Crise du covid et débats entre économistes sur l’annulation de la dette publique (Le Monde)

Annuler la dette publique : le ton monte entre les économistes

Si certains experts estiment urgent d’effacer la dette publique contractée pour faire face à la pandémie de Covid-19, d’autres assurent qu’une telle option serait peu utile et illégale.

Par Marie Charrel Publié le 24 décembre 2020 à 14h00

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Le siège de la Banque centrale européenne, à Francfort-sur-le-Main (Allemagne), le 12 mars 2020.
Le siège de la Banque centrale européenne, à Francfort-sur-le-Main (Allemagne), le 12 mars 2020. DANIEL ROLAND / AFP

Le sujet s’impose de plus en plus, et constituera sans doute l’un des enjeux de l’élection présidentielle de 2022 : que faire du surcroît de dette publique contractée depuis le début de la pandémie de Covid-19 ? Celle-ci frôle désormais 120 % du produit intérieur brut (PIB) en France, soit 20 points de plus qu’en 2019, 160 % en Italie et 100 % au sein de la zone euro. « Des chiffres inimaginables il y a un an encore », résume Eric Dor, économiste à l’Ieseg, une école de commerce.

Le gouvernement a nommé une commission présidée par l’ancien ministre des finances centriste Jean Arthuis (1995-1997) pour réfléchir au traitement de cette « dette Covid ». Faut-il la cantonner ? La remplacer par des obligations à très longue échéance, ou même perpétuelles, comme le suggère le financier Alain Minc ? Voire annuler celles rachetées par la Banque centrale européenne (BCE), qui détient plus du quart des dettes publiques de la zone euro, comme le soutiennent l’« insoumis » Jean-Luc Mélenchon et l’ex-ministre socialiste du redressement productif Arnaud Montebourg ? Article réservé à nos abonnés Lire aussi « L’annulation de la dette publique détenue par la BCE libérerait les acteurs économiques de la crainte d’une future augmentation d’impôts »

Depuis quelques semaines, cette dernière proposition cristallise le débat entre les économistes. « Elle soulève les passions et souligne les fractures importantes entre économistes de marché et universitaires, hétérodoxes et conservateurs, de gauche ou de droite, observe Christopher Dembik, chez Saxo Bank. Les tensions et noms d’oiseaux qui vont parfois avec nuisent au débat. » De fait, les invectives volant par Tweet et tribunes interposées sont particulièrement vives ces derniers jours : « laquais », « mystificateur », « ignorant »« C’est devenu sanguin, je n’ai jamais vu ça », s’étonne l’un d’eux, effaré par la virulence de certains.

Une fausse bonne idée

Si l’on schématise, deux grands camps s’opposent. Leur composition est d’autant plus surprenante que chacun regroupe des économistes aux vues par ailleurs divergentes sur d’autres sujets. Le centriste Jean Pisani-Ferry, professeur à Sciences Po, tombe ainsi d’accord avec l’hétérodoxe Henri Sterdyniak, du collectif des « économistes atterrés », très à gauche, tous deux jugeant qu’annuler la dette est une fausse bonne idée. La chef économiste de la direction générale du Trésor Agnès Bénassy-Quéré assure elle aussi que cela serait peu utile.

Motif : les Etats empruntent aujourd’hui pour rien, voire à des taux négatifs sur les marchés, ce qui signifie que les investisseurs les paient pour leur prêter de l’argent. En 2020, les charges d’intérêts versés par la France sur sa dette seront donc inférieures à 1,5 % du PIB, alors qu’elles s’élevaient à 3,4 % du PIB en 1995, quand la dette n’était que de 56 % du PIB. « Elle n’a donc aucun problème pour se financer, d’autant que la BCE ne remontera pas ses taux avant longtemps, et elle le fera très lentement », estime Eric Dor. Article réservé à nos abonnés Lire aussi « La BCE devrait, dès maintenant, annuler une partie des dettes publiques qu’elle détient »

De plus, l’institut de Francfort rachète une grande partie de ces dettes dans le cadre de ses programmes de soutien à l’économie, ce qui, en pratique, a un effet proche d’une annulation. Les détracteurs d’une telle option soulignent en outre que celle-ci pourrait effrayer les investisseurs. Et surtout, qu’elle est interdite par les traités européens : la BCE ne veut pas en entendre parler. « On peut juger nécessaire de changer ces traités, mais il serait politiquement très difficile de convaincre les Allemands, fermement opposés à l’annulation », estime Frédérik Ducrozet, stratégiste chez Pictet WM.

Dans l’autre camp, les économistes Laurence Scialom (université Paris-X-Nanterre), Nicolas Dufrêne (Institut Rousseau, un cercle de réflexion de gauche), Jézabel Couppey-Soubeyran (université Paris-I-Panthéon-Sorbonne) ou encore Gaël Giraud (CNRS) soutiennent qu’annuler la dette Covid supprimerait un grand danger : voir les politiques d’austérité ressurgir rapidement, au risque de briser la fragile reprise. Une erreur déjà commise par la zone euro en 2011, qui lui coûta très cher. Car si les règles budgétaires européennes sont pour le moment suspendues par Bruxelles (comme celle limitant le déficit public à 3 % du PIB et la dette à 60 %), leur retour sera à l’ordre du jour dès la mi-2021.

« Il est nécessaire d’éviter l’austérité »

« Annuler la dette publique détenue par la BCE ne léserait aucun créancier privé, et celle-ci n’a pas à craindre d’enregistrer des pertes, puisqu’elle a le pouvoir de créer de la monnaie centrale », ajoute Jézabel Couppey-Soubeyran. Il est urgent de penser « hors des cadres », explique-t-elle, et de trouver de nouvelles ressources pour financer durablement les défis à venir, tels que la transition énergétique. De son côté, l’ONG Positive Money Europe, classée à gauche, estime également que l’annulation de la dette est « faisable techniquement », mais « pas si utile économiquement, infaisable légalement et politiquement très compliquée ».

Les cibles de 3 % et 60 % du PIB pour le déficit et la dette ont été fixées en 1992, lors du traité de Maastricht, à une époque où la croissance, l’inflation et les taux d’intérêt étaient beaucoup plus élevés

Lorsque l’on plonge dans les détails, ce débat très franco-français s’envenime un peu plus, les uns reprochant aux autres de ne pas comprendre les subtilités de la création monétaire. « C’est d’autant plus paradoxal que nous sommes globalement tous d’accord sur l’essentiel : il est nécessaire d’éviter l’austérité et de revoir les règles budgétaires européennes, guère plus adaptées à la situation », regrette Grégory Claeys, économiste au sein du groupe de réflexion européen Bruegel.

De fait, les cibles de 3 % et 60 % du PIB pour le déficit et la dette ont été fixées en 1992, lors du traité de Maastricht, à une époque où la croissance, l’inflation et les taux d’intérêt étaient beaucoup plus élevés. Au fil des traités, elles ont été complétées et complexifiées, au point que plus personne n’y comprend grand-chose. A Bruxelles comme à Berlin, on reconnaît aujourd’hui la nécessité de les réviser.

Marie Charrel

Un futur euro électronique ?

Opinion | Ce que va changer le futur euro numérique

La possible création d’un euro numérique par la BCE aura des répercussions économiques, bancaires et monétaires uniques et sans précédent. Dans une tribune, David Bounie, directeur de la chaire finance digitale, en dresse ici la liste.

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(iStock)Par David Bounie (directeur du département de sciences économiques et sociales de Télécom Paris)Publié le 6 nov. 2020 à 15:33

La Banque centrale européenne (BCE) a annoncé mi-octobre qu’il fallait se préparer au lancement éventuel d’un euro numérique, c’est-à-dire une monnaie émise sous forme électronique par la banque centrale elle-même.

En parallèle des espèces qui continueraient à circuler, que faut-il attendre de cette innovation monétaire ? La réponse est simple : l’émission d’une monnaie numérique par la BCE aura des répercussions économiques, bancaires et monétaires uniques et sans précédent depuis le changement fondamental qu’a été l’introduction de l’euro et la construction de l’Eurosystème.

Vers la fin du cash

La première raison est évidente : c’est la fin du cash (physique) ! Les espèces sont certes de moins en moins utilisées dans les achats au quotidien en raison de la concurrence avec des moyens de paiement numériques innovants comme la carte bancaire. La pandémie a montré la fragilité des espèces, et les réticences des consommateurs à les utiliser. Mais l’émission d’un cash numérique qui dispose des mêmes garanties de sécurité et de fiabilité que les espèces et adapté aux paiements dématérialisés, sans contact et à distance sonnera la fin du cash pour la plus grande partie des consommateurs.

L’euro numérique en cinq questions

Il faudra donc protéger les populations les plus fragiles, moins technophiles et parfois exclues du système bancaire qui n’utilisent encore que les espèces. Il faudra également convaincre les plus réticents en offrant des garanties d’anonymat des transactions. Il faudra enfin, rappelons-le, soutenir toute une filière, celle de la production de pièces et billets, qui emploie encore plusieurs centaines de salariés en France, ainsi qu’une partie non négligeable de la monétique liée à la fabrication et à la maintenance de distributeurs automatiques de billets.

Un coup dur pour les banques

La deuxième raison tient à la bataille à venir avec les banques. Les espèces en déclin, les banques sont les acteurs dominants du marché des moyens de paiement. Or les activités de paiement représentent une part non négligeable des revenus des banques avec les abonnements, les commissions et autres intérêts appliqués sur les cartes de crédit. Face à la promesse d’un euro numérique gratuit, les consommateurs seront tentés de moins les utiliser, privant alors les banques d’une partie de leurs revenus. En outre, les paiements numériques laissent des traces qui ont une valeur considérable pour les banques, car exploitées pour toutes les autres activités financières : score de crédit, prêts bancaires, etc. Avec moins de données de paiement, le métier même de la banque pourrait être grandement perturbé.

Enfin, les paiements conditionnent surtout l’intermédiation financière des banques. La concurrence de l’euro numérique avec les dépôts des banques détournera nécessairement une partie des dépôts en banque sur les comptes de la banque centrale. Selon l’adage « les dépôts font les crédits », toute réduction des dépôts en banque aura nécessairement des répercussions sur l’intermédiation financière et la création monétaire. La bataille avec les banques s’annonce rude.

Un canal direct entre la BCE et le consommateur

La troisième raison est celle de la confiance avec le public. La création d’un canal direct avec les détenteurs de cash numérique modifiera les politiques monétaires à venir centrées, jusqu’à présent uniquement, sur les banques, leurs uniques interlocuteurs.

La banque centrale pourra directement inciter les décisions de consommation en manipulant les taux d’intérêt sur les dépôts de cash numérique.

Désormais, la banque centrale pourra directement inciter les décisions de consommation en manipulant les taux d’intérêt sur les dépôts de cash numérique. En fixant par exemple un taux d’intérêt négatif pour relancer la consommation dans la zone euro, les détenteurs seront alors fortement incités à dépenser leurs euros numériques, éprouvant au passage la confiance des consommateurs.

Une souveraineté européenne renforcée

La quatrième raison est celle de la coopération avec les autres banques centrales et les Etats en matière de paiement. Jusqu’à présent, tous les consommateurs sur l’ensemble de la planète peuvent détenir des billets en euro, et les échanger librement. Mais qu’en sera-t-il à présent, et comment les résidents des autres zones monétaires pourront-ils détenir des euros numériques pour consommer, dans la zone euro et hors zone euro ?

L’existence d’un euro numérique dématérialisé pourrait porter atteinte à la souveraineté des autres Etats moins innovants, ou au contraire nous permettre de mieux protéger notre souveraineté, en maîtrisant la sphère de circulation de l’euro numérique, modifiant au passage les réserves de changes des banques centrales.

Une forme réinventée de criminalité financière

La cinquième raison est celle de la bataille contre la criminalité financière. Le cash est le support privilégié du blanchiment d’argent et du financement du terrorisme. La fin programmée des espèces se traduira par une augmentation du blanchiment d’argent dans les banques qui demeurent toujours les acteurs les plus vulnérables, mais également, et ce sera nouveau, des (cyber) attaques contre les systèmes de paiement conçus par la banque centrale. C’est un nouveau métier, et des équipes dédiées seront nécessaires pour assurer la sécurité et l’intégrité du système monétaire.

Dans le jeu de la concurrence avec les acteurs privés internationaux qui ont des ambitions dans le domaine monétaire, ou bien avec les crytpo-actifs privés de type Bitcoin et Ethereum qui rêvent de détrôner l’euro et le dollar, ou bien encore dans le jeu de la concurrence entre banques centrales qui se rêvent en champions de la conquête monétaire technologique (Chine, Russie, etc.), la Banque centrale européenne a en réalité peu de choix. L’euro numérique sera une réalité, mais les défis à relever sont astronomiques.

David Bounie est directeur du département de sciences économiques et sociales de Télécom Paris (Institut Polytechnique de Paris) et de la chaire finance digitale.

Opinion | Comment l’euro numérique peut aider à la reconstruction post-Covid