La stratégie non-coopérative du Gvt italien (Le Monde, 6 décembre)

La stratégie de l’Italie est la même que celle d’une banque « too big to fail » qui place l’UE devant un dilemme :
– soit l’UE n’intervient pas et l’Italie sortira de l’euro provoquant une nouvelle crise de la zone euro qui pourrait, cette fois, lui être fatale;
– soit l’UE intervient pour éviter cette crise mais cela revient à acter le fait qu’un Etat membre peut décider de ne pas appliquer les règles de finances publiques et provoquer volontairement une crise de sa dette souveraine.
Le gouvernement italien fait donc le pari que l’UE  ne le laissera pas tomber et interviendra toujours. Il fait le pari qu’un « PDR » interviendra et il choisi alors volontairement de ne pas respecter le PSC renforcé.
Le Monde daté du 6 décembre 2018

Pourquoi la BCE ne sauvera pas l’Italie

Le bras de fer entre le gouvernement populiste italien et Bruxelles autour du budget 2019 de Rome peut-il dégénérer en crise de la zone euro ?

Ces derniers jours, la déroutante alliance entre la Ligue (extrême droite) et le Mouvement 5 étoiles (antisystème) a envoyé quelques signes d’apaisement. Mais la confusion règne toujours autour de sa stratégie. Depuis son arrivée au pouvoir, elle joue notamment un jeu dangereux avec la Banque centrale européenne (BCE). En la présentant comme un rempart contre l’emballement des marchés, elle tente de l’instrumentaliser.

Claudio Borghi, le porte-parole de la Ligue, et Paolo Savona, le ministre des affaires européennes – deux eurosceptiques notoires –, agitent en effet régulièrement cet argument : si les taux souverains italiens décollent trop violemment, l’institut de Francfort viendra à la rescousse pour protéger l’euro, comme au cœur de la crise des dettes de 2011. En cas de grave problème, le président de la BCE, Mario Draghi, « s’occuperait de la situation » et « empêcherait une nouvelle crise grave en Europe », assurait ainsi M. Savona fin octobre.

Mario Draghi est peut-être italien lui aussi, mais il n’est pas le Père Noël. Bien sûr, l’immense dette publique (130 % du produit intérieur brut) de la Péninsule le préoccupe. Mais jamais il n’interviendra pour sauver un Etat rejetant les règles européennes. Ce n’est pas son rôle. Son mandat le lui interdit. Ceux supposant qu’il peut l’outrepasser se trompent profondément sur la nature de l’institut monétaire.

Le scénario du pire

Aujourd’hui, la BCE possède 360 milliards d’euros d’obligations italiennes par l’intermédiaire de la Banque d’Italie, soit près de 15 % de la dette publique du pays. Elle les a obtenues dans le cadre de son programme de rachats d’actifs publics (quantitative easing en anglais, ou QE). Seulement voilà : fin décembre, le QE touchera à sa fin. Qui, au-delà, voudra bien racheter les bons du Trésor italien jusqu’ici absorbés par l’institut de Francfort ?

Cette question est déterminante pour l’avenir. Même si les investisseurs sont au rendez-vous, les taux d’emprunt de l’Italie devraient se tendre. Il est peu probable que cela contamine les autres pays au point de menacer la stabilité de la zone euro. Mais dans le cas où cela se produirait, que ferait la BCE ? Outre les prêts aux banques, elle pourrait prolonger un peu le QE. Mais celui-ci obéit à des règles précises. Les rachats de dettes suivent un quota reflétant le poids économique de chaque Etat, de façon à ne favoriser aucun d’eux. L’Italie ne serait donc pas mieux lotie que les autres.

Dans le pire des scénarios, la BCE pourrait également déployer son autre programme de dette publique, cette fois illimité : les opérations monétaires sur titres (OMT), jamais utilisées jusque-là. En 2012, il avait suffi à Mario Draghi de mentionner son existence pour éteindre la spéculation sur les dettes. Seulement voilà : les OMT ne vont pas sans condition. Le pays souhaitant en bénéficier doit accepter, en contrepartie, de suivre les recommandations européennes en matière de budget et de réformes. Dit autrement : respecter les règles du jeu communautaire. Celles que, précisément, le gouvernement italien menace aujourd’hui d’envoyer valser…

On en revient toujours au même point : dans la zone euro, « there is no free lunch » (« il n’y a pas de repas gratuit »), selon l’expression popularisée par l’économiste libéral Milton Friedman. L’union monétaire ne tient que parce que les Etats, qui ont choisi de lier leur destin par la monnaie commune, respectent le cadre qu’ils ont choisi ensemble.

Au-delà, la rhétorique italienne illustre une nouvelle fois le rôle de premier plan pris par la BCE durant la crise des dettes et combien il lui est difficile d’en sortir. Face à la paralysie des Etats, en 2011, « Super Mario » était en première ligne pour éteindre l’incendie. Grâce à lui, l’euro a tenu bon. Mais certains gouvernements se sont un peu trop accoutumés à ces confortables pare-feu monétaires, en théorie réservés aux temps durs. Au risque d’en oublier leurs propres responsabilités. Et de ne pas craindre le paradoxe : rejeter l’excès de pouvoir de la Commission d’un côté, mais appeler à ce que la BCE abuse du sien de l’autre…

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Divergences des économies de la zone euro (Xerfi – O.Passet)

Les nouvelles dynamiques de divergence des économies européennes (Nord vs Sud) :

http://www.xerficanal-economie.com/emission/Olivier-Passet-OPA-Les-divergences-economiques-europeennes-ont-encore-franchi-un-cran-7758_3746098.html?utm_source=Mod%E8le%20diffusion%20Xerfi%20Canal&utm_medium=email&utm_campaign=XC260618

Paradis fiscaux et politiques budgétaires dans l'UE (O.Passet)

Une vidéo très utile pour comprendre le rôle des paradis fiscaux dans un espace commun où les politiques budgétaires relèvent toujours de la souveraineté nationale:

http://www.xerficanal-economie.com/emission/Olivier-Passet-OPA-Pourquoi-les-paradis-fiscaux-sont-indispensables-en-Europe-7616_3745956.html?utm_source=Mod%E8le%20diffusion%20Xerfi%20Canal&utm_medium=email&utm_campaign=XC290518

Impacts macroéco de l'euro, un rapide bilan (X.Timbeau, Le Monde 19 mai 2018)

 » En France, la monnaie unique a permis de réduire la charge de la dette publique « 

Pour Xavier Timbeau, directeur principal à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), l’euro a aussi amplifié la crise de 2012.

L’union monétaire a été créée pour mettre fin à l’instabilité des changes. La France y était-elle particulièrement exposée ?

Oui. Le franc a longtemps eu la réputation d’être une monnaie faible, traînant derrière lui une longue histoire de dévaluations. Dans les années 1980, celles-ci avaient généré une énorme inflation. Le franc subissait en outre une double pression : plus faible que le -deutschemark, il était aussi soumis aux dévaluations des monnaies du Sud. Résultat : au début des années 1990, au moment de la réunification allemande, Paris a choisi de conserver une parité avec le mark. Mais, comme beaucoup d’Etats ont dévalué leur monnaie, cela a entraîné une perte de compétitivité de l’économie française. L’instabilité des taux de change a pesé sur la capacité des industriels à investir.

Ce que les uns ont gagné en stabilité avec l’euro, les ménages l’ont-ils perdu en pouvoir d’achat ?

Le débat sur le sujet a été très intense au début des années 2000. L’Insee a fini par trancher : il n’y a pas eu de bond en avant des prix au moment du passage à l’euro. A son introduction, la monnaie unique était plutôt dévaluée par rapport au dollar, ce qui a provoqué un peu d’inflation importée, et il y a eu également un effet d’arrondi. Les consommateurs ont fortement ressenti la hausse de certains produits comme le café au comptoir. Mais ils ont oublié la baisse des prix d’un certain nombre de biens manufacturés et d’équipement.

Comment expliquez-vous l’écart entre les statistiques et la perception générale ?

L’euro était censé poser les conditions d’une stabilité macroéconomique et permettre aux Européens de s’insérer sans trop de dommages dans la mondialisation. Seulement, il n’a pas empêché l’irruption des inégalités. A cause du chômage et des politiques budgétaires, les classes moyennes ont vu leur pouvoir d’achat stagner, voire décroître. Parce que ce pouvoir d’achat est exprimé en euros, la monnaie unique représente cette perte de niveau de vie.

L’Etat en a-t-il davantage profité ?

Oui, parce qu’il a eu un effet très fort sur les taux d’intérêt. Le taux apparent – le taux moyen de toutes les obligations émises et non arrivées à échéance – de la dette publique a baissé continûment pour la France. Il est passé de plus de 6 % à 2 % entre 1996 et 2016. Cela a permis de réduire la part de la charge d’intérêts payée chaque année de 3,5 points à 2 points de PIB aujourd’hui, malgré la hausse de la dette publique. Cela représente entre 40 et 60 milliards d’euros économisés chaque année.

Qu’est-ce que la crise de 2008 a changé ?

Elle a réactivé le spectre d’une difficulté de financement de la dette publique et de l’ensemble des agents économiques. Le secteur bancaire a coupé la distribution de crédits, ce qui a pénalisé l’activité en France et impacté notamment la trésorerie des entreprises et les possibilités d’investissement.

Comment en est-on sorti ?

Début 2009, les pays développés se sont mis à faire de la relance coordonnée. Cela a plutôt fonctionné dans un premier temps, mais la zone euro a commis l’erreur de penser que le plan de soutien au secteur financier de l’automne 2008 suffirait pour que les banques absorbent le choc. Alors que la Réserve fédérale américaine et la banque centrale britannique ont immédiatement mis en place des rachats massifs de titres publics, la Banque centrale européenne – BCE – a considéré que chacun devait se débrouiller avec ses dettes. Contrairement à 2008, la crise de 2012 en Europe est donc fondamentalement liée à la monnaie unique, qui l’a amplifiée. La BCE a dû revoir sa politique, et les rachats de dettes décidés par son président, Mario Draghi, ont stoppé la spéculation.

Propos recueillis par Élise Barthet

 

L'intégration européenne dans l'impasse (Le Monde du 19 mai 2018)

Les promesses vacillantes de l’euro
Secouée par dix ans de crise, l’union monétaire doit affronter la montée de l’euroscepticisme
C’est le scénario noir. Un risque aux conséquences au-delà de l’imaginable, que beaucoup à Paris, Bruxelles, Berlin pensaient écarté pour de bon. Voire enterré, puisque la croissance est de retour. Mais ces derniers jours, la perspective d’une coalition gouvernementale entre les populistes du Mouvement 5 étoiles et les souverainistes de la Ligue en Italie a rappelé les europhiles à la réalité : la zone euro n’est pas immortelle. Rien ne garantit qu’elle survivra à la prochaine crise financière. Et avant cela, peut-être, à l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement euro-sceptique dans la troisième économie de la région. Car même si les deux formations italiennes affirment vouloir conserver l’euro, elles pourraient bloquer les réformes indispensables à sa pérennité.  » Avec l’Italie, une terrible épreuve de vérité se prépare pour l’union monétaire « , redoute Daniel Cohen, économiste à l’Ecole normale supérieure..

La monnaie unique est une institution fragile. Et jeune. Les Etats membres l’ont introduite en 1999 pour les transactions financières, puis en 2002 pour les pièces et billets. Avec un objectif : renforcer encore les liens entre leurs économies, mettre fin aux incertitudes liées aux fluctuations des changes et contribuer à la prospérité commune. Seulement voilà : sur les dix-neuf années d’existence de l’euro, dix ont été marquées par la crise. Cela rend tout bilan délicat. Les plus sévères soulignent que dans les pays les plus faibles, il a contribué à la désindustrialisation. Les eurosceptiques lui font porter le chapeau de tous les maux du moment, du chômage aux inégalités en passant par les délocalisations.  » L’euro sert parfois de bouc émissaire facile « , regrette Philippe Martin, président délégué du Conseil d’analyse économique.  » Il a pu aggraver certaines difficultés, mais beaucoup -relèvent d’abord de problèmes nationaux « , ajoute Jeromin Zettelmeyer, économiste en chef du ministère de l’économie allemand entre 2014 et 2016, aujourd’hui à l’Institut Peterson, un think tank de Washington.

Voilà où en est l’euro : tout le monde s’accorde à dire qu’il fonctionne mal. Mais les diagnostics sur les causes divergent. Si l’on schématise, deux grands courants s’affrontent. Le premier, plutôt représenté en Allemagne et en Europe du Nord, juge que les problèmes viennent pour bonne partie des erreurs de politiques économiques de certains gouvernements, responsables, entre autres, d’avoir violé les règles collectives. En particulier celles imposant la limite de 3 % du PIB pour le déficit public et de 60 % pour la dette -publique. Dans ces conditions, il faut renforcer les règles. Sans quoi, mutualiser dettes ou budgets conduirait à la catastrophe.

Le second courant, notamment représenté en France, estime que l’incomplétude de la monnaie unique est, pour l’essentiel, à l’origine du mal.  » Comme elle n’a pas de budget fédéral ni de mécanisme de solidarité, les ajustements sont uniquement portés par les pays les plus fragiles, contraints de -couper dans les dépenses et les salaires : la zone euro telle qu’elle fonctionne aujourd’hui fabrique la divergence entre ses membres « , s’inquiète Patrick Artus, économiste chez Natixis.

Pas étonnant, dès lors, que Paris et Berlin aient tant de mal à s’entendre. Les deux pays doivent présenter, avant le sommet européen des 28 et 29 juin, une feuille de route commune jetant les pistes des réformes pour solidifier l’euro. Mais en dépit des appels d’Emmanuel Macron, l’Allemagne traîne des pieds. L’idée de créer un budget de la zone euro, chère à Paris, la laisse de marbre. Toute perspective de mutualisation financière fait frémir nos voisins, soucieux de ne pas mettre au pot commun pour des pays manquant de sérieux financier à leurs yeux.  » En vérité, Paris et Berlin n’ont pas le même projet en tête « , regrette un diplomate européen.  » Le grand risque, aujourd’hui, est que l’on opte pour le statu quo : ce serait faire le lit de la prochaine crise « , redoute l’eurodéputée socialiste Pervenche Bérès.

Un attrait terni par la crise
Nombre d’économistes et dirigeants politiques restent pourtant convaincus qu’entre les deux rives du Rhin, un compromis est possible. Après tout, l’union monétaire a déjà surmonté de plus grands obstacles. Elle a survécu au risque d’une dislocation à l’été 2015, lorsque ses dirigeants se sont accordés pour maintenir la Grèce dans l’euro, en dépit des tensions explosives entre Athènes et Berlin. Le ministre des finances allemand de l’époque, le puissant Wolfgang Schäuble, était en effet favorable au  » Grexit « , la sortie de la Grèce…

Donnant tort à ceux qui prédisaient leur paralysie, les dirigeants européens ont aussi réussi, au cœur de la récession, à bâtir l’union bancaire, indispensable pour renforcer les banques. Désormais, celles-ci sont supervisées de près par la Banque centrale européenne (BCE). Et les nouvelles règles exigent qu’en cas de faillite, les actionnaires – et non plus les contribuables – soient les premiers à payer. En 2012, ils ont aussi instauré un premier pare-feu anticrise, le Mécanisme européen de stabilité. Doté d’une capacité de prêt de 500 milliards d’euros, il apporte une assistance aux pays en difficulté financière. C’est lui qui, aujourd’hui, verse les aides à Athènes, dans le cadre du troisième plan de sauvetage du pays.

En outre, les partis eurosceptiques ont pour la plupart expurgé leurs discours de références à une sortie de l’Eurozone à la suite du référendum sur le Brexit au Royaume-Uni, en juin 2016. La déconfiture de Marine Le Pen à l’élection présidentielle française, en 2017, a démontré l’incohérence du raisonnement prônant le retour au franc. En Autriche, le FPÖ est résolument contre l’idée d’une sortie de l’euro. En Italie, la Ligue et le Mouvement 5 étoiles ont quelque peu adouci leur discours pendant la campagne électorale.

Ce n’est pas un hasard : même s’ils se montrent critiques, les citoyens des dix-neuf pays membres restent attachés à la monnaie unique. D’après la dernière enquête de la Commission européenne sur le sujet, menée en octobre 2017, 64 % d’entre eux estiment qu’elle est une bonne chose pour leur pays. Il s’agit du plus haut niveau enregistré depuis 2002, en progression de 8 points sur un an. Et 79 % sont favorables à l’adoption de réformes pour améliorer son fonctionnement.

Mais hors des frontières de l’Euroland, l’euro ne fait plus rêver. La crise a terni son attrait. Selon les traités, tous les pays membres de l’Union européenne (UE) ont en théorie vocation à le -rejoindre. Or, depuis l’adhésion de l’Estonie (2011), de la Lettonie (2014) puis de la Lituanie (2015), les candidats se font rares. Parmi les huit membres restant (sans compter le Royaume-Uni), seule la Bulgarie, pays le plus pauvre de l’UE, est officiellement volontaire. Sur le papier, ses comptes publics sont dans les clous. Mais l’état de ses banques et la corruption endémique dans le pays inquiètent.  » Personne ne voit Sofia entrer rapidement dans la zone euro : on ne leur dira pas non, mais le processus sera très long « , confient deux sources diplomatiques. C’est dire si la dynamique de l’Eurozone, censée incarner l’achèvement du rêve européen, s’est essoufflée.

L’adhésion de la Pologne, premier pays de l’Est par sa démographie, aurait pu la relancer. Mais il n’en est plus question depuis fin 2016, lorsque le parti conservateur eurosceptique Droit et justice (PiS) a pris le pouvoir. Au-delà des nécessaires réformes et de l’impasse du dialogue franco-allemand, le futur de monnaie -unique se joue aussi ici, juge-t-on à Bruxelles. A savoir, convaincre une Europe de l’Est échaudée par la crise des migrants et tentée par le repli populiste que l’euro n’est pas un petit club sans avenir, réservé aux pays de l’Ouest…

Marie Charrel et Cécile Ducourtieux, (Bruxelles, bureau européen)