Entretien avec Meadows (Libération)

http://www.liberation.fr/futurs/2012/06/15/le-scenario-de-l-effondrement-l-emporte_826664

Publicités

Un état des lieux du réchauffement climatique (Le Monde 09 mai 2017)

Tous les indicateurs du réchauffement sont au rouge

L’espoir de maintenir la hausse de la température moyenne sous la barre fatidique des 2 °C s’éloigne de plus en plus
Alors que les Etats-Unis menacent de quitter l’accord de Paris et que s’est ouverte lundi 8 mai, à Bonn (Allemagne), la session annuelle des négociations climatiques, le réchauffement de la planète se poursuit, à bride abattue. Selon les données du National Climatic Data Center (NCDC) américain, le premier trimestre de l’année en cours est en effet le deuxième plus chaud jamais enregistré, à moins de 2/10e de degré Celsius derrière les trois premiers mois de l’année 2016.

Or celle-ci, marquée par un -phénomène El Niño d’une intensité exceptionnelle, a été celle de tous les excès. Selon l’Organisation météorologique mondiale (OMM), sa température moyenne a excédé de 1,1 °C les niveaux de l’ère préindustrielle, battant ainsi le record de l’année 2015. Qui -elle-même battait le record de l’année précédente.

Depuis 2014, les émissions mondiales de dioxyde de carbone (CO2) semblent toutefois stagner autour de 41 milliards de tonnes par an – en incluant les émissions dues à la déforestation et à l’utilisation des sols. Mais ce palier se situe à un niveau élevé et l’accumulation de CO2 dans l’atmosphère, principale cause du réchauffement en cours, ne faiblit pas. Le 5 mai, le dernier pointage de la National Oceanic and -Atmospheric Administration (NOAA) indiquait qu’un nouveau record était atteint, avec une concentration atmosphérique de CO2 de plus de 410 parties par million (ppm) -relevé au laboratoire de Mauna Loa – un niveau jamais atteint depuis le Pliocène, il y a quelque 2 millions d’années. Le taux atmosphérique de CO2 est demeuré sous 280 ppm tout au long du dernier million d’années.

Tous les indicateurs sont, et demeurent, au rouge. Chaque jour, la perspective s’éloigne un peu plus de pouvoir conserver le climat terrestre sous la barre des 2°C d’augmentation de la température moyenne, par rapport à l’ère préindustrielle – aujourd’hui, plus personne ou presque ne nourrit encore l’espoir de le maintenir sous le seuil de 1,5 °C de réchauffement, pourtant inscrit dans le marbre de l’accord de Paris, adopté en décembre 2015 au terme de la COP 21.

Les phénomènes s’aggravent
Non seulement les températures moyennes continuent de s’élever inexorablement, mais tous les phénomènes liés à l’élévation du mercure s’accentuent. Les surfaces de banquise, en Arctique tout comme en Antarctique, ont atteint des niveaux exceptionnellement bas tout au long de 2016. Au mois de novembre, le déficit de glaces de mer par rapport à la moyenne 1980-2010 affichait 4 millions de km2, une anomalie sans précédent connu à cette période de l’année. Aucun -rebond ne se fait jour depuis début 2017 : au nord comme dans l’hémisphère austral, les surfaces de banquise sont nettement en deçà des normales. En avril, selon le National Snow and Ice Data Center (NSIDC), ce déficit excédait légèrement 1 million de kilomètres carrés…

Les températures élevées ne contribuent pas uniquement à la réduction des superficies de banquises : elles endommagent également la productivité biologique de l’océan. Depuis 2016, comme de nombreux autres récifs tropicaux, la Grande Barrière de corail, en Australie, a été touchée par un phénomène de blanchissement et de mortalité des coraux à grande échelle. Seuls deux autres épisodes semblables ont été jusqu’à présent observés, en 1998 et en 2002. Avec, comme conséquence, comme l’a noté fin mars l’OMM dans son bilan de l’année écoulée,  » des impacts importants sur la chaîne alimentaire marine, les écosystèmes et les pêcheries « .

D’autres phénomènes s’aggravent plus vite qu’escomptés. Des chercheurs français et suisses viennent ainsi de conduire une nouvelle analyse, publiée fin avril dans la revue Geophysical Research Letters, suggérant que la montée du niveau marin s’est accélérée au cours des deux dernières décennies. Celle-ci aurait été 25 % à 30 % plus rapide entre 2004 et 2015 qu’entre 1993 et 2004… En cause : la perte de glace des calottes polaires du Grœnland et de l’Antarctique qui s’accélère fortement depuis vingt ans.

Des scientifiques perplexes
A cette accélération de fond viennent s’ajouter des sursauts ponctuels. Le puissant Niño de 2015-2016 a fait bondir le niveau des mers. Selon l’OMM, celui-ci s’est élevé de 1,5 centimètre entre les mois de novembre 2014 et de février 2016 – soit quatre à cinq années de hausse moyenne en moins de seize mois.

Plus étonnant : certaines manifestations de ce dernier Niño semblent n’avoir pas disparu avec lui, laissant comme des stigmates dans le système climatique. Ainsi, des accumulations d’eaux chaudes dans le Pacifique, au large de pays d’Amérique centrale, ont-elles persisté alors même que les indices majeurs marquant l’activité d’un Niño avaient disparu… Ces étrangetés climatiques, qui plongent les scientifiques dans la perplexité, sont à l’origine des pluies diluviennes et des coulées de boue qui ont frappé en mars la Colombie et le Pérou, causant plusieurs centaines de morts.

Dans le Pacifique, la situation actuelle est suffisamment inhabituelle pour que les scientifiques de la NOAA prévoient un retour possible d’El Niño avant la fin de l’année. Généralement, l' » enfant terrible du Pacifique  » revient tous les trois à sept ans, et un retour si rapide n’a jusqu’à présent été observé qu’il y a plus d’un demi-siècle. Difficile, toutefois, d’affirmer qu’il s’agit là d’une nouvelle manifestation du réchauffement en cours.

Stéphane Foucart

L'intervention de l'Etat dans une économie mondialisée (Le Monde, 16 avril 2017)

Les vrais défis de la mondialisation

Depuis quelques mois, la mondialisation est sous le feu des critiques. Des deux côtés de l’Atlantique, elle est pointée du doigt comme responsable de la hausse des inégalités, du chômage des plus démunis et des délocalisations. Certains, comme la frontiste Marine Le Pen et, dans une certaine mesure, Jean-Luc Mélenchon, affirment que le remède est le protectionnisme et le repli sur soi. Ceux s’insurgeant contre ces recettes faciles sont un peu démunis. Que faire ?

Avant d’y répondre, il convient d’affiner le diagnostic. Les maux dont souffre l’économie mondiale sont plus complexes qu’il n’y paraît.

Le premier d’entre eux est la moindre croissance de la productivité des facteurs. Le terme est un peu barbare. Il est pourtant très concret : cela signifie que la qualité et l’efficacité des facteurs de production augmentent moins vite qu’avant la crise de 2008.

C’est grave, car la vigueur de la productivité est essentielle pour gonfler les niveaux de vie. Un travailleur américain moyen doit ainsi travailler 17 semaines pour gagner l’équivalent de ce qu’un travailleur de 1915 touchait sur un an, a par exemple expliqué Christine Lagarde, la directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), lors d’un récent discours. Si la productivité avait continué d’augmenter au même rythme qu’avant la crise, le produit intérieur brut (PIB) mondial serait aujourd’hui 5 % plus haut, selon le FMI : l’équivalent du poids du Japon !

Mais pourquoi, au juste, la productivité s’affaisse-t-elle ? On ne sait pas vraiment : vieillissement de la population, ralentissement du progrès technique – qu’on ne sait d’ailleurs pas très bien mesurer – ou encore séquelle de la crise. Depuis 2008, les entreprises investissent moins. L’argent se loge dans les secteurs qui ne produisent guère d’innovation, comme l’immobilier.

Hausse des inégalités de revenu
Le deuxième mal est la chute, depuis les années 1970, de la part du revenu rémunérant le travail dans la plupart des pays industrialisés, au profit de celle rémunérant le capital. Pire, ce déclin s’accompagne d’une hausse des inégalités de revenu : le salaire des peu qualifiés augmente moins vite que celui des très qualifiés, tandis que la propriété du capital se concentre chez les plus riches. Selon une récente étude du FMI, la moitié de cette baisse de la part des revenus du travail dans les économies avancées serait liée au progrès technologique : les emplois moyennement qualifiés sont automatisés. Et 25 % seraient liés à la globalisation : les revenus dans les secteurs exposés à la concurrence internationale diminuent.

La troisième maladie de l’économie mondiale est les mauvais flux de capitaux. Lord Adair Turner, patron du gendarme financier britannique entre 2008 et 2013, l’explique dans Reprendre le contrôle de la dette (Editions de L’Atelier, 25 euros, 360 pages) : les capitaux se déplacent de plus en plus et de plus en plus vite d’un Etat à l’autre, notamment dans les pays émergents. Certains contribuent à la croissance. D’autres alimentent uniquement des bulles spéculatives dans l’immobilier, font inutilement monter le cours des monnaies et déclenchent de violentes tempêtes lorsqu’ils partent subitement pour être investis ailleurs.

Ces mauvais flux sont le fruit des défaillances des régulations financières internationales. Et probablement, aussi, d’un excès de libéralisation en la matière. Mais il est difficile de les proscrire sans priver aussi les pays des bons investissements, par ailleurs indispensables…

Face à ces problèmes complexes, pénalisant les salariés peu ou moyennement qualifiés, les populistes pensent tenir la réponse. L’institut de conjoncture munichois Ifo définit ainsi leur projet économique : opposition d’une élite vue comme corrompue face à un peuple supposé vertueux, -rejet des immigrés et du libre-échange, propositions de remèdes économiques systématiquement tournés vers la relance. Toujours, quel que soit le contexte, les populistes présentent la relance comme la solution miracle.

Bien sûr, celle-ci peut s’avérer utile lorsqu’il s’agit de soutenir une demande défaillante. Mais si l’on songe aux maux décrits plus haut, il est clair que les propositions populistes ne résoudront pas grand-chose. Peut-être stimuleront-elles la croissance à court terme, mais après ?

C’est toute la difficulté à laquelle nos pays sont confrontés. Pour relancer la productivité et la part des revenus du travail, pour réduire les inégalités et atténuer les excès du système financier, ils doivent réfléchir à la mise en œuvre de solutions de long terme, délicates et incertaines. La première piste est d’investir massivement dans l’éducation. Celle des enfants, bien sûr, afin de limiter l’échec scolaire. Mais aussi celle des adultes, afin que leurs compétences soient en permanence remises à jour. Et pour permettre à ceux perdant leur emploi d’acquérir rapidement les savoirs nécessaires pour en trouver un autre.

La deuxième est de mettre le paquet sur l’innovation. Il ne s’agit pas seulement d’instaurer des crédits d’impôt aux résultats douteux, mais de développer des universités tournées vers la recherche fondamentale, connectées au tissu entrepreunarial, ouvertes à la circulation des idées et à l’échec – car la peur de l’échec est le plus grand frein à l’innovation.

La troisième est de renforcer la régulation financière. De ne pas céder, comme Donald Trump, aux lobbys assurant que les banques feraient mieux leur boulot si elles étaient soumises à moins de règles. Mais de ne pas tomber non plus dans l’excès inverse : tout taxer, tout interdire, au risque d’assécher les sources de financements utiles. La finance a besoin d’être encadrée pour bien fonctionner. Ni trop ni trop peu. Autant de nuances peu vendeuses, il est vrai, lorsqu’il s’agit de montrer à la tribune pour haranguer les électeurs indécis…

par Marie Charrel

Au-delà de la croissance (Le Monde)

Le Monde daté du 26 mars 2017

Candidats cherchent croissance désespérément

Quelle politique économique proposer pour garantir la prospérité des Français dans un monde sans ressort ? C’est le grand défi des prétendants à l’Elysée
Elle reste l’alpha et l’oméga de la politique économique. Son absence de dynamique a plombé une partie du quinquennat Hollande, hypothéquant l’inversion de la courbe du chômage sur laquelle le président sortant avait tant misé. La croissance économique demeure le baromètre de la santé de la France. Ou plutôt de ses difficultés. Poussive, molle, modeste… l’année 2016 s’est terminée sur une faible hausse du produit intérieur brut (PIB) de 1,1 %, contre 1,5 % prévu. Et les tenants de la décroissance, ou au moins d’initiatives alternatives à la course au progrès économique, sont très présents dans le débat. L’idée de  » revenu universel d’existence  » avancée par Benoît Hamon ne lui a-t-elle pas permis de s’imposer lors de la primaire de la gauche ? Il reviendra au prochain locataire de l’Elysée de chercher à faire revenir la croissance… ou d’essayer de penser au-delà de cet indicateur-clé.

Comment mesure-t-on la croissance ?
En France, comme ailleurs dans le monde, la hausse du produit intérieur brut (PIB) sert d’indicateur principal de croissance. » Le PIB vise à rendre compte de toute l’activité de production de biens et de services durant une période donnée. La croissance reflète l’évolution en volume, hors impact des mouvements des prix, de la valeur ajoutée générée sur le territoire entre deux périodes « , explique Ronan Mahieu, responsable des comptes nationaux à l’Insee, l’organisme qui publie chaque trimestre cet indicateur. Mais le PIB ne mesure pas tout : le travail domestique, réalisé gratuitement à l’intérieur d’un ménage, est par exemple laissé de côté. Quant aux échanges de biens ou de services réalisés par les plates-formes Internet (Leboncoin, Airbnb),  » ils n’ont le plus souvent pas d’impact sur le PIB. La valeur ajoutée de ces nouveaux usages se limite généralement aux commissions prélevées par ces sites « , précise M. Mahieu. Surtout, le PIB ne dit rien des deux grandes caractéristiques de nos sociétés : la hausse des inégalités et la crise écologique. Conséquence : de plus en plus de voix s’élèvent pour souligner les limites du PIB comme indicateur de prospérité d’une société.  » Le PIB compte ce qu’il y a en plus – des maisons, par exemple – mais pas ce qui a disparu sur la planète à cause de notre activité – moins de ressources naturelles, l’impact sur le climat, etc. – « , explique Jean-Marc Jancovici, enseignant à Mines Paris Tech.

Que disent les candidats ?
En 2012, François Hollande et Nicolas Sarkozy, prévoyaient tous deux une hausse du PIB de… 2 % à 2,5 % en 2017. Cinq ans plus tard, tout a changé.  » Je ne crois plus dans le mythe de la croissance « , lançait, bravache, Benoît Hamon en décembre 2016. Des propos qui font écho aussi bien chez les perdants de l’économie mondialisée qu’au sein de classes moyennes aspirant à un mode de vie moins centré sur le travail.  » Même quand le PIB progresse, il échoue aujourd’hui à faire augmenter le revenu des ménages « , soutient Eloi Laurent, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) et auteur de Notre bonne fortune. Repenser la prospérité (PUF, 96 pages, 12 euros). Au cours des cinquante dernières années, il a calculé que le PIB américain a grimpé de 260 % tandis que le revenu médian des ménages ne s’accroissait que de 20 %. Idem en France, où le pouvoir d’achat a baissé de 1,1 % entre 2012 et 2014 tandis que le PIB augmentait de 1,1 % sur la même période.  » Penser que la croissance doit être l’objectif final des politiques économiques est donc une erreur « , estime M. Laurent, qui regrette que  » les candidats soient prisonniers de ce totem, y compris Jean-Luc Mélenchon, car l’important n’est pas le chiffrage mais le déchiffrage !  » L’économiste prône de nouveaux indicateurs pour le débat budgétaire, prenant en compte la santé, la soutenabilité des actifs naturels de la France ou encore les inégalités.

Comment expliquer le décrochage de la France ?
En France, la croissance peine désormais à dépasser les 1 % par an, lorsque le rythme annuel atteignait en moyenne 2 % à 3 % entre le milieu des années 1970 et celui des années 1990. Ce ralentissement a beau être mondial, la France reste à la traîne de ses voisins. Depuis 2014, l’Hexagone fait moins bien que la moyenne de la zone euro, dont le PIB a crû de 1,7 % en 2016. En cause d’abord, un phénomène de rattrapage : les spécificités de l’économie tricolore (salaire minimum élevé, protection chômage…) garantissent traditionnellement un effet d’amortisseur en cas de crise, mais aussi un redémarrage plus mou.

 » Les erreurs de pilotage de la politique économique ont également bridé le potentiel de reprise de la croissance française. La consolidation budgétaire a été trop rapide et le pacte de responsabilité a été financé par des prélèvements trop importants sur les ménages « , estime Daniel Cohen, directeur du département d’économie de l’Ecole normale supérieure (et membre du conseil de surveillance du Monde). Une allusion au  » choc fiscal  » qui a pesé sur les ménages à la fin du quinquennat de Nicolas Sarkozy (depuis 2011) et au début de celui de François Hollande.

D’ailleurs,  » le pouvoir d’achat, par tête, des ménages peine à retrouver son niveau d’avant la crise « , souligne M. Cohen. Ce dernier voit dans ce retard une source d’espoir : » La France dispose d’une capacité de rebond pour les deux ou trois prochaines années.  » Les candidats à la présidentielle auraient tiré les leçons de ces dernières années, explique l’économiste :  » Aucun ne prévoit de consolidation budgétaire qui pourrait faire dérailler la croissance. Même François Fillon prévoit de laisser filer le déficit en même temps qu’il baissera les charges des entreprises « , souligne M. Cohen. Reste à savoir combien de temps peut durer ce rebond.

Sommes-nous condamnés à une croissance molle ?
Le débat n’est pas que français, mais mondial. Aux Etats-Unis, il s’est ouvert en 2013 lorsque l’ancien secrétaire au Trésor Larry Summers a déclaré que le monde risquait de sombrer dans une  » stagnation séculaire  » – une expression inventée par l’économiste américain Alvin Hansen en 1939. L’économie mondiale est-elle confrontée à un ralentissement passager, que l’essor du numérique et des nouvelles technologies viendront finalement combler, ou sommes-nous entrés dans une nouvelle ère ?

Les Prix Nobel d’économie Paul Krugman et Joseph Stiglitz, ou l’économiste Robert J. Gordon, de l’université Northwestern (Illinois), penchent pour la seconde alternative.  » La révolution numérique offre des potentialités intéressantes, mais en termes de croissance pour les classes moyennes et populaires, la force de traction des ordinateurs et des smartphones est bien plus faible que celle des révolutions de l’urbanisation ou de l’automobile au XXe siècle « , confirme M. Cohen. Par-delà la crise de 2008, qui continue à imposer ses stigmates à l’économie, le vieillissement de la population, la moindre productivité (autrement dit : la moindre efficacité du travail) mais aussi la hausse des inégalités et le développement d’emplois moins bien payés (services à la personne, de proximité) ont peut-être fait entrer le monde moderne dans une ère de croissance anémique.  » A l’horizon d’une décennie, il faut se garder de prévisions radicales. Mais à deux ou trois ans, il semble difficile d’imaginer une nette amélioration de la productivité de notre économie « , estime Patrick Artus, économiste chez Natixis.

Est-ce un problème ?
Pas tant que cela, à écouter les tenants de la décroissance et ceux qui estiment que le progrès et la création de richesses se font au détriment des ressources humaines et naturelles de notre planète. » La question est aujourd’hui de savoir ce que changerait la croissance si elle revenait ? L’emploi en est largementdéconnecté « , pointe M. Laurent, chiffres à l’appui. Aux Etats-Unis, entre 2000 et 2010, le PIB a crû de 20 % tandis que les créations nettes d’emplois reculaient de 1 %. En France, avec 1,2 % de croissance du PIB en 2015, le secteur marchand a créé 82 300 emplois nets, tandis que l’année suivante et malgré une progression du PIB légèrement plus faible (1,1 %), 187 200 emplois marchands ont été créés.

Par conséquent,  » c’est l’emploi que doivent directement viser les politiques publiques, plutôt que de chercher comment réanimer la croissance pour augmenter l’emploi « , déclare M. Laurent.C’est le sens de la proposition initiale de revenu universel de Benoît Hamon : valoriser  » un travail partagé « . Toutefois, la croissance reste, en l’état actuel de notre système économique, le premier moyen de faire reculer le chômage, de financer nos institutions sociales, à commencer par notre système de retraite, et de tenter de maîtriser notre dette. C’est d’ailleurs sur la prévision de croissance du PIB que se construit le budget de l’Etat.  » Les recettes mais aussiles dépenses publiques sont corrélées à la croissance du PIB. Lorsque l’activité se contracte, le chômage augmente au bout de quelques mois, ce qui génère des dépenses d’indemnisation chômage ou de minima sociaux supplémentaires « , précise M. Mahieu, de l’Insee.  » Sinon, il faut être prêt à se dire que nos dépenses publiques, nos dépenses de santé ne pourront plus augmenter de plus de 1 % par an « , abonde M. Artus – en comparaison, l’objectif national de dépenses de l’Assurance-maladie était de + 1,75 % en 2016, un niveau historiquement bas. Il devrait augmenter de 2,1 % en 2017.

Quelles politiques économiques privilégier ?
Les programmes des candidats à la présidentielle visent à relancer la dynamique de la machine France. D’ailleurs, même le programme de Benoît Hamon prévoit une hausse du PIB qui atteindrait 1,6 % cette année, et 2,5 % en 2019 ! Mais de nouvelles pistes émergent, plus ou moins abouties.  » Il faut repenser le modèle social, et en cela, le revenu universel pointe dans la bonne direction. Non pas pour préparer la fin du travail mais pour traverser les tempêtes de ses mutations « ,défend M. Cohen.  » La proposition d’Emmanuel Macron d’étendre l’assurance-chômage aux indépendants et aux personnes démissionnaires témoigne aussi de la recherche d’un mécanisme nouveau. C’est reconnaître la fin du travail à vie, que la révolution numérique a fait voler en éclats « , souligne l’économiste.

La réforme des retraites prônée par le candidat d’En marche ! vise aussi à instaurer un  » système universel  » dans lequel chaque euro cotisé donnerait les mêmes droits à tous. Mais l’ancien ministre indique lui-même que ce chantier herculéen prendra une décennie. Le principe d’un plan d’investissement se retrouve aussi chez plusieurs candidats, même si son ampleur varie assez largement, de 50 milliards d’euros chez Emmanuel Macron à plus de 100 milliards pour Jean-Luc Mélenchon. L’idée est de renforcer ou de remplacer le plan européen Juncker, régulièrement critiqué pour son manque d’ambition et de pertinence. Au-delà, l’innovation, les réformes structurelles (marché du travail…) et l’investissement en capital humain (éducation, apprentissage) constituent autant de pistes à même de relancer la productivité et donc la croissance.

Quid des jeunes générations ?
La persistance du débat autour de la croissance nourrit les incertitudes des jeunes générations. Au troisième trimestre 2016, pour un taux de chômage global de 9,7 % en France métropolitaine, selon l’Insee, celui des 15-24 ans dépassait les 25 %, alors que celui des plus de 50 ans plafonnait à 7 %. En 2011 (derniers chiffres disponibles), 67 % des Français de 60 ans estimaient que leur situation financière était meilleure que celle de leur famille quand eux-mêmes étaient adolescents, contre seulement 41 % parmi les trentenaires.

 » Cette perte de repères accentue le grand désarroi des classes moyennes, qui ne sont plus capables de se projeter dans l’avenir, ni pour elles ni pour leurs enfants « , prévient M. Cohen. Des craintes sur lesquelles jouent les partis populistes, Front national en tête. Et auxquelles certains candidats tentent de parer, comme en témoigne le slogan de campagne de Benoît Hamon,  » pour un futur désirable « . Une manière de montrer qu’il a entendu les aspirations des jeunes générations, pour lesquelles l’allongement de l’espérance de vie ou la hausse de pouvoir d’achat ne suffisent plus pour parler de bien-être et de prospérité.  » Et si la vraie question n’était pas celle de la répartition de ces gains de productivité mais celle de l’opportunité même de ces derniers ? Si le véritable progrès passait par la réalisation de gains de qualité et de durabilité ? « , s’interrogent la sociologue Dominique Méda et ses coauteurs dans l’essai Vers une société post-croissance (Les Editions de l’aube, 224 pages, 22 euros). Si ces propos apparaissent encore peu dans les programmes des candidats de 2017, nul doute que ces questions sous-tendront une partie du quinquennat à venir.

Audrey Tonnelier

Entretien avec P.Veltz à propos de la société hyper-industrielle (Xerfi)

http://www.xerficanal-economie.com/emission/Pierre-Veltz-Pierre-Veltz-La-revolution-capitaliste-hyper-industrielle-5870_3744477.html?utm_source=Mod%E8le%20diffusion%20Xerfi%20Canal&utm_medium=email&utm_campaign=XC010317