Vers une refonte des aides sociales ? (Le Monde)

https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/05/29/minima-sociaux-l-executif-lance-une-concertation-sur-le-revenu-universel-d-activite_5469140_823448.html#xtor=AL-32280270

Pour une analyse pertinente de l’effet d’une telle mesure, il faudrait au préalable se replonger dans le livre de Nicolas Duvoux « Le nouvel âge de la solidarité » paru à la République des idées (Seuil) en 2012. Malheureusement, le journaliste ne le fait pas, et on n’apprend pas grande chose à la lecture de cet article.

On appréciera le tour de passe passe sémantique = en remplaçant toutes les minima sociaux, cette aide sociale unique devient universelle, mais elle n’a rien avoir avec le projet de revenu universel versé sans condition de ressources à tous les citoyens.

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Qu’attendre de la baisse de la TVA sur les PPN ? (Xerfi)

https://www.xerficanal.com/economie/emission/Alexandre-Mirlicourtois-La-mascarade-de-la-TVA-a-0-sur-les-produits-de-premiere-necessite_3747157.html

Les inégalités en France (Le Monde)

Les paradoxes du système social français

Marie Charrel

En France, la politique de redistribution est efficace pour limiter la pauvreté. Mais le poids des déterminismes sociaux demeure écrasant
Le système social et fiscal français protège-t-il suffisamment contre les inégalités ? Ces derniers mois, la crise des « gilets jaunes » a mis cette question sur le devant de la scène avec une acuité particulière. « Il règne néanmoins un certain flou sur les données à étudier lorsque l’on parle d’inégalités, et cela complique le diagnostic », prévient Lucas Chancel, économiste à l’Ecole d’économie de Paris et codirecteur du Laboratoire sur les inégalités mondiales (World Inequality Lab, WIL). Faut-il se concentrer sur les écarts des revenus ? Passer plutôt au crible les patrimoines ? Comment mesurer ce que l’on appelle, au juste, l’égalité des chances ?
Pour apporter leur pierre au débat, les chercheurs du WIL ont analysé les données du fisc et des comptes nationaux, afin de déterminer comment le revenu national se répartit entre les Français, et comment la redistribution s’effectue. Résultat : « La part des revenus captée par les 10 % les plus riches est relativement élevée dans notre pays, mais le taux de pauvreté y est aussi l’un des plus bas d’Europe », résume M. Chancel.
Dans le détail, la proportion du revenu national capté – avant impôt – par les 10 % de Français les plus riches s’élève à 32 %, contre moins de 30 % dans les pays scandinaves et en Italie, 30 % en Espagne et 35 % en Allemagne. En revanche, le taux de pauvreté – après impôt – est de 14,7 % en France, contre 16,1 % en Allemagne, 16,5 % au Danemark ou 20 % en Italie. « L’efficacité des transferts sociaux et des mécanismes de redistribution a permis de maintenir la pauvreté française à un niveau parmi les plus bas d’Europe, détaille la nouvelle étude publiée, le 2 avril, par le WIL.
Après impôts, prélèvements et transferts sociaux, la part du revenu capté par les plus pauvres remonte en effet de 21,7 % à 27 %. « Cependant, l’importance des taxes indirectes, comme la TVA, et le faible poids de l’impôt sur le revenu conduisent à une régressivité de l’impôt au sommet de la distribution », souligne l’étude. Comprendre : les 1 % les plus riches sont proportionnellement moins imposés.
En outre, les inégalités avant impôts se sont accrues depuis trente ans dans l’Hexagone. Les précédents travaux du WIL menés avec l’Institut des politiques publiques ont ainsi montré que la part des 10 % les plus riches dans les revenus du capital et du travail est passée de 30 % à plus de 32 % entre 1990 et 2018, tandis que celle des 50 % les plus pauvres est passée de 23,5 % à 21,7 %.
« L’ascenseur social est en panne »
Le système tricolore échoue en revanche à corriger d’autres types d’inégalités, vécues comme particulièrement injustes par les Français. A l’exemple de celles concernant l’accès à la propriété, dont les jeunes ménages modestes sont de plus en plus exclus. Selon la Banque de France, 34 % des 25-44 ans aux revenus les plus faibles étaient propriétaires en 1973, contre 16 % aujourd’hui, alors que, dans le même temps, le taux de propriétaires parmi les jeunes ménages aisés est passé de 43 % à 66 %. En cause : le nombre de foyers monoparentaux a explosé parmi les premiers, tandis que les seconds profitent plus largement des aides parentales et des héritages. Sans oublier, bien sûr, la hausse des prix immobiliers.
Plus inquiétant, le modèle français peine à enrayer le poids des déterminismes sociaux. Selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), il faut plus de six générations à une personne en bas de l’échelle de la distribution des revenus pour en rejoindre la moyenne. « L’ascenseur social est en panne, et depuis longtemps », explique Laurence Boone, économiste en chef de l’OCDE. Une inégalité des chances en grande partie liée au système éducatif, qui échoue à enrayer la reproduction sociale : les enfants issus de famille modeste affichent des résultats scolaires moins bons et ont moins accès aux diplômes garantissant un emploi de qualité.

Etat-providence aux Etats-Unis (Le Monde)

Le Monde le 27 mars 2019

Aux Etats-Unis, les naufragés de la santé

A Harrisonburg, en Virginie, le 2 mars, 350 médecins et infirmiers ont soigné les patients gratuitement. LEE HOAGLAND POUR « LE MONDE »
Stéphanie Le Bars
Début mars, à Harrisonburg, en Virginie, 601 patients ont été soignés par une association de médecins bénévoles. John, Sandra et les autres, qui bénéficient d’une assurance de base, n’ont pas de quoi souscrire une complémentaire pour leur vue et leurs dents
HARRISONBURG (VIRGINIE) – envoyée spéciale
Aquatre heures et demie du matin, l’air est encore vif et la nuit bien noire dans la vallée de Shenandoah (Virginie). Une étrange animation trouble pourtant la torpeur de la ville d’Harrisonburg (50 000 habitants), coincée entre sa ruralité et l’autoroute qui file vers le Tennessee. Sur le parking du parc des expositions local, les moteurs de plusieurs dizaines de voitures tournent au ralenti, réchauffant des passagers endormis sur les sièges installés en position allongée. De loin en loin, la lumière tremblotante d’un téléphone portable signale un réveil matinal ou un remède contre l’ennui.
Non sans mal, John Harlow, barbe fournie et canne en bois, déploie ses deux mètres massifs et s’extirpe de son pick-up blanc. Arrivé ici à 1 heure du matin avec un ami, il a somnolé jusqu’à 3 heures. Puis, comme les centaines de personnes présentes au rendez-vous fixé par l’association de dentistes et médecins bénévoles du RAM (Remote Area Medical, Médecine en zone rurale) les 2 et 3 mars, il s’est mis sur les rangs pour récupérer un ticket de passage. Depuis, il attend, les yeux rougis par la fatigue mais le sourire aux lèvres. Les portes de la salle polyvalente n’ouvrent qu’à 6 heures.
Derrière ces portes, des dizaines de fauteuils de dentiste sont alignés sous la lumière blanche des lustres métalliques. Le numéro de John, le 90, lui assure une prise en charge vers 8 heures. Son viatique pour un examen gratuit et des soins dentaires, un luxe que ce chômeur de 49 ans n’a pas pu s’offrir depuis des années. Ses dents cassées et ses caries mériteraient pourtant des soins réguliers. Mais, après un accident de voiture et des blessures qui ne lui permettent plus de travailler, il n’a plus qu’une assurance-santé minimum (Medicare) fournie par l’Etat fédéral aux Américains de plus de 65 ans ou handicapés. « Et cette assurance ne couvre ni les dents ni les yeux », explique-t-il, fataliste.
L’initiative du RAM, qui, plusieurs fois par mois, installe ses cabinets dentaires ambulants et ses cabines d’examen médical dans des gymnases ou des halls d’exposition à travers le pays, s’adresse à des gens tels que John. Aux Etats-Unis, les assurances-santé de base, publiques ou privées, ne prennent pas en charge les soins dentaires et la vue. Des complémentaires sont donc nécessaires. Sauf que cette dépense est hors de portée pour les personnes bénéficiant des assurances financées par l’Etat (Medicare, 17 % de la population, ou Medicaid pour les plus pauvres, 19 % de la population). Certains naufragés du système de santé, comme Sandra Wengerd, une protestante mennonite de 71 ans, robe longue austère et coiffe blanche posée sur les cheveux, courent donc les cliniques gratuites du RAM.
Personnes âgées, chômeurs, salariés
Mais les personnes âgées et les chômeurs ne sont pas les seuls patients de l’association. D’après Jeff Eastman, son responsable présent sur place, la situation est également critique pour certains salariés : « Un tiers des personnes que nous recevons travaillent. » Face à un système de santé défaillant et coûteux, « une initiative comme celle du RAM est malheureusement nécessaire au pays », en déduit-il.
Au gré des rencontres matinales, le fatalisme le dispute à la colère. A 42 ans, Brian Fitzgerald n’a plus d’assurance-santé. Cela ne change pas grand-chose à sa situation, car celle que payait pour lui son ancien employeur ne couvrait pas les soins dentaires. Pour ce chômeur en attente de Medicaid, le RAM constitue donc une solution inespérée. « C’est normal que les pauvres soient là, dit-il. Je ne vois pas trop comment on peut régler le problème de l’assurance-santé. » Pragmatique, il aimerait juste, comme d’autres de ses compagnons d’infortune, que le RAM améliore l’organisation de ses services, pour éviter aux patients de passer la nuit dans leur voiture…
D’autres se montrent plus vindicatifs. « Je déteste être là, à faire la queue, mais je n’ai pas les moyens de faire autrement », s’emporte Melinda Wiseman, 49 ans, venue avec son fils de 15 ans et son fiancé. Avec 1 200 dollars (1 000 euros environ) de revenus mensuels et un loyer à 700 dollars, cette mère de famille, handicapée par des problèmes de dos et « cliente » régulière des banques alimentaires, a fait une croix sur « des verres de lunettes à 500 dollars et un soin dentaire à 100 dollars ». « Pourtant, tout le monde mérite d’être soigné, surtout quand on a travaillé », juge-t-elle en jouant sur son iPad pour tuer le temps.
Cette partisane de Donald Trump – une caractéristique plutôt répandue dans ce coin de Virginie –, aimerait que le président adopte « Medicare for all », l’assurance-santé universelle. Cette proposition des démocrates, au cœur de la campagne présidentielle qui s’amorce, est honnie par les républicains. Ces derniers la jugent infinançable et trop interventionniste. « Je crois que Trump y pense, et je suis sûre qu’un président républicain pourra le faire », assène toutefois Mme Wiseman, contre toute évidence : la proposition de budget de M. Trump pour 2020 prévoit une… baisse du financement de Medicare et Medicaid.
Un fichu posé sur sa tête ronde et des piercings disséminés sur le visage, Anna Coulon se révèle moins trumpiste et plus en colère que la plupart des patients présents. « Je suis bien contente que ces médecins s’occupent de nous, mais ça ne devrait pas marcher comme cela. Seulement, l’Etat s’en fiche », affirme-t-elle, assise sur une chaise, en attendant son tour dans le brouhaha de la salle où les dentistes et leurs aides officient à la chaîne.
A 53 ans, cette ancienne infirmière cumule, elle aussi, bien des handicaps : diabétique et en longue maladie depuis des années, elle a perdu quatre incisives il y a six ans. Elle raconte en souriant son arrivée sur le parking à 21 heures, la veille, avec trois membres de sa famille, la nuit hachée et la fraîcheur de l’aube. Elle espère se faire soigner pour ne pas perdre davantage de dents. Mais, vers 10 heures du matin, l’infirmier chargé de l’accueillir lui trouve une tension incompatible avec des soins. Elle devra patienter quelques heures. Entre-temps, son mari est passé entre les mains d’un chirurgien en blouse bleue qui lui a extrait huit dents. Un pansement dans la bouche, ce quinquagénaire aux cheveux longs indique d’un signe du pouce que tout va bien. Il aura droit à l’équivalent de deux cachets de paracétamol dans la journée.. Dans ces contrées où sévit l’addiction aux opioïdes, les médecins du RAM ne prennent pas le risque de délivrer des antidouleurs puissants. Et n’hésitent pas à arracher les dents jugées incurables. Certains patients repartent donc avec un coupon pour, plus tard, se faire poser un dentier.
La couverture universelle divise
Cette misère sanitaire et sociale révolte les praticiens bénévoles. « C’est une honte que le pays ait besoin de ce type d’initiative ; la santé devrait être un droit, pas un privilège, affirme avec calme Wayne Hackey, un médecin venu de Charlottesville (Virginie). Cela me dépasse, mais les Américains ont du mal à accepter l’idée d’une couverture universelle. Il faudrait trouver un compromis : couvrir les besoins de base et faire payer davantage pour les soins plus optionnels. » Dans le pays, tous les médecins ne partagent pas cet avis, qui supposerait un début de plafonnement des tarifs.
« Globalement flotte encore l’idée qu’être pauvre est une faute morale et que les riches n’ont pas à payer des impôts pour financer la santé des plus démunis », estime Michael Strassberg, un dentiste en provenance du New Jersey. Lui vient d’extraire sept dents à un patient. « Je ne sais même pas comment on vit après ça, commente-t-il. Comment trouver un travail, manger, avoir des relations sociales… » Danielle Good, infirmière étudiante, bénévole pour la première fois au RAM, est également consciente des clivages politiques sur le sujet ; elle reste pourtant persuadée que le pays mettra un jour en place une assurance-santé universelle. « C’est trop triste de voir ces gens ici, mais c’est en parlant d’eux, en montrant à quoi ils sont réduits, que l’on va obliger les responsables politiques à changer le système.. » En dernière année d’études dentaires à Washington, Ali Rafil reconnaît lui aussi que les tarifs pratiqués sont trop élevés : « Il faudrait obliger les dentistes à offrir quelques rendez-vous gratuits par an pour obtenir le renouvellement de leur licence, par exemple. »
Selon les interlocuteurs, les prix avancés pour une extraction ou une visite chez le dentiste varient du simple au quadruple : 65 dollars ici, 290 dollars là. D’où les difficultés des ménages déjà sur la corde raide. « On ne sait jamais combien ça va coûter », regrette John Harlow, le géant au pick-up blanc. Toujours lourdement appuyé sur sa canne, il n’a pas perdu sa journée. Lui repart, un pansement au coin des lèvres, « content ».
26 000 dollars pour une nuit d’hôpital
Neuf ans après les discussions au couteau sur l’Obamacare – l’assurance-santé mise en place pour des millions d’Américains qui en étaient dépourvus –, l’irruption dans le débat politique de la « couverture universelle », portée par l’aile gauche du Parti démocrate, a relancé la question du coût de la santé dans le pays. Et pas seulement pour les dents ou les yeux. La presse regorge d’exemples de patients mis sur la paille par des factures inattendues de plusieurs de dizaines de milliers de dollars : 48 500 dollars pour deux injections antibiotiques après une morsure de chat facturées par un hôpital de Floride ; 26 000 dollars pour une nuit d’observation dans un établissement de Géorgie… Une récente étude parue dans l’American Journal of Public Health indique que près de 60 % des personnes ayant dû se déclarer en faillite personnelle l’ont fait en grande partie à la suite d’une facture médicale. Des sommes faramineuses que les hôpitaux et les praticiens peinent à justifier.
Le ministère de la santé lui-même a reconnu en janvier qu’il n’avait pas les moyens d’obliger les hôpitaux à appliquer les nouvelles règles de transparence sur leurs tarifs, censées entrer en vigueur début 2019. Dans ce contexte, sept Américains sur dix considèrent que les dépenses publiques pour la santé sont insuffisantes. Et ce taux est en augmentation constante, y compris chez les républicains. Dans un début de réponse, Donald Trump promet depuis deux ans une baisse du prix des médicaments. Mais ce dossier, scruté de près par les puissantes entreprises pharmaceutiques, n’avance pas.
Coûteux, inabordable pour beaucoup, le système de santé actuel est aussi paradoxal. Alors que les dépenses ne cessent d’augmenter (+ 4 % entre 2017 et 2018), les Etats-Unis sont le seul pays développé où l’espérance de vie a baissé ces trois dernières années. A Harrisonburg, durant deux jours, 350 médecins et infirmiers ont tenté, à leur échelle, de corriger ces abus : ils ont soigné gratuitement 601 patients, pour un total de frais médicaux équivalant à 305 000 dollars. Répondant aux besoins à travers le pays, le RAM se rendra en avril dans l’Ohio puis au Texas.