Avec l’arrêt du tourisme, l’écosystème construit pour les voyages de masse s’est évaporé (Le Monde)

Avec l’arrêt du tourisme, l’écosystème construit pour les voyages de masse s’est évaporé

A l’aube d’un second été sans grande activité, les pays qui vivent du tourisme risquent de voir disparaître des dizaines de millions d’emplois. Les femmes et les travailleurs précaires, jeunes ou peu diplômés, seront les premiers concernés.

Par Clément Guillou Publié hier à 02h36, mis à jour hier à 14h34

Temps de Lecture 7 min.

Dans le Machu Picchu, réouvert en novembre 2020.
Dans le Machu Picchu, réouvert en novembre 2020. ERNESTO BENAVIDES / AFP

Lorsque quelques Occidentaux vaccinés redécouvriront, cet été, les plages de Thaïlande, les ruines du Machu Picchu, au Pérou, ou les safaris du Kenya, le plus frappant sera ce qu’ils ne verront pas : la masse de petites mains du tourisme globalisé, évaporée dans l’arrêt du voyage. Les femmes de ménage, les bagagistes, les artisans. Les photographes de rue, les tisserandes, les gardiens de parking. Les chauffeurs, les loueurs de matelas, les masseuses. Les guides, les vendeurs de tee-shirts, les professeurs de plongée. L’écosystème construit pour le tourisme de masse, parfois pour le pire, s’est dispersé dans d’autres secteurs, provoquant un exode rural. Sa reconstruction sera nécessairement lente.

Nul besoin d’aller au bout du monde pour constater l’impact social de la fermeture des frontières – à Lourdes, la soupe populaire déborde. Mais il est plus dévastateur dans les pays en développement, où le filet social et la clientèle domestique sont inexistants. A l’aube d’un second été sans grande activité, les économies des foyers sont épuisées. La chute de 74 % du nombre de visiteurs internationaux, en 2020, a provoqué la suppression de 62 millions d’emplois, estime le Conseil mondial du voyageet du tourisme (WTTC). Il faut y ajouter ceux soutenus de manière artificielle par les gouvernements et dont la survie sera incertaine une fois le robinet coupé. Lire aussi Il est impossible de garantir un été touristique « normal » en Europe, selon le secrétaire d’Etat Clément Beaune

L’Organisation mondiale du tourisme (OMT) estime que l’on ne voit actuellement que la face émergée de l’iceberg qui vient de heurter le secteur, et que le nombre d’emplois détruits par la crise dépassera les 100 millions. Les petites et moyennes entreprises concernent quatre travailleurs sur cinq dansle tourisme ; or, une récente enquête de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) calcule que plus de la moitié d’entre elles disparaîtront d’ici à la fin de l’année.

Locomotive économique

En Europe, en Asie-Pacifique et en Amérique, l’activité touristiquereprésentait près de 10 % du travail avant la crise. Cette part allait croissant dans le monde, puisqu’un poste sur quatre créé entre 2014 et 2019 l’était dans ce secteur. L’accessibilité des voyages long-courriers a accompagné ce boom de l’emploi touristique, en développant des services qui n’existaient pas pour la clientèle domestique : le WTTC estime qu’un emploi est créé pour 11 visiteurs internationaux en Afrique, 13 en Asie-Pacifique. L’Organisation des Nations unies (ONU) redoute donc particulièrement l’impact sur certains pays d’Afrique et sur les « petits Etats insulaires en développement » (PEID).

« Pour les femmes, les populations rurales, les peuples autochtones et nombre d’autres groupes historiquement marginalisés, le tourisme est un vecteur d’intégration, d’autonomisation et de génération de revenus, relève l’ONU dans une note d’août 2020. Le secteur est également un outil essentiel à la préservation du patrimoine naturel et culturel. »

Il est aussi la principale source d’épargne en devises étrangères, et a des conséquences en cascade sur l’aménagement du territoire, les transports, l’agriculture, l’artisanat et le BTP : c’est une locomotive économique, même si plus de la moitié des recettes touristiques des pays en développement sont détournées vers l’extérieur au profit de groupes occidentaux.

L’emploi, lui, n’est pas délocalisable. Danièle Kuss, experte auprès de l’OMT, constate qu’il « permet l’entrée sur le marché du travail des femmes et des hommes jeunes sans qualification, et parfois sans éducation primaire. C’est aussi le seul secteur qui permet de progresser sur le tas, sans diplômes : on voit des gens devenir directeurs d’hôtels en partant de tout en bas. »

Les femmes, premières victimes de la crise

Le caractère saisonnier de l’activité, le temps partiel, les conditions de travail ingrates et une rémunération plus faible qu’ailleurs concourent au recrutement de primo-travailleurs ou de personnes écartées du marché du travail – jeunes non diplômés, minorités ethniques, immigrés, mères ne pouvant accepter qu’un temps partiel.

Pour les travailleurs qualifiés qui, par leurs compétences linguistiques notamment, étaient au contact des touristes, la reconversion n’est pas simple. « A Phuket, en Thaïlande, le revenu moyen d’un employé qui travaille avec nos clients est autour de 40 000 bahts par mois (1 070 euros), cinq fois plus que ce que touchent aujourd’hui ceux qui ont retrouvé un job, détaille Guillaume Linton, patron du tour-opérateur français Asia. Les diplômés, polyglottes ayant la maîtrise des outils informatiques, ont pu retrouver un emploi en ville. C’est beaucoup plus compliqué pour les guides, les personnels de sites culturels, les chauffeurs. Eux ont dû retourner vivre à la campagne, dans leur famille. »

Le caractère saisonnier de l’activité, le temps partiel, les conditions de travail et une rémunération faible concourent au recrutement de primo-travailleurs ou de personnes écartées du marché du travail

Dans 90 % des 40 pays desservis par Asia, du Moyen-Orient à l’Australie, il n’existe ni aide ni marché domestique conséquent. Les petites structures avec lesquelles le tour-opérateur collabore sont à court de trésorerie. Les plus gros ont pu garder un noyau dur d’employés, et réembaucheront quand le retour de l’activité se précisera. Certains ont dû se réinventer le temps de la crise, comme dans une structure de 30 employés en Mongolie, créée par un Français : « Il a pu conserver ses employés en montant un partenariat avec un fabricant de pulls en cachemire mongol. C’est un exemple de la résilience de ces populations, habituées à traverser des crises. Il y a une vraie économie du système D », souligne Guillaume Linton.

Les femmes sont les premières victimes de la crise, elles qui représentaient 54 % des employées du secteur touristique – contre 39 % dans l’ensemble de l’économie. En Afrique, la proportion monte à 69 %. Les inégalités de genre y sont les mêmes qu’ailleurs : revenu inférieur de 15 % (contre 17 %), travail souvent non rémunéré dans les entreprises familiales, postes de direction captés par les hommes. Sans surprise, ce sont leurs emplois qui ont été plus facilement supprimés. La fermeture durable des écoles fut un handicap de plus. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Retenus en mer, chômeurs à terre : la double peine des employés de croisières

Moins-disant social

Devant une agence de voyage fermée, à Bangkok (Thaïlande), le 8 avril 2021.
Devant une agence de voyage fermée, à Bangkok (Thaïlande), le 8 avril 2021. MLADEN ANTONOV / AFP

Le cas américain est particulièrement frappant : sur les 3,5 millions de postes détruits dans le secteur du divertissement et l’hôtellerie-restauration, 2 millions étaient occupés par des femmes. Ces salariées sont, aux Etats-Unis, le symbole de « la tempête qui frappe les travailleuses », dont s’inquiète la vice-présidente Kamala Harris dans une tribune publiée par le Washington Post en février.

« En matière de communication, les grands groupes occidentaux ont tendance à privilégier la responsabilité environnementale au détriment de la qualité de l’emploi » Caroline Demeyere, chercheuse

Les grandes chaînes hôtelières ont toutes réduit leur masse salariale pendant la crise et ont promis à leurs actionnaires que ces économies seraient durables : numérisation de certaines tâches, flexibilité accrue imposée aux salariés, ménage des chambres moins systématique. Le syndicat américain Unite Here s’inquiète des conséquences sur l’emploi et dénonce des salaires en baisse alors que la reprise s’amorce. La faible capacité de mobilisation des employés de l’hôtellerie, l’urgence économique et la compression de la demande, au moins dans un premier temps, font craindre un moins-disant social et ne concourront pas à l’avènement du tourisme responsable appelé de ses vœux par l’OMT.

« En matière de communication, les grands groupes occidentaux ont tendance à privilégier la responsabilité environnementale au détriment de la qualité de l’emploi, souligne Caroline Demeyere, docteure en sciences de gestion et chercheuse à l’université de Reims-Champagne-Ardenne. Quand on parle de tourisme durable, on entend tourisme vert : c’est très visible pour le consommateur et cela pèsera davantage dans son choix que la rémunération de la femme de chambre, dont le rôle est d’être invisible du touriste. »

La pause forcée du voyage et l’émergence du tourisme comme enjeu économique peuvent-elles, comme l’espère l’OMT, être l’occasion d’une prise de conscience ? Pour les voyageurs, descendre dans un hôtel local, préférer l’artisanat domestique au made in China, choisir un hôtel sans piscine là où l’accès à l’eau est un problème… Pour les gouvernements, cesser de déléguer l’aménagement touristique aux groupes privés, répartir les flux et investir dans la formation de la population rurale et les infrastructures.

« Le village s’est serré les coudes »

Dans les lieux jadis happés par le tourisme de masse, l’heure est moins à la réflexion qu’à la débrouille et à la solidarité. Les banques alimentaires ont essaimé partout, jusqu’à Disney World, en Floride (Etats-Unis), où l’on a parfois servi chaque semaine plus d’un millier de salariés mis au chômage par les parcs d’attractions.

Dans le petit port mexicain de Mahahual, sur la péninsule du Yucatan (Mexique), c’est à la « casa de la cultura » que l’on a distribué des sacs entiers d’aliments de base, payés par l’Eglise ou par les riches Américains qui y passent plusieurs mois par an. Cet ancien village de pêcheurs – reconvertis en guides ou en capitaines d’embarcations – a redécouvert les vertus de la pêche au harpon et des stands de tacos, une reconversion pour les guides de plongée. Article réservé à nos abonnés Lire aussi A travers le monde, ces employés du tourisme confrontés à la crise du Covid-19

« Mexico et le gouvernement local n’ont apporté aucune aide, mais le village s’est serré les coudes, décrit Clara Malbos, anthropologue du tourisme à l’université de Paris, qui vit depuis seize mois à Mahahual dans le cadre de son doctorat. La plupart des entreprises ont continué de verser un salaire minimum à leurs employés. Beaucoup de propriétaires, basés dans les grandes villes, ont baissé leurs loyers. Le port de croisière, en revanche, a licencié la quasi-totalité de ses 1 000 salariés. »

Malgré le retour d’un tourisme local et de longue durée, le village de 3 000 habitants n’a pas vu revenir les saisonniers cet hiver. Les Européens ou Latino-Américains qui s’installent plusieurs semaines ne peuvent compenser les 20 000 passagers, essentiellement américains, qui pouvaient débarquer chaque jour des paquebots. « Les centres de plongée, les hôtels-restaurants revivent. Mais les vendeurs d’artisanat et les serveurs rémunérés au pourboire regrettent les bateaux. »

Clément Guillou

La France se donne « cinq ans pour rétablir les finances publiques après la crise », dit Bruno Le Maire (Le Monde)

La France se donne « cinq ans pour rétablir les finances publiques après la crise », dit Bruno Le Maire

Les dépenses publiques progresseront deux fois moins vite d’ici à 2027, prévoit le ministère de l’économie dans son programme de stabilité.

Par Audrey Tonnelier Publié le 08 avril 2021 à 22h00 – Mis à jour le 09 avril 2021 à 09h06

Le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, à Bercy, à Paris, le 8 avril.
Le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, à Bercy, à Paris, le 8 avril. SARAH MEYSSONNIER / REUTERS

Churchill promettait « du sang et des larmes ». Après plus d’un an de crise sanitaire liée au Covid-19 et une récession historique, Bruno Le Maire, lui, préfère parler d’« efforts importants » et de « choix » à faire pour maîtriser la dépense publique et redresser le pays.

« Nous nous donnons cinq ans pour rétablir les finances publiques après la crise », a indiqué le ministre de l’économie, des finances et de la relance, jeudi 8 avril, en présentant le programme de stabilité, cet exercice budgétaire adressé à la Commission européenne à travers lequel la France dessine chaque année, à la mi-avril, sa trajectoire de finances publiques.

Un quinquennat, donc, pour renouer avec le « sérieux » budgétaire dont l’exécutif et la majorité avaient fait leur mantra au début du mandat d’Emmanuel Macron. De quoi donner une coloration très politique à ce programme de stabilité, à moins d’un an de l’élection présidentielle et alors que la France doit prendre, au 1er janvier 2022, la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne. Bercy va ainsi envoyer d’ici à quelques jours à Bruxelles − et dès jeudi au Haut Conseil des finances publiques, l’organisme rattaché à la Cour des comptes, et chargé de donner un avis sur ces calculs − des prévisions allant jusqu’en… 2027.

Nouveaux instruments de cadrage

Que penser d’un tel horizon, à l’heure où les Français entament leur troisième confinement et où le gouvernement concentre ses efforts sur la gestion de la crise sanitaire ? « C’est un objectif ambitieux mais crédible », veut-on croire à Bercy. Tout en précisant que le programme de stabilité s’entend « à partir d’une situation où la crise sanitaire serait derrière nous à l’été 2021 ». Sans envisager donc le scénario noir d’un nouveau variant insensible aux vaccins. Lire aussi la chronique : « La dette, nouvelle passion politique »

Dans le détail, alors que le déficit public a plongé en 2020, à 9,2 % du produit intérieur brut (PIB), et devrait encore atteindre 9 % cette année en raison du reconfinement, l’objectif affiché du programme de stabilité est de revenir sous les 3 % en 2027. C’est le niveau de déficit qui permettrait de stabiliser la dette en 2025 et de la faire baisser à partir de 2026, argue-t-on au ministère de l’économie.

LE MONDE

Pour cela, il faudra en passer par une réduction des dépenses publiques à un rythme soutenu. Ces dernières ne progresseraient que de 0,7 % par an en moyenne en volume (hors mesures de soutien et de relance) jusqu’en 2027, soit la plus forte maîtrise des vingt dernières années. Le freinage serait tout aussi conséquent par rapport au rythme de progression du début du quinquennat, hors crise liée au Covid-19 (+ 1 % par an).

Après une hausse de 6,9 % en 2020 et d’encore 2,7 % en 2021, les dépenses publiques baisseraient même de 3,3 % en 2022, et stagneraient l’année suivante. La dépense elle-même, qui a explosé à 61,3 % du PIB en 2020 (hors crédits d’impôt), serait progressivement ramenée à un peu plus de 53 % en 2027. Quant à la dette publique, qui a atteint 115,7 % du PIB en 2020, elle plafonnerait à un peu plus de 118 % en 2025 avant de refluer légèrement. Le tout avec une croissance, déjà revue à la baisse à 5 % pour 2021, qui atteindrait 4 % en 2022 puis oscillerait autour de 1,5 % du PIB sur le quinquennat suivant.

LE MONDE

Comment tenir une telle trajectoire ? D’abord grâce à de nouveaux instruments de cadrage du budget, assure Bercy, qui veut fixer à l’exécutif une règle de dépenses pluriannuelle valable sur cinq ans. C’est la piste prônée par Bruno Le Maire depuis quelques semaines, et formalisée dans une proposition de loi organique que comptent déposer prochainement Laurent Saint-Martin, le rapporteur (La République en marche) du budget, et Eric Woerth, le président (Les Républicains) de la commission des finances de l’Assemblée nationale. M. Le Maire est favorable à ce qu’elle prenne une valeur constitutionnelle. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Après l’explosion de la dette Covid-19 en France, le dilemme du gouvernement

Réformes structurelles

Mais la maîtrise des finances publiques doit aussi, encore et toujours, passer par des réformes structurelles, à prendre une fois l’économie rétablie, assure M. Le Maire. Au premier rang de celles-ci : la réforme des retraites, que souhaite relancer l’ex-membre du parti Les Républicains (LR). En revanche, rappelle Bercy, pas question de reproduire les erreurs commises après la crise financière de 2008, lorsque les prélèvements obligatoires avaient été massivement augmentés pour réduire les déficits, au détriment de la reprise. « Nous refusons l’austérité », a martelé, jeudi, M. Le Maire, récusant l’idée d’une « réduction brutale des dépenses » et excluant toute hausse d’impôts − y compris pour les plus aisés ou pour les entreprises, contrairement à ce qu’envisagent le Royaume-Uni ou les Etats-Unis. « On va sortir de la crise avec une situation budgétaire très dégradée. Stabiliser la dette, ce n’est pas juste pour la beauté du geste, c’est aussi pour pouvoir affronter de nouvelles crises à l’avenir », souligne un conseiller gouvernemental.

Cela sera-t-il suffisant pour atteindre les objectifs que se donne Bruno Le Maire en matière de freinage des dépenses ? « Il faudra faire un choix politique : certaines politiques publiques n’ont pas apporté la preuve de leur efficacité », glisse-t-on à Bercy. Ce choix dans les dépenses à couper ou à maintenir devra être « fait sereinement par les Français au moment de l’élection présidentielle », avait d’ailleurs déclaré le ministre de l’économie, dimanche 4 avril, dans l’émission « Le Grand Jury-RTL-Le Figaro-LCI ». Article réservé à nos abonnés Lire aussi Les pistes de Bruno Le Maire pour « rembourser » la dette Covid

Officiellement, les priorités de l’exécutif demeurent de continuer à protéger les secteurs qui souffrent encore de la crise (événementiel, restauration, aérien…) et d’amplifier la reprise avec le plan de relance. Mais vu de Bercy, le « quoi qu’il en coûte » a bel et bien vécu. « Notre réponse devra être la plus circonscrite possible », a indiqué le ministre délégué aux comptes publics, Olivier Dussopt.

La facture de la crise due au Covid-19 pour l’année 2021 est désormais évaluée à 55 milliards d’euros − en incluant les mesures d’urgence liées au troisième confinement et les dépenses de santé −, dont environ 40 milliards d’euros à la charge de l’Etat.

Audrey TonnelierContribuer

Débats sur la dette covid

Des milliards d’euros, un traité et de la magie : comprendre le débat sur l’annulation de la « dette Covid »

Par Adrien Sénécat et Agathe Dahyot

Publié le 04 mars 2021 à 10h12, mis à jour hier à 17h52

Décryptages: Certains responsables appellent à ne pas rembourser une partie des dettes publiques de l’UE. Une proposition qui ouvre un débat houleux et parfois complexe.

Aujourd’hui, la dette française c’est :

2 674 300 000 000 €

Deux mille six cent soixante-quatorze milliards et trois cents millions d’eurosà la fin du troisième trimestre 2020, selon l’Insee

La dette française ces dernières années
Classement des dettes mondiales
Classement des dettes mondiales

Pour faire face à la crise due au Covid-19, « le gouvernement mobilisera tous les moyens nécessaires (…) pour sauver des vies, quoi qu’il en coûte », promettait Emmanuel Macron dans son allocution du 12 mars 2020. Un an et deux confinements nationaux plus tard, l’addition est connue : la dette publique française a explosé, passant de 100 % à 120 % du PIB. C’est le prix des mesures prises pour lutter contre l’épidémie et perfuser l’économie française, brutalement mise à l’arrêt au printemps, et encore en partie grippée aujourd’hui.

Ce n’est pas la première fois que les finances publiques font les frais d’une situation exceptionnelle. C’était déjà le cas, notamment lors de la crise financière de 2008 ou après les chocs pétroliers des années 1970.

Il existe aussi des exemples dans l’histoire de dettes a priori faramineuses qui ont été surmontées par la suite. L’économie française n’a-t-elle pas connu ses « trente glorieuses » après la seconde guerre mondiale, dont elle était sortie laminée et surendettée ?

Sauf que la perspective d’une sortie de la crise sanitaire s’accompagne aussi de craintes. Peut-on vraiment espérer un net rebond de l’économie et une période de prospérité dans les années à venir ? Et si le fardeau de la dette étouffait la reprise, contraignant les Etats à des politiques d’austérité sans fin au détriment des investissements qui s’imposent, notamment pour mener à bien la transition écologique ? Les plus jeunes vont-ils devoir supporter le poids de cette dette pendant des décennies ?

Toutes ces questions ouvrent le débat sur la manière de surmonter les contraintes budgétaires que nos économies hériteront de la pandémie. Certains économistes et personnalités politiques en sont convaincus : seule une annulation de la « dette Covid » offrirait aux Etats les marges de manœuvre nécessaires pour préparer l’avenir. D’autres, à l’inverse, disqualifient d’emblée une idée qu’ils jugent « idiote » et dangereuse.

Pour comprendre ce débat, Les Décodeurs ont recensé les arguments qui opposent partisans et détracteurs de l’annulation.

La dette Covid est-elle insurmontable ?

Oui, pour les partisans de l’annulation

Pour certains, il s’agirait d’un secret de polichinelle : la dette publique accumulée a atteint un niveau trop élevé pour être honorée dans son ensemble, sauf à envisager une cure d’austérité drastique. « Si nous remboursons cette somme, nous devrons la trouver ailleurs », estiment ainsi près de 150 économistes de treize pays européens, dont Thomas Piketty, l’ancien ministre belge Paul Magnette et Gaël Giraud dans une tribune au Mondepubliée le 5 février. Rembourser impliquerait, selon eux, d’augmenter sensiblement les impôts et/ou de baisser la dépense publique, deux choix aux conséquences sociales désastreuses.

L’ancien ministre socialiste Arnaud Montebourg tenait le même discours sur BFM-TV en novembre :

« Si quiconque est capable de me dire comment nous allons rembourser 500 milliards [d’euros] de dette en plus […] C’est impossible, et nous ne pourrons pas le faire sans des jacqueries et des révoltes. »

Non, pour les opposants à la mesure

Mais les opposants à une annulation de la dette rétorquent que le contexte change tout. Les Etats européens ont, en effet, bénéficié de taux d’intérêts particulièrement bas, voire négatifs, comme c’est le cas depuis plusieurs années. Ils ont donc pu emprunter tant pour soutenir l’économie que pour honorer leurs emprunts passés – ce qui s’appelle « rouler la dette ».

Pour l’heure, les emprunts roulent, mais ne font pas boule de neige : la charge de la dette, c’est-à-dire le montant des remboursements liés aux intérêts des emprunts, a même diminué ces dernières années. La loi de finances initiale pour 2021 prévoit ainsi que l’Etat paie environ 36 milliards d’euros d’intérêts et 118 milliards d’euros d’amortissement de la dette, contre respectivement 42 milliards et 115 milliards d’euros en 2017.

La « dette Covid » n’en reste pas moins bien réelle et appellera des efforts budgétaires de la part des Etats, prévenait la Cour des comptes, en juin 2020. Selon son rapport, un retour de la croissance et des taux d’intérêts bas ne suffiront pas à maîtriser l’évolution de la dette dans la durée. Mais l’ampleur des ajustements nécessaires dépendra de la conjoncture.

Tous les observateurs ou presque s’accordent au moins sur un point : les finances publiques sont sur une ligne de crête, et il serait dangereux de ne pas tenir compte du fait que les taux d’intérêts, aujourd’hui historiquement bas, finiront tôt ou tard par remonter.

Peut-on dire qu’une grande partie de cette dette serait « fictive » ?

Oui, pour les partisans de l’annulation

La majorité (75 % environ) de la dette des Etats européens est détenue par d’autres Etats, des banques, des compagnies d’assurance ou encore des épargnants. La plupart des économistes s’accordent à dire que refuser de rembourser cette dette-là serait particulièrement risqué. Une telle opération aurait vraisemblablement pour effet de dissuader les prêteurs de se fier aux Etats européens pour longtemps, ce qui ferait grimper en flèche les taux d’intérêt.

Le cœur du débat actuel porte en réalité sur la fraction restante de la dette, environ un quart, qui est détenue par la Banque centrale européenne (BCE). Cette dernière rachète des titres de dette publique des Etats membres de l’Union européenne depuis 2015, et a été particulièrement active pendant la pandémie. Elle a ainsi absorbé environ 60 % des émissions de dette publique européenne entre mars et août 2020, selon une analyse de la Banque de France.

Ces créances pourraient être annulées ou transformées en dette perpétuelle ou de très long terme, à taux nul. Cette idée est soutenue à gauche par des personnalités, comme Arnaud Montebourg ou le leader de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon (auteur d’un plaidoyer sur le sujet sur son blog dès avril 2020), mais aussi à droite par Guillaume Peltier (Les Républicains) ou le financier Alain Minc.

Selon eux, cette manœuvre relèverait d’un jeu à somme nulle, ou presque. « Les citoyens découvrent, pour certains avec effarement, que près de 25 % de la dette publique européenne sont aujourd’hui détenus par leur banque centrale. Nous nous devons à nous-mêmes 25 % de notre dette », écrivent Thomas Piketty et ses cosignataires dans leur tribune. Cela représente de l’ordre de 2 500 milliards d’euros de créances qui pourraient être effacées à l’échelle européenne. Une manne qui serait mieux utilisée si elle finançait des investissements d’avenir, plaident les auteurs de ce texte.

Non, pour les opposants à la mesure

Ce raisonnement passe sous silence plusieurs points. D’abord, il est en principe interdit à la BCE de financer directement les Etats membres de l’Union européenne, d’où la mise en place d’un système en deux temps pour acheter des titres de dette publique : le quantitative easing (« assouplissement quantitatif »). Concrètement, la BCE ne leur prête pas directement, mais rachète leurs créances à leurs prêteurs sur le marché secondaire. Ce système engage au passage la BCE auprès des créanciers.

Ce n’est pas au sens strict la BCE qui détient les titres de dette des Etats membres, mais l’Eurosystème, qui regroupe la BCE et les banques centrales de la zone euro, dont la Banque de France. « L’essentiel des titres de dette publique française qu’elle détient est en fait là dans le bilan de la Banque de France, détenue à 100 % par l’Etat français », rappelait ainsi Agnès Bénassy-Quéré, chef économiste de la direction générale du Trésor, qui dépend de Bercy, dans un billet publié en décembre.

Cela implique que les titres de dette des Etats européens détenus par l’Eurosystème lui rapportent des intérêts, qui sont eux-mêmes reversés en fin de compte aux Etats. Ce flux serait coupé si l’on décidait d’annuler ces titres ou de les rendre perpétuels, avec un taux nul.

C’est pourquoi l’économiste Jean Pisani-Ferry, soutien d’Emmanuel Macron pendant la présidentielle de 2017, estime qu’annuler la dette détenue par la BCE constituerait une « mystification », dans une tribune publiée en mai 2020. Selon lui, cela ne rendrait les Etats « ni plus riches ni plus pauvres ».

« Car la BCE, qui leur appartient, serait toujours endettée à l’égard des détenteurs d’actifs monétaires. La dette du secteur public (Etats + BCE) resterait la même. »

Henri Sterdyniak, économiste classé à gauche, tempête aussi depuis près d’un an contre cette proposition qu’il qualifie de « fake theory ». S’il juge le débat sur l’avenir de la dette et la politique économique à mener nécessaire, il doit avoir lieu « sur la base d’arguments économiques sérieux (il ne faut réduire les déficits publics que s’ils provoquent des déséquilibres macroéconomiques, pas s’ils y remédient), et non par un tour de magie consistant à dissimuler les dettes publiques ».

L’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), un organisme indépendant de recherche et de prévision auquel appartient M. Sterdyniak, tempère également dans une note publiée en janvier la pertinence d’une annulation de la dette détenue par l’Eurosystème. Son poids sur la charge de la dette serait en effet limité, du fait que la BCE a acheté des titres de dette à des taux extrêmement faibles.

Est-il « interdit » d’annuler la dette ?

Oui, pour les opposants à la mesure

Cet argument massue est largement utilisé par ceux qui refusent toute perspective d’annulation de la dette détenue par la BCE. A commencer par la présidente de l’institution européenne, Christine Lagarde, qui dénonce dans Le Journal du dimanche du 7 février une idée « inenvisageable » et qui serait « une violation du traité européen, qui interdit strictement le financement monétaire des Etats ».

Or, réformer les traités nécessiterait l’aval de l’ensemble des pays de l’Union européenne, ce qui n’est jamais aisé.

Non, pour ses partisans

Dans l’autre camp, Thomas Piketty et ses cosignataires rétorquent que « l’annulation [de la dette] n’est pas explicitement interdite par les traités européens. » L’article 123 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE) dit en effet qu’il est « interdit à la BCE d’accorder des découverts ou tout autre type de crédit aux Etats membres », sans évoquer spécifiquement le cas d’une annulation de crédit.

Reste que la manœuvre pourrait être jugée contraire à l’esprit du traité, reconnaissait en décembre Jézabel Couppey-Soubeyran, maître de conférences en économie à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, sur le site The Conversation.

L’économiste, qui défend l’annulation de la dette, formule une objection de fond à l’argument de Christine Lagarde :

« Faut-il s’interdire aujourd’hui de penser à des solutions hors cadre, hors traité ? Je crois important, au contraire, de penser à des solutions nouvelles plutôt que de se conformer à un cadre inadapté aux enjeux d’aujourd’hui et de demain. »

Une manière de déplacer le débat du terrain juridique au champ politique.

Cette solution risquerait-elle de dérégler l’économie ?

Oui, pour les opposants à la mesure

Au moins deux grands arguments sont opposés à l’annulation de la dette. D’abord, celui d’aboutir à une inflation incontrôlée. Plusieurs pays ont, comme l’Argentine au début des années 2000, connu des périodes d’hyperinflation après avoir connu des défauts de paiement de leur dette.

Cette situation pèse sur le pouvoir d’achat des ménages et pourrait aussi, dans la situation actuelle, contraindre la BCE à durcir sa politique monétaire, notamment en remontant les taux d’intérêt… ce qui compliquerait l’équation pour les Etats, contraints d’emprunter pour boucler leur budget. Précisément ce que tout le monde cherche à éviter.

Le deuxième grand risque identifié serait de saper la réputation de la BCE et de l’ensemble des Etats. C’est ce qui fait dire à Jean-Michel Naulot, ancien membre du collège de l’Autorité des marchés financiers, que « personne, absolument personne, ne peut prédire les conséquences d’une annulation des titres du Trésor de la BCE ». Et de poursuivre :

« Pourquoi ? Parce que cette expérience serait inédite et qu’elle toucherait à l’essentiel, la solidité de l’institution monétaire, donc à la confiance qu’elle inspire. Or, sans la confiance, c’est tout le système économique qui risque de s’effondrer. »

Ces inconvénients sont démesurés par rapport aux bénéfices incertains de l’annulation de la dette, tranche dans une autre tribune au Monde un collectif de plus de quatre-vingts économistes et chercheurs de différents pays, parmi lesquels Daniela Gabor, Jacques Généreux ou Thomas Porcher :

« La supposée bouffée d’oxygène d’une annulation serait très vite annulée par la prime de risque que les marchés ne manqueraient pas d’imputer sur la signature des Etats membres de la zone euro. »

Selon eux, d’autres solutions existent pour réduire le fardeau de la dette, notamment du côté des circuits de financement des Etats ou de la taxation des hauts patrimoines et des bénéfices.

Même Marine Le Pen, qui n’est pourtant pas un fervent soutien de la BCE, estime dans une tribune publiée dans L’Opinion qu’« une dette doit être remboursée. Il y a là un aspect moral essentiel. A partir du moment où un Etat souverain fait appel à une source de financement extérieure, sa parole est d’airain ».

Non, pour ses partisans

Là encore, deux conceptions diamétralement opposées se font face. Ainsi, la peur d’une spirale inflationniste ne serait pas d’actualité, selon plusieurs promoteurs de l’annulation, comme Gaël Giraud, Laurence Scialom, professeure à l’université Paris-Nanterre ou Alain Grandjean, président de la Fondation Nicolas-Hulot, à l’origine d’une autre tribune sur sujet.

Ce tour de passe-passe autour des dettes publiques ne favorise pas l’inflation, assurent-ils. Il « ne ferait qu’empêcher la destruction monétaire associée au remboursement. La monnaie resterait disponible pour être investie et circuler dans l’économie réelle. Certes, cela ferait diminuer les fonds propres de la Banque centrale, mais ne l’empêcherait en aucun cas de fonctionner ».

Quant au saut vers l’inconnu et au risque que représenterait une telle initiative, ils ne seraient somme toute que proportionnels à la gravité du moment. « Nous ne prenons pas l’annulation de dettes publiques, fussent-elles détenues par la BCE, comme un événement anodin, écrivent Thomas Piketty et ses cosignataires dans leur tribune. Mais l’Europe ne traverse-t-elle pas aujourd’hui une crise d’une ampleur exceptionnelle, qui appellerait des mesures tout aussi exceptionnelles ? »

En bref

Si l’envolée de la dette depuis le début de la pandémie peut paraître spectaculaire, elle ne menace pas les finances publiques à court terme. Mais elle pose des questions pour les décennies qui viennent. De quoi alimenter la controverse sur une possible annulation de la part de cette dette détenue par l’Eurosystème, qui a émergé à la faveur de la crise et oppose deux lectures presque irréconciliables de la situation.

Retrouvez tous les articles explicatifs des Décodeurs dans notre rubrique « Pour comprendre ». Adrien Sénécat Agathe Dahyot