Une approche locale de la justice climatique (Le Monde)

« Les endroits les plus chauds sont ceux où vivent les communautés de couleur et les populations à bas revenus »

Professeur à l’université de Portland (Oregon), spécialiste de l’adaptation des villes au changement climatique, Vivek Shandas a révolutionné la méthode de relevé des températures.

Propos recueillis par Corine Lesnes(Portland, envoyée spéciale) Publié le 08 juillet 2021 à 19h13

Vivek Shandas, professeur à l’université de Portland (Oregon), le 6 juillet 2021 à Portland.
Vivek Shandas, professeur à l’université de Portland (Oregon), le 6 juillet 2021 à Portland. TONI GREAVES POUR « LE MONDE »

Professeur à l’université de Portland (Oregon), spécialiste de l’adaptation des villes au changement climatique, Vivek Shandas a fondé un laboratoire de recherche sur les zones urbaines durables (Sustaining Urban Places Research lab). Son équipe a dessiné des cartes de températuresdans 24 villes des Etats-Unis et du monde. Jusque-là, les études sur les îlots de chaleur urbaine reposaient sur les données obtenues par les stations des institutions publiques ou les satellites. Le chercheur a été le premier à collecter des données en utilisant des capteurs mobiles déployés par des « scientifiques citoyens ».

Vous avez mis au point une approche dite « mobile transversale » de mesure de la chaleur. De quoi s’agit-il ?

Je voudrais d’abord rappeler comment on mesure les températures. C’est moins immédiat que ça n’en a l’air. Quand il s’agit de vastes étendues, comme des villes, on dispose de trois méthodes. La première, c’est d’installer une station de mesure quelque part. C’est ce que font les cités. En général elles ont de trois à cinq endroits de ce type en activité. Ce sont de très bonnes mesures sur la durée, mais ce n’est pas suffisant pour avoir une idée des variations entre les quartiers.

La deuxième méthode, qui existe depuis vingt-cinq ans, c’est le satellite. Le soleil envoie une radiation à onde courte riche en énergie. La surface l’absorbe et, à terme, elle renvoie la chaleur dans l’environnement par une radiation à onde longue, qui est saisie par les capteurs des satellites. On peut voir certains éléments : les parcs, la différence entre l’asphalte et le toit des immeubles. L’ennui, c’est que les pixels sont très grands : des carrés de 90 mètres par 90, ou 1 kilomètre, ou 5 kilomètres. Cela ne représente pas ce que ressent un individu en marchant. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Canicule à Portland : trois jours en « enfer »

L’approche mobile transversale permet de récolter énormément de données. Sur une journée très chaude par exemple, comme fin juin à Portland, on fait des mesures en se déplaçant ; on ne reste pas statique comme les stations officielles. Cela permet de voir comment la géométrie des bâtiments ou les différences de construction affectent la température. On peut aussi mesurer l’humidité, ce qui n’est pas le cas avec les satellites.

Comment cela fonctionne-t-il ?

Nous avons des capteurs de température très précis. Nous les avons conçus nous-mêmes pour qu’ils soient très faciles à utiliser. Le capteur est un appareil circulaire. L’air entre d’un côté. A l’intérieur, il y a un thermomètre très sensible qui mesure l’humidité et la température, une fois par seconde. Il est couplé à une petite unité GPS qui enregistre la localisation des données. On peut le fixer sur un vélo ou l’installer du côté du siège passager d’une voiture. Les gens font des relevés juste avant le lever du soleil, puis à 15 heures puis à 19 heures, ce qui nous permet d’avoir le cycle complet de températures.

Qui fait les mesures ?

Nous travaillons en partenariat avec les ONG du secteur de la justice environnementale grâce à une subvention de la National Oceanic Atmospheric Administration (NOAA). Elles recrutent des bénévoles et nous les formons. Nous avons besoin de 30 personnes pas plus en général pour toute une ville. A part au Texas où tout est plus grand qu’ailleurs. En 2020, on a effectué des mesures sur Houston et le comté de Harris. Soit 1 000 square miles (2 589 km2) : il a fallu 120 personnes, et 250 000 données ont été collectées. Article réservé à nos abonnés Lire aussi En Amérique du Nord, le mois de juin le plus chaud jamais observé

Quelles sont les conclusions de ces mesures ?

Quand on consulte son téléphone, on est informé d’une température unique pour une ville. Ce que nous montrons, c’est qu’il y a une variabilité énorme. On voit des poches de chaleur amplifiées dans certains quartiers. Nous avons travaillé dans tout le pays. Partout nous avons constaté la même corrélation : les endroits les plus chauds sont ceux où vivent les communautés de couleur et les populations à bas revenus. Certains collègues disent : c’est l’effet « luxe ». Les gens riches ont des réseaux politiques, des lobbies, ils réussissent à agrandir les trottoirs, ils peuvent mettre leur argent dans les arbres, les jardins. J’avoue que cette approche « individuelle » ne m’a jamais satisfait. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Qu’est-ce que le dôme de chaleur qui étouffe le nord-ouest du continent américain ?

Pendant la vague de chaleur extrême à Portland, je suis allé faire des relevés avec une demi-douzaine de personnes. Quand la station de l’aéroport indiquait 115 degrés F (46 °C), nous avons enregistré des températures allant jusqu’à 124 F (51 °C) à certaines intersections.

Le résultat de ces expériences, c’est que les gens posent des questions. Ils se demandent pourquoi il fait plus chaud dans leur quartier que dans le quartier voisin. Pourquoi on utilise dans certains quartiers des matériaux qui ne réfléchissent pas suffisamment la radiation du soleil ? Pourquoi on a choisi les solutions les plus rapides et les moins chères, alors qu’elles sont les plus absorbantes en matière de chaleur. C’est là que les questions de justice commencent à surgir. Les bénévoles qui font les relevés posent des questions. Ils font la connexion avec l’histoire du quartier.

La solution est-elle de planter des arbres et de mettre de la verdure sur les toits ?

Dans le centre de Portland, c’est maintenant obligatoire : tout immeuble de plus de 20 000 square feet (1 885 m2) doit avoir un « toit vert ». En fait, on a déterminé que c’était utile pour la température au sommet mais, si on marche dans la rue, cela ne fait pas de différence. C’est utile pour l’énergie, pour l’habitat, pour la gestion des eaux de pluie, mais du point de vue des températures c’est très incertain.

Le professeur d’université Vivek Shandas, ici le 6 juillet 2021 à Portland (Oregon), a étudié les températures recensées lors de la vague de chaleur.
Le professeur d’université Vivek Shandas, ici le 6 juillet 2021 à Portland (Oregon), a étudié les températures recensées lors de la vague de chaleur. TONI GREAVES POUR « LE MONDE »

Je ne veux pas dire que les arbres ne font pas partie des solutions. Il y a plein d’endroits où les arbres sont très utiles et les gens les demandent. Mais ils ne constituent qu’une des myriades de possibilités que nous devons envisager. Nous devons penser à une meilleure utilisation de l’air. Il faut cesser de placer des tours le long des cours d’eau. On voit ça partout dans le monde : des hôtels ou des immeubles de luxe, au bord des rivières. Mais cela bloque la différence de pression, on perd du vent. Les quartiers de l’autre côté du cours d’eau sont cuits.

Penser aux mouvements de l’air, les populations connaissent cela depuis des millénaires au Moyen-Orient. Nous redécouvrons ça maintenant. Le vent, c’est le moyen de refroidissement le plus efficace dans un environnement urbanisé, et pourtant nous n’avons pas de bonnes données. Les villes devraient trouver le moyen de déplacer l’air dans les couloirs. Lire aussi La canicule au Canada jugée responsable d’une centaine de morts dans la région de Vancouver

Il y a aussi actuellement énormément de recherches sur les couleurs. Les ingénieurs essaient de mettre au point des peintures qui réfléchissent fortement le rayonnement. L’idée c’est de mettre du blanc sur les toits plutôt que du vert. Il y a plein de projets autour de la peinture blanche. A Los Angeles, ils ont même repeint des routes en blanc. Mais ça ne s’est pas révélé être une bonne idée. Grâce au blanc, la surface elle-même est plus fraîche mais, quand on marche, l’énergie rebondit sur la surface et c’est encore plus chaud parce que le sol lui-même n’absorbe pas la chaleur…

Une autre idée, qui est très populaire en Europe, est de mettre un treillis sur les murs des bâtiments et de faire pousser de la verdure. Le soleil chauffe les feuilles, mais les feuilles absorbent les radiations. En plus, le mur se retrouve à l’ombre : le matériau n’absorbe plus toute la chaleur. On finit par avoir un double bénéfice. On a vu environ 40 °F de différence entre un mur pourvu de verdure et un autre. Ce que j’aimerais, c’est réussir à convaincre les architectes et les urbanistes de dessiner des villes en fonction de la chaleur. Article réservé à nos abonnés Lire aussi L’Ouest américain accablé par des chaleurs extrêmes

Corine Lesnes(Portland, envoyée spéciale)

L’évolution des créations nettes d’emplois en France (Le Monde)

Créations d’emplois et relocalisations : la reprise est à l’œuvre en France plus vite que prévu

Selon le cabinet de recherches Trendeo, les suppressions d’emplois ont atteint leur plus bas niveau depuis 2009, tandis que les créations ont amorcé un mouvement inverse.

Par Béatrice Madeline Publié le 10 juillet 2021 à 06h50 – Mis à jour le 10 juillet 2021 à 14h44

Depuis ce début d’année, l’usine Auer de Feuquières-en-Vimeu, dans la Somme, qui produit des appareils de chauffage, a élargi son activité. La fabrication des cuves en acier émaillé, destinées à équiper les chauffe-eau thermodynamiques, qui avait pris le chemin de la Serbie il y a une quinzaine d’années, a été relocalisée sur ce site industriel de 12 000 mètres carrés, permettant d’embaucher une dizaine de personnes en plus, l’effectif comptant déjà cent cinquante personnes employées.

Certes, cetterelocalisation n’aurait pu voir le jour sans les 800 000 euros d’aides du fonds d’accélération des investissements industriels dans les territoires, pour un investissement total de 2 millions d’euros.Mais la conjoncture est également porteuse : pompes à chaleur, chaudières, chauffe-eau et autres radiateurs « s’inscrivent dans la demande d’aujourd’hui, en ligne avec la transition énergétique : il y a six millions de chaudières au fioul à remplacer en France », précise Philippe Dénécé, directeur général d’Auer. Article réservé à nos abonnés Lire aussi En France, la reprise tient ses promesses, la prévision de croissance revue à la hausse

Dix-huit mois après l’arrivée du Covid-19 en France et la récession économique qui a suivi, l’activité va plutôt mieux qu’espéré dans la plupart des secteurs. Les indicateurs conjoncturels de la Banque de France, publiés mercredi 7 juillet, situent l’activité en retrait de 2 % seulement, par rapport au niveau d’avant la crise, au lieu du recul de 3 % anticipé.

Et, contrairement à ce qu’annonçaient les Cassandre, l’emploi ne s’est pas effondré. Ce serait même plutôt le contraire. Selon les données du cabinet Trendeo, entre avril et juin, l’économie française a créé 41 000 emplois, soit 15 % de plus que la moyenne trimestrielle observée depuis 2009, soit 35 000 emplois environ. Cependant, au deuxième trimestre, l’économie a également détruit 7 000 postes. On aboutit donc à un solde net de 34 000 emplois créés au cours du trimestre. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Covid-19 : le marché du travail a bien résisté à la crise

Les suppressions d’emplois ont donc été fortement contenues par les mesures d’urgence prises durant la crise sanitaire (chômage partiel, prêt garanti par l’Etat, reports de charges, activité partielle de longue durée…), pour s’établir à leur niveau le plus faible depuis 2009.

L’emploi industriel connaît une lente résurrection

Parallèlement, les défaillances restent à un niveau inférieur à celui de 2019, et le nombre d’emplois menacés par une procédure judiciaire est tombé sous le seuil des 20 000 – deux fois moins qu’au deuxième trimestre 2020, selon les données publiées mercredi 7 juillet par le cabinet Altares. « On s’attendait à ce que toute la poussière mise sous le tapis pendant la crise ressurgisse », décrypte David Cousquer, créateur et gérant du cabinet Trendeo. « Mais, hormis le secteur automobile qui va mal, on ne déplore pas de gros accidents. Les grandes entreprises sont accompagnées par un niveau de crédit assez abondant, et surtout il y a de la demande, les carnets de commandes se remplissent. » Lire l’entretien : « La désindustrialisation a des conséquences économiques, sociales et politiques profondes »

Les bonnes nouvelles n’allant jamais seules, dans ce contexte plutôt porteur, l’emploi industriel connaît une lente résurrection. Le solde net en emplois des activités industrielles au sens large, comprenant la production et la distribution d’énergie, est repassé en positif au premier semestre 2021, avec plus de 10 000 emplois créés, après une année 2020 globalement négative. A noter que ce mouvement est porté uniquement par les petites et moyennes entreprises (PME) et entreprises de taille intermédiaire (ETI), soutenues, il est vrai, par les aides à l’investissement du plan France Relance, alors que les grands groupes continuent à détruire de l’emploi industriel.

« C’est un scénario que nous observons assez régulièrement », souligne M. Cousquer. « Les PME et ETI, au dispositif de production très peu internationalisé, investissent très rapidement en phase de reprise, alors que les grands groupes, qui ont le choix de produire à partir de sites étrangers, sont plus lents. » Et ce sont des régions très affectées par la crise qui repartent fortement de l’avant : Ile-de-France, Occitanie, Pays de la Loire, pour le tiercé gagnant.

Parmi les activités qui sortent plutôt confortées de la crise, l’agroalimentaire fait la course en tête. Depuis un an, c’est même le premier secteur créateur d’emplois industriels, avec un solde positif de 2 254 emplois, et la tendance devrait durer, puisque les investissements sur ce segment ont augmenté de 9 % depuis le début de l’année. Les Français auraient-ils triplé leurs rations pendant les confinements ? « Non », répond Stéphane Dahmani, directeur des affaires économiques de l’ANIA (Association nationale des industries alimentaires). « Les gens n’ont pas consommé plus, ils ont consommé mieux et plus cher. De plus, au début de la crise, les consommateurs ont fait des stocks. Ensuite, on a bénéficié de l’essor du fait maison. » L’envie de privilégier les produits made in France a sans doute fait le reste.

Parmi les activités qui sortent plutôt confortées de la crise, l’agroalimentaire fait la course en tête

Le confinement et le télétravail n’ont pas uniquement fait exploser les ventes de farine et d’œufs, ils ont aussi consacré la généralisation des outils indispensables au travail à distance et conduit toutes les entreprises, ou presque, commerçants et artisans compris, à amorcer le virage de la digitalisation. Si bien que le numérique est ainsi l’activité la plus créatrice depuis le début 2021, avec 18 500 emplois environ.

Et la vague ne va pas retomber de sitôt. « Les dépenses des entreprises, autant en achat de logiciels qu’en services informatiques devraient augmenter de 8 % cette année », selon Benoît Darde, administrateur de Numeun (anciennement Syntec Numérique), qui rassemble les acteurs de la filière. Aux impératifs du travail à distance s’ajoutent en effet les enjeux du stockage et du traitement des données, et de la cybersécurité, qui conduisent les entreprises à s’équiper. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Relocalisation : Des retours d’usine profitant à l’emploi… et aux robots

Enfin, les douze derniers mois sont marqués, souligne Trendeo, par une accélération des relocalisations, à l’instar de celle opérée par Auer, dans la Somme, grâce à l’automatisation de la production de ses fameuses cuves émaillées. « De nombreuses PME et ETI ont profité des subventions pour acheter des machines, regagner en compétitivité et relocaliser une production qui avait été sous-traitée à l’étranger », explique M. Cousquer qui y voit « une bonne illustration du fait que l’investissement en machines est positif pour l’emploi ». Le cabinet fait état d’une soixantaine de projets menés à bien lors de l’année écoulée.

« Relocalisations conjoncturelles ou structurelles ? »

Par exemple, Wirquin a investi 1,3 million d’euros à Carquefou (Loire-Atlantique), pour produire des pièces pour sanitaires jusqu’ici produites en Chine ; Aigle a rapatrié à Ingrandes (Maine-et-Loire) la production des bottes pour enfants, venant auparavant d’Europe de l’Est et d’Asie ; Look Cycle installe à Nevers (Nièvre) la fabrication de pédales de vélo, elles aussi « de retour » de Chine…

France Relance a permis, selon Trendeo, de « doubler » cette tendance aux relocalisations ces derniers mois, au travers de projets technologiques ou pharmaceutiques notamment, tels que Primo1D, qui va créer une centaine d’emplois à Grenoble pour produire des composants électroniques, ou Leukos, qui s’apprête à fabriquer des lasers ultra-sophistiqués à Limoges…

Côté pharmacie, Ipsen va investir 24,9 millions d’euros dans le Var, à Signes, pour relocaliser en France la production d’un médicament anticancéreux. Les prophètes de la démondialisation, entendus dès le début de la crise provoquée par le Covid-19, finiront-ils par avoir raison ? Prudence, plaide El-Mouhoub Mouhoud, spécialiste de la mondialisation et président de l’université Paris-Dauphine-PSL. « Il faut regarder si ce sont des créations d’emplois liées à des effets conjoncturels ou structurels », souligne-t-il. « Si elles sont motivées juste par des écarts de coûts de production, ce n’est pas forcément durable : les entreprises repartent quand les aides se terminent. » Article réservé à nos abonnés Lire aussi La reprise mondiale, un levier pour la relance des entreprises françaises

Et certains, déjà, évoquent la crainte que, parallèlement au retour des quelques projets industriels, ne se développe un mouvement plus délétère : la délocalisation d’emplois de service qui migreraient vers l’étranger, poussés par le vent de la numérisation et du télétravail…

Béatrice Madeline

La France se donne « cinq ans pour rétablir les finances publiques après la crise », dit Bruno Le Maire (Le Monde)

La France se donne « cinq ans pour rétablir les finances publiques après la crise », dit Bruno Le Maire

Les dépenses publiques progresseront deux fois moins vite d’ici à 2027, prévoit le ministère de l’économie dans son programme de stabilité.

Par Audrey Tonnelier Publié le 08 avril 2021 à 22h00 – Mis à jour le 09 avril 2021 à 09h06

Le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, à Bercy, à Paris, le 8 avril.
Le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, à Bercy, à Paris, le 8 avril. SARAH MEYSSONNIER / REUTERS

Churchill promettait « du sang et des larmes ». Après plus d’un an de crise sanitaire liée au Covid-19 et une récession historique, Bruno Le Maire, lui, préfère parler d’« efforts importants » et de « choix » à faire pour maîtriser la dépense publique et redresser le pays.

« Nous nous donnons cinq ans pour rétablir les finances publiques après la crise », a indiqué le ministre de l’économie, des finances et de la relance, jeudi 8 avril, en présentant le programme de stabilité, cet exercice budgétaire adressé à la Commission européenne à travers lequel la France dessine chaque année, à la mi-avril, sa trajectoire de finances publiques.

Un quinquennat, donc, pour renouer avec le « sérieux » budgétaire dont l’exécutif et la majorité avaient fait leur mantra au début du mandat d’Emmanuel Macron. De quoi donner une coloration très politique à ce programme de stabilité, à moins d’un an de l’élection présidentielle et alors que la France doit prendre, au 1er janvier 2022, la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne. Bercy va ainsi envoyer d’ici à quelques jours à Bruxelles − et dès jeudi au Haut Conseil des finances publiques, l’organisme rattaché à la Cour des comptes, et chargé de donner un avis sur ces calculs − des prévisions allant jusqu’en… 2027.

Nouveaux instruments de cadrage

Que penser d’un tel horizon, à l’heure où les Français entament leur troisième confinement et où le gouvernement concentre ses efforts sur la gestion de la crise sanitaire ? « C’est un objectif ambitieux mais crédible », veut-on croire à Bercy. Tout en précisant que le programme de stabilité s’entend « à partir d’une situation où la crise sanitaire serait derrière nous à l’été 2021 ». Sans envisager donc le scénario noir d’un nouveau variant insensible aux vaccins. Lire aussi la chronique : « La dette, nouvelle passion politique »

Dans le détail, alors que le déficit public a plongé en 2020, à 9,2 % du produit intérieur brut (PIB), et devrait encore atteindre 9 % cette année en raison du reconfinement, l’objectif affiché du programme de stabilité est de revenir sous les 3 % en 2027. C’est le niveau de déficit qui permettrait de stabiliser la dette en 2025 et de la faire baisser à partir de 2026, argue-t-on au ministère de l’économie.

LE MONDE

Pour cela, il faudra en passer par une réduction des dépenses publiques à un rythme soutenu. Ces dernières ne progresseraient que de 0,7 % par an en moyenne en volume (hors mesures de soutien et de relance) jusqu’en 2027, soit la plus forte maîtrise des vingt dernières années. Le freinage serait tout aussi conséquent par rapport au rythme de progression du début du quinquennat, hors crise liée au Covid-19 (+ 1 % par an).

Après une hausse de 6,9 % en 2020 et d’encore 2,7 % en 2021, les dépenses publiques baisseraient même de 3,3 % en 2022, et stagneraient l’année suivante. La dépense elle-même, qui a explosé à 61,3 % du PIB en 2020 (hors crédits d’impôt), serait progressivement ramenée à un peu plus de 53 % en 2027. Quant à la dette publique, qui a atteint 115,7 % du PIB en 2020, elle plafonnerait à un peu plus de 118 % en 2025 avant de refluer légèrement. Le tout avec une croissance, déjà revue à la baisse à 5 % pour 2021, qui atteindrait 4 % en 2022 puis oscillerait autour de 1,5 % du PIB sur le quinquennat suivant.

LE MONDE

Comment tenir une telle trajectoire ? D’abord grâce à de nouveaux instruments de cadrage du budget, assure Bercy, qui veut fixer à l’exécutif une règle de dépenses pluriannuelle valable sur cinq ans. C’est la piste prônée par Bruno Le Maire depuis quelques semaines, et formalisée dans une proposition de loi organique que comptent déposer prochainement Laurent Saint-Martin, le rapporteur (La République en marche) du budget, et Eric Woerth, le président (Les Républicains) de la commission des finances de l’Assemblée nationale. M. Le Maire est favorable à ce qu’elle prenne une valeur constitutionnelle. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Après l’explosion de la dette Covid-19 en France, le dilemme du gouvernement

Réformes structurelles

Mais la maîtrise des finances publiques doit aussi, encore et toujours, passer par des réformes structurelles, à prendre une fois l’économie rétablie, assure M. Le Maire. Au premier rang de celles-ci : la réforme des retraites, que souhaite relancer l’ex-membre du parti Les Républicains (LR). En revanche, rappelle Bercy, pas question de reproduire les erreurs commises après la crise financière de 2008, lorsque les prélèvements obligatoires avaient été massivement augmentés pour réduire les déficits, au détriment de la reprise. « Nous refusons l’austérité », a martelé, jeudi, M. Le Maire, récusant l’idée d’une « réduction brutale des dépenses » et excluant toute hausse d’impôts − y compris pour les plus aisés ou pour les entreprises, contrairement à ce qu’envisagent le Royaume-Uni ou les Etats-Unis. « On va sortir de la crise avec une situation budgétaire très dégradée. Stabiliser la dette, ce n’est pas juste pour la beauté du geste, c’est aussi pour pouvoir affronter de nouvelles crises à l’avenir », souligne un conseiller gouvernemental.

Cela sera-t-il suffisant pour atteindre les objectifs que se donne Bruno Le Maire en matière de freinage des dépenses ? « Il faudra faire un choix politique : certaines politiques publiques n’ont pas apporté la preuve de leur efficacité », glisse-t-on à Bercy. Ce choix dans les dépenses à couper ou à maintenir devra être « fait sereinement par les Français au moment de l’élection présidentielle », avait d’ailleurs déclaré le ministre de l’économie, dimanche 4 avril, dans l’émission « Le Grand Jury-RTL-Le Figaro-LCI ». Article réservé à nos abonnés Lire aussi Les pistes de Bruno Le Maire pour « rembourser » la dette Covid

Officiellement, les priorités de l’exécutif demeurent de continuer à protéger les secteurs qui souffrent encore de la crise (événementiel, restauration, aérien…) et d’amplifier la reprise avec le plan de relance. Mais vu de Bercy, le « quoi qu’il en coûte » a bel et bien vécu. « Notre réponse devra être la plus circonscrite possible », a indiqué le ministre délégué aux comptes publics, Olivier Dussopt.

La facture de la crise due au Covid-19 pour l’année 2021 est désormais évaluée à 55 milliards d’euros − en incluant les mesures d’urgence liées au troisième confinement et les dépenses de santé −, dont environ 40 milliards d’euros à la charge de l’Etat.

Audrey TonnelierContribuer

Action de la banque centrale et financement de la dette publique

Relance économique : pourquoi la dette n’a jamais été aussi peu chère

Grâce à l’action de la Banque centrale européenne, la France emprunte à taux négatif et le service de la dette baisse d’année en année.

Par Eric Albert(Londres, correspondance) Publié hier à 09h40, mis à jour hier à 10h19

L’explosion de la dette publique française, un problème ? Certainement pas pour les années à venir. Malgré les emprunts historiques réalisés cette année pour faire face à la pandémie de Covid-19, les remboursements baissent, année après année.

En 1996, la dette française atteignait le chiffre symbolique de 60 % du produit intérieur brut (PIB), le soi-disant maximum autorisé par le pacte de stabilité européen. A l’époque, le service de la dette, c’est-à-dire les intérêts à payer, était lourd, à 3,4 % du PIB.

Un quart de siècle et une pandémie plus tard, la dette a presque doublé, autour de 115 % du PIB, mais le service de la dette a été divisé par deux et demi, à 1,4 % du PIB. En clair, l’Etat a aujourd’hui moins d’efforts à fournir pour rembourser les intérêts d’une dette gigantesque et toujours plus élevée. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Surenchère politique autour de la dette Covid

Mieux encore, les intérêts vont continuer à baisser, malgré les énormes emprunts réalisés en 2020. Selon les calculs de Capital Economics, un cabinet d’études, le service de la dette devrait descendre à 0,7 % du PIB en 2022. Autrement dit, cela ne pèsera guère sur le budget de l’Etat.

Chute des taux d’intérêt

Derrière ce paradoxe se trouve la chute vertigineuse des taux d’intérêt. Aujourd’hui, le gouvernement français bénéficie de ce privilège étonnant : il peut emprunter à taux négatif. Les investisseurs sont prêts à le payer pour lui donner de l’argent. C’était encore le cas jeudi 4 février, quand le Trésor a émis 6,1 milliards d’euros à rembourser sur dix ans à un taux de – 0,25 %.

Ce véritable monde à l’envers se vérifie dans l’ensemble de la zone euro. Les taux à dix ans de l’Allemagne sont à – 0,4 %, ceux d’Espagne à + 0,1 %, et même ceux de l’Italie, malgré ses graves problèmes économiques, tournent à seulement + 0,5 %.

Du coup, le consensus est presque complet chez les économistes aujourd’hui : les Etats peuvent s’endetter sans grands risques. « Les dettes souveraines n’ont jamais été aussi sûres », souligne, dans une note du 28 janvier, Gabriel Sterne, du cabinet d’études Oxford Economics. Surtout, mieux vaut s’endetter pour maintenir l’économie à flot pendant cette crise historique que la laisser s’effondrer : « Si le taux d’endettement peut sembler un problème, la faible croissance est un problème plus important », poursuit M. Sterne.

Action indirecte

Comment expliquer ce phénomène de taux zéro, voire négatifs, qui semble aller à l’encontre du bon sens ? La Banque centrale européenne (BCE) est à la manœuvre. Depuis le début de la pandémie, l’institution de Francfort fait « tourner la planche à billets », pour reprendre l’expression consacrée. Concrètement, elle rachète les dettes des Etats, en créant de l’argent ex nihilo, un privilège de banque centrale.

Mais elle a besoin pour cela d’un subterfuge. Les traités européens interdisent à la BCE d’acheter directement les dettes des Etats. Cela va à l’encontre de l’orthodoxie économique, qui affirme qu’une dette publique se gère comme celle d’un bon père de famille et doit pouvoir être remboursée par l’impôt.

Pour contourner ce problème, la BCE agit de façon indirecte. Dans un premier temps, des investisseurs privés achètent les dettes des Etats, avant de les revendre à la Banque centrale, parfois au bout de seulement quelques jours. Cela explique qu’ils soient prêts à prêter sans crainte. Ils savent que la BCE sera de toute façon là pour reprendre leurs actifs. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Eric Woerth : « L’idée qu’on peut annuler la dette est fausse et dangereuse »

Ce subterfuge a débuté en 2015, pendant la crise de la zone euro. Avec la pandémie, il a pris des proportions sans précédents. Selon les calculs du Fonds monétaire international (FMI), 71 % de toutes les dettes émises par les Etats de la zone euro depuis mars 2020 ont été rachetées par la BCE. Aux Etats-Unis, le phénomène est similaire.

Attention à l’inflation

Mais à terme, ne faudra-t-il pas, quand même, rembourser ces dettes ? Pas vraiment, répond Patrick Artus, économiste à Natixis. Dans une note, le 15 janvier, il soulignait que ces dettes seront « renouvelées indéfiniment ». Comprendre : quand elles arriveront à échéance, les Etats rembourseront le capital à la BCE, tout en émettant une nouvelle dette, qui sera elle-même rachetée par la BCE… On sera revenu au statu quo. Dans ce cadre, le débat sur l’annulation de ces dettes est « stérile », selon M. Artus, puisque la situation actuelle est pérenne.

Cela ne signifie pas pour autant que la stratégie actuelle soit saine et sans danger. « La grande peur : (…) la hausse des taux d’intérêt », estime M. Sterne. Si les taux s’envolent, le service de la dette risque de devenir insoutenable. Les Etats se retrouveraient alors en grave difficulté.

Le danger pourrait venir de l’inflation. Si celle-ci repart fortement (elle est actuellement très basse, à 0,9 %), les banques centrales vont être obligées d’agir pour la contenir. Ce scénario demeure très hypothétique, alors que la déflation est plutôt le danger qui guette la zone euro. Mais il remettrait tout l’équilibre actuel en cause.

Eric Albert(Londres, correspondance)