Concilier croissance et contrat social (D.Rodrik)

https://www.project-syndicate.org/commentary/new-social-contract-must-target-good-job-creation-by-dani-rodrik-and-stefanie-stantcheva-2020-06/french

Le contrat social après la pandémie

CAMBRIDGE – Le COVID-19 a exacerbé de profondes failles dans l’économie mondiale, exposant au grand jour les divisions et les inégalités du monde actuel. La pandémie a également multiplié et amplifié les voix de ceux qui en appellent à des réformes de grande ampleur. Lorsque le forum de Davos lui-même parle de la d’une « reconfiguration globale du capitalisme », nul doute que des changements certains sont en marche.

Plusieurs fils conducteurs sont communs aux programmes politiques dernièrement envisagés : il s’agit de préparer la main-d’œuvre aux nouvelles technologies, de faire en sorte que les gouvernements améliorent les programmes d’éducation et de formation, ainsi que de mieux intégrer le tout aux exigences des marchés du travail. Protection sociale et couverture sociale doivent également être renforcées, notamment pour les travailleurs de la gig economy et tous ceux qui gagnent leur vie selon un fonctionnement de travail non conventionnel.Plus largement, l’affaiblissement du pouvoir de négociation des travailleurs ces dernières décennies souligne la nécessité de nouvelles formes de dialogue social et de coopération entre employeurs et employés. Une imposition progressive mieux conçue doit également être introduite pour remédier au creusement des inégalités de revenus. Les mesures de lutte contre les monopoles doivent être renforcées pour assurer une meilleure concurrence, s’agissant notamment des plateformes de réseaux sociaux et des sociétés de nouvelles technologies. Le changement climatique doit être combattu de front. Les États doivent par ailleurs jouer un plus grand rôle dans la promotion des nouvelles technologies digitales et écologiques.Considérées dans leur ensemble, ces réformes peuvent modifier significativement la manière dont nos économies fonctionnent. Pour autant, elles ne transforment pas fondamentalement le discours concernant la manière dont les économies de marché devraient fonctionner, de même qu’elles ne représentent pas réellement une rupture dans la politique économique. Plus problématique encore, ces réformes éludent le défi central qu’il convient d’affronter : la réorganisation de la production.Nos défaillances économiques majeures – pauvreté, inégalités, exclusion et insécurité – présentent de nombreuses racines. Elles se trouvent néanmoins reproduites et renforcées chaque jour dans le cadre de la production, telles le produit dérivé immédiat des décisions des entreprises concernant l’emploi, l’investissement et l’innovation.En langage d’économiste, ces décisions s’accompagnent de plusieurs « externalités » : elles entraînent des conséquences qui se propagent aux individus, aux entreprises, et à certains pans de l’économie. Les externalités peuvent être positives, telles que les retombées d’apprentissage issues de la recherche et développement, qui sont largement reconnues (et qui fondent le raisonnement en faveur des crédits d’impôts et autres subventions publiques). Parmi les externalités négatives évidentes, interviennent la pollution environnementale et l’impact des émissions de gaz à effet sur le climat.

Ces retombées incluent également ce que l’on pourrait appeler les externalités d’« emplois de qualité ». Par « emplois de qualité », on entend les emplois relativement stables, ceux qui rémunèrent suffisamment pour garantir un niveau de vie raisonnable, une certaine sécurité et une possibilité d’épargner, ceux qui garantissent des conditions de travail sûres, et qui offrent des opportunités de progression de carrière. Les entreprises qui créent ces emplois contribuent au dynamisme de leurs communautés.

Par opposition, une pénurie d’emplois de qualité engendre des coûts sociaux et politiques élevés : familles en difficulté, consommation de drogue, criminalité, ainsi que déclin de la confiance dans l’État, les experts et les institutions, sans oublier polarisation partisane et nationalisme populiste. Interviennent également des inefficiences économiques claires, dans la mesure où les technologies optimisatrices de productivité demeurent verrouillées par une poignée d’entreprises et ne se propagent pas, ce qui contribue à l’anémie de la croissance globale des salaires.Les décisions des entreprises sur les questions de savoir combien d’employés recruter, combien les rémunérer, et comment organiser le travail, n’affectent pas seulement leurs résultats financiers. Lorsqu’une société décide d’automatiser sa ligne de production, ou de délocaliser à l’étranger une partie de sa production, la communauté locale subit à long terme des dommages qui ne sont pas « internalisés » par les dirigeants ou actionnaires de l’entreprise.L’hypothèse implicite qui sous-tend l’essentiel du raisonnement actuel, ainsi que le modèle traditionnel d’État-providence, consiste à considérer que les « emplois de qualité » de la classe moyenne seront disponibles pour tous ceux qui réunissent les compétences adéquates. Selon ce point de vue, la stratégie appropriée de promotion de l’inclusion est une stratégie qui combine dépenses dans l’éducation et la formation, imposition progressive et système de transfert, ainsi qu’une couverture sociale contre des risques caractéristiques tels que le chômage, la maladie et le handicap.L’insécurité et les inégalités économiques d’aujourd’hui constituent néanmoins des problèmes structurels. Les tendances séculaires de la technologie et de la mondialisation érodent la partie médiane de la répartition de l’emploi, avec pour résultat davantage d’emplois de mauvaise qualité, peu stables, insuffisamment rémunérés et n’offrant aucune perspective de carrière, ainsi que des marchés du travail en situation de dépression permanente en dehors des grands centres métropolitains.La résolution de ces problématiques exige une stratégie nouvelle, consistant à agir directement sur la création d’emplois de qualité. La responsabilité doit incomber aux entreprises, sur la voie de l’internalisation des retombées économiques et sociales qu’elles engendrent. Le secteur productif doit par conséquent s’inscrire au cœur de la nouvelle stratégie.En quelques mots, il nous faut opérer un changement dans ce que nous produisons, dans la manière dont nous produisons, et quant aux acteurs des décisions, ce qui nécessite non seulement de nouvelles politiques, mais également une reconfiguration des politiques existantes.Les politiques actives sur le marché du travail, consistant à développer les compétences et l’employabilité, doivent être élargies dans le cadre de partenariats avec les entreprises, et cibler explicitement la création d’emplois de qualité. Les politiques industrielles et régionales actuellement centrées sur les incitations fiscales et les subventions à l’investissement doivent céder la place à des aménagements et services d’entreprise sur mesure, afin de faciliter une création maximale d’emplois.Les systèmes nationaux d’innovation doivent être reconçus pour orienter dans une direction plus favorable à l’emploi les investissements dans les nouvelles technologies. Quant aux politiques de lutte contre le changement climatique, telles que le Green Deal européen, elles doivent être explicitement associées à la création d’empois dans les communautés laissées pour compte.Un nouvel ordre économique nécessite un compromis explicite entre les sociétés privées et les autorités publiques. Pour prospérer, les entreprises ont besoin d’une main-d’œuvre fiable et qualifiée, d’infrastructures adéquates, d’un écosystème de fournisseurs et de collaborateurs, d’un accès facile aux technologies, ainsi que d’un solide régime des contrats et des droits de propriété. Ces éléments sont en majorité assurés par une action publique et collective, qui constitue le pan public du compromis nécessaire.En retour, les gouvernements ont besoin que les entreprises internalisent les différentes externalités que leurs décisions de recrutement, d’investissement et d’innovation engendrent pour les communautés et la société. Les entreprises doivent honorer leur part du compromis – non pas aux fins de la seule responsabilité sociale d’entreprise, mais dans un cadre réglementaire et de gouvernance explicite.Par-dessus tout, une stratégie nouvelle doit s’affranchir de la distinction traditionnelle entre politiques de croissance et politiques sociales. L’accélération de la croissance économique exige la propagation des nouvelles technologies et opportunités productives en direction d’entreprises de moindre taille et de plus larges segments de la main-d’œuvre, plutôt que leur utilisation exclusive par une élite étroite. De meilleures perspectives d’emploi réduisent l’insécurité et les inégalités économiques plus efficacement que la seule redistribution budgétaire. Autrement dit, l’agenda de la croissance et l’agenda social ne font qu’un.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

Dani Rodrik, Professor of International Political Economy at Harvard University’s John F. Kennedy School of Government, is the author of Straight Talk on Trade: Ideas for a Sane World Economy.

Montée du précariat et ploutocratie (N.Roubini)

https://www.project-syndicate.org/commentary/main-street-manifesto-for-covid19-crisis-by-nouriel-roubini-2020-06/french

Le manifeste du précariat

NEW YORK – Si les manifestations de masse observées depuis le meurtre de George Floyd par un officier de police à Minneapolis dénoncent le racisme systémique et les violences policières aux États-Unis, elles sont le signal d’une révolte bien plus générale encore. Ceux qui envahissent aujourd’hui les rues de plus de 100 villes américaines incarnent une critique plus large du président Donald Trump, et de ce qu’il représente. Une importante sous-catégorie d’Américains de plus en plus endettés et socialement impuissants – Afro-Américains, Latinos, et Blancs dans une proportion croissante – se soulève actuellement contre un système qui l’a trahie.

Ce phénomène ne se limite évidemment pas aux États-Unis. Rien qu’en 2019, des manifestations massives ont notamment secoué Bolivie, Chili, Colombie, France, Hong Kong, Inde, Iran, Irak, Liban, Malaisie, Pakistan. Si ces épisodes ont été déclenchés par des détonateurs différents, tous sont le reflet d’une colère face au malaise économique, à la corruption, et au manque d’opportunités économiques.Ces mêmes facteurs contribuent à expliquer la montée du soutien électoral en faveur des dirigeants populistes et autoritaires ces dernières années. Après la crise financière de 2008, de nombreuses entreprises ont cherché à booster leurs profits en réduisant les coûts, à commencer par celui du travail. Plutôt que de recruter des employés dans le cadre de contrats de travail formels accompagnés de salaires et d’avantages satisfaisants, elles ont adopté un modèle basé sur le temps partiel, le travail horaire, le travail indépendant, et le travail à la mission, donnant ainsi naissance à ce que l’économiste Guy Standing appelle le « précariat ». Dans cette catégorie, explique-t-il, un certain nombre de « divisions intérieures ont conduit à la diabolisation des migrants et d’autres groupes vulnérables, dont certains sont exposés aux dangers de l’extrémisme politique ».Ce précariat correspond à la version moderne du prolétariat de Karl Marx : une nouvelle classe de travailleurs aliénés et précaires, enclins à se radicaliser et à se mobiliser contre la ploutocratie (que Marx appelait la bourgeoisie). Cette classe est à nouveau en augmentation aujourd’hui, à l’heure où des entreprises hautement endettées répondent à la crise du COVID-19 comme elles l’avait fait après 2008 : en taillant dans les coûts du travail, tout en profitant des sauvetages pour atteindre leurs objectifs de bénéfices.L’un des segments du précariat se compose des jeunes conservateurs blancs, religieux, au faible niveau d’études, qui habitent les petites villes et les régions semi-rurales, et qui ont voté pour Trump en 2016. Ils espéraient que le nouveau président agirait enfin contre le « carnage » économique décrit dans son discours d’investiture. Seulement voilà, si Trump a mené une campagne populiste, il a en fin de compte , en réduisant l’imposition des plus fortunés, en malmenant travailleurs et syndicats, en s’attaquant à l’Affordable Care Act (Obamacare), et plus généralement en appuyant des politiques défavorables à de nombreux Américains qui avaient voté pour lui.Avant le COVID-19, et avant même l’arrivée au pouvoir de Trump, quelque 80 000 Américains mourraient déjà chaque année d’overdose médicamenteuse, tandis que de nombreux autres sombraient dans le suicide, la dépression, l’alcoolisme, l’obésité, et autres maladies liées au mode de vie. Comme le soulignent Anne Case et Angus Deaton dans leur livre intitulé Deaths of Despair and the Future of Capitalism, ces pathologies impactent de plus en plus les Blancs désespérés, faiblement qualifiés, sans emploi ou sous-employés – une cohorte qui voit son taux de mortalité en milieu de vie augmenter.

Mais le précariat aux États-Unis se compose également de progressistes urbains, diplômés, qui depuis quelques années soutiennent des candidats de gauche comme les sénateurs Bernie Sanders pour le Vermont, ou Elizabeth Warren pour le Massachusetts. C’est cette catégorie d’Américains qui descend aujourd’hui dans la rue pour exiger non seulement la justice raciale, mais également des opportunités économiques (ces deux aspects étant en effet étroitement liés).

Rien de tout cela n’est surprenant, dans la mesure où les inégalités de revenus et de richesse s’accentuent depuis des décennies, en raison de parmi lesquels la mondialisation, le commerce, les migrations, l’automatisation, l’affaiblissement des syndicats, la montée en puissance des marchés du tout au vainqueur, ou encore les discriminations raciales. Le système d’éducation, racialement et socialement ségrégué, nourrit le mythe de la méritocratie tout en consolidant la position des élites, dont les enfants accèdent systématiquement aux meilleures écoles puis aux meilleurs emplois (avant de se marier généralement avec leurs semblables, ce qui reproduit éternellement les conditions dont ils ont eux-mêmes bénéficié).Dans le même temps, ces tendances créent des boucles de rétroaction politiques via le lobbying, le financement des campagnes, et d’autres formes d’influence qui consolident encore davantage un régime fiscal et réglementaire favorable aux plus fortunés. Comme s’en amuse Warren Buffet lui-même, pas étonnant que le taux d’imposition marginal de sa secrétaire soit inférieur au sien.« Les manifestants critiqués pour avoir pillé des entreprises sans avoir au préalable constitué une société d’investissement privé », titrait récemment le journal satirique The Onion. Les ploutocrates tels que Trump et ses amis pillent en effet les États-Unis depuis des décennies, en usant d’outils financiers hautement techniques, de brèches juridiques en matière de fiscalité et de faillite, et d’autres méthodes leur permettant de puiser richesse et revenus dans les classes moyenne et ouvrière. Dans ce contexte, l’indignation des commentateurs de Fox News autour d’une poignée d’épisodes de pillage à New York et dans d’autres villes constitue le summum de l’hypocrisie morale.Ce n’est un secret pour personne : ce qui est bon pour Wall Street ne l’est pas pour la population générale, ce qui explique pourquoi les grands indices boursiers ont atteint de nouveau sommets alors même que la classe moyenne se retrouvait démunie et plongée dans un désespoir encore plus profond. Le top 10 % des ultrariches possédant 84 % des actions, et la base des 75 % n’en détenant aucune, un marché boursier en hausse n’apporte absolument rien au portefeuille de deux tiers des Américains.Comme le démontre l’économiste Thomas Philippon dans The Great Reversal, la concentration du pouvoir oligopolistique dans les mains des grandes sociétés américaines aggrave les inégalités, et marginalise les citoyens ordinaires. Quelques licornes chanceuses (startups valorisées à plus d’un milliard $), dirigées par quelques heureux vingtenaires, ne changeront rien au fait que la plupart des jeunes Américains vivent une existence de plus en plus précaire, exerçant un travail indépendant qui ne les mène nulle part.Certes, le rêve américain a toujours été davantage une aspiration qu’une réalité. La mobilité économique, sociale et intergénérationnelle n’a jamais été à la hauteur de ce que promettait le mythe du self-made man ou de la self-made woman. Mais à l’heure où cette mobilité sociale décline, pendant que les inégalités se creusent, les jeunes d’aujourd’hui ont raison d’être en colère.Version moderne du prolétariat, le précariat se soulève aujourd’hui. Pour paraphraser Marx et Friedrich Engels dans le Le Manifeste du parti communiste : « Puissent les classes ploutocrates trembler à l’idée d’une révolution du Précariat. Les précaires n’ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à gagner. Travailleurs précaires de tous les pays, unissez-vous ! ».Traduit de l’anglais par Martin Morel

Nouriel Roubini, Professor of Economics at New York University’s Stern School of Business and Chairman of Roubini Macro Associates, was Senior Economist for International Affairs in the White House’s Council of Economic Advisers during the Clinton Administration. He has worked for the International Monetary Fund, the US Federal Reserve, and the World Bank. His website is NourielRoubini.com.

D.Rodrik et le compromis Egalité vs Efficacité

https://www.latribune.fr/opinions/tribunes/20141212tribdc7ad28c0/lutter-contre-les-inegalites-jusqu-ou.html

Lutter contre les inégalités, jusqu’où ?

Par Dani Rodrik  |   |  1323  mots
(Crédits : CC Andrzej Barabasz)
Du FMI à l’OCDE, les grandes organisations internationales révisent aujourd’hui leurs discours sur les inégalités: celles-ci seraient en fait nuisibles à la croissance. Une plus grande égalité irait de pair avec plus d’activité économique. Ce nouveau consensus doit être interrogé. par Dani Rodrik, professeur, Princeton

Dans le panthéon des théories économiques, la notion de compromis entre l’égalité et l’efficacité a longtemps occupé une place prépondérante. L’économiste américain Arthur Okun, dont l’ouvrage classique sur le sujet est intitulé L’égalité et l’efficacité : le grand compromis, pensait que les politiques publiques avaient essentiellement pour vocation de gérer les tensions entre ces deux valeurs. Tout récemment encore, lorsque l’économiste de l’université de New York Thomas Sargent s’est adressé à la classe des diplômés de 2007 de l’université de Californie à Berkeley, résumant le bon sens économique en 12 principes, la notion de compromis figurait en bonne place.

La taxation réduits les incitations, donc l’efficacité économique…

L’idée qu’il faut sacrifier l’efficacité économique pour parvenir à l’égalité est enracinée dans l’un des concepts favoris de l’économie : les incitations. Les entreprises et les individus doivent pouvoir envisager une croissance de leurs revenus pour épargner, investir, travailler dur et innover. Si l’imposition des entreprises rentables et des foyers aisés amoindrit ces perspectives, le résultat sera une plus faible croissance économique et des efforts individuels moindres. Les pays communistes, où les expériences égalitaires ont conduit au désastre économique, ont longtemps servi à illustrer l’échec des politiques de redistribution.

… mais l’équité est tout aussi nécessaire

Ces dernières années, ni la théorie économique, ni les données empiriques n’ont été tendres envers ce compromis supposé. Les économistes ont avancé de nouveaux arguments démontrant qu’une bonne performance économique n’est pas seulement compatible avec une équité distributive, mais pourrait en fait l’exiger.

Dans les sociétés fortement inégalitaires par exemple, où les ménages déshérités n’ont pas accès aux possibilités économiques et éducatives, la croissance économique est anémique. On peut leur opposer les pays scandinaves, où la mise en œuvre de politiques égalitaires n’a de toute évidence pas constitué un frein à la prospérité.

Selon le FMI, plus d’égalité équivaut à plus de croissance à moyen terme

Plus tôt cette année, des économistes du Fonds monétaire international ont publié des résultats empiriques qui semblent aller à l’encontre de l’ancien consensus. Ils sont arrivés à la conclusion qu’une plus grande égalité se traduit par une croissance subséquente à moyen terme plus rapide, à la fois entre les pays et en leur sein.

De plus, les politiques de redistribution ne semblent pas avoir d’effets préjudiciables sur la performance économique. Il s’avère possible d’avoir le beurre, et l’argent du beurre. Ces résultats sont d’autant plus frappants qu’ils proviennent du FMI, une institution qui n’est pas connue pour ses positions hétérodoxes ou radicales.

Attention à ce nouveau consensus pro-égalité

L’économie n’est pas une science qui puisse se targuer d’avoir découvert plusieurs vérités universelles, sinon aucune. Comme presque tous les autres aspects de la vie sociale, la relation entre l’égalité et la performance économique est plus aléatoire que fixe, en fonction des causes plus profondes de l’inégalité et de plusieurs facteurs médiateurs. Le nouveau consensus émergent sur les effets néfastes de l’inégalité est donc tout aussi susceptible d’induire en erreur que l’ancien consensus sur le compromis.

Prenons par exemple la relation entre l’industrialisation et l’inégalité. Dans un pays pauvre dont l’essentiel de la main d’œuvre est employé dans le secteur traditionnel de l’agriculture, les possibilités offertes par le développement de l’industrialisation urbaine sont sources probables d’inégalité, en tous cas durant les premières phases de l’industrialisation. Les écarts de revenus se creusent au fur et à mesure que les paysans migrent vers les villes et gagnent mieux leur vie. C’est pourtant le même processus à l’origine de la croissance économique, vécu par tous les pays en développement les plus performants.

En Chine, par exemple, la croissance économique rapide du pays depuis la fin des années 1970 s’est accompagnée d’une augmentation importante des inégalités. Près de la moitié de cette augmentation était due à l’écart de revenus entre les zones rurales et urbaines, un écart qui a également été un moteur de la croissance.

Ou bien considérons les mécanismes de redistribution qui consistent à imposer les riches et les classes moyennes pour augmenter le revenu des foyers pauvres. Plusieurs pays d’Amérique latine, notamment le Mexique et la Bolivie, ont mis en œuvre de tels mécanismes, de façon prudente au plan budgétaire pour éviter que le déficit public ne se transforme en un endettement élevé et une instabilité macroéconomique.

Des contre-exemples

D’un autre côté, les politiques de redistribution offensives appliquées au Venezuela par Hugo Chavez et son successeur Nicolas Maduro ont été financées par des revenus pétroliers temporaires, mettant en péril à la fois les mesures de redistribution et la stabilité macroéconomique. Même si les inégalités ont été réduites dans ce pays (pour le moment), ses perspectives de croissance économique ont été sérieusement affaiblies.

L’Amérique latine est la seule région du monde dans laquelle les inégalités ont décliné depuis le début des années 1990. De meilleures politiques sociales et des investissements plus importants dans l’éducation en ont été des facteurs substantiels. Mais la baisse de l’écart entre les rémunérations des travailleurs qualifiés et des travailleurs non qualifiés – ce que les économistes appellent la prime à la compétence – a également joué un rôle important. Que ce soit une bonne ou une mauvaise nouvelle pour la croissance économique dépend des raisons pour lesquelles la prime à la compétence a baissé.

L’importance d’une forte demande de travailleurs qualifiés

Si les écarts de rémunération sont moindres à cause d’une augmentation de l’offre relative de travailleurs qualifiés, nous pouvons espérer que la baisse des inégalités en Amérique latine ne sera pas un obstacle à une croissance plus rapide (et qu’elle pourrait même être un indicateur avancé d’une telle croissance). Mais si la cause sous-jacente est le déclin de la demande pour des travailleurs qualifiés, cette réduction de l’écart entre les rémunérations laisse à penser que les industries modernes à fort coefficient de main d’œuvre qualifiée dont dépend la croissance future ne se développent pas suffisamment.

Dans les pays industriels, le poids grandissant du secteur financier a contribué à l’inégalité

Dans les pays avancés, les raisons de l’augmentation des inégalités font toujours l’objet d’un vif débat. L’automatisation et d’autres changements technologiques, la mondialisation, l’affaiblissement des syndicats, l’érosion des salaires minimum, la financiarisation et l’évolution des normes concernant les écarts de salaires au sein des entreprises ont tous joué un rôle, avec une influence différente aux Etats-Unis et en Europe.

Chacun de ses facteurs a eu un effet différent sur la croissance. Alors que le progrès technologique encourage clairement la croissance, l’importance grandissante du secteur financier depuis les années 1990 a probablement eu un effet inverse, en raison des crises financières et de l’accumulation des dettes.

C’est une bonne chose que le compromis entre égalité et efficacité ne soit plus considéré comme une loi d’airain par les économistes. Nous ne devons pas pour autant faire l’erreur inverse et penser qu’une plus grande égalité et une meilleure performance économique vont forcément de pair. Après tout, il n’y a qu’une seule vérité universelle en économie : ca dépend.

Traduit de l’anglais par Julia Gallin

Dani Rodrik est professeur de sciences sociales à l’Institut d’études avancées de Princeton dans le New Jersey. Son dernier ouvrage est The Globalization Paradox: Democracy and the Future of the World Economy (Le paradoxe de la mondialisation : la démocratie et l’avenir de l’économie mondiale – ndlt).

© Project Syndicate 1995-2014