L’évolution des créations nettes d’emplois en France (Le Monde)

Créations d’emplois et relocalisations : la reprise est à l’œuvre en France plus vite que prévu

Selon le cabinet de recherches Trendeo, les suppressions d’emplois ont atteint leur plus bas niveau depuis 2009, tandis que les créations ont amorcé un mouvement inverse.

Par Béatrice Madeline Publié le 10 juillet 2021 à 06h50 – Mis à jour le 10 juillet 2021 à 14h44

Depuis ce début d’année, l’usine Auer de Feuquières-en-Vimeu, dans la Somme, qui produit des appareils de chauffage, a élargi son activité. La fabrication des cuves en acier émaillé, destinées à équiper les chauffe-eau thermodynamiques, qui avait pris le chemin de la Serbie il y a une quinzaine d’années, a été relocalisée sur ce site industriel de 12 000 mètres carrés, permettant d’embaucher une dizaine de personnes en plus, l’effectif comptant déjà cent cinquante personnes employées.

Certes, cetterelocalisation n’aurait pu voir le jour sans les 800 000 euros d’aides du fonds d’accélération des investissements industriels dans les territoires, pour un investissement total de 2 millions d’euros.Mais la conjoncture est également porteuse : pompes à chaleur, chaudières, chauffe-eau et autres radiateurs « s’inscrivent dans la demande d’aujourd’hui, en ligne avec la transition énergétique : il y a six millions de chaudières au fioul à remplacer en France », précise Philippe Dénécé, directeur général d’Auer. Article réservé à nos abonnés Lire aussi En France, la reprise tient ses promesses, la prévision de croissance revue à la hausse

Dix-huit mois après l’arrivée du Covid-19 en France et la récession économique qui a suivi, l’activité va plutôt mieux qu’espéré dans la plupart des secteurs. Les indicateurs conjoncturels de la Banque de France, publiés mercredi 7 juillet, situent l’activité en retrait de 2 % seulement, par rapport au niveau d’avant la crise, au lieu du recul de 3 % anticipé.

Et, contrairement à ce qu’annonçaient les Cassandre, l’emploi ne s’est pas effondré. Ce serait même plutôt le contraire. Selon les données du cabinet Trendeo, entre avril et juin, l’économie française a créé 41 000 emplois, soit 15 % de plus que la moyenne trimestrielle observée depuis 2009, soit 35 000 emplois environ. Cependant, au deuxième trimestre, l’économie a également détruit 7 000 postes. On aboutit donc à un solde net de 34 000 emplois créés au cours du trimestre. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Covid-19 : le marché du travail a bien résisté à la crise

Les suppressions d’emplois ont donc été fortement contenues par les mesures d’urgence prises durant la crise sanitaire (chômage partiel, prêt garanti par l’Etat, reports de charges, activité partielle de longue durée…), pour s’établir à leur niveau le plus faible depuis 2009.

L’emploi industriel connaît une lente résurrection

Parallèlement, les défaillances restent à un niveau inférieur à celui de 2019, et le nombre d’emplois menacés par une procédure judiciaire est tombé sous le seuil des 20 000 – deux fois moins qu’au deuxième trimestre 2020, selon les données publiées mercredi 7 juillet par le cabinet Altares. « On s’attendait à ce que toute la poussière mise sous le tapis pendant la crise ressurgisse », décrypte David Cousquer, créateur et gérant du cabinet Trendeo. « Mais, hormis le secteur automobile qui va mal, on ne déplore pas de gros accidents. Les grandes entreprises sont accompagnées par un niveau de crédit assez abondant, et surtout il y a de la demande, les carnets de commandes se remplissent. » Lire l’entretien : « La désindustrialisation a des conséquences économiques, sociales et politiques profondes »

Les bonnes nouvelles n’allant jamais seules, dans ce contexte plutôt porteur, l’emploi industriel connaît une lente résurrection. Le solde net en emplois des activités industrielles au sens large, comprenant la production et la distribution d’énergie, est repassé en positif au premier semestre 2021, avec plus de 10 000 emplois créés, après une année 2020 globalement négative. A noter que ce mouvement est porté uniquement par les petites et moyennes entreprises (PME) et entreprises de taille intermédiaire (ETI), soutenues, il est vrai, par les aides à l’investissement du plan France Relance, alors que les grands groupes continuent à détruire de l’emploi industriel.

« C’est un scénario que nous observons assez régulièrement », souligne M. Cousquer. « Les PME et ETI, au dispositif de production très peu internationalisé, investissent très rapidement en phase de reprise, alors que les grands groupes, qui ont le choix de produire à partir de sites étrangers, sont plus lents. » Et ce sont des régions très affectées par la crise qui repartent fortement de l’avant : Ile-de-France, Occitanie, Pays de la Loire, pour le tiercé gagnant.

Parmi les activités qui sortent plutôt confortées de la crise, l’agroalimentaire fait la course en tête. Depuis un an, c’est même le premier secteur créateur d’emplois industriels, avec un solde positif de 2 254 emplois, et la tendance devrait durer, puisque les investissements sur ce segment ont augmenté de 9 % depuis le début de l’année. Les Français auraient-ils triplé leurs rations pendant les confinements ? « Non », répond Stéphane Dahmani, directeur des affaires économiques de l’ANIA (Association nationale des industries alimentaires). « Les gens n’ont pas consommé plus, ils ont consommé mieux et plus cher. De plus, au début de la crise, les consommateurs ont fait des stocks. Ensuite, on a bénéficié de l’essor du fait maison. » L’envie de privilégier les produits made in France a sans doute fait le reste.

Parmi les activités qui sortent plutôt confortées de la crise, l’agroalimentaire fait la course en tête

Le confinement et le télétravail n’ont pas uniquement fait exploser les ventes de farine et d’œufs, ils ont aussi consacré la généralisation des outils indispensables au travail à distance et conduit toutes les entreprises, ou presque, commerçants et artisans compris, à amorcer le virage de la digitalisation. Si bien que le numérique est ainsi l’activité la plus créatrice depuis le début 2021, avec 18 500 emplois environ.

Et la vague ne va pas retomber de sitôt. « Les dépenses des entreprises, autant en achat de logiciels qu’en services informatiques devraient augmenter de 8 % cette année », selon Benoît Darde, administrateur de Numeun (anciennement Syntec Numérique), qui rassemble les acteurs de la filière. Aux impératifs du travail à distance s’ajoutent en effet les enjeux du stockage et du traitement des données, et de la cybersécurité, qui conduisent les entreprises à s’équiper. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Relocalisation : Des retours d’usine profitant à l’emploi… et aux robots

Enfin, les douze derniers mois sont marqués, souligne Trendeo, par une accélération des relocalisations, à l’instar de celle opérée par Auer, dans la Somme, grâce à l’automatisation de la production de ses fameuses cuves émaillées. « De nombreuses PME et ETI ont profité des subventions pour acheter des machines, regagner en compétitivité et relocaliser une production qui avait été sous-traitée à l’étranger », explique M. Cousquer qui y voit « une bonne illustration du fait que l’investissement en machines est positif pour l’emploi ». Le cabinet fait état d’une soixantaine de projets menés à bien lors de l’année écoulée.

« Relocalisations conjoncturelles ou structurelles ? »

Par exemple, Wirquin a investi 1,3 million d’euros à Carquefou (Loire-Atlantique), pour produire des pièces pour sanitaires jusqu’ici produites en Chine ; Aigle a rapatrié à Ingrandes (Maine-et-Loire) la production des bottes pour enfants, venant auparavant d’Europe de l’Est et d’Asie ; Look Cycle installe à Nevers (Nièvre) la fabrication de pédales de vélo, elles aussi « de retour » de Chine…

France Relance a permis, selon Trendeo, de « doubler » cette tendance aux relocalisations ces derniers mois, au travers de projets technologiques ou pharmaceutiques notamment, tels que Primo1D, qui va créer une centaine d’emplois à Grenoble pour produire des composants électroniques, ou Leukos, qui s’apprête à fabriquer des lasers ultra-sophistiqués à Limoges…

Côté pharmacie, Ipsen va investir 24,9 millions d’euros dans le Var, à Signes, pour relocaliser en France la production d’un médicament anticancéreux. Les prophètes de la démondialisation, entendus dès le début de la crise provoquée par le Covid-19, finiront-ils par avoir raison ? Prudence, plaide El-Mouhoub Mouhoud, spécialiste de la mondialisation et président de l’université Paris-Dauphine-PSL. « Il faut regarder si ce sont des créations d’emplois liées à des effets conjoncturels ou structurels », souligne-t-il. « Si elles sont motivées juste par des écarts de coûts de production, ce n’est pas forcément durable : les entreprises repartent quand les aides se terminent. » Article réservé à nos abonnés Lire aussi La reprise mondiale, un levier pour la relance des entreprises françaises

Et certains, déjà, évoquent la crainte que, parallèlement au retour des quelques projets industriels, ne se développe un mouvement plus délétère : la délocalisation d’emplois de service qui migreraient vers l’étranger, poussés par le vent de la numérisation et du télétravail…

Béatrice Madeline

La faiblesse du taux d’emploi handicape la France (Le Monde)

La formation, vrai point faible de la France face à l’Allemagne

Si la France veut réduire la divergence avec l’économie allemande observée depuis vingt ans, réduire les coûts de production dans l’industrie ne suffira pas. Elle doit surtout améliorer son système de formation, afin d’inclure plus de personnes dans l’emploi.

Par Marie Charrel Publié le 08 juillet 2021 à 09h57 – Mis à jour le 08 juillet 2021 à 17h03

Analyse. C’est une obsession française, frisant parfois l’absurde. C’est plus fort que nous : chaque fois qu’un nouvel indicateur économique est publié, nous comparons presque systématiquement nos performances à celles de nos voisins allemands. Au premier trimestre, le produit intérieur brut (PIB) outre-Rhin a reculé de 1,8 % en raison des restrictions sanitaires prolongées, soit plus que le nôtre (– 0,1 %). En 2021, il devrait enregistrer une croissance plus faible, de 3,3 % contre 5,8 % chez nous, selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

A la lecture de ces chiffres, quelquesFrançais peinent à réprouver une once de Schadenfreude, ce mot allemand désignant la joie coupable ressentie devant la mauvaise fortune d’autrui. Paris rebondira plus fort que Berlin ! Ce serait oublier qu’en 2020, la récession a été bien plus violente en France (– 8,2 %, contre – 5,3 % outre-Rhin). Et que nous faisons beaucoup moins bien que l’Allemagne en matière de chômage (7,3 % contre 4,4 % en avril), de déficit (9,2 % du PIB contre 4,2 %), de dette publique (115,7 % contre 69,8 %).

Le modèle allemand n’est peut-être pas parfait, il fabrique aussi de la précarité et des travailleurs pauvres, mais il a généré plus de revenus par tête

Surtout, l’économie allemande affiche de bien meilleures performances depuis vingt ans. Un chiffre le résume : en 2000, le PIB par habitant était similaire dans nos deux pays, autour de 28 900 euros. Mais en 2020, il était de 34 110 euros en Allemagne contre 30 690 euros chez nous. Le modèle allemand n’est peut-être pas parfait, il fabrique aussi de la précarité et des travailleurs pauvres, mais il a généré plus de revenus par tête.

Cela signifie-t-il que la divergence entre les deux rives du Rhin continuera de se creuser après la crise du Covid-19 ? Rien n’est moins sûr. D’une certaine façon, la pandémie a rebattu les cartes en accélérant les transitions écologique et numérique, tout comme les velléités de relocalisation des usines. Nos deux pays devront fournir un effort d’investissement considérable pour convertir leur appareil de production aux enjeux de demain. Les incertitudes sont nombreuses, et le chemin économique que suivra l’Allemagne pour y parvenir dépendra en partie du résultat des élections fédérales de septembre. Article réservé à nos abonnés Lire aussi La droite allemande se fait peur à six mois des élections législatives

Reste que l’industrie automobile allemande est encore très carbonée et que les investissements publics dans les infrastructures indispensables à la transition, en partie muselés par l’obsession du zéro déficit, sont trop timides. Cela, alors que Berlin a entrepris très peu de réformes depuis la crise de 2008. D’une certaine façon, elle s’est endormie sur les acquis de son industrie, devenue colosse aux pieds d’argile : l’introduction de nouvelles normes d’émission en 2018 a révélé l’impréparation de son secteur automobile, présageant sa délicate reconversion vers les nouvelles motorisations.

Ecarts de taux d’emploi

La France, elle, n’est plus qu’une puissance industrielle sur le déclin. Mais elle ne s’y résout pas. Pour regagner en compétitivité, elle s’efforce de réduire ses coûts de production depuis dix ans, notamment grâce à l’introduction du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi. Résultat : nos coûts de production dans l’industrie sont aujourd’hui de plus de 15 % inférieurs à ceux de l’Allemagne. La baisse d’impôts de 20 milliards d’euros sur la production incluse dans le plan de relance va prolonger la tendance. Bercy se plaît à souligner que les mesures de soutien de Berlin ne comportent pas un tel volet. L’honnêteté oblige à rappeler que la France partait de plus loin dans ce domaine.

Seulement voilà : en vérité, la divergence franco-allemande n’est pas tellement une histoire de coûts ou de niveau de salaires. Elle est liée au positionnement différent de nos économies : industrie exportatrice tournée vers l’Asie d’un côté, services et consommation de l’autre. Elle est le fruit, aussi, des écarts de taux d’emploi. En 2020, il était de 65,3 % chez nous et de 76,1 % outre-Rhin. Et cela change tout. « Avec un taux d’emploi similaire au leur, nous enregistrerions une croissance nettement supérieure, et quatre points de recettes fiscales en plus tous les ans », calcule Patrick Artus, directeur de la recherche et des études chez Natixis.

En Allemagne, seuls 8,6 % des 15-29 ans n’ont ni emploi, ni formation, ni contrat d’apprentissage, contre 14 % chez nous

Les Allemands sont plus nombreux à être intégrés sur le marché du travail, et cela tient en grande partie à leur système de formation. Celui-ci produit moins de décrocheurs : en Allemagne, seuls 8,6 % des 15-29 ans n’ont ni emploi, ni formation, ni contrat d’apprentissage – les « NEET », selon l’acronyme anglais (pour « neither in employment nor in education or training »)–, contre 14 % chez nous. Par ailleurs, nos voisins forment plus de scientifiques et de techniciens spécialisés. Tous secteurs confondus, 734 000 personnes travaillent dans la recherche et le développement, contre 463 738 chez nous, selon Eurostat.

Avant la pandémie, les métiers les plus en tension en France, c’est-à-dire ceux pour lesquels les entreprises ne trouvaient pas de candidats, se situaient principalement dans l’industrie. Pôle Emploi en a dressé le top 10, dans lequel on retrouve les dessinateurs en électronique, les techniciens en mécanique ou les ingénieurs en recherche et développement informatique… Tel est l’angle mort de l’obsession comparative tricolore. Etre compétitif sur les coûts, promettre d’investir dans le vert ne suffira pas si nous ne disposons pas des profils permettant de déployer la transition écologique et de développer les industries de demain. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Chômage des jeunes : le gouvernement tente de limiter la casse

Le gouvernement a certes fait des efforts substantiels sur l’apprentissage. Avec succès : 495 000 jeunes ont signé des contrats avec une entreprise du secteur privé en 2020, contre 353 421 en 2019. Mais notre système de formation pour adultes échoue à former ceux qui en ont vraiment besoin. Pire, les dernières enquêtes de l’OCDE montrent que le niveau de nos collégiens en mathématiques et en sciences a chuté dans des proportions dramatiques.

Si l’on ne corrige pas le tir très vite, la puissante machine allemande pourrait accentuer son avance dans les années à venir. Surtout, la France peinera à atteindre ses ambitions en matière d’économie verte, tout en laissant sur le bord de la route ceux dont les emplois sont condamnés à disparaître.

Marie Charrel

Le salaire est-il l’ennemi de l’emploi ? L’exemple américain

Joe Biden lance la bataille du salaire minimal aux Etats-Unis

Le nouveau président américain veut doubler le salaire minimal pour le porter à 15 dollars de l’heure. Cela entraînera une révolution dans les Etats les plus pauvres du Sud et du Midwest et pour les minorités.

Par Arnaud Leparmentier(New York, correspondant) Publié le 25 janvier 2021 à 09h58

Temps de Lecture 5 min.

Manifestation en faveur d’un salaire minimum à 15 dollars de l’heure, devant le siège de McDonald’s, le 15 janvier à Chicago.
Manifestation en faveur d’un salaire minimum à 15 dollars de l’heure, devant le siège de McDonald’s, le 15 janvier à Chicago. SCOTT OLSON / AFP

Joe Biden a décidé de doubler le salaire minimal fédéral à 15 dollars (12,30 euros). Ce salaire fut instauré en 1938 par Franklin Delano Roosevelt pendant la Grande Depression mais il est devenu théorique ; son niveau est si bas – 7,25 dollars de l’heure depuis 2009 – qu’il concerne moins de 2 % des 80 millions de travailleurs américains payés à l’heure, soit 1,6 million de personnes. Si elle était étalée jusqu’en 2025, cette hausse entraînerait une augmentation de salaire directe pour 23 millions d’Américains, soit plus de 15 % de la population active, selon David Cooper, économiste à l’Economic Policy Institute (EPI).

La mesure n’est pas acquise, car elle doit être approuvée à 60 % par le Sénat, dans lequel les républicains détiennent la moitié des sièges. Mais la dynamique politique est forte sur le terrain. Depuis des années, faute d’action fédérale, ce sont les Etats et collectivités locales qui ont augmenté le salaire minimum local. En 2021, plus de 20 Etats auront augmenté le leur. Dernière à rejoindre le mouvement, la Floride a décidé par référendum en novembre 2020 de passer de 8,56 à 15 dollars d’ici à 2026.

Les écarts territoriaux restent considérables : la rémunération minimale locale est au plus haut dans les riches régions démocrates (San Franciso, 16,07 dollars, Seattle et New York (15 dollars), Californie (13 dollars) et au plus bas dans le Wyoming ou en Géorgie (5,15 dollars). Entre salaire minimal fédéral et local, c’est le plus élevé qui s’applique. Ainsi, une grande partie du chemin vers les 15 dollars a été de facto accomplie : au total, le salaire minimal « moyen » aux Etats-Unis était en 2019 de 11,80 dollars, selon l’économiste Ernie Tedeschi. Les entreprises ont bougé elles aussi : Amazon a augmenté sa rémunération à 15 dollars sous la pression politique et face au manque de main-d’œuvre.

Amazon a augmenté sa rémunération
à 15 dollars sous la pression politique
et face au manque de main-d’œuvre

La révolution Biden ne changera rien dans les régions riches au salaire local élevé, mais elle va entraîner une révolution dans les Etats les plus pauvres du Sud et du Midwest et auprès des minorités. Selon l’EPI, la hausse toucherait 28 % des salariés d’Alabama, de Louisiane et d’Arkansas, 26 % en Floride ou dans le Montana, mais personne en Californie et 1,4 % seulement dans l’Etat de New York. Elle bénéficierait à 25 % des Noirs, 20 % des Hispaniques et 13 % des Blancs. Dans la restauration et de l’hôtellerie, 40 % et 33 % des salariés en profiteraient, contre 3,7 % des employés du public et 10 % des salariés souvent syndiqués de l’industrie et de la construction. Le gain annuel moyen serait de 3 580 dollars, soit de 20 %. S’y ajoutent les gains de 2 760 dollars pour 10 millions de salariés payés au-dessus de 15 dollars et dont la rémunération serait poussée à la hausse par la dynamique du smic.

En termes réels, le salaire minimal fédéral n’a cessé de reculer : il fut d’abord laminé par l’inflation alors qu’il aurait fallu compenser la désyndicalisation des années 1980, qui réduisait le pouvoir de négociation des salariés. Ensuite, pour ne pas augmenter le coût du travail et lutter contre le chômage, les pouvoirs publics ont préféré instaurer des aides fiscales pour lutter contre la pauvreté. En 2007, après dix ans de pause, George W. Bush fit voter une hausse faisant progresser le salaire de 5,15 à 7,25 en juillet 2009. Mais ni Barack Obama, après la crise financière de 2008, ni Donald Trump n’ont décidé de nouvelle hausse, alors que le pays avait retrouvé le plein-emploi.

Les républicains craignent une pénalisation de l’emploi

Les républicains craignent que la hausse de Joe Biden pénalise l’emploi. C’est ce qu’a fait remarquer le 19 janvier le sénateur républicain Tim Scott (Caroline du Sud) à la secrétaire désignée au Trésor Janet Yellen. Une projection du Congrès estime que la mesure devrait détruire 1,3 million d’emplois. Mme Yellen a réfuté cette prédiction, estimant que les études contredisaient cette intuition : lorsqu’un Etat comme New York augmente le salaire minimal et que son voisin comme la Pennsylvanie ne le fait pas, on ne constate pas de baisse d’emplois supérieure à New York.

Les économistes progressistes estiment que le salaire minimal doit suivre les gains de productivité accomplis depuis un demi-siècle. C’est la manière de partager les fruits de la croissance. S’il en était ainsi, il faudrait que le salaire minimal atteigne 22,20 dollars en 2024. Ryan Bourne, économiste pour le site conservateur Cato Institute, conteste cette approche. Selon lui, le salaire minimal prévaut dans des secteurs comme le commerce, l’hôtellerie-restauration, la santé et l’éducation, ayant connu des gains de productivité les plus faibles (voire un déclin comme les bars). Ils ne pourraient pas se permettre une hausse des coûts salariaux.

L’économiste français Jean Pisani-Ferry rétorque qu’il peut y avoir une opportunité, forcer les secteurs restés en retrait à accomplir la modernisation nécessaire. « Cela supprime le serveur d’eau dans les restaurants américains », concède M. Pisani-Ferry. Ces salariés sont les plus mal payés, le salaire minimal fédéral des professions touchant un pourboire étant fixé depuis 1991 à… 2,13 dollars. La hausse Biden pourrait remettre sur le marché du travail des personnes qui en sont sorties, jugeant leur rémunération insuffisante et entraîner un cycle de productivité.

« Aucune personne travaillant quarante heures par semaine ne devrait être sous le seuil de pauvreté », Joe Biden

Le troisième argument est social. « Aucune personne travaillant quarante heures par semaine ne devrait être sous le seuil de pauvreté », a déclaré M. Biden. Effectivement, la hausse du salaire minimal ferait passer le revenu annuel au-dessus du niveau de pauvreté défini par l’Etat fédéral pour un couple avec deux enfants (26 000 dollars). Toutefois, cette mesure est jugée mal ciblée. « Le salaire minimal n’est pas un bon outil pour lutter contre la pauvreté », confirme Jean Pisani-Ferry. Celle-ci dépend énormément de la situation familiale : un jeune smicard habitant chez ses parents n’est pas pauvre, tandis qu’une mère élevant seule deux enfants l’est très souvent.

Le taux de pauvreté chez les familles dont un des membres touche le salaire minimal ou moins n’est « que » de 20 %, selon une étude gouvernementale « C’est pour cela que les économistes ont souvent considéré que les programmes comme les crédits d’impôts ciblaient mieux la réduction de la pauvreté », écrit Ryan Bourne. Il n’empêche, selon l’Economic Policy Institute, 50 % des ménages pauvres bénéficieraient de la hausse du salaire minimal et un tiers de ceux gagnant moins de deux fois le seuil de pauvreté. Article réservé à nos abonnés Lire aussi

Arnaud Leparmentier(New York, correspondant)Contribuer

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Vivre et mourir aux États-Unis en 2021 (Angus Deaton)

Vivre et mourir aux États-Unis en 2021

Dec 28, 2020 Anne CaseAngus Deaton

https://www.project-syndicate.org/commentary/post-covid-economy-more-deaths-of-despair-by-anne-case-and-angus-deaton-2020-12/french

PRINCETON – Le capitalisme américain ne bénéficie qu’à une minorité aux États-Unis. Tandis que les élites instruites vivent une existence plus longue et plus prospère, les Américains moins éduqués – qui représentent deux tiers de la population – meurent plus jeunes, et peinent sur le plan physique, économique et social. mueller29_BRENDAN SMIALOWSKIAFP via Getty Images_trump speech

Cette fracture croissante entre les titulaires d’une licence universitaire et les non diplômés s’inscrit au cœur de notre dernier livre intitulé Deaths of Despair and the Future of Capitalism. L’augmentation de la mortalité que nous décrivons concerne presque exclusivement les non titulaires du baccalauréat, une qualification qui tend également à diviser les individus en termes d’emploi, de rémunération, de morbidité, de mariage et d’estime sociale – autant de clés d’une existence heureuse.La pandémie de COVID-19 s’opère de la même manière. De nombreux professionnels instruits ont été en mesure de travailler à la maison – se protégeant et préservant ainsi leur salaire – tandis qu’un grand nombre de travailleurs dans le domaine des services et de la vente au détail ont perdu leur emploi, ou se sont retrouvés exposés à un risque professionnel plus élevé. Lorsque l’heure de faire les comptes sera venue, il ne fait aucun doute que les vies et les salaires perdus se diviseront globalement selon cette même ligne de fracture liée à l’éducation.La pandémie transforme également le paysage des entreprises, les plus grandes l’emportant sur les plus réduites, tout comme le commerce électronique sur les enseignes physiques. Nombre de grandes entreprises – en particulier les Big Tech – emploient moins de salariés par rapport à leur valorisation de marché, et ne proposent pas les emplois satisfaisants dont pouvaient bénéficier les travailleurs moins éduqués dans les entreprises de l’ancienne économie.Si ces transformations dans la nature de l’emploi existent depuis de nombreuses années, la pandémie vient les accélérer. La part du revenu national liée au travail décline et continuera de décliner à long terme, ce qui se reflète dans l’actuel niveau record du marché boursier. La forte hausse du marché observée durant la pandémie démontre à nouveau qu’elle est un indicateur des profits futurs (et non du revenu national) : les prix des actions augmentent alors même que la part du travail diminue.En fonction de la rapidité et de la mesure dans laquelle seront administrés les vaccins récemment approuvés contre le COVID-19, certaines de ces tendances s’inverseront, mais seulement temporairement. À quel nombre de morts les États-Unis peuvent-ils s’attendre en 2021 ? Le pays enregistre d’ores et déjà plus de 340 000 décès liés au COVID-19 en 2020, sachant que le total incluant les morts du COVID-19 non classés comme tel, ainsi que les décès liés à d’autres situations indirectement causées par la pandémie, est supérieur d’environ un quart à ce bilan.

Par ailleurs, même si les vaccins étaient largement distribués d’ici le milieu de l’année 2021, nous pourrions avant d’y parvenir déplorer plusieurs centaines de milliers de décès supplémentaires liés à la pandémie aux États-Unis, sans parler des morts qui auraient pu être évitées par détection ou traitement précoce d’autres maladies laissées de côté durant la pandémie.Quoi qu’il en soit, nous pouvons au moins entrevoir un avenir dans lequel le COVID-19 aura perdu sa place de cause majeure de décès aux États-Unis. Il en va malheureusement autrement pour les morts du désespoir (suicides, overdoses médicamenteuses accidentelles, ou encore maladies du foie liées à l’alcool), qui ont atteint le nombre de 164 000 en 2019, contre un niveau antérieur « normal » d’environ 60 000 par an aux États-Unis (sur la base des données des années 1980 et du début des années 1990).[Graphique]Si le nombre d’overdoses médicamenteuses a augmenté en 2019, tout comme en 2020 avant la pandémie, les prédictions de suicides de masse pendant les confinements ne se sont encore vérifiées dans aucun pays, et ne se confirmeront probablement pas.Dans nos travaux antérieurs, nous avons démontré que les suicides et autres morts du désespoir étaient liées à la lente destruction de l’existence de la classe ouvrière depuis les années 1970. Il est désormais tout à fait possible que les décès aux États-Unis augmentent à nouveau à mesure du changement de la structure de l’économie après la pandémie. Les villes connaîtront par exemple une transformation radicale, qui verra de nombreuses entreprises quitter les gratte-ciels urbains pour gagner des bâtiments moins vertigineux dans les banlieues. S’il en résulte moins de déplacements pendant la journée, les emplois se feront alors plus rares dans les services d’entretien des immeubles ainsi que dans les transports, la sécurité, l’alimentaire, les parkings, la vente au détail ou encore le divertissement. Certains emplois se déplaceront, mais d’autres disparaîtront purement et simplement. Des emplois entièrement nouveaux apparaîtront également, mais au prix d’un bouleversement majeur dans l’existence des individus.Les overdoses sont aujourd’hui principalement liées à des drogues de rue illégales (fentanyl et héroïne), plutôt qu’aux opiacés sous ordonnance comme dans un passé récent, et cette épidémie spécifique sera tôt ou tard ramenée sous contrôle. Pour autant, les épidémies de drogues ayant tendance à suivre des épisodes majeurs de bouleversement social et de destruction, nous devons nous attendre à en connaître de nouvelles dans le futur.L’économie américaine connaît depuis longtemps un bouleversement à grande échelle, en raison de l’évolution des techniques de production (notamment de l’automatisation) et dans une moindre mesure de la mondialisation. Les perturbations qui en découlent inévitablement au niveau de l’emploi, en particulier pour les travailleurs moins éduqués et donc plus vulnérables face à elles, sont considérablement aggravées par l’insuffisance des filets de sécurité sociale et les coûts incroyablement élevés du système de santé. Ce système étant principalement financé par une assurance basée sur l’employeur, qui varie peu en fonction des revenus, il fait peser le plus lourd de la charge sur les moins qualifiés, qui sont privés d’emplois satisfaisants.Les blocages législatifs chroniques de Washington rendent par ailleurs difficile tout optimisme quant à l’amélioration de ces problèmes. Or, s’il est une période qui exige de surmonter l’impasse politique, c’est bien la période actuelle.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

Une critique du dispositif « Territoire, zéro chômeurs » par P.Cahuc (Le Monde)

Territoire zéro chômeur : « De profondes erreurs de conception, qui vont bien au-delà des calculs erronés »

Tribune

Pierre Cahuc

Professeur d’économie à Sciences Po

L’économiste Pierre Cahuc dénonce, dans une tribune au « Monde », les arguments des promoteurs en faveur de l’extension du dispositif de lutte contre le chômage, actuellement en discussion au Parlement

Publié le 21 septembre 2020 à 18h00 Temps de Lecture 3 min

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Tribune. La chronique « Territoire zéro chômeur : pour la généralisation d’un dispositif d’utilité sociale », publiée le 19 septembre dans « Le Monde », plaide pour la généralisation du dispositif d’utilité sociale « Territoires zéro chômeur de longue durée » qui fait l’objet d’un projet de loi actuellement en débat au Parlement, en reprenant à son compte les arguments de ses promoteurs.

Cette initiative crée des entreprises à but d’emploi (EBE) dont la finalité est d’embaucher en CDI des chômeurs de longue durée, rémunérés au smic, afin de répondre à des besoins non satisfaits, car peu rentables. Leurs activités ne doivent pas concurrencer l’emploi existant. L’expérimentation concerne 10 territoires, qui emploient environ 800 personnes. Le projet de loi propose de l’étendre à 50 territoires supplémentaires. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Territoire zéro chômeur : « Procéder à une extension prudente de l’expérimentation à un nombre limité de territoires préparés »

La chronique soutient tout d’abord que le coût de ce dispositif est somme toute modique, de l’ordre de 6 000 euros annuels par équivalent temps plein. Cette évaluation est étonnante : deux rapports, rédigés par l’inspection générale des finances et l’inspection générale des affaires sociales (pages 28 et 35) d’une part, et un comité scientifique d’autre part, montrent que le coût annuel net d’un emploi créé par ce dispositif s’élève à 25 000 euros et non 6 000 euros.

Donner de véritables emplois avec des perspectives d’avenir

Le texte affirme aussi qu’il faut tenir compte de « la valeur proprement incalculable que représentent la dignité et l’utilité retrouvées » grâce à l’accès à l’emploi des personnes qui en sont durablement exclues. On ne peut qu’être d’accord : la privation d’emploi est une atteinte à la dignité, source de souffrance, dont les effets délétères sur la santé et l’espérance de vie sont bien documentés.

Il n’y a aucun doute sur ce sujet. Il faut donc financer des dispositifs qui accompagnent vers l’emploi. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut donner de véritables emplois avec des perspectives d’avenir. Et c’est là que le bât blesse avec cette expérimentation, qui suppose qu’obtenir un emploi rémunéré à vie au Smic est suffisant pour retrouver sa dignité. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Olivier Klein : « Tous les jours, dans les quartiers, on frôle le point de rupture »

Les études de terrain qui accompagnent le rapport du comité scientifique le montrent clairement. Ainsi, une salariée d’un territoire confie : « Je suis venue pour donner des compétences, (…) personne n’en a rien à péter » « Je ne pensais pas tomber si bas ». Et l’étude note : « La majorité des salariés rencontrés ont évoqué le poids de l’expérience sur leur moral, les désillusions ressenties depuis la concrétisation du projet, le sentiment d’inutilité parfois ou de perte de temps. »

Transformer en profondeur cette expérimentation

D’autres études, réalisées dans d’autres territoires, soulignent que « passé l’enthousiasme du lancement de l’expérimentation, un climat pessimiste s’est installé parmi les salariés » ou encore : « Tous les entretiens témoignent d’un mal-être collectif. Le climat social s’est considérablement dégradé, entamant la motivation des salariés et leur implication. De nombreux signes indiquent le caractère critique de la situation : grève, épuisement, dépression, isolement, multiplication des congés maladie, absentéisme, altercations entre salariés ou entre les salariés et la direction. »

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Cette situation résulte de profondes erreurs de conception de cette expérimentation, qui vont bien au-delà des calculs erronés de ses promoteurs sur le coût des emplois créés. Ces promoteurs ont négligé la nécessité d’un accompagnement adapté, comprenant soutien psychologique et formation pour dessiner de véritables parcours d’insertion et des perspectives d’avenir aux personnes durablement privées d’emploi. C’est ce que le rapport du conseil scientifique appelle « l’impensé fondamental autour des parcours professionnels proposés, tant en termes d’évolution au sein des EBE que d’appui à la mise en œuvre d’un projet d’insertion en dehors des structures ».

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Dans ce contexte, il est essentiel de transformer en profondeur cette expérimentation si l’on envisage de l’étendre afin de s’assurer qu’elle apporte de réelles perspectives à ses bénéficiaires à un coût qui ne soit pas exorbitant comparé à celui des milliers d’associations et d’entreprises du secteur de l’insertion par l’activité économique qui œuvrent quotidiennement pour aider les personnes durablement privées d’emploi.

Pierre Cahuc (Professeur d’économie à Sciences Po)