Concentration des marchés et inégalités (M.Annota)

https://blogs.alternatives-economiques.fr/anota/2018/12/15/le-manque-de-concurrence-creuse-les-inegalites

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Pourquoi l’évolution des profits divergent-elles de celle des salaires ? (Lazonick)

Texte + vidéo en anglais

https://hbr.org/2014/09/profits-without-prosperity

Exactement le même thème que celui abordé par P.Artus et M.P.Virard dans « Et si les salariés se révoltaient? » paru en mars 2018

 

Evolution des inégalités et l’éléphant de B.Milanovic

Une présentation de la courbe désormais célèbre de Branko Milanovic par Olivier Galland sur Telos : https://www.telos-eu.com/fr/economie/que-nous-dit-la-courbe-de-lelephant-de-branko-mila.html

Que nous dit la «courbe de l’éléphant» de Branko Milanovic?

29 octobre 2018

Dans un livre publié en 2016[1] qui a fait grand bruit parmi les économistes s’intéressant aux inégalités, Branko Milanovic analyse la redistribution du revenu mondial opérée sur une vingtaine d’années, entre la chute du mur de Berlin et la crise de 2008. Une courbe issue de ce travail est déjà passée à la postérité, la courbe dite de l’éléphant, parce que sa forme, décrivant la croissance du revenu moyen de chaque fractile des revenus mondiaux (des 5% les plus pauvres aux 1% les plus riches), évoque celle d’un éléphant relevant sa trompe (voir la figure 1).

La démarche de Milanovic est originale parce qu’il s’intéresse à l’inégalité à l’échelle mondiale en comparant l’ensemble des revenus de la planète, donc par exemple, ceux des pauvres américains aux riches chinois. Ce travail est techniquement complexe car il suppose de compiler des enquêtes nationales sur les revenus des ménages[2]. Branko Milanovic et son collègue Christoph Lakner plaident d’ailleurs pour qu’un modèle international unique d’enquête sur les revenus des ménages, confiée aux instituts statistiques nationaux, soit implémenté par la Banque mondiale ou les Nations Unies. Cette comparaison des revenus à l’échelle mondiale est nécessaire car les revenus des habitants de chaque pays sont de plus en plus affectés par les transformations économiques résultant de la mondialisation. C’est bien d’ailleurs ce que montre la fameuse courbe de l’éléphant, une redistribution des revenus à l’échelle mondiale. Cela permet de répondre, en partie, à la question : quels sont les gagnants et les perdants de la mondialisation ?

L’inégalité globale reste élevée et est due essentiellement aux écarts entre pays

Avant de commenter la figure elle-même, un mot sur les résultats concernant l’inégalité mondiale. Celle-ci reste extrêmement élevée, par rapport à l’inégalité mesurée à l’intérieur de chaque pays. En 2008, d’après les calculs des auteurs, l’indice de Gini du revenu mondial (qui va de 0 égalité parfaite à 1 inégalité parfaite) était légèrement supérieur à 0,7. Par comparaison, l’indice de Gini en France en 2008 était de 0,289  et de 0,41 aux États-Unis, pays très inégalitaire. Néanmoins nous sommes entrés dans une ère de déclin de l’inégalité mondiale : en 2013, d’après les calculs d’un autre économiste (Max Roser[3]) le coefficient de Gini du revenu mondial s’est établi à 0,649, en baisse de 10% depuis 1988.

L’inégalité entre pays, bien qu’elle ait diminué (du fait de la mondialisation et de l’essor économique des pays du sud-est asiatique), reste le facteur contribuant principalement à l’inégalité globale. Les auteurs calculent ainsi qu’égaliser tous les revenus au sein de chaque pays ne réduirait l’inégalité mondiale que de 23%, alors que l’opération inverse – égaliser les revenus entre pays sans toucher à l’inégalité intra-pays  – la réduirait de 77%. C’est ce qui fait dire à Branco Milanovic que la situation des individus dépend d’abord et avant tout de l’endroit où ils sont nés. Et c’est ce qui le conduit à plaider pour mesurer l’inégalité à l’échelle mondiale.

Les gagnants et les perdants de la mondialisation

La courbe de l’éléphant de la figure 1 montre donc la croissance du revenu moyen (en ordonnée) des différents fractiles de la distribution mondiale des revenus entre 1988 et 2008 (en abscisse) dans 120 pays. Un triple enseignement s’en dégage. Tout d’abord les 5% les plus pauvres n’ont pas réduit leur handicap relatif puisque, même si leur revenu s’est accru, il l’a fait moins vite que le revenu global moyen. Ils font partie des perdants relatifs. Un deuxième groupe de perdants est très différent : c’est celui des revenus situés entre le 80ème et le 95ème percentile –  des revenus donc plutôt élevés à l’échelle mondiale (mais pas forcément à l’échelle des pays riches) – qui ont également progressé moins vite que le revenu global ; ils se sont relativement appauvris.

Il y a enfin les gagnants qui se divisent en deux groupes très différents : les personnes qui se situent autour de la médiane et qui voient leurs revenus réels presque doubler et enfin les 1% les plus riches de la planète dont les revenus, déjà très élevés, ont continué de croître fortement (+65%) durant la période étudiée. Il faut bien sûr garder à l’esprit qu’on parle ici d’écarts relatifs, ce qui fait que les gains au sommet de la distribution des revenus (le 1%) sont incomparablement supérieurs à ceux des revenus autour de la médiane. Les gains absolus par tête des 1% entre les deux dates (en parité de pouvoir d’achat) ont été de 25 000 $, tandis que ceux du revenu médian ont été de 400 $ ! Les 5% des plus riches de la planète ont ainsi accaparé 44% de la croissance du revenu mondial entre les deux dates.

Quelle est la composition de ces différents groupes de gagnants et de perdants de la redistribution mondiale des revenus ? Les personnes situées autour de la médiane sont, à 90% issues des pays émergents d’Asie, surtout la Chine, mais aussi l’Indonésie ou la Thaïlande et à un moindre degré l’Inde, une nouvelle classe moyenne mondiale qui émerge. Les perdants quant à eux, et c’est un résultat sans doute moins attendu, sont principalement issus des économies développées et des anciens pays communistes. Mais, selon les auteurs, même en ne prenant pas en compte ces ex-pays communistes, l’écrasante majorité des membres de ce groupe de « perdants » est issue de « l’ancien monde » des pays riches. Cette classe moyenne des pays développés voit son revenu stagner ou ne plus progresser que faiblement.

La courbe de l’éléphant est évidemment fascinante mais elle a aussi ses limites. Elle a été critiquée sur le plan technique, mais les auteurs répondent de façon assez convaincante à ces critiques[4]. Plus important peut-être, est le fait que, par construction, le monde développé dans son ensemble est concentré dans les derniers déciles de la distribution mondiale des revenus (par exemple, les 5% les plus pauvres des Américains se situent au 68ème percentile), ce qui contribue à rendre presque invisibles les inégalités internes qui s’y jouent (en dehors du 1% du haut de la distribution). Il est difficile à la fois d’élargir la focale et de la resserrer. Ce que Lakner et Milanovic appellent donc les « classes moyennes » des pays riches reste un concept assez flou dont on a un peu de mal à cerner les contours.

Quelles implications politiques ?

Si le travail de Lakner et Milanovic est pris au sérieux, et il a toutes les raisons de l’être, les implications politiques sont nombreuses. On est évidemment tenté de mettre en parallèle les deux évolutions principales qu’il met en lumière  – l’émergence de la classe moyenne asiatique et le déclin relatif de la classe moyenne des pays riches – même si nos deux auteurs refusent prudemment d’affirmer un lien de causalité que leurs données ne permettent effectivement pas d’établir. La concomitance des deux évolutions n’en est pas moins frappante. Est-elle le signe avant-coureur du basculement de la domination économique de « l’ancien monde » des pays riches vers le « nouveau monde » des pays émergents, essentiellement asiatiques ?

Ensuite, le déclin de la classe moyenne occidentale, s’il se confirme, parallèlement à la montée d’une élite mondiale largement détachée de son appartenance nationale, peut constituer une menace pour la stabilité de la démocratie. Lakner et Milanovic évoquent le risque d’une dérive de la démocratie vers des formes de ploutocratie, d’un gouvernement par les riches. C’est sans doute excessif. Mais il est indéniable qu’une partie des classes moyennes des pays développés se sent aujourd’hui lésée par la mondialisation en cours. En examinant la courbe de l’éléphant on ne peut pas leur donner tout à fait tort.

Un des points sans doute les plus importants qui ressort du travail de ces deux économistes est la mise en lumière du rôle crucial que joue le pays de naissance dans le destin des individus. Le débat sur l’inégalité se focalise le plus souvent sur les écarts entre groupes sociaux internes à chaque pays, alors que l’enjeu est d’abord et de plus en plus, mondial. Le paradoxe est que l’inégalité interne se renforce alors que l’inégalité inter-pays diminue. Mais cette diminution se fait, peut-être, au détriment des classes moyennes de l’ancien monde. Cela peut évidemment alimenter le nationalisme économique et le nationalisme tout court, dont les signes de développement sont patents. Notons pour finir une autre implication de ce déterminisme du pays d’origine : les migrants économiques des pays les plus pauvres ont probablement cette intuition que pour échapper à leur destin misérable ils doivent fuir leur pays de naissance.

 

[1] Branko Milanovic, Global Inequality: A New Approach for the Age of Globalization, Belknap Harvard, 2016 ; voir aussi Christoph Lakner et Branko Milanovic, « Global Income Distribution : From the Fall of the Berlin Wall to the Great Recession », The World Bank Economic Review, vol. 30, n°2, 2015, p.203-232, accessible en ligne sur la page de Christoph Lakner et également l’article en ligne sur le site de notre partenaire VoxEU.

[2] Les deux auteurs qui travaillent à la Banque mondiale ont créé en son sein la World Panel Distribution Database sur laquelle s’appuie leur étude. Elle compile des données d’enquêtes auprès des ménages (565 au total) sur la consommation (dans les pays pauvres, PovcalNet database) et sur les revenus dans les pays riches (World Income Distribution data). Les données son complétées par le Luxembourg Income Study (LIS), le British Household Panel Survey (BHPS) et le European Union Survey of Income and Living Conditions (SILC). La variable clef de l’analyse est le revenu moyen par tête (en parité de pouvoir d’achat 2005) par décile et par pays. L’étude n’utilise pas d’échelle d’équivalence tenant compte de la composition des ménages.

[3] Voir : https://ourworldindata.org/global-economic-inequality#global-income-inequality-increased-for-2-centuries-and-is-now-falling

 

[4] Voir par exemple, les critiques de la Resolution Foundation dont le Financial Times a rendu compte.

Et la réponse de Christoph Lakner .

 

 

 

 

Les inégalités en France avant et après redistribution (Gilbert Cette dans Le Monde)

La France est un pays où les inégalités sont relativement moins fortes que dans d’autres économies développées, et ces inégalités ont d’ailleurs très peu progressé depuis 25 ans. Mais, on parle ici de mesure des inégalités après la redistribution. Or, lorsque l’on observe les inégalités avant redistribution, on constate que celles-ci sont très importantes. les mécanismes de redistribution viennent donc corriger des inégalités ex-ante très importantes. Mais cette redistribution pèse sur la compétitivité des entreprises françaises, un enjeu important est donc de pouvoir réduire la redistribution en réduisant les inégalités ex-ante. Cf cet article de Gilbert Cette dans le Monde du 7 septembre.

L’emploi est au cœur des inégalités

La France est un pays  » spontanément  » très inégalitaire. L’OCDE mesure les inégalités de revenus dans les trente-sixpays qui la composent, l’indice synthétique de Gini étant le plus utilisé. Cet indicateur montre que, avant impôts et transferts sociaux, seuls cinq pays sont plus inégalitaires que la France (l’Espagne, la Grèce, l’Irlande, l’Italie et le Portugal), deux sont équivalents (la Lituanie et le Royaume-Uni),les vingt-huit autres sont moins inégalitaires – non seulement les pays nordiques et scandinaves, mais aussi le Canada et les Etats-Unis, ou encore le Mexique et la Turquie.

En revanche, après impôts et transferts, la situation est différente : seize pays sont plus inégalitaires, six sont équivalents et douze sont moins inégalitaires.

Les politiques visant à réduire les inégalités peuvent s’inscrire dans deux logiques différentes. Elles peuvent corriger les inégalités spontanées en amplifiant la progressivité de l’impôt pour  » prendre aux riches  » et les transferts sociaux pour redistribuer vers les plus défavorisés. Mais la France est déjà l’un des pays dans lesquels ces politiques sociales sont les plus larges, et le risque est alors de brider la croissance économique par les distorsions inévitablement induites par les impôts et transferts, en particulier sur l’offre de travail.

L’autre logique est de favoriser la croissance et la création d’emplois par des politiques d’offre, afin de réduire les inégalités initiales (avant impôts et transferts). Il s’agit alors de réduire ces inégalités initiales par la croissance et l’emploi, afin d’avoir moins à corriger ensuite par des politiques redistributives.

Mobilité sociale faible

L’emploi est au cœur du problème : parmi les cinq pays qui sont plus inégalitaires que la France avant impôts et transferts, quatre ont un taux de chômage plus élevé (Espagne, Grèce, Italie) ou plus faible mais important (Portugal), et un seul un taux de chômage plus faible (Irlande).

Parmi les trente-six pays de l’OCDE, quatre seulement pâtissent d’un taux de chômage supérieur au nôtre (outre les trois déjà mentionnés, la Turquie). La dynamisation de la croissance et de l’emploi passe par le renforcement de l’offre compétitive. La France ne souffre pas d’un déficit de demande intérieure, cette dernière étant supérieure à l’offre compétitive, ce qui se traduit par un déficit courant depuis déjà plus de dix ans.

Une dynamisation de la dépense publique n’est donc pas appropriée pour réduire le chômage, sachant d’ailleurs que, exprimée en points de PIB, cette dépense est actuellement (à près de 57  %), avec celle du Danemark, la plus élevée de tous les pays de l’OCDE.

Une récente publication de l’OCDE montre que, au-delà des inégalités de revenus, la mobilité sociale est faible en France comparée aux autres pays. Comme en Allemagne, il y faut en moyenne six générations pour qu’une personne faisant partie des 10  % des revenus les plus faibles atteigne le revenu moyen, quand il en faut cinq aux Etats-Unis et au Royaume-Uni et de deux à quatre dans les pays nordiques et scandinaves. Parmi les pays développés, seule la Hongrie fait moins bien (sept générations).

Cette faible mobilité sociale s’exprime par une mobilité à la fois professionnelle et de revenus très faible comparée aux autres pays. L’école est en partie responsable de cette situation. Parmi les pays du G7, les performances scientifiques des élèves de 15 ans s’y expliquent plus qu’ailleurs par le statut social de la famille.

Le modèle social français est à la peine et n’a rien d’exemplaire. L’amplification des politiques redistributives n’est pas la réponse adaptée à cette situation, même si par ailleurs l’amélioration de l’efficacité de ces politiques est souhaitable. Les réponses sont avant tout la réduction des inégalités initiales par l’amélioration de l’offre compétitive et le renforcement de la mobilité sociale par de multiples voies, dont bien entendu celle d’une réforme en profondeur du système éducatif.

par Gilbert Cette

 

Transformation des structures productives et malaise social (Artus / Natixis )

Une courte synthèse particulièrement claire sur le lien entre transformation actuelle des structures productives dans les PDEM et malaise social par l’équipe de Patrick Artus.

https://www.research.natixis.com/GlobalResearchWeb/main/globalresearch/ViewDocument/FKuJHnpuJlwpgtzjZ_4mBQ==