Innovation, commerce international et baisse des prix (X.Jaravel, Le Monde)

Xavier Jaravel : « L’inflation est plus forte chez les pauvres que chez les riches »

Xavier Jaravel, 30 ans, fait partie des trois nominés de l’édition 2020 du Prix du meilleur jeune économiste. Professeur à la London School of Economics, ses travaux portent en particulier sur les liens entre les dynamiques d’innovations et les inégalités. Il revient dans cet entretien au « Monde » sur son travail.

Propos recueillis par Publié le 24 mai 2020 à 18h00 – Mis à jour le 25 mai 2020 à 10h24

Xavier Jaravel.

Vous avez tenté, par le biais de l’analyse de données, de brosser le portrait de l’inventeur. Comment avez-vous procédé ?

Nous nous sommes posé des questions simples. Pour être un innovateur, vaut-il mieux avoir fait des études poussées, avoir de bons contacts, être issu d’un certain milieu ? En croisant les données américaines des brevets, de l’administration fiscale, des trajectoires éducatives etc., nous avons établi que le facteur déterminant n’était pas le niveau d’études mais l’origine sociale. Si vous êtes bon en maths, vous n’avez une bonne chance d’être un innovateur que si vous appartenez à un milieu aisé. Aux Etats-Unis, la probabilité qu’un enfant devienne un innovateur est dix fois plus élevée s’il appartient à une famille issue du 1 % des plus riche du pays. Le lieu géographique influe également fortement, y compris sur les domaines choisis. Les enfants de la Côte est seront portés vers la biologie et ceux de la Côte ouest vers l’Internet, même s’ils déménagent par la suite. Ces résultats, qui démontrent la prédétermination du milieu, sont précieux en politique publique pour élaborer des leviers sur lesquels on peut jouer pour attirer plus de jeunes vers l’innovation.

Vous vous êtes également intéressé au lien entre l’innovation et les inégalités…

D’habitude, on étudie ce sujet du point de vue des travailleurs, selon le secteur dans lequel ils travaillent. A l’inverse, je me suis intéressé au consommateur. J’ai trouvé que l’innovation est attirée par la richesse. Les innovateurs visent le marché des plus fortunés, dont le pouvoir d’achat augmente régulièrement. Il y a donc beaucoup plus d’innovation dans les produits haut de gamme que dans le bas de gamme. Cela a des conséquences inattendues. Ainsi, du fait de cette concentration de l’innovation sur les marchés haut de gamme, la concurrence y est plus vive et les prix plus tendus que dans les domaines moins innovants et très concentrés. Il y a plus d’innovation dans le whisky que dans la bière. Et dans ce domaine, les bières « innovantes », artisanales, sont plus consommées par les riches que par les pauvres. Du coup, l’inflation des produits est plus forte chez les plus modestes car il y a moins de concurrence. Cette étude, menée aux Etats-Unis, a montré que si l’on segmente l’inflation par catégorie sociale, près de 3 millions de ménages supplémentaires basculent sous le seuil de pauvreté en termes de pouvoir d’achat. Cela a une influence importante sur les politiques d’aides qui sont indexées sur l’inflation.

Les délocalisations ont-elles eu également un impact sur le pouvoir d’achat ?

Nous avons établi que sur la période entre 2000 et 2007, qui a vu disparaître 2 millions d’emplois aux Etats-Unis du fait des délocalisations, cela s’était accompagné en parallèle d’un gain de pouvoir d’achat de 400 000 dollars (365 000 euros) par emploi détruit. Autrement dit, le pouvoir d’achat des ménages s’est accru de 1 500 dollars par an, tout cela grâce à la dynamique de la concurrence qui a fait baisser les prix. Et pourtant, sur l’ensemble des dépenses des ménages, seules 2 % sont parties en Chine et 13 % vers le reste du monde. Contrairement à ce que l’on croit, l’économie américaine reste assez fermée.

A la faveur de la crise actuelle, le sujet des relocalisations et de la démondialisation refait surface. Qu’en pensez-vous ?

Ce n’est pas du tout la solution miracle. Cela concernera peu d’emplois, quelques centaines de milliers et va avoir un impact fort sur les prix au consommateur. Il vaudrait mieux imaginer une globalisation différente et réfléchir aux biens publics mondiaux comme la santé et à leur accès à tous.

Chocs d’offre et de demande produits par le Covid-19 (vidéo)

Une vidéo réalisée par le site du Monde : je trouve la partie sur les déplacements des courbes d’offre et de demande globales intéressante et bien réalisée. Par contre, le début de la vidéo qui explique comment on construit ces courbes se trompe complètement. il y a assimilation des droites Dg et OG à un unique marché concurrentiel, et l’explication des pentes des droits Dg et OG n’est pas bonne (j’ai traité cela en cours).

https://www.lemonde.fr/economie/video/2020/05/10/coronavirus-la-crise-economique-due-a-l-epidemie-est-unique-voici-pourquoi_6039218_3234.html#xtor=AL-32280270

Coronavirus et choc d’offre négatif, le retour de l’inflation (K.Rogoff)

Comme une ambiance des années 1970

CAMBRIDGE – Il est encore trop tôt pour prédire l’évolution à long terme de l’épidémie de coronavirus. Ce qu’il est en revanche possible d’annoncer, c’est la possibilité toute proche d’une nouvelle récession mondiale, qui pourrait être très différente de celles apparues en 2001 et 2008.

Pour commencer, il faut s’attendre à ce que la prochaine récession émane de Chine. Elle pourrait d’ailleurs avoir déjà débuté. La Chine est une économie hautement endettée, qui ne peut se permettre d’être interrompue aujourd’hui, comme ne pouvait se le permettre un Japon à croissance rapide dans les années 1980. Individus, entreprises et municipalités ont besoin de fonds pour rembourser leurs dettes massives. Démographie nettement défavorable, rétrécissement des perspectives de rattrapage technologique, et surabondance des logements liée à des programmes de relance récurrents – sans parler d’un processus décisionnel de plus en plus centralisé – présagent d’ores et déjà d’une croissance significativement moindre en Chine au cours de la prochaine décennie.Par ailleurs, absent des deux précédentes récessions mondiales de ce siècle, le nouveau coronavirus, le COVID-19, entraîne un choc de l’offre et de la demande. Il faut remonter aux chocs de l’offre pétrolière du milieu des années 1970 pour observer un impact aussi conséquent. Bien entendu, la peur de la contagion impactera la demande relative aux compagnies aériennes, au tourisme international, et l’épargne de précaution augmentera. Mais lorsque plusieurs dizaines de millions de personnes ne pourront se rendre à leur travail (par crainte ou en raison des confinements), que les chaines de valeur planétaires se briseront, et que le commerce mondial diminuera en raison de la méfiance des pays autour des statistiques sanitaires des autres, la souffrance sera au moins aussi importante du côté de l’offre.Les pays impactés creuseront à juste titre d’importants déficits liés aux dépenses visant à consolider leur système de santé ainsi qu’à soutenir leur économie. Si les pays épargnent pour les jours difficiles, c’est pour dépenser lorsque les difficultés se présentent, et la préparation aux pandémies, aux guerres, aux crises climatiques et autres événements imprévus démontre précisément pourquoi les déficits budgétaires illimités sont dangereux en périodes favorables.Or, trop de dirigeants politiques et commentateurs économiques échouent à comprendre en quoi la composante offre pourrait rendre la prochaine récession différente des deux précédentes. À la différence de récessions principalement engendrées par une pénurie de demande, un ralentissement du côté de l’offre peut entraîner d’importantes baisses de production, ainsi que des goulots d’étranglement à grande échelle. Dans ce cas, les pénuries généralisées – phénomène que certains pays n’ont pas connu depuis les files d’attente aux stations essence dans les années 1970 – sont en fin de compte susceptibles de pousser l’inflation à la hausse, pas à la baisse.Certes, les conditions initiales d’une maîtrise de l’inflation généralisée sont aujourd’hui extrêmement favorables. Pour autant, quatre décennies de mondialisation ayant certainement constitué le principal facteur d’une inflation faible, un repli prolongé derrière les frontières nationales, lié à une pandémie de COVID-19 (voire à la peur durable d’une pandémie), en parallèle de frictions commerciales croissantes, constitue la recette parfaite d’un retour à des pressions haussières sur les prix. Dans un tel scénario, l’augmentation de l’inflation pourrait pousser à la hausse les taux d’intérêt, et mettre en difficulté les décideurs monétaires et budgétaires.

Il faut également souligner que la crise du COVID-19 frappe l’économie mondiale alors même que la croissance est déjà faible, et que de nombreux États sont lourdement surendettés. La croissance mondiale en 2019 a atteint seulement 2,9 %, peu supérieure aux 2,5 % qui constituent historiquement le signe d’une récession mondiale. L’économie de l’Italie commençait difficilement à se rétablir lorsque le virus est apparu. Le Japon s’orientait déjà vers la récession après une hausse inopportune de sa taxe sur la valeur ajoutée, tandis que l’Allemagne chancèle sur fond de désarroi politique. Ce sont les États-Unis qui semblent dans la meilleure forme, mais ce qui apparaissait hier comme un risque de 15 % de voire une récession frapper avant les élections présidentielles et du Congrès en novembre semble aujourd’hui beaucoup plus élevé.

Il peut apparaître surprenant que le nouveau coronavirus soit susceptible de provoquer autant de dégâts économiques, au sein même d’États à priori doté des ressources et technologies suffisantes pour faire face. Parmi les principales explications à cela, les générations précédentes étaient beaucoup moins aisées que la génération actuelle, et par conséquent beaucoup plus d’individus n’avaient d’autre choix que de prendre le risque d’aller travailler. Hier, contrairement à aujourd’hui, un retrait économique radical en réponse à une épidémie relativement peu mortelle n’était pas une option.Ce qu’il s’est produit à Wuhan, épicentre de l’actuelle épidémie en Chine, est aussi extrême que révélateur. Le gouvernement chinois a pour l’essentiel confiné la province du Hubei, plaçant 58 millions d’habitants sous le coup de la loi martiale, et empêchant ainsi les citoyens ordinaires de quitter leur domicile, sauf circonstances très spécifiques. Dans le même temps, le gouvernement semble en capacité d’alimenter les citoyens du Hubei en eau et nourriture depuis environ six semaines, ce qu’un pays pauvre ne pourrait imaginer pouvoir faire.Ailleurs en Chine, de nombreux habitants de grandes villes telles que Shanghai et Pékin sortent très peu de leur domicile, afin d’éviter de s’exposer. Les gouvernements de pays comme la Corée du Sud et l’Italie ont beau ne pas appliquer les mesures extrêmes imposées en Chine, de nombreux habitants restent également chez eux, ce qui est synonyme d’impact négatif important sur l’activité économique.La probabilité d’une récession mondiale a considérablement augmenté, bien au-delà de ce que veulent bien admettre les investisseurs et institutions internationales dans leurs projections habituelles. Les dirigeants politiques doivent comprendre qu’en parallèle des taux d’intérêts et des relances budgétaires, le choc immense subi par les chaînes logistiques mondiales doit également être appréhendé. Le soulagement le plus immédiat pourrait résider dans une marche arrière significative de l’Amérique concernant les droits de douanes dans le cadre de sa guerre commerciale, ce qui apaiserait les marchés, et ce qui démontrerait un certain sens politique vis-à-vis de la Chine, tout en remplissant un peu plus les poches des consommateurs américains. Le temps de la récession mondiale est celui de la coopération, pas de l’isolement.Traduit de l’anglais par Martin Morel

Kenneth Rogoff, Professor of Economics and Public Policy at Harvard University and recipient of the 2011 Deutsche Bank Prize in Financial Economics, was the chief economist of the International Monetary Fund from 2001 to 2003. He is co-author of This Time is Different: Eight Centuries of Financial Folly and author of The Curse of Cash.