A quoi servent les riches ? (Le Monde)

A quoi servent les riches ?

Si l’épargne des personnes les plus aisées est l’un des moteurs de la croissance, leur contribution à l’accroissement des inégalités met en danger la cohésion sociale.

Par Publié hier à 16h30, mis à jour à 09h38

A Antibes (Alpes-Maritimes), sur le port Vauban, surnommé le « quai des milliardaires ».
A Antibes (Alpes-Maritimes), sur le port Vauban, surnommé le « quai des milliardaires ». GOUHOURY / ALPACA / ANDIA.FR

Même le Forum économique de Davos (Suisse), temple des puissants de ce monde, n’est plus hermétique au grand débat du moment sur l’utilité des grandes fortunes et le bien-fondé d’une taxation massive des ultrariches.

Au cours d’une conférence organisée lors de la dernière édition, en janvier, le patron du géant informatique Dell fustigeait l’idée d’un impôt à 70 % sur les revenus de plus de 10 millions de dollars (9 millions d’euros), proposée par une parlementaire américaine, la démocrate Alexandria Ocasio-Cortez. Un tel niveau de prélèvement ne pourrait « pas aider la croissance américaine ». « Citez-moi un seul pays où cela a jamais marché ? », a-t-il lancé, narquois…

« Aux Etats-Unis », a rétorqué son voisin de gauche, l’économiste américain Erik Brynjolfsson, jetant ainsi un froid dans l’assistance. Ce professeur à la MIT Sloan School of Management (Cambridge, Massachusetts) a alors rappelé que « des années 1930 aux années 1960, le taux moyen des taxes approchait les 70 % (…) et c’était une bonne période pour la croissance économique ».

Les échanges sur la concentration de la richesse, atout ou obstacle pour l’économie, agitent ces derniers mois la société française, depuis les « premiers de cordée » vantés par Emmanuel Macron, la controverse française sur la théorie du ruissellement (selon laquelle les revenus des plus riches, réinvestis dans l’économie, contribuent à la croissance et à l’emploi), jusqu’au large écho autour du nouveau livre de l’économiste Thomas Piketty, Capital et idéologie (Seuil, 1 232 pages, 25 euros), manifeste pour un nouvel horizon égalitaire. Comme un écho à la colère des « gilets jaunes », qui se retrouvaient tous autour de la nécessité de rétablir en totalité l’impôt sur la fortune en France.

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Qu’est-ce qu’être riche ?

Un écueil fondamental mine toutefois le débat : personne en France ne s’accorde sur la définition de la richesse. « Cette question-là n’intéresse personne, souligne Louis Maurin, le directeur de l’Observatoire des inégalités. Il existe des tonnes de littérature sur le seuil de pauvreté, mais l’Insee [Institut national de la statistique] ne calcule pas de seuil de richesse. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas de demande sociale forte. Les riches n’ont pas intérêt à dire qu’ils le sont : pour ne pas avoir à faire preuve de solidarité, mieux vaut se dire de la classe moyenne supérieure. »

Qu’est-ce qu’être riche ? Pour Louis Maurin, on franchit le seuil à partir de deux fois le revenu médian, soit 3 500 euros par mois, un niveau proche du seuil des 4 000 euros avancé par François Hollande en 2007.

Mais bien loin de la définition des institutions financières, qui, à l’image de BNP Paribas, ouvre les portes de son service de « banque privée » à partir de 250 000 euros d’avoir financiers. La maille est plus serrée encore pour le cabinet de conseil Capgemini, auteur chaque année d’un rapport sur la richesse mondiale (« World Wealth Report »). Il définit la richesse à compter de 1 million de dollars (900 000 euros) d’actifs à investir, hors résidence principale et œuvres d’art. Une fortune qui se construit « surtout par le travail », note Ferréol de Naurois, chez Capgemini.

« S’il n’existe pas de seuil de richesse, c’est en raison de l’énorme hétérogénéité du monde des grandes fortunes », estime la sociologue Monique Pinçon-Charlot

L’Insee reconnaît qu’il « ne définit pas les riches ». « Il existe un seuil de pauvreté car la France a un objectif de lutte contre la pauvreté. Il n’existe pas d’objectif politique concernant la richesse », précise l’institution. Il a fallu attendre le début de cette décennie pour que l’Insee réalise sa première étude sur « les très hauts revenus », réactualisée en 2018.

Qu’y apprend-on ? Que les 1 % de Français les plus aisés (le top 1 %) a perçu en 2015 plus de 106 000 euros de revenu (par unité de consommation), avant impôt et prestation sociale. Les 1 % des ménages les mieux dotés en patrimoine brut possèdent, quant à eux, plus de 1,9 million d’euros, montant qui inclut la résidence principale, les éventuelles résidences secondaires, les revenus fonciers ou encore les actifs financiers et professionnels pour les indépendants.

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Le capitalisme familial contribue pour une bonne part à ces très hauts patrimoines. A l’image de la clientèle fortunée de la petite banque privée Meeschaert : des patrons de PME, baby-boomers, qui ont fait fructifier leur petite entreprise pendant les « trente glorieuses » et ont « matérialisé un patrimoine » de plusieurs millions d’euros au moment de passer la main.

« S’il n’existe pas de seuil de richesse, c’est en raison de l’énorme hétérogénéité du monde des grandes fortunes », estime, de son côté, la sociologue Monique Pinçon-Charlot, en soulignant, dans le classement Challenges des 500 premières fortunes de France, l’écart entre le premier du classement, Bernard Arnault (90 milliards d’euros) et le dernier, le célèbre pâtissier Pierre Hermé (155 millions d’euros), près de 600 fois moins riche.

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Un niveau d’épargne élevé

Contre toute attente, la richesse extrême n’a parfois rien d’ostentatoire. C’est depuis un immeuble sans cachet de l’artère principale de Neuilly-sur-Seine que Robert Peugeot dirige l’une des plus prospères « family offices » de France, ces sociétés consacrées au développement du patrimoine d’une grande famille.

Ce descendant de la huitième génération des Peugeot est chargé de placer l’argent de plus de soixante héritiers de l’entreprise familiale qui fit fortune dans l’automobile. Depuis la salle du conseil, austère avec ses longs rideaux gris et ses vitrines arborant des perceuses et des moulins à poivre fabriqués par la maison, sont arbitrés les investissements des héritiers Peugeot, un portefeuille de quelque 5 milliards d’euros d’actifs à dominante industrielle, à l’image des participations prises en direct dans l’équipementier Safran ou le spécialiste de l’électroménager SEB, sans oublier les 12,2 % dans le capital de Peugeot SA.

« Ce que nous faisons est à l’opposé d’une histoire de rente, affirme Robert Peugeot. Nous voulons que nos investissements permettent le développement économique des entreprises sur le long terme. Nous avons le sentiment d’être utiles. »

Il y aurait en quelque sorte les bons et les mauvais riches, ceux dont le patrimoine hérité n’est pas mérité, et reste improductif

C’est le premier argument des économistes étiquetés libéraux en faveur de la concentration des richesses : les riches ont un niveau d’épargne élevé, qu’ils sont à même de mobiliser et de placer pour financer l’économie.

« La théorie du ruissellement est très fragile, car si les dépenses des riches créent des débouchés pour l’économie, c’est tout autant le cas de l’impôt, qui lui aussi sera dépensé. Mais ce qui milite en faveur des riches, c’est leur capacité d’épargne, et donc d’investissement », affirme Jean-Marc Daniel, économiste et professeur émérite à l’école de commerce l’ESCP Europe. Or, selon François Bourguignon, qui fut économiste en chef de la Banque mondiale, c’est l’épargne qui alimente la croissance et le progrès. Et dans une économie de marché, ni le crédit ni l’Etat ne peuvent remplacer cette mise de fonds initiale.

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« Hollande a dit qu’il n’aimait pas les riches, Mitterrand a été plus subtil en fustigeant ceux qui s’enrichissent en dormant », poursuit Jean-Marc Daniel. Il y aurait en quelque sorte les bons et les mauvais riches, ceux dont le patrimoine hérité n’est pas mérité, et reste improductif. Un profil incarné par le jeune duc de Westminster, Hugh Grosvenor, dont la fortune estimée à plus de 12 milliards de dollars repose sur les milliers d’hectares de propriétés foncières qu’il détient au cœur de Londres ou à Hongkong.

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Une situation confortable que l’on retrouve dans nombre d’industries – luxe, pharmacie, banque, télécoms. Grâce à leur puissant lobbying, certaines parviennent à acquérir ce statut de rentier, avec « des positions dominantes qui leur permettent de fixer les prix comme ils l’entendent, et constituent ainsi des rentes », pointe également Patrick Artus, économiste français, directeur de la recherche et des études de Natixis.

De grandes fortunes, en revanche, « parce qu’elles ont eu une idée géniale », ou parce qu’elles soutiennent l’innovation, seraient du bon côté de la barrière. Sans elles, « il y aurait moins de recherche, moins de start-up, moins d’innovation, souligne Patrick Artus. Une croissance plus égalitaire, mais plus faible ».

Influence sur le système politique

« Etre rentier, mettre des barrières à l’entrée, empêcher les concurrents de rentrer sur un marché, c’est la manière Carlos Slim [magnat mexicain des télécoms] d’être riche, résume Philippe Aghion, économiste, professeur au Collège de France. Et puis il y a la manière Steve Jobs, par l’innovation. Si vous taxez de manière excessive, il n’y a pas d’innovation. »

Jusqu’où la richesse peut-elle s’accumuler et se concentrer, sous l’effet d’une rémunération généreuse du capital, sans perturber la démocratie ? Pour le chercheur en sciences sociales Lucas Chancel, auteur, notamment avec Thomas Piketty, de la plus importante étude récente sur les inégalités dans le monde, le « Rapport sur les inégalités mondiales 2018 », « les écarts de revenus ou de patrimoine peuvent avoir du sens dans une économie de marché, mais ne devrait-on pas organiser un débat démocratique pour déterminer à partir de quel niveau ils deviennent si importants qu’ils pèsent sur le fonctionnement du système politique, par exemple sur le financement des journaux ? »

La suppression par la Cour suprême des Etats-Unis de tout plafond au financement des partis politique (en 2011 et 2014), a eu un effet massif sur la constitution de rentes et de monopoles, estime Philippe Aghion.

L’économiste, qui avait conseillé Emmanuel Macron lors de la présidentielle, et s’est rangé au côté du député (La République en marche) de l’Essonne Cédric Villani en vue de la campagne des municipales à Paris, plaide pour une régulation plus fine du capitalisme. « Il faut s’assurer que ceux qui gagnent grâce à l’innovation n’utilisent pas cet argent pour empêcher d’autres d’innover, et ne bloquent pas l’ascenseur social », avance-t-il.

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Même si le rêve américain a fini par se dissiper, le « top » des 500 premières fortunes s’est beaucoup plus renouvelé en vingt ans aux Etats-Unis qu’en France, entretenant l’idée que la mobilité sociale reste possible. « Chez nous, c’est très bourdieusien : les enfants de riches vont dans les grandes écoles, se fréquentent entre eux, les ouvriers n’y ont pratiquement pas accès, poursuit l’économiste. Nous maintenons cet énorme cloisonnement, et nous compensons par la fiscalité. Hollande c’est beaucoup d’impôts, mais tous ses collaborateurs venaient de la promotion Voltaire. »

Impôts pour éviter la concentration des richesses

Thomas Piketty estime, lui, que la progressivité de la fiscalité, qui consiste à relever le taux d’imposition à mesure que le revenu ou le patrimoine augmente, reste pourtant le meilleur moyen d’éviter que les richesses se concentrent au sein des mêmes ménages au fil du temps. Les vertus de l’impôt sont d’ailleurs devenues un sujet-clé des primaires pour la présidentielle de 2020 aux Etats-Unis, où plusieurs démocrates, la favorite Elizabeth Warren en tête, préconisent une plus forte taxation des ultrariches.

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Face à l’affaiblissement des services publics outre-Atlantique, quelques milliardaires américains ont même donné de la voix pour payer plus d’impôts.

A rebours d’une tendance extrême, sorte de ligne rouge qui voit « les plus fortunés, aux Etats-Unis, ne plus utiliser les infrastructures publiques, et du coup ne même plus vouloir les financer, note Thomas Philippon, professeur de finance à la New York University. Les très riches ne prennent plus l’avion de ligne, ne mettent pas leurs enfants dans les écoles publiques, s’en moquent si les routes et les ponts sont en mauvais état parce qu’ils partent en week-end en hélicoptère ». Une manière, illusoire, d’échapper à l’orage social qui gronde quand les nantis perdent le sens commun.

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Evolution des inégalités et l’éléphant de B.Milanovic

Une présentation de la courbe désormais célèbre de Branko Milanovic par Olivier Galland sur Telos : https://www.telos-eu.com/fr/economie/que-nous-dit-la-courbe-de-lelephant-de-branko-mila.html

Que nous dit la «courbe de l’éléphant» de Branko Milanovic?

29 octobre 2018

Dans un livre publié en 2016[1] qui a fait grand bruit parmi les économistes s’intéressant aux inégalités, Branko Milanovic analyse la redistribution du revenu mondial opérée sur une vingtaine d’années, entre la chute du mur de Berlin et la crise de 2008. Une courbe issue de ce travail est déjà passée à la postérité, la courbe dite de l’éléphant, parce que sa forme, décrivant la croissance du revenu moyen de chaque fractile des revenus mondiaux (des 5% les plus pauvres aux 1% les plus riches), évoque celle d’un éléphant relevant sa trompe (voir la figure 1).

La démarche de Milanovic est originale parce qu’il s’intéresse à l’inégalité à l’échelle mondiale en comparant l’ensemble des revenus de la planète, donc par exemple, ceux des pauvres américains aux riches chinois. Ce travail est techniquement complexe car il suppose de compiler des enquêtes nationales sur les revenus des ménages[2]. Branko Milanovic et son collègue Christoph Lakner plaident d’ailleurs pour qu’un modèle international unique d’enquête sur les revenus des ménages, confiée aux instituts statistiques nationaux, soit implémenté par la Banque mondiale ou les Nations Unies. Cette comparaison des revenus à l’échelle mondiale est nécessaire car les revenus des habitants de chaque pays sont de plus en plus affectés par les transformations économiques résultant de la mondialisation. C’est bien d’ailleurs ce que montre la fameuse courbe de l’éléphant, une redistribution des revenus à l’échelle mondiale. Cela permet de répondre, en partie, à la question : quels sont les gagnants et les perdants de la mondialisation ?

L’inégalité globale reste élevée et est due essentiellement aux écarts entre pays

Avant de commenter la figure elle-même, un mot sur les résultats concernant l’inégalité mondiale. Celle-ci reste extrêmement élevée, par rapport à l’inégalité mesurée à l’intérieur de chaque pays. En 2008, d’après les calculs des auteurs, l’indice de Gini du revenu mondial (qui va de 0 égalité parfaite à 1 inégalité parfaite) était légèrement supérieur à 0,7. Par comparaison, l’indice de Gini en France en 2008 était de 0,289  et de 0,41 aux États-Unis, pays très inégalitaire. Néanmoins nous sommes entrés dans une ère de déclin de l’inégalité mondiale : en 2013, d’après les calculs d’un autre économiste (Max Roser[3]) le coefficient de Gini du revenu mondial s’est établi à 0,649, en baisse de 10% depuis 1988.

L’inégalité entre pays, bien qu’elle ait diminué (du fait de la mondialisation et de l’essor économique des pays du sud-est asiatique), reste le facteur contribuant principalement à l’inégalité globale. Les auteurs calculent ainsi qu’égaliser tous les revenus au sein de chaque pays ne réduirait l’inégalité mondiale que de 23%, alors que l’opération inverse – égaliser les revenus entre pays sans toucher à l’inégalité intra-pays  – la réduirait de 77%. C’est ce qui fait dire à Branco Milanovic que la situation des individus dépend d’abord et avant tout de l’endroit où ils sont nés. Et c’est ce qui le conduit à plaider pour mesurer l’inégalité à l’échelle mondiale.

Les gagnants et les perdants de la mondialisation

La courbe de l’éléphant de la figure 1 montre donc la croissance du revenu moyen (en ordonnée) des différents fractiles de la distribution mondiale des revenus entre 1988 et 2008 (en abscisse) dans 120 pays. Un triple enseignement s’en dégage. Tout d’abord les 5% les plus pauvres n’ont pas réduit leur handicap relatif puisque, même si leur revenu s’est accru, il l’a fait moins vite que le revenu global moyen. Ils font partie des perdants relatifs. Un deuxième groupe de perdants est très différent : c’est celui des revenus situés entre le 80ème et le 95ème percentile –  des revenus donc plutôt élevés à l’échelle mondiale (mais pas forcément à l’échelle des pays riches) – qui ont également progressé moins vite que le revenu global ; ils se sont relativement appauvris.

Il y a enfin les gagnants qui se divisent en deux groupes très différents : les personnes qui se situent autour de la médiane et qui voient leurs revenus réels presque doubler et enfin les 1% les plus riches de la planète dont les revenus, déjà très élevés, ont continué de croître fortement (+65%) durant la période étudiée. Il faut bien sûr garder à l’esprit qu’on parle ici d’écarts relatifs, ce qui fait que les gains au sommet de la distribution des revenus (le 1%) sont incomparablement supérieurs à ceux des revenus autour de la médiane. Les gains absolus par tête des 1% entre les deux dates (en parité de pouvoir d’achat) ont été de 25 000 $, tandis que ceux du revenu médian ont été de 400 $ ! Les 5% des plus riches de la planète ont ainsi accaparé 44% de la croissance du revenu mondial entre les deux dates.

Quelle est la composition de ces différents groupes de gagnants et de perdants de la redistribution mondiale des revenus ? Les personnes situées autour de la médiane sont, à 90% issues des pays émergents d’Asie, surtout la Chine, mais aussi l’Indonésie ou la Thaïlande et à un moindre degré l’Inde, une nouvelle classe moyenne mondiale qui émerge. Les perdants quant à eux, et c’est un résultat sans doute moins attendu, sont principalement issus des économies développées et des anciens pays communistes. Mais, selon les auteurs, même en ne prenant pas en compte ces ex-pays communistes, l’écrasante majorité des membres de ce groupe de « perdants » est issue de « l’ancien monde » des pays riches. Cette classe moyenne des pays développés voit son revenu stagner ou ne plus progresser que faiblement.

La courbe de l’éléphant est évidemment fascinante mais elle a aussi ses limites. Elle a été critiquée sur le plan technique, mais les auteurs répondent de façon assez convaincante à ces critiques[4]. Plus important peut-être, est le fait que, par construction, le monde développé dans son ensemble est concentré dans les derniers déciles de la distribution mondiale des revenus (par exemple, les 5% les plus pauvres des Américains se situent au 68ème percentile), ce qui contribue à rendre presque invisibles les inégalités internes qui s’y jouent (en dehors du 1% du haut de la distribution). Il est difficile à la fois d’élargir la focale et de la resserrer. Ce que Lakner et Milanovic appellent donc les « classes moyennes » des pays riches reste un concept assez flou dont on a un peu de mal à cerner les contours.

Quelles implications politiques ?

Si le travail de Lakner et Milanovic est pris au sérieux, et il a toutes les raisons de l’être, les implications politiques sont nombreuses. On est évidemment tenté de mettre en parallèle les deux évolutions principales qu’il met en lumière  – l’émergence de la classe moyenne asiatique et le déclin relatif de la classe moyenne des pays riches – même si nos deux auteurs refusent prudemment d’affirmer un lien de causalité que leurs données ne permettent effectivement pas d’établir. La concomitance des deux évolutions n’en est pas moins frappante. Est-elle le signe avant-coureur du basculement de la domination économique de « l’ancien monde » des pays riches vers le « nouveau monde » des pays émergents, essentiellement asiatiques ?

Ensuite, le déclin de la classe moyenne occidentale, s’il se confirme, parallèlement à la montée d’une élite mondiale largement détachée de son appartenance nationale, peut constituer une menace pour la stabilité de la démocratie. Lakner et Milanovic évoquent le risque d’une dérive de la démocratie vers des formes de ploutocratie, d’un gouvernement par les riches. C’est sans doute excessif. Mais il est indéniable qu’une partie des classes moyennes des pays développés se sent aujourd’hui lésée par la mondialisation en cours. En examinant la courbe de l’éléphant on ne peut pas leur donner tout à fait tort.

Un des points sans doute les plus importants qui ressort du travail de ces deux économistes est la mise en lumière du rôle crucial que joue le pays de naissance dans le destin des individus. Le débat sur l’inégalité se focalise le plus souvent sur les écarts entre groupes sociaux internes à chaque pays, alors que l’enjeu est d’abord et de plus en plus, mondial. Le paradoxe est que l’inégalité interne se renforce alors que l’inégalité inter-pays diminue. Mais cette diminution se fait, peut-être, au détriment des classes moyennes de l’ancien monde. Cela peut évidemment alimenter le nationalisme économique et le nationalisme tout court, dont les signes de développement sont patents. Notons pour finir une autre implication de ce déterminisme du pays d’origine : les migrants économiques des pays les plus pauvres ont probablement cette intuition que pour échapper à leur destin misérable ils doivent fuir leur pays de naissance.

 

[1] Branko Milanovic, Global Inequality: A New Approach for the Age of Globalization, Belknap Harvard, 2016 ; voir aussi Christoph Lakner et Branko Milanovic, « Global Income Distribution : From the Fall of the Berlin Wall to the Great Recession », The World Bank Economic Review, vol. 30, n°2, 2015, p.203-232, accessible en ligne sur la page de Christoph Lakner et également l’article en ligne sur le site de notre partenaire VoxEU.

[2] Les deux auteurs qui travaillent à la Banque mondiale ont créé en son sein la World Panel Distribution Database sur laquelle s’appuie leur étude. Elle compile des données d’enquêtes auprès des ménages (565 au total) sur la consommation (dans les pays pauvres, PovcalNet database) et sur les revenus dans les pays riches (World Income Distribution data). Les données son complétées par le Luxembourg Income Study (LIS), le British Household Panel Survey (BHPS) et le European Union Survey of Income and Living Conditions (SILC). La variable clef de l’analyse est le revenu moyen par tête (en parité de pouvoir d’achat 2005) par décile et par pays. L’étude n’utilise pas d’échelle d’équivalence tenant compte de la composition des ménages.

[3] Voir : https://ourworldindata.org/global-economic-inequality#global-income-inequality-increased-for-2-centuries-and-is-now-falling

 

[4] Voir par exemple, les critiques de la Resolution Foundation dont le Financial Times a rendu compte.

Et la réponse de Christoph Lakner .

 

 

 

 

A propos de la suppression de la taxe d'habitation (A.Trannoy dans le Monde)

Supprimer la taxe d’habitation est irréfléchi

L’économiste Alain Trannoy dénonce une réforme fiscale qui, lancée sur une base redistributive et modernisatrice, s’est muée en cadeau aux propriétaires et en danger pour les collectivités locales

Les inflexions de politique économique par rapport au programme électoral sont toujours symptomatiques. L’exemption de la taxe d’habitation pour 80 % des foyers fiscaux aux revenus moyens et modestes figurait dans le programme d’Emmanuel Macron.. Au fil des mois, s’est substituée à cette promesse la suppression totale compensée par une hausse de la fiscalité qui restait à définir, puis une suppression totale non compensée qui semble désormais actée, comme en témoigne le rapport de la commission pilotée par le sénateur Alain Richard et le préfet honoraire Dominique Bur sur  » La refonte de la fiscalité locale « , remis le 9 mai au premier ministre. Aucun élément doctrinal n’a été apporté à l’appui de cette mesure, qui va quand même coûter au budget de l’Etat la bagatelle de 10 milliards d’euros !

Autant la première mesure pouvait avoir un sens, en particulier redistributif, tant la répartition de la taxe d’habitation était devenue injuste au fil des ans, du fait de la non-actualisation des bases et de l’alourdissement des taux, autant son extension non compensée semble une mesure irréfléchie.

Cette extension représente un surprenant cadeau aux propriétaires, et ceci à double titre. Primo, parce que plus des trois quarts de la dernière tranche des contribuables exemptés sont propriétaires. Secundo, parce que dans les zones tendues les bailleurs vont pouvoir augmenter les loyers lors de la relocation. Le mécanisme est en effet le même que celui qui explique pourquoi une partie des allocations logement est captée par les propriétaires sous forme de hausses de loyer – comme l’a d’ailleurs invoqué Emmanuel Macron lors de la réforme des APL.

Dans les centres-villes des grandes agglomérations, Paris en tête, l’offre de logements à louer peut être considérée comme fixe et bouge très peu d’une année sur l’autre. Dans ces conditions, les logements vont au plus offrant à la location comme à l’achat, comme dans un marché d’enchères de tableaux anciens. Les locataires, grâce à l’économie des quelque 1 000 à 2 000 euros de taxe d’habitation, pourront accepter une hausse correspondante de loyer pour remporter l’enchère locative. Ce cadeau peut représenter à terme facilement 4 à 5 milliards d’euros. Ce double cadeau aux propriétaires est inattendu de la part d’un président qui se dit ennemi de la rente…

Réclamations des électeurs
Ensuite, cette suppression est dangereuse pour la démocratie locale. Dans bon nombre de communes, les locataires sont majoritaires. N’acquittant plus rien du coût des dépenses publiques locales, ils auraient tort de se priver d’en demander l’augmentation, et cet effet pourrait se faire sentir dès les futures élections municipales, poussant les voiles des populistes. Emmanuel Macron cherche à freiner les dépenses locales alors que,  » en même temps « , par inadvertance sans doute, il remplit le réservoir d’essence du moteur des dépenses publiques locales, les réclamations des électeurs.

De plus, une partie de ces 10 milliards d’euros vont creuser le déficit commercial, en augmentant, entre autres, les importations allemandes et chinoises. Ces 10 milliards s’interprètent comme une relance de la -consommation. A priori, on n’aurait pourtant pas rangé Emmanuel Macron parmi les partisans d’une relance keynésienne, puisqu’il se réclame de la politique de l’offre.

Sujet de perplexité pour les économistes, le problème de compétitivité français, que traduit son déficit extérieur, semble difficile à résorber. La rechute du taux de croissance au premier trimestre (+ 0,3 %, contre + 0,7 % au quatrième trimestre 2017), est entièrement due au faux plat de l’industrie, qui n’est toujours pas sortie de sa léthargie. On se gausse aisément de l’Italie dans notre pays, mais force est de constater qu’en 2017, une année pourtant faste, le rythme de croissance des exportations françaises industrielles n’a même pas atteint la moitié du rythme des exportations italiennes (3,3 % contre 7 %) !

Enfin, c’est une mesure imprudente en raison du retournement probable de la conjoncture économique. Les mauvaises nouvelles s’accumulent, signe que l’alignement des planètes qui, depuis deux ans, avait permis à la zone euro de sortir la tête de l’eau, se termine, et que nous rentrons dans une zone de plus fortes turbulences. A la hausse du prix du pétrole, suscitée par un regain de tensions internationales, en particulier au Proche-Orient, s’ajoute la montée des incertitudes, la menace de guerre économique commerciale entre l’Europe et les Etats-Unis, les décisions d’un partenaire italien qui peuvent remettre la zone euro sur la sellette, l’incertitude sur le dénouement du Brexit, la réticence de l’Allemagne à réviser sa politique -budgétaire.

Les taux d’intérêt américains remontent, tout comme ceux des pays émergents. La hausse des cours du pétrole ponctionne la consommation intérieure et accroît l’incertitude des investisseurs. Ces 10 milliards d’euros en moins chaque année risquent de manquer si la France doit brutalement se désendetter, ou bien réaliser des investissements dans des secteurs-clés comme la transition énergétique, où l’on continue de se bercer de bonnes paroles, ou l’enseignement supérieur et la recherche, qui souffrent d’anémie budgétaire et de manque de vision pour affronter une compétition internationale particulièrement dynamique.

Face à de tels inconvénients, quels avantages reste-t-il à retirer d’une suppression de la taxe d’habitation ? Sans doute le bénéfice politique d’arroser tout le monde à travers une baisse d’impôt, et en particulier des électeurs potentiels. Il ne nous appartient pas de porter un jugement sur cet objectif en tant qu’économiste, mais nous ne pouvons nous empêcher de penser que celui-ci aurait pu être atteint par d’autres moyens aux effets moins pervers, par exemple une baisse de l’impôt sur le revenu. Les deux premiers in-convénients pointés plus haut – un cadeau aux propriétaires, un mauvais coup à la démocratie locale – auraient largement été évités. De plus, cette baisse aurait pu être modulée en fonction de l’évolution de la conjoncture. Là, l’exécutif s’est rendu prisonnier d’une promesse difficilement réversible.

Une belle occasion est manquée de refonder nos impôts fonciers. Il aurait été facile d’imaginer une nouvelle taxe foncière progressive en remplacement, à rendements constants, de la vieille taxe foncière, de l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) et de la suppression de la taxe d’habitation. Tout ce qu’on nous promet à la place est une révision des valeurs locatives cadastrales menée à une vitesse d’escargot sur quarante ans, se terminant autour de 2060 (les bases actuelles datent de 1970)… soit presque un siècle de distance. Entre-temps, un lointain successeur d’Emmanuel Macron supprimera la taxe foncière, comme a été rayée d’un trait de plume la taxe d’habitation pour la même raison, faute d’une réforme entreprise quand il en était encore temps.

Un avatar du giscardisme
Ne pas penser correctement la rente, et en particulier la rente foncière, est une erreur très communément partagée à droite. Protéger la rente est contraire à la croissance économique et à l’égalité des chances et, pour une fois, tous les économistes en sont d’accord. Inversement, ne pas penser correctement le profit est une erreur typique à gauche – l’augmentation des profits n’est pas forcément synonyme de baisse des salaires.

Pour le moment, Emmanuel Macron a résisté aux forces conservatrices sur sa gauche. Pour justifier son fameux  » en même temps « , il doit montrer la même pugnacité face aux forces économiques conservatrices à droite de l’échiquier. Un grand impôt foncier renouvelé, accompagnant la lutte contre la spéculation immobilière, est dans l’intérêt bien compris du pays. Sans cela, on sera en droit de juger que, comme son prédécesseur, le président a déporté vers la droite la politique que laissait présager ses promesses électorales. Et ses décisions, comme son exercice du pouvoir, loin de s’apparenter à la seconde gauche et au rocardisme, évoqueront un avatar du giscardisme, aussi bien sur le fond que sur la forme.

Alain Trannoy

 

Trumponomics (Piketty dans le Monde du 11 juin)

Reagan puissance 10

Trump est-il un ovni dans l’histoire américaine, ou bien peut-on le voir comme le prolongement de tendances longues ? Sans chercher à nier les spécificités évidentes du  » Donald  » et de son inimitable art du Tweet, force est de constater que les éléments de continuité l’emportent.

Le programme fiscal qu’il vient de déposer au Congrès est éloquent. Il tient en deux mesures centrales : réduction du taux de l’impôt fédéral sur les bénéfices des sociétés de 35 % à 15 % (taux que Trump voudrait aussi appliquer aux revenus des entrepreneurs individuels tels que lui-même) ; suppression totale des droits de succession. Il s’agit clairement de la prolongation directe du programme de démolition de l’impôt progressif lancé par -Reagan dans les années 1980.

Revenons en arrière. Afin de contrer la montée des inégalités et la concentration excessive des fortunes (alors perçue comme contraire à l’esprit démocratique américain), et afin aussi de ne pas ressembler un jour à la Vieille -Europe (considérée au XIXe siècle et à la Belle Epoque comme aris-tocratique et oligarchique outre-Atlantique, non sans raison), les Etats-Unis mettent en place dans les années 1910 et 1920 un niveau de progressivité fiscale inconnu dans l’histoire. Ce grand mouvement de compression des inégalités implique à la fois l’impôt sur le revenu (le taux appliqué aux -revenus les plus élevés fut en moyenne de 82 % entre 1930 et 1980) et sur les successions (avec des taux atteignant 70 % sur les transmissions de patrimoines les plus importants).

Tout change avec l’élection de Reagan en 1980 : la réforme de 1986 réduit à 28 % le taux supérieur de l’impôt sur le revenu, et tourne le dos aux politiques sociales issues du New Deal rooseveltien, accusées d’avoir ramolli l’Amérique et favorisé le rattrapage par les vaincus de la guerre. Mais Reagan laisse subsister un impôt sur les sociétés élevé et des taux fortement progressifs sur les successions. Trente ans après Reagan, et dix ans après une première tentative par Bush fils d’abolir les droits de succession, Trump lance en 2017 une nouvelle vague de cadeaux aux grandes entreprises et aux plus fortunés, tout cela après avoir supprimé l’Obamacare.

Mesures ciblées
Et il a de bonnes chances d’être suivi par le Congrès. Les républicains tenteront certes d’ajouter une mesure dite d' » ajustement aux frontières « , consistant à autoriser la déduction des exportations du bénéfice imposable, et inversement à interdire la déduction des importations (le fameux plan Ryan). Ce mélange inédit d’impôt sur les sociétés et de TVA à l’européenne suscite déjà l’ire de l’OMC (ce qui n’est pas pour déplaire à Trump), mais aussi celle des importateurs (par exemple les supermarchés Walmart), ce qui est plus gênant. En théorie, la mesure pourrait être neutralisée par une appréciation du dollar, mais en pratique les taux de change sont déterminés par bien d’autres facteurs, et personne ne veut prendre le risque.

Il est probable que l’on se contentera de mesures ciblées sur des importations et exportations spécifiques (histoire de faire passer le message que les républicains défendent mieux l’industrie américaine que les démocrates, sournoisement libres-échangistes, et toujours prêts à tout céder aux Mexicains et aux autres peuples envieux qui entourent l’Amérique) et qu’un compromis sera trouvé aussi bien sur les successions que sur une réduction massive du taux de l’impôt sur les sociétés, sans doute autour de 15 % ou 20 %, ce qui risque de relancer le dumping fiscal en Europe et dans le monde.

Chacun pour soi
Il reste la question essentielle : comment un programme aussi clairement proriches et antisocial parvient-il à séduire une majorité d’Américains, en 1980 comme en 2016 ? La réponse classique est que la mondialisation et la concurrence exacerbée entre territoires conduisent au triomphe du chacun pour soi. Mais cela ne suffit pas : il faut y ajouter l’habileté des républicains à manier la rhétorique nationaliste, à cultiver un certain anti-intellectualisme, et surtout à diviser les classes populaires en exacerbant les clivages ethniques, culturels et religieux.

Dès les années 1960, les républicains commencent à bénéficier du report graduel d’une partie des voix des classes populaires blanches et sudistes, mécontentes du mouvement des droits civiques et des politiques sociales accusées de trop bénéficier aux Noirs. Ce mouvement long et profond se poursuit avec la victoire cruciale de Nixon en 1972 (face au démocrate McGovern, qui propose d’instituer un revenu minimum universel au niveau fédéral, financé par un nouvel alourdissement des droits de succession : c’est le sommet du programme rooseveltien), Reagan en 1980, et finalement Trump en 2016 (qui n’hésite pas à manier la stigmatisation raciale au sujet de l’Obamacare, comme Nixon et Reagan avant lui).

Pendant ce temps, l’électorat démocrate se concentre de plus en plus sur les plus diplômés et les minorités, et finit par ressembler par certains aspects à l’électorat républicain de la fin du XIXe siècle (Blancs favorisés et Noirs émancipés), comme si la grande boucle avait été bouclée et que la coalition rooseveltienne rassemblant les classes populaires au-delà des clivages raciaux n’avait finalement été qu’une parenthèse.

Espérons que l’Europe – qui par certains côtés est menacée d’une évolution semblable, avec des classes populaires qui font davantage confiance pour les défendre aux forces anti-immigrés qu’aux -partis qui se disent progressistes – sache en tirer les leçons. Et que l’échec social prévisible du trumpisme ne conduise pas le  » Donald  » à une fuite en avant nationaliste et militaire, comme tant d’autres avant lui.

 

Inégalités Etats-Unis / France (Artus)

Un article intéressant car il rappelle que la dynamique de hausse des inégalités s’observe beaucoup moins en France que dans d’autres PDEM. Les transformations du marché du travail qui provoquent des inégalités plus fortes dans certains pays se traduisent davantage en France par une dualisation/segmentation entre deux groupes d’actifs et un taux de chômage des « outsiders » beaucoup plus élevé.

https://www.research.natixis.com/GlobalResearchWeb/main/globalresearch/ViewDocument/lKo1a4fwbknNjJf_qEPuig==

(Im)mobilité sociale, le cas de Florence (Le Monde)

A Florence, les riches restent riches depuis 6 siècles

LE MONDE | 20.05.2016 à 17h18 • Mis à jour le 20.05.2016 à 17h26 | Par Le Monde.fr

Abonnez vous à partir de 1 € Réagir AjouterFlorence est, depuis toujours, la ville des ambitieux et se caractérise par l’inébranlable richesse de sa bourgeoisie.

Il s’en est passé des choses à Florence, depuis la Renaissance : les Médicis ont (re)pris le pouvoir, puis l’ont (re)perdu, la ville est devenue la capitale du grand-duché de Toscane, bientôt tombé dans le giron du royaume d’Autriche.

Conquise par Napoléon Ier puis intégrée au royaume d’Italie, Florence a finalement connu (comme le reste de l’Italie) le fascisme, puis son renversement. Florence est, depuis toujours, la ville des ambitieux. Le dernier en date s’appelle Matteo Renzi, maire entre 2009 et 2014 et devenu, à 39 ans, le plus jeune président du conseil de l’histoire de l’Italie.

L’histoire de Florence a une autre facette, nettement plus constante : c’est l’inébranlable richesse de sa bourgeoisie. Pour illustrer cela, deux économistes italiens, Guglielmo Barone et Sauro Mocetti, ont comparé les revenus des contribuables florentins en 1427 avec ceux de 2011. Une recherche rendue possible par un recensement de près de 10 000 contribuables réalisé au XVe siècle, avec noms et prénoms du chef de famille, métier et revenu financier.

Environ 900 noms de ce recensement existent toujours à Florence, et, les patronymes toscans étant relativement singuliers, les auteurs ont considéré que sur les 52 000 habitants portant ces noms aujourd’hui, certains avaient des chances d’être les descendants de ceux qui le portaient en 1427.

Dynasties

Leur étude montre une persistance significative des revenus dans les familles florentines. Les descendants des familles les plus aisées sont toujours les plus riches.

« Ceux qui gagnent le plus parmi les contribuables actuels étaient déjà au sommet de l’échelle socioéconomique il y a six siècles. »

Sur les cinq familles ayant les plus hauts revenus en 2014, quatre faisaient déjà partie des 3 % les plus riches en 1427. Ces quatre familles appartenaient à la corporation des cordonniers et des avocats.

Les économistes en arrivent à une seconde conclusion : l’existence de « dynasties » professionnelles à Florence. La probabilité d’appartenir aujourd’hui aux métiers « d’élite » (banquier, avocat, médecin) est plus élevée chez ceux dont les ancêtres exerçaient déjà ces métiers en 1427.

L’autre singularité de cette découverte est qu’elle constate une persistance forte des revenus pour l’ensemble de la population. Les 33 % les plus riches de Florence en 1427 ont statistiquement des chances d’être encore plus riches aujourd’hui. Cela correspond à un groupe social plus vaste que la seule catégorie des princes et des ducs de l’ancienne cité.

L’ascenseur social ne traverse pas le siècle

Les vieille maisons florentines le long de l’Arno servaient au commerce.

La principale conclusion de ce document est qu’il y a moins de mobilité économique sur le long terme qu’on pourrait le penser en observant l’évolution socioéconomique des familles à court terme. En effet, les études sur ce phénomène observent plutôt les changements sur une génération, comparant les revenus des pères avec ceux des fils. Elles tendent à montrer que la mobilité économique varie d’un pays à l’autre, mais comme le rappelle Vox, même dans les pays où les transferts de capital sont importants (ou la redistribution des richesses est faible) la mobilité économique est plutôt importante.

En 1986, les économistes Gary Becker et Nigel Tomes concluaient que « presque tous les avantages et les désavantages des revenus des ascendants sont balayés en trois générations. »

A Florence, la persistance intergénérationnelle des revenus est très forte, même en tenant compte du fait que la mobilité sociale en Italie est plutôt faible comparé au reste de l’Europe, notamment aux pays scandinaves. Comme l’explique Vox, le moyen le plus simple d’expliquer cette découverte est de conclure que les schémas de mobilités à court terme ne peuvent pas être projetés sur des périodes de temps très long, notamment parce que le lien entre le revenu et le statut social est variable.

Dans un cas de figure fréquent, un individu peut bénéficier du capital culturel et économique de ses parents ou bien choisir une profession intellectuelle ou artistique où il gagnera moins d’argent. Mais la persistance d’un capital culturel, la transmission de biens et l’accès à un réseau professionnel familial peuvent permettre d’expliquer comment, sur plusieurs générations, la richesse se maintient en dépit des choix individuels d’entrer ou de sortir de tel ou tel corps professionnel, promettant de forts revenus.

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