Héritage (Le Monde)

Et si l’héritage n’allait pas de soi ?

Par Anne Chemin

Publié le 11 mars 2022 à 05h45, mis à jour à 14h01

EnquêteDepuis les années 1970, l’héritage redevient un facteur déterminant du patrimoine. Si la fiscalité des successions suscite des débats, ils sont loin d’être aussi intenses qu’au XIXe siècle, où le principe même de la transmission était contesté par différents courants intellectuels.

Dans les manuels scolaires comme dans les ouvrages savants, la tirade est passée à la postérité sous le nom de la « leçon de Vautrin ». Dans Le Père Goriot de Balzac (1835), ce beau parleur sans scrupule explique au provincial ambitieux qu’est Rastignac comment faire promptement fortune. Il ne sert à rien de travailler, glisse-t-il d’emblée au jeune étudiant en droit : au terme d’un combat épuisant et acharné, les concurrents finissent toujours par se « manger les uns les autres comme des araignées dans un pot ». Puisque l’honnêteté ne mène à rien, conclut-il, mieux vaut, pour « parvenir à tout prix », « jouer un grand coup » en épousant une riche héritière.

La scène fait volontiers sourire les lecteurs du XXIe siècle : l’univers cynique de la société de rentiers dépeinte par Balzac paraît aujourd’hui bien éloigné des idéaux égalitaires et méritocratiques de la France contemporaine. « Qui conseillerait aujourd’hui à un jeune étudiant en droit d’abandonner ses études pour suivre la stratégie d’ascension sociale suggérée par Vautrin ? », se demande Thomas Piketty dans Le Capital au XXIe siècle (Seuil, 2013). Personne, sans doute – ce qui n’est pas forcément un signe de lucidité. « En France, poursuit l’économiste, l’héritage n’est pas loin de retrouver, en ce début de XXIe siècle, l’importance qu’il avait à l’époque du Père Goriot. »

Les chiffres sont sans appel : dans une étude publiée en décembre 2021, le Conseil d’analyse économique montre que la part de la fortune héritée dans le patrimoine total est passée, depuis les années 1970, de 35 % à 60 %. « Après un reflux des inégalités de patrimoine et une forte mobilité économique et sociale durant la seconde moitié du XXe siècle, l’héritage est redevenu un facteur déterminant dans la constitution du patrimoine, constatent Clément Dherbécourt, Gabrielle Fack, Camille Landais et Stefanie Stantcheva. Ce retour de l’héritage nourrit une dynamique de renforcement des inégalités patrimoniales fondées sur la naissance. »

Écouter aussi La France, une société d’héritiers ?

La France n’est pas encore revenue à la société d’héritiers du XIXe siècle ou de la Belle Epoque, mais, depuis une cinquantaine d’années, le patrimoine dépend de plus en plus souvent, non du talent, des efforts ou du travail, mais des hasards de la naissance. Dans une société qui promeut l’égalité des chances, cette nouvelle donne devrait nourrir d’âpres controverses intellectuelles. Ce n’est pourtant pas le cas : si la fiscalité successorale fait parfois l’objet de débats, notre « imaginaire philosophique sur l’héritage s’est appauvri », constate Mélanie Plouviez, maîtresse de conférences à l’Université Côte d’Azur.

Longtemps un problème philosophique

Cette atonie n’a pas toujours été la règle. « De la Révolution française au début du XXe siècle, l’héritage a été un problème philosophique omniprésent, poursuit-elle. Il était alors inconcevable d’aborder la question sociale sans s’interroger, au préalable, sur la légitimité de la transmission héréditaire. Les positions étaient très diverses – et très radicales : abolition de l’héritage chez les saint-simoniens, Bakounine ou Durkheim ; défense d’une liberté totale de tester chez certains libéraux ; plafonnement des héritages chez John Stuart Mill ; différenciation des legs de première et de seconde génération chez Eugenio Rignano. »

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Comment expliquer que ces débats sur le bien-fondé de la transmission aient aujourd’hui disparu ? Pourquoi l’héritage a-t-il cessé, au XXe siècle, de susciter de ferventes controverses philosophiques ? « Sans doute parce que les grandes questions liées à la transmission ont été tranchées pendant la Révolution et au XIXe siècle, répond Patrick Savidan, professeur en science politique à l’université Paris-Panthéon-Assas. Cette période est le laboratoire de nos institutions démocratiques : en matière d’héritage comme en matière de protection sociale, elle s’est efforcée d’inventer des institutions inspirées par le paradigme égalitaire de la Révolution française. »

Lors de la tourmente de 1789, les révolutionnaires remettent en effet en question les privilèges transmis de génération en génération. « Ils incarnent une modernité politique fondée sur la prééminence du mérite sur la naissance, poursuit le philosophe. Cette idée qui apparaît au XVIIIe siècle est au cœur de l’altercation, en 1726, entre Voltaire et le chevalier de Rohan : au noble qui lui demande s’il a un nom, Voltaire, qui a bâti le sien sur son mérite et non sur l’héritage d’une lignée, lui répond : “Je commence le mien, vous finissez le vôtre”. La même idée inspire, en 1778, Beaumarchais, qui fait dire à Figaro que le comte s’est contenté de se “donner la peine de naître”. »

Si les révolutionnaires abolissent à la fin du XVIIIe siècle de nombreux privilèges liés à la naissance, au premier rang desquels figure la transmission héréditaire du pouvoir politique, ils se gardent cependant de supprimer purement et simplement l’héritage. En matière de succession, ils instaurent un régime de « liberté surveillée », selon le mot de la sociologue Anne Gotman. L’héritage est maintenu, il est imposé, mais la répartition des biens est désormais soumise à une règle égalitaire « draconienne »  : les cadets reçoivent autant que les aînés, les sœurs autant que les frères.

Ces principes rompent avec les pratiques d’unigéniture de l’Ancien Régime : « Au nom de la perpétuation de la lignée, de la préservation du patrimoine et de la lutte contre l’émiettement des terres, le père disposait, notamment dans les régions de droit romain situées dans le sud de la France, de la faculté de tester, c’est-à-dire de la possibilité de privilégier l’un de ses enfants – le plus souvent l’aîné des garçons, poursuit Anne Gotman, autrice d’Hériter (PUF, 1988). En 1789, les révolutionnaires, dont le maître mot est l’égalité, mettent fin à la liberté testamentaire. Le père a désormais les mains liées. »

Cette atteinte à l’autorité paternelle suscite, en 1791, de vifs débats à l’Assemblée nationale. Le père doit rester « le premier magistrat de la famille », affirme le député Joseph Prugnon. Si la loi « ôte à la soumission filiale » l’un de ses appuis et refuse au père le droit de « récompenser la bonne conduite » de ses enfants, de graves désordres ne manqueront pas de surgir, met en garde le député Riffard de Saint-Martin. N’y a-t-il pas, ajoute-t-il, « une sorte de barbarie à interdire aux pères des libéralités commandées par la justice et l’humanité, à leur lier tellement les mains qu’ils ne puissent venir au secours » de certains de leurs enfants ?

Contestation du droit d’aînesse

Décédé à la veille du débat, Mirabeau, dans un discours lu par Talleyrand, leur rétorque que l’égalité, qui constitue « l’un des principes de notre excellente Constitution », doit s’imposer dans la famille comme dans la nation. « Il n’y a plus d’aînés, plus de privilégiés, dans la grande famille nationale, proclame-t-il. Il n’en faut plus dans les petites familles qui la composent. » Robespierre, lui aussi, pourfend avec conviction le droit d’aînesse : l’égalisation des partages permettra, selon lui, d’en finir avec l’autoritarisme paternel, cet héritage romain qu’il compare à la domination des maîtres sur les esclaves.

Après deux textes avortés – un premier en 1793, un deuxième en 1794 –, la loi du 4 germinal an VIII met fin, en 1800, à la liberté testamentaire du chef de famille. Quatre ans plus tard, le principe de l’égalité entre frères et sœurs est inscrit dans le code civil Napoléon : tous les enfants, « sans distinction de sexe, ni de primogéniture », deviennent des héritiers. « Ce texte soumet l’héritage à un droit unique et égalitaire inspiré par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, souligne la sociologue Anne Gotman. Il fixe les grands traits de la législation pour les deux siècles qui suivent. » Lire aussi Article réservé à nos abonnés Impôts : l’héritage, un sujet tabou en France

Si les régimes politiques qui se succèdent à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle imposent un partage égalitaire entre les enfants, ils confortent dans le même temps la légitimité de la transmission héréditaire. « En avalisant le principe de l’héritage, en consacrant le caractère absolu de la propriété, la loi de 1800, puis le code civil de 1804 entérinent, voire consolident, l’institution successorale », poursuit Anne Gotman. Au point que l’héritage occupe, dans la France du XIXe siècle, une place « structurante », selon le mot de Thomas Piketty – comme en témoigne la place des querelles de succession dans les écrits de Maupassant, de Zola et surtout de Balzac.

Le Père Goriot est sans doute, selon Thomas Piketty, « l’expression littéraire la plus aboutie » du rôle central joué, au XIXe siècle, par la transmission, mais bien d’autres romans de La Comédie humaine sont consacrés à des captations d’héritage. Dans Ursule Mirouet (1841), des héritiers volent les titres de rente qu’un médecin destinait à sa pupille et, dans Le Cousin Pons (1847), des parents avides tentent de s’approprier la collection de tableaux d’un vieux musicien. En fin observateur de son temps, Balzac explore avec minutie les conséquences de la hiérarchie des patrimoines sur les espoirs et les malheurs de ses contemporains.

Omniprésent dans la littérature, l’héritage, au XIXe siècle, est aussi au centre d’intenses controverses philosophiques. « Tout au long du siècle, la question de la liberté testamentaire revient comme un leitmotiv chez les défenseurs de l’autorité paternelle : ils souhaitent assouplir, voire abolir, l’obligation de partage imposée par le code civil de 1804, analyse Anne Gotman. Les partisans de l’égalité se mobilisent eux aussi, mais leur réflexion se déplace par rapport à la période révolutionnaire : ils ne s’interrogent plus sur l’égalité entre les enfants issus d’une même famille, mais sur l’égalité entre tous les citoyens. »

Malgré l’inscription solennelle de l’égalité des enfants dans le code civil Napoléon, les partisans de l’autorité paternelle plaident en effet sans relâche, tout au long du XIXe siècle, pour le rétablissement de la liberté testamentaire. Dans un monde où le capital économique transite pour l’essentiel à l’intérieur des familles, ils mettent en avant le principe du droit de propriété, qui doit permettre au père de jouir pleinement du libre usage de ses biens, y compris après sa mort, et la défense de la famille, qui ne peut, selon eux, trouver meilleur interprète que la figure toute-puissante du père.

Le pourfendeur le plus actif du « partage forcé » entre les enfants imposé par le code civil est sans doute Frédéric Le Play (1806-1882). En 1864, dans La Réforme sociale en France, cet ingénieur, anthropologue, économiste et conseiller d’Etat affirme que les désordres sociaux dont souffre la France sont le fruit de quatre maux : l’athéisme, la théorie de la bonté originelle de Rousseau, la perte du respect de la femme et… le partage égalitaire de l’héritage. Parce que la famille est le pivot de l’ordre social, conclut-il, « tout son gouvernement réside dans l’autorité paternelle, toute sa durée dépend du mode de transmission des biens ».

Inspirés par cette tradition familialiste, plusieurs projets de rétablissement de la liberté testamentaire voient le jour au XIXe siècle. Ces efforts se heurtent cependant, constate en 1973 l’historien Philippe Ariès, à une « invincible répugnance de l’opinion ». Si l’unigéniture et le droit d’aînesse appartiennent désormais au passé, c’est parce qu’ils renvoient à la famille « aristocratique » de l’Ancien Régime, où le père est, selon Tocqueville, l’« organe de la tradition, l’interprète de la coutume et l’arbitre des mœurs ». La famille « démocratique » fondée sur les liens affectifs du XIXe siècle est étrangère, analyse Philippe Ariès, à ce « souci d’honneur du lignage, d’intégrité du patrimoine et de permanence du nom ».

Si, au XIXe siècle, le partage égalitaire entre les enfants fait peu à peu consensus, le bien-fondé de l’héritage, lui, est âprement débattu. De Karl Marx à Mikhaïl Bakounine, des héritiers de Saint-Simon à John Stuart Mill, les penseurs de l’époque critiquent cette institution qui est parvenue à survivre à 1789. « La Révolution a aboli la transmission héréditaire du pouvoir politique, pas celle du pouvoir économique, souligne Mélanie Plouviez. Les résurgences insurrectionnelles de 1830 et 1848 peuvent d’ailleurs être interprétées comme autant de sursauts face au maintien des inégalités de patrimoine. »

Pour ces philosophes du XIXe siècle, la transformation de l’héritage n’est pas un détail technique ou une question accessoire, mais un « puissant levier de transformation sociale, poursuit Mélanie Plouviez. La réforme, voire l’abolition, de l’institution successorale doit permettre, à leurs yeux, de remettre en cause non seulement la répartition des richesses entre les familles, mais aussi, plus profondément, les structures mêmes de la société. Le théoricien social Eugenio Rignano y voit ainsi un moyen d’inventer des formes hybrides de propriété qui ne soient ni privées ni collectives, et le sociologue Emile Durkheim une manière d’octroyer de nouveaux droits économiques et sociaux à l’ensemble des travailleurs ».

« Brevet d’oisiveté »

Dans ce climat d’effervescence intellectuelle, nombre de penseurs plaident en faveur de l’abolition de l’héritage. Les héritiers de Saint-Simon souhaitent ainsi abroger purement et simplement ce « brevet d’oisiveté ». « Il suffirait de déterminer par la loi que l’usage d’un atelier ou d’un instrument d’industrie passerait toujours, après la mort ou la retraite de celui qui l’employait, dans les mains de l’homme le plus capable de remplacer le défunt, écrivent Prosper Enfantin et Saint-Amand Bazard en 1829-1830. Ce qui serait tout aussi rationnel pour les sociétés civilisées que la succession par droits de naissance l’a paru aux sociétés barbares. »

Une même aspiration abolitionniste habite Mikhaïl Bakounine (1814-1876), qui s’oppose à Marx, en 1869, au congrès de la Ire Internationale. « Pour Bakounine, le droit à l’héritage constitue la cause première de l’inégalité sociale, de la perpétuation des inégalités et des différences de classes, analyse l’économiste André Masson dans la revue de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), en 2018. Aussi recommandait-il l’abolition de l’héritage “à l’exception de biens personnels de faible valeur”. Pour Marx, le droit à l’héritage n’était qu’un simple effet de la propriété privée, un symptôme de son inégale répartition, que résoudrait la collectivisation des moyens de production. »

Quelques décennies plus tard, Emile Durkheim (1858-1917) imagine, lui aussi, une abolition de cet « archaïsme » successoral. « Nous n’admettons plus aujourd’hui que l’on puisse léguer par testament les titres, les dignités que l’on a conquis ou les fonctions que l’on a occupées pendant la vie, écrit-il. Pourquoi la propriété serait-elle plutôt transmissible ? » Le fondateur de la sociologie moderne propose qu’à la mort d’un individu ses biens soient transmis à son « groupement professionnel » d’appartenance – une corporation réunissant ceux qui exercent le même métier, qu’ils soient employeurs ou salariés.

Plus modestement, John Stuart Mill (1806-1873) propose, au nom des principes méritocratiques, de limiter la valeur des transmissions qu’un citoyen peut recevoir tout au long de sa vie. « Chacun doit avoir le droit de disposer de la totalité de ses biens mais non de les prodiguer et d’enrichir l’individu au-delà du maximum nécessaire à une confortable indépendance », écrit-il en 1848 dans Principles of Political Economy. Ce plafonnement permettrait, selon le philosophe anglais, de lutter contre la pauvreté et d’éviter le développement des rentes ainsi que la perpétuation des grosses fortunes.

Le tournant de l’impôt progressif

Ces fiévreuses controverses intellectuelles connaissent une soudaine éclipse au début du XXe siècle. Faut-il l’attribuer à la création, en 1901, d’un impôt progressif, et non plus seulement proportionnel, sur les successions ? « Cette nouvelle loi joue effectivement un rôle important, répond l’économiste Nicolas Frémeaux, auteur des Nouveaux Héritiers (Seuil, 2018). Au tournant du siècle, les partisans d’une forte taxation de l’héritage, qui avaient fait entendre leur voix au XIXe siècle sans obtenir gain de cause, finissent par l’emporter. Cette réforme fiscale change la donne : pendant tout le XXe, le débat sur les successions passe au second, voire au troisième plan. »

La question paraît d’autant moins pertinente qu’au XXe siècle, sous le coup des guerres mondiales et de l’inflation, le montant et le flux des héritages se réduisent considérablement. « Les grands penseurs se désintéressent alors du débat sur la transmission, poursuit Nicolas Frémeaux. Ils continuent, bien sûr, à avoir des discussions techniques sur la fiscalité successorale, mais les grandes controverses de principe disparaissent. John Meynard Keynes consacre ainsi ses travaux à la croissance et à l’emploi, moins aux inégalités et à l’héritage. Et jusqu’à la fin des années 1980, on compte une publication académique sur les inégalités de patrimoine pour… vingt publications sur les inégalités de revenus ! »

Dans la seconde moitié du XXe siècle, la sociologie, elle aussi, délaisse le débat sur les successions. « Elle se concentre, dans le sillage de Pierre Bourdieu, sur le rôle de l’héritage culturel dans les mécanismes de transmission du statut social, constate Mélanie Plouviez. Elle met en lumière le rôle de la famille ou de l’école dans la reproduction des inégalités, mais en détournant le regard des transmissions économiques. » Au point, affirme la philosophe, que le XXe siècle finit par « essentialiser », voire « naturaliser », l’héritage – comme s’il constituait une donnée inaltérable et incontournable de toutes les sociétés humaines, « une évidence que l’on ne questionne plus ».

Un débat ravivé

Il faut attendre le début du XXIe siècle pour que les choses commencent à changer. « La question du patrimoine s’invite dans le débat public lors de la publication, en 2013, du livre de Thomas Piketty, puis des travaux académiques qui apparaissent dans son sillage », constate Nicolas Frémeaux. En démontrant que le flux des successions, après avoir atteint des sommets au XIXe, a décru au cours du XXe siècle avant de remonter dans les années 1970, Thomas Piketty prouve aux sceptiques que l’héritage est bel et bien de retour – ce qui n’est évidemment pas une bonne nouvelle dans une démocratie fondée sur les principes méritocratiques.

Après une éclipse de plus d’un siècle, le débat sur le bien-fondé de la transmission héréditaire renaît donc peu à peu de ses cendres. La ferveur et la radicalité des controverses du XIXe siècle ne sont plus à l’ordre du jour – nul ne propose plus l’abolition pure et simple de ce privilège de naissance –, mais l’héritage est à nouveau questionné, notamment par les économistes. Certains proposent d’instituer un « héritage pour tous » – une dotation de plusieurs dizaines de milliers d’euros versée à tous les jeunes adultes –, d’autres de renforcer fortement la taxation, d’autres, enfin, de plafonner le nombre d’héritages reçus au cours de la vie.

Si le débat contemporain sur l’héritage revêt le plus souvent des allures techniques, il renvoie aussi, comme au XIXe siècle, à des convictions philosophiques. « Les défenseurs de l’héritage puisent à plusieurs sources morales pour étayer leur position, souligne le philosophe Patrick Savidan. Pour eux, la transmission est une conduite vertueuse parce qu’elle construit une continuité entre les générations et qu’elle entend sécuriser le destin des proches. La taxation leur paraît en outre une atteinte à la liberté de choix du donateur : en rendant la transmission plus coûteuse que la consommation, elle contrevient, pour les libéraux les plus radicaux comme Milton Friedman, à un idéal moral. » Lire l’analyse : Article réservé à nos abonnés « Les Français ignorent que 40 % d’entre eux n’héritent de rien »

Leurs adversaires, eux aussi, inscrivent, leur réflexion dans une perspective philosophique. « Parce que les revenus issus des transmissions successorales sont, dans une société fondée depuis la fin du XVIIIe siècle sur le mérite, moins légitimes que les revenus issus du travail, ils doivent, à leurs yeux, être plus fortement taxés, poursuit Patrick Savidan. L’héritage pour tous relève également d’une conviction morale : en socialisant les droits de succession, ce mécanisme indexerait la transmission non plus sur des solidarités familiales (mes enfants), mais sur des solidarités impersonnelles et universelles (mes concitoyens). »

Pour Mélanie Plouviez, le débat contemporain manque cependant d’imagination. « Notre époque est marquée par un retour de l’héritage dans l’ordre économique, mais pas d’un retour de la pensée de l’héritage dans l’ordre intellectuel, affirme-t-elle. A l’exception de quelques libertariens de droite ou de gauche, cette institution est aujourd’hui très peu questionnée en philosophie, même au sein des théories de la justice, cette partie de la philosophie sociale et politique qui, dans le sillage de John Rawls, se saisit de la ligne de partage entre inégalités sociales justes et injustes. » Pour contribuer à combler ce manque, Mélanie Plouviez a lancé un projet de recherche interdisciplinaire qui se propose d’explorer les écrits du XIXe siècle, dans l’espoir, dit-elle, de « fertiliser notre imaginaire ». Anne Chemin

Inégalités économiques et inégalités sociales se renforcent (Lucas Chancel)

Mettre la question sociale au cœur des politiques écologiques

Entretiens 4 mai 2021

Les inégalités économiques s’articulent avec des inégalités environnementales. Comment peut-on les définir, les mesurer et les réduire ? Entretien avec Lucas Chancel, économiste, co-directeur du Laboratoire sur les inégalités mondiales. Monde Revenus et patrimoine Conditions de vie Revenus Conditions de vie

Dans votre livre Insoutenables inégalités, vous proposez d’explorer les liens entre les inégalités économiques et les inégalités environnementales. Qu’entendez-vous par « inégalités environnementales », de quoi parle-t-on ?

Je tente d’analyser comment s’articulent les inégalités classiques de richesse, entre classes sociales, entre hommes et femmes, les discriminations etc. avec de nouvelles formes d’inégalités environnementales. Concrètement, ces inégalités environnementales sont liées à l’accès – facile ou difficile – aux ressources naturelles (accès à des espaces verts par exemple). Elles sont liées à l’exposition aux risques (comme la pollution aux particules fines ou aux risques industriels), qui n’est pas la même pour tous. Elles sont liées au fait que nous ne sommes pas égaux dans la façon dont nous polluons (notamment en matière d’émissions de gaz à effet de serre). Et enfin elles sont liées au fait que tout le monde n’a pas le même poids dans les décisions politiques, alors que les mesures pour protéger l’environnement n’ont pas le même impact pour tout le monde. Ces inégalités environnementales sont très intriquées aux formes plus classiques d’inégalités sociales.

Sait-on mesurer les inégalités environnementales ?

Très mal. Il y a là un grand paradoxe. D’un côté, des milliards de données surgissent aux quatre coins du monde et sont vendues au plus offrant. Ce sont les informations personnelles, collectées au travers des réseaux sociaux et exploitées à des fins commerciales. De l’autre, les États sont à l’ère de la préhistoire dans la collecte et le traitement des données sur les inégalités. Rien que sur les inégalités sociales, que l’on croit bien observer, on sous-estime probablement leur niveau à cause de l’opacité extrême des flux financiers internationaux. Sur les inégalités environnementales, c’est encore pire. Le sujet est plus récent et l’outillage statistique encore peu développé.

Néanmoins, a-t-on une idée sur la façon dont elles ont évolué dans le temps ?

Le fait que l’on soit très loin d’avoir un bon service public de mesure et d’évaluation des inégalités environnementales ne signifie pas que l’on ne peut rien en dire. Des chercheurs, des organisations non gouvernementales, des institutions, ont fait progresser notre savoir.

Si l’on prend une photo de ces inégalités aujourd’hui, les ménages les plus modestes sont en général les plus exposés aux risques environnementaux. Ce n’est pas systématique, tout le monde est exposé, mais certains le sont plus que d’autres. C’est une réalité statistique.

On le mesure par exemple dans l’exposition aux inondations. Dans les zones inondables, notamment dans les pays pauvres, les populations les plus modestes sont surreprésentées. C’est en partie lié à la dynamique du marché immobilier. Les lieux les plus sûrs, les plus protégés de ces risques, sont aussi les plus valorisés. On l’a vu de façon très spectaculaire au moment de l’ouragan Katrina à La Nouvelle-Orléans aux États-Unis. On retrouve aussi une telle inégalité dans des pays européens.

Le schéma général se retrouve : plus vous êtes pauvre, plus vous êtes exposé. S’ajoute à cette exposition inégalitaire, le fait que les plus pauvres, les plus concernés, ont également moins de ressources pour faire face aux conséquences (réparer, reconstruire, etc.).

On peut aussi évoquer le cas des agriculteurs, en France. Ils sont les premières victimes des produits chimiques utilisés en agriculture intensive. Ils sont plus exposés aux risques pour leur santé, mais l’accès aux soins leur est rendu plus difficile du fait de la concentration dans les villes des établissements de soins et des professionnels de santé.

Les travaux manquent pour mesurer l’évolution des inégalités environnementales. Pour tout de même prendre un exemple, une étude récente [1] de Pascale Champalaune, de l’École d’économie de Paris, montre que les actions des agglomérations pour améliorer la qualité de l’air n’ont pas profité aux quartiers les plus pauvres, mais semblent, au contraire, avoir favorisé les zones qui étaient à l’origine moins exposées aux particules et relativement aisées. Les plus pauvres ont donc été les grands délaissés de ces plans liés à la qualité de l’air. L’enjeu aujourd’hui est de mettre l’équité au cœur des politiques écologiques. Sinon, on risque le clash social.

Quel est le facteur qui rend le plus vulnérable aux risques environnementaux, le pays où l’on habite ou sa classe sociale ?

C’est une question importante et dont la réponse va dépendre largement des risques auxquels on s’intéresse (exposition au plomb, engrais, températures, etc.). Pour y répondre, un détour par la question des inégalités économiques est utile.

Il faut revenir à ce que l’on connaissait avant la révolution industrielle, période durant laquelle l’essentiel des inégalités mondiales de richesse était expliqué par votre place dans la société, plus que par l’endroit où vous étiez né dans le monde. La révolution industrielle a changé la donne. Des pays sont devenus beaucoup plus riches que d’autres, en raison de forts gains de productivité et du processus colonial. Les inégalités entre citoyens du monde sont alors expliquées davantage par le pays où l’on nait, plus que par la classe sociale. Et puis, dans les années 1980, retournement de la situation à nouveau : ce n’est plus le pays mais à nouveau votre classe sociale à l’intérieur de votre pays qui est le principal facteur d’inégalités de richesse au niveau mondial. Retour, en quelques sortes, à la situation préindustrielle.

Pour les inégalités environnementales, on est sur des logiques un peu semblables. Aujourd’hui les pays pauvres sont plus exposés aux risques climatiques que les pays riches. Mais au sein des pays pauvres, les plus pauvres le sont encore davantage et les plus aisés ont les moyens de se protéger (climatisation, accès aux soins, etc.). Par conséquent, la classe sociale joue largement, et de plus en plus, au sein de chaque pays.

Ajoutons quand même une nuance importante. Dans de nombreux pays du Nord, le fait que les températures montent d’un ou deux degrés est potentiellement plutôt bénéfique : on fait des économies de chauffage, les rendements de certaines cultures augmentent, etc. Nos pays tempérés s’en sont plutôt bien sortis – jusqu’à présent. Cela nous a d’ailleurs empêché de voir venir la catastrophe en cours.

En revanche, dans les zones tropicales plus chaudes, même une hausse de quelques dixièmes de degré est bien plus nuisible et ses effets se font déjà largement ressentir. C’est visible à travers les catastrophes comme les cyclones ou ouragans. Mais c’est surtout à travers la baisse de la productivité agricole que les pays les plus pauvres pâtissent et vont pâtir encore davantage de la hausse des températures : dans les pays du Sud, le dérèglement climatique diminue les rendements et risque d’exposer de larges populations à la faim. Les populations paysannes seront les premières affectées.

Vous parlez de cercle vicieux des inégalités sociales et environnementales. Pouvez-vous expliciter cette dynamique ?

En France, les inégalités sont plus fortes qu’il y a trente ans. L’augmentation des revenus n’est pas la même selon les catégories sociales. Celles situées en haut de l’échelle des revenus se sont enrichies plus, et plus rapidement, que celles du bas de l’échelle. Les gens sont conscients de cette dynamique. Dans un tel contexte, les mesures politiques, quelles qu’elles soient, qui ne prennent pas en compte les situations très inégalitaires au sein de la population ont toutes les chances d’être massivement rejetées. Cela risque de faire exploser en vol les politiques environnementales. Le niveau des inégalités économiques et sociales crée des difficultés à traiter les problèmes environnementaux.

Prenons l’exemple de la taxe carbone. Augmenter la taxation des carburants – comme c’était le projet du gouvernement en 2018 – n’était pas en soi une mauvaise idée. Mais, vue la manière dont l’exécutif a voulu le faire, sans considération de l’effort que cette augmentation allait représenter sur le budget des classes populaires, ça ne pouvait pas marcher. D’un côté, on a voulu organiser un prélèvement de quatre milliards d’euros par an en taxe carbone, appliquée de la même façon pour tous sans considération du niveau de revenu. De l’autre côté, on a redonné aux mieux nantis quatre milliards d’euros en supprimant l’impôt de solidarité sur la fortune. C’était insoutenable.

Si demain, on interdit le diesel, les gens aisés pourront sans difficulté changer de voiture, alors que d’autres n’en auront pas les moyens. Qu’il s’agisse de prix ou de mesures politiques, de lois ou de normes, l’important est de répondre à la question : quels moyens donne-t-on aux plus modestes pour que telle mesure écologique soit socialement acceptable ?

Même chose en matière d’emplois. La balance entre les emplois détruits et les emplois créés par la transition écologique est très favorable selon toutes les études qui regardent la question sérieusement. En orientant l’activité économique vers des activités plus durables (isolation thermique des bâtiments, énergies renouvelables, recyclage, etc.), on créera plus d’emplois qu’on en détruira. Mais comment faire pour accompagner les secteurs qui perdront des emplois ? Comment indemnise-t-on les perdants ? Une grande transparence sera nécessaire pour accompagner au mieux les perdants, et notamment les plus modestes. Il nous manque en France et en Europe une sécurité sociale-écologique adaptée aux transitions à venir.

Les plus riches détruisent-ils la planète ?

Commençons par dire que la destruction de la planète est un fait partagé. Chacun a sa part de responsabilité. C’est une responsabilité commune. Commune, mais différenciée : la responsabilité n’est pas de même grandeur selon les pays : les pays riches sont largement les plus pollueurs, les plus destructeurs. De même, à l’échelle des ménages au sein de chaque pays, les riches sont plus pollueurs que les pauvres.

Les 10 % des plus riches de la population de la planète émettent 50 % des émissions de gaz à effet de serre selon les travaux réalisés avec mon collègue Thomas Piketty. Dans cette perspective, oui, les plus riches détruisent davantage. La France fait partie de ces pays. Au sein de notre pays, les super-pollueurs sont les 5 % à 10 % des plus riches ménages français. Il ne faut pas se laisser berner par la mauvaise foi ou l’ignorance qui nous fait parfois entendre : « oui, je suis riche, mais j’habite en ville et je pollue peu car mes deux voitures sont bas carbone ». En réalité, les émissions de gaz à effets de serre proviennent largement de ce que l’on achète et consomme, par seulement de l’essence que l’on met ou pas dans sa voiture. Au-delà de leur mode de vie, les plus aisés sont aussi les détenteurs du patrimoine, et en particulier des portefeuilles financiers. Ils sont actionnaires d’industries qui pour la plupart continuent de polluer et à ce titre, sont en partie responsables des émissions de ces entreprises.

La sensibilité à la question de l’environnement ne risque- t-elle pas de masquer la question sociale ?

Au contraire, je pense qu’elle la fait apparaître sous un angle nouveau. Il n’y a pas une seule manière de traiter la question écologique. Il y aura plusieurs trajectoires plus ou moins égalitaires ou inégalitaires. Donc : veut-on une écologie qui réduise les inégalités économiques, sociales, ou veut-on une écologie qui laisse s’accroître les inégalités ?

La France va devoir faire des investissements colossaux, dans le logement, dans les transports, pour traiter une part du problème environnemental. Qui va faire ces investissements ? Des fonds de pension, c’est-à-dire les détenteurs de gros patrimoines qui, aujourd’hui, disposent des moyens financiers les plus grands ? Ou bien, va-t-on décider que c’est aux collectivités locales de les faire ? Va-t-on confier le soin de faire ces investissements à des milliardaires ou à des coopératives de production d’énergie renouvelable ? Privé ou public ? On ne se pose pas assez ces questions. Or, celle de la propriété des ressources et des infrastructures est essentielle. Nous avons besoin d’un grand service public de la transition énergétique.

Les États ont tendance à dire : «  on n’a pas suffisamment d’argent public pour faire ces investissements ». Mais ce n’est pas une fatalité.

Les comportements que nous pouvons changer à l’échelle de chaque citoyen peuvent-ils suffire ?

Très clairement, non. Des transformations sont nécessaires à l’échelle de l’individu. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut l’intervention de la puissance publique pour s’attaquer aux normes et faire les investissements écologiques indispensables. La consommation des individus ne représente qu’un tiers ou un quart du problème ! Il est impératif de s’attaquer à la dimension collective, donc politique, du problème.

Typiquement, les enjeux en termes d’énergie ou de transports ne relèvent pas de la seule échelle individuelle. Les problèmes écologiques qu’ils nous posent aujourd’hui résultent de choix politiques anciens. On a besoin de nouveaux choix politiques.

Quelles voies collectives, quelles politiques publiques vous paraissent les plus urgentes à mettre en œuvre ?

On a d’abord besoin de mieux mesurer et de mieux suivre ces questions. On en est encore à mesurer la richesse principalement avec le produit intérieur brut (PIB) – la richesse globale créée à l’échelle d’un pays –, ce qui ne dit absolument rien de l’évolution des inégalités. Les émissions de CO2 ? On en parle avec des chiffres qui ont deux ans de retard ! Créer des outils de mesure statistique relève d’un choix politique. Or, on fait le choix de ne pas créer ces outils de connaissance.

Nous avons aussi besoin d’investissements colossaux. Ils nécessitent une propriété partagée, plus collective, à l’échelle des communes, des régions, des États. Il faut dépasser le régime de propriété actuel, qui tend à revenir vers une situation d’Ancien Régime, au sens où certains héritent et d’autres non. Cela veut dire développer un régime dans lequel la propriété circule davantage, notamment via la fiscalité (fiscalité sur les patrimoines, sur les donations) et quand cela est utile, est davantage collective (sur les infrastructures énergétiques notamment). Nous devons donc rouvrir le chantier de la fiscalité et revenir à une fiscalité beaucoup plus progressive, c’est-à-dire qui prélève davantage à ceux qui détiennent le plus. Bref, nous devons mieux redistribuer et répartir la richesse pour créer une propriété commune publique demain, qui permette de faire face aux inégalités environnementales, à l’avenir du climat et de la planète.

C’est tout à fait faisable et cela s’est déjà fait par le passé. Dans les années 1930, aux États-Unis et dans les pays anglo-saxons, les taux d’imposition étaient de l’ordre de 90 % sur les tranches les plus hautes des revenus et des patrimoines. Des taux qui nous paraissent aujourd’hui confiscatoires ! C’est ce qui a permis à ces pays d’investir dans des infrastructures et de flamboyer.

Thomas Piketty avance aussi la proposition d’un héritage minimum à hauteur de 120 000 euros de patrimoine qui serait versé à chacun à l’âge de 25 ans. Il pourrait être financé par un prélèvement sur les gros patrimoines. Ce serait une nouvelle forme de redistribution et une façon de donner à chacun un minimum de « pouvoir faire ».

La question des inégalités a été très bien formulée dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : les inégalités sont supportables tant qu’elles répondent à « l’utilité commune ». Par exemple, des niveaux de richesse à la Jeff Bezos ou à la Bernard Arnault contribuent-ils au bien commun ? On a du mal à en être convaincus et à ne pas y voir un lien entre inégalités et injustice !

Lucas Chancel est professeur d’économie à Sciences Po. Il co-dirige le Laboratoire sur les inégalités mondiales (World Inequality Database). Il est l’auteur d’Insoutenables inégalités. Pour une justice sociale et environnementale, éd. Les Petits Matins, octobre 2017.

Propos recueillis par Marie-Paule Mémy, Gérard Grosse et Marc Lévy de l’Observatoire des inégalités.

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[1] Voir « Exposition à la pollution atmosphérique en France : quelles inégalités ? », Pascale Champalaune, Paris School of Economics, décembre 2020.