Les inégalités en France avant et après redistribution (Gilbert Cette dans Le Monde)

La France est un pays où les inégalités sont relativement moins fortes que dans d’autres économies développées, et ces inégalités ont d’ailleurs très peu progressé depuis 25 ans. Mais, on parle ici de mesure des inégalités après la redistribution. Or, lorsque l’on observe les inégalités avant redistribution, on constate que celles-ci sont très importantes. les mécanismes de redistribution viennent donc corriger des inégalités ex-ante très importantes. Mais cette redistribution pèse sur la compétitivité des entreprises françaises, un enjeu important est donc de pouvoir réduire la redistribution en réduisant les inégalités ex-ante. Cf cet article de Gilbert Cette dans le Monde du 7 septembre.

L’emploi est au cœur des inégalités

La France est un pays  » spontanément  » très inégalitaire. L’OCDE mesure les inégalités de revenus dans les trente-sixpays qui la composent, l’indice synthétique de Gini étant le plus utilisé. Cet indicateur montre que, avant impôts et transferts sociaux, seuls cinq pays sont plus inégalitaires que la France (l’Espagne, la Grèce, l’Irlande, l’Italie et le Portugal), deux sont équivalents (la Lituanie et le Royaume-Uni),les vingt-huit autres sont moins inégalitaires – non seulement les pays nordiques et scandinaves, mais aussi le Canada et les Etats-Unis, ou encore le Mexique et la Turquie.

En revanche, après impôts et transferts, la situation est différente : seize pays sont plus inégalitaires, six sont équivalents et douze sont moins inégalitaires.

Les politiques visant à réduire les inégalités peuvent s’inscrire dans deux logiques différentes. Elles peuvent corriger les inégalités spontanées en amplifiant la progressivité de l’impôt pour  » prendre aux riches  » et les transferts sociaux pour redistribuer vers les plus défavorisés. Mais la France est déjà l’un des pays dans lesquels ces politiques sociales sont les plus larges, et le risque est alors de brider la croissance économique par les distorsions inévitablement induites par les impôts et transferts, en particulier sur l’offre de travail.

L’autre logique est de favoriser la croissance et la création d’emplois par des politiques d’offre, afin de réduire les inégalités initiales (avant impôts et transferts). Il s’agit alors de réduire ces inégalités initiales par la croissance et l’emploi, afin d’avoir moins à corriger ensuite par des politiques redistributives.

Mobilité sociale faible

L’emploi est au cœur du problème : parmi les cinq pays qui sont plus inégalitaires que la France avant impôts et transferts, quatre ont un taux de chômage plus élevé (Espagne, Grèce, Italie) ou plus faible mais important (Portugal), et un seul un taux de chômage plus faible (Irlande).

Parmi les trente-six pays de l’OCDE, quatre seulement pâtissent d’un taux de chômage supérieur au nôtre (outre les trois déjà mentionnés, la Turquie). La dynamisation de la croissance et de l’emploi passe par le renforcement de l’offre compétitive. La France ne souffre pas d’un déficit de demande intérieure, cette dernière étant supérieure à l’offre compétitive, ce qui se traduit par un déficit courant depuis déjà plus de dix ans.

Une dynamisation de la dépense publique n’est donc pas appropriée pour réduire le chômage, sachant d’ailleurs que, exprimée en points de PIB, cette dépense est actuellement (à près de 57  %), avec celle du Danemark, la plus élevée de tous les pays de l’OCDE.

Une récente publication de l’OCDE montre que, au-delà des inégalités de revenus, la mobilité sociale est faible en France comparée aux autres pays. Comme en Allemagne, il y faut en moyenne six générations pour qu’une personne faisant partie des 10  % des revenus les plus faibles atteigne le revenu moyen, quand il en faut cinq aux Etats-Unis et au Royaume-Uni et de deux à quatre dans les pays nordiques et scandinaves. Parmi les pays développés, seule la Hongrie fait moins bien (sept générations).

Cette faible mobilité sociale s’exprime par une mobilité à la fois professionnelle et de revenus très faible comparée aux autres pays. L’école est en partie responsable de cette situation. Parmi les pays du G7, les performances scientifiques des élèves de 15 ans s’y expliquent plus qu’ailleurs par le statut social de la famille.

Le modèle social français est à la peine et n’a rien d’exemplaire. L’amplification des politiques redistributives n’est pas la réponse adaptée à cette situation, même si par ailleurs l’amélioration de l’efficacité de ces politiques est souhaitable. Les réponses sont avant tout la réduction des inégalités initiales par l’amélioration de l’offre compétitive et le renforcement de la mobilité sociale par de multiples voies, dont bien entendu celle d’une réforme en profondeur du système éducatif.

par Gilbert Cette

 

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Transformation des structures productives et malaise social (Artus / Natixis )

Une courte synthèse particulièrement claire sur le lien entre transformation actuelle des structures productives dans les PDEM et malaise social par l’équipe de Patrick Artus.

https://www.research.natixis.com/GlobalResearchWeb/main/globalresearch/ViewDocument/FKuJHnpuJlwpgtzjZ_4mBQ==

Classes moyennes et inégalités (B.Milanovic)

Le Monde du 14/12/2017

 » Un risque de désarticulation sociale « 
L’économiste américain Branko Milanovic met en garde contre le déclin relatif des classes moyennes occidentales
Rien sans doute ne résume mieux les changements économiques et les défis politiques qui ont émergé au cours de la période actuelle de mondialisation que le schéma de  » la courbe de l’éléphant  » – ainsi nommé en raison de sa forme. Il permet de visualiser la répar-tition des individus, d’une part, sur l’échelle de la distribution mondiale des revenus (des plus pauvres aux plus riches) et, d’autre part, selon la progression de leurs revenus au cours des vingt-cinq à trente dernières années.

Grâce à cette courbe, on observe que, pendant la période considérée, la classe moyenne asiatique a vu ses revenus croître de façon sensible, allant, dans certains cas, comme en Chine, jusqu’à tripler, voire quadrupler. En revanche, les classes ouvrière et moyenne occidentales sont certes plus riches que la classe moyenne asiatique, mais leurs revenus n’ont presque pas augmenté. Enfin, les gens les plus fortunés de la planète ont vu leurs revenus et leur richesse au moins doubler.

Ce graphique a été représenté sous de nombreuses formes en fonction des données légèrement différentes utilisées à chaque fois. Dans la dernière version disponible, qui figure dans le récent World Inequality Report 2018, la progression des revenus des plus riches est encore plus forte que ce que l’on avait précédemment estimé.

Le principal message à retenir de cette courbe est qu’elle désigne clairement les gagnants et les perdants de la mondialisation. Les gagnants sont les riches du monde entier et l’Asie, les perdants, les classes moyennes occidentales. Celles-ci sont prises entre les deux feux de la concurrence et de l’indifférence : la concurrence des gens les plus formés et désireux d’effectuer le même travail pour un moindre salaire, et l’indifférence de leurs riches compatriotes à l’égard de leurs difficultés.

Essayons maintenant d’imaginer à quoi pourrait ressembler ce tableau en 2050. Il est peu probable que le monde riche actuel connaisse dans les prochaines décennies une croissance comparable à celle des géants asiatiques comme la Chine, l’Inde, le Vietnam, la Thaïlande et l’Indonésie. Ce qui veut dire que la classe moyenne asiatique va progressivement évoluer vers la droite de la courbe, autrement dit vers des positions de plus hauts revenus qui vont empiéter sur le  » territoire  » actuellement occupé par les classes moyennes occidentales.

Dans le classement mondial des revenus, les classes moyennes occidentales, qui se situent aux alentours des 80e et 90e centiles mondiaux, vont amorcer un glissement vers le bas, cédant leurs positions à une classe moyenne asiatique en progression. Il convient de souligner que, pour que cette redistribution ait lieu, il n’est pas nécessaire que les revenus occidentaux déclinent. Il suffit qu’ils évoluent moins vite que les revenus asiatiques. Les riches Occidentaux qui occupent l’échelon supérieur de la distribution mondiale des revenus resteront à la droite du graphique, mais verront leurs rangs grossir à mesure que de riches Chinois et Indiens les rejoindront (comme c’est déjà le cas).

Homogénéité mise à mal
Quelles seront les implications de ce changement de position relative de la classe moyenne occidentale ? Pour le comprendre, il faut tenir compte du fait que, depuis les années 1950 jusqu’à la fin du XXe siècle, les sociétés occidentales (y compris leurs classes ouvrières) ont occupé la position  » privilégiée  » dans le monde ; elles se rangeaient dans les échelons supérieurs de la distri-bution mondiale des revenus. Dans de nombreux pays européens dotés d’Etats-providence forts, même les plus pauvres appartenaient au quintile (20 % de la population) supérieur mondial.

Cela conférait une certaine homogénéité de comportement, de consommation et même de pratique politique aux sociétés occidentales. Or, si les classes moyennes occidentales venaient à décliner, cette homogénéité serait mise à mal. Prenons un exemple : il est devenu courant, pour les membres des couches moyennes ou même inférieures des sociétés occidentales, d’aller passer leurs vacances en Asie. Mais plus l’Asie s’enrichit, plus le coût de ces vacances va devenir prohibitif, ce qui veut dire que seuls les Occidentaux les plus aisés pourront se les offrir, à un coût sans doute équivalant à des vacances actuelles au Japon. Dans un monde interdépendant où une grande partie des revenus est consacrée aux services, les schémas de consommation pourraient changer simplement en raison de l’évolution de la position relative d’un individu dans l’échelle des revenus, et pas nécessairement en raison de l’appauvrissement de cet individu.

Les sociétés occidentales pourraient alors ressembler à celles que l’on peut actuellement observer en Amérique -latine : une poignée de riches avec les revenus et habitudes de consommation des 1 % les plus riches du monde, une importante classe moyenne, mais aussi un nombre significatif de gens qui, -selon les critères internationaux, seraient relativement pauvres, avec des revenus inférieurs à la médiane mondiale. Les sociétés occidentales deviendraient par conséquent beaucoup plus hétérogènes, même sans un creusement supplémentaire de leurs propres inégalités de revenus.

Ce qui nous amène à cette question capitale : des sociétés dans lesquelles cohabitent des gens aux revenus et schémas de consommation extrêmement différents peuvent-elles rester stables et démocratiques ? De telles -sociétés n’auraient-elles pas tendance à exacerber les caractéristiques de ce qui était autrefois considéré comme le fléau du tiers-monde, à savoir la désarticulation sociale, avec une couche supérieure prospère parfaitement intégrée à l’économie mondiale et des couches inférieures stagnantes, progressivement dépassées par les classes moyennes des économies émergentes ? C’est là, me semble-t-il, la question essentielle que devraient se poser les responsables politiques des sociétés -riches actuelles.

(Traduit par Gilles Berton)

par Branko Milanovic

Choix politiques et inégalités (G.Zucman et L.Chancel)

« La hausse des inégalités n’est pas une fatalité, c’est le résultat de choix politiques »

Les économistes Lucas Chancel et Gabriel Zucman, coauteurs du « Rapport sur les inégalités mondiales 2018 », publié jeudi, ont répondu aux internautes.

LE MONDE | • Mis à jour le

 

Un frère et une soeur, dans une favela de Rio de Janeiro, en juin 2016.

Un frère et une soeur, dans une favela de Rio de Janeiro, en juin 2016. Nacho Doce / REUTERS

Une centaine d’économistes réunis au sein de la World Wealth and Income Database (WID.world) ont publié, jeudi 14 décembre, le premier rapport sur les inégalités mondiales entre 1980 et 2016. Partout, les écarts de richesses se creusent : depuis les années 1980, les 1 % les plus riches ont capté 27 % de la croissance du revenu, contre 12 % pour la moitié la plus pauvre.

Lucas Chancel et Gabriel Zucman, coauteurs du « Rapport sur les inégalités mondiales 2018 », ont répondu aux questions de lecteurs du Monde.fr lors d’un tchat, vendredi.

Bonjour : Qu’est-ce que le rapport dit de nouveau ?

Lucas Chancel : Jusqu’à présent, le débat sur les inégalités mondiales s’est largement focalisé sur les 1 % ou les 10 % « du haut » (les plus riches), et ce à juste titre, car c’est là que l’on observe une croissance élevée des revenus et des patrimoines au cours des dernières décennies. Mais on disposait jusqu’alors de peu d’informations sur l’évolution des niveaux de revenu des 90 % « du bas ». On est désormais en mesure de couvrir l’ensemble de la distribution des revenus. C’est une nouveauté. On observe ainsi un effondrement des bas revenus aux Etats-Unis, et un décrochage en Europe par rapport à la moyenne, mais bien moindre qu’outre Atlantique.

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La seconde nouveauté, et pas des moindres, c’est que l’on dispose aujourd’hui d’informations précises sur l’évolution des inégalités dans les pays émergents. Avant, on était incapable de dire comment la forte croissance de certains pays émergents au cours des dernières décennies s’était répartie au sein de la population. On sait que la pauvreté a diminué. Mais il peut y avoir réduction de la pauvreté absolue et hausse des inégalités. Désormais, on dispose de données sur les inégalités en Inde, en Chine, en Russie, au Brésil…, des pays qui ont connu de profondes transformations depuis 1980. On observe une explosion des inégalités en Inde et en Russie, une hausse moindre en Chine et une stabilisation (à un niveau d’inégalité extrême) au Brésil.

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Enfin, dès lors que l’on peut mesurer l’ensemble des revenus, des plus riches aux plus pauvres, dans les pays du Nord et dans les pays émergents, on est en mesure de répartir l’ensemble de la croissance mondiale. Cela nous permet de publier des chiffres tout à fait inédits sur l’inégalité mondiale entre individus

Nathan Guillot : La mondialisation croissante des flux explique-t-elle cette explosion des inégalités ?

Gabriel Zucman : La mondialisation et l’explosion du commerce international ont sans doute joué un rôle dans la hausse des inégalités, mais sans doute secondaire. Ce qui compte bien plus, c’est l’évolution des politiques publiques, en particulier fiscales. Aux Etats-Unis, où les inégalités ont le plus augmenté, il y a eu une forte baisse de la progressivité du système fiscal, du pouvoir des syndicats, du salaire minimum ; l’accès à l’enseignement supérieur y est très inégalitaire. Les pays européens, qui sont tout autant que les Etats-Unis (voire plus) exposés à la mondialisation, ont connu une augmentation bien moindre des inégalités, car les changements de politiques publiques y ont été moins extrêmes.

Papillo : Au vu des résultats, pouvons-nous dire que l’Europe s’en sort mieux ? Les politiques européennes auraient-elles été plus judicieuses pour les citoyens ?

Lucas Chancel : On observe une hausse des inégalités dans la plupart des pays du monde depuis 1980, mais cette hausse ne s’est pas faite au même rythme partout. Aux Etats-Unis, les inégalités de revenu et de patrimoine ont explosé. En Europe, la hausse des inégalités a été plus contenue. Plus précisément, les 1 % les plus riches détenaient 12 % du revenu total en Europe en 1980. Aux Etats-Unis, sur la même période, la part du top 1 % est passée de 11 % à 20 %.

Il est intéressant de comparer ces deux ensembles (Etats-Unis et Europe), car ils ont à peu près la même taille, le même niveau de revenu moyen, la même exposition aux nouvelles technologies ou à la mondialisation des échanges. Cela suggère que la divergence extrême en matière d’inégalités observée dans ces deux régions est due à des choix (ou des non-choix) politiques.

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En particulier en matière de politiques fiscales (la progressivité de l’impôt a fortement chuté aux Etats-Unis depuis les années 1980, en Europe aussi, mais dans une moindre mesure), on observe aussi un accès inégalitaire à l’éducation et à la santé aux Etats-Unis, alors que les Etats européens ont réussi à maintenir un socle de protection sociale qui jusqu’ici s’avère relativement efficace. Même si, bien sûr, tout n’est pas rose en Europe. Les hauts revenus et patrimoines y ont également progressé plus vite que le reste de la population, qui a largement subi les effets de la crise économique et de la crise de la gouvernance économique européenne depuis dix ans.

Pierre : Le plus terrible est que l’on a l’impression que l’Europe court après les Etats-Unis au niveau économique. Est-ce une illusion?

Lucas Chancel : Contrairement à une idée largement répandue, la hausse des inégalités n’est pas une fatalité. Ce n’est pas la faute de la « mondialisation » ou de « révolutions technologiques » sur lesquelles nous n’aurions aucune prise. C’est bien le résultat de choix politiques, comme le montre la comparaison entre les Etats-Unis et la France, ou entre la Chine et l’Inde, par exemple.

L’Europe suit-elle le chemin des Etats-Unis ? Si l’on continue à réduire la progressivité fiscale, si l’on ne passe pas du discours sur l’égalité des chances à une égalité réelle des chances (en France, le budget par étudiant de l’enseignement supérieur a diminué de 10 % en dix ans, malgré tous les discours sur l’économie de la connaissance !) alors oui, la France et l’Europe peuvent rejoindre la trajectoire américaine.

Maëlys : Qu’en est-il de la situation de la France ? Dans quelles proportions les inégalités se sont-elles creusées ? Certains sont-ils davantage concernés ?

Gabriel Zucman : En France, les inégalités ont eu tendance à augmenter, mais moins qu’aux Etats-Unis, par exemple. Les 1 % les plus riches ont capté 21 % de la croissance depuis 1983, date du fameux « tournant de la rigueur ». Mais on reste loin des niveaux d’inégalités observés outre-Atlantique, où les revenus ont stagné depuis 1980 pour la moitié de la population.

Pierre : Assiste-t-on, en France, à un appauvrissement de la classe moyenne ?

Gabriel Zucman : Non, la classe moyenne ne s’appauvrit pas à proprement parler. Entre 1983 et 2014, ses revenus ont crû de 0,8 % par an (+ 27 % au total au cours de cette période). C’est insuffisant, mais ce n’est pas zéro.

Michael : Comment voyez-vous l’évolution des inégalités avec les disparitions massives d’emplois attendues ?

Gabriel Zucman : Il est bien sûr difficile de prédire l’évolution future des inégalités, mais quand on regarde les vagues de progrès technologiques passées, il ne semble pas qu’elles se soient accompagnées d’un effondrement du taux d’emploi. En revanche, il est clair que la fiscalité joue un rôle déterminant dans l’évolution des inégalités. De ce point de vue, la suppression de l’ISF (impôt de solidarité sur la fortune), la baisse de l’impôt sur les sociétés et de la taxation des dividendes risquent fort de contribuer à une augmentation des inégalités.

Je doute : Pensez-vous que votre travail puisse avoir une chance d’influencer les responsables politiques ?

Lucas Chancel : La dernière réforme fiscale aux Etats-Unis ou en France ne va pas dans le sens de plus de progressivité fiscale, bien au contraire. On continue sur une logique consistant à accorder aux plus aisés des taux d’imposition dérogatoires, alors que la classe moyenne, elle, ne bénéficie pas de tels avantages. Pourtant, la progressivité fiscale est un outil extrêmement puissant pour lutter contre l’explosion des inégalités au sommet de la pyramide sociale.

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R.V. : Quel impact ce rapport pourrait-il avoir sur les politiques publiques ? Suggère-t-il des solutions aux inégalités croissantes ?

Gabriel Zucman : Le but principal du rapport est de fournir des chiffres, nécessaires au débat démocratique. Tout le monde a son avis sur le niveau optimal d’inégalité, le niveau approprié de redistribution — et c’est très bien ainsi. Simplement, si l’on veut avoir un débat de qualité, encore faut-il que l’on puisse savoir qui gagne quoi, qui possède quoi, qui peut contribuer et à quel niveau. C’est particulièrement important dans un pays comme la France, où l’Etat prélève et redistribue 50 % de la richesse créée chaque année.

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Citoyen européen : Pour une économie, est-il plus intéressant que l’Etat enrichisse les plus riches pour qu’ils investissent ou qu’il enrichisse les plus pauvres pour qu’ils consomment ?

Gabriel Zucman : Les Etats-Unis ont mis en œuvre la théorie dite du « ruissellement » depuis les années 1980 — moins d’impôts pour les plus fortunés, les créateurs d’entreprise, les « premiers de cordée ». Cela n’a pas été un franc succès. Les revenus des 0,1 % les plus favorisés ont explosé, mais ceux des classes populaire et moyenne ont stagné — pour 50 % de la population, il y a eu zéro croissance depuis 1980. Sur le long terme, l’économie ne peut bien fonctionner que si la croissance est équitablement répartie.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/economie/article/2017/12/15/la-hausse-des-inegalites-n-est-pas-une-fatalite-c-est-le-resultat-de-choix-politiques_5230558_3234.html#KcDshRpsy9CQ3wj9.99

Institutions extractives et inégalités (Angus Deaton)

Le Monde du 17 décembre 2017

 » Favoriser les travailleurs et les consommateurs « 
Les inégalités sont dues à la capture des rentes par les plus riches, estime le Nobel d’économie Angus Deaton
Les inégalités freinent-elles la croissance, ou au contraire la stimulent-elles ? Dans quelle mesure affaiblissent-elles la -démocratie ? Est-ce qu’elles tuent en poussant au suicide ou au désespoir ? Ou bien sont-elles, dans une certaine mesure, un mal nécessaire ?

Ces questions sont sans réponse, car mal posées et pas véritablement pertinentes. Les inégalités sont la conséquence, plutôt que la cause, de processus économiques, politiques et sociaux. Or, certains de ces processus sont souhaitables, d’autres non. C’est seulement en en faisant le tri que nous pourrons faire face au problème.

Il est difficile de reprocher aux innovateurs de s’enrichir en créant des produits ou des services qui bénéficient à l’humanité. Certaines des plus grandes inégalités d’aujourd’hui sont la conséquence de progrès gigantesques en -matière de santé et des révolutions -industrielles qui ont débuté vers 1750.

A l’origine, ces progrès n’ont bénéficié qu’à quelques pays d’Europe occidentale mais, peu à peu, ils ont permis d’améliorer les conditions de vie et la santé de milliards de personnes sur la planète. Les inégalités dues à ces progrès (à l’intérieur d’un pays ou entre les pays) sont bénéfiques et légitimes, elles constituent une caractéristique essentielle du progrès en général. A l’opposé, s’enrichir en soudoyant l’Etat ou en -bénéficiant de rentes ou monopoles est manifestement inéquitable.

Les revenus les plus élevés s’envolent
Il existe deux explications du fossé qui se creuse entre le revenu médian, qui stagne, et les revenus les plus élevés, qui s’envolent. La première est que ce fossé est dû à des facteurs sur lesquels nous n’avons pas prise, comme la mondialisation et l’innovation technique – l’une et l’autre conduisant à une diminution de la valeur du travail non qualifié au profit des emplois hautement qualifiés.

La deuxième est plus inquiétante : la stagnation du salaire médian serait la conséquence directe de l’augmentation des revenus et du patrimoine des plus riches. Autrement dit, les plus -fortunés s’enrichissent aux dépens de tous les autres.

Or, des études récentes montrent que cette deuxième explication est la plus plausible. La mondialisation et le progrès technique modifient la manière de travailler, mais ils pourraient bénéficier à tous. Comme ce n’est pas le cas, on peut supposer que les plus riches en canalisent le bénéfice à leur seul profit.

Il faudra encore un travail approfondi pour déterminer quels processus freinent la hausse des salaires des classes moyenne et laborieuse ; mais il est possible d’en dresser une première liste :

– Le coût des soins médicaux a des conséquences désastreuses sur les salaires. Comme, dans la plupart des cas, c’est l’employeur qui finance l’assurance-maladie de ses employés, le salaire des travailleurs sert à payer les revenus et les profits élevés du secteur médical.

– Un autre facteur est la concentration croissante du marché dans de nombreux secteurs. Cela nuit à la croissance de la productivité, car il est plus facile de réaliser des bénéfices en profitant de rentes de situation ou de positions de monopole, plutôt que par l’innovation et l’investissement.

– Le blocage du salaire minimum aggrave les inégalités (il est de 7,25 dollars/heure, soit 6,14 euros/heure, aux Etats-Unis, où il n’a pas bougé depuis juillet 2009).

– Pire encore, les clauses de non-concurrence et les limitations apportées à la syndicalisation empêchent les salariés de changer facilement d’employeur et -limitent leur marge de négociation et, en conséquence, leur salaire. Aux Etats-Unis, plus de 20 % des salariés sont liés par de telles clauses, et 28 Etats ont adopté des lois interdisant l’affiliation ou la cotisation obligatoire à un syndicat.

– L’externalisation de nombreuses tâches, à l’étranger ou sur place, permet aux entreprises de remplacer des salariés à temps plein par des travailleurs indépendants. Les serveurs de restaurants, les concierges, les techniciens de maintenance, les chauffeurs travaillent maintenant pour des entités très concurrentielles où les salaires, les avantages en nature et les possibilités de carrière sont faibles, voire inexistants.

– Le crédit d’impôt en faveur des foyers à faibles revenus a, certes, permis d’améliorer le niveau de vie de beaucoup de travailleurs mal payés. Mais n’étant accordé qu’aux personnes qui ont un emploi, il exerce une pression à la baisse sur les salaires, contrairement à d’autres dispositifs sans condition d’emploi, tel le revenu de base garanti.

– Les travailleurs immigrés non qualifiés pèsent aussi sur les salaires, mais la question est controversée. On dit souvent que les immigrés prennent les emplois dont les nationaux ne veulent pas. Mais il est difficile de croire que le salaire des travailleurs peu qualifiés serait resté aussi faible sans l’afflux de travailleurs immigrés non qualifiés.

– Autre facteur structurel : la Bourse ne récompense pas seulement l’innovation, mais également la redistribution des bénéfices du travail vers le capital. On le voit dans le rapport bénéfices/produit intérieur brut (PIB) qui a fait un bond de 20 % à 25 % aux Etats-Unis, tandis que le salaire médian stagnait. Cette augmentation serait encore plus forte si l’on y intégrait le salaire des cadres dirigeants.

– Il faut aussi prendre en compte les facteurs politiques. Toutes les déréglementations envisagées par le président américain, Donald Trump, sont au bénéfice du capital et au détriment des travailleurs et des consommateurs. On peut en dire autant des décisions de la Cour suprême américaine depuis quelques années. Ainsi sa décision dans l’affaire Citizens United v. Federal Electoral Commission autorise les riches Américains et même les entreprises à financer sans limite la campagne des candidats qu’ils soutiennent, facilitant ainsi l’adoption de lois et réglementations en leur faveur.

Si ces explications de l’écart croissant entre salaire médian et revenus élevés sont correctes, il existe alors une lueur d’espoir, car les dysfonctionnements du marché du travail ne sont pas la conséquence de processus inévitables, comme la mondialisation et le progrès technique.

Pour que les bénéfices du progrès soient largement partagés, il faut une politique en faveur des consommateurs et des travailleurs. Cela ne passe pas nécessairement par une fiscalité redistributive, mais suppose de décourager la recherche de rentes de situation et de redonner toute sa place à la concurrence au service des classes moyenne et laborieuse.

(Traduit par Patrice Horovitz)

Inégalités et concentration des marchés (Emmanuel Farhi)

Le Monde 17 décembre 2017

 » Les monopoles nuisent à la croissance « 
L’économiste Emmanuel Fahri rappelle que les inégalités de revenus aux Etats-Unis découlent surtout de la concentration de secteurs de l’économie
Selon l’économiste britannique David Ricardo, la rente se définit comme un revenu excessif tiré d’une ressource économique par rapport aux coûts nécessaires à la production de cette ressource. Ricardo prend l’exemple de la terre, une ressour-ce donnée gratuitement par la nature, mais dont le revenu de sa simple propriété n’est pas nul : c’est ce que l’on -appelle la rente foncière. De même, on parle d’une rente de monopole ou d’une rente de situation.

Or, les Etats-Unis ont connu au cours des vingt dernières années une augmentation de la concentration dans la majorité des industries. L’exemple le plus frappant est celui des technologies de l’information, avec l’émergence de géants planétaires (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft). Mais le phénomène est général. Dans la grande distribution, la part des 50 plus grosses entreprises a augmenté de 10 % ; dans la finance, celle des 10 plus grandes banques de prêts aux particuliers et aux entreprises a augmenté de 30 % à 50 %, etc.

L’hypothèse optimiste serait d’y voir la manifestation d’une compétition accrue et d’une augmentation des rendements d’échelle. L’hypothèse pessimiste serait d’y voir un accroissement des barrières à l’entrée de certains marchés, du pouvoir de monopoles et des rentes qui en découlent. C’est malheureusement la seconde hypothèse qui semble être la bonne.

Tout d’abord, la part du travail dans la valeur ajoutée est passée en vingt ans de 65 % à 58 %, au profit du capital. L’accroissement de la rente foncière (le -secteur immobilier est très intensif en capital) n’explique qu’une partie du phénomène. De nombreux indices laissent penser que le reste s’explique par une augmentation du pouvoir de marché des entreprises et des rentes de monopoles associées, ces effets se concentrant sur les entreprises  » superstar  » qui as-socient taux de profits élevés, forte intensité capitalistique et rendements d’échelles importants.

Processus schumpétérien
Par ailleurs, le taux moyen de rendement sur le capital est resté stable, autour de 8 %, alors que les taux d’intérêt réels sont passés de 5 % à – 2 %. L’excès de rendement du capital par rapport au taux d’intérêt ajusté du risque reflète l’augmen-tation des profits de monopoles. La faiblesse chronique de l’investissement depuis le début de la reprise malgré des taux de rendement élevés du capital s’explique en partie par une incitation à préserver ces rentes en limitant le rythme d’expansion des capacités productives.

Un phénomène confirmé par la dispersion des taux de rendement du capital entre entreprises : le ratio du rendement du premier décile par rapport au médian est passé de 2 à 5, ce qui suggère une augmentation des rentes des entreprises les plus profitables.

De même, l’accroissement des inéga-lités de salaires entre entreprises ne -s’explique pas par des caractéristiques différentes de leurs salariés, mais par le partage des rentes des entreprises les plus profitables entre actionnaires et salariés.

Au final, le dynamisme économique a pâti de cet essor de la rente. Le processus schumpétérien de création destructrice a ralenti : la part des emplois dans les entreprises de moins de 5 ans a décliné de 20 % à 10 %, et le taux d’entrée de nouvelles entreprises a décliné de 14 % à 8 %. Le taux de création de nouveaux emplois a décliné de 20 % à 14 %, celui des destructions d’emploi de 16 % à 12 % ; la mobilité professionnelle et géographique a diminué.

Il est tentant de conclure qu’il faut agir pour dissiper ces rentes : par la taxe foncière pour contrer la rente foncière, par l’impôt pour compenser les inégalités, par une politique de concurrence pour contrer les profits de monopoles, etc. Mais il ne faut pas aller trop vite en besogne car la grande question, à laquelle personne n’a pour l’instant apporté de réponse décisive, est de savoir si ces rentes sont réellement des rentes pures, ou si elles sont la compensation imparfaite mais nécessaire d’investissements passés.

Par Emmanuel Farhi