Quelle régulation du capitalisme aujourd’hui ? (R.Rajan)

Je ne trouve pas le terme de populisme judicieusement choisi pour le titre mais je conseille la lecture de cet article de Rajan

https://www.project-syndicate.org/commentary/survival-of-capitalism-needs-populism-by-raghuram-rajan-2019-05/french

Pourquoi le capitalisme a besoin du populisme

CHICAGO – Les plus grandes entreprises sont actuellement prises d’assaut aux États-Unis. Amazon a annulé son projet de nouveau siège dans le quartier du Queens à New York, face à une forte opposition locale. Lindsey Graham, sénatrice républicaine de Caroline du Sud, a soulevé des inquiétudes concernant la position de marché incontestée de Facebook, tandis que sa collègue démocrate Elizabeth Warren, sénatrice du Massachussetts, a appelé au démantèlement de l’entreprise. Warren a également introduit une législation consistant à réserver aux employés 40 % des sièges aux conseils d’administration.

Ces propositions peuvent sembler hors de propos en terres de capitalisme et de libre marché, mais le débat actuel constitue exactement ce dont l’Amérique a besoin. Car tout au long de l’histoire du pays, c’est bien la critique du capitalisme qui a permis au système de fonctionner correctement, en luttant contre la concentration du pouvoir économique, et contre l’influence politique qu’elle confère. Lorsqu’une poignée de grande sociétés dominent une économie, ces entreprises finissent inévitablement par faire équipe avec les instruments du contrôle étatique, ce qui aboutit à une alliance contre nature d’élites des secteurs privé et public.C’est ce qu’il s’est passé en Russie, qui n’est démocratique et capitaliste que de nom. En maintenant un contrôle total sur l’extraction des matières premières et le secteur bancaire, une oligarchie obéissant au Kremlin a exclu tout possibilité de véritable concurrence économique et politique. La Russie constitue en effet l’apothéose du problème que le président américain Dwight D. Einsenhower décrit en 1961 dans son discours de fin de mandat, lorsqu’il attire l’attention des Américains sur la nécessité de « [se] garder de toute influence injustifiée » exercée par le « complexe militaro-industriel », et sur « le risque de désastreuse ascension d’un pouvoir illégitime ».De nombreux secteurs étant d’ores et déjà par quelques grandes sociétés à succès, nous devons nous réjouir que les militants « démocrates-socialistes » et les contestataires populistes s’inspirent de l’avertissement formulé par Eisenhower. Pour autant, à la différence des sociétés en Russie, où les oligarques doivent leur fortune à la captation des actifs de l’État dans les années 1990, les géants américains en sont arrivés là grâce à leur productivité supérieure. C’est la raison pour laquelle les efforts réglementaires à fournir doivent être plus nuancés – et user davantage du scalpel que du marteau.Plus précisément, à l’ère des chaîne logistiques mondiales, les grandes sociétés américaines bénéficient d’immenses économies d’échelle, d’effets de réseau, ainsi que de l’utilisation de données en temps réel permettant d’optimiser la performance et l’efficience à tous les stades du processus de production. Une société comme Amazon apprend en permanence de ses données, pour minimiser les délais de livraison et améliorer la qualité de ses services. Confiante quant à sa relative supériorité par rapport à la concurrence, l’entreprise n’a pas réellement besoin des faveurs du gouvernement – ce qui explique pourquoi il arrive au fondateur d’Amazon, Jeff Bezos, d’approuver un Washington Post souvent très critique à l’égard de l’administration américaine.Mais le fait que les plus grandes entreprises à succès soient aujourd’hui ultra-efficientes ne signifie pas nécessairement qu’elle le resteront, particulièrement en l’absence de véritable concurrence. Les géants en place seront toujours tentés de pérenniser leur position via des pratiques anticoncurrentielles. En soutenant des législations telles que le Computer Fraud and Abuse Act de 1984 et le Digital Millenium Copyright Act de 1998, les sociétés leaders de l’Internet veillent à ce que les concurrents ne gagnent pas leurs plateformes pour bénéficier d’effets de réseau produits par les utilisateurs. De même, après la crise financière de 2009, les grandes banques ont accepté l’inévitabilité d’une multiplication des réglementations, puis ont opéré un lobbying en faveur de règles qui se sont révélées augmenter les coûts de conformité, ce qui a désavantagé les concurrents de moindre envergure. Et maintenant que l’administration Trump dégaine les tarifs douaniers sur les importations, les sociétés qui pèsent le plus peuvent influencer la question de savoir qui bénéficie d’une protection, et qui en supporte les coûts.

De manière générale, plus les droits de propriété intellectuelle, réglementations et tarifs douaniers définis par un État favorisent les profits d’une grande société – davantage que le fait sa productivité – et plus cette société devient dépendante de la bienveillance du gouvernement. La seule garantie d’efficience et d’indépendance d’entreprise demain réside dans la concurrence aujourd’hui.

La pression exercée pour que l’État maintienne un capitalisme concurrentiel, et empêche son glissement naturel vers la domination d’une poignée d’entités dépendantes, provient généralement des citoyens ordinaires, qui s’organisent démocratiquement dans leurs communautés. Ne possédant pas l’influence de l’élite, ils aspirent souvent à plus de concurrence, ainsi qu’à un accès plus ouvert. Aux États-Unis, le mouvement populiste de la fin du XIXe siècle et le mouvement progressiste du début du XXe ont été des réactions à une monopolisation de secteurs majeurs tels que les chemins de fer et la banque. Ces mobilisations de base ont conduit à des réglementations telles que le Sherman Antitrust Act de 1890, le Glass-Steagall Act de 1933 (toutefois moins directement), ainsi qu’à des mesures visant à améliorer l’accès à l’éducation, à la santé, au crédit et aux opportunités d’affaires. En défendant la concurrence, ces mouvements ont non seulement conféré de la vie au capitalisme, mais également évité le risque d’autoritarisme corporatiste.Aujourd’hui, à l’heure où les meilleurs emplois dérivent vers des grandes sociétés à succès qui embauchent principalement dans une poignée d’universités prestigieuses, à l’heure où les petites et moyennes entreprises arpentent vers la croissance un chemin semé d’obstacles érigés par les sociétés dominantes, et tandis que l’activité économique abandonne les petites villes et les communautés semi-rurales pour privilégier les mégalopoles, le populisme émerge de nouveau. Les dirigeants politiques s’efforcent d’y répondre, mais rien ne garantit que leurs propositions nous orienteront dans la bonne direction. Comme l’ont clairement démontré les années 1930, il arrive que le statu quo cède la place à des alternatives beaucoup plus sombres. Si les électeurs des villages français et des petites villes américaines en déclin succombent au désespoir, s’ils perdent foi en l’économie de marché, ils deviendront vulnérables aux sirènes du nationalisme identitaire ou du socialisme à l’extrême, qui l’un ou l’autre seraient susceptibles d’anéantir l’équilibre délicat entre les marchés et l’État. Ceci mettrait fin à la fois à la prospérité et à la démocratie.La juste réponse réside non pas dans une révolution, mais dans un rééquilibrage. Le capitalisme a besoin de réformes du sommet jusqu’à la base, telles qu’une modernisation de la réglementation antitrust, s’il entend veiller à ce que les secteurs demeurent efficients, ouverts à l’entrée, et non monopolisés. Mais des politiques verticales ascendantes sont également nécessaires pour aider les communautés économiquement dévastées à bénéficier de nouvelles opportunités, et pour maintenir la confiance de leurs membres en l’économie de marché. La critique populiste doit être écoutée attentivement, même si les propositions les plus radicales des leaders populistes ne doivent pas être suivies naïvement. Cette démarche est essentielle si nous entendons maintenir pleinement en vie les marchés et la démocratie.Traduit de l’anglais par Martin Morel

Raghuram G. Rajan, Governor of the Reserve Bank of India from 2013 to 2016, is Professor of Finance at the University of Chicago Booth School of Business and the author, most recently, of The Third Pillar: How Markets and the State Leave the Community Behind.

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Concentration des marchés aux Etats-Unis (T.Philippon)

Thomas Philippon L’œil tourné vers l’Amérique
Arnaud Leparmentier (New York, Correspondant)
A 44 ans, l’économiste français, professeur de finance à la New York University, a documenté, chiffres à l’appui, la cartellisation de l’économie aux Etats-Unis
PORTRAIT
Lorsqu’il a débarqué à Boston pour faire sa thèse au Massachusetts Institute of Technology (MIT), en 1999, le jeune polytechnicien Thomas Philippon s’est retrouvé au paradis. Au paradis du consommateur, en tout cas : pendant l’euphorie économique des années Clinton, les ordinateurs portables coûtaient bien moins cher qu’en Europe, la connexion à l’Internet naissant était très bon marché et lorsqu’il fallait se rendre à un séminaire, Thomas Philippon prenait l’avion, comme tous les étudiants. Puis, insensiblement, tout a changé : vingt ans plus tard, les abonnements au téléphone portable et à Internet coûtent bien plus cher qu’en Europe, les prix des billets d’avion sont prohibitifs et nul ne rapporte plus de matériel informatique des Etats-Unis. Cette dérive s’est faite progressivement, sans que les Américains s’en aperçoivent vraiment.
Thomas Philippon, qui nous reçoit dans son bureau de la New York University, au cœur de Manhattan, compare le destin du consommateur américain à celui d’une grenouille : la légende (erronée) prétend que, plongée dans l’eau bouillante, la grenouille saute et s’échappe, alors que mise dans l’eau froide sur un réchaud, elle s’endort et se laisse cuire sans réagir – comme le consommateur américain, qui n’a pas réalisé que, depuis une vingtaine d’années, les prix avaient augmenté. L’économiste français explique, dans un livre à paraître en septembre aux Etats-Unis, The Great Reversal (« le grand renversement »), « comment l’Amérique a abandonné les marchés libres » et a cartellisé son économie. Astucieuse analyse qui consiste à prendre les Etats-Unis au piège de leur propre credo capitalistique : Thomas Philippon leur prêche les vertus du libéralisme.
Il y a quelques années, M. Philippon figurait parmi les « jeunes économistes » distingués par le Cercle des économistes et Le Monde (2009), ainsi que parmi les 25 jeunes économistes récompensés par le FMI (2014). Il a désormais 44 ans et il est professeur de finance. « Je suis titulaire d’une chaire depuis 2018. Je suis un vieux ponte, donc je peux radoter », plaisante ce grand gaillard sportif, qui juge un peu « archaïque » le statut inamovible de professeur – il protège la liberté de recherche mais peut conduire à « s’encroûter ». Pour écrire son livre, l’économiste ne s’est pas fondé sur ses intuitions : dans son propos liminaire, il rend hommage à un professeur de la fin des années 1970, qui avait détourné la devise américaine (« In God we trust ») lors d’une audition devant le Congrès : « Nous avons confiance en Dieu, les autres doivent fournir des données. »
Economie de rentiers
Thomas Philippon adhère à cette démarche fondée sur la preuve. « Fondamentalement, je ne suis pas idéologue. En économie, il faut regarder les données. » Et l’étude des données a produit des découvertes inattendues. « Mon livre explique que les Américains ont laissé leur marché se cartelliser et qu’il faut qu’ils reviennent à des marchés libres et concurrentiels. Ce n’est pas ce que j’avais l’intention d’écrire quand j’ai commencé ma recherche : j’essayais de comprendre pourquoi l’investissement baissait depuis 2000, alors que les valorisations boursières et les profits augmentaient. » Réponse : ces profits étaient le fruit, non pas de la productivité, mais de la cartellisation – aux Etats-Unis, il ne reste plus que quatre compagnies aériennes et trois opérateurs de téléphonie. Protégées de la concurrence, les entreprises augmentent leurs prix sans procéder à des investissements.
Le héraut de cette économie de rentiers n’est autre que Warren Buffett, cet investisseur de génie qui a investi dans des entreprises quasi monopolistiques aux profits garantis, comme Coca-Cola. Les Américains ont inventé l’antitrust à la fin du XIXe siècle, démantelé l’empire pétrolier Rockefeller en 1914, libéralisé sous les démocrates (Jimmy Carter dans l’aérien) et les républicains (Ronald Reagan dans les télécoms, avec l’éclatement d’ATT), mais ils se sont assoupis, au début du XXIe siècle, alors que leurs idées libérales triomphaient partout sur la planète. « Maintenir des marchés libres, c’est une tâche de tous les jours, c’est un travail de Sisyphe, constate Thomas Philippon. Les chefs d’entreprise tentent de créer des situations de monopole. »
La bascule historique repérée par M. Philippon est en partie idéologique : depuis des décennies, les juges ont repris à leur compte les idées émises par Robert Bork, ancien ministre de la justice républicain et adepte de l’école de Chicago. Dans The Antitrust Paradox (New York Free Press, 1978, non traduit), M. Bork estimait que les consommateurs bénéficiaient de la concentration des entreprises et que le capitalisme se régulerait tout seul. La bascule est aussi politique : le lobbying outrancier des entreprises auprès des élus a conduit à ériger des barrières limitant l’arrivée de nouveaux entrants sur les marchés.
Thomas Philippon pensait que l’Europe, comme souvent, suivrait la destinée américaine, mais ce fut sa seconde surprise : il n’en est rien, au contraire. « L’Europe a créé un système indépendant, dont la résistance à la corruption est assez forte parce qu’il a un objet clair : protéger le consommateur européen. » L’économiste, qui a successivement soutenu Ségolène Royal, François Hollande et Emmanuel Macron aux élections présidentielles, tord le cou aux idées souvent propagées en France. « La politique de concurrence est ce qui marche le mieux en Europe, tranche cet homme qui a passé un an au cabinet de Pierre Moscovici, en 2012-2013, avant de revenir à New York. Quand on voit la manière dont l’économie française marche, c’est dur de ne pas devenir un peu plus libéral. L’Etat centralisé est trop omniprésent dans trop de domaines. Le savoir de manière abstraite, c’est une chose, le constater tous les jours, c’en est une autre. »
« Il va se passer quelque chose »
Aujourd’hui, Thomas Philippon pense Amérique. Il espère qu’à l’automne, son livre, qui a été placé en tête de promotion par les éditions Harvard University Press, sera un succès. Et qu’il nourrira le débat politique, un an avant l’élection présidentielle américaine de 2020. Car il est convaincu qu’« il va se passer quelque chose ». Aux Etats-Unis, Donald Trump a voulu insuffler une nouvelle jeunesse à la politique de concurrence en interdisant la fusion AT&T-Time Warner, mais les juges lui ont infligé un camouflet. « Donald Trump a eu tort de politiser le débat : il a instrumentalisé l’antitrust à des fins politiques pour se venger de CNN [une chaîne, propriété de Time Warner, en guerre ouverte avec le président], alors que la concurrence devrait être une politique transpartisane. »
Jusqu’à présent, les présidents américains avaient beaucoup protégé leurs amis : la défense et l’énergie pour les républicains, la Silicon Valley pour les démocrates. « Ce n’est pas Obama qui allait démanteler Google », souligne Thomas Philippon. Il ne croît guère aux solutions radicales, comme le démantèlement d’Amazon, de Google et de Facebook prôné par Elizabeth Warren, la sénatrice du Massachusetts candidate à l’investiture démocrate. M. Philippon pense qu’il sera très dur de revenir sur la concentration dans l’aviation et les télécoms, mais il estime que l’on peut faire beaucoup d’autres choses. « Cela commence par la protection des données. » Après avoir ricané contre l’Europe, les Américains suivent d’ailleurs le mouvement, notamment en Californie. « Je ne vois plus un article qui se moque de l’Europe. La première chose à faire désormais, c’est de regarder ce que font les Européens et de s’en inspirer. »

Google vs UE (Le Monde)

Google de nouveau sanctionné à Bruxelles
Cécile Ducourtieux Et Alexandre Piquard (À Paris)
Le géant américain s’est vu infliger 1,49 milliard d’euros d’amende par la Commission pour abus de position dominante. C’est la troisième fois que l’institution le condamne
BRUXELLES – bureau européen
Et de trois. Mercredi 20 mars, la Commission européenne a sanctionné Google d’une nouvelle amende pour abus de position dominante : 1,49 milliard d’euros. Cette fois-ci, la décision concerne AdSense for Search, un système de publicité contextuelle du leader mondial de la recherche en ligne.
Google a cherché à « empêcher » l’essor de ses rivaux, a expliqué la Commissaire européenne à la concurrence, la Danoise Margrethe Vestager, à l’occasion d’une conférence de presse. Les deux précédentes sanctions visaient le système d’exploitation Android, qui équipe smartphones et tablettes, et le comparateur de prix Google Shopping.
« Entre 2006 et 2016, Google a eu un comportement illégal avec AdSense for Search », a estimé Mme Vestager. Ce service permet à tous types de sites Web d’installer sur leurs pages un moteur de recherche de Google qui, quand un internaute tape un mot-clé, affiche des liens de publicité contextuelle. Si le visiteur clique sur ces liens, Google et le site qui affiche AdSense for Search sont rémunérés.
Le problème, selon la Commission, est que Google a limité artificiellement la possibilité, pour les sites, d’utiliser des services d’affichage de publicités contextuelles concurrents : d’abord, le géant de la recherche en ligne a imposé, dans ses contrats, « l’exclusivité » de son service, de 2006 à 2009. Puis il a exigé que les partenaires affichent « un minimum de liens publicitaires » d’AdSense for Search et lui réservent « les meilleurs emplacements ».
« Un cercle vicieux »
Pour répondre à ces accusations, Google a procédé à certains ajustements et a « mis fin à ces clauses en 2016 », a noté Margrethe Vestager. « Mais le marché publicitaire est régi par de puissants effets de réseau, qui favorisent les acteurs ayant la plus grande taille. Les clauses de Google ont créé un cercle vicieux », a jugé la commissaire. Celle-ci a reconnu que le marché de l’intermédiation publicitaire avait, pour Google, une valeur limitée et en décroissance, mais a rappelé qu’il le dominait à plus de 70 %.
Jusqu’au bout, Margrethe Vestager a placé son mandat, qui se termine théoriquement fin octobre, sous le signe des sanctions spectaculaires. En juillet 2018, elle avait déjà infligé à Google une amende record de 4,34 milliards d’euros en raison de « pratiques illégales » favorisant, sur son système d’exploitation Android, son moteur de recherche et son navigateur. Un an plus tôt, elle avait frappé un grand coup en décidant d’une amende de 2,42 milliards d’euros – la toute première de cette importance – car Google Shopping était accusé de défavoriser les autres comparateurs de prix.
Avec Google Shopping, AdSense est l’un des premiers services de Google à avoir attiré l’attention de l’institution communautaire, dès 2009, en raison de plaintes de concurrents. A l’époque, le commissaire chargé de la concurrence, l’Espagnol Joaquin Almunia, avait opté pour une négociation avec Google. Le géant américain avait proposé une série de modifications, jugées cependant insuffisantes. En arrivant à Bruxelles, Mme Vestager a privilégié une approche radicalement différente : la manière forte et les lourdes amendes. Google a certes interjeté appel des deux premières auprès de la Cour de justice de l’Union européenne, mais il se garde désormais de contester trop frontalement les sanctions.
On sent presque une lassitude chez les dirigeants du groupe, qui aimeraient en finir avec ces enquêtes et la pression médiatique qu’elles entretiennent. « Des marchés prospères sont dans l’intérêt de tous », a plaidé Kent Walker, vice-président responsable des affaires internationales chez Google, dans un post de blog publié juste avant la décision de Mme Vestager. « Chaque année, nous appliquons des milliers de modifications à nos produits, encouragés par le retour d’expérience de nos partenaires et de nos utilisateurs. Ces dernières années, nous avons aussi modifié Google Shopping, notre système de licences d’applications mobiles, ou AdSense en réponse directe aux préoccupations de la Commission », a-t-il ajouté.
Politique ferme
Est-ce une manière d’apaiser l’ire des plaignants, qui restent vigilants ? Ou de préparer le terrain politiquement au changement de Commission – et de commissaires – qui devrait résulter des élections européennes du 26 mai ? Mercredi, M. Walker a promis que, « dans les prochains mois », Google offrirait plus de choix à ses utilisateurs. « Nous allons commencer à demander aux utilisateurs de nos appareils Android en Europe quels navigateurs et moteurs de recherche ils souhaitent choisir ». Sur Google Shopping, le groupe teste une nouvelle mise en page proposant des liens directs vers d’autres comparateurs de prix.
« Ce sont des développements positifs. C’est une bonne nouvelle que Google renforce ses efforts », a salué Margrethe Vestager. Mais la commissaire s’est servie des changements effectués par l’entreprise pour justifier sa politique ferme : en juin 2018, seulement 30 % des cases de l’espace Google Shopping montraient un concurrent du service de Google, contre 75 % aujourd’hui, s’est-elle félicitée. La part des clics générés vers des services rivaux serait, elle, passée de 6 % à 40 %.
Si Google est prudent, c’est que les dossiers politiques et réglementaires sont loin d’être clos. Outre les débats en cours sur la fiscalité du numérique, Mme Vestager a confirmé qu’elle allait « se pencher dans le détail » sur deux autres services de Google : ses moteurs de recherche d’annonces d’emploi et de commerces de proximité. La commissaire a aussi dit attendre « très bientôt » un rapport commandé à trois experts sur l’impact du numérique.
L’enjeu est politique. L’importance du thème de la régulation des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) dans la campagne des européennes et le résultat des élections donneront des indications sur la suite. D’autant plus que Mme Vestager, qui a nié mercredi être hostile aux entreprises technologiques américaines, devrait être candidate pour remplacer Jean-Claude Juncker à la présidence de la Commission.
Interrogée sur la « politisation » de son action et la compatibilité de sa fonction de commissaire avec sa candidature aux européennes, l’intéressée a répondu que les règles de la concurrence étaient « transparentes » et qu’elle espérait, par son action, « amener des gens à voter » pour combattre la forte abstention. Un discours de campagne.

Fusion Alstom-Siemens (la décision de la Commission européenne de la concurrence)

La Commission européenne justifie son rejet de la fusion Alstom-Siemens

Lionel Steinmann Le 06/02 à 12:16

Les deux groupes souhaitaient créer un géant européen du ferroviaire. Mais Bruxelles a jugé que ce rapprochement serait néfaste pour la concurrence.

La Commission européenne a annoncé mercredi, comme prévu, qu’elle bloquait  le projet de fusion Siemens-Alstom . Une décision que Margrethe Vestager, la commissaire chargée de la Concurrence, a justifiée avec énergie lors d’une conférence de presse, répliquant (sans les nommer) aux critiques virulentes formulées ces derniers jours par les deux entreprises concernées.

Elle a d’abord vanté le sérieux du travail de ses équipes, qui ont démarré leur enquête au mois de juillet 2018, et ont examiné dans ce cadre « plus de 800.000 documents ». Sur la plupart des marchés couverts par les deux groupes, comme les rames de métro ou les trains régionaux par exemple, de nombreux constructeurs ferroviaires sont présents et la fusion de Siemens et d’Alstom n’aurait pas posé de problème.

« Des observations négatives »

Mais ce n’est pas le cas pour les trains à très grande vitesse et pour la signalisation ferroviaire, deux domaines sur lesquels la fusion « aurait réduit de manière significative la concurrence, a avancé Margrethe  Vestager. Sur certains segments, il n’y aurait même plus eu de concurrence du tout. » Ce qui se serait traduit par une hausse des prix pour les clients et une réduction de l’innovation.

La Commission n’était pas seule à faire cette analyse, a souligné la Danoise. « Durant l’enquête, elle a reçu plusieurs plaintes émanant de clients, de concurrents, d’associations professionnelles et de syndicats. Elle a aussi reçu des observations négatives de plusieurs autorités nationales de la concurrence ».

« Pas de remèdes appropriés »

Face aux problèmes soulevés, Alstom et Siemens « auraient pu obtenir notre approbation en apportant des solutions appropriées. Mais ces remèdes n’étaient pas très clairs », a pointé Margrethe Vestager, les deux entreprises ayant refusé selon elle des cessions d’actifs à la hauteur des enjeux. Dès lors, « l’interdiction s’imposait. »

La commissaire a également écarté de manière très sèche  la réalité de la menace chinoise, souvent invoquée par les partisans de la fusion pour la justifier. « CRRC réalise 90 % de son chiffre d’affaires en Chine. Mais il n’y a aucune perspective d’entrée des Chinois en Europe dans un avenir prévisible. » Même constat sur le marché de la signalisation ferroviaire : « Ils ne sont nulle part en Europe. »

Questionnée sur les pressions politiques exercées par Paris et Berlin, Margrethe Vestager s’est posée en garante de l’intérêt de l’ensemble de l’Union : « L’intérêt pour cette fusion a été très important de la part de l’Allemagne et de la France, mais il y a 26 autres pays qui eux aussi ont un intérêt pour ce marché, a-t-elle soutenu. Ce n’est pas seulement ceux qui crient le plus fort qu’il faut écouter, mais aussi ceux qui nous ont écrit pour exprimer leurs préoccupations. »

« Une mauvaise décision »

Cela n’a pas empêché les patrons des deux entreprises et les gouvernants des deux pays de monter dans les décibels, après l’officialisation du veto bruxellois. Le Premier ministre, Edouard Philippe, a dénoncé « une mauvaise décision » prise « sur de mauvais fondements ». La secrétaire d’Etat à l’Economie, Agnès Pannier-Runacher, a qualifié le veto de « complètement à côté de la plaque ».

Même son de cloche chez Siemens : « Protéger les intérêts des clients localement ne signifie pas se priver d’être sur un pied d’égalité avec des pays leaders comme la Chine et les Etats-Unis », a déploré le patron Joe Kaeser. A l’inverse, les syndicats français d’Alstom se sont déclarés « satisfaits » de la décision de la Commission, alors que le canadien Bombardier (concurrent direct de Siemens et Alstom) s’est dit, lui, « heureux ».

Lionel Steinmann
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