Montée du précariat et ploutocratie (N.Roubini)

https://www.project-syndicate.org/commentary/main-street-manifesto-for-covid19-crisis-by-nouriel-roubini-2020-06/french

Le manifeste du précariat

NEW YORK – Si les manifestations de masse observées depuis le meurtre de George Floyd par un officier de police à Minneapolis dénoncent le racisme systémique et les violences policières aux États-Unis, elles sont le signal d’une révolte bien plus générale encore. Ceux qui envahissent aujourd’hui les rues de plus de 100 villes américaines incarnent une critique plus large du président Donald Trump, et de ce qu’il représente. Une importante sous-catégorie d’Américains de plus en plus endettés et socialement impuissants – Afro-Américains, Latinos, et Blancs dans une proportion croissante – se soulève actuellement contre un système qui l’a trahie.

Ce phénomène ne se limite évidemment pas aux États-Unis. Rien qu’en 2019, des manifestations massives ont notamment secoué Bolivie, Chili, Colombie, France, Hong Kong, Inde, Iran, Irak, Liban, Malaisie, Pakistan. Si ces épisodes ont été déclenchés par des détonateurs différents, tous sont le reflet d’une colère face au malaise économique, à la corruption, et au manque d’opportunités économiques.Ces mêmes facteurs contribuent à expliquer la montée du soutien électoral en faveur des dirigeants populistes et autoritaires ces dernières années. Après la crise financière de 2008, de nombreuses entreprises ont cherché à booster leurs profits en réduisant les coûts, à commencer par celui du travail. Plutôt que de recruter des employés dans le cadre de contrats de travail formels accompagnés de salaires et d’avantages satisfaisants, elles ont adopté un modèle basé sur le temps partiel, le travail horaire, le travail indépendant, et le travail à la mission, donnant ainsi naissance à ce que l’économiste Guy Standing appelle le « précariat ». Dans cette catégorie, explique-t-il, un certain nombre de « divisions intérieures ont conduit à la diabolisation des migrants et d’autres groupes vulnérables, dont certains sont exposés aux dangers de l’extrémisme politique ».Ce précariat correspond à la version moderne du prolétariat de Karl Marx : une nouvelle classe de travailleurs aliénés et précaires, enclins à se radicaliser et à se mobiliser contre la ploutocratie (que Marx appelait la bourgeoisie). Cette classe est à nouveau en augmentation aujourd’hui, à l’heure où des entreprises hautement endettées répondent à la crise du COVID-19 comme elles l’avait fait après 2008 : en taillant dans les coûts du travail, tout en profitant des sauvetages pour atteindre leurs objectifs de bénéfices.L’un des segments du précariat se compose des jeunes conservateurs blancs, religieux, au faible niveau d’études, qui habitent les petites villes et les régions semi-rurales, et qui ont voté pour Trump en 2016. Ils espéraient que le nouveau président agirait enfin contre le « carnage » économique décrit dans son discours d’investiture. Seulement voilà, si Trump a mené une campagne populiste, il a en fin de compte , en réduisant l’imposition des plus fortunés, en malmenant travailleurs et syndicats, en s’attaquant à l’Affordable Care Act (Obamacare), et plus généralement en appuyant des politiques défavorables à de nombreux Américains qui avaient voté pour lui.Avant le COVID-19, et avant même l’arrivée au pouvoir de Trump, quelque 80 000 Américains mourraient déjà chaque année d’overdose médicamenteuse, tandis que de nombreux autres sombraient dans le suicide, la dépression, l’alcoolisme, l’obésité, et autres maladies liées au mode de vie. Comme le soulignent Anne Case et Angus Deaton dans leur livre intitulé Deaths of Despair and the Future of Capitalism, ces pathologies impactent de plus en plus les Blancs désespérés, faiblement qualifiés, sans emploi ou sous-employés – une cohorte qui voit son taux de mortalité en milieu de vie augmenter.

Mais le précariat aux États-Unis se compose également de progressistes urbains, diplômés, qui depuis quelques années soutiennent des candidats de gauche comme les sénateurs Bernie Sanders pour le Vermont, ou Elizabeth Warren pour le Massachusetts. C’est cette catégorie d’Américains qui descend aujourd’hui dans la rue pour exiger non seulement la justice raciale, mais également des opportunités économiques (ces deux aspects étant en effet étroitement liés).

Rien de tout cela n’est surprenant, dans la mesure où les inégalités de revenus et de richesse s’accentuent depuis des décennies, en raison de parmi lesquels la mondialisation, le commerce, les migrations, l’automatisation, l’affaiblissement des syndicats, la montée en puissance des marchés du tout au vainqueur, ou encore les discriminations raciales. Le système d’éducation, racialement et socialement ségrégué, nourrit le mythe de la méritocratie tout en consolidant la position des élites, dont les enfants accèdent systématiquement aux meilleures écoles puis aux meilleurs emplois (avant de se marier généralement avec leurs semblables, ce qui reproduit éternellement les conditions dont ils ont eux-mêmes bénéficié).Dans le même temps, ces tendances créent des boucles de rétroaction politiques via le lobbying, le financement des campagnes, et d’autres formes d’influence qui consolident encore davantage un régime fiscal et réglementaire favorable aux plus fortunés. Comme s’en amuse Warren Buffet lui-même, pas étonnant que le taux d’imposition marginal de sa secrétaire soit inférieur au sien.« Les manifestants critiqués pour avoir pillé des entreprises sans avoir au préalable constitué une société d’investissement privé », titrait récemment le journal satirique The Onion. Les ploutocrates tels que Trump et ses amis pillent en effet les États-Unis depuis des décennies, en usant d’outils financiers hautement techniques, de brèches juridiques en matière de fiscalité et de faillite, et d’autres méthodes leur permettant de puiser richesse et revenus dans les classes moyenne et ouvrière. Dans ce contexte, l’indignation des commentateurs de Fox News autour d’une poignée d’épisodes de pillage à New York et dans d’autres villes constitue le summum de l’hypocrisie morale.Ce n’est un secret pour personne : ce qui est bon pour Wall Street ne l’est pas pour la population générale, ce qui explique pourquoi les grands indices boursiers ont atteint de nouveau sommets alors même que la classe moyenne se retrouvait démunie et plongée dans un désespoir encore plus profond. Le top 10 % des ultrariches possédant 84 % des actions, et la base des 75 % n’en détenant aucune, un marché boursier en hausse n’apporte absolument rien au portefeuille de deux tiers des Américains.Comme le démontre l’économiste Thomas Philippon dans The Great Reversal, la concentration du pouvoir oligopolistique dans les mains des grandes sociétés américaines aggrave les inégalités, et marginalise les citoyens ordinaires. Quelques licornes chanceuses (startups valorisées à plus d’un milliard $), dirigées par quelques heureux vingtenaires, ne changeront rien au fait que la plupart des jeunes Américains vivent une existence de plus en plus précaire, exerçant un travail indépendant qui ne les mène nulle part.Certes, le rêve américain a toujours été davantage une aspiration qu’une réalité. La mobilité économique, sociale et intergénérationnelle n’a jamais été à la hauteur de ce que promettait le mythe du self-made man ou de la self-made woman. Mais à l’heure où cette mobilité sociale décline, pendant que les inégalités se creusent, les jeunes d’aujourd’hui ont raison d’être en colère.Version moderne du prolétariat, le précariat se soulève aujourd’hui. Pour paraphraser Marx et Friedrich Engels dans le Le Manifeste du parti communiste : « Puissent les classes ploutocrates trembler à l’idée d’une révolution du Précariat. Les précaires n’ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à gagner. Travailleurs précaires de tous les pays, unissez-vous ! ».Traduit de l’anglais par Martin Morel

Nouriel Roubini, Professor of Economics at New York University’s Stern School of Business and Chairman of Roubini Macro Associates, was Senior Economist for International Affairs in the White House’s Council of Economic Advisers during the Clinton Administration. He has worked for the International Monetary Fund, the US Federal Reserve, and the World Bank. His website is NourielRoubini.com.

A quoi servent les riches ? (Le Monde)

A quoi servent les riches ?

Si l’épargne des personnes les plus aisées est l’un des moteurs de la croissance, leur contribution à l’accroissement des inégalités met en danger la cohésion sociale.

Par Publié hier à 16h30, mis à jour à 09h38

A Antibes (Alpes-Maritimes), sur le port Vauban, surnommé le « quai des milliardaires ».
A Antibes (Alpes-Maritimes), sur le port Vauban, surnommé le « quai des milliardaires ». GOUHOURY / ALPACA / ANDIA.FR

Même le Forum économique de Davos (Suisse), temple des puissants de ce monde, n’est plus hermétique au grand débat du moment sur l’utilité des grandes fortunes et le bien-fondé d’une taxation massive des ultrariches.

Au cours d’une conférence organisée lors de la dernière édition, en janvier, le patron du géant informatique Dell fustigeait l’idée d’un impôt à 70 % sur les revenus de plus de 10 millions de dollars (9 millions d’euros), proposée par une parlementaire américaine, la démocrate Alexandria Ocasio-Cortez. Un tel niveau de prélèvement ne pourrait « pas aider la croissance américaine ». « Citez-moi un seul pays où cela a jamais marché ? », a-t-il lancé, narquois…

« Aux Etats-Unis », a rétorqué son voisin de gauche, l’économiste américain Erik Brynjolfsson, jetant ainsi un froid dans l’assistance. Ce professeur à la MIT Sloan School of Management (Cambridge, Massachusetts) a alors rappelé que « des années 1930 aux années 1960, le taux moyen des taxes approchait les 70 % (…) et c’était une bonne période pour la croissance économique ».

Les échanges sur la concentration de la richesse, atout ou obstacle pour l’économie, agitent ces derniers mois la société française, depuis les « premiers de cordée » vantés par Emmanuel Macron, la controverse française sur la théorie du ruissellement (selon laquelle les revenus des plus riches, réinvestis dans l’économie, contribuent à la croissance et à l’emploi), jusqu’au large écho autour du nouveau livre de l’économiste Thomas Piketty, Capital et idéologie (Seuil, 1 232 pages, 25 euros), manifeste pour un nouvel horizon égalitaire. Comme un écho à la colère des « gilets jaunes », qui se retrouvaient tous autour de la nécessité de rétablir en totalité l’impôt sur la fortune en France.

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Qu’est-ce qu’être riche ?

Un écueil fondamental mine toutefois le débat : personne en France ne s’accorde sur la définition de la richesse. « Cette question-là n’intéresse personne, souligne Louis Maurin, le directeur de l’Observatoire des inégalités. Il existe des tonnes de littérature sur le seuil de pauvreté, mais l’Insee [Institut national de la statistique] ne calcule pas de seuil de richesse. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas de demande sociale forte. Les riches n’ont pas intérêt à dire qu’ils le sont : pour ne pas avoir à faire preuve de solidarité, mieux vaut se dire de la classe moyenne supérieure. »

Qu’est-ce qu’être riche ? Pour Louis Maurin, on franchit le seuil à partir de deux fois le revenu médian, soit 3 500 euros par mois, un niveau proche du seuil des 4 000 euros avancé par François Hollande en 2007.

Mais bien loin de la définition des institutions financières, qui, à l’image de BNP Paribas, ouvre les portes de son service de « banque privée » à partir de 250 000 euros d’avoir financiers. La maille est plus serrée encore pour le cabinet de conseil Capgemini, auteur chaque année d’un rapport sur la richesse mondiale (« World Wealth Report »). Il définit la richesse à compter de 1 million de dollars (900 000 euros) d’actifs à investir, hors résidence principale et œuvres d’art. Une fortune qui se construit « surtout par le travail », note Ferréol de Naurois, chez Capgemini.

« S’il n’existe pas de seuil de richesse, c’est en raison de l’énorme hétérogénéité du monde des grandes fortunes », estime la sociologue Monique Pinçon-Charlot

L’Insee reconnaît qu’il « ne définit pas les riches ». « Il existe un seuil de pauvreté car la France a un objectif de lutte contre la pauvreté. Il n’existe pas d’objectif politique concernant la richesse », précise l’institution. Il a fallu attendre le début de cette décennie pour que l’Insee réalise sa première étude sur « les très hauts revenus », réactualisée en 2018.

Qu’y apprend-on ? Que les 1 % de Français les plus aisés (le top 1 %) a perçu en 2015 plus de 106 000 euros de revenu (par unité de consommation), avant impôt et prestation sociale. Les 1 % des ménages les mieux dotés en patrimoine brut possèdent, quant à eux, plus de 1,9 million d’euros, montant qui inclut la résidence principale, les éventuelles résidences secondaires, les revenus fonciers ou encore les actifs financiers et professionnels pour les indépendants.

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Le capitalisme familial contribue pour une bonne part à ces très hauts patrimoines. A l’image de la clientèle fortunée de la petite banque privée Meeschaert : des patrons de PME, baby-boomers, qui ont fait fructifier leur petite entreprise pendant les « trente glorieuses » et ont « matérialisé un patrimoine » de plusieurs millions d’euros au moment de passer la main.

« S’il n’existe pas de seuil de richesse, c’est en raison de l’énorme hétérogénéité du monde des grandes fortunes », estime, de son côté, la sociologue Monique Pinçon-Charlot, en soulignant, dans le classement Challenges des 500 premières fortunes de France, l’écart entre le premier du classement, Bernard Arnault (90 milliards d’euros) et le dernier, le célèbre pâtissier Pierre Hermé (155 millions d’euros), près de 600 fois moins riche.

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Un niveau d’épargne élevé

Contre toute attente, la richesse extrême n’a parfois rien d’ostentatoire. C’est depuis un immeuble sans cachet de l’artère principale de Neuilly-sur-Seine que Robert Peugeot dirige l’une des plus prospères « family offices » de France, ces sociétés consacrées au développement du patrimoine d’une grande famille.

Ce descendant de la huitième génération des Peugeot est chargé de placer l’argent de plus de soixante héritiers de l’entreprise familiale qui fit fortune dans l’automobile. Depuis la salle du conseil, austère avec ses longs rideaux gris et ses vitrines arborant des perceuses et des moulins à poivre fabriqués par la maison, sont arbitrés les investissements des héritiers Peugeot, un portefeuille de quelque 5 milliards d’euros d’actifs à dominante industrielle, à l’image des participations prises en direct dans l’équipementier Safran ou le spécialiste de l’électroménager SEB, sans oublier les 12,2 % dans le capital de Peugeot SA.

« Ce que nous faisons est à l’opposé d’une histoire de rente, affirme Robert Peugeot. Nous voulons que nos investissements permettent le développement économique des entreprises sur le long terme. Nous avons le sentiment d’être utiles. »

Il y aurait en quelque sorte les bons et les mauvais riches, ceux dont le patrimoine hérité n’est pas mérité, et reste improductif

C’est le premier argument des économistes étiquetés libéraux en faveur de la concentration des richesses : les riches ont un niveau d’épargne élevé, qu’ils sont à même de mobiliser et de placer pour financer l’économie.

« La théorie du ruissellement est très fragile, car si les dépenses des riches créent des débouchés pour l’économie, c’est tout autant le cas de l’impôt, qui lui aussi sera dépensé. Mais ce qui milite en faveur des riches, c’est leur capacité d’épargne, et donc d’investissement », affirme Jean-Marc Daniel, économiste et professeur émérite à l’école de commerce l’ESCP Europe. Or, selon François Bourguignon, qui fut économiste en chef de la Banque mondiale, c’est l’épargne qui alimente la croissance et le progrès. Et dans une économie de marché, ni le crédit ni l’Etat ne peuvent remplacer cette mise de fonds initiale.

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« Hollande a dit qu’il n’aimait pas les riches, Mitterrand a été plus subtil en fustigeant ceux qui s’enrichissent en dormant », poursuit Jean-Marc Daniel. Il y aurait en quelque sorte les bons et les mauvais riches, ceux dont le patrimoine hérité n’est pas mérité, et reste improductif. Un profil incarné par le jeune duc de Westminster, Hugh Grosvenor, dont la fortune estimée à plus de 12 milliards de dollars repose sur les milliers d’hectares de propriétés foncières qu’il détient au cœur de Londres ou à Hongkong.

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Une situation confortable que l’on retrouve dans nombre d’industries – luxe, pharmacie, banque, télécoms. Grâce à leur puissant lobbying, certaines parviennent à acquérir ce statut de rentier, avec « des positions dominantes qui leur permettent de fixer les prix comme ils l’entendent, et constituent ainsi des rentes », pointe également Patrick Artus, économiste français, directeur de la recherche et des études de Natixis.

De grandes fortunes, en revanche, « parce qu’elles ont eu une idée géniale », ou parce qu’elles soutiennent l’innovation, seraient du bon côté de la barrière. Sans elles, « il y aurait moins de recherche, moins de start-up, moins d’innovation, souligne Patrick Artus. Une croissance plus égalitaire, mais plus faible ».

Influence sur le système politique

« Etre rentier, mettre des barrières à l’entrée, empêcher les concurrents de rentrer sur un marché, c’est la manière Carlos Slim [magnat mexicain des télécoms] d’être riche, résume Philippe Aghion, économiste, professeur au Collège de France. Et puis il y a la manière Steve Jobs, par l’innovation. Si vous taxez de manière excessive, il n’y a pas d’innovation. »

Jusqu’où la richesse peut-elle s’accumuler et se concentrer, sous l’effet d’une rémunération généreuse du capital, sans perturber la démocratie ? Pour le chercheur en sciences sociales Lucas Chancel, auteur, notamment avec Thomas Piketty, de la plus importante étude récente sur les inégalités dans le monde, le « Rapport sur les inégalités mondiales 2018 », « les écarts de revenus ou de patrimoine peuvent avoir du sens dans une économie de marché, mais ne devrait-on pas organiser un débat démocratique pour déterminer à partir de quel niveau ils deviennent si importants qu’ils pèsent sur le fonctionnement du système politique, par exemple sur le financement des journaux ? »

La suppression par la Cour suprême des Etats-Unis de tout plafond au financement des partis politique (en 2011 et 2014), a eu un effet massif sur la constitution de rentes et de monopoles, estime Philippe Aghion.

L’économiste, qui avait conseillé Emmanuel Macron lors de la présidentielle, et s’est rangé au côté du député (La République en marche) de l’Essonne Cédric Villani en vue de la campagne des municipales à Paris, plaide pour une régulation plus fine du capitalisme. « Il faut s’assurer que ceux qui gagnent grâce à l’innovation n’utilisent pas cet argent pour empêcher d’autres d’innover, et ne bloquent pas l’ascenseur social », avance-t-il.

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Même si le rêve américain a fini par se dissiper, le « top » des 500 premières fortunes s’est beaucoup plus renouvelé en vingt ans aux Etats-Unis qu’en France, entretenant l’idée que la mobilité sociale reste possible. « Chez nous, c’est très bourdieusien : les enfants de riches vont dans les grandes écoles, se fréquentent entre eux, les ouvriers n’y ont pratiquement pas accès, poursuit l’économiste. Nous maintenons cet énorme cloisonnement, et nous compensons par la fiscalité. Hollande c’est beaucoup d’impôts, mais tous ses collaborateurs venaient de la promotion Voltaire. »

Impôts pour éviter la concentration des richesses

Thomas Piketty estime, lui, que la progressivité de la fiscalité, qui consiste à relever le taux d’imposition à mesure que le revenu ou le patrimoine augmente, reste pourtant le meilleur moyen d’éviter que les richesses se concentrent au sein des mêmes ménages au fil du temps. Les vertus de l’impôt sont d’ailleurs devenues un sujet-clé des primaires pour la présidentielle de 2020 aux Etats-Unis, où plusieurs démocrates, la favorite Elizabeth Warren en tête, préconisent une plus forte taxation des ultrariches.

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Face à l’affaiblissement des services publics outre-Atlantique, quelques milliardaires américains ont même donné de la voix pour payer plus d’impôts.

A rebours d’une tendance extrême, sorte de ligne rouge qui voit « les plus fortunés, aux Etats-Unis, ne plus utiliser les infrastructures publiques, et du coup ne même plus vouloir les financer, note Thomas Philippon, professeur de finance à la New York University. Les très riches ne prennent plus l’avion de ligne, ne mettent pas leurs enfants dans les écoles publiques, s’en moquent si les routes et les ponts sont en mauvais état parce qu’ils partent en week-end en hélicoptère ». Une manière, illusoire, d’échapper à l’orage social qui gronde quand les nantis perdent le sens commun.

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Evolution des inégalités et l’éléphant de B.Milanovic

Une présentation de la courbe désormais célèbre de Branko Milanovic par Olivier Galland sur Telos : https://www.telos-eu.com/fr/economie/que-nous-dit-la-courbe-de-lelephant-de-branko-mila.html

Que nous dit la «courbe de l’éléphant» de Branko Milanovic?

29 octobre 2018

Dans un livre publié en 2016[1] qui a fait grand bruit parmi les économistes s’intéressant aux inégalités, Branko Milanovic analyse la redistribution du revenu mondial opérée sur une vingtaine d’années, entre la chute du mur de Berlin et la crise de 2008. Une courbe issue de ce travail est déjà passée à la postérité, la courbe dite de l’éléphant, parce que sa forme, décrivant la croissance du revenu moyen de chaque fractile des revenus mondiaux (des 5% les plus pauvres aux 1% les plus riches), évoque celle d’un éléphant relevant sa trompe (voir la figure 1).

La démarche de Milanovic est originale parce qu’il s’intéresse à l’inégalité à l’échelle mondiale en comparant l’ensemble des revenus de la planète, donc par exemple, ceux des pauvres américains aux riches chinois. Ce travail est techniquement complexe car il suppose de compiler des enquêtes nationales sur les revenus des ménages[2]. Branko Milanovic et son collègue Christoph Lakner plaident d’ailleurs pour qu’un modèle international unique d’enquête sur les revenus des ménages, confiée aux instituts statistiques nationaux, soit implémenté par la Banque mondiale ou les Nations Unies. Cette comparaison des revenus à l’échelle mondiale est nécessaire car les revenus des habitants de chaque pays sont de plus en plus affectés par les transformations économiques résultant de la mondialisation. C’est bien d’ailleurs ce que montre la fameuse courbe de l’éléphant, une redistribution des revenus à l’échelle mondiale. Cela permet de répondre, en partie, à la question : quels sont les gagnants et les perdants de la mondialisation ?

L’inégalité globale reste élevée et est due essentiellement aux écarts entre pays

Avant de commenter la figure elle-même, un mot sur les résultats concernant l’inégalité mondiale. Celle-ci reste extrêmement élevée, par rapport à l’inégalité mesurée à l’intérieur de chaque pays. En 2008, d’après les calculs des auteurs, l’indice de Gini du revenu mondial (qui va de 0 égalité parfaite à 1 inégalité parfaite) était légèrement supérieur à 0,7. Par comparaison, l’indice de Gini en France en 2008 était de 0,289  et de 0,41 aux États-Unis, pays très inégalitaire. Néanmoins nous sommes entrés dans une ère de déclin de l’inégalité mondiale : en 2013, d’après les calculs d’un autre économiste (Max Roser[3]) le coefficient de Gini du revenu mondial s’est établi à 0,649, en baisse de 10% depuis 1988.

L’inégalité entre pays, bien qu’elle ait diminué (du fait de la mondialisation et de l’essor économique des pays du sud-est asiatique), reste le facteur contribuant principalement à l’inégalité globale. Les auteurs calculent ainsi qu’égaliser tous les revenus au sein de chaque pays ne réduirait l’inégalité mondiale que de 23%, alors que l’opération inverse – égaliser les revenus entre pays sans toucher à l’inégalité intra-pays  – la réduirait de 77%. C’est ce qui fait dire à Branco Milanovic que la situation des individus dépend d’abord et avant tout de l’endroit où ils sont nés. Et c’est ce qui le conduit à plaider pour mesurer l’inégalité à l’échelle mondiale.

Les gagnants et les perdants de la mondialisation

La courbe de l’éléphant de la figure 1 montre donc la croissance du revenu moyen (en ordonnée) des différents fractiles de la distribution mondiale des revenus entre 1988 et 2008 (en abscisse) dans 120 pays. Un triple enseignement s’en dégage. Tout d’abord les 5% les plus pauvres n’ont pas réduit leur handicap relatif puisque, même si leur revenu s’est accru, il l’a fait moins vite que le revenu global moyen. Ils font partie des perdants relatifs. Un deuxième groupe de perdants est très différent : c’est celui des revenus situés entre le 80ème et le 95ème percentile –  des revenus donc plutôt élevés à l’échelle mondiale (mais pas forcément à l’échelle des pays riches) – qui ont également progressé moins vite que le revenu global ; ils se sont relativement appauvris.

Il y a enfin les gagnants qui se divisent en deux groupes très différents : les personnes qui se situent autour de la médiane et qui voient leurs revenus réels presque doubler et enfin les 1% les plus riches de la planète dont les revenus, déjà très élevés, ont continué de croître fortement (+65%) durant la période étudiée. Il faut bien sûr garder à l’esprit qu’on parle ici d’écarts relatifs, ce qui fait que les gains au sommet de la distribution des revenus (le 1%) sont incomparablement supérieurs à ceux des revenus autour de la médiane. Les gains absolus par tête des 1% entre les deux dates (en parité de pouvoir d’achat) ont été de 25 000 $, tandis que ceux du revenu médian ont été de 400 $ ! Les 5% des plus riches de la planète ont ainsi accaparé 44% de la croissance du revenu mondial entre les deux dates.

Quelle est la composition de ces différents groupes de gagnants et de perdants de la redistribution mondiale des revenus ? Les personnes situées autour de la médiane sont, à 90% issues des pays émergents d’Asie, surtout la Chine, mais aussi l’Indonésie ou la Thaïlande et à un moindre degré l’Inde, une nouvelle classe moyenne mondiale qui émerge. Les perdants quant à eux, et c’est un résultat sans doute moins attendu, sont principalement issus des économies développées et des anciens pays communistes. Mais, selon les auteurs, même en ne prenant pas en compte ces ex-pays communistes, l’écrasante majorité des membres de ce groupe de « perdants » est issue de « l’ancien monde » des pays riches. Cette classe moyenne des pays développés voit son revenu stagner ou ne plus progresser que faiblement.

La courbe de l’éléphant est évidemment fascinante mais elle a aussi ses limites. Elle a été critiquée sur le plan technique, mais les auteurs répondent de façon assez convaincante à ces critiques[4]. Plus important peut-être, est le fait que, par construction, le monde développé dans son ensemble est concentré dans les derniers déciles de la distribution mondiale des revenus (par exemple, les 5% les plus pauvres des Américains se situent au 68ème percentile), ce qui contribue à rendre presque invisibles les inégalités internes qui s’y jouent (en dehors du 1% du haut de la distribution). Il est difficile à la fois d’élargir la focale et de la resserrer. Ce que Lakner et Milanovic appellent donc les « classes moyennes » des pays riches reste un concept assez flou dont on a un peu de mal à cerner les contours.

Quelles implications politiques ?

Si le travail de Lakner et Milanovic est pris au sérieux, et il a toutes les raisons de l’être, les implications politiques sont nombreuses. On est évidemment tenté de mettre en parallèle les deux évolutions principales qu’il met en lumière  – l’émergence de la classe moyenne asiatique et le déclin relatif de la classe moyenne des pays riches – même si nos deux auteurs refusent prudemment d’affirmer un lien de causalité que leurs données ne permettent effectivement pas d’établir. La concomitance des deux évolutions n’en est pas moins frappante. Est-elle le signe avant-coureur du basculement de la domination économique de « l’ancien monde » des pays riches vers le « nouveau monde » des pays émergents, essentiellement asiatiques ?

Ensuite, le déclin de la classe moyenne occidentale, s’il se confirme, parallèlement à la montée d’une élite mondiale largement détachée de son appartenance nationale, peut constituer une menace pour la stabilité de la démocratie. Lakner et Milanovic évoquent le risque d’une dérive de la démocratie vers des formes de ploutocratie, d’un gouvernement par les riches. C’est sans doute excessif. Mais il est indéniable qu’une partie des classes moyennes des pays développés se sent aujourd’hui lésée par la mondialisation en cours. En examinant la courbe de l’éléphant on ne peut pas leur donner tout à fait tort.

Un des points sans doute les plus importants qui ressort du travail de ces deux économistes est la mise en lumière du rôle crucial que joue le pays de naissance dans le destin des individus. Le débat sur l’inégalité se focalise le plus souvent sur les écarts entre groupes sociaux internes à chaque pays, alors que l’enjeu est d’abord et de plus en plus, mondial. Le paradoxe est que l’inégalité interne se renforce alors que l’inégalité inter-pays diminue. Mais cette diminution se fait, peut-être, au détriment des classes moyennes de l’ancien monde. Cela peut évidemment alimenter le nationalisme économique et le nationalisme tout court, dont les signes de développement sont patents. Notons pour finir une autre implication de ce déterminisme du pays d’origine : les migrants économiques des pays les plus pauvres ont probablement cette intuition que pour échapper à leur destin misérable ils doivent fuir leur pays de naissance.

 

[1] Branko Milanovic, Global Inequality: A New Approach for the Age of Globalization, Belknap Harvard, 2016 ; voir aussi Christoph Lakner et Branko Milanovic, « Global Income Distribution : From the Fall of the Berlin Wall to the Great Recession », The World Bank Economic Review, vol. 30, n°2, 2015, p.203-232, accessible en ligne sur la page de Christoph Lakner et également l’article en ligne sur le site de notre partenaire VoxEU.

[2] Les deux auteurs qui travaillent à la Banque mondiale ont créé en son sein la World Panel Distribution Database sur laquelle s’appuie leur étude. Elle compile des données d’enquêtes auprès des ménages (565 au total) sur la consommation (dans les pays pauvres, PovcalNet database) et sur les revenus dans les pays riches (World Income Distribution data). Les données son complétées par le Luxembourg Income Study (LIS), le British Household Panel Survey (BHPS) et le European Union Survey of Income and Living Conditions (SILC). La variable clef de l’analyse est le revenu moyen par tête (en parité de pouvoir d’achat 2005) par décile et par pays. L’étude n’utilise pas d’échelle d’équivalence tenant compte de la composition des ménages.

[3] Voir : https://ourworldindata.org/global-economic-inequality#global-income-inequality-increased-for-2-centuries-and-is-now-falling

 

[4] Voir par exemple, les critiques de la Resolution Foundation dont le Financial Times a rendu compte.

Et la réponse de Christoph Lakner .

 

 

 

 

A propos de la suppression de la taxe d'habitation (A.Trannoy dans le Monde)

Supprimer la taxe d’habitation est irréfléchi

L’économiste Alain Trannoy dénonce une réforme fiscale qui, lancée sur une base redistributive et modernisatrice, s’est muée en cadeau aux propriétaires et en danger pour les collectivités locales

Les inflexions de politique économique par rapport au programme électoral sont toujours symptomatiques. L’exemption de la taxe d’habitation pour 80 % des foyers fiscaux aux revenus moyens et modestes figurait dans le programme d’Emmanuel Macron.. Au fil des mois, s’est substituée à cette promesse la suppression totale compensée par une hausse de la fiscalité qui restait à définir, puis une suppression totale non compensée qui semble désormais actée, comme en témoigne le rapport de la commission pilotée par le sénateur Alain Richard et le préfet honoraire Dominique Bur sur  » La refonte de la fiscalité locale « , remis le 9 mai au premier ministre. Aucun élément doctrinal n’a été apporté à l’appui de cette mesure, qui va quand même coûter au budget de l’Etat la bagatelle de 10 milliards d’euros !

Autant la première mesure pouvait avoir un sens, en particulier redistributif, tant la répartition de la taxe d’habitation était devenue injuste au fil des ans, du fait de la non-actualisation des bases et de l’alourdissement des taux, autant son extension non compensée semble une mesure irréfléchie.

Cette extension représente un surprenant cadeau aux propriétaires, et ceci à double titre. Primo, parce que plus des trois quarts de la dernière tranche des contribuables exemptés sont propriétaires. Secundo, parce que dans les zones tendues les bailleurs vont pouvoir augmenter les loyers lors de la relocation. Le mécanisme est en effet le même que celui qui explique pourquoi une partie des allocations logement est captée par les propriétaires sous forme de hausses de loyer – comme l’a d’ailleurs invoqué Emmanuel Macron lors de la réforme des APL.

Dans les centres-villes des grandes agglomérations, Paris en tête, l’offre de logements à louer peut être considérée comme fixe et bouge très peu d’une année sur l’autre. Dans ces conditions, les logements vont au plus offrant à la location comme à l’achat, comme dans un marché d’enchères de tableaux anciens. Les locataires, grâce à l’économie des quelque 1 000 à 2 000 euros de taxe d’habitation, pourront accepter une hausse correspondante de loyer pour remporter l’enchère locative. Ce cadeau peut représenter à terme facilement 4 à 5 milliards d’euros. Ce double cadeau aux propriétaires est inattendu de la part d’un président qui se dit ennemi de la rente…

Réclamations des électeurs
Ensuite, cette suppression est dangereuse pour la démocratie locale. Dans bon nombre de communes, les locataires sont majoritaires. N’acquittant plus rien du coût des dépenses publiques locales, ils auraient tort de se priver d’en demander l’augmentation, et cet effet pourrait se faire sentir dès les futures élections municipales, poussant les voiles des populistes. Emmanuel Macron cherche à freiner les dépenses locales alors que,  » en même temps « , par inadvertance sans doute, il remplit le réservoir d’essence du moteur des dépenses publiques locales, les réclamations des électeurs.

De plus, une partie de ces 10 milliards d’euros vont creuser le déficit commercial, en augmentant, entre autres, les importations allemandes et chinoises. Ces 10 milliards s’interprètent comme une relance de la -consommation. A priori, on n’aurait pourtant pas rangé Emmanuel Macron parmi les partisans d’une relance keynésienne, puisqu’il se réclame de la politique de l’offre.

Sujet de perplexité pour les économistes, le problème de compétitivité français, que traduit son déficit extérieur, semble difficile à résorber. La rechute du taux de croissance au premier trimestre (+ 0,3 %, contre + 0,7 % au quatrième trimestre 2017), est entièrement due au faux plat de l’industrie, qui n’est toujours pas sortie de sa léthargie. On se gausse aisément de l’Italie dans notre pays, mais force est de constater qu’en 2017, une année pourtant faste, le rythme de croissance des exportations françaises industrielles n’a même pas atteint la moitié du rythme des exportations italiennes (3,3 % contre 7 %) !

Enfin, c’est une mesure imprudente en raison du retournement probable de la conjoncture économique. Les mauvaises nouvelles s’accumulent, signe que l’alignement des planètes qui, depuis deux ans, avait permis à la zone euro de sortir la tête de l’eau, se termine, et que nous rentrons dans une zone de plus fortes turbulences. A la hausse du prix du pétrole, suscitée par un regain de tensions internationales, en particulier au Proche-Orient, s’ajoute la montée des incertitudes, la menace de guerre économique commerciale entre l’Europe et les Etats-Unis, les décisions d’un partenaire italien qui peuvent remettre la zone euro sur la sellette, l’incertitude sur le dénouement du Brexit, la réticence de l’Allemagne à réviser sa politique -budgétaire.

Les taux d’intérêt américains remontent, tout comme ceux des pays émergents. La hausse des cours du pétrole ponctionne la consommation intérieure et accroît l’incertitude des investisseurs. Ces 10 milliards d’euros en moins chaque année risquent de manquer si la France doit brutalement se désendetter, ou bien réaliser des investissements dans des secteurs-clés comme la transition énergétique, où l’on continue de se bercer de bonnes paroles, ou l’enseignement supérieur et la recherche, qui souffrent d’anémie budgétaire et de manque de vision pour affronter une compétition internationale particulièrement dynamique.

Face à de tels inconvénients, quels avantages reste-t-il à retirer d’une suppression de la taxe d’habitation ? Sans doute le bénéfice politique d’arroser tout le monde à travers une baisse d’impôt, et en particulier des électeurs potentiels. Il ne nous appartient pas de porter un jugement sur cet objectif en tant qu’économiste, mais nous ne pouvons nous empêcher de penser que celui-ci aurait pu être atteint par d’autres moyens aux effets moins pervers, par exemple une baisse de l’impôt sur le revenu. Les deux premiers in-convénients pointés plus haut – un cadeau aux propriétaires, un mauvais coup à la démocratie locale – auraient largement été évités. De plus, cette baisse aurait pu être modulée en fonction de l’évolution de la conjoncture. Là, l’exécutif s’est rendu prisonnier d’une promesse difficilement réversible.

Une belle occasion est manquée de refonder nos impôts fonciers. Il aurait été facile d’imaginer une nouvelle taxe foncière progressive en remplacement, à rendements constants, de la vieille taxe foncière, de l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) et de la suppression de la taxe d’habitation. Tout ce qu’on nous promet à la place est une révision des valeurs locatives cadastrales menée à une vitesse d’escargot sur quarante ans, se terminant autour de 2060 (les bases actuelles datent de 1970)… soit presque un siècle de distance. Entre-temps, un lointain successeur d’Emmanuel Macron supprimera la taxe foncière, comme a été rayée d’un trait de plume la taxe d’habitation pour la même raison, faute d’une réforme entreprise quand il en était encore temps.

Un avatar du giscardisme
Ne pas penser correctement la rente, et en particulier la rente foncière, est une erreur très communément partagée à droite. Protéger la rente est contraire à la croissance économique et à l’égalité des chances et, pour une fois, tous les économistes en sont d’accord. Inversement, ne pas penser correctement le profit est une erreur typique à gauche – l’augmentation des profits n’est pas forcément synonyme de baisse des salaires.

Pour le moment, Emmanuel Macron a résisté aux forces conservatrices sur sa gauche. Pour justifier son fameux  » en même temps « , il doit montrer la même pugnacité face aux forces économiques conservatrices à droite de l’échiquier. Un grand impôt foncier renouvelé, accompagnant la lutte contre la spéculation immobilière, est dans l’intérêt bien compris du pays. Sans cela, on sera en droit de juger que, comme son prédécesseur, le président a déporté vers la droite la politique que laissait présager ses promesses électorales. Et ses décisions, comme son exercice du pouvoir, loin de s’apparenter à la seconde gauche et au rocardisme, évoqueront un avatar du giscardisme, aussi bien sur le fond que sur la forme.

Alain Trannoy