T.Piketty et financement de la transition énergétique en zone euro (Le Monde)

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/05/09/apres-la-crise-le-temps-de-la-monnaie-verte_6039129_3232.html#xtor=AL-32280270

Thomas Piketty : « Après la crise, le temps de la monnaie verte »

L’arrêt économique devrait être mis à profit pour réfléchir à une relance par des investissements dans des secteurs comme la santé et l’environnement, avec une réduction des activités les plus carbonées, estime l’économiste Thomas Piketty dans sa chronique.

Publié aujourd’hui à 03h02, mis à jour à 16h21 Temps de Lecture 4 min.

Une éolienne dans un champ de colza, à Magny (Eure-et-Loir), le 4 mai.
Une éolienne dans un champ de colza, à Magny (Eure-et-Loir), le 4 mai. JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

Chronique. La crise engendrée par le Covid-19 peut-elle précipiter l’adoption d’un nouveau modèle de développement, plus équitable et plus durable ? Oui, mais à condition d’assumer un changement clair des priorités et de remettre en cause un certain nombre de tabous dans la sphère monétaire et fiscale, qui doit enfin être mise au service de l’économie réelle et d’objectifs sociaux et écologiques.

Il faut d’abord mettre à profit cet arrêt économique forcé pour redémarrer autrement. Après une telle récession, la puissance publique va devoir jouer un rôle central pour relancer l’activité et l’emploi. Mais il faut le faire en investissant dans de nouveaux secteurs (santé, innovation, environnement), et en décidant une réduction graduelle et durable des activités les plus carbonées. Concrètement, il faut créer des millions d’emplois et augmenter les salaires dans les hôpitaux, les écoles et universités, la rénovation thermique des bâtiments, les services de proximité.

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Dans l’immédiat, le financement ne pourra se faire que par la dette, et avec le soutien actif des banques centrales. Depuis 2008, ces dernières ont procédé à une création monétaire massive pour sauver les banques de la crise financière qu’elles avaient elles-mêmes provoquée. Le bilan de l’Eurosystème (le réseau de banques centrales piloté par la BCE) est passé de 1 150 milliards d’euros début 2007 à 4 675 milliards fin 2018, c’est-à-dire de 10 % à peine à près de 40 % du PIB de la zone euro (12 000 milliards d’euros).

Il faut assumer le fait que la création monétaire serve à financer la relance verte et sociale, et non à doper les cours de Bourse

Sans doute cette politique a-t-elle permis d’éviter les faillites en cascade qui avaient entraîné le monde dans la dépression en 1929. Mais cette création monétaire, décidée à huis clos et sans encastrement démocratique adéquat, a aussi contribué à doper les cours financiers et immobiliers et à enrichir les plus riches, sans résoudre les problèmes structurels de l’économie réelle (manque d’investissement, hausse des inégalités, crise environnementale).

Mutualiser le taux d’intérêt

Or il existe un risque réel que l’on se contente de continuer dans la même direction. Pour faire face au Covid-19, la BCE a lancé un nouveau programme de rachat d’actifs. Le bilan de l’Eurosystème a bondi, passant de 4 692 milliards au 28 février à 5 395 milliards au 1er mai 2020 (suivant les données publiées par le BCE le 5 mai). Pour autant, cette injection monétaire massive (700 milliards en deux mois) ne suffira pas : le spread de taux d’intérêt en défaveur de l’Italie, qui s’était abaissé mi-mars à la suite des annonces de la BCE, est très vite reparti à la hausse.

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Que faire ? D’abord prendre conscience que la zone euro restera fragile tant qu’elle fera le choix de soumettre ses dix-neuf taux d’intérêt à la spéculation des marchés. Il faut d’urgence se donner le moyen d’émettre une dette commune dotée d’un seul et même taux d’intérêt. Contrairement à ce que l’on entend parfois, l’objectif est avant tout de mutualiser le taux d’intérêt et non d’obliger certains pays à rembourser la dette des autres. Les pays qui se disent le plus en pointe sur cette question (France, Italie, Espagne) doivent formuler une proposition précise et opérationnelle, avec au passage la création d’une Assemblée parlementaire permettant de superviser l’ensemble (sur le modèle de l’Assemblée franco-allemande créée l’an dernier, mais avec de réels pouvoirs, et ouverte à tous les pays qui le souhaitent). L’Allemagne, qui est pressée par ses juges constitutionnels de clarifier sa relation à l’Europe, choisira sans doute de participer dès lors qu’une proposition solide sera sur la table et que ses principaux partenaires seront prêts à avancer. En tout état de cause, l’urgence interdit de rester les bras ballants en attendant l’unanimité, qui ne viendra pas.

La proposition espagnole de fonds doit être soutenue

Ensuite et surtout, il faut assumer le fait que la création monétaire serve à financer la relance verte et sociale, et non à doper les cours de Bourse. Le gouvernement espagnol a proposé que l’on émette entre 1 000 et 1 500 milliards d’euros de dette commune (environ 10 % du PIB de la zone euro), et que cette dette sans intérêts soit prise en charge sur le bilan de la BCE sur une base perpétuelle (ou à très long terme). Rappelons à ce sujet que la dette extérieure allemande a été gelée en 1953 (et définitivement supprimée en 1991), et que le reste de l’énorme dette publique de l’après-guerre a été éteint par un prélèvement exceptionnel sur les plus hauts patrimoines financiers (ce qu’il faudra également faire). La proposition espagnole doit être soutenue, et répétée s’il le faut, tant que l’inflation demeure modérée. Précisons que les traités ne donnent pas de définition de l’objectif de stabilité de prix (c’est la BCE qui a fixé la cible de 2 % : cela pourrait aussi être 3 % ou 4 %). Ces mêmes traités indiquent que la BCE doit concourir à la réalisation des objectifs généraux de l’Union, qui incluent le plein-emploi, le progrès social et la protection de l’environnement (Traité sur l’Union européenne, art. 3).

Ceux, à Bruxelles, qui évoquent des chiffres faramineux sur le Green Deal sans proposer de financements ne grandissent pas la politique

Ce qui est certain, c’est qu’il est impossible de réunir de telles sommes sans faire appel à l’emprunt. Ceux, à Bruxelles, qui évoquent des chiffres faramineux sur le Green Deal sans proposer de financements ne grandissent pas la politique. Par définition, cela veut dire qu’ils recyclent des sommes déjà promises ailleurs (par exemple, en reprenant des ressources au maigre budget de l’UE, qui est à peine de 150 milliards d’euros par an, soit 1 % du PIB européen), qu’ils comptent plusieurs fois les mêmes dépenses, ou bien qu’ils additionnent les apports publics et privés (avec des effets de levier à faire pâlir d’envie tous les spéculateurs de la planète), le plus souvent tout à la fois. Ces pratiques doivent cesser. L’Europe court un danger mortel si elle ne montre pas à ses citoyens qu’elle est capable de se mobiliser face au Covid au moins autant qu’elle l’a fait pour ses banques.

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Les effets structurels des politiques conjoncturels, le cas de la politique monétaire (M.Anota)

http://www.blog-illusio.com/2020/01/les-effets-de-la-politique-monetaire-a-long-terme.html

Quels sont les effets de la politique monétaire à long terme ?

Dans le sillage des travaux des monétaristes, puis des nouveaux classiques, la théorie orthodoxe a longuement considéré que la politique monétaire était neutre à long terme. S’il y avait débat, celui-ci portait sur les effets de la politique monétaire à court terme : à court terme, elle est active pour les monétaristes et les nouveaux keynésiens, mais neutre pour les nouveaux classiques. Dans leur raisonnement, la politique monétaire n’est supposée avoir d’effet que sur la demande globale, si bien qu’elle influence peut-être le cycle d’affaires, mais non la production à long terme ; cette dernière est supposée être déterminée par des facteurs structurels comme la technologie, la démographie et les préférences des agents. Par conséquent, les banques centrales ont peut-être la capacité d’écourter les épisodes de récession en ramenant plus vite la production sur sa trajectoire de long terme, elles n’ont pas la capacité d’affecter cette trajectoire.

Si les monétaristes et les nouveaux classiques partagent la même vision du long terme, c’est notamment parce qu’ils ont adopté la théorie quantitative de la monnaie : selon cette dernière, un assouplissement monétaire entraîne mécaniquement une hausse du niveau des prix. Mais son impact exact sur l’activité à court terme dépend de la nature des anticipations. Si les anticipations sont adaptatives, alors les agents vont dans un premier temps sous-estimer l’inflation courante [Friedman, 1958]. Les salaires réels vont alors diminuer, ce qui va inciter les entreprises à embaucher, si bien que le chômage va diminuer et la production augmenter. Mais, dans un deuxième temps, les travailleurs vont corriger leurs erreurs d’anticipations et exiger une hausse de leurs salaires nominaux, ce qui va inciter les entreprises à licencier et entraîner une baisse de la production : les salaires réels, le chômage et l’activité reviennent alors à leur niveau initial. Mais si les anticipations sont rationnelles, comme le supposent les nouveaux classiques, alors la politique monétaire perd toute capacité à influencer la production et l’emploi : si la banque centrale adopte une politique monétaire accommodante, les agents révisent immédiatement leurs anticipations, si bien qu’ils ne modifient pas leurs comportements en termes de travail et de production [Sargent et Wallace, 1975].

Les nouveaux keynésiens ont répliqué aux nouveaux classiques en montrant que l’hypothèse d’anticipations rationnelles n’impliquait pas forcément une neutralité de la politique monétaire à court terme : cette dernière influence l’activité et le chômage à court terme si les prix et salaires sont visqueux. En l’occurrence, si la banque centrale assouplit sa politique monétaire, la demande globale augmente, ce qui stimule l’activité et réduit le chômage. Mais si la viscosité des prix et salaires les empêche de s’ajuster à court terme, ils s’ajusteront tout de même à long terme : l’assouplissement monétaire entraîne en définitive une hausse des prix, ce qui ramène la demande et donc la production et l’emploi à leur trajectoire initiale. Ainsi, les monétaristes, les nouveaux classiques et les nouveaux keynésiens ne s’accordent pas sur l’effet de la politique monétaire sur l’activité à court terme, mais ils se rejoignent en concluant qu’elle n’influence pas l’activité à long terme.

Depuis les années quatre-vingt, certains nouveaux keynésiens ont toutefois parlé d’effets d’« hystérèse » (ou d’« hystérésis ») en évoquant la possibilité que le niveau de production (et du chômage) à long terme soit influencé par la conjoncture, c’est-à-dire finalement par la demande globale. Ces travaux font souvent transiter ces effets d’hystérèse par le marché du travail ; c’est notamment le cas d’Olivier Blanchard et Larry Summers (1986), de Jordi Galí (2015) ou encore d’Olivier Blanchard (2018). Par exemple, plus les chômeurs passent du temps au chômage, plus ils perdent en compétences et voient leur santé se dégrader, moins ils ont de chances d’être embauchés rapidement, plus ils risquent de se décourager et de quitter la vie active. Autrement dit, plus le taux de chômage persiste à un niveau élevé, plus il risque d’être élevé à long terme et plus le potentiel de croissance s’en trouve dégradé. C’est un tel raisonnement qui amène à plaider en faveur de l’usage agressif de politiques expansionnistes lorsque l’économie bascule dans la récession : plus vite l’économie est ramenée au plein emploi, moins les effets d’hystérèse auront l’occasion de se manifester.

Plusieurs travaux empiriques réalisés ces deux dernières décennies ont confirmé que le niveau de production à long terme était influencé par la conjoncture et, notamment pour cette raison, par les politiques conjoncturelles : par exemple, Valerie Cerra et Sweta Saxena (2008, 2017) ont montré que les récessions entraînaient une perte du production permanente, même lorsqu’elles ne sont pas synchrones avec une crise financière, tandis qu’Antonio Fatás et Larry Summers (2017) ont mis en évidence les dommages permanents des plans d’austérités sur la production potentielle. De tels travaux pourraient ainsi suggérer que la politique monétaire est susceptible d’avoir des effets sur l’activité à long terme. Pourtant, la littérature peine à le montrer.

Plusieurs études empiriques, souvent focalisées sur l’économie américaine, ont précisément cherché à déterminer si la politique monétaire était active ou neutre à long terme [James Bullard, 1999]. Mark Fisher et John Seater (1993) estiment que les données permettent de rejeter l’idée d’une neutralité à long terme, mais John Boschen et Christopher Otrok (1994) notent que leurs résultats sont moins robustes lorsque l’épisode de la Grande Dépression des années trente est écarté de l’échantillon. La très grande majorité des études concluent plutôt que les données sont cohérentes avec une neutralité à long terme, mais la plupart d’entre elles, notamment celle de Robert King et Mark Watson (1997), partent de l’idée que la banque centrale contrôle l’offre de monnaie, si bien que ces analyses concluent en définitive davantage en la neutralité des agrégats monétaires à long terme, plutôt qu’en la neutralité de la politique monétaire proprement dite. Les analyses de Ben Bernanke et Ilian Mihov (1998) et de Yunus Aksoy et Miguel León-Ledesma (2005) font exception en partant du fait que la banque centrale contrôle les taux d’intérêt nominaux de court terme.

Attaquant la question sous un autre angle que le faisait la littérature existante, Òscar Jordà, Sanjay Singh et Alan Taylor (2020) se sont demandé si la politique monétaire influençait la capacité productive de l’économie à long terme en étudiant 125 années de données relatives à 17 pays développés. Pour observer les effets propres à la politique monétaire, ils ont cherché à identifier des variations exogènes des taux d’intérêt. Pour ce faire, ils se sont appuyés sur le trilemme de la finance internationale : quand un pays ancre sa monnaie sur la devise d’un autre pays, en retirant toute barrière aux mouvements de capitaux, il perd le contrôle de son taux d’intérêt domestique. Les chocs touchant les taux d’intérêt dans le pays dont la monnaie sert de devise d’ancrage sont alors exogènes pour les taux d’intérêt domestiques.

Une fois les chocs de politique monétaire identifiés, Jordà et ses coauteurs en observent les effets. Ils notent alors la présence de puissantes forces d’hystérèse : en réponse à un resserrement monétaire, la production décline et, plus d’une décennie après, elle n’est toujours pas retournée à la tendance qu’elle suivait avant le choc. En effet, une hausse d’un point de pourcentage des taux d’intérêt de court terme se traduit par un PIB inférieur de plus de 3 % douze ans après. En conclusion, il apparaît que la monnaie est active bien plus longtemps que ce qui est souvent supposé, ce qui amène à rejeter l’idée d’une neutralité monétaire à long terme.

Lorsqu’ils cherchent à déceler la source de cet effet d’hystérèse, Jordà et ses coauteurs constatent que ce dernier touche le stock de capital et la productivité totale des facteurs, mais non le travail. En effet, le capital et la productivité globale des facteurs connaissent des trajectoires similaires à la production ; à l’inverse, le nombre d’heures travaillées, le nombre d’heures par travailleur et le nombre de travailleurs retournent rapidement à la tendance qu’ils suivaient avant le choc. L’effet d’hystérèse que leur analyse met en évidence n’est donc pas le même que celui habituellement retenu dans la littérature. Dans la modélisation qu’ils proposent alors, le choc de politique monétaire réduit la production et freine temporairement la croissance de la productivité globale des facteurs. Mais ce ralentissement a beau être temporaire, le capital et la production se retrouvent sur une trajectoire tendancielle inférieure à celle qu’ils suivaient avant le choc monétaire : une faiblesse des débouchés incite ou force certainement les entreprises à moins investir, mais le retour ultérieur de la demande ne va pas pour autant les amener à lancer les projets d’investissement qu’elles n’ont voulu ou qu’elles n’ont pu réaliser.

Une telle étude confirme qu’il est nécessaire que les banques centrales réagissent aux contractions de l’activité en assouplissant leur politique monétaire. En l’occurrence, elles doivent le faire rapidement et agressivement pour éviter que des effets d’hystérèse se manifestent et réduisent le potentiel de croissance de l’économie à long terme. Réciproquement, il apparaît justifié que les banques centrales ne resserrent pas trop rapidement leur politique monétaire lorsque l’économie renoue avec l’expansion ; la laisser en légère surchauffe pourrait peut-être même contribuer à relever le potentiel de croissance à long terme.

 

Références

AKSOY, Yunus, & Miguel A. LEÓN-LEDESMA (2005), « Interest rates and output in the long-run », BCE, working paper, n° 434.

BERNANKE, Ben S., & Ilian MIHOV (1998), « The liquidity effect and long-run neutrality », in Carnegie-Rochester Conference Series on Public Policy, vol. 49, n° 1.

BLANCHARD, Olivier J. (2018), « Should we reject the natural rate hypothesis? », in Journal of Economic Perspectives, vol. 32, n° 1.

BLANCHARD, Olivier J., & Lawrence H. SUMMERS (1986), « Hysteresis and the European unemployment problem », in NBER Macroeconomics Annual 1986, vol. 1, MIT Press.

BOSCHEN, John F., & Christopher M. OTROK (1994), « Long-run neutrality and superneutrality in an ARIMA framework: Comment », in American Economic Review, vol. 84, n° 5.

BULLARD, James (1999), « Testing long-run monetary neutrality propositions: Lessons from the recent research », in Federal Reserve Bank of St. Louis Review.

CERRA, Valerie, & Sweta C. SAXENA (2008), « Growth dynamics: The myth of economic recovery », in American Economic Review, vol. 98, n° 1.

CERRA, Valerie, & Sweta C. SAXENA (2017), « Booms, crises, and recoveries: A new paradigm of the business cycle and its policy implications », FMI, working paper, n° 17/250.

FATÁS, Antonio, & Lawrence H. SUMMERS (2017), « The permanent effects of fiscal consolidations », in Journal of International Economics, vol. 112.

FISHER, Mark E., & John J. SEATER (1993), « Long-run neutrality and superneutrality in an ARIMA framework », in American Economic Review, vol. 83, n° 3.

GALÍ, Jordi (2015), « Hysteresis and the European unemployment problem revisited », NBER, working paper, n° 21430.

JORDÀ, Òscar, Sanjay R. SINGH & Alan M. TAYLOR (2020), « The long-run effects of monetary policy », Federal Reserve Bank of San Francisco, working paper, n° 2020-01.

KING, Robert G., & Mark W. WATSON (1997), « Testing long-run neutrality », Federal Reserve Bank of Richmond, Economic Quarterly, vol. 83, n° 3.

SARGENT, Thomas, & Neil WALLACE (1975), « ‘Rational’ expectations, the optimal monetary instrument, and the optimal money supply rule », in Journal of Political Economy, vol. 83, n° 2.

 

L’Autorité de la concurrence fête ses 10 ans (Libération)

Le gendarme de la concurrence veut cogner plus et plus fort

Par Franck Bouaziz

Pour son dixième anniversaire, l’Autorité de la concurrence veut élargir ses enquêtes à l’économie numérique et se verrait bien disposer d’informateurs rémunérés, comme le fisc et les douanes.

Juste une mise au point. En préambule à la présentation de son rapport annuel, Isabelle de Silva, la présidente de l’Autorité de la concurrence, s’est livrée à un rappel de quelques chiffres clés. Le budget de son institution est de 21 millions d’euros et le montant des amendes qu’elle a infligé l’an dernier, de 231 millions d’euros. Une somme qui est allée directement dans les caisses de l’Etat, et de nature à faire taire ceux qui estiment que les autorités administratives sont aussi nombreuses que coûteuses.

Pour son dixième anniversaire, le gendarme chargé de traquer les cartels, abus de position dominante et autres ententes sur les prix est en pleine forme. L’an dernier, il a sanctionné à 26 reprises des pratiques anticoncurrentielles. Les pénalités les plus conséquentes ont visé six fabricants d’électroménager, qui ont écopé d’une amende de 189 millions d’euros pour entente sur les prix. Les distributeurs en gros de médicaments vétérinaires ont eux aussi été épinglés et condamnés à payer 16 millions d’euros.

14 milliards «économisés»

Chargée de protéger les intérêts des consommateurs comme des entreprises, l’Autorité de la concurrence a calculé qu’entre 2011 et 2018, elle a prononcé pour 4,5 milliards d’euros de sanctions et évité 9,5 milliards de surcoûts : soit le montant des abus de position dominante et autres cartels sur les prix qui auraient pu perdurer. L’action de l’Autorité «a fait économiser près de 14 milliards d’euros entre 2011 et 2018», affirme Isabelle de Silva. L’année 2019 a elle aussi bien commencé pour les 200 agents de l’institution. Les notaires de Franche-Comté et les huissiers des Hauts-de-Seine qui tentaient de faire obstacle à la libéralisation de leurs tarifs ont dû s’acquitter d’amendes de plusieurs dizaines de milliers d’euros.

Pour l’avenir, le gendarme de la concurrence entend bien «continuer à traquer sans relâche ceux qui ne respectent pas les règles du jeu concurrentiel dans tous les secteurs de l’économie, afin que la dissuasion soit effective», a martelé Isabelle de Silva. Voilà les mauvais joueurs du business prévenus. L’Autorité mise sur les nouveaux pouvoirs qui lui ont été attribués. Notamment la possibilité d’examiner les factures détaillées (fadettes) des dirigeants d’entreprises. Des communications répétées entre patrons de sociétés concurrentes constituent souvent le début d’une piste dans la constitution d’une entente sur les prix.

Google, Facebook et Netflix dans le viseur

Mais la présidente de l’Autorité compte surtout sur le pouvoir judiciaire pour appuyer ses enquêteurs dans leur traque aux atteintes à la concurrence. Dès lors que des magistrats seront systématiquement associés aux enquêtes dans ce domaine, toute la panoplie de la procédure pénale pourrait être utilisée, comme la mise sur écoute des instigateurs présumés d’abus de position dominante ou leur placement en garde à vue. Le gendarme de la concurrence veut être aussi beaucoup plus actif dans le champ de l’économie numérique. D’ores et déjà, des sanctions ont été prononcées contre des fabricants de vélos ou de matériel agricole qui refusent la distribution de leurs produits en ligne. Et l’Autorité compte maintenant s’attaquer à la situation dominante de Google et Facebook sur le marché de la publicité en ligne ou encore à l’absence d’obligations de financement du cinéma français dont bénéficie Netflix au détriment de Canal +.

Reste néanmoins une difficulté de taille face au fameux secret des affaires : obtenir des renseignements qui permettent de débuter une entente sur les prix. Jusqu’à présent la procédure dite de «clémence» a commencé à fournir quelques résultats. L’an dernier, six entreprises ont bénéficié de cette disposition qui permet à une entreprise, elle-même coupable d’atteinte à la concurrence, de bénéficier d’une ristourne partielle ou totale d’amende, si elle balance les autres membres d’un cartel. Pour autant, Isabelle de Silva veut aller plus loin et faire bénéficier ses services des mêmes possibilités que les douanes ou le fisc. Les «aviseurs» qui dénonceraient une entente seraient financièrement intéressés en percevant un pourcentage des amendes prononcées. La notion de repenti ne se limiterait alors plus aux seuls cartels de cocaïne…

Franck Bouaziz

Les limites de la dette publique – J.Pisani-Ferry (Le Monde 05/10/2018)

Dette publique : 100 %, ce n’est pas prudent

La dette publique française frôle aujourd’hui 100  % du produit intérieur brut (PIB) du pays. Il est inévitable – et salutaire – que l’approche de ce seuil suscite un débat. Sommes-nous en danger ?Quelle stratégie adopter pour réduire la dette ?

Commençons par l’évidence : il n’y a pas de risque immédiat. Nous sommes toujours dans une période de déficits sans pleurs, parce que l’Etat français emprunte sur dix ans à un taux nettement inférieur à 1  % qui ne compense même pas l’inflation. Tendanciellement, si cela continue, la charge des intérêts représentera moins d’un point de PIB, comme à la fin des années 1970 lorsque la dette ne pesait que 20  % du PIB. Certes, les taux vont remonter, mais sans doute lentement et, surtout, la maturité moyenne de la dette est de plus de sept ans : quand bien même la normalisation serait brutale, l’impact sur la charge annuelle d’intérêts demeurera graduel.

Cela n’implique pourtant pas de céder à l’insouciance. Pour deux raisons. La première est que la dette n’a guère servi à augmenter l’actif public. Il serait légitime de nous endetter pour équiper le pays, investir dans les compétences ou accélérer la transition écologique. Mais nous n’osons pas le faire. En revanche, nous le faisons sans vergogne pour consommer. Or, rien ne justifie de léguer aux générations futures un double passif, financier et écologique.

La deuxième raison est que la trajectoire de la dette est répétitive et malsaine : elle augmente par à-coups lors des récessions (+ 21 points au début des années 1990, + 9 points au début des années 2000, + 35 points entre 2007 et 2018) et au mieux se stabilise lors des périodes d’expansion. Si nous n’agissons pas, nous devrons, lors de la prochaine récession, choisir entre rester impuissants et franchir un nouveau palier d’endettement.

Cible de réductionJusqu’où un Etat peut-il s’endetter ? Ce n’est pas facile à dire. Aux lendemains de Waterloo, puis du 8  mai 1945, la dette britannique a atteint 250  % du PIB, mais Londres n’a jamais fait défaut. A l’inverse, bien des pays émergents ont été incapables d’honorer des dettes en dollars nettement inférieures à 100  % de leur PIB. Les limites sont en fait politiques : l’endettement devient insupportable quand les prélèvements sur une génération excèdent sensiblement les dépenses publiques dont elle bénéficie directement. Historiquement, très rares sont les pays où l’écart entre les deux – le  » surplus primaire  » – a durablement dépassé cinq points de PIB.

Nous n’en sommes pas là en France. Mais la question se pose en Italie, où la dette publique atteint déjà 130  % du PIB, où la croissance est très faible et où les doutes sur la solvabilité de l’Etat imposent des taux nettement plus élevés. En décidant de porter le déficit à au moins 2,4  % du PIB pour financer ses promesses électorales, la coalition au pouvoir a bravé les règles européennes, mais elle a surtout pris un risque. Elle parie que les dépenses nouvelles vont stimuler la croissance. Mais si les créanciers ne lui font pas confiance, c’est l’inverse qui se produira : les banques devront couper le crédit pour absorber les pertes de leurs portefeuilles de titres publics, et les ménages épargneront par crainte de hausses d’impôts…

Cent pour cent, ce n’est pas prudent. La bonne méthode pour gérer la dette n’est ni de paniquer, ni de faire preuve d’indifférence ; ni de se conformer aux recommandations de Bruxelles, ni de se plier aux injonctions des marchés. C’est de se fixer une cible de réduction de dette qui laisse assez de marges de manœuvre pour absorber les aléas économiques ou financiers à venir, et de piloter l’évolution de la dépense publique en fonction de cet objectif. C’est la recommandation du Conseil d’analyse économique ( » Réformer les règles budgétaires européennes : simplification, stabilisation et soutenabilité « , Note du CAE n°  47) : elle mérite d’autant plus d’être suivie que c’est une stratégie sur laquelle se retrouvent keynésiens français et orthodoxes allemands.

par Jean Pisani-Ferry

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