Tribune d’Eloi Laurent à propos de la justice climatique (Le Monde)

Eloi Laurent : « Le rapport du GIEC ouvre un chemin d’espoir pour l’humanité au milieu du chaos climatique »

Tribune

Éloi Laurent

économiste

Les experts proposent un scénario qui permet de repasser sous le seuil de 1,5 °C vers la fin du XXIe siècle, constate l’économiste dans une tribune pour « Le Monde ». A condition d’abandonner l’idée de croissance du produit intérieur brut (PIB) et de favoriser la justice climatique.

Publié le 18 août 2021 à 00h09 – Mis à jour le 18 août 2021 à 08h08 Temps de Lecture 4 min.

Un incendie près du village de Roqueiro, près d’Oleiros, au Portugal, le 14 septembre 2020.
Un incendie près du village de Roqueiro, près d’Oleiros, au Portugal, le 14 septembre 2020. SERGIO AZENHA / AP

Tribune. La précision stupéfiante du tableau climatique brossé par le sixième rapport d’évaluation du GIEC [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat] témoigne à la fois de la robustesse des hypothèses des climatologues cristallisées dès la fin des années 1970 et des progrès considérables réalisés ces toutes dernières années. Mais cette clarté obscure révèle tout autant le temps perdu, depuis vingt ans, pour conjurer la marche inexorable de la catastrophe climatique. Heureusement, à la netteté du constat correspond la netteté des solutions qu’impliquent les trois messages essentiels qui ressortent des milliers de pages du rapport et de ses annexes. Article réservé à nos abonnés Lire aussi La crise climatique s’aggrave partout, à des niveaux sans précédent, alerte le GIEC

Premier message : nous n’éviterons pas un monde à +1,5 °C [seuil de hausse de température établi dans l’accord de Paris de 2015], tous les scénarios étudiés y convergent à plus ou moins brève échéance. La réponse à cette certitude ne consiste pas à s’en alarmer mais à s’en protéger. Puisque le dérèglement du climat est un risque social qui menace directement la santé humaine, il importe de bâtir une véritable protection « sociale-écologique » qui permette de mutualiser ce risque inédit et ainsi de l’atténuer.

Insécurité sanitaire

Pour la France, cela signifie très concrètement, par exemple, de renforcer nos protections collectives contre les canicules qui constituent, historiquement et prospectivement, les menaces climatiques les plus lourdes sur la sécurité sanitaire et économique. Des menaces qui se sont traduites, ne serait-ce que ces deux dernières années, par des milliers de vies perdues prématurément. Le dérèglement du climat ne fera qu’accentuer l’insécurité sanitaire au cours des prochaines années – des prochains mois, à vrai dire. Nous avons les moyens de nous y préparer au bénéfice des plus vulnérables.

Deuxième message : il y a un chemin d’espoir pour l’humanité au milieu du chaos climatique qu’elle a elle-même engendré. C’est le scénario dit « SSP 1 » (Shared Socio-Economic Pathway 1), qui fait du bien-être humain et de la réduction des inégalités sociales les deux piliers du développement en lieu et place de la croissance économique. Ce scénario projette, comme les autres, l’humanité dans le monde à +1,5 °C, mais il l’y maintient à moyen terme, avant de lui permettre de repasser au-dessous de ce seuil fatidique, à +1,4 °C, vers la fin du XXIe siècle. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Paquet climat européen : « On entre dans le dur du pacte vert »

Ce « récit climatique », finalisé en janvier 2017, implique explicitement d’abandonner la croissance du produit intérieur brut (PIB) comme horizon collectif et comme boussole des politiques publiques, compte tenu de sa corrélation avec les émissions de gaz à effet de serre et la surexploitation des ressources naturelles.

C’était déjà l’une des conclusions, passée largement inaperçue, du récent rapport conjoint du GIEC et de l’IPBES (la plate-forme des Nations unies pour la biodiversité et les écosystèmes). Cette implication est capitale, notamment pour les Etats membres de l’Union européenne, qui vient de présenter les contours législatifs de son « pacte vert », dont la Commission européenne persiste à affirmer qu’il s’agit d’une « nouvelle stratégie de croissance ».

Sortie des énergies fossiles

A la lumière du rapport du GIEC, le « pacte vert » européen ainsi conçu est une contradiction dans les termes. L’augmentation du PIB par habitant au cours des prochaines décennies et ses dégâts climatiques annuleront tous les efforts réalisés en matière d’efficacité énergétique et carbonique. Il faut au contraire, d’urgence, expurger les systèmes économiques et les imaginaires de l’obsession de la croissance et favoriser une transition du bien-être, pour nous placer sur le chemin d’espoir que nous laisse entrevoir le GIEC. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Eloi Laurent : « Il faut déloger la croissance pour la désacraliser et lui substituer des indicateurs de bien-être humain »

Le scénario SSP1 est, au fond, le récit d’une reprise en main de notre destin au cours de la décennie 2020, en vue d’une sortie de crise climatique dans la seconde moitié du siècle. Vu les délais qui nous sont impartis pour saisir cette chance, cet effort ne peut rationnellement reposer que sur deux technologies existantes, et que nous maîtrisons : la sortie des énergies fossiles et la sortie de la croissance.

Troisième message, enfin : à la condition de cette double sortie, nous pourrons rester dans les clous du budget carbone compatible avec une planète habitable, de l’ordre de 800 gigatonnes de dioxyde de carbone à émettre avant la fin inéluctable des énergies fossiles. L’enjeu est alors de savoir comment répartir ce budget de manière juste, compte tenu de la responsabilité passée, présente et future des différents Etats dans le dérèglement du climat. Article réservé à nos abonnés Lire aussi L’appel de 1 000 scientifiques : « Face à la crise écologique, la rébellion est nécessaire »

Ce doit être le cœur des négociations de la COP26 dans quelques semaines à Glasgow : parvenir à s’entendre sur quelques critères simples de répartition juste de ces émissions restantes, que chaque pays décidera ensuite, à partir de critères de justice adoptés dans le cadre national, de répartir entre les différents groupes sociaux, par exemple sur la base du niveau de revenu et de richesse et des modes de vie. Cette justice climatique à double détente est la clé de l’acceptation du budget carbone par les plus grands pays émetteurs de la planète. Hors ce consensus, les pires des scénarios climatiques ne manqueront pas de se réaliser faute de coopération et de coordination.

Le rapport du GIEC nous commande d’agir, assurément, mais il est beaucoup plus précis que cela dans ses recommandations. Protection « sociale-écologique », sortie de la croissance, justice climatique : le chemin d’espoir qui s’ouvre devant nous est étroit et périlleux mais il n’a jamais été aussi bien balisé.

Eloi Laurent est économiste. Son ouvrage « Sortir de la croissance. Mode d’emploi », vient de sortir en édition de poche révisée avec une préface du climatologue Jean Jouzel (2021, Les Liens qui libèrent, 256 pages, 8,90 euros).

Éloi Laurent(économiste)

Série documentaire « Le temps des ouvriers » (Arte)

Sur Arte pour 9,99 euros, vous pouvez voir la série documentaire Le temps des ouvriers.

https://boutique.arte.tv/detail/le_temps_des_ouvriers

Je parle souvent dans le cours de la question sociale, des conflits sociaux … cette série est un bon moyen découvrir l’histoire économique à travers l’histoire des ouvriers en France.

Je vous conseille (ECG1 et ECCE2) de prendre le temps de réaliser cet investissement en capital humain !

Inégalités économiques et inégalités sociales se renforcent (Lucas Chancel)

Mettre la question sociale au cœur des politiques écologiques

Entretiens 4 mai 2021

Les inégalités économiques s’articulent avec des inégalités environnementales. Comment peut-on les définir, les mesurer et les réduire ? Entretien avec Lucas Chancel, économiste, co-directeur du Laboratoire sur les inégalités mondiales. Monde Revenus et patrimoine Conditions de vie Revenus Conditions de vie

Dans votre livre Insoutenables inégalités, vous proposez d’explorer les liens entre les inégalités économiques et les inégalités environnementales. Qu’entendez-vous par « inégalités environnementales », de quoi parle-t-on ?

Je tente d’analyser comment s’articulent les inégalités classiques de richesse, entre classes sociales, entre hommes et femmes, les discriminations etc. avec de nouvelles formes d’inégalités environnementales. Concrètement, ces inégalités environnementales sont liées à l’accès – facile ou difficile – aux ressources naturelles (accès à des espaces verts par exemple). Elles sont liées à l’exposition aux risques (comme la pollution aux particules fines ou aux risques industriels), qui n’est pas la même pour tous. Elles sont liées au fait que nous ne sommes pas égaux dans la façon dont nous polluons (notamment en matière d’émissions de gaz à effet de serre). Et enfin elles sont liées au fait que tout le monde n’a pas le même poids dans les décisions politiques, alors que les mesures pour protéger l’environnement n’ont pas le même impact pour tout le monde. Ces inégalités environnementales sont très intriquées aux formes plus classiques d’inégalités sociales.

Sait-on mesurer les inégalités environnementales ?

Très mal. Il y a là un grand paradoxe. D’un côté, des milliards de données surgissent aux quatre coins du monde et sont vendues au plus offrant. Ce sont les informations personnelles, collectées au travers des réseaux sociaux et exploitées à des fins commerciales. De l’autre, les États sont à l’ère de la préhistoire dans la collecte et le traitement des données sur les inégalités. Rien que sur les inégalités sociales, que l’on croit bien observer, on sous-estime probablement leur niveau à cause de l’opacité extrême des flux financiers internationaux. Sur les inégalités environnementales, c’est encore pire. Le sujet est plus récent et l’outillage statistique encore peu développé.

Néanmoins, a-t-on une idée sur la façon dont elles ont évolué dans le temps ?

Le fait que l’on soit très loin d’avoir un bon service public de mesure et d’évaluation des inégalités environnementales ne signifie pas que l’on ne peut rien en dire. Des chercheurs, des organisations non gouvernementales, des institutions, ont fait progresser notre savoir.

Si l’on prend une photo de ces inégalités aujourd’hui, les ménages les plus modestes sont en général les plus exposés aux risques environnementaux. Ce n’est pas systématique, tout le monde est exposé, mais certains le sont plus que d’autres. C’est une réalité statistique.

On le mesure par exemple dans l’exposition aux inondations. Dans les zones inondables, notamment dans les pays pauvres, les populations les plus modestes sont surreprésentées. C’est en partie lié à la dynamique du marché immobilier. Les lieux les plus sûrs, les plus protégés de ces risques, sont aussi les plus valorisés. On l’a vu de façon très spectaculaire au moment de l’ouragan Katrina à La Nouvelle-Orléans aux États-Unis. On retrouve aussi une telle inégalité dans des pays européens.

Le schéma général se retrouve : plus vous êtes pauvre, plus vous êtes exposé. S’ajoute à cette exposition inégalitaire, le fait que les plus pauvres, les plus concernés, ont également moins de ressources pour faire face aux conséquences (réparer, reconstruire, etc.).

On peut aussi évoquer le cas des agriculteurs, en France. Ils sont les premières victimes des produits chimiques utilisés en agriculture intensive. Ils sont plus exposés aux risques pour leur santé, mais l’accès aux soins leur est rendu plus difficile du fait de la concentration dans les villes des établissements de soins et des professionnels de santé.

Les travaux manquent pour mesurer l’évolution des inégalités environnementales. Pour tout de même prendre un exemple, une étude récente [1] de Pascale Champalaune, de l’École d’économie de Paris, montre que les actions des agglomérations pour améliorer la qualité de l’air n’ont pas profité aux quartiers les plus pauvres, mais semblent, au contraire, avoir favorisé les zones qui étaient à l’origine moins exposées aux particules et relativement aisées. Les plus pauvres ont donc été les grands délaissés de ces plans liés à la qualité de l’air. L’enjeu aujourd’hui est de mettre l’équité au cœur des politiques écologiques. Sinon, on risque le clash social.

Quel est le facteur qui rend le plus vulnérable aux risques environnementaux, le pays où l’on habite ou sa classe sociale ?

C’est une question importante et dont la réponse va dépendre largement des risques auxquels on s’intéresse (exposition au plomb, engrais, températures, etc.). Pour y répondre, un détour par la question des inégalités économiques est utile.

Il faut revenir à ce que l’on connaissait avant la révolution industrielle, période durant laquelle l’essentiel des inégalités mondiales de richesse était expliqué par votre place dans la société, plus que par l’endroit où vous étiez né dans le monde. La révolution industrielle a changé la donne. Des pays sont devenus beaucoup plus riches que d’autres, en raison de forts gains de productivité et du processus colonial. Les inégalités entre citoyens du monde sont alors expliquées davantage par le pays où l’on nait, plus que par la classe sociale. Et puis, dans les années 1980, retournement de la situation à nouveau : ce n’est plus le pays mais à nouveau votre classe sociale à l’intérieur de votre pays qui est le principal facteur d’inégalités de richesse au niveau mondial. Retour, en quelques sortes, à la situation préindustrielle.

Pour les inégalités environnementales, on est sur des logiques un peu semblables. Aujourd’hui les pays pauvres sont plus exposés aux risques climatiques que les pays riches. Mais au sein des pays pauvres, les plus pauvres le sont encore davantage et les plus aisés ont les moyens de se protéger (climatisation, accès aux soins, etc.). Par conséquent, la classe sociale joue largement, et de plus en plus, au sein de chaque pays.

Ajoutons quand même une nuance importante. Dans de nombreux pays du Nord, le fait que les températures montent d’un ou deux degrés est potentiellement plutôt bénéfique : on fait des économies de chauffage, les rendements de certaines cultures augmentent, etc. Nos pays tempérés s’en sont plutôt bien sortis – jusqu’à présent. Cela nous a d’ailleurs empêché de voir venir la catastrophe en cours.

En revanche, dans les zones tropicales plus chaudes, même une hausse de quelques dixièmes de degré est bien plus nuisible et ses effets se font déjà largement ressentir. C’est visible à travers les catastrophes comme les cyclones ou ouragans. Mais c’est surtout à travers la baisse de la productivité agricole que les pays les plus pauvres pâtissent et vont pâtir encore davantage de la hausse des températures : dans les pays du Sud, le dérèglement climatique diminue les rendements et risque d’exposer de larges populations à la faim. Les populations paysannes seront les premières affectées.

Vous parlez de cercle vicieux des inégalités sociales et environnementales. Pouvez-vous expliciter cette dynamique ?

En France, les inégalités sont plus fortes qu’il y a trente ans. L’augmentation des revenus n’est pas la même selon les catégories sociales. Celles situées en haut de l’échelle des revenus se sont enrichies plus, et plus rapidement, que celles du bas de l’échelle. Les gens sont conscients de cette dynamique. Dans un tel contexte, les mesures politiques, quelles qu’elles soient, qui ne prennent pas en compte les situations très inégalitaires au sein de la population ont toutes les chances d’être massivement rejetées. Cela risque de faire exploser en vol les politiques environnementales. Le niveau des inégalités économiques et sociales crée des difficultés à traiter les problèmes environnementaux.

Prenons l’exemple de la taxe carbone. Augmenter la taxation des carburants – comme c’était le projet du gouvernement en 2018 – n’était pas en soi une mauvaise idée. Mais, vue la manière dont l’exécutif a voulu le faire, sans considération de l’effort que cette augmentation allait représenter sur le budget des classes populaires, ça ne pouvait pas marcher. D’un côté, on a voulu organiser un prélèvement de quatre milliards d’euros par an en taxe carbone, appliquée de la même façon pour tous sans considération du niveau de revenu. De l’autre côté, on a redonné aux mieux nantis quatre milliards d’euros en supprimant l’impôt de solidarité sur la fortune. C’était insoutenable.

Si demain, on interdit le diesel, les gens aisés pourront sans difficulté changer de voiture, alors que d’autres n’en auront pas les moyens. Qu’il s’agisse de prix ou de mesures politiques, de lois ou de normes, l’important est de répondre à la question : quels moyens donne-t-on aux plus modestes pour que telle mesure écologique soit socialement acceptable ?

Même chose en matière d’emplois. La balance entre les emplois détruits et les emplois créés par la transition écologique est très favorable selon toutes les études qui regardent la question sérieusement. En orientant l’activité économique vers des activités plus durables (isolation thermique des bâtiments, énergies renouvelables, recyclage, etc.), on créera plus d’emplois qu’on en détruira. Mais comment faire pour accompagner les secteurs qui perdront des emplois ? Comment indemnise-t-on les perdants ? Une grande transparence sera nécessaire pour accompagner au mieux les perdants, et notamment les plus modestes. Il nous manque en France et en Europe une sécurité sociale-écologique adaptée aux transitions à venir.

Les plus riches détruisent-ils la planète ?

Commençons par dire que la destruction de la planète est un fait partagé. Chacun a sa part de responsabilité. C’est une responsabilité commune. Commune, mais différenciée : la responsabilité n’est pas de même grandeur selon les pays : les pays riches sont largement les plus pollueurs, les plus destructeurs. De même, à l’échelle des ménages au sein de chaque pays, les riches sont plus pollueurs que les pauvres.

Les 10 % des plus riches de la population de la planète émettent 50 % des émissions de gaz à effet de serre selon les travaux réalisés avec mon collègue Thomas Piketty. Dans cette perspective, oui, les plus riches détruisent davantage. La France fait partie de ces pays. Au sein de notre pays, les super-pollueurs sont les 5 % à 10 % des plus riches ménages français. Il ne faut pas se laisser berner par la mauvaise foi ou l’ignorance qui nous fait parfois entendre : « oui, je suis riche, mais j’habite en ville et je pollue peu car mes deux voitures sont bas carbone ». En réalité, les émissions de gaz à effets de serre proviennent largement de ce que l’on achète et consomme, par seulement de l’essence que l’on met ou pas dans sa voiture. Au-delà de leur mode de vie, les plus aisés sont aussi les détenteurs du patrimoine, et en particulier des portefeuilles financiers. Ils sont actionnaires d’industries qui pour la plupart continuent de polluer et à ce titre, sont en partie responsables des émissions de ces entreprises.

La sensibilité à la question de l’environnement ne risque- t-elle pas de masquer la question sociale ?

Au contraire, je pense qu’elle la fait apparaître sous un angle nouveau. Il n’y a pas une seule manière de traiter la question écologique. Il y aura plusieurs trajectoires plus ou moins égalitaires ou inégalitaires. Donc : veut-on une écologie qui réduise les inégalités économiques, sociales, ou veut-on une écologie qui laisse s’accroître les inégalités ?

La France va devoir faire des investissements colossaux, dans le logement, dans les transports, pour traiter une part du problème environnemental. Qui va faire ces investissements ? Des fonds de pension, c’est-à-dire les détenteurs de gros patrimoines qui, aujourd’hui, disposent des moyens financiers les plus grands ? Ou bien, va-t-on décider que c’est aux collectivités locales de les faire ? Va-t-on confier le soin de faire ces investissements à des milliardaires ou à des coopératives de production d’énergie renouvelable ? Privé ou public ? On ne se pose pas assez ces questions. Or, celle de la propriété des ressources et des infrastructures est essentielle. Nous avons besoin d’un grand service public de la transition énergétique.

Les États ont tendance à dire : «  on n’a pas suffisamment d’argent public pour faire ces investissements ». Mais ce n’est pas une fatalité.

Les comportements que nous pouvons changer à l’échelle de chaque citoyen peuvent-ils suffire ?

Très clairement, non. Des transformations sont nécessaires à l’échelle de l’individu. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut l’intervention de la puissance publique pour s’attaquer aux normes et faire les investissements écologiques indispensables. La consommation des individus ne représente qu’un tiers ou un quart du problème ! Il est impératif de s’attaquer à la dimension collective, donc politique, du problème.

Typiquement, les enjeux en termes d’énergie ou de transports ne relèvent pas de la seule échelle individuelle. Les problèmes écologiques qu’ils nous posent aujourd’hui résultent de choix politiques anciens. On a besoin de nouveaux choix politiques.

Quelles voies collectives, quelles politiques publiques vous paraissent les plus urgentes à mettre en œuvre ?

On a d’abord besoin de mieux mesurer et de mieux suivre ces questions. On en est encore à mesurer la richesse principalement avec le produit intérieur brut (PIB) – la richesse globale créée à l’échelle d’un pays –, ce qui ne dit absolument rien de l’évolution des inégalités. Les émissions de CO2 ? On en parle avec des chiffres qui ont deux ans de retard ! Créer des outils de mesure statistique relève d’un choix politique. Or, on fait le choix de ne pas créer ces outils de connaissance.

Nous avons aussi besoin d’investissements colossaux. Ils nécessitent une propriété partagée, plus collective, à l’échelle des communes, des régions, des États. Il faut dépasser le régime de propriété actuel, qui tend à revenir vers une situation d’Ancien Régime, au sens où certains héritent et d’autres non. Cela veut dire développer un régime dans lequel la propriété circule davantage, notamment via la fiscalité (fiscalité sur les patrimoines, sur les donations) et quand cela est utile, est davantage collective (sur les infrastructures énergétiques notamment). Nous devons donc rouvrir le chantier de la fiscalité et revenir à une fiscalité beaucoup plus progressive, c’est-à-dire qui prélève davantage à ceux qui détiennent le plus. Bref, nous devons mieux redistribuer et répartir la richesse pour créer une propriété commune publique demain, qui permette de faire face aux inégalités environnementales, à l’avenir du climat et de la planète.

C’est tout à fait faisable et cela s’est déjà fait par le passé. Dans les années 1930, aux États-Unis et dans les pays anglo-saxons, les taux d’imposition étaient de l’ordre de 90 % sur les tranches les plus hautes des revenus et des patrimoines. Des taux qui nous paraissent aujourd’hui confiscatoires ! C’est ce qui a permis à ces pays d’investir dans des infrastructures et de flamboyer.

Thomas Piketty avance aussi la proposition d’un héritage minimum à hauteur de 120 000 euros de patrimoine qui serait versé à chacun à l’âge de 25 ans. Il pourrait être financé par un prélèvement sur les gros patrimoines. Ce serait une nouvelle forme de redistribution et une façon de donner à chacun un minimum de « pouvoir faire ».

La question des inégalités a été très bien formulée dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : les inégalités sont supportables tant qu’elles répondent à « l’utilité commune ». Par exemple, des niveaux de richesse à la Jeff Bezos ou à la Bernard Arnault contribuent-ils au bien commun ? On a du mal à en être convaincus et à ne pas y voir un lien entre inégalités et injustice !

Lucas Chancel est professeur d’économie à Sciences Po. Il co-dirige le Laboratoire sur les inégalités mondiales (World Inequality Database). Il est l’auteur d’Insoutenables inégalités. Pour une justice sociale et environnementale, éd. Les Petits Matins, octobre 2017.

Propos recueillis par Marie-Paule Mémy, Gérard Grosse et Marc Lévy de l’Observatoire des inégalités.

Photo / DR


[1] Voir « Exposition à la pollution atmosphérique en France : quelles inégalités ? », Pascale Champalaune, Paris School of Economics, décembre 2020.

Une approche locale de la justice climatique (Le Monde)

« Les endroits les plus chauds sont ceux où vivent les communautés de couleur et les populations à bas revenus »

Professeur à l’université de Portland (Oregon), spécialiste de l’adaptation des villes au changement climatique, Vivek Shandas a révolutionné la méthode de relevé des températures.

Propos recueillis par Corine Lesnes(Portland, envoyée spéciale) Publié le 08 juillet 2021 à 19h13

Vivek Shandas, professeur à l’université de Portland (Oregon), le 6 juillet 2021 à Portland.
Vivek Shandas, professeur à l’université de Portland (Oregon), le 6 juillet 2021 à Portland. TONI GREAVES POUR « LE MONDE »

Professeur à l’université de Portland (Oregon), spécialiste de l’adaptation des villes au changement climatique, Vivek Shandas a fondé un laboratoire de recherche sur les zones urbaines durables (Sustaining Urban Places Research lab). Son équipe a dessiné des cartes de températuresdans 24 villes des Etats-Unis et du monde. Jusque-là, les études sur les îlots de chaleur urbaine reposaient sur les données obtenues par les stations des institutions publiques ou les satellites. Le chercheur a été le premier à collecter des données en utilisant des capteurs mobiles déployés par des « scientifiques citoyens ».

Vous avez mis au point une approche dite « mobile transversale » de mesure de la chaleur. De quoi s’agit-il ?

Je voudrais d’abord rappeler comment on mesure les températures. C’est moins immédiat que ça n’en a l’air. Quand il s’agit de vastes étendues, comme des villes, on dispose de trois méthodes. La première, c’est d’installer une station de mesure quelque part. C’est ce que font les cités. En général elles ont de trois à cinq endroits de ce type en activité. Ce sont de très bonnes mesures sur la durée, mais ce n’est pas suffisant pour avoir une idée des variations entre les quartiers.

La deuxième méthode, qui existe depuis vingt-cinq ans, c’est le satellite. Le soleil envoie une radiation à onde courte riche en énergie. La surface l’absorbe et, à terme, elle renvoie la chaleur dans l’environnement par une radiation à onde longue, qui est saisie par les capteurs des satellites. On peut voir certains éléments : les parcs, la différence entre l’asphalte et le toit des immeubles. L’ennui, c’est que les pixels sont très grands : des carrés de 90 mètres par 90, ou 1 kilomètre, ou 5 kilomètres. Cela ne représente pas ce que ressent un individu en marchant. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Canicule à Portland : trois jours en « enfer »

L’approche mobile transversale permet de récolter énormément de données. Sur une journée très chaude par exemple, comme fin juin à Portland, on fait des mesures en se déplaçant ; on ne reste pas statique comme les stations officielles. Cela permet de voir comment la géométrie des bâtiments ou les différences de construction affectent la température. On peut aussi mesurer l’humidité, ce qui n’est pas le cas avec les satellites.

Comment cela fonctionne-t-il ?

Nous avons des capteurs de température très précis. Nous les avons conçus nous-mêmes pour qu’ils soient très faciles à utiliser. Le capteur est un appareil circulaire. L’air entre d’un côté. A l’intérieur, il y a un thermomètre très sensible qui mesure l’humidité et la température, une fois par seconde. Il est couplé à une petite unité GPS qui enregistre la localisation des données. On peut le fixer sur un vélo ou l’installer du côté du siège passager d’une voiture. Les gens font des relevés juste avant le lever du soleil, puis à 15 heures puis à 19 heures, ce qui nous permet d’avoir le cycle complet de températures.

Qui fait les mesures ?

Nous travaillons en partenariat avec les ONG du secteur de la justice environnementale grâce à une subvention de la National Oceanic Atmospheric Administration (NOAA). Elles recrutent des bénévoles et nous les formons. Nous avons besoin de 30 personnes pas plus en général pour toute une ville. A part au Texas où tout est plus grand qu’ailleurs. En 2020, on a effectué des mesures sur Houston et le comté de Harris. Soit 1 000 square miles (2 589 km2) : il a fallu 120 personnes, et 250 000 données ont été collectées. Article réservé à nos abonnés Lire aussi En Amérique du Nord, le mois de juin le plus chaud jamais observé

Quelles sont les conclusions de ces mesures ?

Quand on consulte son téléphone, on est informé d’une température unique pour une ville. Ce que nous montrons, c’est qu’il y a une variabilité énorme. On voit des poches de chaleur amplifiées dans certains quartiers. Nous avons travaillé dans tout le pays. Partout nous avons constaté la même corrélation : les endroits les plus chauds sont ceux où vivent les communautés de couleur et les populations à bas revenus. Certains collègues disent : c’est l’effet « luxe ». Les gens riches ont des réseaux politiques, des lobbies, ils réussissent à agrandir les trottoirs, ils peuvent mettre leur argent dans les arbres, les jardins. J’avoue que cette approche « individuelle » ne m’a jamais satisfait. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Qu’est-ce que le dôme de chaleur qui étouffe le nord-ouest du continent américain ?

Pendant la vague de chaleur extrême à Portland, je suis allé faire des relevés avec une demi-douzaine de personnes. Quand la station de l’aéroport indiquait 115 degrés F (46 °C), nous avons enregistré des températures allant jusqu’à 124 F (51 °C) à certaines intersections.

Le résultat de ces expériences, c’est que les gens posent des questions. Ils se demandent pourquoi il fait plus chaud dans leur quartier que dans le quartier voisin. Pourquoi on utilise dans certains quartiers des matériaux qui ne réfléchissent pas suffisamment la radiation du soleil ? Pourquoi on a choisi les solutions les plus rapides et les moins chères, alors qu’elles sont les plus absorbantes en matière de chaleur. C’est là que les questions de justice commencent à surgir. Les bénévoles qui font les relevés posent des questions. Ils font la connexion avec l’histoire du quartier.

La solution est-elle de planter des arbres et de mettre de la verdure sur les toits ?

Dans le centre de Portland, c’est maintenant obligatoire : tout immeuble de plus de 20 000 square feet (1 885 m2) doit avoir un « toit vert ». En fait, on a déterminé que c’était utile pour la température au sommet mais, si on marche dans la rue, cela ne fait pas de différence. C’est utile pour l’énergie, pour l’habitat, pour la gestion des eaux de pluie, mais du point de vue des températures c’est très incertain.

Le professeur d’université Vivek Shandas, ici le 6 juillet 2021 à Portland (Oregon), a étudié les températures recensées lors de la vague de chaleur.
Le professeur d’université Vivek Shandas, ici le 6 juillet 2021 à Portland (Oregon), a étudié les températures recensées lors de la vague de chaleur. TONI GREAVES POUR « LE MONDE »

Je ne veux pas dire que les arbres ne font pas partie des solutions. Il y a plein d’endroits où les arbres sont très utiles et les gens les demandent. Mais ils ne constituent qu’une des myriades de possibilités que nous devons envisager. Nous devons penser à une meilleure utilisation de l’air. Il faut cesser de placer des tours le long des cours d’eau. On voit ça partout dans le monde : des hôtels ou des immeubles de luxe, au bord des rivières. Mais cela bloque la différence de pression, on perd du vent. Les quartiers de l’autre côté du cours d’eau sont cuits.

Penser aux mouvements de l’air, les populations connaissent cela depuis des millénaires au Moyen-Orient. Nous redécouvrons ça maintenant. Le vent, c’est le moyen de refroidissement le plus efficace dans un environnement urbanisé, et pourtant nous n’avons pas de bonnes données. Les villes devraient trouver le moyen de déplacer l’air dans les couloirs. Lire aussi La canicule au Canada jugée responsable d’une centaine de morts dans la région de Vancouver

Il y a aussi actuellement énormément de recherches sur les couleurs. Les ingénieurs essaient de mettre au point des peintures qui réfléchissent fortement le rayonnement. L’idée c’est de mettre du blanc sur les toits plutôt que du vert. Il y a plein de projets autour de la peinture blanche. A Los Angeles, ils ont même repeint des routes en blanc. Mais ça ne s’est pas révélé être une bonne idée. Grâce au blanc, la surface elle-même est plus fraîche mais, quand on marche, l’énergie rebondit sur la surface et c’est encore plus chaud parce que le sol lui-même n’absorbe pas la chaleur…

Une autre idée, qui est très populaire en Europe, est de mettre un treillis sur les murs des bâtiments et de faire pousser de la verdure. Le soleil chauffe les feuilles, mais les feuilles absorbent les radiations. En plus, le mur se retrouve à l’ombre : le matériau n’absorbe plus toute la chaleur. On finit par avoir un double bénéfice. On a vu environ 40 °F de différence entre un mur pourvu de verdure et un autre. Ce que j’aimerais, c’est réussir à convaincre les architectes et les urbanistes de dessiner des villes en fonction de la chaleur. Article réservé à nos abonnés Lire aussi L’Ouest américain accablé par des chaleurs extrêmes

Corine Lesnes(Portland, envoyée spéciale)