Les patrons des Gafa face au Congrès des Etats-Unis (Les Echos)

Antitrust : les patrons des Gafa sur le gril du Congrès

Tim Cook, le PDG d’Apple ; Jeff Bezos, le fondateur et PDG d’Amazon ; Sundar Pichai, le PDG d’Alphabet, la maison mère de Google ; et Mark Zuckerberg, le PDG de Facebook, vont répondre mercredi aux questions de la commission de la Chambre des représentants chargée d’une enquête sur d’éventuelles pratiques anticoncurrentielles. Chaque société a profité du mois de juillet pour tenter d’éviter le sort de Microsoft en 1998.

Les patrons de Google, Amazon, Facebook et Apple vont devoir répondre en visioconférence aux questions des parlementaires américains.
Les patrons de Google, Amazon, Facebook et Apple vont devoir répondre en visioconférence aux questions des parlementaires américains. (Photo Sébastien Calvet/REA)
Publié le 29 juil. 2020 à 6h55Mis à jour le 29 juil. 2020 à 8h11

Les quatre patrons des entreprises technologiques les plus puissantes des Etats-Unis, pesant près de 5.000 milliards de dollars en Bourse , se préparent à être mis sur le gril mercredi. Tim Cook, le PDG d’Apple ; Jeff Bezos, le fondateur et PDG d’Amazon ; Sundar Pichai, le PDG d’Alphabet, la maison mère de Google ; et Mark Zuckerberg, le cofondateur et PDG de Facebook, vont répondre aux questions de la commission de la Chambre des représentants chargée d’une enquête sur d’éventuelles pratiques anticoncurrentielles. Prévue originellement lundi, l’audition a été reportée pour laisser aux quinze députés la possibilité de rendre hommage à John Lewis, élu afro-américain emblématique de la lutte pour les droits civiques, après son décès la semaine dernière.

Grâce au Covid-19, les dirigeants auront la chance de pouvoir répondre par visioconférence, depuis le confort de leur maison ou de leur bureau, évitant ainsi une série de photos embarrassantes . Mais, même dans ces conditions avantageuses, l’audition marque un changement profond dans le rapport de force entre ces entreprises et le pouvoir politique.

Si trois d’entre eux ont déjà pris part à l’exercice, ce sera une première pour Jeff Bezos, l’homme le plus riche du monde, qui a l’habitude de maîtriser entièrement sa communication, d’éviter les interviews, et de laisser ses lieutenants gérer les relations avec les élus.

« Copy-acquire-kill »

L’échange doit aider les députés à conclure une enquête d’un an sur d’éventuels abus de position dominante et sur la nécessité ou non de modifier les lois antitrusts existantes . Dans leur viseur, la domination de Google et Facebook sur la publicité numérique et les conflits d’intérêts liés à la vente de services et produits similaires à ceux des commerçants et développeurs hébergés sur les plateformes d’Amazon, Apple et Google. La stratégie dite « copy-acquire-kill » visant à faire disparaître les concurrents sera aussi au coeur de l’audition. Certains républicains tenteront pour leur part d’élargir le champ aux accusations de biais anti-conservateurs dans la modération des contenus.

Chaque société a profité du mois de juillet pour peaufiner sa défense et tenter d’éviter le sort de Microsoft, dont l’audition avait débouché sur des poursuites du ministère de la Justice en 1998. Mark Zuckerberg compte profiter des craintes autour de la montée en puissance de TikTok aux Etats-Unis pour plaider qu’un affaiblissement de Facebook renforcerait la Chine. Apple a de son côté commandé une étude le 22 juillet arguant que sa commission prélevée sur les applications de l’App Store ne diffère pas des magasins numériques de Google, Amazon ou Sony. Un jour plus tôt, Amazon a publié un rapport affirmant que l’entreprise dépensait 30 milliards de dollars par an pour soutenir les TPE et PME présentes sur sa place de marché, alors que les accusations se multiplient sur son utilisation des données de tierce parties pour créer ses propres produits.

Cambridge Analytica

Les observateurs sont nombreux à craindre une audition spectacle permettant aux géants technologiques, qui dépensent des fortunes en lobbying chaque année, de continuer leur chemin sans avoir à réformer leur modèle. L’audition de Mark Zuckerberg après le scandale Cambridge Analytica n’a pas conduit à l’adoption de nouvelles lois. Le réseau social aux trois milliards d’utilisateurs a été puni d’une amende de 5 milliards de dollars par la Federal Trade Commission (FTC), le régulateur du commerce américain, soit 9 % de son chiffre d’affaires.

L’enquête du Parlement se déroule en parallèle de plusieurs autres enquêtes du ministère de la Justice, de la FTC et des procureurs généraux de 50 Etats américains. Ces derniers seraient en discussion avec le ministère de la Justice pour lancer une plainte commune contre Google d’ici à la fin de l’été. Pas de quoi alarmer Wall Street, qui s’attend à des résultats semestriels records pour les quatre sociétés jeudi, après un parcours boursier haussier depuis le début de la pandémie.

« Nous pensons qu’un large mouvement pour démanteler les sociétés simplement parce qu’elles sont trop grosses sera difficile à prouver comme nous l’avons observé avec Microsoft à la fin des années 1990 et que le résultat sera probablement des amendes plutôt que des changements structurels du ‘business model’ », commente Dan Ives, analyste chez Wedbush Securities.

Anaïs Moutot (Correspondante à San Francisco)

Zone monétaire optimale et fédéralisme budgétaire (E.Combe)

https://www.emmanuelcombe.fr/oui-au-federalisme-budgetaire-mais-pas-a-sens-unique-lopinion/

“Oui au fédéralisme budgétaire, mais pas à sens unique” (L’Opinion)

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Emmanuel Combe a publié le 22 Juillet une chronique dans L’Opinion sur la naissance du fédéralisme budgétaire en Europe.

 

Oui au fédéralisme budgétaire, mais pas à sens unique

« Si la crise sanitaire du Covid-19 constitue bien au départ un choc symétrique, ses conséquences économiques sont quant à elles asymétriques entre pays d’Europe »

750 milliards d’euros : après cinq jours d’âpres négociations, l’Union européenne vient de s’accorder sur un plan de relance commun, composé de 390 milliards de subventions et de 360 milliards de prêts. L’Europe vient ainsi de franchir un pas décisif dans sa marche vers le fédéralisme budgétaire. Pour bien comprendre l’enjeu d’un tel accord, il est intéressant de revenir sur la célèbre théorie des zones monétaires optimales, développée il y a soixante ans par l’économiste Robert Mundell.

L’idée de départ est relativement simple : lorsque plusieurs pays décident d’adopter la même monnaie, comme c’est le cas au sein de la zone euro, ils renoncent par définition à leur propre politique monétaire et de change. Ce renoncement n’est pas très coûteux lorsque les membres de l’Union monétaire font face à des chocs symétriques. En revanche, si les chocs sont asymétriques, un pays qui adhère à une union monétaire se prive d’une arme de relance, à savoir la dévaluation de sa propre monnaie.

A cet égard, si la crise sanitaire du Covid-19 constitue bien au départ un choc symétrique, ses conséquences économiques sont quant à elles asymétriques entre pays d’Europe. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les prévisions de récession de la Commission pour l’année 2020, qui oscillent entre – 11,2 % pour l’Italie et – 5,3 % pour la Suède.

Face à un choc asymétrique, les membres d’une Union monétaire doivent donc trouver un mécanisme d’ajustement autre que la dévaluation de leur propre monnaie.

Un premier mécanisme pourrait être la mobilité des travailleurs : ceux résidant dans les pays à fort taux de chômage iraient chercher du travail dans d’autres pays européens, en meilleure santé. Dit de manière imagée, les Italiens iraient massivement travailler aux Pays-Bas ou en Allemagne. Ce mécanisme de rééquilibrage existe entre les états des Etats-Unis, mais pas en Europe, où les migrations de main-d’œuvre sont structurellement faibles.

Un second mécanisme consisterait pour les pays touchés par la récession à baisser les salaires et les prix, pour redevenir compétitif et stimuler leurs exportations. Cette flexibilité à la baisse existe peu en pratique, surtout dans les pays du Sud de l’Europe.

Il reste un troisième instrument : bénéficier de transferts budgétaires massifs, en provenance des pays de l’Union qui se portent mieux. Cela s’appelle le fédéralisme budgétaire. Il est incarné aujourd’hui par les 390 milliards de subventions du plan de relance européen. Compte tenu de l’insuffisance actuelle des ressources propres de l’Union européenne – la taxe aux frontières n’étant pas pour demain —, ce sont bien les citoyens de certains pays d’Europe qui paieront avec leurs impôts les subventions accordées à d’autres pays. Il n’est donc guère surprenant que ceux qui paient exigent des efforts de la part des bénéficiaires de l’aide reçue, sous la forme de réformes structurelles. Le fédéralisme budgétaire ne fonctionnera à long terme que si la solidarité entre pays d’Europe n’est pas à sens unique. Il ne doit pas être détourné de son objectif initial – amortir un choc asymétrique — pour devenir en pratique un mécanisme de subventions perpétuelles et unilatérales des pays du Nord… vers les pays du Sud.

Emmanuel Combe est professeur à Skema Business School et vice-président de l’Autorité de la concurrence.

Faire face à la crise et éviter la trappe à la liquidité (J.Stiglitz)

https://www.project-syndicate.org/commentary/stimulus-policies-must-benefit-real-economy-not-financial-speculation-by-joseph-e-stiglitz-and-hamid-rashid-2020-06/french

Quelle est la bonne manière de stimuler l’économie ?

NEW YORK – Les gouvernements du monde entier ont réagi vigoureusement à la crise de la COVID-19, avec une réponse budgétaire et monétaire combinée qui a déjà atteint 10% du PIB mondial. Pourtant, selon la dernière évaluation mondiale du Département des affaires économiques et sociales des Nations Unies, ces mesures de relance pourraient ne pas stimuler la consommation et l’investissement autant que ce que les décideurs politiques n’espèrent.

    Le problème est qu’une partie importante de l’argent est acheminé directement vers des réserves de fonds propres, entraînant une augmentation des stocks de précaution. La situation s’apparente au « piège à liquidité » qui a tant inquiété John Maynard Keynes pendant la Grande Dépression. Les mesures de relance d’aujourd’hui ont naturellement été déployées à la hâte – presque dans la panique – pour contenir les retombées économiques de la pandémie. Bien que cette approche « pompier » n’ait été ni ciblée, ni précise, de nombreux commentateurs diraient que c’était la seule option à l’époque. Sans une injection massive de liquidités en urgence, il y aurait probablement eu des faillites généralisées, des pertes de capital organisationnel et une récession encore plus profonde. Pourtant, il est désormais clair que la pandémie durera beaucoup plus longtemps que quelques semaines, comme cela avait été initialement supposé lors de l’adoption de ces mesures d’urgence. Cela signifie que ces programmes doivent tous être évalués plus attentivement, dans une perspective de long terme. Pendant les périodes d’incertitude profonde, l’épargne de précaution augmente généralement car les ménages et entreprises s’accrochent à la trésorerie par crainte de ce qui les attend. La crise actuelle ne fait pas exception. Une grande partie de l’argent que les ménages et les entreprises reçoivent sous forme de chèques de relance restera probablement inutilisée sur leurs comptes bancaires, en raison des inquiétudes quant à l’avenir et d’une réduction plus générale des opportunités de dépenses. Dans le même temps, les banques devront probablement s’asseoir sur leur excédent de liquidité, faute d’emprunteurs solvables désireux de contracter de nouveaux prêts. Sans surprise, les réserves excédentaires détenues dans les institutions de dépôt américaines ont presque doublé entre février et avril, passant de 1,5 billion à 2,9 billions de dollars. À titre de comparaison, les réserves excédentaires détenues dans les banques pendant la Grande Récession n’avaient atteint que 1 billion de dollars. Cette augmentation massive des réserves bancaires suggère que les politiques de relance mises en œuvre jusqu’à présent ont eu un faible effet multiplicateur. De toute évidence, le crédit bancaire à lui seul ne nous sortira pas de l’impasse économique actuelle.

    Pour aggraver les choses, l’excès de liquidité actuel peut entraîner un coût social élevé. Au-delà des craintes habituelles au sujet de la dette et de l’inflation, il y a également de bonnes raisons de penser que l’excédent de trésorerie des banques ne soit orienté vers la spéculation financière. Les marchés boursiers connaissent déjà de folles fluctuations quotidiennes. Cette volatilité pourrait à son tour perpétuer le climat d’incertitude accrue, conduisant à un comportement encore plus prudent et décourageant à la fois la consommation et les investissements nécessaires pour permettre une reprise.

    Dans ce cas, nous serons confrontés à un piège à liquidité, ainsi qu’à une énigme de liquidité : une augmentation massive de la masse monétaire combinée à une utilisation limitée de celle-ci par les ménages et entreprises. Des mesures de relance bien conçues pourraient aider une fois que la COVID-19 aura été maîtrisée. Mais, tant que la pandémie fait rage, il ne peut y avoir de retour à la normalité. La clé pour l’instant est donc de réduire les risques et d’augmenter les incitations à dépenser. Tant que les entreprises craignent que l’économie reste faible pendant encore six mois ou un an, elles retarderont l’investissement, retardant ainsi la reprise. Seul l’État peut briser ce cercle vicieux. Les gouvernements doivent se charger d’assurer contre les risques actuels, en offrant une compensation aux entreprises dans le cas où l’économie ne se rétablirait pas à un certain moment. Il existe déjà un modèle pour ce faire: des « titres Arrow-Debreu » (portant le nom des économistes lauréats du prix Nobel Kenneth Arrow et Gérard Debreu), dont le paiement serait déclenché par certaines conditions prédéterminées. Par exemple, le gouvernement pourrait garantir que, si un ménage achète une voiture aujourd’hui et que la courbe épidémique demeurait à un certain niveau dans six mois, les remboursements mensuels de son crédit auto seraient suspendus. De même, des prêts et hypothèques conditionnels au revenu pourraient être utilisés pour encourager l’achat d’une large gamme de biens de consommation durables, y compris du logement. Des dispositions similaires pourraient s’appliquer aux investissements réels réalisés par les entreprises. Les gouvernements devraient également envisager d’émettre des bons d’achat pour stimuler la consommation des ménages. Cela se fait déjà en Chine, où les gouvernements locaux de 50 villes émettent des bons numériques qui peuvent être utilisés pour acheter divers biens et services dans un certain délai. La date d’expiration en fait de puissants stimulants de la consommation et de la demande globale à court terme – au moment où c’est le plus nécessaire. La pandémie étant susceptible de durer beaucoup plus longtemps que ce qui avait été initialement supposé, il faudra encore davantage de stimulants. Bien que les États-Unis, par exemple, aient déjà dépensé 3 billions de dollars pour diverses formes d’assistance, en l’absence de mesures nouvelles – et, on l’espère, mieux conçues, cet argent aura simplement prolongé la vie de nombreuses entreprises de quelques mois, sans les sauver réellement. Une approche qui a fonctionné dans plusieurs pays consiste à fournir une assistance aux entreprises à condition qu’elles conservent leurs travailleurs, en soutenant la masse salariale et les autres coûts proportionnellement à la baisse des revenus de l’entreprise. Aux États-Unis, la parlementaire Pramila Jayapal, membre du Congrès de l’État de Washington, a proposé une législation dans ce sens, comme l’ont fait plusieurs sénateurs. Des programmes de relance mal conçus ne sont pas seulement inefficaces, mais potentiellement dangereux. De mauvaises politiques peuvent accroître les inégalités, semer l’instabilité et saper le soutien politique au gouvernement, précisément au moment où il est nécessaire pour empêcher que l’économie ne tombe dans une récession prolongée. Heureusement, il existe des alternatives. Il reste à voir si les gouvernements les accepteront. Les opinions exprimées ici ne reflètent pas celles des Nations-Unies ou de ses États membres.

    Traduit de l’anglais par Timothée Demont