Tribune d’Eloi Laurent à propos de la justice climatique (Le Monde)

Eloi Laurent : « Le rapport du GIEC ouvre un chemin d’espoir pour l’humanité au milieu du chaos climatique »

Tribune

Éloi Laurent

économiste

Les experts proposent un scénario qui permet de repasser sous le seuil de 1,5 °C vers la fin du XXIe siècle, constate l’économiste dans une tribune pour « Le Monde ». A condition d’abandonner l’idée de croissance du produit intérieur brut (PIB) et de favoriser la justice climatique.

Publié le 18 août 2021 à 00h09 – Mis à jour le 18 août 2021 à 08h08 Temps de Lecture 4 min.

Un incendie près du village de Roqueiro, près d’Oleiros, au Portugal, le 14 septembre 2020.
Un incendie près du village de Roqueiro, près d’Oleiros, au Portugal, le 14 septembre 2020. SERGIO AZENHA / AP

Tribune. La précision stupéfiante du tableau climatique brossé par le sixième rapport d’évaluation du GIEC [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat] témoigne à la fois de la robustesse des hypothèses des climatologues cristallisées dès la fin des années 1970 et des progrès considérables réalisés ces toutes dernières années. Mais cette clarté obscure révèle tout autant le temps perdu, depuis vingt ans, pour conjurer la marche inexorable de la catastrophe climatique. Heureusement, à la netteté du constat correspond la netteté des solutions qu’impliquent les trois messages essentiels qui ressortent des milliers de pages du rapport et de ses annexes. Article réservé à nos abonnés Lire aussi La crise climatique s’aggrave partout, à des niveaux sans précédent, alerte le GIEC

Premier message : nous n’éviterons pas un monde à +1,5 °C [seuil de hausse de température établi dans l’accord de Paris de 2015], tous les scénarios étudiés y convergent à plus ou moins brève échéance. La réponse à cette certitude ne consiste pas à s’en alarmer mais à s’en protéger. Puisque le dérèglement du climat est un risque social qui menace directement la santé humaine, il importe de bâtir une véritable protection « sociale-écologique » qui permette de mutualiser ce risque inédit et ainsi de l’atténuer.

Insécurité sanitaire

Pour la France, cela signifie très concrètement, par exemple, de renforcer nos protections collectives contre les canicules qui constituent, historiquement et prospectivement, les menaces climatiques les plus lourdes sur la sécurité sanitaire et économique. Des menaces qui se sont traduites, ne serait-ce que ces deux dernières années, par des milliers de vies perdues prématurément. Le dérèglement du climat ne fera qu’accentuer l’insécurité sanitaire au cours des prochaines années – des prochains mois, à vrai dire. Nous avons les moyens de nous y préparer au bénéfice des plus vulnérables.

Deuxième message : il y a un chemin d’espoir pour l’humanité au milieu du chaos climatique qu’elle a elle-même engendré. C’est le scénario dit « SSP 1 » (Shared Socio-Economic Pathway 1), qui fait du bien-être humain et de la réduction des inégalités sociales les deux piliers du développement en lieu et place de la croissance économique. Ce scénario projette, comme les autres, l’humanité dans le monde à +1,5 °C, mais il l’y maintient à moyen terme, avant de lui permettre de repasser au-dessous de ce seuil fatidique, à +1,4 °C, vers la fin du XXIe siècle. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Paquet climat européen : « On entre dans le dur du pacte vert »

Ce « récit climatique », finalisé en janvier 2017, implique explicitement d’abandonner la croissance du produit intérieur brut (PIB) comme horizon collectif et comme boussole des politiques publiques, compte tenu de sa corrélation avec les émissions de gaz à effet de serre et la surexploitation des ressources naturelles.

C’était déjà l’une des conclusions, passée largement inaperçue, du récent rapport conjoint du GIEC et de l’IPBES (la plate-forme des Nations unies pour la biodiversité et les écosystèmes). Cette implication est capitale, notamment pour les Etats membres de l’Union européenne, qui vient de présenter les contours législatifs de son « pacte vert », dont la Commission européenne persiste à affirmer qu’il s’agit d’une « nouvelle stratégie de croissance ».

Sortie des énergies fossiles

A la lumière du rapport du GIEC, le « pacte vert » européen ainsi conçu est une contradiction dans les termes. L’augmentation du PIB par habitant au cours des prochaines décennies et ses dégâts climatiques annuleront tous les efforts réalisés en matière d’efficacité énergétique et carbonique. Il faut au contraire, d’urgence, expurger les systèmes économiques et les imaginaires de l’obsession de la croissance et favoriser une transition du bien-être, pour nous placer sur le chemin d’espoir que nous laisse entrevoir le GIEC. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Eloi Laurent : « Il faut déloger la croissance pour la désacraliser et lui substituer des indicateurs de bien-être humain »

Le scénario SSP1 est, au fond, le récit d’une reprise en main de notre destin au cours de la décennie 2020, en vue d’une sortie de crise climatique dans la seconde moitié du siècle. Vu les délais qui nous sont impartis pour saisir cette chance, cet effort ne peut rationnellement reposer que sur deux technologies existantes, et que nous maîtrisons : la sortie des énergies fossiles et la sortie de la croissance.

Troisième message, enfin : à la condition de cette double sortie, nous pourrons rester dans les clous du budget carbone compatible avec une planète habitable, de l’ordre de 800 gigatonnes de dioxyde de carbone à émettre avant la fin inéluctable des énergies fossiles. L’enjeu est alors de savoir comment répartir ce budget de manière juste, compte tenu de la responsabilité passée, présente et future des différents Etats dans le dérèglement du climat. Article réservé à nos abonnés Lire aussi L’appel de 1 000 scientifiques : « Face à la crise écologique, la rébellion est nécessaire »

Ce doit être le cœur des négociations de la COP26 dans quelques semaines à Glasgow : parvenir à s’entendre sur quelques critères simples de répartition juste de ces émissions restantes, que chaque pays décidera ensuite, à partir de critères de justice adoptés dans le cadre national, de répartir entre les différents groupes sociaux, par exemple sur la base du niveau de revenu et de richesse et des modes de vie. Cette justice climatique à double détente est la clé de l’acceptation du budget carbone par les plus grands pays émetteurs de la planète. Hors ce consensus, les pires des scénarios climatiques ne manqueront pas de se réaliser faute de coopération et de coordination.

Le rapport du GIEC nous commande d’agir, assurément, mais il est beaucoup plus précis que cela dans ses recommandations. Protection « sociale-écologique », sortie de la croissance, justice climatique : le chemin d’espoir qui s’ouvre devant nous est étroit et périlleux mais il n’a jamais été aussi bien balisé.

Eloi Laurent est économiste. Son ouvrage « Sortir de la croissance. Mode d’emploi », vient de sortir en édition de poche révisée avec une préface du climatologue Jean Jouzel (2021, Les Liens qui libèrent, 256 pages, 8,90 euros).

Éloi Laurent(économiste)

Série documentaire « Le temps des ouvriers » (Arte)

Sur Arte pour 9,99 euros, vous pouvez voir la série documentaire Le temps des ouvriers.

https://boutique.arte.tv/detail/le_temps_des_ouvriers

Je parle souvent dans le cours de la question sociale, des conflits sociaux … cette série est un bon moyen découvrir l’histoire économique à travers l’histoire des ouvriers en France.

Je vous conseille (ECG1 et ECCE2) de prendre le temps de réaliser cet investissement en capital humain !

Sommet européen et Europe sociale (Le Monde)

Elisabeth Borne et Clément Beaune : « L’heure est venue de renforcer l’Europe sociale »

Tribune

Clément Beaune

Secrétaire d’Etat chargé des affaires européennes

Elisabeth Borne

Ministre du travail, de l’emploi et de l’insertion

Salaire minimum, droit à la formation, égalité hommes-femmes, mobilité des jeunes… Alors que la France prendra la présidence de l’Union européenne en janvier 2022, la ministre du travail et le secrétaire d’Etat aux affaires européennes détaillent, dans une tribune au « Monde », les chantiers essentiels qui s’annoncent.

Le président de la République, Emmanuel Macron, et le premier ministre luxembourgeois, Xavier Bettel, à Porto, le 7 mai 2021.
Le président de la République, Emmanuel Macron, et le premier ministre luxembourgeois, Xavier Bettel, à Porto, le 7 mai 2021. MIGUEL RIOPA / AFP

Tribune. Disons-le d’emblée, l’Europe a été au rendez-vous de la crise économique et sociale. En dépit des critiques qui lui sont adressées, elle a montré sa capacité à se mobiliser vite et fort. Les règles budgétaires ont été assouplies. Pour protéger les emplois et les salariés, un instrument européen de refinancement du chômage partiel a été créé. Surtout, les Etats membres se sont accordés sur un plan de relance inédit. Quarante milliards d’euros bénéficieront directement à la France, dont sept milliards pour financer le soutien à l’emploi, à la formation et à l’apprentissage. En d’autres termes, l’Europe protège.

Dans ce domaine, la proclamation du socle européen des droits sociaux, à Göteborg (Suède), en 2017, a constitué un tournant important. Elle a permis à l’Europe de réaffirmer son ambition sociale et de se saisir de questions essentielles telles que l’égalité des chances, l’accès à l’emploi ou la protection sociale. Et, depuis trois ans et demi, nous avons avancé : protection des travailleurs précaires, création d’un congé paternité de dix jours pour tous les Européens, directive sur le travail détaché avec application du principe « à travail égal, salaire égal sur un même lieu de travail ». Dans tous ces domaines, l’Europe a agi, sous l’impulsion de la France et du président de la République. Lire l’entretien : Clément Beaune : « Si l’Europe ne réussit pas son plan de relance, elle aura créé une immense déception démocratique »

Notre Union n’est en effet pas uniquement une Europe des marchés et des capitaux, mais aussi – et d’abord – une Europe au service de ses citoyennes et de ses citoyens, qui place la protection et la solidarité au cœur de ses valeurs. Alors que la crise va laisser des traces profondes dans nos sociétés, il est plus que jamais de notre responsabilité de montrer aux Européens que l’Europe est un espace qui les protège et les aide à se projeter vers l’avenir. L’heure est venue de renforcer concrètement l’Europe sociale.

Un salaire pour vivre dignement

Le plan d’action proposé par la Commission pour mettre en œuvre le socle des droits sociaux et le Sommet social de Porto sera déterminant. Alors que la France prendra la présidence de l’Union européenne en janvier 2022, un certain nombre de chantiers nous semblent essentiels à la construction de l’Europe sociale de demain.

Lutter contre les distorsions de concurrence, en travaillant à une convergence sociale vers le haut

Il nous faut d’abord assurer un socle de protection à tous les travailleurs. En veillant, d’une part, à ce que chaque salarié européen bénéficie d’un salaire qui lui permette de vivre dignement. C’est tout l’enjeu du projet de directive sur les salaires minimaux en Europe que nous défendons, et qui nous permettra de lutter contre les distorsions de concurrence en travaillant à une convergence sociale vers le haut. En veillant d’autre part à ce que l’Europe protège tous ses travailleurs, sans exception. Cela veut dire mieux protéger les travailleurs des plates-formes numériques en leur garantissant des droits individuels et collectifs, une réelle autonomie et une protection sociale adaptée à la spécificité de leur activité. La France montre la voie : en application de la loi d’orientation des mobilités, nous avons structuré un dialogue social entre plates-formes et travailleurs indépendants pour créer un cadre plus juste et sécurisant à ces travailleurs. Article réservé à nos abonnés Lire aussi La présidence portugaise de l’Union européenne veut relancer « l’Europe sociale »

L’Europe sociale de demain, c’est aussi une Europe qui contribue à la création de nouveaux droits pour les Européens, notamment en matière de formation. Comme en France, nous voulons que chaque citoyen de l’Union puisse bénéficier tout au long de sa vie d’un droit individuel à la formation, essentiel pour remporter la bataille de l’emploi face à la crise et celle de la souveraineté européenne en matière technologique. Félicitons-nous de ce que la Commission européenne envisage aujourd’hui une initiative semblable au « compte personnel de formation » créé en France, et qui compte aujourd’hui seize millions d’utilisateurs.

La jeunesse comme priorité

Nous devons également mettre fin aux inégalités qui perdurent dans le monde du travail. En Europe, l’écart de rémunération entre femmes et hommes pour un travail équivalent reste de 14 %. Comment continuer à accepter cela ? Il s’agit là encore d’un enjeu qui touche au cœur même de nos valeurs européennes, et de ce qui fonde notre modèle social. Pour parvenir à une égalité réelle, il nous faut des moyens de mesurer et de piloter la réduction des écarts, comme nous l’avons fait en France en créant l’Index de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes.

Promouvoir la mobilité européenne pour tous les jeunes

Enfin, la jeunesse doit être la priorité de l’Europe. L’Union doit devenir pour tous les jeunes l’horizon de nouvelles possibilités. C’est pourquoi nous souhaitons promouvoir la mobilité européenne pour tous les jeunes, avec l’objectif fixé par le président de la République que la moitié d’une classe d’âge ait passé au moins six mois dans un autre pays de l’Union avant ses 25 ans. C’est un enjeu majeur pour forger la nouvelle génération des Européens de demain.

Depuis quatre ans, la France, sous l’impulsion d’Emmanuel Macron, est motrice dans l’ambition sociale de l’Europe. En janvier 2022, c’est à la France que reviendra la responsabilité majeure de faire avancer l’ensemble de ces sujets, conformément aux engagements pris à Porto. Et de transformer l’ambition d’une Europe sociale plus forte en droits concrets pour les citoyens et les citoyennes de l’Union.

Clément Beaune est secrétaire d’Etat, chargé des affaires européennes ;

Elisabeth Borne est ministre du travail, de l’emploi et de l’insertion

Clément Beaune(Secrétaire d’Etat chargé des affaires européennes) et Elisabeth Borne(Ministre du travail, de l’emploi et de l’insertion)

Flexicurité et fiscalité (Le Monde)

Transférer la fiscalité des entreprises vers la consommation : l’exemple danois

Un dispositif de flexisécurité et la mise en place d’importantes réformes fiscales ont permis au pays de renouer avec la croissance et de devenir l’un des plus riches d’Europe.

Par Béatrice Madeline Publié aujourd’hui à 18h00

Plusieurs pays européens, tels que le Danemark, la Suède, la Finlande, les Pays-Bas ou, plus loin de nous, l’Australie ou la Nouvelle-Zélande, sont parvenus à rebâtir une économie compétitive et une croissance durable dans les décennies passées. Des exemples de « pays phénix » dont la France pourrait s’inspirer, comme l’expose Henri Lagarde, chef d’entreprise, ancien PDG de plusieurs grandes entreprises (Thomson Electroménager, Guyomarc’h et Royal Canin) dans son ouvrage Sortir de l’ornière (Presses des Mines, 146 pages, 25 euros).

Parmi ces pays, selon M. Lagarde, « le Danemark fait clairement figure de champion et de précurseur ». Au début des années 1980, ce petit pays est en effet dans une situation difficile : le chômage se situe autour de 10 % de la population active, les déficits publics sont importants, la balance des paiements est déficitaire…

A son arrivée au pouvoir, en 1982, le premier ministre conservateur Poul Schlüter met en œuvre d’importantes réformes fiscales visant à restaurer la compétitivité des entreprises. L’une des plus spectaculaires est le basculement de la fiscalité des entreprises vers la consommation.

« Résultats spectaculaires »

La première étape est la hausse significative de la TVA, qui passe de 8 % à 25 %, y compris pour les produits alimentaires. Seuls certains secteurs conservent le taux initial de 8 % : santé, éducation, services financiers, transports publics, presse quotidienne et événements sportifs. Certains produits de luxe ou considérés « non écologiques », tels que voitures, alcools, tabac, engrais chimiques subissent, eux, de lourdes taxes supplémentaires, pouvant atteindre 100 % des coûts de production. Article réservé à nos abonnés Lire aussi « La désindustrialisation a des conséquences économiques, sociales et politiques profondes »

Parallèlement, la part patronale des cotisations sociales est réduite à zéro. Le financement des charges sociales revient désormais entièrement à l’Etat, les salariés supportant, pour leur part, le financement de leur retraite complémentaire. Toujours dans l’optique d’alléger les coûts de production, les « taxes régionales » et l’impôt sur les bénéfices sont réduits.

« Les résultats de cette politique sont spectaculaires », selon Henri Lagarde. Dès 1988, la balance commerciale et la balance des paiements redeviennent positives. Pour autant, la forte hausse des taxes à la consommation ne fait pas flamber les prix, au contraire : de plus de 10 % au début des années 1990, l’inflation est ramenée à 2 % en 1992. Le pays peut renouer avec la croissance et devient l’un des plus riches d’Europe. En termes de PIB par habitant, le Danemark arrive, en 2020, au 5rang européen après le Luxembourg, la Norvège, l’Irlande et la Suisse, selon les données Eurostat. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Les secrets de la flexisécurité danoise

« L’explication tient en un mot : flexisécurité », résume Henri Lagarde. « L’objectif est de permettre aux entreprises d’embaucher et de licencier facilement tout en garantissant aux individus des revenus et des moyens de reconversion suffisants en cas de perte d’emploi. »

Lors d’un déplacement à Copenhague, en 2018, Emmanuel Macron lui-même a vanté les vertus du modèle. Mais la recette de la compétitivité à la danoise repose sur un ingrédient qui manque cruellement dans l’Hexagone : le dialogue social entre Etat, patronat et syndicats, et la forte adhésion de la population.

Béatrice Madeline