Attention au mirage de l’inflation

La hausse des prix repart de façon très nette aux Etats-Unis, mais aussi en Europe. Un phénomène qui, s’il s’inscrit dans la durée, pourrait provoquer une érosion du pouvoir d’achat, et risquerait de casser la croissance.

Publié le 16 novembre 2021 à 11h51 – Mis à jour le 17 novembre 2021 à 09h14 Temps de Lecture 2 min.

Editorial du « Monde ». Pendant des années, la plupart des économies avancées se sont lamentées sur la disparition de l’inflation. Malgré la croissance, une situation de plein-emploi dans la grande majorité d’entre elles et des taux d’intérêt à des niveaux historiquement bas, les indices de prix restaient désespérément atones. A ce moment de la crise pandémique, la forte reprise fait enfin sortir l’inflation de sa torpeur. La question est de savoir jusqu’à quel point.

C’est aux Etats-Unis que la tendance est la plus nette. En octobre, les prix se sont envolés de 6,2 % sur un an. Du jamais-vu depuis novembre 1990. En zone euro, le rebond est pour le moment moins spectaculaire, mais la hausse de 4,1 % sur un an enregistrée en octobre constitue un plus haut depuis treize ans.

Dans un premier temps, économistes, banquiers centraux et dirigeants politiques ont affirmé que le phénomène était transitoire. Le rebond spectaculaire enregistré depuis la généralisation de la vaccination contre le Covid-19 a provoqué une désorganisation des circuits d’approvisionnement. L’offre ayant du mal à s’ajuster à la demande, des goulets d’étranglement se forment et tirent les prix à la hausse. Energie, matières premières, biens intermédiaires, difficultés de recrutement : les déséquilibres se multiplient, mais devraient se résorber progressivement, expliquent-ils. Voire ! Lire aussi Article réservé à nos abonnés La production industrielle baisse en Europe, étouffée par les pénuries

Depuis le déclenchement de cette crise, rien ne se passe comme prévu. La pandémie devait provoquer une explosion du chômage et une avalanche de faillites. Ni l’une ni l’autre n’ont eu lieu. Sur l’inflation, le ton rassurant d’il y a six mois n’est déjà plus de mise. Les banques centrales admettent désormais que la transition sera plus longuequ’anticipée.

Demande de rééquilibrage

Il est encore trop tôt pour dire si le provisoire a vocation à durer. Si un peu d’inflation n’est pas mauvais, la vigilance est de mise. La formation d’une boucle entre la hausse des prix et celle des salaires aurait des effets économiques et politiques aux conséquences incontrôlables. Privilège abonnés Newsletter « La lettre des idées » Votre rendez-vous hebdomadaire avec la vie intellectuelle. S’inscrire

Aux Etats-Unis, les rémunérations sont déjà clairement orientées à la hausse, tandis qu’en Europe la flambée des prix de l’énergie commence à nourrir des revendications dans le même sens. Dans la plupart des pays de l’OCDE, depuis des décennies, les salaires réels progressent moins vite que la productivité, aboutissant à une déformation du partage de la valeur ajoutée au profit du capital. La demande d’un rééquilibrage n’a jamais été aussi forte. Lire aussi Article réservé à nos abonnés « Je ne me chauffe pas comme je veux. J’ai froid » : le fléau de la précarité énergétique

Celle-ci est légitime pourvu que l’on n’assiste pas au même scénario que dans les années 1970, lors du premier choc pétrolier, qui a débouché sur une période de stagflation mêlant ralentissement de la croissance et forte augmentation des prix et des salaires. Certes, celle-ci avait permis à toute une génération d’emprunteurs d’accéder plus facilement à la propriété en allégeant le coût des mensualités de remboursement.

Rien ne dit que les mêmes effets redistributifs se reproduiraient aujourd’hui : les prix de l’immobilier sont beaucoup plus hauts, empêchant quantité d’emprunteurs d’entrer sur le marché. En revanche, l’histoire a montré qu’une inflation durable provoque à la fois une érosion du pouvoir d’achat, dont les premières victimes sont les revenus les plus faibles, et une perte de valeur de la monnaie qui ronge l’épargne.

La ligne de crête est périlleuse. Agir trop tôt pour prévenir les menaces inflationnistes risquerait de casser une croissance chèrement acquise grâce à des politiques budgétaires inédites. Laisser courir la hausse des prix mènerait à un mirage dont les effets pourraient être tout aussi douloureux. Lire aussi La France se porte-t-elle aussi bien que l’affirme Emmanuel Macron ?

Le Monde Contribuer

  • Sélections

Partage

Contenus sponsorisés par

Les marchés financiers en équilibre précaire face à la hausse des taux d’intérêt

Alors que le soutien public a alimenté la croissance des marchés durant la crise sanitaire, ces derniers risquent d’être impactés par le resserrement des politiques monétaires amorcé par les banques centrales à travers le monde.

Par Eric Albert Publié le 23 novembre 2021 à 11h48

Temps de Lecture 3 min.

« On enlève les petites roues. » Le titre de l’étude de Morgan Stanley, publiée le 14 novembre, résume bien la délicate phase qui attend les marchés financiers : partout dans le monde, les banques centrales resserrent leur politique monétaire. Avec la fin de leur intervention et les hausses des taux d’intérêt, les marchés financiers vont devoir apprendre à rouler par eux-mêmes. Au risque de chuter sévèrement ? Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Le CAC 40, qui a pris 25 % depuis janvier, est à son plus haut niveau depuis vingt et un ans

La pandémie de Covid-19, qui a pourtant provoqué un gel sans précédent des économies, s’est à peine fait sentir sur les marchés. Aux Etats-Unis, le S&P 500, le principal indice boursier, atteint actuellement son record historique, ayant progressé de 44 % depuis janvier 2020. Même chose en France, où le CAC 40 est aussi au plus haut de son histoire, en progression de 18 % sur la même période.

La flambée des prix vient d’un « soutien budgétaire et monétaire sans précédent », rappelle la banque Morgan Stanley dans un rapport

Les prix immobiliers flambent également un peu partout, en particulier dans toutes les grandes villes. Aux Etats-Unis, un logement se vend aujourd’hui en moyenne 404 000 dollars (359 000 euros), 22 % de plus qu’avant la crise. En France, l’immobilier a pris 5,9 % sur un an (entre le troisième trimestre 2020 et le deuxième trimestre 2021), malgré les confinements successifs. Les matières premières, le pétrole ou encore les produits alimentaires sont aussi en hausse. Privilège abonnés Newsletter « La lettre éco » Le regard du Monde sur l’actualité économique du jour. S’inscrire

Cette flambée tous azimuts vient d’un « soutien budgétaire et monétaire sans précédent », rappelle Morgan Stanley. En Europe et aux Etats-Unis, les gouvernements ont tous pratiqué le même « quoi qu’il en coûte », à coups de chômage partiel, d’aides sociales exceptionnelles et de prêts garantis par l’Etat. Du côté des banques centrales, l’intervention a aussi été exceptionnelle : tous les taux d’intérêt sont passés à zéro, voire à des niveaux négatifs, tandis que les achats d’actifs ont atteint des records. La Banque centrale européenne (BCE) a par exemple dépensé 2 000 milliards d’euros depuis le début de la pandémie, en mars 2020, permettant aux Etats de se financer sans douleur.

Privés d’argent facile

Cet argent est venu alimenter les marchés financiers. Plutôt que d’acheter des dettes, qui ne rapportent rien, les investisseurs se sont reportés sur les actifs à risque, notamment les actions, ce qui a fait flamber les Bourses. Les particuliers ont pu emprunter à des niveaux très faibles, ce qui soutient les prix immobiliers. Mais cette intervention touche à sa fin. La pandémie est relativement sous contrôle, les économies se sont rouvertes et surtout l’inflation s’envole. Aux Etats-Unis, elle atteint 6,2 %, en zone euro 4,2 %. Les banques centrales sont obligées de réagir.

En Europe, plusieurs d’entre elles ont commencé à augmenter leurs taux : la Norvège, la Pologne, la Hongrie, la République tchèque, la Roumanie… La Banque d’Angleterre a laissé entendre qu’elle s’apprêtait à faire de même, sans doute dès le mois de décembre. Aux Etats-Unis, la Réserve fédérale américaine (Fed) n’en est pas encore là, mais elle réduit désormais son rythme de rachat d’actifs. La BCE sera sans doute la dernière à agir, mais elle est très attendue lors de sa prochaine réunion de décembre, quand elle devra dévoiler la façon dont elle réduira son plan de rachat de dettes. Lire aussi Article réservé à nos abonnés Biden reconduit Jerome Powell à la tête de la Fed pour lutter contre l’inflation

Privés de leur source d’argent facile, les marchés vont-ils dévisser ? En 2013, la Fed avait pris par surprise les marchés, en commençant à augmenter ses taux plus vite que prévu. Les Bourses avaient violemment tangué, tandis que les rendements des obligations s’étaient vivement tendus. Cette fois-ci, Jerome Powell, le président de la Fed, mais aussi Christine Lagarde (BCE) et les autres dirigeants de banques centrales sont sur leurs gardes. Ils préviennent les marchés de leur action très en amont, évitant toute mauvaise surprise.

La remontée des taux d’intérêt pourrait néanmoins marquer un tournant majeur. Ceux-ci sont sur une baisse tendancielle de très long terme, qui a débuté dans les années 1980. La fin de la pandémie pourrait être la fin de ce cycle, et tout l’équilibre des marchés financiers s’en trouverait modifié.

Eric Albert Contribuer

Biden reconduit Jerome Powell à la tête de la Fed pour lutter contre l’inflation

Le président américain a, finalement, renommé l’actuel patron de la Fed, en dépit des appels de sénateurs progressistes qui souhaitaient son remplacement.

Par Arnaud Leparmentier(New York, correspondant) Publié le 22 novembre 2021 à 21h51 – Mis à jour le 23 novembre 2021 à 11h53

Temps de Lecture 5 min

Joe Biden a renommé Jerome Powell, 68 ans, pour un second mandat de quatre ans à la présidence de la Réserve fédérale américaine à compter du 1er février 2022. La tâche du président de la Fed est immense : ce républicain modéré va devoir piloter le retour à la normale de l’économie américaine, alors que l’inflation a atteint 6,2 % en octobre, une première depuis trente ans. Ce sujet est devenu un enjeu politique majeur aux Etats-Unis et empoisonne la présidence Biden, à un an des élections de mi-mandat. « Nous savons qu’il est dur pour les familles de faire face à la hausse des prix de l’essence, de l’alimentation, du logement et des autres biens essentiels », a déclaré, lundi 22 novembre, le président Biden en compagnie de M. Powell à la Maison Blanche, en assurant que le phénomène était « mondial ». Lire aussi Article réservé à nos abonnés Les marchés financiers en équilibre précaire face à la hausse des taux d’intérêt

Ce besoin de stabilité est une des raisons pour lesquelles le président démocrate a résisté aux appels des sénateurs progressistes, telle la sénatrice du Massachusetts Elizabeth Warren, qui avait annoncé qu’elle voterait contre la reconduction de M. Powell : elle l’avait qualifié d’homme « dangereux » en raison de l’assouplissement du contrôle des banques.
Le président a donné à la sénatrice une semi-satisfaction puisqu’il a choisi de promouvoir au poste de vice-présidente de la Fed, Lael Brainard, 59 ans, une économiste démocrate nommée en 2014 sous Barack Obama au conseil des gouverneurs. Lire aussi Article réservé à nos abonnés La bataille pour la reconduction de Jerome Powell à la Fed bat son plein

Fin 2017, Donald Trump avait rompu avec la tradition qui voulait depuis Ronald Reagan (1981-1989) qu’un nouveau président des Etats-Unis ne change pas le président de la Fed : il avait choisi M. Powell, au détriment de Janet Yellen, une démocrate spécialiste du travail, devenue, entre-temps, secrétaire au Trésor de Joe Biden.

Objectif stabilité des prix et l’emploi

M. Biden a tardé à annoncer son choix en raison des divisions au sein du Parti démocrate, qui ne parvient pas à adopter définitivement le volet social et environnemental de son plan de reconstruction des Etats-Unis (Build Back Better). Renommer Powell, c’était risquer d’irriter l’aile gauche du parti et perdre des voix indispensables. Choisir Brainard, c’était s’aliéner les voix des sénateurs centristes, qui veulent un retour à une orthodoxie minimale. La confirmation de M. Powell, qui avait reçu en 2018 le soutien de 84 sénateurs sur 100, ne devrait pas poser de problème. « En ce moment, à la fois d’incertitude et de potentiels majeurs pour notre économie, nous avons besoin de stabilité et d’indépendance à la Réserve fédérale », a déclaré M. Biden, pour justifier la reconduction du républicain Powell, en insistant sur la nécessité d’accords transpartisans. Lire aussi Article réservé à nos abonnés Aux Etats-Unis, la Réserve fédérale commence à réduire son soutien à l’économie

M. Biden a donné à M. Powell une nouvelle mission, lutter contre les risques financiers induits par le réchauffement climatique, sujet sur lequel la Fed a, pour l’instant, été assez timide. Mais l’objectif majeur reste la stabilité des prix et l’emploi. Privilège abonnés Newsletter « La lettre éco » Le regard du Monde sur l’actualité économique du jour. S’inscrire

Le bilan de M. Powell donne lieu à des analyses contrastées. D’abord, lors de son premier mandat, il a résisté aux attaques incessantes de Donald Trump, comme l’a rappelé M. Biden, mais il a fini par faire ce que le président républicain lui demandait. A son arrivée à la présidence de la Fed, M. Powell avait commencé à remonter les taux jusqu’à 2,5 % en 2018, avant de se raviser, en raison de la chute de Wall Street et du risque de ralentissement économique. Il est devenu de facto un partisan de la surchauffe, une politique de taux bas, qui a conduit les Etats-Unis à retrouver un plein-emploi – 3,5 % de taux de chômage, un record depuis les années 1960 –, après la reprise pauvre en emplois connue sous Barack Obama.

Inflation amplifiée

Ensuite, en mars 2020, M. Powell a agi massivement et immédiatement lors de la crise liée au Covid-19, à la différence de la BCE qui a cafouillé quelques heures. Taux d’intérêts directeurs quasi nuls, achat massif de bons du Trésor pour assurer le financement des déficits publics et même achat quasi direct de la dette des entreprises, pour les empêcher de sombrer, la Fed a tout fait pour sauver l’économie et a encouragé l’Etat fédéral à engager des dépenses majeures. M. Powell fut, selon le Wall Street Journal, le président de la Fed la plus « colombe » depuis des décennies (par opposition aux faucons partisans d’une politique de stabilité stricte) et a fait de la réduction du chômage sa priorité absolue. A l’été 2020, en pleine pandémie, l’institution avait revu sa doctrine idéologique pour tolérer une inflation de facto supérieure à 2 %.

L’ennui, c’est que ces mesures – budgétaires et monétaires –, poursuivies sous Joe Biden, alors que l’économie rebondissait, ont conduit à une envolée des actifs boursiers et immobiliers et amplifié l’inflation. Un peu comme lors des chocs pétroliers des années 1970, l’inflation a été déclenchée par les goulets d’étranglement entravant la reprise de l’économie – pénurie de microprocesseurs, envolée du prix des matières premières, engorgement des ports, absence de main-d’œuvre. M. Powell assurait au printemps que cette inflation n’était que provisoire, mais il a dû reconnaître lors de sa dernière conférence de presse début novembre qu’elle se poursuivrait au moins dans les premiers mois de 2022. Lire aussi Article réservé à nos abonnés Equipe Biden : Janet Yellen, une « colombe » à la tête du Trésor américain

La banque est prise à revers par un dérapage prédit au printemps par les économistes keynésiens modérés, tels l’ancien secrétaire au Trésor de Bill Clinton, Larry Summers, et l’ex-économiste en chef du FMI, Olivier Blanchard. Plus gênant, les salaires augmentent à un rythme de 4,9 %, chiffre inférieur à l’inflation, ce qui rogne le pouvoir d’achat des travailleurs américains, mais ce niveau est tel qu’une spirale inflation-salaires n’est plus exclue. La Fed doit donc agir. Elle va commencer par réduire ses achats de titres du Trésor : l’annonce en a été faite en novembre et l’enjeu est de savoir si la Fed ira plus vite que prévu, en raison des pressions inflationnistes. Ensuite, la question d’une remontée des taux d’intérêts n’est plus taboue et pourrait, selon les marchés, intervenir dès 2022.

La Fed réussira-t-elle à piloter un atterrissage en douceur de l’économie ? L’histoire montre que la tâche est délicate et peut conduire à une récession. Jerome Powell était l’homme qui avait sauvé l’économie américaine du Covid-19 lors de son premier mandat. Au cours du second, il est celui qui va devoir juguler l’inflation pour la première fois depuis trente ans. Lire aussi Article réservé à nos abonnés Aux Etats-Unis, déconvenue sur le front de l’emploi

Arnaud Leparmentier(New York, correspondant) Contribuer

  • Sélections