La Banque centrale européenne prête à laisser l’inflation dépasser 2 % (Le Monde)

La Banque centrale européenne prête à laisser l’inflation dépasser 2 %

La BCE a présenté une grande révision stratégique, clarifiant son objectif de hausse des prix et incluant le changement climatique dans ses objectifs.

Par Eric Albert Publié le 09 juillet 2021 à 08h00 – Mis à jour le 09 juillet 2021 à 09h48

La présidente de la BCE, Christine Lagarde, à Bruxelles, le 25 juin 2021.
La présidente de la BCE, Christine Lagarde, à Bruxelles, le 25 juin 2021. OLIVIER MATTHYS / AFP

Christine Lagarde aura réussi à prendre par surprise le petit monde des banquiers centraux en annonçant bien plus tôt que prévu les résultats de sa révision stratégique, qui étaient attendus à l’automne. La présidente de la Banque centrale européenne (BCE) les a présentés lors d’une conférence de presse surprise jeudi 8 juillet. Elle annonce un dépoussiérage technique mais important du fonctionnement de l’institution de Francfort, pilier de la zone euro. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Malgré les dissensions internes, la BCE maintient son soutien monétaire

Principale conclusion : la BCE reconnaît explicitement qu’elle est prête à laisser l’inflation dépasser son objectif de 2 % « temporairement » si les prix ont précédemment été inférieurs à ce niveau. « Les 2 % ne sont pas un plafond », souligne Mme Lagarde.

Laisser l’économie surchauffer légèrement est une bonne chose, pour permettre à la reprise de s’enraciner, estime la BCE

Le sujet est au cœur du débat économique actuel. L’inflation en zone euro est actuellement à 2 % et devrait augmenter dans les mois qui viennent. Mais il s’agit d’un effet de sortie de pandémie, alors que la zone euro était brièvement en désinflation à l’automne 2020. Dans ce contexte, laisser l’économie légèrement surchauffer est une bonne chose, pour permettre à la reprise de s’enraciner, estime la BCE. Il s’agit d’éviter les graves erreurs commises par l’institution au début de la crise de la zone euro il y a une décennie, quand les taux d’intérêt avaient été augmentés alors que la reprise était encore très fragile.

Ce nouvel objectif d’inflation permet de mettre fin au compromis biscornu auquel était arrivée la BCE lors de sa dernière révision stratégique en 2003, il y a dix-huit ans. A l’époque, il avait été défini comme « en dessous mais proche de 2 % », ce qui représentait une victoire pour la très orthodoxe Bundesbank allemande qui ne voulait surtout pas laisser filer les prix.

Depuis, chaque président de la BCE a été obligé de se référer à cette phrase alambiquée. Désormais, le nouvel objectif est beaucoup plus simple : 2 %. Surtout, il est « symétrique. » En clair, être au-dessus ou en dessous est « également indésirable », explique Mme Lagarde. Il n’y a plus de biais systématique à rester trop bas. « Ce nouvel objectif marque la mort de la tradition Bundesbank de la BCE », estime Andrew Kenningham, économiste au cabinet d’études Capital Economics.

« Pas une révolution »

Jusqu’où la BCE sera-t-elle prête à aller ? Aux Etats-Unis, la Réserve fédérale américaine a déjà annoncé un objectif de « symétrie » d’inflation à l’automne 2020. Aujourd’hui, la hausse des prix y atteint 5 % mais la Fed refuse toujours de durcir sa politique monétaire, estimant que le phénomène est temporaire. Dans sa conférence de presse, Mme Lagarde a tenté de se dissocier de cette approche, soulignant que sa stratégie était différente de celle de la Fed et laissant entendre qu’elle serait probablement moins tolérante. Article réservé à nos abonnés Lire aussi La Fed anticipe un rebond économique spectaculaire aux Etats-Unis

Le changement est-il vraiment profond ? « Ce n’est pas une révolution », admet une source à la BCE. D’une certaine manière, il ne fait qu’officialiser la profonde mutation de l’institution depuis une décennie. Après des débats internes parfois très durs, Mario Draghi, l’ancien président (2012-2019), avait réussi à imposer sa vision de l’économie.

L’annonce de la BCE s’accompagne aussi d’un dépoussiérage de sa communication, que Mme Lagarde promet « moins jargonnant »

En pleine crise de la zone euro, il avait convaincu le conseil des gouverneurs de se lancer dans les achats d’actifs sur les marchés et de mettre en place un taux d’intérêt directeur négatif, des mesures jugées autrefois inacceptables. Aujourd’hui, la BCE travaille dans cette continuité et la boîte à outils demeure la même. La révision stratégique a néanmoins l’avantage de clarifier les choses.

L’annonce de la BCE s’accompagne aussi d’un dépoussiérage de sa communication, que Mme Lagarde promet « moins jargonnant ». Il s’agit d’employer un langage moins codé et d’expliciter clairement les choses. Les rencontres avec la société civile, déjà initiées ces derniers mois, devraient aussi continuer. L’institution entend descendre de sa tour d’ivoire. Etant donné les critiques parfois très virulentes, particulièrement en Allemagne, c’est sans doute nécessaire. Le premier test sera le 22 juillet, date de la prochaine réunion du conseil des gouverneurs, quand la présentation devrait prendre son nouveau format. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Emprunt européen : « Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, parle d’un “jour véritablement historique” »

Enfin, l’autre grande annonce de la BCE concerne le changement climatique, « désormais au cœur de notre stratégie », selon la présidente de l’institution. Elle s’engage notamment à imposer des critères environnementaux pour ses achats d’actifs. L’environnement sera aussi intégré dans le calcul de ses prévisions économiques. La mise en place de ces mesures, qui nécessitent souvent un long ajustement technique, ne verra cependant le jour que progressivement d’ici à 2024.

Eric Albert

Création monétaire et finance (J.Couppey-Soubeyran)

Jézabel Couppey-Soubeyran : « Le véritable souverain monétaire, aujourd’hui, c’est la finance »

Chronique

Jézabel Couppey-Soubeyran Université Paris-I, Ecole d’économie de Paris

L’économiste observe, dans sa chronique, que tant que la banque centrale ne sifflera pas la fin de la partie, le pouvoir de création de monnaie continuera de migrer vers les marchés.

Publié hier à 05h00 Temps de Lecture 4 min.

Chronique. Dans la théorie monétaire moderne, très en vogue actuellement, la monnaie est la créature de l’Etat : elle lui appartient, il la crée et la dirige à sa guise vers les utilisations qu’il souhaite. Mais est-ce bien la réalité du capitalisme contemporain ? Non, le pouvoir monétaire n’appartient plus aux Etats. Les banques et leur banque centrale s’en sont emparées dans le capitalisme marchand d’hier. En ont-elles toujours l’exclusivité ? Non, car les marchés financiers l’ont aussi dans le capitalisme financiarisé d’aujourd’hui. Et peut-être les GAFA se l’arrogeront-ils dans le capitalisme numérique de demain. A moins de remettre ce pouvoir au service du bien commun. C’est donc sur le terrain monétaire que va se jouer la bataille des capitalismes.

Popularisée par les ouvrages des économistes Stephanie Kelton, Le Mythe du déficit (Les liens qui libèrent, 368 pages, 23,50 euros), et Pavlina Tcherneva, La Garantie d’emploi (La Découverte, 152 pages, 18 euros), la théorie monétaire moderne (TMM) voit l’Etat comme le souverain monétaire, car lui seul désigne le nom de l’unité de compte officielle (l’euro, le dollar, etc.). L’Etat émet la monnaie officielle en la dépensant et les agents économiques sont obligés de s’en procurer pour payer leurs impôts, car seule la monnaie officielle a pouvoir libératoire en la matière. L’Etat, armé de son bras monétaire – la banque centrale, nullement indépendante, est présentée comme son extension par la TMM –, a les moyens de dépenser sans contrainte : ni le déficit ni la dette ne sont un problème (c’est la thèse de Stephanie Kelton). La puissance publique est aussi en mesure de garantir l’emploi en dernier ressort (c’est la thèse de Pavlina Tcherneva).

Architecture à deux niveaux

Mais les partisans de la théorie monétaire moderne ont tendance à confondre la réalité avec ce qu’ils voudraient qu’elle soit. Car dans les faits, ce n’est pas l’Etat qui émet la monnaie, ni d’ailleurs la banque centrale seule, mais le secteur bancaire dans son ensemble. La TMM fait perdre de vue la réalité concrète de la création monétaire : les banques créent la monnaie en octroyant des crédits et en achetant des titres, puis se refinancent auprès de la banque centrale, qui crée la monnaie centrale à l’occasion des prêts qu’elle fait aux banques ou d’achats de titres qu’elle réalise depuis la crise financière et qu’elle a amplifiés pendant la crise sanitaire. Lire la chronique de Patrick Artus : « Le débat autour de la théorie monétaire moderne est passionnant »

Le pouvoir de la monnaie n’appartient donc pas à l’Etat aujourd’hui, même si la monnaie officielle est celle qu’il désigne comme telle. Pas plus d’ailleurs à l’Etat américain, fût-il celui de la devise-clé, qu’à ceux de la zone euro, qui partagent la même monnaie sans s’être unis politiquement. Il n’est même pas certain que ce pouvoir appartienne encore pleinement à l’ensemble formé par les banques et leur banque centrale. L’architecture monétaire à deux niveaux héritée du XIXe siècle, avec au premier niveau la banque centrale et au second niveau les banques pourvoyeuses de liquidité à l’économie, est en pleine mutation. Et cette mutation ne va pas du tout dans le sens des vœux des partisans de la TMM, car le mode d’émission de la monnaie répond de moins en moins aux besoins économiques de tous, mais de plus en plus à ceux des marchés financiers et des institutions qui y opèrent : le véritable souverain monétaire, aujourd’hui, c’est la finance. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Gilbert Blardone : « La théorie monétaire moderne libère de la peur de l’endettement »

La gestion de la crise financière puis celle de la crise sanitaire ont transformé la façon dont la banque centrale crée la monnaie. L’Eurosystème crée désormais plus de monnaie centrale en achetant des titres (53,9 % de son bilan consolidé au 4 juin 2021) qu’en en prêtant aux banques (27,4 %). Posséder un titre que la banque centrale a décidé d’acheter ouvre les portes de son coffre. Fonds d’investissement, fonds de pension et autres acteurs intermédiaires financiers non bancaires en ont donc désormais la clé. Il n’y a plus l’épaisseur d’un cheveu entre la monnaie et les titres qu’ils possèdent… tant que la banque centrale le veut bien. En réponse aux besoins du capitalisme financiarisé, le pouvoir monétaire migre vers les marchés financiers. Quant à la monnaie des banques commerciales, censée répondre aux besoins de l’économie, elle peut aussi être créée par des achats de titres,ou par du crédit destiné à l’achat de titres, pour, en fin de compte, circuler plus dans la sphère financière que dans la sphère réelle.

Se réapproprier la monnaie

La TMM n’est donc pas une grille de lecture de l’existant, mais peut se lire comme une voie, parmi d’autres, de réappropriation du pouvoir monétaire. Pour ses partisans, c’est à l’Etat que doit revenir ce pouvoir. Pour les promoteurs des cryptomonnaies, c’est au contraire à l’individu de se rapproprier la monnaie, sans hiérarchie, sans Etat, sans banque centrale… Mais pas sans capital… celui des GAFA en l’occurrence, qui sont en train de façonner un capitalisme numérique où l’exploitation de la donnée individuelle remplace celle de la force de travail, et qui déjà posent les jalons de leur conquête monétaire avec le projet Diem de Facebook. Article réservé à nos abonnés Lire aussi « La monnaie n’est pas nocive et elle est avant tout une créature de… l’Etat »

Et si la réappropriation se faisait, par une autre voie, collective celle-là, au moyen d’une gouvernance partagée d’un institut d’émission qui créerait de la monnaie sans l’adosser ni à un prêt ni à un achat de titre, mais à une volonté commune de réparer la nature abîmée et l’humanité blessée (« La transition monétaire. Pour une monnaie au service du bien commun », note de l’Institut Veblen, 19 mai 2021) ? De quoi « en finir avec le capitalovirus », pour reprendre le titre du livre de l’économiste Jean-Marie Harribey ? Sans doute pas, mais de quoi amorcer une mutation qui réhabilite le bien commun et ne nous soumette ni à l’ogre financier ni au Big Brother étatique ou numérique.

Jézabel Couppey-Soubeyran est maîtresse de conférences à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne et conseillère scientifique à l’Institut Veblen

Jézabel Couppey-Soubeyran(Université Paris-I, Ecole d’économie de Paris)

Mise en oeuvre du plan de relance européen

Plan de relance européen : l’argent va enfin pouvoir arriver dans les caisses des Etats membres

Une étape cruciale a été franchie jeudi. Les Vingt-Sept ont ratifié le dispositif permettant à la Commission européenne d’emprunter sur les marchés et de financer le plan de relance européen.

Par Virginie Malingre(Bruxelles, bureau européen) Publié le 27 mai 2021 à 21h38 – Mis à jour le 28 mai 2021 à 07h26

Temps de Lecture 4 min.

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, après le sommet UE-Japon, à Bruxelles, le 27 mai 2021.
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, après le sommet UE-Japon, à Bruxelles, le 27 mai 2021. KENZO TRIBOUILLARD / AFP

C’est fait ! La Commission européenne va enfin pouvoir emprunter sur les marchés et financer le plan de relance de 750 milliards d’euros (sous forme de subventions pour 390 milliards, et de prêts pour 360 milliards) qui doit aider les Vingt-Sept à faire face aux ravages économiques de la crise due au Covid-19. Jeudi 27 mai, les deux Etats membres dont les parlements ne s’étaient pas encore prononcés – l’Autriche et la Pologne – ont donné leur feu vert à l’opération. La veille, la Hongrie et la Roumanie en avaient fait autant.

Il aura fallu dix mois pour que cette étape cruciale soit franchie, après que les chefs d’Etat et de gouvernement européens se sont entendus, le 21 juillet 2020, au terme de quatre jours et quatre nuits de négociations, pour emprunter ensemble de quoi soutenir les pays les plus touchés par la pandémie.

Cela peut sembler long mais, dans l’histoire européenne, c’est quasiment un exploit. « Pour l’approbation du budget pluriannuel européen 2014-2020, il fallait aussi la ratification des Etats membres. A l’époque, cela a pris vingt-huit mois », confie un fonctionnaire européen. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Plan de relance européen : les Etats s’engagent dans la dernière ligne droite

Au total, ce sont vingt-deux parlements (composés de deux chambres au minimum) – dans cinq Etats membres, il n’est pas nécessaire de consulter les assemblées législatives – qui ont dû se prononcer sur un sujet politiquement délicat.

Entre d’un côté, les « frugaux » (Autriche, Danemark, Pays-Bas, Suède et Finlande), culturellement hostiles à la notion de dette commune, et de l’autre, la Pologne et la Hongrie, opposées à la mise en place du mécanisme de conditionnalité du versement des aides européennes au respect de l’état de droit, les risques de sortie de route étaient réels. Si un seul d’entre eux avait manqué, c’est tout l’édifice du plan de relance, péniblement mis en place, qui s’effondrait.

Un exercice qui doit rester « exceptionnel »

La tenue d’élections législatives (non prévues) aux Pays-Bas à la mi-mars a inquiété à Bruxelles, mais la réélection du premier ministre, Mark Rutte, a vite rassuré. En Allemagne, la suspension du processus de ratification par la Cour constitutionnelle, le 26 mars, à la suite d’un recours en référé qui contestait le mécanisme inédit de dette commune, n’aura finalement été que de courte durée.

Quant à la Finlande, où la ratification du plan de relance européen nécessitait une majorité qualifiée des deux tiers, elle a finalement donné son feu vert. En spécifiant que cet exercice devait rester « exceptionnel » et ne servirait en aucun cas de « précédent ». Il faut dire que, la veille du vote à Helsinki, Valdis Dombrovskis, le vice-président de la Commission, avait évoqué devant le Parlement européen la perspective d’avoir « un instrument permanent » de dette commune… Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Le chemin de la reprise sera long » dans la zone euro, prévient l’économiste en chef de la BCE

In fine, ce sont Varsovie et Budapest qui ont donné les plus grosses sueurs froides à Bruxelles. La Commission craignait qu’ils tentent de monnayer leur ratification. En dehors des questions de respect de l’Etat de droit, les deux pays trouvaient trop lourdes certaines des exigences assorties au plan, comme l’obligation de consacrer 37 % des aides à la lutte contre le réchauffement climatique. En Pologne, alors qu’un membre de la coalition au pouvoir refusait de valider le principe d’un endettement commun des Européens, le gouvernement de Mateusz Morawiecki a dû recourir aux voix de la gauche à la Chambre basse.

« Politiquement, nous sommes au bout du processus de ratification », se réjouit la Commission, où l’on signale néanmoins que, même si c’est une simple formalité, cinq pays doivent encore notifier le vote à Bruxelles. Il manque ainsi la signature du roi aux Pays-Bas et celle du président en Hongrie, Roumanie, Autriche et Pologne.

Versements dès juillet

Dans ce contexte, la Commission européenne prévoit d’aller sur les marchés dès la deuxième quinzaine de juin, afin d’être en mesure de débourser les premiers fonds en juillet.

Il est prévu que les Etats membres pourront recevoir 13 % des aides auxquelles ils sont éligibles très vite. Afin de pouvoir prétendre aux fonds communautaires, chaque gouvernement doit au préalable présenter à Bruxelles un plan de relance national, qui en détaille l’utilisation, et doit associer réformes structurelles et investissements verts et numériques. La Commission a ensuite deux mois pour l’approuver, quitte à demander certains aménagements, et le présenter aux autres Etats membres qui ont, à leur tour, un mois pour le valider. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Plan de relance européen : en Italie, des milliards d’euros pour un nouveau destin

A ce jour, dix-neuf pays, dont la Finlande jeudi 27 mai, ont remis leur copie. Manquent encore à l’appel la République tchèque, l’Irlande, Malte, la Suède, la Roumanie, les Pays-Bas, l’Estonie et la Bulgarie.

Mais maintenant que le processus de ratification est arrivé à son terme, cela n’empêche pas les autres de pouvoir commencer à toucher les aides. Treize pays, dont la France (qui a droit à 40 milliards d’euros de subventions), l’Italie (69 milliards), le Portugal (14 milliards), l’Espagne (70 milliards) et l’Allemagne (26 milliards), ont communiqué leur plan fin avril et pourraient donc bénéficier d’une première salve de versements dès juillet.

Pour la suite, les décaissements (et donc les emprunts de la Commission) se feront, pour l’essentiel, jusqu’en 2023. Mais la Commission et les Etats membres pourront toujours interrompre le processus si un ou plusieurs pays n’étaient pas au rendez-vous des réformes et investissements promis. Ce qui laisse présager quelques rebondissements…

Virginie Malingre(Bruxelles, bureau européen)Contribuer

La remontée des taux (Le Monde)

L’Europe sort de l’ère des taux négatifs

Les taux augmentent régulièrement depuis six mois, interrogeant sur la soutenabilité des finances publiques et des entreprises ainsi que sur le risque d’une explosion de la bulle financière.

Par Eric Albert(Londres, correspondance) Publié hier à 10h00, mis à jour à 09h24

Temps de Lecture 9 min.

INFOGRAPHIE LE MONDE

Le phénomène est lent et progressif, mais il commence à marquer un profond basculement économique. Après avoir connu dix-huit mois en territoire presque continuellement négatif, les taux d’intérêt auquel les Etats européens empruntent sont repassés au-dessus de zéro. Celui des obligations françaises à dix ans, qui avait atteint un point bas à − 0,38 %, mi-décembre 2020, frôle désormais 0,2 %. Les Pays-Bas sont passés de − 0,5 % à 0 %. L’Italie a également gagné un demi-point, à 0,9 %. Seule l’Allemagne, jugée par les marchés le pays le moins risqué, reste en zone négative, à − 0,2 %. Le mouvement suit celui des Etats-Unis, bien plus avancé, où le taux d’emprunt à dix ans a pris 1,1 point en près d’un an, passant à 1,6 %.

Cette évolution n’est pas sans risque dans le contexte postpandémique, les Etats s’étant lourdement endettés. Entre 2019 et 2020, la dette publique française est passée de 97 % du produit intérieur brut (PIB) à 115,7 %, un bond historique. Celle de la zone euro a augmenté de 85 % à 102 %. Dans ce contexte, le moindre mouvement des taux d’intérêt devient très sensible pour la soutenabilité des dettes. Le risque d’une explosion de la bulle financière se pose également : les taux d’intérêt bas ont provoqué, depuis des années, une fuite des capitaux vers les marchés les plus risqués, comme les Bourses, qui rapportent plus ; le retournement de la situation pourrait soudain les dégonfler.

  • Pourquoi les taux montent-ils ?

« L’anomalie, c’était les taux négatifs, rappelle François Ecalle, le président de l’association d’analyse des finances publiques Fipeco. En soi, leur hausse est plutôt bon signe. Cela veut dire que les investisseurs anticipent un peu plus d’inflation et de croissance. » Eric Dor, directeur des études économiques à l’Iéseg, une école de commerce, partage le même point de vue : « Si les taux restaient négatifs, ce serait le signe d’un marasme de l’économie. » Lire l’analyse : L’économie mondiale menacée d’une overdose d’argent gratuit

La hausse des taux reflète le redémarrage progressif des économies au fur et à mesure de la vaccination des populations et de la levée des restrictions sanitaires. En même temps, l’inflation fait son grand retour. En zone euro, le niveau reste raisonnable, atteignant 1,6 %, sur douze mois, en avril. Aux Etats-Unis, l’alarme commence à sonner : la hausse des prix a atteint 4,2 % sur un an.

Elle vient de la conjonction de deux facteurs : la soudaine hausse de la demande, avec le déconfinement, et les goulets d’étranglement de la production, avec des chaînes logistiques mondiales désorganisées par la pandémie, provoquant des pénuries : du bois aux semi-conducteurs, en passant par les vélos. Croissance et inflation de retour : les taux se devaient d’augmenter.

  • Le phénomène va-t-il durer ?

Le grand débat est de savoir si l’inflation est passagère. Si c’est le cas, les banques centrales ont peu de raisons de réduire leurs interventions, et les taux ne devraient remonter que lentement. Si c’est durable, il est possible que l’économie occidentale change d’ère, après quatre décennies d’inflation maîtrisée. Dans ce cas, les taux vont fortement se tendre.

Les banques centrales sont pour l’instant unanimes. Pour elles, le problème est temporaire, et les circuits d’approvisionnement vont rentrer dans l’ordre d’ici à la fin de l’année. « Il y a une unanimité touchante de la Réserve fédérale [Fed]américaine et de la Banque centrale européenne [BCE], qui ont intérêt à dire ça », ironise M. Dor. Pour elles, le message est de rassurer les marchés et de faire comprendre qu’elles ne sont pas sur le point de resserrer leur politique monétaire. Article réservé à nos abonnés Lire aussi La BCE amplifie son intervention pour soutenir l’activité

Certains économistes, dont Larry Summers, l’ancien secrétaire américain au Trésor, estiment au contraire que les pays occidentaux entrent dans une longue période d’inflation. D’une part, les tensions sur l’organisation de l’industrie mondiale risquent de durer : construire une nouvelle usine de puces électroniques, pour répondre à la demande, prend des années. Par ailleurs, les Etats ont mis en place d’énormes plans de relance. Aux Etats-Unis, il s’élève à 1 900 milliards de dollars (1 560 milliards d’euros) et le président, Joe Biden, se bat au Congrès pour un grand plan d’infrastructures de plus de 2 000 milliards de dollars. En Europe, après la politique du « quoi qu’il en coûte » pendant la pandémie, le plan de relance de 750 milliards d’euros est enfin ratifié, et l’argent doit commencer à arriver en juillet.

« On est en train d’entrer dans une nouvelle ère, où les Etats reprennent la main sur la toute-puissance des banques centrales », explique Véronique Riches-Flores, économiste indépendante et administratrice chez BNP Paribas. Selon elle, même si ce n’est pas le scénario le plus probable, les obligations françaises pourraient atteindre 1 % début 2022. Soit une hausse de 1,5 point en dix-huit mois. Une sérieuse évolution.

Par ailleurs, une crise sur un pays spécifique est tout à fait possible. « Les spreads [l’écart entre le taux allemand et celui des autres pays] peuvent se mettre à monter très vite, comme cela a été le cas en 2011-2012 [lors de la crise de la zone euro], rappelle M. Ecalle. Généralement, cela vient d’un choc de nature politique. » L’arrivée de l’extrême droite au pouvoir en Italie ou en France pourrait par exemple provoquer une telle réaction. Dans ce scénario, même si la BCE reste très active, la question de la dette risque de revenir au premier plan. « C’est pour cette raison qu’il faut [la] stabiliser », conclut-il.

  • Les finances publiques peuvent-elles résister ?

Dans une note du 25 mai, les économistes de Barclays s’inquiètent. « Les taux ultrabas ont encouragé de nombreux dirigeants, économistes et acteurs du marché à affirmer que les dettes ne comptent plus. Nous ne sommes pas d’accord. » Marvin Barth, l’un des auteurs, tire la sonnette d’alarme : « Quand on regarde les pays où la soutenabilité de la dette est proche des limites, on trouve l’Italie, où la moindre hausse des taux devient vite un problème, l’Espagne, mais aussi – et on l’oublie souvent – la France. » Ces inquiétudes demeurent cependant pour l’instant assez lointaines.

Pour l’heure, les taux restent à des niveaux historiquement bas. Les Etats bénéficient d’un cercle vertueux : à chaque fois qu’ils rachètent une vieille dette, ils le font en dépensant moins. « En France, les taux étaient à 3,49 % il y a dix ans, rappelle M. Dor. Aujourd’hui, on peut rembourser les créances d’alors en empruntant la même somme à seulement 0,2 %. » La charge de la dette française continue donc à baisser : en 1996, l’intérêt moyen servi était de 6,6 % ; il est aujourd’hui de 1,2 %.

Par ailleurs, pour remettre l’actuelle hausse des taux dans leur contexte, rappelons que l’Agence France Trésor prévoit d’emprunter 293 milliards d’euros cette année. « Une hausse des taux de 1 % représenterait une hausse des remboursements de 2,93 milliards d’euros, disons 3 milliards, explique M. Dor. Cela reste des montants raisonnables. »

  • La bulle financière va-t-elle exploser ?

Lors de la crise financière de 2008, les banques centrales occidentales ont pour la première fois mis leurs taux d’intérêt directeurs proches de zéro. Depuis, ne pouvant guère aller plus bas, elles sont passées à des politiques d’achats d’actifs sur les marchés. La crise de la zone euro, et encore plus la pandémie, les ont poussées à aller toujours plus loin dans leur interventionnisme.

Cette action était indispensable pour soutenir l’économie et permettre aux Etats et aux entreprises de continuer à se financer. Mais elle a aussi provoqué une hausse toujours plus spectaculaire des Bourses. Aux Etats-Unis, le S&P 500 est au plus haut de son histoire. En France, le CAC 40 s’en rapproche. La BCE a appelé cela la « remarquable exubérance » des marchés. Lire la tribune : « La BCE devrait, dès maintenant, annuler une partie des dettes publiques qu’elle détient »

La hausse des taux peut-elle faire exploser cette bulle financière ? « C’est une vraie question : le règne actuel de l’hyperfinanciarisation supportera-t-il des taux élevés ? », s’interroge Mme Riches-Flores. C’est pour éviter cette contagion que les banquiers centraux promettent pour l’instant de ne pas retirer leur soutien. Mais, pour Mme Riches-Flores, la Fed ne va plus pouvoir le faire longtemps,alors que l’inflation dépasse 4 % aux Etats-Unis, soit le double de son objectif officiel. Elle estime cependant que, si une forte correction des marchés est possible, une vraie crise financière, comme en 2008, n’est pas le scénario le plus probable. « Tant que les taux remontent progressivement, la bulle n’a pas de raison d’éclater, relativise également M. Ecalle. Les banques centrales peuvent gérer cela. »

  • Que vont faire les banques centrales ?

Avec le Covid-19, la BCE a lancé un plan pandémie (Pandemic Emergency Purchase Programme, PEPP), une énorme enveloppe de 1 850 milliards d’euros destinée à acheter des dettes sur les marchés. Plus de la moitié est déjà utilisée, et la BCE devrait y avoir recours au moins jusqu’en mars 2022. Le débat enfle cependant sur la vitesse d’intervention de la BCE. Pendant l’hiver, elle dépensait environ 17 milliards d’euros par semaine de ce PEPP. En mars, voyant les taux qui commençaient à augmenter, la BCE a accéléré, atteignant 20 milliards de rachat de dette par semaine. Avec le redémarrage de l’économie, les traditionnels faucons commencent à se faire entendre. Dès avril, le gouverneur de la Banque des Pays-Bas, Klaas Knot, a appelé à réduire l’intervention de la BCE dès « le troisième trimestre ».

Ces derniers jours, une large partie des membres du conseil des gouverneurs de la BCE a lancé un contre-feu. Le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, estime qu’il y a « largement le temps de juger et de décider » de la réduction de l’intervention, « bien au-delà de juin ». L’Italien Fabio Panetta, membre du directoire de la BCE, ajoute que « les conditions [économiques] aujourd’hui ne justifient pas de réduire le rythme d’achat, et une discussion sur le retrait du PEPP est clairement prématurée ». Même l’Allemande Isabel Schnabel, membre du directoire, souvent plus proche des « faucons », y est allée de son message : « Un retrait prématuré du soutien budgétaire ou monétaire serait une grave erreur. »

M. Villeroy de Galhau va plus loin, rappelant qu’après la fin du PEPP l’interventionnisme de la BCE continuera. « Ces outils non conventionnels vont rester après le Covid. » L’institution monétaire a d’autres enveloppes pour continuer à racheter des dettes, le taux d’intérêt directeur négatif, à − 0,5 %, reste en place, tout comme le système qui permet aux banques de se financer, à − 1 %, le targeted longer-term refinancing operations (TLTRO, « opérations ciblées de refinancement à plus long terme »).

Reste que les faucons sont en embuscade. « On les connaît, ils n’ont jamais disparu, les gouverneurs des banques centrales en Allemagne, aux Pays-Bas, en Autriche, en Scandinavie… », souligne M. Dor. « A la BCE, le débat va monter, s’il y a une vraie reprise économique », poursuit M. Ecalle. Lors de la dernière réunion du conseil des gouverneurs, en avril, la question du ralentissement des rythmes de dépense du PEPP n’avait même pas été débattue. Il est probable qu’elle soit sur la table lors de la prochaine réunion, en juin.

A la banque centrale américaine, la situation est plus délicate. La Fed a officiellement annoncé qu’elle prenait en compte désormais une « symétrie » dans son objectif d’inflation : en clair, elle peut laisser l’inflation passer au-dessus de 2 %, dans la mesure où ce taux a longtemps été au-dessous de ce seuil. Mais jusqu’à quand ? Jamais Jerome Powell, le président de la Fed, n’a clairement donné de limite. « Les banques centrales vont résister [à une normalisation de leur politique] aussi longtemps qu’elles le pourront », estime M. Dor. Mais ce ne sera pas nécessairement éternel.