Politique de la concurrence européenne vs Google (Le Monde)

Le Monde 28 juin 2017

Pourquoi la décision de Bruxelles concernant Google est historique
Le montant de l’amende – 2,4 milliards d’euros – et la méthode employée pourraient ouvrir la voie à d’autres procédures judiciaires en Europe
La décision de la Commission européenne à l’encontre de Google, mardi 27 juin, était attendue depuis des mois. Mais cette condamnation pour abus de position dominante visant son comparateur de prix Google Shopping a surpris par son ampleur, sa fermeté, et ses implications. Elle est historique à plus d’un titre.

D’abord par le montant de l’amende : 2,42 milliards d’euros.  » Cette amende reflète la nature grave et pérenne du comportement de Google « , a insisté Margrethe Vestager, la très énergique commissaire à la concurrence.

C’est plus de deux fois celle dont avait écopé Intel, autre géant américain des technologies, en 2009. Le montant est certes moindre que dans le cas d’Apple, mais l’accusation ne porte pas sur la même violation de la loi européenne. Le concepteur de l’iPhone avait été condamné en 2016, pour aides d’Etat illicites, à restituer 13 milliards d’euros à Dublin dans le cadre des arrangements fiscaux entre le géant -américain et l’Irlande. L’amende de Google devrait aller au budget de l’Union européenne (UE). Une vraie manne.

Par ailleurs,  » il s’agit de la -première grande décision de -concurrence, caractérisant un abus de -position dominante dans le fonctionnement des plates-formes et sanctionnée financièrement, de cette envergure. Elle est impressionnante sur le plan juridique et sur celui de la démonstration factuelle « , explique au Monde Isabelle de Silva, présidente de l’Autorité de la concurrence française.

 » Position dominante « 
 » Google a abusé de la position -dominante de son moteur de recherche pour promouvoir son -propre comparateur de shopping dans ses résultats de recherche, en rétrogradant les comparateurs concurrents « , a précisé, lundi, Mme Vestager.

 » On s’est longtemps demandé si le mode de fonctionnement de ces sociétés de l’Internet était si complexe, que les autorités de la -concurrence ne pouvaient pas agir. La Commission vient de prouver l’inverse, ajoute Mme de Silva. Sa démarche analytique crée un cadre de référence très fort pour agir, elle nous a permis de faire un pas de géant.  »

L’institution a voulu prouver que le moteur de recherche – » général  » de Google était en -position dominante et qu’il en a abusé sur un marché connexe, Google Shopping. Elle a voulu démontrer ce qui se passait sur le moteur avant et après les changements dans son logiciel ; elle s’est fondée sur la manière dont les autres agents écono-miques avaient été touchés pour montrer qu’ils étaient -discriminés.

Un travail colossal et, là encore, historique. A son arrivée à Bruxelles, fin 2014, Mme Vestager avait décidé de s’atteler en priorité au cas Google Shopping et d’adopter la manière forte : l’envoi d’un acte d’accusation (en avril 2015) alors que son prédécesseur, Joaquin Almunia, avait multiplié les tentatives de conciliation pendant quatre ans.

A cette fin, les services de Mme Vestager ont analysé une immense quantité de données : 5,2 terabytes de résultats de recherche du moteur américain,  » l’équivalent de 1,7 milliard de -requêtes « .  » Cela me prendrait 17 000 ans si je devais les lire -toutes à haute voix « , a précisé la Danoise.

Même la méthode choisie pour obliger Google à changer de comportement est jugée novatrice. Le géant californien ne dispose que de 90 jours pour faire  » respecter le simple principe d’égalité de traitement entre les services concurrents de comparaison de prix et son propre service « , selon la Commission.

L’institution ne lui impose aucune solution technique, juste une obligation de résultat. En cas de non-respect, le groupe s’expose à une astreinte journalière très sévère : jusqu’à 5 % du chiffre d’affaires moyen réalisé quotidiennement au niveau mondial par Alphabet, la société mère de Google.

 » C’est très futé, cela va vite permettre de voir si Google veut partir dans la voie de l’apaisement ou pas. A l’époque de Joaquin Almunia – commissaire à la concurrence de 2010 à 2014 – , le groupe avait proposé, pour changer ses pratiques, que les comparateurs de prix concurrents le payent pour être mieux placés dans ses résultats de recherche ! « , s’indigne Eric Léandri, -président fondateur du moteur français Qwant et membre de l’Open Internet Project, une association de sociétés plaignantes.

Enfin, la décision de Bruxelles pourrait inaugurer le lancement de nombreuses procédures judiciaires dans les pays concernés par l’abus de position dominante (France, Allemagne, -Espagne, Italie, Royaume-Uni, etc.).  » La décision de la Commission créant une présomption de faute, il est très probable qu’il y aura des actions auprès des tribunaux de commerce nationaux, les entreprises qui s’estiment lésées par les pratiques de Google réclamant des indemnités « , estimeMme de Silva.

Cécile Ducourtieux

 

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Médias et politique de régulation (entretien avec Gérald Bronner)

Le développement de rumeurs et de fausses informations sur internet met en danger la démocratie. La régulation des médias se pose donc. Entretien avec Gérald Bronner, sociologue dans le Monde du 12 Mai 2017.

 » Macron, cible prisée des conspirationnistes « 
Le sociologue Gérald Bronner explique comment les tenants de la théorie du complot trouvent dans le parcours du président élu les éléments pour étayer leurs thèses farfelues et dangereuses
Gérald Bronner est sociologue, professeur à l’université Paris-Diderot. Ses travaux portent sur la sociologie des croyances collectives. Il a écrit La Dé-mocratie des crédules (PUF, 2013) et La Pensée -extrême (2009, rééd. PUF 2016).

Le soir de sa victoire, Emmanuel Macron s’est exprimé devant la pyramide du Louvre. Les tenants de la théorie du complot ont cru déceler dans cet événement des preuves attestant de leurs thèses absurdes. Que pensent-ils avoir vu ?

Le choix, par le président élu, de ce lieu est en effet interprété comme le dévoilement d’une vérité cachée. Pour les conspirationnistes, Emmanuel Macron appartiendrait à une conspiration ourdie par une confrérie secrète, les illuminatis, qui a fait du triangle, et donc de la pyramide, son symbole. En réalité, les -illuminatis sont une société allemande du XVIIIe siècle, dite des illuminés de Bavière, qui se réclamait de la philosophie des Lumières, mais qui a été dissoute en 1785. Cependant, les conspirationnistes estiment que cette société tente de faire croire à sa disparition pour mieux infiltrer le gouvernement et la société.

Le triangle est une figure géométrique banale. Il est donc facile d’en voir partout, dans l’architecture comme dans la position des mains et dans la gestuelle. Ainsi, lorsque Emmanuel Macron lève les bras, cela forme un nouveau symbole avec, en arrière-plan, la pyramide. Les deux triangles qui se croisent ressemblent à l’équerre et au compas des francs-maçons. Les conspirationnistes repèrent ainsi sans cesse des symboles censés manifester la volonté malveillante d’un petit groupe de personnes. Cependant, les choses sont plus banales et plus complexes. Emmanuel Macron a choisi le Louvre pour de tout autres raisons. C’est un lieu qui est plutôt neutre politiquement ; c’est également un bel écrin pour fêter sa victoire.

Ces idées se banalisent. Mais est-ce la première fois qu’un président élu se trouve aussi vite exposé, malgré lui, à ce type d’insinuations ?

Il y a des personnalités qui sont plus susceptibles d’attirer, en dépit d’elles-mêmes, des théories du complot. De ce point de vue, Emmanuel Macron, parce qu’il a été banquier, parce qu’il a suivi une trajectoire météorique, réunit toutes les conditions pour que l’on trouve sa réussite suspecte. Il est pour cette raison une cible prisée des conspirationnistes. La banque est un des marqueurs forts de ces théories. Elle est associée à l’idée d’une oligarchie ou d’une entente, d’une coordination généralisée entre les milieux de la finance, de la grande entreprise, politique et médiatique, pour assujettir la société.

Pourquoi choisit-on de s’en remettre aux théories conspirationnistes ?

Elles offrent une forme de satisfaction intellectuelle à ceux qui les endossent. La situation économique n’est pas brillante et les raisons d’être inquiet ne manquent pas : le terrorisme, les tensions géopolitiques, les enjeux écologiques, les inégalités économiques, etc. Mais, à ces risques réels, les théories du complot apportent une explication simpliste, ce qui est source de soulagement : enfin, cette situation négative et complexe peut être comprise. Des individus que l’on peut facilement détester, dont font partie les banquiers, se sont coalisés pour nuire à la société. Certes, les acteurs de la finance ne doivent pas être exonérés de leur responsabilité dans la crise de 2008, mais accepter une théorie qui affirme qu’un ensemble de forces ont fait un pacte pour nous asservir est une tout autre chose. Cela relève de la crédulité.

Ajoutons à cela que nous vivons une époque de profonde défiance vis-à-vis de toute forme d’autorité : politique, médiatique, scientifique. Les sondages le montrent. L’époque est adéquate à la dissémination de ces théories, qui sont aussi une forme de contestation de l’autorité.

Différents commentateurs et candidats à la présidentielle dénoncent le  » système « . Que signifie ce mot ?

J’ai en effet été étonné par la récente vidéo de l’essayiste Michel Onfray, intitulée  » Les loups sont entrés dans Paris « , dans laquelle il explique qu’Emmanuel Macron doit sa victoire à une mobilisation du système. Il s’en défend, mais ses propos ont quelque chose de conspirationniste. Ce récit sur le système est également repris par certains candidats à la présidentielle, comme Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen. Ce terme est extrêmement vague, c’est une forme de métaphore pour décrire la pseudo-réalité du monde. Une image très ancienne du système est celle de la pieuvre, employée notamment par les journaux antisémites des années 1930. Le système personnifie ce que nous détestons.

Ces théories apportent cependant une cohérence à des éléments épars de la vie politique, économique, etc. Les conspirationnistes ou les intellectuels comme Michel Onfray ont du mal à comprendre qu’il y a du hasard et qu’il y a beaucoup de choses non coordonnées dans le monde. Le vrai mystère est de savoir pourquoi ça marche, pourquoi la société fonctionne. Car plus on s’approche du terrain, plus on s’aperçoit qu’il ne peut pas y avoir de coordination générale du monde, même s’il y en avait la volonté.

Quel est le rôle d’Internet dans la diffusion de ces idées ?

La dérégulation du marché de l’information que constitue Internet a largement fertilisé les terres des théories conspirationnistes. Les tenants de ces thèses existaient bien avant le Web, mais leur discours était confiné dans des espaces de radicalité. La dérégulation du marché de l’information leur a permis d’essaimer. En outre, Internet est très sensible à ceux qui sont les plus motivés pour faire valoir leur point de vue. C’est une démocratie où certains votent mille fois, tandis que d’autres ne votent jamais. Mais il ne faut pas confondre la visibilité et la représentativité. Les points de vue les plus visibles ne sont pas nécessairement les plus représentatifs. Le drame, c’est que les conspirationnistes parviennent ainsi à influencer les indécis, notamment des jeunes gens qui s’informent beaucoup sur Internet.

Certains acteurs profitent de ce marché pour faire du lobbying cognitif. On peut le dire sans verser dans le conspirationnisme. Certains d’entre eux viennent de la Russie, et leurs sites sont bien connus. Manifestement, ils mènent un travail de sape par la diffusion volontaire de fausses informations. Dans le cas d’Emmanuel Macron, les manœuvres à son encontre ont été grossières. L’entre-deux-tours a été marqué par la désinformation. Des membres du FN ont diffusé certaines de ces  » fake news « .

Vous parlez dans votre livre d’une  » démocratie des crédules « . Qu’entendez-vous par là ?

C’est un horizon mortifère de la démocratie, sans que ce soit encore une réalité. C’est comme s’il y avait un bras de fer entre la démocratie éclairée par la raison et animée par des citoyens informés, un idéal jamais atteint, et la démocratie des crédules habitée par des citoyens traversés par une idée fausse du monde. Dans cet affrontement, la démocratie des crédules est en train de l’emporter, ce qui est inquiétant.

Comment combattre les thèses conspirationnistes ?

Il y a une réflexion à mener sur la régulation du marché de l’information, tout en veillant à préserver les libertés individuelles. Je crois que les grands acteurs d’Internet doivent revoir les algorithmes qu’ils emploient pour nous suggérer des contenus. Des filtres doivent pouvoir faire la distinction entre les sites fiables et ceux dont on doit questionner le sérieux. Depuis l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis, Facebook mène enfin cette réflexion.

Ensuite, il faut une révolution pédagogique pour tenir compte de cette transformation du marché de l’information. Il faut amener les enfants, dès le plus jeune âge, à se méfier de nos biais cognitifs, de nos erreurs de raisonnement, qui permettent aux théories du complot de prospérer. L’une des erreurs les plus communes qu’on retrouve dans le complotisme est la confusion entre corrélation et causalité, par exemple. Or, à force d’exercice, je sais d’expérience que les élèves peuvent apprendre à se méfier de ce genre de conclusion hâtive. D’une façon générale, plusieurs travaux montrent qu’une stimulation correcte de l’esprit critique rend moins séduisantes certaines propositions trompeuses, comme les théories du complot ou la -résistance à la théorie de l’évolution. Expliquer le fonctionnement d’Internet est utile, mais ne suffira pas.

Propos recueillis par Marc-Olivier Bherer

Exemple intervention Etat / régulation marché / allocation ressources

Un exemple utile pour une accroche sur le thème de l’intervention de l’Etat sur l’allocation des ressources; ici, l’exemple porte sur les marchés financiers et la supervision. Article également intéressant pour réviser le contenu de cette régulation.

http://www.lemonde.fr/donald-trump/article/2017/02/11/une-demission-au-sein-de-la-fed-donne-un-nouvel-atout-a-trump-pour-dereglementer-la-finance_5078033_4853715.html#xtor=AL-32280270

 

Echecs de l'Etat, le rapport de la Cour des Comptes (Les Echos)

Chaque année, la Cour des comptes fait une liste à la Prévert des nombreux « échecs » de l’Etat.

Cette année, on retiendra la coût de l’écotaxe :

http://www.lesechos.fr/industrie-services/tourisme-transport/0211781341904-lecotaxe-poids-lourds-un-gachis-selon-la-cour-des-comptes-2063452.php

Politique de la concurrence européenne et ruling des FMN (Le monde)

L’Europe n’est pas démunie devant certaines pratiques d’optimisation fiscale des FMN. La Commission européenne de la concurrence fait la chasse au ruling depuis 1 an puisqu’elle a déjà condamné Starbucks et Fiat.

http://www.lemonde.fr/entreprises/article/2016/08/30/bruxelles-s-apprete-a-declarer-illegales-les-aides-d-etat-de-l-irlande-a-apple_4989572_1656994.html#xtor=AL-32280270

Bruxelles inflige à Apple une amende record de 13 milliards d’euros

LE MONDE | 30.08.2016 à 00h18 • Mis à jour le 30.08.2016 à 12h18 | Par Cécile Ducourtieux (Bruxelles, bureau européen)Le logo de la firme étasunienne Apple, en juin 2016.

Attendue depuis des mois, la décision de Bruxelles à l’égard des arrangements fiscaux entre le géant américain Apple et l’Etat irlandais a été rendue publique mardi 30 août. La commissaire chargée de la concurrence, Margrethe Vestager, s’apprête à déclarer ces « rulings » illégaux, car considérés comme des « aides d’Etat » abusives.

La restitution qu’Apple aura à verser à Dublin s’élève à 13 milliards d’euros a révélé, mardi, la Commission européenne. La plus grosse contravention jamais prononcée par Bruxelles dans le cas des aides d’Etat illégales était jusqu’à présent un chèque de 1,4 milliard d’euros dû par EDF à la France.

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Si la facture est aussi salée pour la firme à la pomme, c’est que la Commission européenne enquête depuis maintenant trois ans – l’enquête formelle a été lancée en juin 2014 – sur deux rulings avec Dublin. Le premier accord entre Apple et le fisc irlandais date de 1991, et le deuxième de 2007. Pendant toutes ces années, le groupe américain, qui emploie plus de 5 000 personnes dans le pays, n’a payé qu’environ 2 % d’impôts par an sur les profits réalisés par deux de ses filiales locales (Apple Operations Europe et Apple Sales International), alors que le taux d’imposition officiel des entreprises en Irlande est de 12,5 %.

Polémique aux Etats-Unis

C’est la quatrième fois en à peine un an que Mme Vestager, réputée pour son cran et sa méthode, condamne des groupes pour des rulings jugés illégaux par le biais de la procédure européenne des « aides d’Etat illicites ». Avant Apple, la Commission avait mis à l’amende Starbucks et Fiat, respectivement aux Pays-Bas et au Luxembourg, et une trentaine de multinationales implantées en Belgique. Au-delà de la firme à la pomme est encore attendue la décision sur Amazon, lui aussi dans le collimateur européen, pour un ruling au Luxembourg. A en croire l’agence Reuters, l’amende du géant du cybercommerce pourrait atteindre 400 millions d’euros.

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L’annonce concernant Apple risque de relancer la polémique, aux Etats-Unis, sur l’acharnement supposé de Bruxelles à l’encontre des groupes américains. Le 24 août, le Trésor américain a publié une étude fournie, dénonçant les enquêtes pour aides d’Etat illicites visant quelques-uns de ses champions. Une démarche considérée au sein de l’exécutif européen comme une dernière tentative de lobbying « pro-Apple ».

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Le Trésor protestait notamment contre les velléités bruxelloises d’imposer des pénalités rétroactives aux sociétés américaines. Il accusait aussi la Commission de ne pas suivre les recommandations de l’Organisation de coopération et de développement économiques en matière de coopération fiscale internationale. De fait, les Etats-Unis, qui font aussi la chasse à l’évasion fiscale, considèrent qu’une partie des amendes devraient leur revenir. Car, derrière le « cas Apple », c’est aussi la capacité d’imposer ses standards et sa réglementation qui se joue, des deux côtés de l’Atlantique.

Washington n’a pas fait flancher Mme Vestager

La Commission s’est défendue, soulignant « que la loi européenne s’applique de manière non discriminatoire à toutes les sociétés opérant en Europe ». Il est vrai que les enquêtes pour aides d’Etat illégales sont un des moyens trouvés par Bruxelles pour réagir au scandale suscité par les révélations LuxLeaks (en novembre 2014) d’un vaste système d’évasion fiscale organisé par le grand-duché de Luxembourg au profit de centaines de multinationales. La Commission a aussi engagé un vaste chantier réglementaire (réussissant à imposer le principe de la transmission automatique et obligatoire des rulings entre fiscs européens).

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Washington n’a en tout cas visiblement pas fait flancher Mme Vestager, qui, avec cette nouvelle annonce, confirme son statut de « star » de la Commission. Arrivée en novembre 2014 à Bruxelles, l’ex-ministre danoise des finances, qui aurait inspiré la figure de Birgitte Nyborg dans la série « Borgen », multiplie les coups d’éclat.

Google est bien placé pour en témoigner : l’autre géant américain des technologies a reçu en juillet un troisième acte d’accusation de la commissaire. Après avoir dénoncé un abus de position dominante concernant son moteur de shopping, puis Android, son système d’exploitation mobile, c’est son offre de publicité sur Internet qu’elle a officiellement pointée du doigt.

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Ces derniers mois, Apple et Dublin avaient prévenu qu’ils pourraient faire appel d’une décision bruxelloise devant la Cour de justice européenne. Même s’ils entreprennent cette démarche, le groupe américain devrait tout de même avancer l’argent et inscrire l’amende dans ses comptes. La décision bruxelloise risque de ternir un peu la grand-messe annuelle du concepteur des iPad et des iPhone, prévue le 7 septembre à San Francisco. Apple pourrait dévoiler à cette occasion l’iPhone 7, et une nouvelle version de sa montre connectée.

Les travaux marquants de la science économique / Nash ( The economist)

http://www.lenouveleconomiste.fr/la-theorie-des-jeux-et-lequilibre-de-nash-31766/

Six idées économiques fondamentales 4/6

La théorie des jeux et l’équilibre de Nash

Ce concept décrit un résultat stable lorsque les personnes ou institutions font des choix rationnels en se basant sur la manière dont ils pensent que les autres agiront.

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The Economist

John Nash est arrivé à l’université de Princeton en 1948 pour faire son doctorat avec une seule phrase de recommandation : “C’est un génie en mathématiques”. Il n’a pas déçu. Il avait 19 ans et n’avait suivi qu’un cours d’économie durant son premier cycle, ce qui ne l’empêcha pas de produire en 14 mois les travaux qui lui valurent, en 1994, le Nobel d’économie pour sa contribution à la théorie des jeux.

Le 16 novembre 1949, John Nash envoya une note d’à peine plus d’une page aux Actes de l’Académie américaine des sciences, dans laquelle il exposait le concept qui est depuis devenu “l’équilibre de Nash”. Ce concept décrit un résultat stable lorsque les personnes ou institutions font des choix rationnels en se basant sur la manière dont ils pensent que les autres agiront. Dans un équilibre de Nash, nul n’est en mesure d’améliorer sa propre situation en changeant de stratégie : chaque joueur fait de son mieux, même si cela ne signifie pas que le résultat sera optimal pour la société. S’aidant de grandes formules mathématiques élégantes, John Nash démontre que chaque “jeu” avec un nombre donné de joueurs, disposant chacun d’un nombre donné d’options, atteindrait au moins une fois cet équilibre.

“Il n’avait suivi qu’un cours d’économie durant son premier cycle, ce qui ne l’empêcha pas de produire en 14 mois les travaux qui lui valurent, en 1994, le Nobel d’économie pour sa contribution à la théorie des jeux”

Ses idées ont élargi le champ de l’économie. Dans des marchés parfaitement concurrentiels, où les barrières à l’entrée sont inexistantes et les produits de chacun identiques, aucun acheteur ou vendeur individuel ne peut influencer le marché : nul n’a besoin de porter une attention particulière à ce que font les autres. Mais la plupart des marchés ne sont pas comme cela : les décisions des concurrents et des clients importent. Des ventes aux enchères au marché du travail, l’équilibre de Nash a fourni à une science rébarbative de quoi faire des prédictions réelles en se basant sur les motivations de chacun.

Un exemple en particulier symbolise l’équilibre : le dilemme du prisonnier. John Nash a utilisé l’algèbre et les chiffres pour définir cette situation dans un document plus important publié en 1951, mais la version familière aux étudiants en économie est tout aussi captivante. (Albert Tucker, le directeur de thèse de John Nash, l’avait pris pour une présentation devant des psychologues.)

Deux condamnés détenus dans des cellules séparées sont inquiets, ils ont reçu chacun la même offre du procureur du district. S’ils avouent tous deux un assassinat, ils seront condamnés à dix ans de prison. Si l’un n’avoue rien mais que l’autre le dénonce, le mouchard sera récompensé, et son complice sera condamné à perpétuité. Si aucun n’avoue, ils auront une condamnation mineure et un an ferme.

Il n’y a qu’une seule solution au dilemme du prisonnier de l’équilibre de Nash : les deux avouent. L’aveu est la meilleure réponse à la stratégie de l’autre. Puisque l’autre peut avoir craché le morceau, avouer évite une peine perpétuelle. Le malheur est que s’ils pouvaient trouver un moyen de se coordonner pour ne rien dire, la solution serait meilleure pour chacun.

“Il n’y a qu’une seule solution au dilemme du prisonnier de l’équilibre de Nash : les deux avouent. L’aveu est la meilleure réponse à la stratégie de l’autre”

L’exemple démontre que les foules peuvent être stupides mais aussi raisonnables ; la meilleure solution pour l’individu peut être désastreuse pour le groupe. Ce tragique résultat est trop commun dans le monde réel. Libres de piller la mer, les individus pêchent plus que ce qui est meilleur pour le groupe, épuisant ainsi les stocks de poissons. Les employés qui, pour impressionner leur patron, restent plus longtemps au bureau, poussent leurs collègues à l’épuisement. Les banques sont incitées à prêter davantage plutôt que de ne rien prêter lorsque les prix de l’immobilier montent en flèche.

La difficulté du groupe

L’équilibre de Nash a permis aux économistes de comprendre comment l’auto-amélioration des individus peut conduire à l’auto-mutilation du groupe. Mieux encore, il leur a permis de résoudre le problème : ils devaient juste s’assurer que chaque individu soit face aux meilleures motivations possibles. Si les choses tournaient quand même mal – par exemple des parents ne faisant pas vacciner leurs enfants contre la rougeole –, ce serait donc que les gens n’agissent pas dans leur propre intérêt. Dans de tels cas, le défi de la politique publique serait l’information.

L’idée de John Nash reposait sur des antécédents. L’économiste français Auguste Cournot avait, en 1838, théorisé que dans un marché avec seulement deux entreprises concurrentes, chacune verrait les inconvénients à poursuivre le partage du marché par l’augmentation de sa production, en diminuant les prix et les marges bénéficiaires. Auguste Cournot avait involontairement buté sur un exemple de l’équilibre de Nash. Il était logique que chaque entreprise fixe ses niveaux de production sur la stratégie de sa concurrente ; mais les consommateurs se retrouvent avec moins de produits et à des prix plus élevés qu’en pleine concurrence.

Le mathématicien hongrois John von Neumann fut un autre pionnier. En 1928, lorsque John Nash naissait, John von Neumann présentait une première théorie formelle de jeux montrant que dans un jeu à somme nulle de deux personnes, il y aurait toujours un équilibre. Lorsque John Nash montra sa découverte à John von Neumann – devenu dans l’intervalle un demi-dieu intellectuel –, celui-ci le rejeta car “trivial”, n’y voyant qu’une extension de sa propre théorie.

Que John von Neumann se focalise sur un jeu à somme nulle de deux personnes ne permettait que peu d’applications à sa théorie. Ces paramètres étaient de nature militaire pour la plupart ; comme l’idée de destruction mutuelle garantie, selon laquelle l’équilibre est atteint en équipant les adversaires d’armes nucléaires (certains pensent que John von Neumann a inspiré le personnage du film ‘Docteur Folamour’). Rien de tout cela n’est particulièrement utile pour réfléchir aux situations – y compris sur la plupart des marchés – dans lesquelles la victoire d’un camp ne signifie pas automatiquement la défaite de l’autre.

Cela n’empêcha pas les économistes de partager l’évaluation de John von Neumann, et de négliger complètement la découverte de John Nash. Il se lança dans d’autres activités mathématiques, mais son énorme talent fut compromis quand en 1959, il se mit à souffrir d’hallucinations et de paranoïa. Sa femme l’avait fait hospitaliser. À sa sortie, il devint un personnage familier du campus de Princeton, parlant seul et griffonnant sur des tableaux noirs. Alors qu’il se débattait avec ses problèmes de santé, son équilibre se faisait de plus en plus central dans la discipline. Les articles économiques qui citent l’équilibre de Nash ont septuplé depuis 1980, et le concept a été utilisé pour résoudre une foule de problèmes politiques réels.

“Les articles économiques qui citent l’équilibre de Nash ont septuplé depuis 1980, et le concept a été utilisé pour résoudre une foule de problèmes politiques réels”

Un exemple célèbre: le système hospitalier américain, qui dans les années 1940 se trouvait dans un mauvais équilibre de Nash. Chaque hôpital voulait attirer les plus brillants étudiants en médecine. En pleine guerre, ces étudiants étant particulièrement rares, les hôpitaux durent faire des offres à des candidats prometteurs de plus en plus tôt. Ce qui était la meilleure solution pour chaque hôpital fut terrible pour l’ensemble : les hôpitaux ont dû embaucher avant que les élèves n’aient passé tous leurs examens. Les étudiants détestèrent cela, également, car ils n’avaient aucune chance d’examiner des offres concurrentes.

Malgré les lettres et les résolutions de toutes sortes des associations médicales et des étudiants eux-mêmes, le problème n’a pu être résolu qu’après des décennies de modifications, et le concept final dans les années 1990 de Elliott Peranson et Alvin Roth – ce dernier remporta un Nobel d’économie. Aujourd’hui, les étudiants soumettent leurs préférences et sont affectés aux hôpitaux selon un algorithme qui assure qu’aucun ne peut changer ses choix pour être envoyé dans un hôpital plus côté qui serait heureux de l’accueillir, et qu’aucun hôpital ne peut choisir un meilleur employé hors du système. Le système exploite l’équilibre de Nash pour se renforcer : tout le monde fait de son mieux en fonction de ce que font les autres.

Parmi les autres applications stratégiques, il y a la vente aux enchères par le gouvernement britannique des licences d’exploitation de télécommunication mobile 3G en 2000. Les théoriciens des jeux furent appelés pour aider à concevoir la vente aux enchères en utilisant l’équilibre de Nash. Au final, le gouvernement britannique empocha 22,5 milliards de £ (35,4 milliards de $), même si les actionnaires des soumissionnaires ne furent pas tous satisfaits des résultats. Les idées de Nash aident aussi à expliquer pourquoi ajouter une route à un réseau de transport peut allonger la durée moyenne des trajets. Les conducteurs individuels qui optent pour l’itinéraire le plus rapide pour eux ne prennent pas en compte l’effet sur la durée de parcours des autres, et peuvent ainsi annuler un nouveau raccourci. Une étude publiée en 2008 a pointé sept liaisons routières à Londres et douze à New York dont la fermeture stimulait la circulation.

Dernier jeu

L’équilibre de Nash n’aurait pas atteint son statut actuel sans quelques améliorations de l’idée originale. D’abord, dans de nombreuses situations, plusieurs équilibres de Nash sont possibles. Les conducteurs choisissent de quel côté de la route conduire par rapport au comportement des autres conducteurs, et les résultats sont très différents selon l’endroit où ils vivent ; ils conduisent à gauche en Grande-Bretagne, mais à droite en Amérique. À la grande déception des économistes qui se piquent d’algèbre, comprendre la stratégie exige une connaissance des normes sociales et des habitudes. Seul, le théorème de Nash ne suffit pas.
Une seconde amélioration impliquait de bien rendre compte des menaces non crédibles. Si un adolescent menace de quitter la maison parce que sa mère veut lui confisquer son téléphone, alors il y a un équilibre de Nash là où elle lui redonne le téléphone pour maintenir sa tranquillité d’esprit. Mais l’économiste allemand Reinhard Selten co-Nobel en 1994, avec John Nash et John Harsanyi, soutient que ce résultat n’est pas plausible. La mère devrait savoir que la menace de son enfant est vaine : aussi tragique que soit la confiscation d’un téléphone, une nuit à la rue serait pire. Elle devrait simplement confisquer le téléphone, ce qui obligerait son fils à se concentrer sur ses devoirs.

Les travaux de M. Selten ont permis aux économistes de diminuer le nombre possible d’équilibres de Nash. John Harsanyi aborde le fait que dans de nombreux jeux dans la vie réelle, les gens ne savent pas ce que veut leur adversaire. Les économistes auraient du mal à analyser les meilleures stratégies de deux tourtereaux qui essaient de choisir un lieu pour un rendez-vous sans connaître les préférences de l’autre. En intégrant les croyances de chaque personne dans le jeu (par exemple, qu’ils savent que l’autre aime autant les pizzas que les sushis), John Harsanyi rend le problème solvable. Un problème différent était toujours invisible.

“John Harsanyi aborde le fait que dans de nombreux jeux dans la vie réelle, les gens ne savent pas ce que veut leur adversaire”

Le pouvoir de prédiction de l’équilibre de Nash repose sur un comportement rationnel ; que les humains sont souvent loin d’avoir. Dans les expériences répliquant le dilemme du prisonnier, seule la moitié des personnes choisissent d’avouer. Pour les économistes qui avaient passé du temps à intégrer de la rationalité (et John Nash) dans leurs modèles, cela était problématique. Pourquoi intégrer de bonnes motivations, si les gens n’agissent pas selon leurs propres intérêts ?
Mais cela n’a pas été complètement inutile. Les expériences ont également montré que les joueurs s’assagissaient. Au dixième tour, seuls 10 % des joueurs refusaient d’avouer. Cela a enseigné aux économistes qu’ils devaient être plus prudents dans l’application de l’équilibre de Nash. Avec des jeux compliqués, ou avec lesquels ils n’ont aucune chance d’apprendre de leurs expériences, ses idées peuvent ne pas fonctionner aussi bien. L’équilibre de Nash occupe néanmoins un rôle central en microéconomie moderne.

John Nash est mort dans un accident de voiture en 2015 ; il avait récupéré sa santé mentale, avait repris l’enseignement à Princeton et avait reçu ce co-Nobel qui reconnaissait que les interactions du groupe avaient plus contribué que les travaux individuels.

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