Crise coronavirus et action de la BCE

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Christine Lagarde : « Les gouvernements européens doivent être côte à côte pour déployer ensemble des politiques face à un choc commun »

La présidente de la BCE plaide, dans une tribune au « Monde », pour « un total alignement des politiques budgétaire et monétaire » et un traitement égal des pays européens face au virus.

Publié le 08 avril 2020 à 22h00, mis à jour hier à 10h56 Temps de Lecture 5 min.

Tribune. A travers le monde, les autorités publiques se mobilisent dans la lutte contre le coronavirus. Le Covid-19 constitue un choc d’un genre nouveau auquel nous ne pouvons faire face à l’aide de recettes anciennes. Nous devons concevoir des politiques en faveur de celles et ceux qui sont le plus exposés à cette crise.

Il s’agit, aujourd’hui, des entreprises et des familles confrontées à une forte baisse de leurs revenus et qui éprouvent une anxiété croissante quant à l’avenir. Les politiques de la Banque centrale européenne (BCE) sont définies précisément pour les soutenir. Dans le cadre de notre mandat, nous avons calibré nos mesures de telle sorte que la liquidité parvienne aux citoyens et aux secteurs les plus fragilisés.

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Pour comprendre comment nos mesures fonctionnent, nous devons déterminer en quoi cette crise est particulière. Ses racines sont différentes de celles d’une crise financière ou d’une récession classique.

La chute brutale de l’activité économique est une conséquence de la décision qui s’est imposée de demander à chacun de rester chez soi. Dès lors, il est impératif d’empêcher que des entreprises viables ne ferment et que les employés ne perdent leur emploi en raison d’une crise temporaire dont ni les unes ni les autres ne sont responsables.

Soutenir les emplois

Les employés n’ont jamais été autant menacés depuis les années 1930. En 2009, par exemple, jusqu’à 665 000 nouvelles inscriptions hebdomadaires au chômage avaient été enregistrées aux Etats-Unis. Au cours des deux dernières semaines, ce pays en a comptabilisé 3,3 millions de nouvelles, puis 6,6 millions.

Si le chômage met habituellement plus de temps à augmenter en Europe et y est moins volatil, de premiers signes troublants apparaissent. Ainsi, l’indice des directeurs d’achat pour l’emploi a reculé plus fortement que jamais en mars.

Afin d’éviter des dommages durables, l’économie doit être comme « en attente » et conservée dans une situation aussi proche que possible de celle prévalant avant la pandémie.

Plusieurs outils peuvent être utilisés à cette fin. L’un d’entre eux consiste à mettre en place des dispositifs publics soutenant les emplois à court terme. Une autre solution est de mobiliser le système bancaire pour qu’il fournisse aux entreprises la trésorerie leur permettant de continuer à payer leurs employés et leurs factures. La zone euro étant une économie fondée sur les banques, faciliter les flux de crédit contribue à faire rapidement parvenir la liquidité dans l’ensemble de l’économie.

Réduire le risque de crédit pour les banques

Les gouvernements et les banques centrales prennent des décisions complémentaires pour placer les banques en situation d’être au rendez-vous.

Les garanties de crédit fournies par les gouvernements réduisent le risque de crédit pour les banques : de tels dispositifs ont déjà été mis en place à hauteur d’environ 16 % du produit intérieur brut (PIB) dans la zone euro. La BCE, quant à elle, apporte suffisamment de liquidité pour que les banques ne soient pas confrontées à un risque en la matière. Elle veille également à ce que les conditions de financement restent favorables pour l’ensemble des acteurs économiques.

Nous avons adopté deux types de mesures pour atteindre ces objectifs.

En premier lieu, des mesures ciblées massives visant à faire parvenir la liquidité à ceux qui en ont le plus besoin. Notre nouvelle facilité de prêt ciblée fournit jusqu’à environ 3 000 milliards d’euros de liquidité aux banques à un taux d’intérêt négatif pouvant aller jusqu’à – 0,75 %, le plus bas taux que nous ayons jamais offert.

L’expérience montre que ces mesures peuvent être puissantes. Nous estimons, par exemple, que les deux phases précédentes d’opérations ciblées ont incité les établissements bancaires à octroyer environ 125 milliards d’euros de prêts de plus que si ces facilités n’avaient pas été mises en place.

Assouplir les garanties

Pour faire en sorte que les banques recourent pleinement à cette nouvelle facilité, nous avons également introduit un programme ciblé d’assouplissement des garanties, en mettant spécifiquement l’accent sur les petites entreprises, les travailleurs indépendants et les particuliers. Les prêts consentis aux entreprises et aux travailleurs indépendants qui bénéficient des systèmes de garantie liés au coronavirus peuvent être acceptés en garantie par les banques centrales nationales de l’Eurosystème dans le cadre de nos opérations de prêt, y compris les prêts de plus faible montant.

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Ces mesures encourageront les banques à accorder des prêts aux petites entreprises et aux micro-entrepreneurs, dont l’accès au crédit est généralement limité, et à en effectuer le refinancement en empruntant auprès de la BCE à des taux négatifs sur des périodes pouvant aller jusqu’à trois ans.

La zone euro compte environ 22 millions de travailleurs indépendants, soit 14 % de l’emploi total, ce chiffre étant de 10,4 % en France. Ces nouvelles mesures faciliteront donc l’accès au crédit pour une partie importante des actifs.

En deuxième lieu, nous achetons des obligations publiques et privées pour des montants importants afin de garantir l’accès de tous les secteurs économiques à des conditions de financement favorables. Grâce à notre programme d’achats d’urgence face à la pandémie, combiné à nos autres programmes d’achats d’actifs, nous pourrons acquérir plus de 1 000 milliards d’euros d’obligations jusqu’à la fin de l’année. En outre, ce programme nous accorde la souplesse nécessaire pour cibler nos achats entre les différentes catégories d’actifs et juridictions. Nous avons aussi étendu nos achats d’actifs aux billets de trésorerie, qui sont une source importante de liquidité pour les entreprises. Cela constitue un soutien supplémentaire pour la gestion des flux de trésorerie et éviter les licenciements inutiles.

« Si tous les pays ne se relèvent pas, les autres en pâtiront »

Ensemble, ces mesures montrent que nous ne tolérerons aucun durcissement procyclique des conditions de financement au cœur d’un des plus grands cataclysmes macroéconomiques des temps modernes.

Mais notre réponse sera d’autant plus puissante si toutes les politiques se renforcent mutuellement. A cet égard, il est vital que le volet budgétaire en réaction à cette crise soit suffisamment puissant dans l’ensemble de la zone euro. Les gouvernements doivent être côte à côte pour déployer ensemble des politiques optimales face à un choc commun dont nul n’est responsable.

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Un total alignement des politiques budgétaire et monétaire, et l’égalité de traitement face au virus sont le meilleur moyen de protéger notre capacité productive et l’emploi, en vue de retrouver des taux de croissance et d’inflation soutenables une fois que la pandémie aura pris fin. Si tous les pays ne se relèvent pas, les autres en pâtiront.

En se montrant solidaire, on sert en fait ses propres intérêts. La BCE continuera de jouer son rôle en remplissant sa mission de maintien de la stabilité des prix et en demeurant au service des Européens.

Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne (BCE), a été directrice générale du Fonds monétaire international (FMI, de 2011 à 2019) et ministre de l’économie (2007-2011).

Plan de soutien de l’UE et coronavirus (Le Monde)

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Coronavirus : « L’UE, qui promet un plan d’aide de 500 milliards d’euros, joue beaucoup dans cette crise. Sa popularité d’abord »

Alors que les Vingt-Sept ont trouvé un accord, la correspondante du « Monde » à Bruxelles, Virginie Malingre, a répondu à vos questions.

La police montée patrouille dans les rues désertes de Rome, le 10 avril.
La police montée patrouille dans les rues désertes de Rome, le 10 avril. ALBERTO LINGRIA / REUTERS

La correspondante du Monde à Bruxelles, Virginie Malingre, a répondu, vendredi 10 avril dans notre direct, à vos questions sur l’accord trouvé par les Vingt-Sept, jeudi soir, pour un plan de soutien de plus de 500 milliards d’euros.

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Louison : Concernant le financement de ce plan d’aide de l’Union européenne, d’où vont provenir les fonds, quand on sait que le budget de l’UE est assez restreint ? De la dette ?

Ce plan d’aide n’est pas financé par le budget de l’Union européenne. Les Etats européens vont apporter des garanties à hauteur de 25 milliards d’euros à la Banque européenne d’investissement, qui va ainsi pouvoir prêter 200 milliards d’euros à des entreprises.

La même opération de la part des Vingt-Sept va permettre à la Commission européenne de lever 100 milliards sur les marchés pour ensuite prêter cet argent, à des conditions très intéressantes, aux pays européens qui ont besoin d’être aidés pour financer la montée du chômage partiel.

Enfin, le Mécanisme européen de stabilité (MES), troisième pilier de ce plan d’aide, dispose déjà d’une force de frappe de 410 milliards d’euros et n’a donc pas besoin d’être recapitalisé pour mettre à disposition des pays qui en auraient besoin 240 milliards d’euros de ligne de crédit. J’espère avoir été claire… Cela dit, pour la suite, la Commission va proposer aux Etats membres une hausse du budget européen, ce qui lui permettrait d’aider directement les pays qui en auraient le plus besoin… mais cela laisse présager des débats houleux.

Xavier – Pondichéry : Pourquoi ne pas faire fonctionner la planche à billets plutôt que d’emprunter à des banques ? N’y a-t-il pas un risque d’être dans la main des banques comme pendant la « crise des dettes souveraines », consécutives à la crise de « subprimes » ?

La planche à billets fonctionne. La Banque centrale européenne s’est engagée à racheter pour plus de mille milliards de titres… Mais elle ne peut pas tenir toute seule l’économie européenne. Elle a besoin d’être secondée par les Etats. Pour l’instant, les mécanismes imaginés ne portent pas en eux les germes d’une nouvelle crise des « subprimes ». Nous ne sommes pas dans une crise financière aujourd’hui, mais dans une crise économique majeure, avec le monde quasi à l’arrêt. La situation est très différente.

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Grégoire77 : Qu’en est-il de la réaction des autres pays européens face à cette solution, notamment des Pays-Bas ou encore de l’Italie ?

L’accord trouvé est un compromis. Il permet donc à chaque pays de se dire satisfait. L’Italie a obtenu d’avoir accès aux lignes du crédit du MES sans devoir en contrepartie s’engager sur des réformes, comme la demandait La Haye.

Mais Rome n’a pas obtenu l’engagement des Vingt-Sept ou des dix-neuf pays de la zone euro à émettre des obligations communes pour financer les ravages de la pandémie. Un projet à ce jour exclu par La Haye ou Berlin. Ceci dit, le dossier n’est pas complètement fermé et il sera sur la table des négociations européennes des prochains mois. Bref, un compromis. Mais qui permet d’avancer dans l’immédiat.

L’orchestre symphonique de la MAV joue devant une maison de retraite, à Budapest, le 7 avril.
L’orchestre symphonique de la MAV joue devant une maison de retraite, à Budapest, le 7 avril. BERNADETT SZABO / REUTERS

Bond : On entend beaucoup parler des « coronabonds », qui permettraient aux pays de l’UE de s’endetter en commun pour faire face à la crise. Pourriez-vous nous expliquer les avantages et inconvénients de ce mécanisme ?

Le mot « coronabonds » a été utilisé par Giuseppe Conte, le premier ministre italien, qui s’en est fait le chantre. Il s’agirait en fait d’obligations communes émises par les Etats européens afin de financer les dommages économiques occasionnés par la pandémie.

Premier avantage : ces obligations seraient émises à des taux intéressants puisqu’elles bénéficieraient notamment du triple A allemand. Pour l’Italie ou l’Espagne, qui empruntent à des conditions moins intéressantes, ce ne serait pas négligeable. C’est là une première manière d’être solidaire.

Reste ensuite la question du remboursement et plusieurs options existent. L’argent récolté par l’émission de ces euro-obligations sera donc prêté aux pays qui en auront besoin. Soit ils devront ensuite rembourser ce qu’ils ont emprunté, et dans ce cas l’avantage de l’euro-obligation réside dans le coût du financement évoqué ci-dessus, soit ils remboursent à proportion, par exemple, de leur PIB dans l’économie européenne. Ce qui veut donc dire qu’il y aura des transferts de solidarité bien plus importants.

En clair, l’Allemagne, qui aura sans doute moins besoin d’aide que l’Italie, remboursera plus compte tenu du poids de son économie. Tout cela reste à débattre.

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Ambroise : Pourquoi est-ce que les Néerlandais ont été aussi réticents à signer cet accord ?

Les Néerlandais, comme les Allemands, ont toujours eu du mal avec tous les mécanismes qui s’apparentent à des transferts d’un pays à l’autre. Le désastre de la crise de zone euro en 2010 et 2012 a cependant fait comprendre au nord de l’Europe que les divisions avec le Sud pouvaient être une plaie mortelle pour l’Europe.

Cette fois-ci, la crise n’est pas liée aux comportements budgétaires peu vertueux de tel ou tel pays, la pandémie touche tout le monde. Berlin a bien compris ceci. La Haye, sans doute pour des raisons de politique intérieure, a résisté.

Un homme achète des gants dans un distributeur, dans une rue de Varsovie, le 10 avril.
Un homme achète des gants dans un distributeur, dans une rue de Varsovie, le 10 avril. KACPER PEMPEL / REUTERS

Arno : Les prêts du MES engageront-ils les Etats à respecter les mêmes conditions, de réformes par exemple, que celles imposées à la Grèce par le passé ?

Non pas du tout. Après de longues négociations, il a été convenu que les pays qui emprunteront au MES devront, à terme, rejoindre le chemin du pacte de stabilité et de croissance. Ce qui en réalité n’est rien d’autre que la règle normale à laquelle sont censés se plier les Etats de la zone euro.

Pour l’heure le pacte de stabilité a été suspendu (il faut dire que plus aucun pays n’est en mesure d’afficher un déficit public inférieur à 3 % du PIB compte tenu des plans de relance lancés partout). Une fois la pandémie passée, et la reprise entamée, la question sera donc de savoir quand remettre en selle le pacte de stabilité et comment… Ce qui augure, là aussi, de longues nuits de négociations. Mais ce n’est pas pour tout de suite.

Malim : Est-ce que ces fonds seront utilisés pour rapatrier dans l’UE des industries délocalisées ? Notamment en Chine, dont l’importance nous est maintenant évidente (par exemple les masques et autres produits sanitaires).

Dans le plan de relance tel que conclu hier, seuls les fonds prêtés par la Banque européenne d’investissement (BEI) peuvent participer de cette démarche. Le MES, lui, prête aux Etats pour les aider à financer les dommages économiques et sanitaires créés par la pandémie. La Commission prête aux Etats pour les aider à financer leur système de chômage partiel.

Cela dit, quand l’Europe sera sortie du confinement et quand il sera temps donc de s’occuper de la relance, la question sera posée. Et, que ce soit avec le budget européen ou le fonds de relance proposé par la France, des fonds pourraient être affectés à accroître la souveraineté économique de l’Europe dans certains domaines, comme ceux que vous évoquez. A ce stade rien n’est décidé, mais cela fera sans aucun doute partie des discussions.

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Nicolas : L’Union européenne ne joue-t-elle pas son existence dans cette crise ? Elle peut en sortir renforcée comme en sortir encore plus affaiblie, non ?

L’UE joue beaucoup dans cette crise. Sa popularité d’abord, qui a été mise à mal dans beaucoup de pays ces dernières années, après la crise de la zone euro en 2010, puis celle des migrants en 2015, notamment. Le ressentiment européen est en progression partout, parfois pour des raisons opposées, si on prend par exemple l’Allemagne et l’Italie.

Le personnel soignant de l’hôpital départemental de Bischwiller, près de Strasbourg, pendant un confinement, 9 avril.
Le personnel soignant de l’hôpital départemental de Bischwiller, près de Strasbourg, pendant un confinement, 9 avril. CHRISTIAN HARTMANN / REUTERS

Emilie : Qu’en est-il des pays de l’UE qui ne se sont pas confinés, ou alors moins drastiquement ? Sont-ils d’accord avec ce plan d’aide ? Y contribuent-ils ?

Tous les pays y contribuent puisqu’ils vont apporter des garanties à la Banque européenne d’investissements et à la Commission européenne. Pour la partie relevant du Mécanisme européen de stabilité, seuls les pays de la zone euro y contribuent.

Matt : Sait-on quand les chefs d’Etat et de gouvernement doivent se réunir à présent pour évoquer le plan de relance, y compris les « coronabonds » ?

La date n’est pas encore arrêtée mais ce devrait être la semaine prochaine. Cela dit, lors de ce sommet les chefs d’Etat et de gouvernement entérineront le plan concocté par les ministres des finances. Et ils engageront les discussions sur le fond de relance et donc les euro-obligations. Sur ces derniers points il ne sera pas conclusif mais marquera le début des discussions.