Evolution des inégalités et l’éléphant de B.Milanovic

Une présentation de la courbe désormais célèbre de Branko Milanovic par Olivier Galland sur Telos : https://www.telos-eu.com/fr/economie/que-nous-dit-la-courbe-de-lelephant-de-branko-mila.html

Que nous dit la «courbe de l’éléphant» de Branko Milanovic?

29 octobre 2018

Dans un livre publié en 2016[1] qui a fait grand bruit parmi les économistes s’intéressant aux inégalités, Branko Milanovic analyse la redistribution du revenu mondial opérée sur une vingtaine d’années, entre la chute du mur de Berlin et la crise de 2008. Une courbe issue de ce travail est déjà passée à la postérité, la courbe dite de l’éléphant, parce que sa forme, décrivant la croissance du revenu moyen de chaque fractile des revenus mondiaux (des 5% les plus pauvres aux 1% les plus riches), évoque celle d’un éléphant relevant sa trompe (voir la figure 1).

La démarche de Milanovic est originale parce qu’il s’intéresse à l’inégalité à l’échelle mondiale en comparant l’ensemble des revenus de la planète, donc par exemple, ceux des pauvres américains aux riches chinois. Ce travail est techniquement complexe car il suppose de compiler des enquêtes nationales sur les revenus des ménages[2]. Branko Milanovic et son collègue Christoph Lakner plaident d’ailleurs pour qu’un modèle international unique d’enquête sur les revenus des ménages, confiée aux instituts statistiques nationaux, soit implémenté par la Banque mondiale ou les Nations Unies. Cette comparaison des revenus à l’échelle mondiale est nécessaire car les revenus des habitants de chaque pays sont de plus en plus affectés par les transformations économiques résultant de la mondialisation. C’est bien d’ailleurs ce que montre la fameuse courbe de l’éléphant, une redistribution des revenus à l’échelle mondiale. Cela permet de répondre, en partie, à la question : quels sont les gagnants et les perdants de la mondialisation ?

L’inégalité globale reste élevée et est due essentiellement aux écarts entre pays

Avant de commenter la figure elle-même, un mot sur les résultats concernant l’inégalité mondiale. Celle-ci reste extrêmement élevée, par rapport à l’inégalité mesurée à l’intérieur de chaque pays. En 2008, d’après les calculs des auteurs, l’indice de Gini du revenu mondial (qui va de 0 égalité parfaite à 1 inégalité parfaite) était légèrement supérieur à 0,7. Par comparaison, l’indice de Gini en France en 2008 était de 0,289  et de 0,41 aux États-Unis, pays très inégalitaire. Néanmoins nous sommes entrés dans une ère de déclin de l’inégalité mondiale : en 2013, d’après les calculs d’un autre économiste (Max Roser[3]) le coefficient de Gini du revenu mondial s’est établi à 0,649, en baisse de 10% depuis 1988.

L’inégalité entre pays, bien qu’elle ait diminué (du fait de la mondialisation et de l’essor économique des pays du sud-est asiatique), reste le facteur contribuant principalement à l’inégalité globale. Les auteurs calculent ainsi qu’égaliser tous les revenus au sein de chaque pays ne réduirait l’inégalité mondiale que de 23%, alors que l’opération inverse – égaliser les revenus entre pays sans toucher à l’inégalité intra-pays  – la réduirait de 77%. C’est ce qui fait dire à Branco Milanovic que la situation des individus dépend d’abord et avant tout de l’endroit où ils sont nés. Et c’est ce qui le conduit à plaider pour mesurer l’inégalité à l’échelle mondiale.

Les gagnants et les perdants de la mondialisation

La courbe de l’éléphant de la figure 1 montre donc la croissance du revenu moyen (en ordonnée) des différents fractiles de la distribution mondiale des revenus entre 1988 et 2008 (en abscisse) dans 120 pays. Un triple enseignement s’en dégage. Tout d’abord les 5% les plus pauvres n’ont pas réduit leur handicap relatif puisque, même si leur revenu s’est accru, il l’a fait moins vite que le revenu global moyen. Ils font partie des perdants relatifs. Un deuxième groupe de perdants est très différent : c’est celui des revenus situés entre le 80ème et le 95ème percentile –  des revenus donc plutôt élevés à l’échelle mondiale (mais pas forcément à l’échelle des pays riches) – qui ont également progressé moins vite que le revenu global ; ils se sont relativement appauvris.

Il y a enfin les gagnants qui se divisent en deux groupes très différents : les personnes qui se situent autour de la médiane et qui voient leurs revenus réels presque doubler et enfin les 1% les plus riches de la planète dont les revenus, déjà très élevés, ont continué de croître fortement (+65%) durant la période étudiée. Il faut bien sûr garder à l’esprit qu’on parle ici d’écarts relatifs, ce qui fait que les gains au sommet de la distribution des revenus (le 1%) sont incomparablement supérieurs à ceux des revenus autour de la médiane. Les gains absolus par tête des 1% entre les deux dates (en parité de pouvoir d’achat) ont été de 25 000 $, tandis que ceux du revenu médian ont été de 400 $ ! Les 5% des plus riches de la planète ont ainsi accaparé 44% de la croissance du revenu mondial entre les deux dates.

Quelle est la composition de ces différents groupes de gagnants et de perdants de la redistribution mondiale des revenus ? Les personnes situées autour de la médiane sont, à 90% issues des pays émergents d’Asie, surtout la Chine, mais aussi l’Indonésie ou la Thaïlande et à un moindre degré l’Inde, une nouvelle classe moyenne mondiale qui émerge. Les perdants quant à eux, et c’est un résultat sans doute moins attendu, sont principalement issus des économies développées et des anciens pays communistes. Mais, selon les auteurs, même en ne prenant pas en compte ces ex-pays communistes, l’écrasante majorité des membres de ce groupe de « perdants » est issue de « l’ancien monde » des pays riches. Cette classe moyenne des pays développés voit son revenu stagner ou ne plus progresser que faiblement.

La courbe de l’éléphant est évidemment fascinante mais elle a aussi ses limites. Elle a été critiquée sur le plan technique, mais les auteurs répondent de façon assez convaincante à ces critiques[4]. Plus important peut-être, est le fait que, par construction, le monde développé dans son ensemble est concentré dans les derniers déciles de la distribution mondiale des revenus (par exemple, les 5% les plus pauvres des Américains se situent au 68ème percentile), ce qui contribue à rendre presque invisibles les inégalités internes qui s’y jouent (en dehors du 1% du haut de la distribution). Il est difficile à la fois d’élargir la focale et de la resserrer. Ce que Lakner et Milanovic appellent donc les « classes moyennes » des pays riches reste un concept assez flou dont on a un peu de mal à cerner les contours.

Quelles implications politiques ?

Si le travail de Lakner et Milanovic est pris au sérieux, et il a toutes les raisons de l’être, les implications politiques sont nombreuses. On est évidemment tenté de mettre en parallèle les deux évolutions principales qu’il met en lumière  – l’émergence de la classe moyenne asiatique et le déclin relatif de la classe moyenne des pays riches – même si nos deux auteurs refusent prudemment d’affirmer un lien de causalité que leurs données ne permettent effectivement pas d’établir. La concomitance des deux évolutions n’en est pas moins frappante. Est-elle le signe avant-coureur du basculement de la domination économique de « l’ancien monde » des pays riches vers le « nouveau monde » des pays émergents, essentiellement asiatiques ?

Ensuite, le déclin de la classe moyenne occidentale, s’il se confirme, parallèlement à la montée d’une élite mondiale largement détachée de son appartenance nationale, peut constituer une menace pour la stabilité de la démocratie. Lakner et Milanovic évoquent le risque d’une dérive de la démocratie vers des formes de ploutocratie, d’un gouvernement par les riches. C’est sans doute excessif. Mais il est indéniable qu’une partie des classes moyennes des pays développés se sent aujourd’hui lésée par la mondialisation en cours. En examinant la courbe de l’éléphant on ne peut pas leur donner tout à fait tort.

Un des points sans doute les plus importants qui ressort du travail de ces deux économistes est la mise en lumière du rôle crucial que joue le pays de naissance dans le destin des individus. Le débat sur l’inégalité se focalise le plus souvent sur les écarts entre groupes sociaux internes à chaque pays, alors que l’enjeu est d’abord et de plus en plus, mondial. Le paradoxe est que l’inégalité interne se renforce alors que l’inégalité inter-pays diminue. Mais cette diminution se fait, peut-être, au détriment des classes moyennes de l’ancien monde. Cela peut évidemment alimenter le nationalisme économique et le nationalisme tout court, dont les signes de développement sont patents. Notons pour finir une autre implication de ce déterminisme du pays d’origine : les migrants économiques des pays les plus pauvres ont probablement cette intuition que pour échapper à leur destin misérable ils doivent fuir leur pays de naissance.

 

[1] Branko Milanovic, Global Inequality: A New Approach for the Age of Globalization, Belknap Harvard, 2016 ; voir aussi Christoph Lakner et Branko Milanovic, « Global Income Distribution : From the Fall of the Berlin Wall to the Great Recession », The World Bank Economic Review, vol. 30, n°2, 2015, p.203-232, accessible en ligne sur la page de Christoph Lakner et également l’article en ligne sur le site de notre partenaire VoxEU.

[2] Les deux auteurs qui travaillent à la Banque mondiale ont créé en son sein la World Panel Distribution Database sur laquelle s’appuie leur étude. Elle compile des données d’enquêtes auprès des ménages (565 au total) sur la consommation (dans les pays pauvres, PovcalNet database) et sur les revenus dans les pays riches (World Income Distribution data). Les données son complétées par le Luxembourg Income Study (LIS), le British Household Panel Survey (BHPS) et le European Union Survey of Income and Living Conditions (SILC). La variable clef de l’analyse est le revenu moyen par tête (en parité de pouvoir d’achat 2005) par décile et par pays. L’étude n’utilise pas d’échelle d’équivalence tenant compte de la composition des ménages.

[3] Voir : https://ourworldindata.org/global-economic-inequality#global-income-inequality-increased-for-2-centuries-and-is-now-falling

 

[4] Voir par exemple, les critiques de la Resolution Foundation dont le Financial Times a rendu compte.

Et la réponse de Christoph Lakner .

 

 

 

 

Publicités

Les inégalités en France avant et après redistribution (Gilbert Cette dans Le Monde)

La France est un pays où les inégalités sont relativement moins fortes que dans d’autres économies développées, et ces inégalités ont d’ailleurs très peu progressé depuis 25 ans. Mais, on parle ici de mesure des inégalités après la redistribution. Or, lorsque l’on observe les inégalités avant redistribution, on constate que celles-ci sont très importantes. les mécanismes de redistribution viennent donc corriger des inégalités ex-ante très importantes. Mais cette redistribution pèse sur la compétitivité des entreprises françaises, un enjeu important est donc de pouvoir réduire la redistribution en réduisant les inégalités ex-ante. Cf cet article de Gilbert Cette dans le Monde du 7 septembre.

L’emploi est au cœur des inégalités

La France est un pays  » spontanément  » très inégalitaire. L’OCDE mesure les inégalités de revenus dans les trente-sixpays qui la composent, l’indice synthétique de Gini étant le plus utilisé. Cet indicateur montre que, avant impôts et transferts sociaux, seuls cinq pays sont plus inégalitaires que la France (l’Espagne, la Grèce, l’Irlande, l’Italie et le Portugal), deux sont équivalents (la Lituanie et le Royaume-Uni),les vingt-huit autres sont moins inégalitaires – non seulement les pays nordiques et scandinaves, mais aussi le Canada et les Etats-Unis, ou encore le Mexique et la Turquie.

En revanche, après impôts et transferts, la situation est différente : seize pays sont plus inégalitaires, six sont équivalents et douze sont moins inégalitaires.

Les politiques visant à réduire les inégalités peuvent s’inscrire dans deux logiques différentes. Elles peuvent corriger les inégalités spontanées en amplifiant la progressivité de l’impôt pour  » prendre aux riches  » et les transferts sociaux pour redistribuer vers les plus défavorisés. Mais la France est déjà l’un des pays dans lesquels ces politiques sociales sont les plus larges, et le risque est alors de brider la croissance économique par les distorsions inévitablement induites par les impôts et transferts, en particulier sur l’offre de travail.

L’autre logique est de favoriser la croissance et la création d’emplois par des politiques d’offre, afin de réduire les inégalités initiales (avant impôts et transferts). Il s’agit alors de réduire ces inégalités initiales par la croissance et l’emploi, afin d’avoir moins à corriger ensuite par des politiques redistributives.

Mobilité sociale faible

L’emploi est au cœur du problème : parmi les cinq pays qui sont plus inégalitaires que la France avant impôts et transferts, quatre ont un taux de chômage plus élevé (Espagne, Grèce, Italie) ou plus faible mais important (Portugal), et un seul un taux de chômage plus faible (Irlande).

Parmi les trente-six pays de l’OCDE, quatre seulement pâtissent d’un taux de chômage supérieur au nôtre (outre les trois déjà mentionnés, la Turquie). La dynamisation de la croissance et de l’emploi passe par le renforcement de l’offre compétitive. La France ne souffre pas d’un déficit de demande intérieure, cette dernière étant supérieure à l’offre compétitive, ce qui se traduit par un déficit courant depuis déjà plus de dix ans.

Une dynamisation de la dépense publique n’est donc pas appropriée pour réduire le chômage, sachant d’ailleurs que, exprimée en points de PIB, cette dépense est actuellement (à près de 57  %), avec celle du Danemark, la plus élevée de tous les pays de l’OCDE.

Une récente publication de l’OCDE montre que, au-delà des inégalités de revenus, la mobilité sociale est faible en France comparée aux autres pays. Comme en Allemagne, il y faut en moyenne six générations pour qu’une personne faisant partie des 10  % des revenus les plus faibles atteigne le revenu moyen, quand il en faut cinq aux Etats-Unis et au Royaume-Uni et de deux à quatre dans les pays nordiques et scandinaves. Parmi les pays développés, seule la Hongrie fait moins bien (sept générations).

Cette faible mobilité sociale s’exprime par une mobilité à la fois professionnelle et de revenus très faible comparée aux autres pays. L’école est en partie responsable de cette situation. Parmi les pays du G7, les performances scientifiques des élèves de 15 ans s’y expliquent plus qu’ailleurs par le statut social de la famille.

Le modèle social français est à la peine et n’a rien d’exemplaire. L’amplification des politiques redistributives n’est pas la réponse adaptée à cette situation, même si par ailleurs l’amélioration de l’efficacité de ces politiques est souhaitable. Les réponses sont avant tout la réduction des inégalités initiales par l’amélioration de l’offre compétitive et le renforcement de la mobilité sociale par de multiples voies, dont bien entendu celle d’une réforme en profondeur du système éducatif.

par Gilbert Cette

 

Transformation des structures productives et malaise social (Artus / Natixis )

Une courte synthèse particulièrement claire sur le lien entre transformation actuelle des structures productives dans les PDEM et malaise social par l’équipe de Patrick Artus.

https://www.research.natixis.com/GlobalResearchWeb/main/globalresearch/ViewDocument/FKuJHnpuJlwpgtzjZ_4mBQ==

L’histoire des mutuelles et de la protection sociale naissante en France (Libération)

«Le poids des mutuelles en France s’explique, car l’intervention de l’Etat dans le social a été tardive»

Par Frantz Durupt

Leur rôle est régulièrement critiqué, certains plaidant pour un système de santé intégralement géré par la Sécurité sociale. Pourquoi les mutuelles existent-elles, et pourquoi sont-elles aussi importantes aujourd’hui ?

Emmanuel Macron a présenté ce mercredi les grandes lignes de sa vision de la protection sociale en France, en confirmant pour 2021 l’aboutissement d’une promesse de campagne : le remboursement intégral de certaines lunettes, prothèses dentaires et audioprothèses. Une mesure qui devrait se répercuter sur les tarifs des complémentaires santé, a prévenu UFC-Que Choisir, dénonçant les «dérives» du secteur, avec des cotisations qui sont déjà passées de «468 euros par personne et par an en moyenne en 2006 à 688 euros en 2017», soit une inflation de 47%, contre 14% pour l’économie en général. Pourquoi les mutuelles ont-elles ce poids dans le système social français ? Les réponses de Michel Dreyfus, directeur de recherche au CNRS-Centre d’histoire sociale de l’université Paris-I, spécialiste de l’histoire de la mutualité.

Pourquoi les mutuelles existent-elles ?

C’est le fruit d’une très longue histoire qui remonte à la Révolution française où la loi Le Chapelier, votée en 1791, interdit toute forme d’association ouvrière ou paysanne : les syndicats ne seront reconnus et légalisés qu’un siècle plus tard, en 1884, avec la loi Waldeck-Rousseau. Apparues à la veille de la Révolution, les sociétés de secours mutuels couvrent 250 000 personnes en 1848. Jusqu’alors, elles organisent des luttes revendicatives, tout en prenant en charge la maladie, les obsèques et peu à peu les retraites. L’Etat est encore absent sur ces terrains. En 1852, Napoléon III réorganise les sociétés mutualistes et en fait un instrument de contrôle social. Il s’opère alors une division du mouvement social entre les sociétés de secours mutuels et ce que seront les syndicats. Les mutualistes continuent de progresser : au nombre de quatre millions en 1914, ils sont fois dix plus que nombreux que les syndicalistes.

Pourquoi les mutuelles n’ont-elles pas été supprimées à la Libération, lors de la création de la Sécurité sociale ?

Le poids des mutuelles en France s’explique par le fait que l’intervention de l’Etat dans le social y a été beaucoup plus tardive que dans la majorité des pays européens. Contrairement à ce qui est dit trop souvent, la Sécurité sociale n’a pas été créée ex nihilo. Elle repose sur deux lois antérieures : une votée en 1910, qui a constitué des retraites pour 2,5 millions de personnes et une en 1930, établissant les Assurances sociales, inspirées du système mis en place par Bismarck en Allemagne de 1883 à 1889. Les Assurances sociales ont été copiées par toute l’Europe, mais en dernier par la France. Elles ont été investies par les mutualistes : aussi notre pays compte 15 millions de mutualistes à la Libération. Le rapport de force est alors favorable à la gauche et aux syndicats. La Sécurité sociale innove sur trois points. D’abord, à la différence des lois de 1910 et 1930, elle prétend couvrir tous les Français. Elle prend aussi en charge l’ensemble des risques sociaux, jusqu’alors gérés par des acteurs différents ; seule exception, le chômage qu’on croit avoir vaincu. Enfin les caisses de Sécurité sociale sont gérées par les syndicats. Il s’agit donc d’un moment difficile pour la mutualité, qui doit réduire ses moyens. Mais elle comprend très vite qu’elle doit négocier. En 1947, la loi Morice établit un accord entre l’Etat et la mutualité : cette dernière reconnaît la Sécurité sociale, mais gagne le droit de gérer celle des fonctionnaires et les enseignants. La Sécurité sociale bénéficie aux mutualistes : ils étaient 15 millions en 1945, ils sont 38 millions aujourd’hui.

Comment le système des mutuelles a-t-il évolué depuis ?

A partir des années 1970, les compagnies d’assurance commencent à réinvestir dans le domaine de la santé, au détriment des mutualistes. Elles sont confortées par le cadre européen, qui privilégie les compagnies d’assurance. Par ailleurs, la mutualité a très longtemps ignoré les syndicats. La Fédération nationale de la mutualité française (FNMF), aujourd’hui Mutualité française, créée en 1902 au Musée social à Paris, doit attendre 1971 pour rencontrer officiellement la CFDT, la CGT et FO : la division entre les mouvements mutualistes et syndicaux a donc été très longue. Elle a contribué à l’isolement de la Mutualité française.

UFC-Que Choisir reproche aujourd’hui aux mutuelles françaises d’être trop chères, pas assez lisibles…

Ce reproche actuel est aussi extrêmement ancien. Le mouvement mutualiste est soumis aujourd’hui à une concurrence de plus en plus sévère, notamment parce que l’Union européenne favorise les compagnies d’assurances. Aussi les mutuelles doivent se regrouper : elles sont moins de 400 actuellement, et les financiers y prennent de plus en plus de pouvoir.

Est-il envisageable ou souhaitable aujourd’hui de les supprimer et les remplacer par une Sécurité sociale intégrale ?

L’idée a été avancée lors de la dernière campagne présidentielle par Jean-Luc Mélenchon, candidat de la France insoumise, et par Martin Hirsch, le directeur général de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris. Je pense que cette idée est irréaliste, car on ne raye pas d’un coup de plume un mouvement social de 38 millions de personnes. L’idée de supprimer les complémentaires santé, comme en Alsace-Moselle, où les soins sont remboursés à 90% par le guichet unique de la Sécurité sociale, moyennant une cotisation salariale supplémentaire (1), est également erronée. La question n’est pas que financière. La Mutualité française est un mouvement social qui emploie de nombreux salariés et a construit un important réseau national d’établissements sanitaires et sociaux : comment imaginer que tout cela soit repris par l’Etat ? Ce qui pose la question du rapport des mutualistes avec ce dernier. Cette question s’est posée tout au long de leur histoire. En dépit de leurs nombreuses déclarations d’apolitisme, les mutualistes ont été constamment en rapport avec l’Etat et le sont encore, car les questions qu’ils traitent sont éminemment politiques.

(1) En avril 2017, le Monde diplomatique a publié un article envisageant, arguments chiffrés à l’appui, d’instaurer un système «tout-Sécu».

Frantz Durupt

A propos de la suppression de la taxe d'habitation (A.Trannoy dans le Monde)

Supprimer la taxe d’habitation est irréfléchi

L’économiste Alain Trannoy dénonce une réforme fiscale qui, lancée sur une base redistributive et modernisatrice, s’est muée en cadeau aux propriétaires et en danger pour les collectivités locales

Les inflexions de politique économique par rapport au programme électoral sont toujours symptomatiques. L’exemption de la taxe d’habitation pour 80 % des foyers fiscaux aux revenus moyens et modestes figurait dans le programme d’Emmanuel Macron.. Au fil des mois, s’est substituée à cette promesse la suppression totale compensée par une hausse de la fiscalité qui restait à définir, puis une suppression totale non compensée qui semble désormais actée, comme en témoigne le rapport de la commission pilotée par le sénateur Alain Richard et le préfet honoraire Dominique Bur sur  » La refonte de la fiscalité locale « , remis le 9 mai au premier ministre. Aucun élément doctrinal n’a été apporté à l’appui de cette mesure, qui va quand même coûter au budget de l’Etat la bagatelle de 10 milliards d’euros !

Autant la première mesure pouvait avoir un sens, en particulier redistributif, tant la répartition de la taxe d’habitation était devenue injuste au fil des ans, du fait de la non-actualisation des bases et de l’alourdissement des taux, autant son extension non compensée semble une mesure irréfléchie.

Cette extension représente un surprenant cadeau aux propriétaires, et ceci à double titre. Primo, parce que plus des trois quarts de la dernière tranche des contribuables exemptés sont propriétaires. Secundo, parce que dans les zones tendues les bailleurs vont pouvoir augmenter les loyers lors de la relocation. Le mécanisme est en effet le même que celui qui explique pourquoi une partie des allocations logement est captée par les propriétaires sous forme de hausses de loyer – comme l’a d’ailleurs invoqué Emmanuel Macron lors de la réforme des APL.

Dans les centres-villes des grandes agglomérations, Paris en tête, l’offre de logements à louer peut être considérée comme fixe et bouge très peu d’une année sur l’autre. Dans ces conditions, les logements vont au plus offrant à la location comme à l’achat, comme dans un marché d’enchères de tableaux anciens. Les locataires, grâce à l’économie des quelque 1 000 à 2 000 euros de taxe d’habitation, pourront accepter une hausse correspondante de loyer pour remporter l’enchère locative. Ce cadeau peut représenter à terme facilement 4 à 5 milliards d’euros. Ce double cadeau aux propriétaires est inattendu de la part d’un président qui se dit ennemi de la rente…

Réclamations des électeurs
Ensuite, cette suppression est dangereuse pour la démocratie locale. Dans bon nombre de communes, les locataires sont majoritaires. N’acquittant plus rien du coût des dépenses publiques locales, ils auraient tort de se priver d’en demander l’augmentation, et cet effet pourrait se faire sentir dès les futures élections municipales, poussant les voiles des populistes. Emmanuel Macron cherche à freiner les dépenses locales alors que,  » en même temps « , par inadvertance sans doute, il remplit le réservoir d’essence du moteur des dépenses publiques locales, les réclamations des électeurs.

De plus, une partie de ces 10 milliards d’euros vont creuser le déficit commercial, en augmentant, entre autres, les importations allemandes et chinoises. Ces 10 milliards s’interprètent comme une relance de la -consommation. A priori, on n’aurait pourtant pas rangé Emmanuel Macron parmi les partisans d’une relance keynésienne, puisqu’il se réclame de la politique de l’offre.

Sujet de perplexité pour les économistes, le problème de compétitivité français, que traduit son déficit extérieur, semble difficile à résorber. La rechute du taux de croissance au premier trimestre (+ 0,3 %, contre + 0,7 % au quatrième trimestre 2017), est entièrement due au faux plat de l’industrie, qui n’est toujours pas sortie de sa léthargie. On se gausse aisément de l’Italie dans notre pays, mais force est de constater qu’en 2017, une année pourtant faste, le rythme de croissance des exportations françaises industrielles n’a même pas atteint la moitié du rythme des exportations italiennes (3,3 % contre 7 %) !

Enfin, c’est une mesure imprudente en raison du retournement probable de la conjoncture économique. Les mauvaises nouvelles s’accumulent, signe que l’alignement des planètes qui, depuis deux ans, avait permis à la zone euro de sortir la tête de l’eau, se termine, et que nous rentrons dans une zone de plus fortes turbulences. A la hausse du prix du pétrole, suscitée par un regain de tensions internationales, en particulier au Proche-Orient, s’ajoute la montée des incertitudes, la menace de guerre économique commerciale entre l’Europe et les Etats-Unis, les décisions d’un partenaire italien qui peuvent remettre la zone euro sur la sellette, l’incertitude sur le dénouement du Brexit, la réticence de l’Allemagne à réviser sa politique -budgétaire.

Les taux d’intérêt américains remontent, tout comme ceux des pays émergents. La hausse des cours du pétrole ponctionne la consommation intérieure et accroît l’incertitude des investisseurs. Ces 10 milliards d’euros en moins chaque année risquent de manquer si la France doit brutalement se désendetter, ou bien réaliser des investissements dans des secteurs-clés comme la transition énergétique, où l’on continue de se bercer de bonnes paroles, ou l’enseignement supérieur et la recherche, qui souffrent d’anémie budgétaire et de manque de vision pour affronter une compétition internationale particulièrement dynamique.

Face à de tels inconvénients, quels avantages reste-t-il à retirer d’une suppression de la taxe d’habitation ? Sans doute le bénéfice politique d’arroser tout le monde à travers une baisse d’impôt, et en particulier des électeurs potentiels. Il ne nous appartient pas de porter un jugement sur cet objectif en tant qu’économiste, mais nous ne pouvons nous empêcher de penser que celui-ci aurait pu être atteint par d’autres moyens aux effets moins pervers, par exemple une baisse de l’impôt sur le revenu. Les deux premiers in-convénients pointés plus haut – un cadeau aux propriétaires, un mauvais coup à la démocratie locale – auraient largement été évités. De plus, cette baisse aurait pu être modulée en fonction de l’évolution de la conjoncture. Là, l’exécutif s’est rendu prisonnier d’une promesse difficilement réversible.

Une belle occasion est manquée de refonder nos impôts fonciers. Il aurait été facile d’imaginer une nouvelle taxe foncière progressive en remplacement, à rendements constants, de la vieille taxe foncière, de l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) et de la suppression de la taxe d’habitation. Tout ce qu’on nous promet à la place est une révision des valeurs locatives cadastrales menée à une vitesse d’escargot sur quarante ans, se terminant autour de 2060 (les bases actuelles datent de 1970)… soit presque un siècle de distance. Entre-temps, un lointain successeur d’Emmanuel Macron supprimera la taxe foncière, comme a été rayée d’un trait de plume la taxe d’habitation pour la même raison, faute d’une réforme entreprise quand il en était encore temps.

Un avatar du giscardisme
Ne pas penser correctement la rente, et en particulier la rente foncière, est une erreur très communément partagée à droite. Protéger la rente est contraire à la croissance économique et à l’égalité des chances et, pour une fois, tous les économistes en sont d’accord. Inversement, ne pas penser correctement le profit est une erreur typique à gauche – l’augmentation des profits n’est pas forcément synonyme de baisse des salaires.

Pour le moment, Emmanuel Macron a résisté aux forces conservatrices sur sa gauche. Pour justifier son fameux  » en même temps « , il doit montrer la même pugnacité face aux forces économiques conservatrices à droite de l’échiquier. Un grand impôt foncier renouvelé, accompagnant la lutte contre la spéculation immobilière, est dans l’intérêt bien compris du pays. Sans cela, on sera en droit de juger que, comme son prédécesseur, le président a déporté vers la droite la politique que laissait présager ses promesses électorales. Et ses décisions, comme son exercice du pouvoir, loin de s’apparenter à la seconde gauche et au rocardisme, évoqueront un avatar du giscardisme, aussi bien sur le fond que sur la forme.

Alain Trannoy

 

%d blogueurs aiment cette page :