Biden et la politique de la concurrence II (Le Monde)

« Joe Biden a l’espoir de sauver le capitalisme de ses démons »

Tribune

Romain Huret

Historien

Le président américain s’inspire notamment de Louis D. Brandeis, juge à la Cour suprême et père intellectuel du « New Deal » de Roosevelt, détaille l’historien Romain Huret dans une tribune au « Monde ».

Publié le 17 septembre 2021 à 12h48, mis à jour hier à 06h58 Temps de Lecture 4 min.

Tribune. Le président Franklin Delano Roosevelt le surnommait le « vieux Isaïe », ses conseillers l’adoraient et, au lendemain de la crise de 1929, les Etats-Unis suivirent ses propositions de régulation du capitalisme. Mal connu en France, Louis D. Brandeis (1856-1941) est sans doute l’un des juges de la Cour suprême des Etats-Unis les plus importants du XXe siècle et l’un des théoriciens d’une « troisième voie » américaine dans le domaine économique et social.

Brandeis a toujours eu une obsession : le gigantisme du capitalisme et ses conséquences sociales et politiques. Depuis le début du XXe siècle, il observe des réorganisations industrielles partout, donnant naissance à des entreprises colossales, comparées par beaucoup à des pieuvres. Lire l’éditorial du « Monde » : L’audace économique de Joe Biden

L’image est forte et renvoie aux tentacules qui enserrent tous les aspects de la vie quotidienne. Les chefs d’entreprise tiennent entre leurs mains le pays tout entier, financent les campagnes, réduisent au silence les syndicats et imposent des taux d’imposition dérisoirement bas.

Pas de richesse sans société

Pour Brandeis et ses disciples, tous enseignants ou étudiants dans les grandes universités du pays, il est nécessaire de revenir à une tradition américaine de petites entreprises, parfaitement insérées dans le tissu social et économique et tournées vers le bien-être des communautés.

La société crée des liens d’interdépendance entre tous les citoyens, et les capitaines d’industrie ne sont pas au-dessus de cette loi sociale. Pour Brandeis comme pour bien d’autres intellectuels et réformistes, il n’existe pas de richesse sans société.

Dans son livre, Other People’s Money, and How the Bankers Use It (« l’argent des autres, et comment les banquiers l’utilisent », 1914, non traduit), très critique sur le monde bancaire, Brandeis invite à réguler et à moraliser le capitalisme. Lire la tribune : Plan Biden : « Ce que le président américain a vraiment réussi, c’est de s’emparer d’un mouvement économique déjà engagé »

L’effondrement de l’économie en 1929 ne fait que confirmer ses craintes sur la démesure du capitalisme. Les années 1920 ont donné naissance à un renforcement des concentrations industrielles, facilitées par une fiscalité très avantageuse et l’apparition des nouveaux marchés en Europe et en Amérique latine. Le capitalisme a alors atteint un stade inconnu jusqu’alors. Au lendemain du krach de Wall Street, ses vues prophétiques transforment Brandeis en oracle, et son livre contre la jungle bancaire et industrielle devient un best-seller pour une population en mal de repères.

La morale et la politique

Avec beaucoup de nostalgie, le « vieux Isaïe » regrette l’accélération du temps avec l’entrée dans l’âge industriel. Concentrations, monopoles, trusts, conglomérats ont transformé le capitalisme des premiers temps. Loin des promesses de l’égalité républicaine, le pays connaît une croissance forte et inédite des inégalités à la fin du XIXe et au début du XXe siècle.

Grâce aux sciences sociales, il est désormais possible de mesurer les ravages du capitalisme, et Brandeis sera le premier juge à utiliser des statistiques sociales dans les arrêts de la Cour suprême des Etats-Unis. La crise économique démontre la dislocation sociale de la démocratie à cause des excès du capitalisme ; il convient de ralentir son accélération et de revenir à une cadence plus modérée. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Les économistes et les politiques français gagnés par la « Biden-mania »

Dans les années 1930, la très grande entreprise est donc devenue le problème majeur de la démocratie : elle en menace la promesse de bonheur pour tous. Avec d’autres juristes, Brandeis décide d’intervenir dans l’espace public. L’Etat fédéral est amené à jouer un rôle régulateur entre les dérives du marché et les chimères socialistes.

Après la crise de 1929, tous ces juristes envahissent les agences du gouvernement fédéral avec un agenda moral et politique parfaitement défini et assumé : créer un capitalisme moralement juste et politiquement acceptable. En quelques années, l’Etat investit massivement dans les infrastructures, forme mieux les citoyens et arbitre les conflits dans le monde du travail. Fierté des « New Dealers », un tribunal d’appel (National Labor Relations Board) crée les possibilités d’un règlement à l’amiable pour tous les ouvriers et les employés dans le pays en conflit avec leurs employeurs.

Comme l’a toujours défendu Brandeis, le droit encadre désormais les mondes bancaire et industriel, trop longtemps livrés à eux-mêmes. Loin d’un formalisme éthéré, le droit s’adapte désormais au réel. Si Brandeis meurt avant la réalisation d’une démocratie industrielle pacifiée, il en a formé les disciples en les dotant d’un cadre analytique et moral adapté. Jusque dans les années 1970, cette conception du droit et du capitalisme est très largement hégémonique aux Etats-Unis.

Seconde jeunesse

A cette période, en raison de la crise économique, de l’inflation et de la séduction croissante des idées néolibérales et monétaristes, le pays libère le capitalisme de ces entraves.

L’économiste Milton Friedman (1912-2006) et bien d’autres invitent à déréguler tous les secteurs économiques et à empêcher toute intervention de l’Etat. La longue grève des contrôleurs aériens, en 1981, et son échec pour les syndicats, sonneront le glas des velléités régulatrices et interventionnistes des réformistes. Ronald Reagan et, avec lui, des millions d’Américains se rallient à l’adage thatchérien qu’il n’existe pas de société et que la richesse appartient à quelques-uns. Lire la chronique d’Arnaud Leparmentier : « La surchauffe qu’inflige Joe Biden aux Etats-Unis est dangereuse »

A la surprise de beaucoup, même si l’émergence du candidat socialiste Bernie Sanders l’avait quelque peu préfiguré, les idées réformistes retrouvent une seconde jeunesse dans l’Amérique de Joe Biden. La comparaison, très prégnante depuis dix ans, entre la fin du XIXe siècle et le début du XXIe, autour des inégalités, facilite cette renaissance. Les attaques contre les GAFA, le plan d’infrastructures, l’imposition des plus riches, autant de mesures visant à limiter les excès d’un capitalisme dont le gigantisme contemporain n’était même pas concevable il y a cent ans. Les « Bidenomics » recyclent donc les idées du « vieux Isaïe » pour empêcher la nouvelle domination sans partage des grandes entreprises et leur emprise sur la démocratie aux Etats-Unis.

Avec l’espoir similaire de sauver le capitalisme de ses démons, et de rappeler que la richesse n’existe pas sans la société ni sans les millions d’hommes et de femmes qui ont contribué, par leur travail, à sa production.

Romain Huret est directeur d’études à l’EHESS, spécialiste de l’histoire des Etats-Unis au XXᵉ siècle. Il a notamment écrit « Capitalism Contested » (Penn University Press, 2020, non traduit)

L’inflation est-elle vraiment de retour ? (Le Monde)

L’inflation inquiète le gouvernement… moins les économistes

Si la hausse des prix de l’énergie ou des produits de première nécessité témoigne de la vigueur de la reprise, elle pèse indéniablement sur le pouvoir d’achat.

Par Béatrice Madeline Publié hier à 09h30

Temps de Lecture 4 min.

Dans un supermarché, à Paris, le 8 avril 2020.
Dans un supermarché, à Paris, le 8 avril 2020. THOMAS SAMSON / AFP

Mercredi 15 septembre, à l’heure du petit déjeuner, dans la salle à manger d’une institution financière, la conversation de rentrée roulait sur l’inflation : fallait-il, oui ou non, s’inquiéter de l’accélération des prix à la consommation constatée depuis l’été ? La réponse était aussi riche en nuances que l’arôme du café qui refroidissait au fond des tasses. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Blé, orge, soja, sucre, café ou fruits, le cours des produits alimentaires flambe

Elle pourrait se résumer ainsi : si l’inflation est un phénomène plutôt rassurant aux yeux des économistes, puisqu’elle met de l’huile dans les rouages de la reprise, elle peut être perçue moins positivement par les ménages, qui voient leur pouvoir d’achat menacé. Et suscite, dès lors, une réaction plus inquiète sur le plan économique et social, comme en atteste la réactivité de l’exécutif à annoncer, dès jeudi, un chèque énergie exceptionnel qui bénéficiera à près de six millions de Français.

« Pour les personnes qui avaient des revenus constants, l’inflation se traduit bien par une amputation du pouvoir d’achat » Alain Trannoy, économiste

« Il faut se souvenir qu’avant la pandémie [de Covid-19], on a plusieurs années d’inflation très basse, à tel point que les banques centrales s’en inquiétaient, rappelle l’économiste Alain Trannoy, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Le fait qu’on revienne aujourd’hui, en sortie de crise du Covid, aux alentours de 2 % de taux d’inflation, ce qui est l’objectif de la BCE, est donc une très bonne chose. Mais, pour les personnes qui avaient des revenus constants, comme les retraités, l’inflation se traduit bien par une amputation du pouvoir d’achat. »

Une amputation qui peut être d’autant plus significative que les hausses de prix touchent principalement des produits de première nécessité que sont l’énergie et les produits alimentaires. Circonstance aggravante, plus les ménages sont modestes, plus ces produits pèsent lourd, proportionnellement, dans le portefeuille : « L’alimentation représente 12 % environ du budget d’un ménage aisé, mais ce ratio peut doubler pour les plus modestes, confirme M. Trannoy, d’où une baisse de pouvoir d’achat plus élevée. » Article réservé à nos abonnés Lire aussi Gaz, électricité, carburants : une hausse tous azimuts

Le raisonnement est identique pour l’énergie. Les retraités qui vivent en zone rurale et qui se chauffent au fioul sont beaucoup plus touchés qu’un cadre citadin vivant dans un appartement bien isolé. A cet égard, le « chèque énergie » apparaît comme une « bonne mesure » aux yeux de l’économiste, qui estime qu’il vaut mieux « prévenir que guérir ».

Les dépenses dites « préengagées »

Une autre donnée explique également pourquoi la hausse des produits de base est ressentie comme un coup de canif dans le pouvoir d’achat, alors même que, selon les calculs de l’Insee, il n’a pas été érodé dans la crise : il aurait même progressé de 0,4 % en 2020. Les dépenses dites « préengagées », qui font l’objet d’un contrat (prêt immobilier, loyer, assurances) ou d’un abonnement (Internet, téléphone, plate-forme de programmes, etc.) pèsent de plus en plus lourd dans les budgets des Français. Elles représentaient un quart des ménages en 2001, mais ont gonflé pour atteindre un tiers en 2017, selon une note d’août de France Stratégie. Lire la tribune : Julien Pinter : « Le risque d’une inflation forte et durable est-il pertinent ? »

Pourquoi ces dépenses préengagées sont-elles un problème ? Face à une situation difficile comme une perte d’emploi, une diminution des revenus liée au chômage partiel ou à la disparition d’heures supplémentaires, comme en ont subi des millions de Français pendant la crise, les marges de manœuvre disparaissent. « Les décisions prises dans le passé, par exemple celle de souscrire un prêt immobilier, deviennent beaucoup plus difficiles », décrypte Alain Trannoy. Et ces inégalités liées au revenu dit « arbitrable » – celui sur lequel on peut jouer, se serrer la ceinture, par exemple – sont deux fois plus élevées que les inégalités de niveaux de vie, relève France Stratégie.

Un enjeu social et politique

Comment répondre à cela ? « Soit vous décidez de compenser ces hausses, en prenant des mesures comme le chèque énergie ou d’autres d’ordre fiscal, par exemple, en direction des ménages et des entreprises, soit vous aggravez les différences entre les gagnants et les perdants de la crise », explique Ludovic Subran, chef économiste du groupe Allianz.

L’inflation telle qu’on l’observe aujourd’hui n’inquiète pas fondamentalement les économistes

Au-delà de cet enjeu social et politique, l’inflation telle qu’on l’observe aujourd’hui n’inquiète pas fondamentalement les économistes. D’abord, parce qu’elle est presque unanimement considérée comme temporaire, liée au fait que tous les acteurs de l’économie mondiale repartent en même temps, suscitant un emballement de la demande pour certains produits et services, comme les transports. Ensuite, parce qu’elle reste maîtrisée : les banques centrales veillent au grain et se disent prêtes à relever leurs taux dès que l’inflation dépassera les objectifs fixés par les politiques monétaires. Lire aussi Le smic augmentera de 35 euros brut le 1er octobre à la suite d’une accélération de l’inflation

Et surtout, concernant la France, le cercle pernicieux de la boucle « prix-salaires » n’est pas engagé. « Si les salaires venaient à augmenter en réponse à la hausse des prix, cela pourrait nourrir une inflation durable, et c’est cela qui inquiète », confirme Eric Heyer, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques. Mais aucun des ressorts de ce cercle maudit ne semble aujourd’hui se mettre en place. Les salaires ont été désindexés de l’inflation après les crises pétrolières et, malgré les pénuries de main-d’œuvre, qui existaient déjà avant la crise, les salaires sont restés atones entre 2017 et 2019.

Est-ce que la mécanique est enrayée ? Peut-être. « Aujourd’hui, on crée soit des emplois très qualifiés, soit des emplois très peu qualifiés, et les emplois intermédiaires tendent à disparaître, de sorte que le salaire moyen ne bouge pas », avance M. Heyer. La spirale se formerait plutôt métier par métier. La disparition du risque d’une forte inflation se paierait au fond par un profond bouleversement du marché du travail. La fibre fait bondir le prix des abonnements Internet

Après plusieurs années de stagnation, voire de baisse, le prix des services de télécommunications est en partie en hausse sur l’année écoulée, selon l’Insee. Cette hausse porte surtout sur les abonnements Internet (+ 6,2 % en juillet 2021 par rapport à 2020) et des offres groupées associant le plus souvent téléphonie fixe, Internet et télévision (+ 9,1 %). Ces prix sont portés par l’essor de la fibre optique, qui recrute plus d’un million de nouveaux abonnés chaque trimestre depuis début 2020. Le coût moyen des forfaits mobiles est en revanche en baisse (– 1,7 %), malgré les débuts de la dernière génération, la 5G, tandis que le coût des communications fixes reste stable. La plupart des opérateurs français seraient favorables à une hausse plus large de leurs tarifs pour compenser les nombreux investissements réalisés dans les nouveaux réseaux fixes et mobiles. Mais la concurrence, intense, les en a dissuadés jusqu’ici.

Béatrice Madeline

Où est passé l’argent ? (Skidelsky ; Project Syndicate)

Sep 15, 2021 Robert Skidelsky

https://www.project-syndicate.org/commentary/quantitative-easing-has-fueled-financial-instability-by-robert-skidelsky-2021-09/french

LONDRES – Alors que l’on évoque souvent l’éventuelle interruption voire inversion de l’assouplissement quantitatif, une question n’est presque jamais soulevée : pourquoi les quantités massives d’achats d’obligations par les banques centrales en Europe et aux États-Unis depuis 2009 ont-elles eu si peu d’effet sur le niveau général des prix ?

Entre 2009 et 2019, la Banque d’Angleterre a injecté 425 milliards de livres sterling (588 milliards de dollars) – soit environ 22,5 % du PIB du Royaume-Uni en 2012 – dans l’économie britannique. Cette mesure visait à faire augmenter l’inflation jusqu’à l’objectif à moyen terme fixé par la BOE de 2 %, contre un minimum de 1,1 % en 2009. Mais après dix ans d’assouplissement quantitatif, l’inflation était inférieure à son niveau de 2009, malgré le fait que les prix de l’immobilier et du marché boursier étaient en plein essor, et que la croissance du PIB n’avait pas retrouvé son taux tendanciel d’avant la crise. Depuis le début de la pandémie de COVID-19 en mars 2020, la BOE a acheté 450 milliards de livres supplémentaires d’obligations d’État britanniques, ce qui porte le total à 875 milliards de livres sterling, soit 40 % du PIB actuel. On ne connait pas encore à ce jour les effets de ce deuxième cycle d’assouplissement quantitatif sur l’inflation et la production. Mais le prix des actifs a encore fortement augmenté. Une généralisation plausible est que l’augmentation de la quantité de monnaie par l’assouplissement quantitatif entraine une forte hausse temporaire des prix de l’immobilier et des titres financiers, ce qui profite grandement aux détenteurs d’actifs de ce type. Une faible partie de cette richesse accrue est destinée à l’économie réelle, mais la plupart circule simplement dans le système financier. L’argument keynésien standard, dérivé de la théorie générale de John Maynard Keynes, est que tout effondrement économique, quelle qu’en soit la cause, conduit à une forte augmentation de la thésaurisation. L’argent circule dans les réserves et l’épargne augmente, tandis que les dépenses diminuent. C’est pour cette raison que Keynes a fait valoir que la relance économique après une débâcle financière doit faire l’objet d’une politique budgétaire plutôt que monétaire. Le gouvernement doit être le « payeur de dernier recours » pour s’assurer que de nouveaux fonds soient utilisés dans la production au lieu d’être thésaurisés. Mais dans son ouvrage UnTraité sur la monnaie,Keynes a présenté une description plus réaliste fondée sur la « demande spéculative de monnaie ». Lors d’une forte récession économique, a-t-il soutenu, la monnaie n’est pas nécessairement thésaurisée, mais passe d’une circulation « industrielle » à une circulation « financière ». La monnaie en circulation industrielle soutient les processus normaux découlant de la production, mais dans la circulation financière, elle est utilisée pour « l’activité de détention et d’échange de titres existants vers la richesse, notamment les opérations boursières et les transactions du marché monétaire ». Une dépression est marquée par un transfert de monnaie de la circulation industrielle vers la circulation financière – de l’investissement vers la spéculation.

Ainsi, la raison pour laquelle l’assouplissement quantitatif n’a guère eu d’effet sur le niveau général des prix vient peut-être du fait qu’une grande partie de la nouvelle monnaie a alimenté la spéculation sur les actifs, en créant ainsi des bulles financières, tandis que les prix et la production dans leur ensemble sont restés stables. Une conséquence de cela est que l’assouplissement quantitatif déclenche ses propres cycles d’expansion et de récession. Contrairement aux keynésiens orthodoxes, qui pensaient que les crises étaient provoquées par un choc externe, l’économiste Hyman Minsky pensait que le système économique pouvait générer des chocs par sa propre dynamique interne. Selon M. Minsky, les prêts bancaires passent par trois étapes dégénératives, qu’il a baptisées « hedge », spéculation et Ponzi. Dans la première, le revenu de l’emprunteur doit être suffisant pour rembourser à la fois le capital et les intérêts d’un prêt. Dans la deuxième, il doit être suffisamment conséquent pour satisfaire uniquement les paiements d’intérêts. Et dans la dernière, la finance devient simplement un pari sur le fait que le prix des actifs augmentera suffisamment pour couvrir les prêts. Lorsque l’inévitable inversion du prix des actifs produit un krach, l’augmentation de la richesse en papier disparaît, entraînant l’économie réelle dans son sillage. Minsky considère donc l’assouplissement quantitatif comme un exemple d’instabilité financière créée par l’État. Aujourd’hui, il existe déjà des signes évidents d’excès du marché hypothécaire. Les prix de l’immobilier britannique ont augmenté de 10,2 % durant l’année jusqu’en mars 2021, le taux de croissance le plus élevé depuis août 2007, tandis que les indices de surévaluation du marché immobilier américain sont au « rouge vif clignotant ». En outre, une étude économétrique (encore non publiée) de Sandhya Krishnan de la Desai Academy of Economics de Mumbai, ne montre aucune relation entre les prix des actifs et les prix des marchandises au Royaume-Uni et aux États-Unis entre 2000 et 2016. Il n’est donc pas surprenant que, dans ses prévisions de février 2021, le Comité de politique monétaire de la BOE ait estimé qu’il y avait une chance sur trois que l’inflation britannique chute en dessous de 0 % ou dépasse 4 % dans les années à venir. Cette fourchette relativement large reflète en partie l’incertitude quant à l’évolution future de la pandémie, mais également une incertitude plus fondamentale quant aux effets de l’assouplissement quantitatif lui-même. Dans le roman futuriste de Margaret Atwood de 2003 Oryx and Crake, HelthWyzer, un centre de développement de médicaments qui fabrique des comprimés de vitamines de luxe, insère un virus au hasard dans ses comprimés, espérant tirer profit de la vente des comprimés et de l’antidote qu’il a mis au point pour le virus. Le meilleur type de maladies « d’un point de vue entrepreneurial, explique Crake, un savant fou, seraient celles qui causent des maladies chroniques […] le patient serait soit en bonne santé, soit en train de mourir juste avant d’avoir dépensé tout son argent. C’est un calcul très subtil. » Avec l’assouplissement quantitatif, nous avons inventé un médicament étonnant qui guérit les maladies macroéconomiques qu’il provoque. C’est pourquoi les délibérations sur le moment adéquat pour son retrait sont des « calculs très subtils » du même type. Mais l’antidote nous regarde droit dans les yeux. Tout d’abord, les gouvernements doivent abandonner la fiction selon laquelle les banques centrales créent de la monnaie indépendamment du gouvernement. Deuxièmement, ils doivent eux-mêmes dépenser l’argent créé à leur demande. Par exemple, les gouvernements ne devraient pas thésauriser les fonds qui devraient être retirés à mesure que l’activité économique reprend, mais plutôt les utiliser pour créer des emplois dans le secteur public. Cela permettrait une reprise sans création d’instabilité financière. C’est la seule façon de nous sevrer de notre dépendance à un assouplissement quantitatif qui dure depuis déjà une décennie.

La Banque centrale européenne prête à laisser l’inflation dépasser 2 % (Le Monde)

La Banque centrale européenne prête à laisser l’inflation dépasser 2 %

La BCE a présenté une grande révision stratégique, clarifiant son objectif de hausse des prix et incluant le changement climatique dans ses objectifs.

Par Eric Albert Publié le 09 juillet 2021 à 08h00 – Mis à jour le 09 juillet 2021 à 09h48

La présidente de la BCE, Christine Lagarde, à Bruxelles, le 25 juin 2021.
La présidente de la BCE, Christine Lagarde, à Bruxelles, le 25 juin 2021. OLIVIER MATTHYS / AFP

Christine Lagarde aura réussi à prendre par surprise le petit monde des banquiers centraux en annonçant bien plus tôt que prévu les résultats de sa révision stratégique, qui étaient attendus à l’automne. La présidente de la Banque centrale européenne (BCE) les a présentés lors d’une conférence de presse surprise jeudi 8 juillet. Elle annonce un dépoussiérage technique mais important du fonctionnement de l’institution de Francfort, pilier de la zone euro. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Malgré les dissensions internes, la BCE maintient son soutien monétaire

Principale conclusion : la BCE reconnaît explicitement qu’elle est prête à laisser l’inflation dépasser son objectif de 2 % « temporairement » si les prix ont précédemment été inférieurs à ce niveau. « Les 2 % ne sont pas un plafond », souligne Mme Lagarde.

Laisser l’économie surchauffer légèrement est une bonne chose, pour permettre à la reprise de s’enraciner, estime la BCE

Le sujet est au cœur du débat économique actuel. L’inflation en zone euro est actuellement à 2 % et devrait augmenter dans les mois qui viennent. Mais il s’agit d’un effet de sortie de pandémie, alors que la zone euro était brièvement en désinflation à l’automne 2020. Dans ce contexte, laisser l’économie légèrement surchauffer est une bonne chose, pour permettre à la reprise de s’enraciner, estime la BCE. Il s’agit d’éviter les graves erreurs commises par l’institution au début de la crise de la zone euro il y a une décennie, quand les taux d’intérêt avaient été augmentés alors que la reprise était encore très fragile.

Ce nouvel objectif d’inflation permet de mettre fin au compromis biscornu auquel était arrivée la BCE lors de sa dernière révision stratégique en 2003, il y a dix-huit ans. A l’époque, il avait été défini comme « en dessous mais proche de 2 % », ce qui représentait une victoire pour la très orthodoxe Bundesbank allemande qui ne voulait surtout pas laisser filer les prix.

Depuis, chaque président de la BCE a été obligé de se référer à cette phrase alambiquée. Désormais, le nouvel objectif est beaucoup plus simple : 2 %. Surtout, il est « symétrique. » En clair, être au-dessus ou en dessous est « également indésirable », explique Mme Lagarde. Il n’y a plus de biais systématique à rester trop bas. « Ce nouvel objectif marque la mort de la tradition Bundesbank de la BCE », estime Andrew Kenningham, économiste au cabinet d’études Capital Economics.

« Pas une révolution »

Jusqu’où la BCE sera-t-elle prête à aller ? Aux Etats-Unis, la Réserve fédérale américaine a déjà annoncé un objectif de « symétrie » d’inflation à l’automne 2020. Aujourd’hui, la hausse des prix y atteint 5 % mais la Fed refuse toujours de durcir sa politique monétaire, estimant que le phénomène est temporaire. Dans sa conférence de presse, Mme Lagarde a tenté de se dissocier de cette approche, soulignant que sa stratégie était différente de celle de la Fed et laissant entendre qu’elle serait probablement moins tolérante. Article réservé à nos abonnés Lire aussi La Fed anticipe un rebond économique spectaculaire aux Etats-Unis

Le changement est-il vraiment profond ? « Ce n’est pas une révolution », admet une source à la BCE. D’une certaine manière, il ne fait qu’officialiser la profonde mutation de l’institution depuis une décennie. Après des débats internes parfois très durs, Mario Draghi, l’ancien président (2012-2019), avait réussi à imposer sa vision de l’économie.

L’annonce de la BCE s’accompagne aussi d’un dépoussiérage de sa communication, que Mme Lagarde promet « moins jargonnant »

En pleine crise de la zone euro, il avait convaincu le conseil des gouverneurs de se lancer dans les achats d’actifs sur les marchés et de mettre en place un taux d’intérêt directeur négatif, des mesures jugées autrefois inacceptables. Aujourd’hui, la BCE travaille dans cette continuité et la boîte à outils demeure la même. La révision stratégique a néanmoins l’avantage de clarifier les choses.

L’annonce de la BCE s’accompagne aussi d’un dépoussiérage de sa communication, que Mme Lagarde promet « moins jargonnant ». Il s’agit d’employer un langage moins codé et d’expliciter clairement les choses. Les rencontres avec la société civile, déjà initiées ces derniers mois, devraient aussi continuer. L’institution entend descendre de sa tour d’ivoire. Etant donné les critiques parfois très virulentes, particulièrement en Allemagne, c’est sans doute nécessaire. Le premier test sera le 22 juillet, date de la prochaine réunion du conseil des gouverneurs, quand la présentation devrait prendre son nouveau format. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Emprunt européen : « Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, parle d’un “jour véritablement historique” »

Enfin, l’autre grande annonce de la BCE concerne le changement climatique, « désormais au cœur de notre stratégie », selon la présidente de l’institution. Elle s’engage notamment à imposer des critères environnementaux pour ses achats d’actifs. L’environnement sera aussi intégré dans le calcul de ses prévisions économiques. La mise en place de ces mesures, qui nécessitent souvent un long ajustement technique, ne verra cependant le jour que progressivement d’ici à 2024.

Eric Albert

Création monétaire et finance (J.Couppey-Soubeyran)

Jézabel Couppey-Soubeyran : « Le véritable souverain monétaire, aujourd’hui, c’est la finance »

Chronique

Jézabel Couppey-Soubeyran Université Paris-I, Ecole d’économie de Paris

L’économiste observe, dans sa chronique, que tant que la banque centrale ne sifflera pas la fin de la partie, le pouvoir de création de monnaie continuera de migrer vers les marchés.

Publié hier à 05h00 Temps de Lecture 4 min.

Chronique. Dans la théorie monétaire moderne, très en vogue actuellement, la monnaie est la créature de l’Etat : elle lui appartient, il la crée et la dirige à sa guise vers les utilisations qu’il souhaite. Mais est-ce bien la réalité du capitalisme contemporain ? Non, le pouvoir monétaire n’appartient plus aux Etats. Les banques et leur banque centrale s’en sont emparées dans le capitalisme marchand d’hier. En ont-elles toujours l’exclusivité ? Non, car les marchés financiers l’ont aussi dans le capitalisme financiarisé d’aujourd’hui. Et peut-être les GAFA se l’arrogeront-ils dans le capitalisme numérique de demain. A moins de remettre ce pouvoir au service du bien commun. C’est donc sur le terrain monétaire que va se jouer la bataille des capitalismes.

Popularisée par les ouvrages des économistes Stephanie Kelton, Le Mythe du déficit (Les liens qui libèrent, 368 pages, 23,50 euros), et Pavlina Tcherneva, La Garantie d’emploi (La Découverte, 152 pages, 18 euros), la théorie monétaire moderne (TMM) voit l’Etat comme le souverain monétaire, car lui seul désigne le nom de l’unité de compte officielle (l’euro, le dollar, etc.). L’Etat émet la monnaie officielle en la dépensant et les agents économiques sont obligés de s’en procurer pour payer leurs impôts, car seule la monnaie officielle a pouvoir libératoire en la matière. L’Etat, armé de son bras monétaire – la banque centrale, nullement indépendante, est présentée comme son extension par la TMM –, a les moyens de dépenser sans contrainte : ni le déficit ni la dette ne sont un problème (c’est la thèse de Stephanie Kelton). La puissance publique est aussi en mesure de garantir l’emploi en dernier ressort (c’est la thèse de Pavlina Tcherneva).

Architecture à deux niveaux

Mais les partisans de la théorie monétaire moderne ont tendance à confondre la réalité avec ce qu’ils voudraient qu’elle soit. Car dans les faits, ce n’est pas l’Etat qui émet la monnaie, ni d’ailleurs la banque centrale seule, mais le secteur bancaire dans son ensemble. La TMM fait perdre de vue la réalité concrète de la création monétaire : les banques créent la monnaie en octroyant des crédits et en achetant des titres, puis se refinancent auprès de la banque centrale, qui crée la monnaie centrale à l’occasion des prêts qu’elle fait aux banques ou d’achats de titres qu’elle réalise depuis la crise financière et qu’elle a amplifiés pendant la crise sanitaire. Lire la chronique de Patrick Artus : « Le débat autour de la théorie monétaire moderne est passionnant »

Le pouvoir de la monnaie n’appartient donc pas à l’Etat aujourd’hui, même si la monnaie officielle est celle qu’il désigne comme telle. Pas plus d’ailleurs à l’Etat américain, fût-il celui de la devise-clé, qu’à ceux de la zone euro, qui partagent la même monnaie sans s’être unis politiquement. Il n’est même pas certain que ce pouvoir appartienne encore pleinement à l’ensemble formé par les banques et leur banque centrale. L’architecture monétaire à deux niveaux héritée du XIXe siècle, avec au premier niveau la banque centrale et au second niveau les banques pourvoyeuses de liquidité à l’économie, est en pleine mutation. Et cette mutation ne va pas du tout dans le sens des vœux des partisans de la TMM, car le mode d’émission de la monnaie répond de moins en moins aux besoins économiques de tous, mais de plus en plus à ceux des marchés financiers et des institutions qui y opèrent : le véritable souverain monétaire, aujourd’hui, c’est la finance. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Gilbert Blardone : « La théorie monétaire moderne libère de la peur de l’endettement »

La gestion de la crise financière puis celle de la crise sanitaire ont transformé la façon dont la banque centrale crée la monnaie. L’Eurosystème crée désormais plus de monnaie centrale en achetant des titres (53,9 % de son bilan consolidé au 4 juin 2021) qu’en en prêtant aux banques (27,4 %). Posséder un titre que la banque centrale a décidé d’acheter ouvre les portes de son coffre. Fonds d’investissement, fonds de pension et autres acteurs intermédiaires financiers non bancaires en ont donc désormais la clé. Il n’y a plus l’épaisseur d’un cheveu entre la monnaie et les titres qu’ils possèdent… tant que la banque centrale le veut bien. En réponse aux besoins du capitalisme financiarisé, le pouvoir monétaire migre vers les marchés financiers. Quant à la monnaie des banques commerciales, censée répondre aux besoins de l’économie, elle peut aussi être créée par des achats de titres,ou par du crédit destiné à l’achat de titres, pour, en fin de compte, circuler plus dans la sphère financière que dans la sphère réelle.

Se réapproprier la monnaie

La TMM n’est donc pas une grille de lecture de l’existant, mais peut se lire comme une voie, parmi d’autres, de réappropriation du pouvoir monétaire. Pour ses partisans, c’est à l’Etat que doit revenir ce pouvoir. Pour les promoteurs des cryptomonnaies, c’est au contraire à l’individu de se rapproprier la monnaie, sans hiérarchie, sans Etat, sans banque centrale… Mais pas sans capital… celui des GAFA en l’occurrence, qui sont en train de façonner un capitalisme numérique où l’exploitation de la donnée individuelle remplace celle de la force de travail, et qui déjà posent les jalons de leur conquête monétaire avec le projet Diem de Facebook. Article réservé à nos abonnés Lire aussi « La monnaie n’est pas nocive et elle est avant tout une créature de… l’Etat »

Et si la réappropriation se faisait, par une autre voie, collective celle-là, au moyen d’une gouvernance partagée d’un institut d’émission qui créerait de la monnaie sans l’adosser ni à un prêt ni à un achat de titre, mais à une volonté commune de réparer la nature abîmée et l’humanité blessée (« La transition monétaire. Pour une monnaie au service du bien commun », note de l’Institut Veblen, 19 mai 2021) ? De quoi « en finir avec le capitalovirus », pour reprendre le titre du livre de l’économiste Jean-Marie Harribey ? Sans doute pas, mais de quoi amorcer une mutation qui réhabilite le bien commun et ne nous soumette ni à l’ogre financier ni au Big Brother étatique ou numérique.

Jézabel Couppey-Soubeyran est maîtresse de conférences à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne et conseillère scientifique à l’Institut Veblen

Jézabel Couppey-Soubeyran(Université Paris-I, Ecole d’économie de Paris)