lui signale, elle ralentit en souriant quelques instants, mais son débit s’accélère à nouveau, comme si elle était emportée par un flot de pensées et d’envies.  » Le débit de parole de Claudia est si rapide qu’on a parfois l’impression qu’il y a du rire dedans, raconte son amie Nathalie Azoulai, Prix Médicis en 2015 pour Titus n’aimait pas Bérénice (POL). Son dynamisme fait plaisir à voir, il -ramène à la lumière. C’est étonnant – surtout pour une personne un peu mélancolique, comme moi !  »

Est-ce un hasard ? Claudia Senik est  » la  » -spécialiste française d’une discipline née dans les années 1970 aux Pays-Bas, l’économie du -bonheur. Alors que l’économie traditionnelle analyse le comportement des acteurs sur le marché, ce champ de recherche s’intéresse à leur subjectivité et à leur ressenti. En se fondant sur des enquêtes, il tente de répondre à des questions qui intéressent plus Claudia -Senik que l’évaluation des politiques publiques : la croissance rend-elle les citoyens plus heureux ? Les hommes sont-ils plus satisfaits de leur vie que les femmes ? Le travail est-il une source de bien-être ?

Claudia Senik a découvert l’économie du bonheur un jour de l’an 2000, dans le séminaire d’un chercheur en économie du CNRS, Andrew Clark.  » J’ai trouvé cette nouvelle discipline à la fois bizarre, intrigante et passionnante : je suis tombée dedans tout de suite. A l’époque, je travaillais sur l’intégration des pays de l’Est dans l’économie mondiale. Je me suis donc demandé si les enquêtes RLMS – Russia Longitudinal Monitoring Survey – sur la Russie permettaient de savoir si la transition, dans les anciens pays communistes, avait rendu les gens plus satisfaits de leur vie. La réponse était oui.  »

Une petite vingtaine d’années plus tard, Claudia Senik, professeure à l’université Paris-Sorbonne et à l’Ecole d’économie de Paris (PSE), dirige, avec Andrew Clark et Yann Algan, l’Observatoire du bien-être, créé en 2016 au sein du Centre pour la recherche économique et ses applications (Cepremap). Et elle défend avec conviction cette  » science du ressenti « .  » Les études montrent que le bien-être n’est pas lié au hasard ou aux circonstances : il colle à la réalité sociale. L’éducation, la santé, l’emploi, la croissance ou les relations avec les pairs façonnent le bonheur. On sait désormais que le bien-être a une structure qui varie en fonction du pays, du sexe ou du milieu social.  »

Les travaux réalisés depuis une vingtaine d’années ont en effet permis d’identifier certaines des mystérieuses lois du bonheur. On sait qu’il décroît à la fin de l’adolescence avant d’atteindre un minimum vers 50 ans, puis de remonter. Que dans les pays développés, les femmes sont plus heureuses que les hommes. Que la vie en couple, la religion et les relations sociales augmentent le bien-être. Que des biens immatériels comme la liberté d’expression ou l’égalité entre hommes et femmes le nourrissent autant que le confort matériel.

En analysant les enquêtes internationales, l’économie du bonheur permet également de cerner des cultures nationales.  » Claudia Senik a mis en lumière de manière scientifique, en utilisant subtilement les données et en contrôlant rigoureusement les facteurs, qu’il y avait un “malheur français”, souligne Daniel Cohen, le directeur du Cepremap. Ses travaux montrent que, pour un même niveau d’éducation, de santé, de chômage, de revenu ou d’espérance de vie, le seul fait d’être né en France -réduit de 20 % la probabilité de se déclarer heureux.  »

Une enfance libre et gaie
La rencontre de Claudia Senik avec l’économie du bonheur n’est sans doute pas le fruit du hasard.  » Je crois que cette interrogation fait écho à l’histoire de ma famille, qui a cherché à vivre mieux, à se donner un avenir, à échapper au malheur « , explique-t-elle. Ses quatre grands-parents, des juifs d’Europe centrale – socia-listes du côté de son père, communistes du côté de sa mère –, ont fui la Pologne en 1930 pour se -réfugier au  » pays de Victor Hugo, des Lumières et de la Révolution « .

Sous le régime de Vichy, les deux familles se sont cachées pour échapper aux persécutions antisémites.  » Le jour du Vel’d’Hiv, ma grand-mère paternelle a passé la nuit enfermée, avec ses enfants, dans les toilettes d’un hôtel -parisien pour échapper aux arrestations. Ma grand-mère maternelle, elle, est partie à l’hô-pital en prétextant une maladie.  » Ses grands-parents ont survécu, leurs enfants aussi, mais les membres de leur famille qui étaient restés en Pologne ont été assassinés.

Est-ce pour prendre le contre-pied de cette histoire tragique que ses parents sont -devenus des soixante-huitards libertaires, fêtards et -révoltés ? Claudia Senik en est aujourd’hui persuadée.  » C’était une manière de tourner la page et même de claquer la porte. Je crois que mes parents, qui ont grandi dans le monde de la Shoah, ont voulu, dans les années 1960 et 1970, jouir de la liberté et faire table rase du passé. Pendant la guerre, ils avaient fait l’expérience de la survie : après la guerre, ils ont voulu entrer dans la vie. Et 68, c’était l’explosion de vie !  »

Dans Le Jour où mon père s’est tu (Seuil, 2008), Claudia Senik a raconté à Virginie -Linhart l’atmosphère joyeuse, libre et bohême de son enfance : un appartement plein de matelas où les copains débarquaient à tout -moment, un balcon où l’on jouait du saxophone, de grandes tablées où l’on s’engueulait sur la politique.  » Je ne me souviens pas d’avoir jamais dîné à quatre, avec mes parents et ma sœur « , sourit-elle. Pendant l’été, la -famille partait dans un hameau des Cévennes, sans eau courante ni électricité, dans une communauté de militants alternatifs.

La mère de Claudia Senik était chercheuse en immunologie, son père enseignait la philo-sophie jusqu’à sa suspension, en 1969. Il avait, résume-t-il aujourd’hui,  » cautionné l’agitation anarcho-situationniste  » de ses élèves, ce qui lui avait valu de devenir professeur par correspondance. Tous deux prêchaient la -révolution mais ils ne plaisantaient pas avec les études : Claudia Senik a fait sa scolarité à l’Ecole alsacienne, une excellente institution qui est aussi le temple de l’élite intellectuelle et politique parisienne.  » Mon père voulait que j’y aille mais il me disait aussi : “N’oublie pas que ces gens sont des ennemis de classe”.  »

Elle garde un excellent souvenir de cette enfance libre et gaie qui lui a donné l’impression de vivre dans un monde ouvert à tous les possibles.  » Je suis une descendante d’immigrés juifs, mes grands-parents sont des survivants de la Shoah mais j’ai toujours eu la conviction que la vie était pleine d’opportunités. Après la guerre, ma famille aurait pu perdre tout espoir mais elle a cherché à progresser : mes grands-parents voulaient que leurs descendants bénéficient de ce qu’il y avait de meilleur dans la -société française.  »

Des décennies plus tard, Claudia Senik a -retrouvé l’esprit de ce projet de vie familial en travaillant sur le  » paradoxe d’Easterlin « , l’une des énigmes les plus célèbres de l’économie du bonheur. Dans les années 1970, le démographe et économiste américain Richard -Easterlin montre que la croissance, entre 1947 et 1970, n’a pas augmenté le bonheur moyen des Américains. Pour expliquer ce mystère, il invoque les ravages de la rivalité : ce qui compte, affirme-t-il, ce n’est pas le niveau de bien-être en lui-même, mais le fait de réussir mieux que son groupe de référence.

En s’appuyant sur les enquêtes internationales, Claudia Senik propose, dans les années 2000, une lecture  » plus optimiste  » des inter-actions sociales.  » L’augmentation du niveau de vie des proches, au lieu de réduire le -bonheur et de nourrir le ressentiment, peut au contraire -générer de l’espoir. Je l’ai vérifié de manière scientifique dans mes travaux sur les pays de l’Est : les positions enviables des uns nourrissent les projets de mobilité des autres. J’ai ajouté à l’effet de comparaison qu’avait repéré Easterlin un effet que j’ai appelé “d’aspiration”.  »

Daniel Cohen juge cette analyse  » très juste « .  » Les travaux de Claudia Senik rejoignent les théories d’Albert Hirschman, un économiste américain qui utilise la métaphore du tunnel. Quand un automobiliste est coincé dans un embouteillage, il se réjouit de voir l’une des files démarrer car il espère avancer, mais s’il reste coincé trop longtemps, il peut prendre des risques insensés pour changer de file ! Ce mécanisme de la comparaison sociale a été observé dans la France des “trente glorieuses”, Claudia Senik l’a repéré dans les pays de l’Est : la réussite des uns peut contenir, pour les autres, la promesse d’un monde commun. A condition, bien sûr, que cela débouche sur quelque chose.  » Une philosophie que les grands-parents de Claudia Senik avaient visiblement faite leur.

Anne Chemin