Contre la polarisation du marché du travail, d’où viennent les « bons » emplois ? (D.Acemoglu)

https://www.project-syndicate.org/commentary/automation-vs-job-creation-by-daron-acemoglu-2019-04/french

A quoi servent les riches ? (Le Monde)

A quoi servent les riches ?

Si l’épargne des personnes les plus aisées est l’un des moteurs de la croissance, leur contribution à l’accroissement des inégalités met en danger la cohésion sociale.

Par Publié hier à 16h30, mis à jour à 09h38

A Antibes (Alpes-Maritimes), sur le port Vauban, surnommé le « quai des milliardaires ».
A Antibes (Alpes-Maritimes), sur le port Vauban, surnommé le « quai des milliardaires ». GOUHOURY / ALPACA / ANDIA.FR

Même le Forum économique de Davos (Suisse), temple des puissants de ce monde, n’est plus hermétique au grand débat du moment sur l’utilité des grandes fortunes et le bien-fondé d’une taxation massive des ultrariches.

Au cours d’une conférence organisée lors de la dernière édition, en janvier, le patron du géant informatique Dell fustigeait l’idée d’un impôt à 70 % sur les revenus de plus de 10 millions de dollars (9 millions d’euros), proposée par une parlementaire américaine, la démocrate Alexandria Ocasio-Cortez. Un tel niveau de prélèvement ne pourrait « pas aider la croissance américaine ». « Citez-moi un seul pays où cela a jamais marché ? », a-t-il lancé, narquois…

« Aux Etats-Unis », a rétorqué son voisin de gauche, l’économiste américain Erik Brynjolfsson, jetant ainsi un froid dans l’assistance. Ce professeur à la MIT Sloan School of Management (Cambridge, Massachusetts) a alors rappelé que « des années 1930 aux années 1960, le taux moyen des taxes approchait les 70 % (…) et c’était une bonne période pour la croissance économique ».

Les échanges sur la concentration de la richesse, atout ou obstacle pour l’économie, agitent ces derniers mois la société française, depuis les « premiers de cordée » vantés par Emmanuel Macron, la controverse française sur la théorie du ruissellement (selon laquelle les revenus des plus riches, réinvestis dans l’économie, contribuent à la croissance et à l’emploi), jusqu’au large écho autour du nouveau livre de l’économiste Thomas Piketty, Capital et idéologie (Seuil, 1 232 pages, 25 euros), manifeste pour un nouvel horizon égalitaire. Comme un écho à la colère des « gilets jaunes », qui se retrouvaient tous autour de la nécessité de rétablir en totalité l’impôt sur la fortune en France.

Infographie Le Monde

Qu’est-ce qu’être riche ?

Un écueil fondamental mine toutefois le débat : personne en France ne s’accorde sur la définition de la richesse. « Cette question-là n’intéresse personne, souligne Louis Maurin, le directeur de l’Observatoire des inégalités. Il existe des tonnes de littérature sur le seuil de pauvreté, mais l’Insee [Institut national de la statistique] ne calcule pas de seuil de richesse. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas de demande sociale forte. Les riches n’ont pas intérêt à dire qu’ils le sont : pour ne pas avoir à faire preuve de solidarité, mieux vaut se dire de la classe moyenne supérieure. »

Qu’est-ce qu’être riche ? Pour Louis Maurin, on franchit le seuil à partir de deux fois le revenu médian, soit 3 500 euros par mois, un niveau proche du seuil des 4 000 euros avancé par François Hollande en 2007.

Mais bien loin de la définition des institutions financières, qui, à l’image de BNP Paribas, ouvre les portes de son service de « banque privée » à partir de 250 000 euros d’avoir financiers. La maille est plus serrée encore pour le cabinet de conseil Capgemini, auteur chaque année d’un rapport sur la richesse mondiale (« World Wealth Report »). Il définit la richesse à compter de 1 million de dollars (900 000 euros) d’actifs à investir, hors résidence principale et œuvres d’art. Une fortune qui se construit « surtout par le travail », note Ferréol de Naurois, chez Capgemini.

« S’il n’existe pas de seuil de richesse, c’est en raison de l’énorme hétérogénéité du monde des grandes fortunes », estime la sociologue Monique Pinçon-Charlot

L’Insee reconnaît qu’il « ne définit pas les riches ». « Il existe un seuil de pauvreté car la France a un objectif de lutte contre la pauvreté. Il n’existe pas d’objectif politique concernant la richesse », précise l’institution. Il a fallu attendre le début de cette décennie pour que l’Insee réalise sa première étude sur « les très hauts revenus », réactualisée en 2018.

Qu’y apprend-on ? Que les 1 % de Français les plus aisés (le top 1 %) a perçu en 2015 plus de 106 000 euros de revenu (par unité de consommation), avant impôt et prestation sociale. Les 1 % des ménages les mieux dotés en patrimoine brut possèdent, quant à eux, plus de 1,9 million d’euros, montant qui inclut la résidence principale, les éventuelles résidences secondaires, les revenus fonciers ou encore les actifs financiers et professionnels pour les indépendants.

Infographie Le Monde

Le capitalisme familial contribue pour une bonne part à ces très hauts patrimoines. A l’image de la clientèle fortunée de la petite banque privée Meeschaert : des patrons de PME, baby-boomers, qui ont fait fructifier leur petite entreprise pendant les « trente glorieuses » et ont « matérialisé un patrimoine » de plusieurs millions d’euros au moment de passer la main.

« S’il n’existe pas de seuil de richesse, c’est en raison de l’énorme hétérogénéité du monde des grandes fortunes », estime, de son côté, la sociologue Monique Pinçon-Charlot, en soulignant, dans le classement Challenges des 500 premières fortunes de France, l’écart entre le premier du classement, Bernard Arnault (90 milliards d’euros) et le dernier, le célèbre pâtissier Pierre Hermé (155 millions d’euros), près de 600 fois moins riche.

Infographie Le Monde

Un niveau d’épargne élevé

Contre toute attente, la richesse extrême n’a parfois rien d’ostentatoire. C’est depuis un immeuble sans cachet de l’artère principale de Neuilly-sur-Seine que Robert Peugeot dirige l’une des plus prospères « family offices » de France, ces sociétés consacrées au développement du patrimoine d’une grande famille.

Ce descendant de la huitième génération des Peugeot est chargé de placer l’argent de plus de soixante héritiers de l’entreprise familiale qui fit fortune dans l’automobile. Depuis la salle du conseil, austère avec ses longs rideaux gris et ses vitrines arborant des perceuses et des moulins à poivre fabriqués par la maison, sont arbitrés les investissements des héritiers Peugeot, un portefeuille de quelque 5 milliards d’euros d’actifs à dominante industrielle, à l’image des participations prises en direct dans l’équipementier Safran ou le spécialiste de l’électroménager SEB, sans oublier les 12,2 % dans le capital de Peugeot SA.

« Ce que nous faisons est à l’opposé d’une histoire de rente, affirme Robert Peugeot. Nous voulons que nos investissements permettent le développement économique des entreprises sur le long terme. Nous avons le sentiment d’être utiles. »

Il y aurait en quelque sorte les bons et les mauvais riches, ceux dont le patrimoine hérité n’est pas mérité, et reste improductif

C’est le premier argument des économistes étiquetés libéraux en faveur de la concentration des richesses : les riches ont un niveau d’épargne élevé, qu’ils sont à même de mobiliser et de placer pour financer l’économie.

« La théorie du ruissellement est très fragile, car si les dépenses des riches créent des débouchés pour l’économie, c’est tout autant le cas de l’impôt, qui lui aussi sera dépensé. Mais ce qui milite en faveur des riches, c’est leur capacité d’épargne, et donc d’investissement », affirme Jean-Marc Daniel, économiste et professeur émérite à l’école de commerce l’ESCP Europe. Or, selon François Bourguignon, qui fut économiste en chef de la Banque mondiale, c’est l’épargne qui alimente la croissance et le progrès. Et dans une économie de marché, ni le crédit ni l’Etat ne peuvent remplacer cette mise de fonds initiale.

Infographie Le Monde

« Hollande a dit qu’il n’aimait pas les riches, Mitterrand a été plus subtil en fustigeant ceux qui s’enrichissent en dormant », poursuit Jean-Marc Daniel. Il y aurait en quelque sorte les bons et les mauvais riches, ceux dont le patrimoine hérité n’est pas mérité, et reste improductif. Un profil incarné par le jeune duc de Westminster, Hugh Grosvenor, dont la fortune estimée à plus de 12 milliards de dollars repose sur les milliers d’hectares de propriétés foncières qu’il détient au cœur de Londres ou à Hongkong.

Lire aussi Favoriser les riches pour aider les pauvres ? La « théorie du ruissellement » décryptée

Une situation confortable que l’on retrouve dans nombre d’industries – luxe, pharmacie, banque, télécoms. Grâce à leur puissant lobbying, certaines parviennent à acquérir ce statut de rentier, avec « des positions dominantes qui leur permettent de fixer les prix comme ils l’entendent, et constituent ainsi des rentes », pointe également Patrick Artus, économiste français, directeur de la recherche et des études de Natixis.

De grandes fortunes, en revanche, « parce qu’elles ont eu une idée géniale », ou parce qu’elles soutiennent l’innovation, seraient du bon côté de la barrière. Sans elles, « il y aurait moins de recherche, moins de start-up, moins d’innovation, souligne Patrick Artus. Une croissance plus égalitaire, mais plus faible ».

Influence sur le système politique

« Etre rentier, mettre des barrières à l’entrée, empêcher les concurrents de rentrer sur un marché, c’est la manière Carlos Slim [magnat mexicain des télécoms] d’être riche, résume Philippe Aghion, économiste, professeur au Collège de France. Et puis il y a la manière Steve Jobs, par l’innovation. Si vous taxez de manière excessive, il n’y a pas d’innovation. »

Jusqu’où la richesse peut-elle s’accumuler et se concentrer, sous l’effet d’une rémunération généreuse du capital, sans perturber la démocratie ? Pour le chercheur en sciences sociales Lucas Chancel, auteur, notamment avec Thomas Piketty, de la plus importante étude récente sur les inégalités dans le monde, le « Rapport sur les inégalités mondiales 2018 », « les écarts de revenus ou de patrimoine peuvent avoir du sens dans une économie de marché, mais ne devrait-on pas organiser un débat démocratique pour déterminer à partir de quel niveau ils deviennent si importants qu’ils pèsent sur le fonctionnement du système politique, par exemple sur le financement des journaux ? »

La suppression par la Cour suprême des Etats-Unis de tout plafond au financement des partis politique (en 2011 et 2014), a eu un effet massif sur la constitution de rentes et de monopoles, estime Philippe Aghion.

L’économiste, qui avait conseillé Emmanuel Macron lors de la présidentielle, et s’est rangé au côté du député (La République en marche) de l’Essonne Cédric Villani en vue de la campagne des municipales à Paris, plaide pour une régulation plus fine du capitalisme. « Il faut s’assurer que ceux qui gagnent grâce à l’innovation n’utilisent pas cet argent pour empêcher d’autres d’innover, et ne bloquent pas l’ascenseur social », avance-t-il.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Aux Etats-Unis, l’anticapitalisme fait carton plein chez les jeunes démocrates

Même si le rêve américain a fini par se dissiper, le « top » des 500 premières fortunes s’est beaucoup plus renouvelé en vingt ans aux Etats-Unis qu’en France, entretenant l’idée que la mobilité sociale reste possible. « Chez nous, c’est très bourdieusien : les enfants de riches vont dans les grandes écoles, se fréquentent entre eux, les ouvriers n’y ont pratiquement pas accès, poursuit l’économiste. Nous maintenons cet énorme cloisonnement, et nous compensons par la fiscalité. Hollande c’est beaucoup d’impôts, mais tous ses collaborateurs venaient de la promotion Voltaire. »

Impôts pour éviter la concentration des richesses

Thomas Piketty estime, lui, que la progressivité de la fiscalité, qui consiste à relever le taux d’imposition à mesure que le revenu ou le patrimoine augmente, reste pourtant le meilleur moyen d’éviter que les richesses se concentrent au sein des mêmes ménages au fil du temps. Les vertus de l’impôt sont d’ailleurs devenues un sujet-clé des primaires pour la présidentielle de 2020 aux Etats-Unis, où plusieurs démocrates, la favorite Elizabeth Warren en tête, préconisent une plus forte taxation des ultrariches.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Gabriel Zucman : « Ce que proposent Bernie Sanders et Elizabeth Warren, c’est de taxer les ultrariches »

Face à l’affaiblissement des services publics outre-Atlantique, quelques milliardaires américains ont même donné de la voix pour payer plus d’impôts.

A rebours d’une tendance extrême, sorte de ligne rouge qui voit « les plus fortunés, aux Etats-Unis, ne plus utiliser les infrastructures publiques, et du coup ne même plus vouloir les financer, note Thomas Philippon, professeur de finance à la New York University. Les très riches ne prennent plus l’avion de ligne, ne mettent pas leurs enfants dans les écoles publiques, s’en moquent si les routes et les ponts sont en mauvais état parce qu’ils partent en week-end en hélicoptère ». Une manière, illusoire, d’échapper à l’orage social qui gronde quand les nantis perdent le sens commun.

Infographie Le Monde

Les inégalités en France (Le Monde)

Les paradoxes du système social français

Marie Charrel

En France, la politique de redistribution est efficace pour limiter la pauvreté. Mais le poids des déterminismes sociaux demeure écrasant
Le système social et fiscal français protège-t-il suffisamment contre les inégalités ? Ces derniers mois, la crise des « gilets jaunes » a mis cette question sur le devant de la scène avec une acuité particulière. « Il règne néanmoins un certain flou sur les données à étudier lorsque l’on parle d’inégalités, et cela complique le diagnostic », prévient Lucas Chancel, économiste à l’Ecole d’économie de Paris et codirecteur du Laboratoire sur les inégalités mondiales (World Inequality Lab, WIL). Faut-il se concentrer sur les écarts des revenus ? Passer plutôt au crible les patrimoines ? Comment mesurer ce que l’on appelle, au juste, l’égalité des chances ?
Pour apporter leur pierre au débat, les chercheurs du WIL ont analysé les données du fisc et des comptes nationaux, afin de déterminer comment le revenu national se répartit entre les Français, et comment la redistribution s’effectue. Résultat : « La part des revenus captée par les 10 % les plus riches est relativement élevée dans notre pays, mais le taux de pauvreté y est aussi l’un des plus bas d’Europe », résume M. Chancel.
Dans le détail, la proportion du revenu national capté – avant impôt – par les 10 % de Français les plus riches s’élève à 32 %, contre moins de 30 % dans les pays scandinaves et en Italie, 30 % en Espagne et 35 % en Allemagne. En revanche, le taux de pauvreté – après impôt – est de 14,7 % en France, contre 16,1 % en Allemagne, 16,5 % au Danemark ou 20 % en Italie. « L’efficacité des transferts sociaux et des mécanismes de redistribution a permis de maintenir la pauvreté française à un niveau parmi les plus bas d’Europe, détaille la nouvelle étude publiée, le 2 avril, par le WIL.
Après impôts, prélèvements et transferts sociaux, la part du revenu capté par les plus pauvres remonte en effet de 21,7 % à 27 %. « Cependant, l’importance des taxes indirectes, comme la TVA, et le faible poids de l’impôt sur le revenu conduisent à une régressivité de l’impôt au sommet de la distribution », souligne l’étude. Comprendre : les 1 % les plus riches sont proportionnellement moins imposés.
En outre, les inégalités avant impôts se sont accrues depuis trente ans dans l’Hexagone. Les précédents travaux du WIL menés avec l’Institut des politiques publiques ont ainsi montré que la part des 10 % les plus riches dans les revenus du capital et du travail est passée de 30 % à plus de 32 % entre 1990 et 2018, tandis que celle des 50 % les plus pauvres est passée de 23,5 % à 21,7 %.
« L’ascenseur social est en panne »
Le système tricolore échoue en revanche à corriger d’autres types d’inégalités, vécues comme particulièrement injustes par les Français. A l’exemple de celles concernant l’accès à la propriété, dont les jeunes ménages modestes sont de plus en plus exclus. Selon la Banque de France, 34 % des 25-44 ans aux revenus les plus faibles étaient propriétaires en 1973, contre 16 % aujourd’hui, alors que, dans le même temps, le taux de propriétaires parmi les jeunes ménages aisés est passé de 43 % à 66 %. En cause : le nombre de foyers monoparentaux a explosé parmi les premiers, tandis que les seconds profitent plus largement des aides parentales et des héritages. Sans oublier, bien sûr, la hausse des prix immobiliers.
Plus inquiétant, le modèle français peine à enrayer le poids des déterminismes sociaux. Selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), il faut plus de six générations à une personne en bas de l’échelle de la distribution des revenus pour en rejoindre la moyenne. « L’ascenseur social est en panne, et depuis longtemps », explique Laurence Boone, économiste en chef de l’OCDE. Une inégalité des chances en grande partie liée au système éducatif, qui échoue à enrayer la reproduction sociale : les enfants issus de famille modeste affichent des résultats scolaires moins bons et ont moins accès aux diplômes garantissant un emploi de qualité.

Patrimonialisation et impôt sur les successions (Le Monde)

Le Monde daté du 19 mars 2019
ÉCONOMIE | CHRONIQUE
Le tabou de l’« impôt sur la mort »
Par Jean-Michel Bezat
Qu’il est difficile de lever le tabou d’une hausse de la taxation de l’héritage, cet « impôt sur la mort » qui réunit les Français dans un rejet quasi unanime ! A l’exception de rares groupes Facebook de « gilets jaunes », ce sujet explosif a été absent du grand débat national qui s’est achevé le 15 mars. Et, pourtant, quoi de plus révolutionnaire que cet impôt créé en 1791 ? Quoi de plus justifié qu’une réforme au moment où la transmission du patrimoine – plus que les revenus – creuse les inégalités de richesse ?
Ce n’est pas faute d’avoir assisté depuis janvier à un grand déballage fiscal. Y compris au sein de La République en marche (LRM), qui veut corriger l’effet désastreux de la suppression de l’ISF. Quelle que soit la mesure proposée – impôt sur le revenu, TVA, fortune immobilière ou niches fiscales –, il fallait le plus souvent « faire payer les riches » ou les très riches. Mais point d’augmentation des droits de succession en vue. Sitôt évoquée, sitôt flinguée par Emmanuel Macron.
Alors délégué général de LRM, Christophe Castaner avait suggéré « une réflexion sans tabou », qui lui valut cette réplique du président : « On a demandé des efforts aux retraités. Maintenant, arrêtez de les emmerder ! » Lorsque le laboratoire d’idées « progressiste » Terra Nova a préconisé une refonte rapportant 3 milliards d’euros (coût de la suppression de l’ISF), il a fait savoir qu’« il n’y a pas de réflexion en cours ». Et quand Stanislas Guerini, patron de LRM, est revenu à la charge début mars, l’Elysée l’a dissuadé d’inscrire ce brûlot dans sa contribution au grand débat.
C’est que les sondages sont sans appel : plus de huit Français sur dix rejettent tout relèvement des droits de succession, le plus impopulaire des impôts. Mais s’ils savaient… Tout le monde n’est pas Johnny Hallyday. Plus de 85 % des héritiers de droit direct (grands-parents, parents, enfants) y échappent, l’héritage moyen étant inférieur à l’abattement de 100 000 euros. L’imposition moyenne n’est que de 5 % sur la masse transmise et le taux marginal de 45 % ne s’applique qu’au-delà de 1,8 million. En bonne logique, une réforme de justice fiscale pourrait même étendre le nombre d’héritiers y échappant.
Débats enflammés au XIXe siècle
Les Français ignorent aussi que la répartition du patrimoine est plus inégalitaire que celle des revenus du travail. Et plus « immorale », puisque l’héritage ne récompense ni le mérite ni le risque, tout en contribuant à l’écart croissant des richesses : en 1970, les deux tiers de celles-ci provenaient de l’épargne accumulée par le travail et un tiers des successions ; la part de l’héritage dépasse désormais 50 %. Les 10 % les plus aisés concentrent la moitié du patrimoine transmis quand près de 40 % des Français n’héritent de rien.
Au XIXe siècle, la question de l’héritage était centrale et donnait lieu à des débats enflammés entre économistes, philosophes et politiques. Après la seconde guerre mondiale, ils ont presque disparu de la scène publique avec la forte baisse de l’imposition successorale dans les pays développés, où elle représente moins de 1 % des recettes fiscales (1,3 % en France), constate l’économiste André Masson dans un article de la Revue de l’OFCE (no 156, 2018). Et en France, la dîme n’est pas confiscatoire.
La question de l’héritage est pourtant redevenue urgente. Il y a quarante ans s’est mis en branle un mécanisme qui conduit à une société d’héritiers. Dopé par la financiarisation de l’économie et la bulle immobilière, le flux successoral est passé de 52 milliards d’euros en 1980 à 237 milliards en 2015. Il gonflera encore avec la disparition progressive des baby-boomers, amplifiant les ruptures entre générations et au sein d’une même génération.
A la différence de la fin du XIXe siècle, âge d’or des rentiers, ou des années 1950-1960, où l’on héritait vers 40 ans, la société d’héritiers « risque d’être dominée par des retraités », note Terra Nova. Or, ils préfèrent le confort de la pierre, des livrets d’épargne et de l’assurance-vie aux produits tournés vers l’initiative économique, comme les actions. Un comportement « à rebours des intérêts de la création de richesses » et qui plaide, selon nombre d’économistes, pour une transmission plus rapide par donations.
L’inquiétante dérive en cours va aussi creuser les inégalités de naissance. « Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus », cinglait le valet de Beaumarchais dans Le Mariage de Figaro. C’était quelques années avant la Révolution. M. Macron pourrait reprendre la critique de Figaro contre les nobles. N’assure-t-il pas « préférer le risque à la rente » ? Ignore-t-il que le poids croissant de l’héritage est un symbole du « monde ancien » qu’il prétend transformer ? Que cette tendance est contraire à l’esprit de son projet, qui repose sur le développement des capacités de chacun ?
Le président avance pourtant prudemment sur un sujet où il n’a fait aucune promesse de campagne. Pourquoi relancer d’inutiles polémiques en durcissant une fiscalité dont tout le monde s’accommode ? « Toucher à l’héritage, c’est comme toucher à la famille », dit l’adage. Cette vision ancrée dans l’opinion – même chez ceux qui ne reçoivent rien – avait permis à Nicolas Sarkozy de se montrer généreux pour les héritiers, avant que François Hollande ne revienne sur une partie des avantages octroyés.
L’alliance des familialistes et des néolibéraux, qui veille au statu quo, se renforcera avec la patrimonialisation de la société. Pour être acceptée, une réforme ne devra pas être perçue comme une attaque des valeurs de la famille, dont la fonction historique est de transmettre le patrimoine. On peut toujours rêver d’un monde où le surcroît de recettes financerait par exemple un petit pécule de départ versé à tous à 18 ans. Sans trop d’illusions : l’impôt sur l’héritage restera longtemps l’angle mort de la fiscalité française.