Attention au mirage de l’inflation

La hausse des prix repart de façon très nette aux Etats-Unis, mais aussi en Europe. Un phénomène qui, s’il s’inscrit dans la durée, pourrait provoquer une érosion du pouvoir d’achat, et risquerait de casser la croissance.

Publié le 16 novembre 2021 à 11h51 – Mis à jour le 17 novembre 2021 à 09h14 Temps de Lecture 2 min.

Editorial du « Monde ». Pendant des années, la plupart des économies avancées se sont lamentées sur la disparition de l’inflation. Malgré la croissance, une situation de plein-emploi dans la grande majorité d’entre elles et des taux d’intérêt à des niveaux historiquement bas, les indices de prix restaient désespérément atones. A ce moment de la crise pandémique, la forte reprise fait enfin sortir l’inflation de sa torpeur. La question est de savoir jusqu’à quel point.

C’est aux Etats-Unis que la tendance est la plus nette. En octobre, les prix se sont envolés de 6,2 % sur un an. Du jamais-vu depuis novembre 1990. En zone euro, le rebond est pour le moment moins spectaculaire, mais la hausse de 4,1 % sur un an enregistrée en octobre constitue un plus haut depuis treize ans.

Dans un premier temps, économistes, banquiers centraux et dirigeants politiques ont affirmé que le phénomène était transitoire. Le rebond spectaculaire enregistré depuis la généralisation de la vaccination contre le Covid-19 a provoqué une désorganisation des circuits d’approvisionnement. L’offre ayant du mal à s’ajuster à la demande, des goulets d’étranglement se forment et tirent les prix à la hausse. Energie, matières premières, biens intermédiaires, difficultés de recrutement : les déséquilibres se multiplient, mais devraient se résorber progressivement, expliquent-ils. Voire ! Lire aussi Article réservé à nos abonnés La production industrielle baisse en Europe, étouffée par les pénuries

Depuis le déclenchement de cette crise, rien ne se passe comme prévu. La pandémie devait provoquer une explosion du chômage et une avalanche de faillites. Ni l’une ni l’autre n’ont eu lieu. Sur l’inflation, le ton rassurant d’il y a six mois n’est déjà plus de mise. Les banques centrales admettent désormais que la transition sera plus longuequ’anticipée.

Demande de rééquilibrage

Il est encore trop tôt pour dire si le provisoire a vocation à durer. Si un peu d’inflation n’est pas mauvais, la vigilance est de mise. La formation d’une boucle entre la hausse des prix et celle des salaires aurait des effets économiques et politiques aux conséquences incontrôlables. Privilège abonnés Newsletter « La lettre des idées » Votre rendez-vous hebdomadaire avec la vie intellectuelle. S’inscrire

Aux Etats-Unis, les rémunérations sont déjà clairement orientées à la hausse, tandis qu’en Europe la flambée des prix de l’énergie commence à nourrir des revendications dans le même sens. Dans la plupart des pays de l’OCDE, depuis des décennies, les salaires réels progressent moins vite que la productivité, aboutissant à une déformation du partage de la valeur ajoutée au profit du capital. La demande d’un rééquilibrage n’a jamais été aussi forte. Lire aussi Article réservé à nos abonnés « Je ne me chauffe pas comme je veux. J’ai froid » : le fléau de la précarité énergétique

Celle-ci est légitime pourvu que l’on n’assiste pas au même scénario que dans les années 1970, lors du premier choc pétrolier, qui a débouché sur une période de stagflation mêlant ralentissement de la croissance et forte augmentation des prix et des salaires. Certes, celle-ci avait permis à toute une génération d’emprunteurs d’accéder plus facilement à la propriété en allégeant le coût des mensualités de remboursement.

Rien ne dit que les mêmes effets redistributifs se reproduiraient aujourd’hui : les prix de l’immobilier sont beaucoup plus hauts, empêchant quantité d’emprunteurs d’entrer sur le marché. En revanche, l’histoire a montré qu’une inflation durable provoque à la fois une érosion du pouvoir d’achat, dont les premières victimes sont les revenus les plus faibles, et une perte de valeur de la monnaie qui ronge l’épargne.

La ligne de crête est périlleuse. Agir trop tôt pour prévenir les menaces inflationnistes risquerait de casser une croissance chèrement acquise grâce à des politiques budgétaires inédites. Laisser courir la hausse des prix mènerait à un mirage dont les effets pourraient être tout aussi douloureux. Lire aussi La France se porte-t-elle aussi bien que l’affirme Emmanuel Macron ?

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Biden reconduit Jerome Powell à la tête de la Fed pour lutter contre l’inflation

Le président américain a, finalement, renommé l’actuel patron de la Fed, en dépit des appels de sénateurs progressistes qui souhaitaient son remplacement.

Par Arnaud Leparmentier(New York, correspondant) Publié le 22 novembre 2021 à 21h51 – Mis à jour le 23 novembre 2021 à 11h53

Temps de Lecture 5 min

Joe Biden a renommé Jerome Powell, 68 ans, pour un second mandat de quatre ans à la présidence de la Réserve fédérale américaine à compter du 1er février 2022. La tâche du président de la Fed est immense : ce républicain modéré va devoir piloter le retour à la normale de l’économie américaine, alors que l’inflation a atteint 6,2 % en octobre, une première depuis trente ans. Ce sujet est devenu un enjeu politique majeur aux Etats-Unis et empoisonne la présidence Biden, à un an des élections de mi-mandat. « Nous savons qu’il est dur pour les familles de faire face à la hausse des prix de l’essence, de l’alimentation, du logement et des autres biens essentiels », a déclaré, lundi 22 novembre, le président Biden en compagnie de M. Powell à la Maison Blanche, en assurant que le phénomène était « mondial ». Lire aussi Article réservé à nos abonnés Les marchés financiers en équilibre précaire face à la hausse des taux d’intérêt

Ce besoin de stabilité est une des raisons pour lesquelles le président démocrate a résisté aux appels des sénateurs progressistes, telle la sénatrice du Massachusetts Elizabeth Warren, qui avait annoncé qu’elle voterait contre la reconduction de M. Powell : elle l’avait qualifié d’homme « dangereux » en raison de l’assouplissement du contrôle des banques.
Le président a donné à la sénatrice une semi-satisfaction puisqu’il a choisi de promouvoir au poste de vice-présidente de la Fed, Lael Brainard, 59 ans, une économiste démocrate nommée en 2014 sous Barack Obama au conseil des gouverneurs. Lire aussi Article réservé à nos abonnés La bataille pour la reconduction de Jerome Powell à la Fed bat son plein

Fin 2017, Donald Trump avait rompu avec la tradition qui voulait depuis Ronald Reagan (1981-1989) qu’un nouveau président des Etats-Unis ne change pas le président de la Fed : il avait choisi M. Powell, au détriment de Janet Yellen, une démocrate spécialiste du travail, devenue, entre-temps, secrétaire au Trésor de Joe Biden.

Objectif stabilité des prix et l’emploi

M. Biden a tardé à annoncer son choix en raison des divisions au sein du Parti démocrate, qui ne parvient pas à adopter définitivement le volet social et environnemental de son plan de reconstruction des Etats-Unis (Build Back Better). Renommer Powell, c’était risquer d’irriter l’aile gauche du parti et perdre des voix indispensables. Choisir Brainard, c’était s’aliéner les voix des sénateurs centristes, qui veulent un retour à une orthodoxie minimale. La confirmation de M. Powell, qui avait reçu en 2018 le soutien de 84 sénateurs sur 100, ne devrait pas poser de problème. « En ce moment, à la fois d’incertitude et de potentiels majeurs pour notre économie, nous avons besoin de stabilité et d’indépendance à la Réserve fédérale », a déclaré M. Biden, pour justifier la reconduction du républicain Powell, en insistant sur la nécessité d’accords transpartisans. Lire aussi Article réservé à nos abonnés Aux Etats-Unis, la Réserve fédérale commence à réduire son soutien à l’économie

M. Biden a donné à M. Powell une nouvelle mission, lutter contre les risques financiers induits par le réchauffement climatique, sujet sur lequel la Fed a, pour l’instant, été assez timide. Mais l’objectif majeur reste la stabilité des prix et l’emploi. Privilège abonnés Newsletter « La lettre éco » Le regard du Monde sur l’actualité économique du jour. S’inscrire

Le bilan de M. Powell donne lieu à des analyses contrastées. D’abord, lors de son premier mandat, il a résisté aux attaques incessantes de Donald Trump, comme l’a rappelé M. Biden, mais il a fini par faire ce que le président républicain lui demandait. A son arrivée à la présidence de la Fed, M. Powell avait commencé à remonter les taux jusqu’à 2,5 % en 2018, avant de se raviser, en raison de la chute de Wall Street et du risque de ralentissement économique. Il est devenu de facto un partisan de la surchauffe, une politique de taux bas, qui a conduit les Etats-Unis à retrouver un plein-emploi – 3,5 % de taux de chômage, un record depuis les années 1960 –, après la reprise pauvre en emplois connue sous Barack Obama.

Inflation amplifiée

Ensuite, en mars 2020, M. Powell a agi massivement et immédiatement lors de la crise liée au Covid-19, à la différence de la BCE qui a cafouillé quelques heures. Taux d’intérêts directeurs quasi nuls, achat massif de bons du Trésor pour assurer le financement des déficits publics et même achat quasi direct de la dette des entreprises, pour les empêcher de sombrer, la Fed a tout fait pour sauver l’économie et a encouragé l’Etat fédéral à engager des dépenses majeures. M. Powell fut, selon le Wall Street Journal, le président de la Fed la plus « colombe » depuis des décennies (par opposition aux faucons partisans d’une politique de stabilité stricte) et a fait de la réduction du chômage sa priorité absolue. A l’été 2020, en pleine pandémie, l’institution avait revu sa doctrine idéologique pour tolérer une inflation de facto supérieure à 2 %.

L’ennui, c’est que ces mesures – budgétaires et monétaires –, poursuivies sous Joe Biden, alors que l’économie rebondissait, ont conduit à une envolée des actifs boursiers et immobiliers et amplifié l’inflation. Un peu comme lors des chocs pétroliers des années 1970, l’inflation a été déclenchée par les goulets d’étranglement entravant la reprise de l’économie – pénurie de microprocesseurs, envolée du prix des matières premières, engorgement des ports, absence de main-d’œuvre. M. Powell assurait au printemps que cette inflation n’était que provisoire, mais il a dû reconnaître lors de sa dernière conférence de presse début novembre qu’elle se poursuivrait au moins dans les premiers mois de 2022. Lire aussi Article réservé à nos abonnés Equipe Biden : Janet Yellen, une « colombe » à la tête du Trésor américain

La banque est prise à revers par un dérapage prédit au printemps par les économistes keynésiens modérés, tels l’ancien secrétaire au Trésor de Bill Clinton, Larry Summers, et l’ex-économiste en chef du FMI, Olivier Blanchard. Plus gênant, les salaires augmentent à un rythme de 4,9 %, chiffre inférieur à l’inflation, ce qui rogne le pouvoir d’achat des travailleurs américains, mais ce niveau est tel qu’une spirale inflation-salaires n’est plus exclue. La Fed doit donc agir. Elle va commencer par réduire ses achats de titres du Trésor : l’annonce en a été faite en novembre et l’enjeu est de savoir si la Fed ira plus vite que prévu, en raison des pressions inflationnistes. Ensuite, la question d’une remontée des taux d’intérêts n’est plus taboue et pourrait, selon les marchés, intervenir dès 2022.

La Fed réussira-t-elle à piloter un atterrissage en douceur de l’économie ? L’histoire montre que la tâche est délicate et peut conduire à une récession. Jerome Powell était l’homme qui avait sauvé l’économie américaine du Covid-19 lors de son premier mandat. Au cours du second, il est celui qui va devoir juguler l’inflation pour la première fois depuis trente ans. Lire aussi Article réservé à nos abonnés Aux Etats-Unis, déconvenue sur le front de l’emploi

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« Inflation : espérons que les années 2020 ne ressemblent pas aux années 1970 »

  • L’expérience d’Arthur Burns, président de la Fed de 1970 à 1978 et considéré comme l’un des responsables de la longue stagflation de cette période, peut nous éclairer sur les erreurs à éviter aujourd’hui, estime dans sa chronique Stéphane Lauer, éditorialiste au « Monde ».

Publié le 29 novembre 2021 à 11h34 Temps de Lecture 4 min

Chronique. « Dans un monde qui change vite, les occasions de faire des erreurs sont légion. » Arthur Burns savait de quoi il parlait. Au cours de ses deux mandats à la tête de la Réserve fédérale (Fed), de 1970 à 1978, l’ex-conseiller de Richard Nixon s’est beaucoup trompé, alors que les Etats-Unis étaient confrontés à l’après-guerre du Vietnam, à la suspension de la convertibilité du dollar en or et à deux chocs pétroliers. Lire aussi Article réservé à nos abonnés Coup de semonce à Wall Street : les marchés s’inquiètent d’une stagflation et du blocage politique à Washington

De sa présidence à la banque centrale des Etats-Unis, l’histoire a surtout retenu ses faux pas de politique monétaire qui conduisirent à une période de stagflation, mélange de deux phénomènes que l’on croyait jusqu’alors incompatibles : une forte inflation et une faible croissance économique débouchant sur un chômage de masse. Ironie du sort, c’est un démocrate, Paul Volcker, qui appliqua les recettes de l’école monétariste pour éteindre l’incendie. Il releva le taux directeur de la Fed de neuf points entre 1979 et 1981 pour le porter à 20 %. Un remède de cheval qui eut raison de la hausse des prix et des salaires, mais aussi de la croissance et de la présidence de Jimmy Carter. Privilège abonnés Newsletter « La lettre des idées » Votre rendez-vous hebdomadaire avec la vie intellectuelle. S’inscrire

Jerome Powell, qui est sur le point d’être renouvelé à la tête de la Fed, et Christine Lagarde, son homologue à la Banque centrale européenne, sont à leur tour confrontés au risque inflationniste. La hausse des prix atteint 6,2 % aux Etats-Unis, un record depuis 1990, et 4,1 % en zone euro.

Argent gratuit

Eux aussi doivent composer avec un monde en mutation accélérée. Le choc de la pandémie et les incertitudes qu’elle génère accroissent d’autant plus la probabilité de faire des erreurs, que les banques centrales ne savent pas comment sortir de la situation qu’elles ont elles-mêmes créé. En inondant le système financier de liquidités et en rendant l’argent gratuit avec des taux d’intérêt proches de zéro, elles ont favorisé la formation de bulles spéculatives (immobilier, Bourse), encouragé un endettement mondial qui avoisine les 300 000 milliards de dollars, tout en aggravant les inégalités. Lire la chronique de Thomas Piketty : Article réservé à nos abonnés « La création monétaire peut-elle nous sauver ? »

Mettre fin à cette ère de l’argent magique, c’est prendre le risque de casser une croissance chèrement acquise et déstabiliser des marchés financiers jamais rassasiés de liquidités. Persévérer dans ces politiques dites « non conventionnelles » serait tout aussi hasardeux. Même si les années 1970 ne sont pas les années 2020, l’expérience d’Arthur Burns est là pour nous éclairer.

Sa principale erreur fut d’accorder trop d’importance aux causes « exogènes » de l’inflation. Burns a été d’abord persuadé que le problème provenait du pouvoir excessif des syndicats pour négocier des hausses de salaires, et du monopole de certaines grandes entreprises qui leur permettait d’augmenter les prix à leur guise. Mais le contrôle des prix instauré par Nixon en août 1971 échoua à calmer l’inflation.

Burns pointa ensuite la flambée des prix agricoles (due à de mauvaises récoltes) et l’envolée des cours du pétrole après la guerre du Kippour. Des facteurs « transitoires », comme le disent actuellement les banques centrales et la majorité des économistes. Pourtant, en 1974, lorsque le prix du baril commença à refluer et que les caprices de la météo se dissipèrent, permettant des récoltes plus abondantes, l’inflation repartit de plus belle.

Mutations profondes

En désespoir de cause, Burns imputa l’inflation aux déficits publics, n’hésitant pas à biaiser les statistiques pour appuyer sa thèse. Lorsque le président de la Fed réalisa enfin que le principal moteur de la hausse des prix était la politique monétaire accommodante qu’il menait sous l’amicale pression de Nixon, il était déjà trop tard. En laissant plonger les taux d’intérêt réels (hors inflation) en territoire négatif, le but était de faire réélire ce dernier. L’affaire du Watergate en décida autrement, mais, sur le plan économique, les Etats-Unis mirent dix ans à s’en remettre.

Si l’histoire ne se répète pas, certains comportements peuvent se reproduire. Le bel unanimisme actuel tendant à affirmer que les perturbations post-Covid ne seraient que passagères a ainsi des airs de seventies. Comme à l’époque, le conjoncturel fait oublier le structurel. Les mutations actuellement à l’œuvre (relocalisations, transition énergétique, déstabilisation du marché du travail) sont si profondes qu’il est difficile de prévoir quand leurs effets inflationnistes se stabiliseront. Mêmes si les discours sur le « transitoire » se font moins péremptoires qu’en début d’année, le message reste « tout est sous contrôle ». On aimerait en être aussi sûr.

Certains économistes nous disent que le pouvoir des syndicats n’est plus ce qu’il était et que la formation d’une boucle pernicieuse prix-salaires est devenue improbable. Sauf qu’entre-temps, dans la plupart des pays de l’OCDE, les salaires réels ont progressé moins vite que la productivité, aboutissant à une déformation du partage de la valeur ajoutée au profit du capital. Tôt ou tard, le rééquilibrage est inévitable. Sous-estimer ce potentiel inflationniste serait une erreur.

Pénuries de main-d’œuvre

L’Allemagne a donné le ton. La nouvelle coalition au pouvoir vient d’annoncer une hausse de 22 % du salaire minimum début 2022. De quoi nourrir les revendications salariales qui se multiplient un peu partout. Sur le long terme, le vieillissement de la population ne fera qu’entretenir les pénuries de main-d’œuvre et poussera les salaires vers le haut. Lire aussi Article réservé à nos abonnés En Allemagne, les économistes redoutent surtout la peur de l’inflation

Quant aux politiques expansionnistes, les experts nous disent que si elles n’ont pas déclenché d’inflation depuis 2009, il n’y a aucune raison qu’elles réveillent le monstre aujourd’hui. Le problème, c’est qu’à force d’en abuser les banques centrales se sont aventurées en terra incognita. La création de telles quantités de monnaie est-elle sans impact sur la valeur de celle-ci ? Les taux d’intérêt réels peuvent-ils rester encore longtemps décorrélés de la croissance et de la hausse des prix ?

Arthur Burns a appris à ses dépens que lorsque inflation apparaît, il est déjà trop tard pour s’en inquiéter. Espérons que les années 2020 ne ressemblent effectivement pas aux années 1970.

Stéphane Lauer(éditorialiste)

L’inflation en zone euro au plus haut depuis trente ans

Elle atteint 4,9 % en zone euro en novembre, et 6 % en Allemagne. Mais la majorité des économistes continue à penser que le phénomène est temporaire.

Par Eric Albert(Londres, correspondance) et Béatrice Madeline Publié le 30 novembre 2021 à 17h54, mis à jour hier à 08h42

Temps de Lecture 4 min.

Le siège de la Banque centrale européenne, à Francfort (Allemagne), en 2016.
Le siège de la Banque centrale européenne, à Francfort (Allemagne), en 2016. KAI PFAFFENBACH / REUTERS

« Les chiffres de l’inflation pour novembre sont sortis et on espère que, cette fois-ci, ce sera vraiment le pic. » Frederik Ducrozet, stratégiste chez le gérant de fortune Pictet, résume bien le sentiment général qui dominait après la publication, mardi 30 novembre, de l’indice des prix en zone euro : à + 4,9 % en novembre, il est à son plus haut niveau depuis trente ans.

Mois après mois, les économistes et les banquiers centraux estiment que le phénomène est passager. Mois après mois, ils sont démentis. Certains pays sont particulièrement touchés : 6 % en Allemagne ; 7,1 % en Belgique ; 8,4 % en Estonie et 9,3 % en Lituanie… La France reste pour l’instant relativement épargnée, avec un indice des prix en hausse de 3,4 %. « De nombreux éléments indiquent que l’inflation est moins temporaire que ce qu’on pensait initialement », reconnaît Eric Dor, le directeur des études économiques à l’Ieseg, une école de commerce. Lire aussi Article réservé à nos abonnés L’inflation frappe durement l’Europe centrale

Il y a seulement un an, en novembre 2020, en pleine pandémie, la zone euro était en désinflation, avec un indice des prix en recul de 0,3 % sur un an. En juin, alors que les campagnes de vaccination permettaient la réouverture des économies, il passait à une hausse de 1,9 % ; puis 3,4 % en septembre, 4,1 % en octobre et aujourd’hui 4,9 %. Sachant que la Banque centrale européenne (BCE) vise officiellement 2 % d’inflation, est-il temps de paniquer ?

Violente correction

Certainement pas, répondent en chœur les économistes et la BCE, qui soulignent que le phénomène est – au moins en partie – temporaire. Ils ont pour eux quelques solides arguments. Le principal est que le choc des prix vient avant tout de l’envolée du coût de l’énergie (+ 27 % sur un an en zone euro). La flambée du pétrole et du gaz s’est transformée sans surprise en une hausse du prix de l’essence à la pompe et des factures d’électricité. Hors énergie, l’inflation en zone euro est de 2,5 %. Privilège abonnés Newsletter « La lettre éco » Le regard du Monde sur l’actualité économique du jour. S’inscrire

Or, le prix du pétrole pourrait avoir atteint un sommet. La découverte du variant Omicron a créé une violente correction ces derniers jours, avec un baril en chute de 20 % depuis mi-octobre. « Plus de la moitié de la hausse des prix en France est liée à celle de l’énergie, c’est énorme, note Mathieu Plane, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques. Le retournement des prix des matières premières et du pétrole pourrait signifier qu’on atteindra le pic d’inflation un peu plus vite que prévu. » Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Le retour de l’inflation inquiète les Européens, qui peinent à trouver une réponse coordonnée

D’autres phénomènes statistiques expliquent la sévérité de l’inflation. L’Allemagne avait baissé sa TVA de 19 % à 16 % au début de la pandémie, avant de la remettre à son niveau précédent en janvier 2021. A lui seul, le phénomène compte pour un point d’inflation en Allemagne, calcule Yannick Kalantzis, de la Banque de France : « Mécaniquement, cet effet va disparaître au 1er janvier 2022 », précise-t-il.

Enfin, la comparaison avec 2020 est faussée. L’économie était alors paralysée et les prix ont dégringolé. L’évolution sur deux ans permet de remettre le phénomène en perspective : par rapport à 2019, l’inflation en zone euro est de 2,3 % en rythme annuel. Reste que tous ces arguments sont utilisés depuis des mois et que les prix continuent à surprendre à la hausse. L’inflation dite « sous-jacente » (hors énergie, alimentation, tabac et alcool) atteint désormais 2,6 % en zone euro. Son plus haut niveau depuis la création de la monnaie unique.

Ajouter du désordre au désordre

« Le scénario d’une inflation temporaire ne fonctionne qu’à deux conditions, note M. Dor. Il faut que les pénuries dans les chaînes logistiques se résorbent, et qu’il n’y ait pas de boucle inflation-salaire. » Dans les deux cas, il n’existe pas de certitude sur l’évolution de ces prochains mois.

Les pénuries, en particulier, sont très difficiles à prévoir. Les confinements successifs ont complètement désorganisé les approvisionnements. Tour à tour, il y a eu des pénuries de bois, de ciment, de papier… Le transport fonctionne mal : les porte-conteneurs font la queue pour entrer dans les ports européens ou américains, puis repartent à vide vers l’Asie. Le manque de semi-conducteurs est particulièrement criant, au point de mettre au chômage technique une large partie des chaînes de montage automobiles. L’émergence du variant Omicron, qui vient ajouter du désordre au désordre, risque de faire empirer la situation. Lire aussi Article réservé à nos abonnés La production industrielle baisse en Europe, étouffée par les pénuries

Quant aux salaires, ils semblent rester relativement sages pour l’instant. En Allemagne, les négociations salariales ont débouché sur une hausse moyenne de 0,9 % au troisième trimestre. Contrairement aux Etats-Unis, où l’inflation est de 6,2 % et où les rémunérations progressent fortement, il n’y a guère d’inflation autogénérée en zone euro. « Mais je ne peux pas croire que la baisse du pouvoir d’achat provoquée par l’inflation ne finira pas par provoquer des demandes de hausse de salaires », conclut M. Dor. A moins que l’envolée actuelle des prix ne soit effectivement temporaire et apparaisse comme un épiphénomène dans quelques mois. Aux Etats-Unis, la poussée inflationniste risque de durer

Changement de ton à la banque centrale américaine. Le président de la Fed, Jerome Powell, ne veut plus qualifier l’inflation aux Etats-Unis de « temporaire », estimant désormais qu’elle risque de durer encore des mois. La hausse des prix est au plus haut depuis trente et un ans aux Etats-Unis. La Fed s’attend à ce que les « pressions inflationnistes se maintiennent pendant une bonne partie de l’année prochaine », puis « diminuent au cours du second semestre » 2022, a détaillé le président de la banque centrale devant la commission bancaire du Sénat, mardi 30 novembre. Dès lors, la Fed qui entend bien ne pas laisser l’inflation s’installer pourrait accélérer la réduction des achats d’actifs entamée début novembre, a déclaré M. Powell.

Eric Albert(Londres, correspondance) et Béatrice Madeline