La levée des brevets sur les vaccins (Le Monde)

Tout comprendre au débat sur la levée des brevets sur les vaccins contre le Covid-19

Les Etats-Unis se sont dits favorables, mercredi, à une telle mesure. Les laboratoires soutiennent qu’elle ne conduirait pas à une augmentation de la production.

Le Monde avec AFP Publié le 07 mai 2021 à 16h59 – Mis à jour le 08 mai 2021 à 06h00

Temps de Lecture 4 min.

Un flacon du vaccin d’AstraZeneca, à Kuala Lumpur, en Malaisie, le 5 mai 2021.
Un flacon du vaccin d’AstraZeneca, à Kuala Lumpur, en Malaisie, le 5 mai 2021. LIM HUEY TENG / REUTERS

En se disant favorable à une levée des brevets sur les vaccins contre le Covid-19, mercredi 5 mai, l’administration Biden pèse lourd dans ce débat qui occupe les pays riches producteurs de vaccins, les nations les plus pauvres qui manquent de doses et les laboratoires pharmaceutiques. Comment justifier cette mesure ? Aiderait-elle efficacement à lutter contre la pandémie ? Explications.

  • L’argument de recherches financées par de l’argent public

Les défenseurs de la levée avancent d’abord un argument pratique. La production actuelle de vaccins semble ne pas suffire au regard de l’enjeu mondial que représente la maîtrise de l’épidémie. « Il est indispensable que toute l’industrie pharmaceutique (…) se mobilise en urgence en obtenant des compagnies qui les ont produits les licences nécessaires », estimaient, en février, dans une pétition, Richard Benarous, ex-directeur du département des maladies infectieuses de l’Institut Cochin, et Alfred Spira, membre de l’Académie de médecine. « Se priver des compétences de milliers de scientifiques et de chaînes de production vaccinales partout sur le globe serait absurde »,abondait Lucas Chancel, codirecteur du Laboratoire sur les inégalités mondiales à l’Ecole d’économie de Paris (PSE), dans une tribune au Monde.

Les laboratoires ont eu besoin de l’argent public pour développer les vaccins

Ce camp rappelle volontiers que les laboratoires ont eu besoin de l’argent public pour développer les vaccins aussi vite. Sous l’autorité de Donald Trump, les Etats-Unis ont consacré 14 milliards de dollars (12 milliards d’euros) à l’opération « Warp Speed », un partenariat public-privé qui a permis le développement de ces produits. Interrogé en février par le Huffington Post, le secrétaire général du Parti communiste français, Fabien Roussel, considérait que cet effort du contribuable donnait le « droit de demander à cette industrie de libérer les brevets ». Article réservé à nos abonnés Lire aussi Covid-19 : les Européens contraints de réagir à la décision de Joe Biden de soutenir la levée des brevets sur les vaccins

  • Comment cette levée de brevets se passerait-elle ?

Traditionnellement, les innovations sont protégées. Dans le domaine médical, un laboratoire peut obtenir l’exclusivité sur sa découverte pour une vingtaine d’années, pendant lesquelles il sera le seul à pouvoir proposer un traitement reposant sur cette innovation. Ce n’est qu’après cette échéance qu’apparaissent les médicaments génériques et que le coût des traitements diminue.

Concrètement, dans le cadre d’une levée des brevets, les Etats octroieraient à des acteurs locaux des licences, sans que les détenteurs de ces brevets aient leur mot à dire. Cela permettrait, sur le papier, de multiplier les sites de production et ainsi de réduire l’écart qui se creuse entre les pays riches et les Etats les plus pauvres.

  • La question de la production… et de sa qualité

Selon les groupes pharmaceutiques, la protection des brevets n’est pas le facteur qui empêche la production des vaccins. Encore faut-il, une fois la recette transmise à un partenaire, qu’il soit en mesure de la mettre en production. Emmanuel Macron lui-même, tout en se disant favorable, jeudi, « à ce qu’il y ait cette ouverture de la propriété intellectuelle », a considéré que même si l’on transfère « la propriété intellectuelle à des fabricants pharmaceutiques en Afrique, ils n’ont pas de plate-forme pour produire de l’ARN messager [ARNm] ». Les industriels martèlent que les vaccins requièrent, outre des techniciens hautement qualifiés, des équipements de pointe : bioréacteurs, centrifugeuses, chambres froides, etc.

L’Inde, le Bangladesh et l’Afrique du Sud affirment pouvoir produire des vaccins en quelques mois

Pourtant, des sociétés pharmaceutiques de pays comme l’Inde, le Bangladesh et l’Afrique du Sud affirment pouvoir produire des vaccins en quelques mois. « Nous disposons de tous les réacteurs et outils de purification nécessaires à la production de vaccins à ARNm. Si nous obtenons l’antigène [la substance qui, introduite dans l’organisme, engendre des anticorps], la production peut commencer immédiatement », plaidait Abdul Muktadir, président de l’entreprise bangladaise Incepta Pharmaceuticals, dans un entretien sur le site Health Policy Watch, le 1er avril. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Thomas Piketty : « La crise du Covid-19, plus grave crise sanitaire mondiale depuis un siècle, oblige à repenser la notion de solidarité internationale »

Les fabricants évoquent aussi les difficultés d’approvisionnement causées par l’arrivée de nouveaux concurrents. « Nous sommes déjà sous tension pour nous approvisionner. Donc, s’il y a plus d’acteurs qui demandent des matières premières, ça n’améliorera pas la situation », estimait le patron de Moderna, Stéphane Bancel, lors d’une table ronde organisée par la Fédération internationale des fabricants et associations pharmaceutiques (IFPMA), le 23 avril. Son entreprise, du reste, s’est engagée dès octobre à ne pas poursuivre d’autres entreprises qui utiliseraient ses brevets.

De son côté, Stephen J. Ubl, le président de la fédération américaine de pharmaceutique PHRMA, a jugé que la levée des brevets pourrait « favoriser la prolifération des vaccins contrefaits ». Article réservé à nos abonnés Lire aussi Vaccins contre le Covid-19 : comment Big Pharma défend son monopole

  • Une menace pour l’innovation ?

Certains vont plus loin dans la critique, et pensent qu’une telle mesure hypothéquerait une capacité d’innovation cruciale en matière sanitaire. Un porte-parole du gouvernement allemand a déclaré, jeudi, que « la protection de la propriété intellectuelle est la source de l’innovation et doit le rester ». Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne – qui a déclaré jeudi que l’UE est « prête à discuter » de la levée des brevets –, avait dit au New York Times, en avril, qu’il convenait de « conserver l’ingéniosité du secteur privé ».

Si les brevets étaient levés, les laboratoires pharmaceutiques « n’auraient plus d’incitation à investir la prochaine fois qu’il y a une urgence », a estimé Farasat Bokhari, économiste spécialisé dans les questions de concurrence et de santé à l’université britannique d’East Anglia. « Une suspension [des brevets] est la réponse simple mais fausse à un problème complexe », a estimé l’IFPMA le 5 mai. Pour la fédération, les « véritables défis » sont « l’élimination des barrières commerciales, la lutte contre les goulets d’étranglement dans les chaînes logistiques et contre la rareté des matières premières et des ingrédients, et la volonté des pays riches de commencer à partager les doses avec les pays pauvres ». Article réservé à nos abonnés Lire aussi Vaccins contre le Covid-19 : « Aux laboratoires de prouver que leurs intérêts bien compris rejoignent ceux du bien commun »

Pour l’IFPMA, les brevets seraient plutôt garants de la bonne volonté des fabricants, puisque « le système international de la propriété intellectuelle a donné aux laboratoires la confiance de s’engager dans plus de deux cents accords de transferts de technologie visant à augmenter la fourniture de vaccins contre le Covid-19 au moyen de partenariats inédits ». La fédération en déduit que « la seule façon d’assurer une augmentation rapide de l’accès équitable aux vaccins (…) demeure le dialogue pragmatique et constructif avec le secteur privé ».

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Le plan de relance n’arrête pas la destruction de l’emploi industriel (Le Monde)

« Le plan de relance, on n’en a pas vu la couleur » : ces entreprises qui licencient malgré les aides de l’Etat

Dans l’Aisne et la Somme, où le taux de chômage figure parmi les plus élevés de France, certaines des entreprises aidées par l’Etat ont continué à licencier, nourrissant localement une réelle incompréhension.

Par Elsa Conesa(Albert (Somme), Tergnier (Aisne), envoyée spéciale) Publié aujourd’hui à 03h30, mis à jour à 15h36

Temps de Lecture 9 min.

La tête d’un avion A320 exposé dans le quartier de la gare d’Albert (Somme), le 10 février.
La tête d’un avion A320 exposé dans le quartier de la gare d’Albert (Somme), le 10 février. GUILLAUME HERBAUT POUR « LE MONDE »

Ici, on fabrique des bracelets de montre qui valent plus cher qu’un iPhone. Certaines pièces montent même à 10 000 ou 15 000 euros. Cousus à la main, les modèles partent ensuite chez « Cartier, Rolex ou Patek Philippe », égrène fièrement Laurence – les prénoms des salariés ont été modifiés –, une ancienne de la maison Camille Fournet, sous-traitant de grandes marques d’horlogerie implanté à Tergnier, petite commune rurale de l’Aisne.

Laurence a 40 ans, deux enfants en bas âge, un mari au chômage depuis six ans, et a été licenciée il y a quelques mois. Comme Marine, « la cinquantaine », congédiée elle aussi, alors même, dit-elle, qu’elle était en arrêt maladie. Au total, 14 ouvrières de cet atelier, qui n’emploie presque que des femmes, payées au smic ou un peu plus, ont été licenciées depuis l’été 2020, soit 6 % des effectifs.

Pourtant, l’entreprise, comme d’autres dans la région, a été sélectionnée pour toucher une subvention de 500 000 euros dans le cadre du plan de relance au titre du « soutien à l’investissement industriel dans les territoires ». Camille Fournet, qui a subi une « baisse de 30 % à 40 % de son activité » pendant le premier confinement selon son directeur général adjoint Jean-Yves Basin, affirme que l’argent va lui permettre de se moderniser pour réduire de moitié le temps de fabrication des bracelets et de recruter « 30 salariés à terme ». Mais l’opération a du mal à passer chez « les filles », comme elles disent.

« Ça m’écœure que Camille Fournet licencie alors qu’ils touchent des aides de l’Etat, s’emporte Marine. Il n’y a eu aucune contrepartie. Je croyais que le luxe, ça marchait bien. Je suis en colère, ils nous ont jetées dehors sans même regarder nos situations familiales. » Le jour de son licenciement, Laurence a travaillé toute la journée. « A 17 heures, ils m’ont appelée et m’ont dit “tu ne remets plus les pieds dans l’atelier”. Ils m’ont juste dit que les commandes avaient baissé. Ils ont changé les codes du parking pour qu’on ne puisse plus rentrer, ils avaient peur qu’on casse tout. »

Incompréhension et indignation

Parmi les ouvrières licenciées, certaines veulent aller aux prud’hommes. Les élus locaux, eux, sont prudents. Pour la petite municipalité de Tergnier, la présence de Camille Fournet est essentielle. C’est l’un des plus gros employeurs de cette ville ouvrière aux maisons en brique rouge, qui a vu partir les usines les unes après les autres. « Je ne veux pas tirer sur une entreprise locale, il y a de l’emploi en jeu », admet Aurélien Gall, adjoint au maire dans cette ville communiste où Marine Le Pen est arrivée en tête en 2017, comme dans toutes les communes environnantes. « Et puis la marge de manœuvre des villes est faible », soupire-t-il.

Le cas de Camille Fournet n’est pas isolé. Parmi les 1 300 entreprises aidées dans le cadre du plan de relance, certaines continuent à licencier. Parfois en profitant du contexte sanitaire pour mener des restructurations en gestation, parfois parce qu’elles ont fait face à un effondrement des commandes. Dans la Somme et l’Aisne, où le taux de chômage figure parmi les plus élevés de France et où le vote d’extrême droite est en constante progression, les exemples ne sont pas rares, nourrissant localement une réelle incompréhension. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Présidentielle 2022 : avec la crise sanitaire, l’idée de souveraineté industrielle ressort des cartons

A une demi-heure d’Amiens, dans la cité ouvrière d’Albert, où sont concentrés quantité de sous-traitants aéronautiques, le cas de AAA, gros employeur local qui a licencié près de 90 personnes sur 138 salariés cet automne et a reçu une subvention visant à « l’inscrire dans une démarche industrie du futur » et à « diversifier les activités », selon le document envoyé aux pouvoirs publics, a suscité l’indignation.

Le montant de l’aide n’a pas été révélé, au grand dam des salariés. « On a donné de l’argent sans aucune contrepartie, s’insurge Julien Da’Rolt, élu CFDT chez AAA. Le donneur d’ordre Stelia [filiale d’Airbus] continue de délocaliser, personne ne leur a demandé de relocaliser en France. On nous parle d’avion vert, de R&D [recherche et développement], mais nous ne sommes pas du tout dans ces phases-là, on fait de l’assistance technique sur les avions… L’argent aurait dû aider à préserver l’emploi. » Article réservé à nos abonnés Lire aussi Les économistes Jean Pisani-Ferry et Olivier Blanchard plaident pour muscler le plan de relance

La crise, qui a cloué les avions au sol, a été d’une brutalité inouïe pour les nombreuses PME qui travaillent pour Airbus, employeur indirect de toute la région par le biais de sa filiale Stelia. Quelque 800 postes ont été supprimés à Albert et dans sa périphérie, soit près d’un tiers de l’emploi ouvrier de la ville. Mais les licenciements secs se sont concentrés chez les sous-traitants – Simra, AAA, Laroche Industries… « Personne du gouvernement n’est venu, soupirent les élus CGT François Falize et Olivier Cauchois. Ce n’est pas comme si le président était d’Amiens ! »

Des employés de l’usine Stelia Aerospace rassemblés devant leur usine lors de l’annonce du licenciement de 15000 personnes par Airbus, à Meaulte (Somme), le 2 juillet 2020.
Des employés de l’usine Stelia Aerospace rassemblés devant leur usine lors de l’annonce du licenciement de 15000 personnes par Airbus, à Meaulte (Somme), le 2 juillet 2020. PASCAL ROSSIGNOL / REUTERS

« Il faut un pilotage des aides »

Le président de la région, Xavier Bertrand (ex-Les Républicains), « a passé une tête » chez Simra, selon Hervé Guillerme, délégué CGT. Sébastien Chenu, le candidat du Rassemblement national (RN) aux régionales, aussi. Mais tous les salariés le disent, le plus présent, « c’était [François] Ruffin », le député « insoumis » de la Somme.

Le RN, aussi, a tenté de les contacter « pour discuter », raconte François Falize. Après tout, le terrain est propice. « Le plan de relance, les salariés n’en ont pas vu la couleur », résume Olivier Cauchois, qui ne décolère pas contre « les ordonnances Macron et la réforme de l’assurance-chômage qui va faire perdre aux personnes licenciées jusqu’à 20 % de leur indemnité ».Les syndicats s’inquiètent aussi de ce que l’argent va devenir. « En 2008 aussi, les entreprises avaient acheté des machines pour se moderniser, rappelle Nathalie Cagny, de la CFDT Picardie. Certaines sont parties direct en Afrique du Nord. Or, c’est de l’argent public, il faut un pilotage des aides. »

Au sein de l’exécutif, on assure que le plan de relance a bien vocation à créer de l’emploi dans l’industrie. « C’est pour robotiser, pas pour licencier, insiste le ministre de l’économie, Bruno Le Maire. Je ne veux pas de contraintes sociales. Mais cela n’empêche pas de veiller à ce que les entreprises ne fassent pas n’importe quoi. Il faut regarder au cas par cas. » Article réservé à nos abonnés Lire aussi Les Hauts-de-France, de la désindustrialisation à la lente réindustrialisation

Localement, ces injections d’argent public ont aussi permis à certaines PME d’investir pour se moderniser et moins dépendre de l’aéronautique. « C’est la première fois qu’on est aidés pour quelque chose, admet Aurélie Desailly, responsable d’une minuscule entreprise d’outillage aéronautique dans la périphérie d’Albert. D’habitude les tout petits comme nous n’ont rien. » Grâce au plan de relance, elle a acheté une nouvelle machine, un investissement qu’elle n’aurait « pas pu faire avant au moins deux ans », explique-t-elle dans son atelier.

Elle s’est contentée de ne pas renouveler deux CDD à cause de la crise, sur ses sept salariés, et fera « peut-être une embauche » quand elle aura reçu son équipement, cet automne. Son concurrent direct, Somepic, qui a reçu près d’un million d’euros dans le cadre du plan de relance a, lui, licencié une vingtaine de personnes. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Plan de relance dans les territoires, l’heure du premier bilan

Malgré le plan de relance, les sous-traitants disent n’avoir pas bénéficié des 15 milliards mobilisés par l’Etat pour aider la filière aéronautique, dont l’essentiel a été capté par Airbus et Air France. « Je comprends qu’on soutienne Airbus, car, s’ils tombent, moi je n’ai plus rien », admet Luc Bétrancourt, patron d’une PME familiale du même nom implantée dans la région d’Albert depuis trois générations. « La question, c’est qu’on leur a donné des milliards sans aucune obligation de relocaliser en France. Ils sont au Maroc, en Tunisie, c’est difficile à accepter pour une entreprise française. Pour nous, c’est impossible de lutter. Même au Portugal, le smic est à 500 euros, et c’est à une heure et demie d’avion ! »

Le plan de relance lui a permis d’embaucher un directeur commercial pour recruter des clients hors de l’aéronautique, et dont le salaire est pris en charge à 80 % par l’Etat. Mais lui aussi a dû licencier 11 personnes sur sa cinquantaine de salariés en 2020. « C’était un gros traumatisme pour nous, on n’avait jamais fait de licenciement, raconte-t-il la gorge nouée. On connaît la vie de famille de chacun de nos salariés, certains sont chez nous depuis plusieurs générations. Mais c’était aussi pour sauver le reste des emplois. »

« Sparadrap sur une jambe de bois »

Dans ces régions ouvrières où la désindustrialisation se mesure au nombre de panneaux « à vendre » accrochés dans les villages, le plan de relance apparaît comme « un sparadrap sur une jambe de bois », résume Aurélien Gall. Pour lui, « on est en concurrence avec les pays de l’Est qui n’ont pas les mêmes normes que nous. C’est comme si dans un match de foot, une des équipes devait jouer avec les pieds, l’autre avec les mains », dit-il, rappelant que « le RN a pris quatre cantons ici en 2015 ». A six semaines des élections régionales, le parti tapisse d’ailleurs les villages de ces affiches promettant « une région qui vous protège ».

Les restructurations dans ce coin reculé de l’Aisne ne sont pas de celles qui font les gros titres. Ce sont plutôt des dizaines d’entreprises, petites ou moyennes, qui, sous le radar, réduisent leur activité, taillent dans les effectifs, délocalisent, et finissent par fermer. Ici tout le monde peut les énumérer : il y a eu NLMK, une aciérie, à Beautor, qui à son heure de gloire employait jusqu’à 1 500 personnes dans les années 1970, et a périclité quand le plastique a commencé à remplacer l’acier dans les voitures. Le site, avec ses grands laminoirs décrépis, a fermé il y a six ans, licenciant 200 personnes. Plusieurs sont toujours au chômage.

Il y a aussi le site de Nexans, à Chauny, qui a fermé en 2010 (200 salariés), ou encore celui d’Arkema (70 personnes), en 2014, où travaillaient encore 2 000 personnes dans un passé pas si lointain. Et surtout, l’usine historique de Saint-Gobain, ouverte en 1692 par Colbert, et qui donna son nom à l’entreprise. La fierté régionale. « C’est là que fut coulé le verre de la grande pyramide du Louvre… Mais, cinq ans après, le site fermait », raconte Frédéric Mathieu, le maire de cette petite commune. Il espère que le plan de relance lui permettra de convertir sa friche industrielle en une maison de santé, consacrée à une population locale vieillissante. Souvenir d’une période bénie où les ouvriers formaient une aristocratie du travail, les retraités de Saint-Gobain gagnent aujourd’hui plus que les actifs de la ville – 2 200 euros pour certains, dit-on.

A l’image de Saint-Gobain, l’économie de la région se réoriente vers les services, seul débouché pour une main-d’œuvre ouvrière peu qualifiée. « Tout ce qu’on nous propose, c’est des formations pour devenir auxiliaire de vie, enchérit un ouvrier d’Albert qui vient d’être licencié. C’est une insulte, c’est payé au smic, presque 1 000 euros de moins. »

Beaucoup se dirigent aussi vers la manutention ou la logistique – Amazon a ouvert l’un de ses plus grosses plates-formes au nord d’Amiens en 2016. Mais les emplois y sont bien plus précaires. « Les salaires sont au smic et n’augmentent pas, alors que, dans la métallurgie, un ouvrier qualifié peut gagner jusqu’à 2 500 euros brut par mois, constate Nathalie Cagny. Pour quelqu’un qui a un crédit sur son pavillon, les revenus sont divisés par deux ou presque. Souvent, les femmes ne travaillent pas, ou alors comme auxiliaire de vie. Le salaire médian à 1 700 euros en France, on a l’impression que c’est beaucoup, mais ça ne concerne pas tout le monde. » Article réservé à nos abonnés Lire aussi « L’apocalypse attendra, mais il faudra plus qu’un plan pour relancer la France »

Pour trouver du travail, Marine sait qu’elle devra sans doute aller à Saint-Quentin ou à Soissons, mais elle hésite. « La route est en mauvais état, l’hiver il ne faut pas s’y aventurer, dit-elle. Et puis, faire une heure de route avec l’essence à payer pour gagner 100 euros de plus que le chômage… » Le train ? « Il y a de moins en moins de dessertes. » Laurence, elle, veut ouvrir une « friterie » avec son mari, à Beautor « car il y a encore quatre usines qui tournent bien ». L’une et l’autre sont formelles. « Je ne veux pas que mon fils soit ouvrier. Avant, on rentrait à l’usine à 14 ans, il y avait du travail, les salaires étaient bons. Mais c’est fini. »

Elsa Conesa(Albert (Somme), Tergnier (Aisne), envoyée spéciale)

Vers un second plan de relance en France (Le Monde)

Le gouvernement planche sur un deuxième plan de relance

Destiné à rattraper la croissance perdue durant la crise, ce plan devrait être orienté sur la recherche et l’investissement, mais aussi la relocalisation industrielle.

Par Elsa Conesa et Audrey Tonnelier Publié le 30 avril 2021 à 15h32 – Mis à jour le 03 mai 2021 à 09h10

Emmanuel Macron au palais de l’Elysée, à Paris, le 29 avril.
Emmanuel Macron au palais de l’Elysée, à Paris, le 29 avril. YOAN VALAT / POOL VIA REUTERS

En annonçant un calendrier précis de déconfinement dans la presse régionale, vendredi 30 avril, Emmanuel Macron n’a pas seulement donné le top départ de la réouverture du pays, alors que la pandémie de Covid-19 se maintient à un niveau très élevé. Le chef de l’Etat a également exprimé sa volonté d’inventer un « deuxième temps de la relance ». « Il devra passer par une simplification drastique et une accélération des investissements », a indiqué le locataire de l’Elysée dans son entretien, sans plus de précisions. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Covid-19 : le déconfinement en quatre étapes sous conditions d’Emmanuel Macron

Selon nos informations, c’est bel et bien un second plan de relance sur lequel planche l’exécutif, en complément du premier, voté à l’automne 2020. « Le dimensionnement du premier plan apparaît un peu inférieur à ce qui est nécessaire pour rejoindre notre sentier de croissance », résume une source au sein de l’exécutif, évoquant un « plan d’investissement qui soit à la fois le prolongement et le relais du premier ». Une piste déjà évoquée par le président dans une intervention après un sommet européen, fin mars. Emmanuel Macron avait alors indiqué que l’Europe devrait « améliorer » sa réponse économique et budgétaire à la crise, afin que la relance soit « plus vigoureuse » et ne diverge pas trop de celle des Etats-Unis.

Lancé en grande pompe en septembre 2020 avec la double volonté de doper l’économie et les emplois au sortir de la crise, et de « relancer la France de 2030 », ce premier plan de 100 milliards d’euros s’est rapidement heurté à la deuxième, puis la troisième vague de la pandémie. La crise sanitaire a duré plus longtemps que prévu et le retour à meilleure fortune, initialement attendu au premier semestre 2021, aura plutôt lieu au second, reconnaît-on au sein du gouvernement.

Exemple américain

L’un des objectifs du plan de l’automne était de retrouver en 2022 le niveau d’activité économique de 2019. Ce nouveau plan viserait, lui, à rattraper la croissance perdue pendant la pandémie. « On sort de la crise avec une croissance inférieure au potentiel de notre économie, indique-t-on au sein de l’exécutif. La question qui se pose aujourd’hui, c’est : en fait-on assez ? »

L’exemple américain est évidemment dans toutes les têtes. Après avoir déployé 1 900 milliards de dollars (environ 1 600 milliards d’euros) pour soutenir l’économie en début d’année, le président américain Joe Biden porte depuis quelques semaines un gigantesque plan d’investissement dans les infrastructures, dont l’enveloppe dépassera les 2 000 milliards de dollars – s’il est adopté au Congrès. Même si une partie non négligeable des fonds vient en réalité compenser l’absence de filets sociaux, rendant la comparaison des chiffres difficile, « il y a une volonté d’investir massivement dans la recherche, l’innovation technologique, les secteurs du futur », insiste-t-on. L’enjeu : le risque de décrochage de la France et de l’Europe par rapport aux Etats-Unis et à la Chine. Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Joe Biden est en passe d’accomplir une révolution économique aux Etats-Unis »

Ce second temps de la relance pourrait être l’occasion de renforcer l’accompagnement des entreprises qui souhaitent relocaliser leur production en Europe

Au sein du gouvernement, on a aussi en tête les ratés de la mise au point d’un vaccin tricolore, et la nécessité d’investir massivement dans la recherche. Mais ce second temps de la relance pourrait aussi être l’occasion de renforcer l’accompagnement des entreprises qui souhaitent relocaliser leur production en Europe, ou qui se posent la question, et pas seulement dans le secteur de la santé. Les enveloppes consacrées à certains secteurs stratégiques (produits de santé, intrants critiques pour l’industrie, électronique, agroalimentaire et télécommunications), dans le premier plan de relance, pourraient ainsi également être renflouées.

Plan européen toujours pas validé

Certains sujets, comme les constellations de satellites ou les semi-conducteurs, pourraient être plus efficacement traités au niveau européen. Pour l’heure, le plan européen de 750 milliards d’euros, élaboré à l’été 2020, n’a toujours pas été validé par l’ensemble des pays membres et le versement des premiers milliards promis à l’Hexagone n’est pas attendu avant septembre. Le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, s’est encore agacé de cette lenteur, mardi 27 avril, appelant à « décaisser l’argent le plus tôt possible ». Article réservé à nos abonnés Lire aussi En France, le redémarrage de l’économie sera trop lent pour effacer les effets de la crise

Mais l’idée d’un nouveau coup de pouce à la croissance au niveau européen est évoquée par plusieurs membres du gouvernement. « L’Europe devra ajouter un nouveau volet d’investissement de long terme au-delà du plan de relance déjà lancé, pour être à la hauteur » de ce qui se fait aux Etats-Unis, expliquait ainsi aux Echos Clément Beaune, le secrétaire d’Etat chargé des affaires européennes, le 28 avril.

Ce qui n’empêche pas la France de travailler sans attendre à de nouvelles mesures. « Il y a la place pour un plan européen, et ce serait le bon échelon pour de nombreux projets. Mais s’il y a des choses à faire, on les fera au niveau national », répond-on au sein de l’exécutif. Et même si « pour le moment, rien n’est décidé », « il ne faut pas attendre 2022 » pour lancer ce nouveau volet, argue-t-on.

Si aucun montant n’est pour l’heure avancé pour ce nouvel opus de la relance, il s’agit d’une nouvelle entorse assumée à la fin du « quoi qu’il en coûte »

Interrogé lundi 3 mai sur RTL, Bruno Le Maire, ministre de l’économie des finances et de la relance, a indiqué qu’à l’été, un « bilan de tous les dispositifs » du plan de relance serait fait avec les partenaires sociaux et les élus locaux pour évaluer « d’éventuels besoins », et voir s’il est « utile ou non de réinjecter de l’argent dans le plan de relance », dont un tiers de l’enveloppe a été décaissé à ce stade.

Pour aller plus vite, Bercy s’est employé ces derniers mois à réallouer les fonds non dépensés de certains volets du plan, vers ceux qui connaissent le plus de succès (territoires d’industrie, numérisation des PME…), éludant jusqu’ici toute idée de rallonge budgétaire.« Il n’y a pas de divergence philosophique entre Emmanuel Macron et Bruno Le Maire sur le sujet, indique-t-on à Bercy. Nous avons toujours dit que nous étions ouverts à de nouvelles propositions. La question, c’est d’identifier des projets. Pour cela il faudra concerter, échanger. L’objectif n’est pas de dépenser pour dépenser, il faut que ce soit efficace. Peut-être qu’on peut aussi rester dans l’enveloppe budgétaire et redéployer des crédits. »

Si aucun montant n’est pour l’heure avancé pour ce nouvel opus de la relance, une chose est sûre : il s’agit là d’une nouvelle entorse assumée à la fin du « quoi qu’il en coûte », alors que le programme de stabilité envoyé mi-avril par Bercy à Bruxelles prévoit un net freinage de la dépense publique dans les prochaines années. « Le sujet, c’est la croissance. Nous l’avons toujours dit, c’est par la croissance qu’on remboursera la dette, pas par l’impôt. Et, in fine, que nous pourrons avoir une trajectoire budgétaire plus robuste », justifie-t-on dans l’entourage d’Emmanuel Macron. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Les économistes et les politiques français gagnés par la « Biden-mania »

Elsa Conesa et Audrey Tonnelier