Les limites de la dette publique – J.Pisani-Ferry (Le Monde 05/10/2018)

Dette publique : 100 %, ce n’est pas prudent

La dette publique française frôle aujourd’hui 100  % du produit intérieur brut (PIB) du pays. Il est inévitable – et salutaire – que l’approche de ce seuil suscite un débat. Sommes-nous en danger ?Quelle stratégie adopter pour réduire la dette ?

Commençons par l’évidence : il n’y a pas de risque immédiat. Nous sommes toujours dans une période de déficits sans pleurs, parce que l’Etat français emprunte sur dix ans à un taux nettement inférieur à 1  % qui ne compense même pas l’inflation. Tendanciellement, si cela continue, la charge des intérêts représentera moins d’un point de PIB, comme à la fin des années 1970 lorsque la dette ne pesait que 20  % du PIB. Certes, les taux vont remonter, mais sans doute lentement et, surtout, la maturité moyenne de la dette est de plus de sept ans : quand bien même la normalisation serait brutale, l’impact sur la charge annuelle d’intérêts demeurera graduel.

Cela n’implique pourtant pas de céder à l’insouciance. Pour deux raisons. La première est que la dette n’a guère servi à augmenter l’actif public. Il serait légitime de nous endetter pour équiper le pays, investir dans les compétences ou accélérer la transition écologique. Mais nous n’osons pas le faire. En revanche, nous le faisons sans vergogne pour consommer. Or, rien ne justifie de léguer aux générations futures un double passif, financier et écologique.

La deuxième raison est que la trajectoire de la dette est répétitive et malsaine : elle augmente par à-coups lors des récessions (+ 21 points au début des années 1990, + 9 points au début des années 2000, + 35 points entre 2007 et 2018) et au mieux se stabilise lors des périodes d’expansion. Si nous n’agissons pas, nous devrons, lors de la prochaine récession, choisir entre rester impuissants et franchir un nouveau palier d’endettement.

Cible de réductionJusqu’où un Etat peut-il s’endetter ? Ce n’est pas facile à dire. Aux lendemains de Waterloo, puis du 8  mai 1945, la dette britannique a atteint 250  % du PIB, mais Londres n’a jamais fait défaut. A l’inverse, bien des pays émergents ont été incapables d’honorer des dettes en dollars nettement inférieures à 100  % de leur PIB. Les limites sont en fait politiques : l’endettement devient insupportable quand les prélèvements sur une génération excèdent sensiblement les dépenses publiques dont elle bénéficie directement. Historiquement, très rares sont les pays où l’écart entre les deux – le  » surplus primaire  » – a durablement dépassé cinq points de PIB.

Nous n’en sommes pas là en France. Mais la question se pose en Italie, où la dette publique atteint déjà 130  % du PIB, où la croissance est très faible et où les doutes sur la solvabilité de l’Etat imposent des taux nettement plus élevés. En décidant de porter le déficit à au moins 2,4  % du PIB pour financer ses promesses électorales, la coalition au pouvoir a bravé les règles européennes, mais elle a surtout pris un risque. Elle parie que les dépenses nouvelles vont stimuler la croissance. Mais si les créanciers ne lui font pas confiance, c’est l’inverse qui se produira : les banques devront couper le crédit pour absorber les pertes de leurs portefeuilles de titres publics, et les ménages épargneront par crainte de hausses d’impôts…

Cent pour cent, ce n’est pas prudent. La bonne méthode pour gérer la dette n’est ni de paniquer, ni de faire preuve d’indifférence ; ni de se conformer aux recommandations de Bruxelles, ni de se plier aux injonctions des marchés. C’est de se fixer une cible de réduction de dette qui laisse assez de marges de manœuvre pour absorber les aléas économiques ou financiers à venir, et de piloter l’évolution de la dépense publique en fonction de cet objectif. C’est la recommandation du Conseil d’analyse économique ( » Réformer les règles budgétaires européennes : simplification, stabilisation et soutenabilité « , Note du CAE n°  47) : elle mérite d’autant plus d’être suivie que c’est une stratégie sur laquelle se retrouvent keynésiens français et orthodoxes allemands.

par Jean Pisani-Ferry

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Comment expliquer la faiblesse des gains de productivité ? (le Nouvel Economiste)

https://www.lenouveleconomiste.fr/financial-times/la-longue-attente-dun-regain-de-productivite-63772/

Gouvernance mondiale, climat et Trump (Le Monde)

Le Monde du 28 juin 2017

Trump ou le retour de l’incertitude climatique
La large réprobation suscitée par la décision américaine de quitter l’accord de Paris ne doit pas faire illusion : le choix de Washington va bel et bien inciter les marchés financiers à ignorer le risque climatique
L’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, en novembre 2016, avait déjà mis en émoi la communauté climatique, alors réunie à la COP22 de Marrakech pour mettre en œuvre les engagements pris à Paris l’année précédente. La chose est désormais entendue : le président américain a fait le choix d’un  » isolationnisme climatique  » radical. Un oxymore évidemment intenable.

La question du climat et celle de l’avenir de la mondialisation sont étroitement liées. Elles révèlent un monde intégré qui a un besoin crucial de règles et de reconnaissance mutuelle des problèmes par les puissances publiques. Tout comme l’accroissement global des inégalités, le changement climatique est un symptôme aigu d’une mondialisation économique et financière dépourvue de sens et de règles communes. Si la décision de M. Trump a suscité un mouvement de résistance civile aux Etats-Unis, ainsi que des réactions diplomatiques indignées, elle signifie surtout l’entrée dans une nouvelle ère d’incertitude économique et financière.

Le  » momentum  » de la COP21 avait encouragé les principales enceintes de la gouvernance économique et financière mondiale à inciter l’ensemble du secteur financier, qui était jusqu’alors plutôt indifférent au climat, à s’approprier le sujet sous l’angle des risques encourus. Le G20 avait ainsi demandé en 2016 au Conseil de stabilité financière, qui a pour mission d’identifier les vulnérabilités mondiales, de se pencher sur la prise en compte des risques climatiques. Parmi ceux-ci, le risque de transition d’un monde carboné à un monde décarboné était apparu comme particulièrement critique pour le secteur des énergies fossiles : 80 % des réserves prouvées de charbon, de pétrole et de gaz doivent être laissés sous terre si l’on veut rester sous les 2 0C de réchauffement.

La décision du président Trump vient brouiller ces efforts de transparence sur les risques climatiques. En prétendant qu’il est possible de relancer la croissance américaine par le secteur de l’industrie fossile, il envoie aux investisseurs un contre-signal qui fragilise, quoi qu’on en pense, le consensus financier en cours de formation en faveur de la transition bas carbone. Cela ne peut qu’accroître l’incertitude et pénaliser les investissements de long terme, pourtant plus que jamais nécessaires. C’est en cela que la décision politique de Donald Trump est certainement la plus nocive.

Le rôle-clé de l’union européenne
Mais cette décision agit aussi comme un miroir de nos insuffisances. Elle révèle que des mesures de transparence volontaire sur les risques climatiques ne peuvent suffire à  » climatiser  » la -finance et à bâtir une intermédiation financière capable de redonner un sens à l’épargne de long terme.

Une impulsion politique est indispensable pour fixer un cadre macro-prudentiel qui nous protège du risque systémique d’origine climatique, mais aussi pour garantir que les efforts de réduction d’émissions de CO2 soient -reconnus à une valeur suffisamment élevée pour déclencher les investissements nécessaires à la transition. Les conclusions de la commission Stern-Stiglitz, sous l’égide de la coalition mondiale pour la tarification du carbone, sont à ce titre très précieuses, car elles permettent de définir un corridor de telles valeurs à l’échelle du monde.

L’Union européenne, avec l’appui de son réseau de banques publiques d’investissement et de développement, a théoriquement tous les outils en main pour contrer ce retour inquiétant de l’incertitude face au climat, et pour convaincre ses propres concitoyens comme le reste du monde qu’un autre modèle de prospérité est possible.

collectif

Michel Aglietta est professeur émérite, conseiller au Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII) et à France Stratégie

Etienne Espagne est économiste au CEPII

Baptiste Perrissin Fabert est économiste à France Stratégie

 

Forum de la BCE (le Monde)

Le Monde du 28 juin 2017

A Sintra, les banquiers centraux tournent la page de la crise
La Banque centrale européenne tenait son forum annuel au Portugal, du 26 au 28 juin.

Au programme : les ressorts de la croissance future
Quel changement ! Alors que l’an dernier, les inquiétudes liées au Brexit hantaient les esprits, la quatrième édition du forum annuel de la Banque centrale européenne (BCE) s’est ouverte, lundi 26 juin au soir, dans une ambiance détendue, pour ne pas dire estivale. Accueilli dans un hôtel de luxe au cœur de la végétation luxuriante de Sintra, près de -Lisbonne, le symposium se tenait jusqu’au mercredi 28 juin. Il -rassemblait banquiers centraux – dont Mario Draghi, le président de la BCE, et Haruhiko Kuroda, son homologue japonais –, académiciens et économistes de haut vol.

Pendant ces quelques heures, un vent d’optimisme a soufflé sur les forêts d’eucalyptus de Sintra. Pour la première fois depuis la création du symposium, les débats ont moins porté sur les turpitudes de la crise que sur les défis de la -reprise. Et en particulier ceux de l’investissement, de l’innovation et de la croissance, au cœur des -débats de 2017.  » Quels sont les -moteurs de long terme de la prospérité dans les économies avancées ? « , a ainsi résumé Benoît Cœuré, membre du directoire de la BCE, mardi 27 juin.

Quelques minutes auparavant, M. Draghi avait salué la bonne tenue de la croissance européenne :  » 6,4 millions d’emplois ont été créés en zone euro depuis la reprise, s’est-il réjoui. L’investissement combiné à la hausse de la productivité peut déclencher un cercle vertueux, permettant à la croissance de devenir soutenable, auto-entretenue et, donc, de ne plus dépendre plus d’un stimulus monétaire massif.  »

Une  » robocalypse «  ?
Très vite, les débats ont porté sur la productivité, cette notion complexe mais essentielle, car elle est l’un des moteurs de la croissance du niveau de vie. Une productivité en hausse signifie en effet, en schématisant, que l’on produit plus en utilisant les mêmes -facteurs de production.  » Mais aujourd’hui, le mot fait peur, car il rime avec robotisation et menace sur les emplois, a expliqué David Autor, économiste au Massachusetts Institute of Technology (MIT) et coauteur, avec Anna -Salomons, de l’université économique d’Utrecht (Pays-Bas), d’une étude sur le sujet. Sommes-nous à l’aube d’une robocalypse, où les machines remplaceront les humains ?  »

Ses travaux, qui passent au crible la trajectoire économique de dix-neuf pays industrialisés entre 1970 et 2017, suggèrent que la réponse est non. Ils battent en brèche quelques idées reçues.  » Sur la période étudiée, la hausse de la productivité s’est traduite par une hausse globale du taux d’emploi : l’effet est clairement positif, a-t-il détaillé. Mais des changements structurels sont intervenus « . L’emploi a en effet baissé dans l’industrie. Mais cette diminution a été plus que compensée par la hausse dans les autres secteurs, notamment les services, tels que l’éducation ou la santé.

Dit autrement : la demande totale de main-d’œuvre n’a pas diminué… mais la demande de profils qualifiés a augmenté plus vite que celle de profils peu diplômés. Pas de robocalypse, donc. Mais un défi auquel les gouvernements devront répondre ces prochaines années :  » Il ne portera pas sur la quantité, mais sur la qualité des emplois qui seront disponibles pour les plus moins qualifiés « , précise M. Autor.

De son côté, le Français Thomas Philippon, économiste à la Stern, l’école de commerce de New York, a soulevé deux autres questions tout aussi cruciales : pourquoi l’investissement a-t-il fléchi ces dernières années aux Etats-Unis et en Europe ? Et surtout, est-ce pour les mêmes raisons ? Les réponses apportées par ses recherches sont surprenantes. En Europe, la baisse de l’investissement est, sans surprise, due aux effets délétères de la récession, qui s’est accompagnée d’une flambée des coûts de financement et d’un effondrement de la demande.

Reprise de l’investissement
Mais pas aux Etats-Unis : alors que le taux de chômage y est au plus bas et que les profits des entreprises battent des records, ces dernières devraient, en théorie, investir à tour de bras.  » Mais elles ne le font pas « , constate M. Philippon. Et ce, à cause du phénomène de concentration observé dans la plupart des secteurs depuis les années 2000 aux Etats-Unis. Phénomène qui ne s’est, en revanche, pas produit de ce côté-ci de l’Atlantique.  » Les grandes entreprises américaines occupent des positions dominantes sur leurs secteurs. Résultat : elles ne sont plus défiées par la concurrence, et n’ont donc plus de raisons d’investir « , relève l’économiste.

Selon lui, le coup de mou de l’investissement est donc structurel aux Etats-Unis, tandis qu’il n’est que conjoncturel en Europe.  » Dès lors, il ne devrait pas tarder à repartir en zone euro, et c’est encourageant « , conclut-il. De là à imaginer que d’ici quelques années, la croissance de l’union monétaire surpassera durablement celle des Etats-Unis, il n’y a qu’un pas… qu’il serait néanmoins prématuré de franchir.

Car le Vieux Continent doit encore surmonter les séquelles de la crise, telles que le chômage des jeunes. En outre, il ne suffit pas que les investissements créent des innovations pour que ces dernières génèrent de la croissance.  » Il faut également que ces innovations se diffusent dans tout le tissu économique, a expliqué Reinhilde Veugelers, économiste à l’université catholiquenéerlandophone de Louvain, en Belgique. Cela passe en grande partie par la -qualification et la mobilité des salariés, qui propagent les nouveaux savoirs en circulant d’une entreprise à l’autre.  »

Mercredi 28 juin, l’intervention de Mark Carney, le gouverneur de la Banque d’Angleterre, était très attendue. L’an dernier, il avait annulé sa participation au forum à la dernière minute. Son institution devait alors faire face aux premiers remous financiers provoqués par la victoire du  » Leave « au référendum britannique sur le Brexit, six jours plus tôt.  » Cette année, il sera probablement l’un des seuls à ne pas partager l’optimisme de Sintra « , glisse un participant, un peu perfide…

Marie Charrel

Un état des lieux du réchauffement climatique (Le Monde 09 mai 2017)

Tous les indicateurs du réchauffement sont au rouge

L’espoir de maintenir la hausse de la température moyenne sous la barre fatidique des 2 °C s’éloigne de plus en plus
Alors que les Etats-Unis menacent de quitter l’accord de Paris et que s’est ouverte lundi 8 mai, à Bonn (Allemagne), la session annuelle des négociations climatiques, le réchauffement de la planète se poursuit, à bride abattue. Selon les données du National Climatic Data Center (NCDC) américain, le premier trimestre de l’année en cours est en effet le deuxième plus chaud jamais enregistré, à moins de 2/10e de degré Celsius derrière les trois premiers mois de l’année 2016.

Or celle-ci, marquée par un -phénomène El Niño d’une intensité exceptionnelle, a été celle de tous les excès. Selon l’Organisation météorologique mondiale (OMM), sa température moyenne a excédé de 1,1 °C les niveaux de l’ère préindustrielle, battant ainsi le record de l’année 2015. Qui -elle-même battait le record de l’année précédente.

Depuis 2014, les émissions mondiales de dioxyde de carbone (CO2) semblent toutefois stagner autour de 41 milliards de tonnes par an – en incluant les émissions dues à la déforestation et à l’utilisation des sols. Mais ce palier se situe à un niveau élevé et l’accumulation de CO2 dans l’atmosphère, principale cause du réchauffement en cours, ne faiblit pas. Le 5 mai, le dernier pointage de la National Oceanic and -Atmospheric Administration (NOAA) indiquait qu’un nouveau record était atteint, avec une concentration atmosphérique de CO2 de plus de 410 parties par million (ppm) -relevé au laboratoire de Mauna Loa – un niveau jamais atteint depuis le Pliocène, il y a quelque 2 millions d’années. Le taux atmosphérique de CO2 est demeuré sous 280 ppm tout au long du dernier million d’années.

Tous les indicateurs sont, et demeurent, au rouge. Chaque jour, la perspective s’éloigne un peu plus de pouvoir conserver le climat terrestre sous la barre des 2°C d’augmentation de la température moyenne, par rapport à l’ère préindustrielle – aujourd’hui, plus personne ou presque ne nourrit encore l’espoir de le maintenir sous le seuil de 1,5 °C de réchauffement, pourtant inscrit dans le marbre de l’accord de Paris, adopté en décembre 2015 au terme de la COP 21.

Les phénomènes s’aggravent
Non seulement les températures moyennes continuent de s’élever inexorablement, mais tous les phénomènes liés à l’élévation du mercure s’accentuent. Les surfaces de banquise, en Arctique tout comme en Antarctique, ont atteint des niveaux exceptionnellement bas tout au long de 2016. Au mois de novembre, le déficit de glaces de mer par rapport à la moyenne 1980-2010 affichait 4 millions de km2, une anomalie sans précédent connu à cette période de l’année. Aucun -rebond ne se fait jour depuis début 2017 : au nord comme dans l’hémisphère austral, les surfaces de banquise sont nettement en deçà des normales. En avril, selon le National Snow and Ice Data Center (NSIDC), ce déficit excédait légèrement 1 million de kilomètres carrés…

Les températures élevées ne contribuent pas uniquement à la réduction des superficies de banquises : elles endommagent également la productivité biologique de l’océan. Depuis 2016, comme de nombreux autres récifs tropicaux, la Grande Barrière de corail, en Australie, a été touchée par un phénomène de blanchissement et de mortalité des coraux à grande échelle. Seuls deux autres épisodes semblables ont été jusqu’à présent observés, en 1998 et en 2002. Avec, comme conséquence, comme l’a noté fin mars l’OMM dans son bilan de l’année écoulée,  » des impacts importants sur la chaîne alimentaire marine, les écosystèmes et les pêcheries « .

D’autres phénomènes s’aggravent plus vite qu’escomptés. Des chercheurs français et suisses viennent ainsi de conduire une nouvelle analyse, publiée fin avril dans la revue Geophysical Research Letters, suggérant que la montée du niveau marin s’est accélérée au cours des deux dernières décennies. Celle-ci aurait été 25 % à 30 % plus rapide entre 2004 et 2015 qu’entre 1993 et 2004… En cause : la perte de glace des calottes polaires du Grœnland et de l’Antarctique qui s’accélère fortement depuis vingt ans.

Des scientifiques perplexes
A cette accélération de fond viennent s’ajouter des sursauts ponctuels. Le puissant Niño de 2015-2016 a fait bondir le niveau des mers. Selon l’OMM, celui-ci s’est élevé de 1,5 centimètre entre les mois de novembre 2014 et de février 2016 – soit quatre à cinq années de hausse moyenne en moins de seize mois.

Plus étonnant : certaines manifestations de ce dernier Niño semblent n’avoir pas disparu avec lui, laissant comme des stigmates dans le système climatique. Ainsi, des accumulations d’eaux chaudes dans le Pacifique, au large de pays d’Amérique centrale, ont-elles persisté alors même que les indices majeurs marquant l’activité d’un Niño avaient disparu… Ces étrangetés climatiques, qui plongent les scientifiques dans la perplexité, sont à l’origine des pluies diluviennes et des coulées de boue qui ont frappé en mars la Colombie et le Pérou, causant plusieurs centaines de morts.

Dans le Pacifique, la situation actuelle est suffisamment inhabituelle pour que les scientifiques de la NOAA prévoient un retour possible d’El Niño avant la fin de l’année. Généralement, l' » enfant terrible du Pacifique  » revient tous les trois à sept ans, et un retour si rapide n’a jusqu’à présent été observé qu’il y a plus d’un demi-siècle. Difficile, toutefois, d’affirmer qu’il s’agit là d’une nouvelle manifestation du réchauffement en cours.

Stéphane Foucart

L'intervention de l'Etat dans une économie mondialisée (Le Monde, 16 avril 2017)

Les vrais défis de la mondialisation

Depuis quelques mois, la mondialisation est sous le feu des critiques. Des deux côtés de l’Atlantique, elle est pointée du doigt comme responsable de la hausse des inégalités, du chômage des plus démunis et des délocalisations. Certains, comme la frontiste Marine Le Pen et, dans une certaine mesure, Jean-Luc Mélenchon, affirment que le remède est le protectionnisme et le repli sur soi. Ceux s’insurgeant contre ces recettes faciles sont un peu démunis. Que faire ?

Avant d’y répondre, il convient d’affiner le diagnostic. Les maux dont souffre l’économie mondiale sont plus complexes qu’il n’y paraît.

Le premier d’entre eux est la moindre croissance de la productivité des facteurs. Le terme est un peu barbare. Il est pourtant très concret : cela signifie que la qualité et l’efficacité des facteurs de production augmentent moins vite qu’avant la crise de 2008.

C’est grave, car la vigueur de la productivité est essentielle pour gonfler les niveaux de vie. Un travailleur américain moyen doit ainsi travailler 17 semaines pour gagner l’équivalent de ce qu’un travailleur de 1915 touchait sur un an, a par exemple expliqué Christine Lagarde, la directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), lors d’un récent discours. Si la productivité avait continué d’augmenter au même rythme qu’avant la crise, le produit intérieur brut (PIB) mondial serait aujourd’hui 5 % plus haut, selon le FMI : l’équivalent du poids du Japon !

Mais pourquoi, au juste, la productivité s’affaisse-t-elle ? On ne sait pas vraiment : vieillissement de la population, ralentissement du progrès technique – qu’on ne sait d’ailleurs pas très bien mesurer – ou encore séquelle de la crise. Depuis 2008, les entreprises investissent moins. L’argent se loge dans les secteurs qui ne produisent guère d’innovation, comme l’immobilier.

Hausse des inégalités de revenu
Le deuxième mal est la chute, depuis les années 1970, de la part du revenu rémunérant le travail dans la plupart des pays industrialisés, au profit de celle rémunérant le capital. Pire, ce déclin s’accompagne d’une hausse des inégalités de revenu : le salaire des peu qualifiés augmente moins vite que celui des très qualifiés, tandis que la propriété du capital se concentre chez les plus riches. Selon une récente étude du FMI, la moitié de cette baisse de la part des revenus du travail dans les économies avancées serait liée au progrès technologique : les emplois moyennement qualifiés sont automatisés. Et 25 % seraient liés à la globalisation : les revenus dans les secteurs exposés à la concurrence internationale diminuent.

La troisième maladie de l’économie mondiale est les mauvais flux de capitaux. Lord Adair Turner, patron du gendarme financier britannique entre 2008 et 2013, l’explique dans Reprendre le contrôle de la dette (Editions de L’Atelier, 25 euros, 360 pages) : les capitaux se déplacent de plus en plus et de plus en plus vite d’un Etat à l’autre, notamment dans les pays émergents. Certains contribuent à la croissance. D’autres alimentent uniquement des bulles spéculatives dans l’immobilier, font inutilement monter le cours des monnaies et déclenchent de violentes tempêtes lorsqu’ils partent subitement pour être investis ailleurs.

Ces mauvais flux sont le fruit des défaillances des régulations financières internationales. Et probablement, aussi, d’un excès de libéralisation en la matière. Mais il est difficile de les proscrire sans priver aussi les pays des bons investissements, par ailleurs indispensables…

Face à ces problèmes complexes, pénalisant les salariés peu ou moyennement qualifiés, les populistes pensent tenir la réponse. L’institut de conjoncture munichois Ifo définit ainsi leur projet économique : opposition d’une élite vue comme corrompue face à un peuple supposé vertueux, -rejet des immigrés et du libre-échange, propositions de remèdes économiques systématiquement tournés vers la relance. Toujours, quel que soit le contexte, les populistes présentent la relance comme la solution miracle.

Bien sûr, celle-ci peut s’avérer utile lorsqu’il s’agit de soutenir une demande défaillante. Mais si l’on songe aux maux décrits plus haut, il est clair que les propositions populistes ne résoudront pas grand-chose. Peut-être stimuleront-elles la croissance à court terme, mais après ?

C’est toute la difficulté à laquelle nos pays sont confrontés. Pour relancer la productivité et la part des revenus du travail, pour réduire les inégalités et atténuer les excès du système financier, ils doivent réfléchir à la mise en œuvre de solutions de long terme, délicates et incertaines. La première piste est d’investir massivement dans l’éducation. Celle des enfants, bien sûr, afin de limiter l’échec scolaire. Mais aussi celle des adultes, afin que leurs compétences soient en permanence remises à jour. Et pour permettre à ceux perdant leur emploi d’acquérir rapidement les savoirs nécessaires pour en trouver un autre.

La deuxième est de mettre le paquet sur l’innovation. Il ne s’agit pas seulement d’instaurer des crédits d’impôt aux résultats douteux, mais de développer des universités tournées vers la recherche fondamentale, connectées au tissu entrepreunarial, ouvertes à la circulation des idées et à l’échec – car la peur de l’échec est le plus grand frein à l’innovation.

La troisième est de renforcer la régulation financière. De ne pas céder, comme Donald Trump, aux lobbys assurant que les banques feraient mieux leur boulot si elles étaient soumises à moins de règles. Mais de ne pas tomber non plus dans l’excès inverse : tout taxer, tout interdire, au risque d’assécher les sources de financements utiles. La finance a besoin d’être encadrée pour bien fonctionner. Ni trop ni trop peu. Autant de nuances peu vendeuses, il est vrai, lorsqu’il s’agit de montrer à la tribune pour haranguer les électeurs indécis…

par Marie Charrel