Quelles perspectives économiques pour la Zone euro ? (Note)

Une remarque : le renforcement du budget de la zone euro peut s’appuyer sur l’Europe Sociale (projet d’allocation chômage européenne)

Résumé :

  • Après une année 2017 très dynamique, un degré élevé d’incertitude, les tensions commerciales et le ralentissement des économies émergentes assombrissent aujourd’hui les perspectives économiques de la Zone euro ;
  • La Zone euro devra donc se recentrer sur ses relais internes de croissance économique et devra également compter sur une amélioration du marché du travail et une hausse des salaires réels favorisant ainsi la consommation des ménages ;
  • Dans les prochains mois, les chefs d’État et de gouvernement de la Zone euro devront se prononcer sur des réformes cruciales pour l’avenir de cette dernière, parmi lesquelles l’instauration d’un budget de la Zone euro, la réforme du mécanisme européen de stabilité ou encore le parachèvement de l’union bancaire ;
  • L’hétérogénéité des économies des États membres rend toutefois difficile l’adoption de ces réformes structurelles communes.

 

Le 14 décembre prochain, lors du Conseil européen, les chefs d’État et de gouvernement de la Zone euro auront pour but d’entériner les avancées sur l’Union économique et monétaire. Ils aborderont ainsi les pistes de réformes en vue d’un approfondissement de la Zone euro.Cette réunion de l’Eurogroupe est l’occasion de revenir sur les perspectives économiques de la Zone euro.

 

 

Après la crise de la dette souveraine qui a fortement affecté l’ensemble de ses économies, et notamment les plus fragiles, la Zone euro a connu cinq années de croissance consécutives, marquant une reprise économique durable et relativement généralisée. Dans un avenir proche, la croissance économique de la Zone euro devrait néanmoins être fragilisée par le contexte international chahuté, mais pourra toutefois s’appuyer sur la demande intérieure. La perspective des élections européennes devrait être l’occasion d’aborder les prochains grands enjeux économiques auxquels devront répondre chefs d’État et de gouvernement de la Zone euro.

 

1. Une croissance économique ternie par un contexte international très incertain

Après avoir atteint un sommet en 2017 (Figure 1), à 2,4 % (soit son plus haut niveau depuis dix ans, grâce notamment à un environnement mondial particulièrement favorable), la croissance économique de la Zone euro devrait fléchir au cours des trois prochaines années, pour atteindre 2,1 % en 2018, puis 1,9 % en 2019 et 1,7 % en 2020 selon les prévisions d’automne 2018 de la Commission européenne, revues à la baisse par rapport à celles publiées au printemps. Si elle sera toujours soutenue par une demande et un investissement intérieurs vigoureux, la croissance pâtit de la détérioration des facteurs externes, affectant négativement la contribution du commerce extérieur. Alors qu’elle restera dynamique en Irlande et en Slovaquie (Figure 2), la croissance du PIB passera sous la barre des 2 % au Portugal en 2019 (1,8 %, contre 2,2 % en 2018). En France, la croissance ralentira à 1,6 % en 2019, tandis qu’elle augmentera à 1,8 % en Allemagne.

 Figure 2 : Croissance du PIB en 2019 (%)

Source : Eurostat, BSI Economics

L’économie mondiale traverse en effet des temps difficiles :

  • D’une part, la recrudescence des tensions commerciales affecte négativement l’activité économique mondiale. La Commission européenne prévoit ainsi que de nouveaux obstacles, tarifaires et non tarifaires, devraient émerger, dont l’impact sur le commerce international et la croissance mondiale serait considérable.
  • Et, d’autre part, le resserrement de la politique monétaire américaine pénalise les pays émergents.

Or la Zone euro est une économie relativement ouverte, avec une forte intégration dans les chaînes de valeur mondiales. Elle est dotée de solides relations commerciales avec les pays émergents et en voie de développement (27,3 % des exportations totales de la Zone euro en 2017[1]). Les banques commerciales de la Zone euro sont également exposées à ces marchés. En effet, si les expositions des banques de la Zone euro peuvent sembler relativement faibles a priori (les expositions au bilan pour l’ensemble des économies émergentes s’élevaient à 1 500 Mds EUR, soit 7 % du total des actifs début 2018, selon la BCE), la résilience de certaines institutions de la Zone euro pourrait être mise à l’épreuve si les turbulences persistaient. Selon la BCE, dix établissements importants de la Zone euro représentent 93 % du total des expositions sur certaines économies émergentes (à savoir l’Argentine, le Brésil, la Chine, l’Indonésie, la Malaisie, le Mexique, l’Afrique du Sud et la Turquie).

Par ailleurs, en cas d’absence d’accord sur le Brexit, la Zone euro pourrait également pâtir de la dégradation des relations commerciales et financières avec le Royaume-Uni.

In fine, les perspectives de ralentissement économique en Zone euro s’expliquent en grande partie par la faible contribution du commerce net à la croissance. La demande extérieure devant s’affaiblir davantage, le soutien à la croissance du PIB dépendra donc principalement des indicateurs domestiques.

 

2. La Zone euro devra s’appuyer sur ses fondamentaux domestiques

La croissance de la consommation privée (+1,6 % en 2018 et +1,8 % en 2019, selon les données Eurostat) devrait rester l’un des principaux moteurs de la croissance. Celle-ci sera stimulée par l’amélioration du marché du travail, la hausse des salaires et des mesures fiscales expansionnistes dans certains États membres, comme le Portugal et l’Irlande.

Au sein de la Zone euro, toujours selon la Commission européenne, le taux de chômage devrait diminuer à 8,4 % cette année (contre 9,1 % en 2017), puis à 7,9 % en 2019 et 7,5 % en 2020, et ce malgré le ralentissement de la croissance. Néanmoins, la création d’emplois devrait être freinée par la pénurie croissante de main-d’œuvre et le ralentissement de la croissance économique. La création nette d’emplois dans la Zone euro devrait ainsi ralentir, passant de 1,4 % en 2018 à 1,1 % en 2019 et à 0,9 % en 2020. S’il devrait au final se réduire dans l’ensemble des pays de la zone en 2018 et 2019 (à l’exception de l’Irlande et de Malte), le taux de chômage reste toutefois très hétérogène selon les pays (Figure 3), allant de 3,5 % en Allemagne à 19,6 % en Grèce en 2018. Parallèlement, la rémunération réelle par tête devrait progresser de 0,6 % en 2018, 0,2 % en 2019 et 0,8 % en 2020. La hausse de l’inflation (à 1,8 % en 2018 et 2019, contre 1,5 % en 2017) pourrait constituer un frein à une plus forte hausse dupouvoir d’achat des ménages.

Selon les projections de la Banque Centrale Européenne (BCE), l’inflation converge vers des niveaux inférieurs, mais proches de 2 % a? moyen terme, en ligne avec son objectif. Ainsi, fin décembre 2018, la BCE mettra fin aux achats nets de son programme d’achats d’actifs (plus connu sous le nom de « quantitative easing »), destiné à soutenir l’inflation tout en soutenant l’activité économique. L’institution a toutefois indiqué qu’elle n’entendait pas pour autant mettre fin à sa politique monétaire expansionniste, précisant que ses taux directeurs resteraient à leur niveau historiquement bas au moins jusqu’à la fin de l’été 2019.

Parallèlement, plusieurs pays de la Zone euro adopteront des politiques budgétaires expansionnistes. Le solde public structurel agrégé de la Zone euro (le solde public corrigé des effets du cycle économique), devrait ainsi légèrement se détériorer en 2019, passant d’un déficit public structurel de -0,7 % du PIB en 2018 à -1 % du PIB en 2019. La forte hétérogénéité des finances publiques (Figure 4) constituerait un obstacle majeur à la mise en œuvre d’outils budgétaires communs (cf. Partie 3).

Par ailleurs, certaines tensions internes à la Zone euro assombrissent ses perspectives économiques. L’incertitude pesant sur la santé des finances publiques italiennes se traduit par une hausse des taux d’intérêt sur la dette publique du pays et fait émerger la problématique de l’interaction de la dette souveraine avec le secteur bancaire. En effet, la hausse du spread souverain en Zone euro (écart entre le taux d’intérêt sur les obligations souveraines italiennes et allemandes, ces dernières étant considérées comme sans risque) marque la hausse du risque perçu par les marchés financiers quant à la dette italienne. Cela renchérit le coût de l’emprunt pour l’État italien qui doit emprunter davantage pour financer un déficit public plus élevé (2,4 % du PIB en 2019) qu’initialement prévu. La dette publique italienne rapportée au PIB est la seconde plus élevée de la Zone euro (131 % du PIB en 2018) derrière la Grèce. Les tensions persistantes sur le marché obligataire italien pourraient affecter d’autres pays endettés de la Zone euro et provoquer une hausse des coûts de l’endettement, selon la BCE. En outre, les institutions financières de la Zone euro (hormis le Système européen de banques centrales) détiennent 262 Mds EUR de la dette publique italienne, selon les chiffres de la BCE (soit 11,5 % de la dette publique totale). Or, lorsque le taux d’intérêt d’une obligation augmente, le cours de cette obligation diminue. Ainsi, la hausse des taux sur les obligations souveraines italiennes dégrade la valeur de l’actif des banques et pourrait, si elle persistait à plus long terme, affecter le système bancaire européen. Mais si ce risque est pour l’heure contenu, la crise italienne constitue un défi de taille dans l’optique des futures réformes de la Zone euro.

 

3. Quelles propositions de réformes pour renforcer la Zone euro ?

Depuis plusieurs mois, les ministres des finances de la Zone euro planchent sur un cahier des charges dédié à l’approfondissement de l’Union économique et monétaire (UEM), dont débattront les chefs d’État et de gouvernement lors du sommet de la Zone euro mi-décembre.

Pour prévenir une nouvelle crise, certains pays de la Zone euro, parmi lesquels la France, cherchent à accroître l’intégration des économies au sein de la zone, notamment par le biais d’un budget de la Zone euro, d’un fonds monétaire européen et du parachèvement de l’union bancaire. Toutefois, de nombreux désaccords persistent entre les États membres.

 

3.a) Vers l’introduction d’un budget de la Zone euro à l’horizon 2021 ?

Les ministres des finances français et allemand ont fait part mi-novembre d’une prise de position commune sur l’idée de doter la Zone euro d’un budget qui lui serait propre. L’idée est de promouvoir la compétitivité, la convergence et la stabilisation de la Zone euro. Dans un premier temps, cette capacité financière se concentrerait sur la convergence entre les économies encore très hétérogènes des pays membres. En outre, les États membres de la Zone euro ne bénéficieront de cette capacité financière qu’à condition d’accepter les recommandations de la Commission européenne, dans le cadre de sa surveillance budgétaire annuelle.

A terme, cette contribution commune pourrait permettre de financer une assurance-chômage européenne et de compléter le Fonds pour les investissements stratégiques dans les Etats en incapacité temporaire d’assurer l’équilibre de leurs finances publiques, et donc de soutenir les investissements de long terme.

Toutefois, les États membres sont encore divisés sur cette question. Certains réfutent même l’utilité d’une telle capacité financière pour la Zone euro. Les pays nordiques et baltiques ne sont ainsi pas convaincus qu’il soit nécessaire de disposer d’un budget propre pour renforcer la monnaie unique.

 

3.b) La transformation du Mécanisme Européen de Stabilité en un fonds monétaire européen

Le Mécanisme Européen de Stabilité (MES), créé dans le cadre de la crise de la dette souveraine, est un fond de sauvetage utilisé en cas de crises financières.  Une majorité des gouvernements de la Zone euro sont favorables à la transformation de l’actuel MES en un équivalent régional du Fonds Monétaire International, afin de prévenir de nouvelles crises d’une ampleur comparable à la crise des dettes souveraines. Ils sont cependant toujours loin de s’accorder sur un projet commun.

La version allemande du projet de « Fonds monétaire européen » pour venir en aide à l’avenir aux pays de la Zone euro en difficulté prévoit des critères d’éligibilité stricts, qui reviendraient à exclure les États jugés trop laxistes en matière de réduction de la dette publique. Pour être éligible à une aide financière, estime l’Allemagne, un pays devrait afficher un déficit budgétaire inférieur à 3 % du PIB et une dette publique de moins de 60 % du PIB, à moins d’avoir réduit sa dette de 0,5 point de PIB au cours de chacune des trois dernières années précédant sa demande d’assistance

 

3.c) Le parachèvement de l’Union bancaire

Sur la feuille de route des dirigeants de la Zone euro se trouve également l’achèvement de l’Union bancaire, avec la création d’un système européen de garantie de dépôts des épargnants. L’Allemagne, entre autres, s’y montre toutefois réticente. En effet, si tous les pays s’accordent pour dire que cet instrument est utile, ces derniers divergent sur les conditions préalables. Celles-ci sont notamment liées, d’une part, au risque du système bancaire qui, dans quelques cas, contient encore trop de prêts non performants et, d’autre part, à la proportion trop grande de titres de dette souveraine dans les bilans des banques de quelques pays.

 

Conclusion

La Zone euro pourrait connaitre une période de ralentissement économique qui s’explique par un contexte international défavorable. Mais elle pourra toutefois compter sur une demande interne vigoureuse, stimulée par la hausse des salaires, pour soutenir la croissance.

A l’approche des élections européennes, plusieurs propositions sont sur la table des chefs d’État et de gouvernement pour réformer la Zone euro et aller vers davantage d’intégration. Néanmoins, l’hétérogénéité des économies des États membres rend difficile l’adoption d’une feuille de route commune pour préparer au mieux la Zone euro à la prochaine crise.

 

Bibliographie :

European Economic Forecast, Autumn 2018, Commission Européenne

Etudes économiques de l’OCDE, Zone euro, juin 2018, OCDE

Economic Surveys of the Euro Area 2018, OCDE

Cyclical Adjustment of Budget Balances, Autumn 2018, Commission Européenne

Euro Area Policies, Juillet 2018, FMI

Financial Stability Review, November 2018, ECB

 


 

[1] Calcul effectué en retranchant des exportations totales hors Zone euro, celles en provenance des économies avancées (classification FMI) : Etats-Unis, Canada, Royaume-Uni, Danemark, Suisse, Suède, Norvège, Islande, République Tchèque, Australie, Nouvelle Zélande, Hong Kong, Singapour, Taïwan, Corée du Sud et Israël.

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Évoluant au sein de l’Université Paris-Dauphine, Emmanuelle Oesterlé a plusieurs expériences au sein de services d’études économiques, en risque pays notamment. Ses centres d’intérêts portent principalement sur les questions macro-économiques internationales et l’économie monétaire et financière.

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Réduire les inégalités intra-européennes, les instruments de l’Europe sociale (Le Monde)

L’argent européen pour limiter les fractures territoriales
Cécile Ducourtieux
(Bruxelles, Bureau Européen)
En France, le grand public n’en a pas toujours conscience et les élus nationaux en font très peu la publicité. Pourtant, combler les disparités territoriales fait partie des priorités bruxelloises. Avec la politique agricole commune (PAC), la « politique de cohésion » constitue l’une des composantes principales du budget de l’Union européenne (UE). Des centaines de milliards d’euros y sont consacrées : 352 milliards sur la période 2014-2020, soit un tiers du budget communautaire sur cette période.
Cette cohésion s’exerce au travers de trois fonds : le fonds européen de développement régional (Feder), le fonds social européen (FSE) et le fonds de cohésion proprement dit.
Le Feder concentre ses interventions sur l’innovation, le numérique, la transition énergétique ou le soutien aux petites et moyennes entreprises. Le fonds social européen cible le soutien à l’emploi, à la mobilité, à la formation, et la lutte contre la pauvreté.
Quant au fonds de cohésion, il est destiné aux Etats dont le revenu national brut (RNB) par habitant est inférieur à 90 % de la moyenne de l’Union européenne.
Le 2 avril, par exemple, la Roumaine Corina Cretu, la commissaire chargée des fonds régionaux, a confirmé que l’UE venait de débloquer 4 milliards d’euros pour financer 25 importants projets de « cohésion ». Parmi eux, un pipeline de 182 km de long devant relier la Grèce à la Bulgarie, la modernisation des lignes de train entre Prague et Pilsen, en République tchèque.. Quelque 84 millions d’euros iront à l’agrandissement d’une université en Thuringe (Allemagne), presque 100 millions d’euros serviront à renforcer la connexion électrique entre le Pélonopèse et la Crète.
Rudes négociations à venir
Toutes les régions de l’UE (elle en totalise 274, comptant de 800 000 à 3 millions d’habitants) peuvent bénéficier de la politique de cohésion. Mais pas dans les mêmes proportions. La priorité a été logiquement donnée aux régions en retard de développement. Sur la période 2014-2020, plus de la moitié du budget (182,2 milliards d’euros) est allée aux régions les moins développées, dont le produit intérieur brut (PIB) est inférieur à 75 % de la moyenne des Etats membres.
Quelque 35 milliards d’euros ont été alloués aux régions en transition, dont le PIB est compris entre 75 % et 90 % de la moyenne communautaire. Les régions les plus développées, affichant un PIB représentant plus de 90 % de la moyenne communautaire, ont reçu 54 milliards d’euros.
Si cette politique a énormément profité aux régions des pays nouvellement arrivés dans l’UE, elle est aujourd’hui remise en cause par certains Etats du Sud ou de l’Ouest. Ils réclament une réorientation des fonds, estimant que le rattrapage est largement effectif à l’est. Ils suggèrent aussi qu’ils soient en partie conditionnés au respect de l’Etat de droit ou à l’accueil des migrants. La négociation des enveloppes pour le budget pluriannuel 2021-2027 a à peine commencé, mais elle promet d’être très rude.

Inégalités intra-européennes (Le Monde)

Dans l’Union, l’inquiétant creusement des fossés régionaux
Marie Charrel, Blaise Gauquelin (À Vienne) Et Anne-Françoise Hivert (À Malmö [Suède])
FRACTURES EUROPÉENNES
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Au sein des Vingt-Huit, les disparités entre régions se creusent, alimentant les angoisses face à la disparition des emplois et à la peur du déclassement
On raconte qu’au XIVe siècle, les habitants de Patalenitsa, au centre-ouest de la Bulgarie, enterrèrent leur église sous une colline afin de la protéger de l’envahisseur ottoman. Au fil des ans, ils oublièrent sa présence… Jusqu’à ce qu’un paysan la redécouvre par hasard, au XIXe siècle. Aujourd’hui, la bâtisse médiévale, l’une des mieux conservées du pays, attire les touristes en été. Mais cela ne suffit pas à faire vivre le village. Près du café où quelques anciens discutent, une masure abandonnée est envahie par les ronces. Plus loin, le toit d’une autre s’est effondré. En face, une bâtisse délabrée n’a plus de fenêtre. Partout, des maisons abandonnées offrent leur triste façade à la rue. « Les jeunes partent à la ville ou à l’étranger, là où sont les emplois, et laissent leurs logements derrière », déplore Kalinka Stoyanova, une habitante. Depuis dix ans, la population de Patalenitsa a fondu de 1 600 à 1 000 âmes.
La Bulgarie est le pays le plus pauvre de l’Union européenne (UE).. Selon les Nations unies, c’est aussi celui se dépeuplant le plus rapidement au monde, sous l’effet conjugué de l’émigration et de la faible natalité. Le pays compte aujourd’hui 7 millions d’habitants, soit 2 millions de moins qu’en 1989. « Ces départs aggravent encore le fossé entre les campagnes et les grandes villes, comme Varna et Sofia, qui continuent de croître et concentrent les emplois », s’inquiète Ruslan Stefanov, du Centre pour l’étude de la démocratie, à Sofia.
Si l’exemple bulgare est le plus extrême, pas un pays membre ou presque – le Luxembourg et les Pays-Bas sont moins concernés – n’échappe au phénomène. « Pendant soixante ans, l’UE a été une formidable machine à convergence, mais les divisions régionales au sein des pays se sont creusées », détaille la Banque mondiale dans son dernier rapport sur l’Europe.
l’exemple des « Gilets jaunes »
La richesse moyenne des Etats les plus pauvres rattrape peu à peu celle des plus riches, et c’est un succès pour l’UE. Mais, localement, les disparités n’ont pas disparu. Et bien souvent, elles s’accroissent. En France, la crise des « gilets jaunes », parfois présentée trop schématiquement comme l’affrontement entre villes et périphéries, a mis cette problématique sous le feu des projecteurs.
Nombre d’indicateurs économiques d’emplois, de revenus ou de développement permettent de mesurer ces contrastes régionaux. Les plus éclairants sont peut-être ceux publiés fin février par Eurostat, détaillant le produit intérieur brut (PIB) par habitant. En 2017, celui de l’Italie équivalait à 96 % de celui de la moyenne européenne. Mais le niveau montait à 128 % dans la riche Lombardie, au nord, deux fois plus qu’en Calabre ou dans les Pouilles, au sud. En France, les écarts vont de 177 % en Ile-de-France à 75 % en Picardie et 34 % à Mayotte. En Allemagne, ils vont de 202 % à Hambourg à 83 % en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale.
Le fossé est plus impressionnant encore à l’Est. La capitale slovaque, Bratislava, est ainsi l’une des quatre régions européennes ayant enregistré la plus forte croissance entre 2007 et 2016. Son PIB par habitant équivaut, aujourd’hui, à 179 % de la moyenne européenne, soit plus que celui de sa proche voisine Vienne (151 %). Mais près de la frontière ukrainienne, où le niveau tombe à 54 %, certains villages offrent encore le visage de la misère. Le sujet a d’ailleurs occupé les débats de l’élection présidentielle, dont le second tour s’est tenu le 30 mars. « Le boom du secteur automobile continue d’être concentré principalement dans les régions occidentales », regrette Jan Remeta, responsable des questions économiques pour les sociaux-libéraux du Progresivne Slovensko (PS). La candidate de son parti, la militante anticorruption Zuzana Caputova, a été élue avec 58 % des voix.
« Pour autant, il serait caricatural de résumer la problématique à une opposition binaire entre ville et campagne », prévient Eric Charmes, sociologue et urbaniste à l’Ecole nationale des travaux publics de l’Etat, auteur de La Revanche des villages (Seuil, 112 pages, 11,80 euros). Les dynamiques à l’œuvre sont plus complexes. Notamment en France, où le fossé est plutôt entre les territoires éloignés de tout et les zones concentrant les activités – y compris certaines communes périurbaines.
La Banque mondiale, elle, identifie deux types de régions particulièrement à la traîne. Les premières sont celles à très bas revenus à l’Est, notamment en Bulgarie, Roumanie, Hongrie et Pologne. Les secondes sont celles où la croissance est quasi nulle. La plupart sont situées en Italie, Grèce, Espagne et Portugal : entre 2005 et 2015, le PIB par habitant y a stagné, alors qu’il a progressé de 2,1 % par an en moyenne dans l’UE. « Ces régions sont pénalisées par leur faible potentiel économique », explique la Banque mondiale. Elles affichent des institutions publiques de moindre qualité, une forte dépendance à l’agriculture, plus de travailleurs peu qualifiés et, bien souvent, un vieillissement démographique prononcé. Exemple : le sud de l’Italie, moins développé que le nord industriel, est miné par le travail au noir, et certaines villes souffrent d’une infiltration mafieuse freinant le développement économique. Ce qui encourage un peu plus encore les jeunes à faire leurs valises.
En Italie comme ailleurs, les divisions régionales sont souvent l’héritage de l’histoire et de l’exode rural. Mais pas seulement. Elles sont aussi le fruit des politiques nationales d’aménagement du territoire et de compétitivité, plus ou moins efficaces selon les Etats. Dans certains, comme en Allemagne, elles ont contribué au maintien d’un tissu de PME industriel décentralisé. « En permettant les économies d’échelle et en supprimant les barrières commerciales, l’instauration du marché commun a également encouragé la concentration des activités dans les grandes agglomérations et sur la dorsale européenne, courant de la mer du Nord à la plaine du Pô », ajoute Laurent Chalard, docteur en géographie à Paris-IV-Sorbonne. Une tendance renforcée encore par l’introduction de l’euro.
S’ajoutent à cela les mutations structurelles de l’économie et de l’emploi. Ainsi, le développement des services favorise les créations de postes très qualifiés dans les grandes villes, en particulier les capitales. Ces prochaines années, 14 % des emplois pourraient être automatisés, au risque de creuser un peu plus encore les écarts entre régions, souligne l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) dans un récent rapport. Celles affichant une population active moins éduquée sont particulièrement exposées : en Slovaquie occidentale, la proportion des emplois menacés frôle les 40 %, contre 4 % seulement autour d’Oslo, la capitale norvégienne. En France, les régions les plus susceptibles d’être affectées par la robotisation (dans l’ancienne nomenclature) sont la Champagne-Ardenne (18,5 %) et la Basse-Normandie (18,4 %).
Si ces disparités sont en partie atténuées par les transferts sociaux, elles alimentent le sentiment de déclassement des Européens vivant dans les zones concernées.
« Ces frustrations favorisent le vote pour les mouvements nationalistes et populistes, commente Dominik Owczarek, de l’Institut des affaires publiques, à Varsovie. En Pologne, les soutiens aux conservateurs eurosceptiques de Droit et justice (PiS) sont plus forts dans les communes les moins favorisées. »
Des administrations délocalisées
Pour inverser la tendance, certains Etats ont choisi de prendre le problème à bras-le-corps. Comme le Danemark où, là aussi, les disparités n’ont cessé de se creuser ces dernières décennies. En octobre 2015, à l’initiative des libéraux et des populistes du Parti du peuple danois (DF), 44 administrations ont été délocalisées entièrement ou en partie.. D’autres mesures ont suivi début 2018. L’administration fiscale a été divisée en plusieurs unités, réparties sur tout le territoire. Les effectifs des garnisons, en province, ont été renforcés.
Résultat : depuis 2015, 4 800 postes de fonctionnaires d’Etat basés à Copenhague ont été transférés dans les régions danoises. Et ce n’est qu’un début, puisque 7 900 emplois, au total, sont concernés. 20 % des employés ont déménagé ou font l’aller-retour chaque semaine. Les autres ont démissionné. Leurs remplaçants ont été recrutés sur place. Au départ, le coût du déménagement avait été estimé à 400 millions de couronnes (50 millions d’euros). Depuis, le budget a été largement dépassé. Mais cela n’a pas empêché les sociaux-démocrates, cette fois, de faire campagne pour la décentralisation d’un millier d’emplois supplémentaires, avant les législatives qui se tiendront d’ici à juin.
En France, le gouvernement d’Edouard Philippe travaille sur une piste similaire depuis l’été 2018. La réflexion est encore en cours, mais une dizaine de services de l’Etat, au moins, devraient être transférés d’ici deux ans vers les zones rurales.

L’Europe sociale avance peu (Le Monde)

Pourquoi l’Europe avance à tout petits pas sur le social

Cécile Ducourtieux

(Bruxelles, Bureau Européen)

Si la montée des inégalités, aiguisée par la crise financière, est désormais admise, y compris par la droite européenne, comme un facteur majeur de déstabilisation des sociétés occidentales, les solutions que Bruxelles a pu offrir jusqu’à présent pour les enrayer restent limitées. Et pour cause : sur ces sujets, l’Union européenne (UE) est historiquement divisée et manque encore de compétences.
Contrairement à son prédécesseur, José Manuel Barroso, Jean-Claude Juncker, l’actuel président de la Commission (son mandat se termine en octobre), a tenu à remettre les préoccupations sociales au premier plan. La démarche de ce chrétien-social, fils de métallurgiste, ayant commencé sa carrière comme secrétaire d’Etat au travail et à la sécurité sociale du Luxembourg, n’était pas feinte.
Elle a pu faire bouger les lignes, mais pas suffisamment pour faire prendre un grand virage social à l’UE ces quatre dernières années. Des exemples ? M. Juncker fut un des grands promoteurs du « socle européen des droits sociaux », adopté en grande pompe lors d’un sommet européen à Göteborg (Suède), fin 2017. Ce programme déroule vingt « principes et droits » : « Toute personne a droit à une éducation inclusive et de qualité » ; « L’égalité de traitement et l’égalité des chances entre les femmes et les hommes doivent être assurées et favorisées dans tous les domaines » ; « Les travailleurs ont droit à un salaire juste permettant un niveau de vie décent », etc.
Modestes avancées
Mais aucun de ces principes n’ayant de caractère contraignant, l’exercice est resté largement symbolique. Pour preuve : les dirigeants polonais, tchèques ou hongrois, qui y ont participé, sont opposés à des textes législatifs trop protecteurs envers les salariés, car jugés protectionnistes… Et ceux du Nord, Finlandais, Suédois, Danois, ont jusqu’à présent jalousement défendu leurs systèmes de protection sociale très avancés, redoutant des initiatives bruxelloises aboutissant à un nivellement par le bas.
Autre illustration des profondes divisions transpartisanes au Parlement européen, le retard pris dans l’adoption d’une position commune au sujet des conditions de travail dans le transport, pourtant soumis à des abus considérables. Quant à la nouvelle directive « relative à l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée », pour laquelle un accord définitif a été trouvé le 24 janvier, elle constitue une avancée, mais très modeste.
Le texte instaure un congé parental d’au moins quatre mois, mais dont la rémunération sera laissée à l’appréciation des Etats, « à un niveau adéquat ». Cette fois, la France faisait partie des pays bloquant la proposition initiale de la Commission, consistant à payer les parents au niveau des indemnités maladie : celle-ci a été jugée trop coûteuse.
Dans ce contexte, peu nombreux sont les experts qui, à Bruxelles, estiment réaliste la proposition d’un salaire minimum européen, reprise par le président Emmanuel Macron à la gauche européenne. Certes, le Comité économique et social européen (CESE) a adopté en février un avis appelant à l’adoption d’une directive instaurant ce revenu minimum. Mais les représentants des employeurs au sein de cet organe consultatif de l’UE ont voté contre, estimant, une fois de plus, que la question devait rester traitée au niveau national.