Quelles perspectives économiques pour la Zone euro ? (Note)

Une remarque : le renforcement du budget de la zone euro peut s’appuyer sur l’Europe Sociale (projet d’allocation chômage européenne)

Résumé :

  • Après une année 2017 très dynamique, un degré élevé d’incertitude, les tensions commerciales et le ralentissement des économies émergentes assombrissent aujourd’hui les perspectives économiques de la Zone euro ;
  • La Zone euro devra donc se recentrer sur ses relais internes de croissance économique et devra également compter sur une amélioration du marché du travail et une hausse des salaires réels favorisant ainsi la consommation des ménages ;
  • Dans les prochains mois, les chefs d’État et de gouvernement de la Zone euro devront se prononcer sur des réformes cruciales pour l’avenir de cette dernière, parmi lesquelles l’instauration d’un budget de la Zone euro, la réforme du mécanisme européen de stabilité ou encore le parachèvement de l’union bancaire ;
  • L’hétérogénéité des économies des États membres rend toutefois difficile l’adoption de ces réformes structurelles communes.

 

Le 14 décembre prochain, lors du Conseil européen, les chefs d’État et de gouvernement de la Zone euro auront pour but d’entériner les avancées sur l’Union économique et monétaire. Ils aborderont ainsi les pistes de réformes en vue d’un approfondissement de la Zone euro.Cette réunion de l’Eurogroupe est l’occasion de revenir sur les perspectives économiques de la Zone euro.

 

 

Après la crise de la dette souveraine qui a fortement affecté l’ensemble de ses économies, et notamment les plus fragiles, la Zone euro a connu cinq années de croissance consécutives, marquant une reprise économique durable et relativement généralisée. Dans un avenir proche, la croissance économique de la Zone euro devrait néanmoins être fragilisée par le contexte international chahuté, mais pourra toutefois s’appuyer sur la demande intérieure. La perspective des élections européennes devrait être l’occasion d’aborder les prochains grands enjeux économiques auxquels devront répondre chefs d’État et de gouvernement de la Zone euro.

 

1. Une croissance économique ternie par un contexte international très incertain

Après avoir atteint un sommet en 2017 (Figure 1), à 2,4 % (soit son plus haut niveau depuis dix ans, grâce notamment à un environnement mondial particulièrement favorable), la croissance économique de la Zone euro devrait fléchir au cours des trois prochaines années, pour atteindre 2,1 % en 2018, puis 1,9 % en 2019 et 1,7 % en 2020 selon les prévisions d’automne 2018 de la Commission européenne, revues à la baisse par rapport à celles publiées au printemps. Si elle sera toujours soutenue par une demande et un investissement intérieurs vigoureux, la croissance pâtit de la détérioration des facteurs externes, affectant négativement la contribution du commerce extérieur. Alors qu’elle restera dynamique en Irlande et en Slovaquie (Figure 2), la croissance du PIB passera sous la barre des 2 % au Portugal en 2019 (1,8 %, contre 2,2 % en 2018). En France, la croissance ralentira à 1,6 % en 2019, tandis qu’elle augmentera à 1,8 % en Allemagne.

 Figure 2 : Croissance du PIB en 2019 (%)

Source : Eurostat, BSI Economics

L’économie mondiale traverse en effet des temps difficiles :

  • D’une part, la recrudescence des tensions commerciales affecte négativement l’activité économique mondiale. La Commission européenne prévoit ainsi que de nouveaux obstacles, tarifaires et non tarifaires, devraient émerger, dont l’impact sur le commerce international et la croissance mondiale serait considérable.
  • Et, d’autre part, le resserrement de la politique monétaire américaine pénalise les pays émergents.

Or la Zone euro est une économie relativement ouverte, avec une forte intégration dans les chaînes de valeur mondiales. Elle est dotée de solides relations commerciales avec les pays émergents et en voie de développement (27,3 % des exportations totales de la Zone euro en 2017[1]). Les banques commerciales de la Zone euro sont également exposées à ces marchés. En effet, si les expositions des banques de la Zone euro peuvent sembler relativement faibles a priori (les expositions au bilan pour l’ensemble des économies émergentes s’élevaient à 1 500 Mds EUR, soit 7 % du total des actifs début 2018, selon la BCE), la résilience de certaines institutions de la Zone euro pourrait être mise à l’épreuve si les turbulences persistaient. Selon la BCE, dix établissements importants de la Zone euro représentent 93 % du total des expositions sur certaines économies émergentes (à savoir l’Argentine, le Brésil, la Chine, l’Indonésie, la Malaisie, le Mexique, l’Afrique du Sud et la Turquie).

Par ailleurs, en cas d’absence d’accord sur le Brexit, la Zone euro pourrait également pâtir de la dégradation des relations commerciales et financières avec le Royaume-Uni.

In fine, les perspectives de ralentissement économique en Zone euro s’expliquent en grande partie par la faible contribution du commerce net à la croissance. La demande extérieure devant s’affaiblir davantage, le soutien à la croissance du PIB dépendra donc principalement des indicateurs domestiques.

 

2. La Zone euro devra s’appuyer sur ses fondamentaux domestiques

La croissance de la consommation privée (+1,6 % en 2018 et +1,8 % en 2019, selon les données Eurostat) devrait rester l’un des principaux moteurs de la croissance. Celle-ci sera stimulée par l’amélioration du marché du travail, la hausse des salaires et des mesures fiscales expansionnistes dans certains États membres, comme le Portugal et l’Irlande.

Au sein de la Zone euro, toujours selon la Commission européenne, le taux de chômage devrait diminuer à 8,4 % cette année (contre 9,1 % en 2017), puis à 7,9 % en 2019 et 7,5 % en 2020, et ce malgré le ralentissement de la croissance. Néanmoins, la création d’emplois devrait être freinée par la pénurie croissante de main-d’œuvre et le ralentissement de la croissance économique. La création nette d’emplois dans la Zone euro devrait ainsi ralentir, passant de 1,4 % en 2018 à 1,1 % en 2019 et à 0,9 % en 2020. S’il devrait au final se réduire dans l’ensemble des pays de la zone en 2018 et 2019 (à l’exception de l’Irlande et de Malte), le taux de chômage reste toutefois très hétérogène selon les pays (Figure 3), allant de 3,5 % en Allemagne à 19,6 % en Grèce en 2018. Parallèlement, la rémunération réelle par tête devrait progresser de 0,6 % en 2018, 0,2 % en 2019 et 0,8 % en 2020. La hausse de l’inflation (à 1,8 % en 2018 et 2019, contre 1,5 % en 2017) pourrait constituer un frein à une plus forte hausse dupouvoir d’achat des ménages.

Selon les projections de la Banque Centrale Européenne (BCE), l’inflation converge vers des niveaux inférieurs, mais proches de 2 % a? moyen terme, en ligne avec son objectif. Ainsi, fin décembre 2018, la BCE mettra fin aux achats nets de son programme d’achats d’actifs (plus connu sous le nom de « quantitative easing »), destiné à soutenir l’inflation tout en soutenant l’activité économique. L’institution a toutefois indiqué qu’elle n’entendait pas pour autant mettre fin à sa politique monétaire expansionniste, précisant que ses taux directeurs resteraient à leur niveau historiquement bas au moins jusqu’à la fin de l’été 2019.

Parallèlement, plusieurs pays de la Zone euro adopteront des politiques budgétaires expansionnistes. Le solde public structurel agrégé de la Zone euro (le solde public corrigé des effets du cycle économique), devrait ainsi légèrement se détériorer en 2019, passant d’un déficit public structurel de -0,7 % du PIB en 2018 à -1 % du PIB en 2019. La forte hétérogénéité des finances publiques (Figure 4) constituerait un obstacle majeur à la mise en œuvre d’outils budgétaires communs (cf. Partie 3).

Par ailleurs, certaines tensions internes à la Zone euro assombrissent ses perspectives économiques. L’incertitude pesant sur la santé des finances publiques italiennes se traduit par une hausse des taux d’intérêt sur la dette publique du pays et fait émerger la problématique de l’interaction de la dette souveraine avec le secteur bancaire. En effet, la hausse du spread souverain en Zone euro (écart entre le taux d’intérêt sur les obligations souveraines italiennes et allemandes, ces dernières étant considérées comme sans risque) marque la hausse du risque perçu par les marchés financiers quant à la dette italienne. Cela renchérit le coût de l’emprunt pour l’État italien qui doit emprunter davantage pour financer un déficit public plus élevé (2,4 % du PIB en 2019) qu’initialement prévu. La dette publique italienne rapportée au PIB est la seconde plus élevée de la Zone euro (131 % du PIB en 2018) derrière la Grèce. Les tensions persistantes sur le marché obligataire italien pourraient affecter d’autres pays endettés de la Zone euro et provoquer une hausse des coûts de l’endettement, selon la BCE. En outre, les institutions financières de la Zone euro (hormis le Système européen de banques centrales) détiennent 262 Mds EUR de la dette publique italienne, selon les chiffres de la BCE (soit 11,5 % de la dette publique totale). Or, lorsque le taux d’intérêt d’une obligation augmente, le cours de cette obligation diminue. Ainsi, la hausse des taux sur les obligations souveraines italiennes dégrade la valeur de l’actif des banques et pourrait, si elle persistait à plus long terme, affecter le système bancaire européen. Mais si ce risque est pour l’heure contenu, la crise italienne constitue un défi de taille dans l’optique des futures réformes de la Zone euro.

 

3. Quelles propositions de réformes pour renforcer la Zone euro ?

Depuis plusieurs mois, les ministres des finances de la Zone euro planchent sur un cahier des charges dédié à l’approfondissement de l’Union économique et monétaire (UEM), dont débattront les chefs d’État et de gouvernement lors du sommet de la Zone euro mi-décembre.

Pour prévenir une nouvelle crise, certains pays de la Zone euro, parmi lesquels la France, cherchent à accroître l’intégration des économies au sein de la zone, notamment par le biais d’un budget de la Zone euro, d’un fonds monétaire européen et du parachèvement de l’union bancaire. Toutefois, de nombreux désaccords persistent entre les États membres.

 

3.a) Vers l’introduction d’un budget de la Zone euro à l’horizon 2021 ?

Les ministres des finances français et allemand ont fait part mi-novembre d’une prise de position commune sur l’idée de doter la Zone euro d’un budget qui lui serait propre. L’idée est de promouvoir la compétitivité, la convergence et la stabilisation de la Zone euro. Dans un premier temps, cette capacité financière se concentrerait sur la convergence entre les économies encore très hétérogènes des pays membres. En outre, les États membres de la Zone euro ne bénéficieront de cette capacité financière qu’à condition d’accepter les recommandations de la Commission européenne, dans le cadre de sa surveillance budgétaire annuelle.

A terme, cette contribution commune pourrait permettre de financer une assurance-chômage européenne et de compléter le Fonds pour les investissements stratégiques dans les Etats en incapacité temporaire d’assurer l’équilibre de leurs finances publiques, et donc de soutenir les investissements de long terme.

Toutefois, les États membres sont encore divisés sur cette question. Certains réfutent même l’utilité d’une telle capacité financière pour la Zone euro. Les pays nordiques et baltiques ne sont ainsi pas convaincus qu’il soit nécessaire de disposer d’un budget propre pour renforcer la monnaie unique.

 

3.b) La transformation du Mécanisme Européen de Stabilité en un fonds monétaire européen

Le Mécanisme Européen de Stabilité (MES), créé dans le cadre de la crise de la dette souveraine, est un fond de sauvetage utilisé en cas de crises financières.  Une majorité des gouvernements de la Zone euro sont favorables à la transformation de l’actuel MES en un équivalent régional du Fonds Monétaire International, afin de prévenir de nouvelles crises d’une ampleur comparable à la crise des dettes souveraines. Ils sont cependant toujours loin de s’accorder sur un projet commun.

La version allemande du projet de « Fonds monétaire européen » pour venir en aide à l’avenir aux pays de la Zone euro en difficulté prévoit des critères d’éligibilité stricts, qui reviendraient à exclure les États jugés trop laxistes en matière de réduction de la dette publique. Pour être éligible à une aide financière, estime l’Allemagne, un pays devrait afficher un déficit budgétaire inférieur à 3 % du PIB et une dette publique de moins de 60 % du PIB, à moins d’avoir réduit sa dette de 0,5 point de PIB au cours de chacune des trois dernières années précédant sa demande d’assistance

 

3.c) Le parachèvement de l’Union bancaire

Sur la feuille de route des dirigeants de la Zone euro se trouve également l’achèvement de l’Union bancaire, avec la création d’un système européen de garantie de dépôts des épargnants. L’Allemagne, entre autres, s’y montre toutefois réticente. En effet, si tous les pays s’accordent pour dire que cet instrument est utile, ces derniers divergent sur les conditions préalables. Celles-ci sont notamment liées, d’une part, au risque du système bancaire qui, dans quelques cas, contient encore trop de prêts non performants et, d’autre part, à la proportion trop grande de titres de dette souveraine dans les bilans des banques de quelques pays.

 

Conclusion

La Zone euro pourrait connaitre une période de ralentissement économique qui s’explique par un contexte international défavorable. Mais elle pourra toutefois compter sur une demande interne vigoureuse, stimulée par la hausse des salaires, pour soutenir la croissance.

A l’approche des élections européennes, plusieurs propositions sont sur la table des chefs d’État et de gouvernement pour réformer la Zone euro et aller vers davantage d’intégration. Néanmoins, l’hétérogénéité des économies des États membres rend difficile l’adoption d’une feuille de route commune pour préparer au mieux la Zone euro à la prochaine crise.

 

Bibliographie :

European Economic Forecast, Autumn 2018, Commission Européenne

Etudes économiques de l’OCDE, Zone euro, juin 2018, OCDE

Economic Surveys of the Euro Area 2018, OCDE

Cyclical Adjustment of Budget Balances, Autumn 2018, Commission Européenne

Euro Area Policies, Juillet 2018, FMI

Financial Stability Review, November 2018, ECB

 


 

[1] Calcul effectué en retranchant des exportations totales hors Zone euro, celles en provenance des économies avancées (classification FMI) : Etats-Unis, Canada, Royaume-Uni, Danemark, Suisse, Suède, Norvège, Islande, République Tchèque, Australie, Nouvelle Zélande, Hong Kong, Singapour, Taïwan, Corée du Sud et Israël.

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Évoluant au sein de l’Université Paris-Dauphine, Emmanuelle Oesterlé a plusieurs expériences au sein de services d’études économiques, en risque pays notamment. Ses centres d’intérêts portent principalement sur les questions macro-économiques internationales et l’économie monétaire et financière.

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Que font les allemands de leurs excédents courants ? (O.Passet)

Comment sont recyclés les excédents courants allemands ? Utile pour illustrer l’absence d’intégration du marché des capitaux au sein de l’UE

https://www.xerficanal.com/economie/emission/Olivier-Passet-Les-excedents-allemands-profitent-tres-peu-a-l-Europe-306345595_3747217.html?utm_source=Mod%E8le%20diffusion%20Xerfi%20Canal&utm_medium=email&utm_campaign=XC020519

L’Europe, championne de la « vieille économie » (Le Monde)

Championne de la « vieille économie », l’Europe avance en ordre dispersé et n’investit pas suffisamment dans l’innovation
Reprendre la main face à la Chine. Depuis quelques mois, l’Union européenne (UE) semble enfin prendre la mesure du défi créé par l’empire du Milieu. Dans un document publié le 12 mars, elle qualifie celui-ci de « rival systémique » et propose aux Etats membres un plan d’action en dix points pour mieux se défendre face aux offensives économiques de Pékin. Quelques semaines avant, le couple franco-allemand s’est entendu pour créer un « Airbus des batteries électriques ». Là aussi, l’objectif est de ne pas perdre la bataille face à l’Asie. « Le choix est simple, assurent le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, et son homologue allemand, Peter Altmaier, dans un manifeste commun. Unir nos forces ou laisser notre base et notre capacité industrielles disparaître progressivement. »
Et s’il était déjà trop tard ? Coincée entre le géant américain dopé par l’« America first » de Donald Trump, et une Chine déterminée à dominer les technologies de demain, l’Europe paraît bien fragile. Et dispersée. Longtemps, elle a commis l’erreur de croire que respecter la libre concurrence et les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) lui suffirait pour tirer son épingle du jeu industriel. N’affiche-t-elle pas, d’ailleurs, quelques-uns des plus beaux fleurons mondiaux, tels qu’Arianespace, BMW ou BASF ?
Peut-être. Mais tous appartiennent à la « vieille » économie. Pour le reste, l’Europe accumule les retards. « Nous n’avons pas de Google européen », résume Guntram Wolff, du centre de réflexion Bruegel, à Bruxelles. La Chine concentre déjà plus des deux tiers de la production mondiale de batteries électriques. Son géant des télécoms, Huawei, détient le record international de demandes de brevets déposées en 2018. Seuls 10 groupes européens figurent parmi le top 50 du dernier classement Fortune 500 des plus grandes entreprises du globe, contre 21 pour les Etats-Unis et 11 pour l’empire du Milieu. « Notre industrie est encore forte, rassure M. Wolff. Mais elle est trop sur la défensive et n’innove pas assez : elle risque de rater les créneaux du futur, comme l’intelligence artificielle ». Que lui est-il donc arrivé ?
Les moyens n’ont pas suivi
Les chiffres illustrant l’évolution du poids de l’industrie manufacturière au sein du produit intérieur brut (PIB) apportent un début de réponse. Entre 2000 et 2017, celle-ci a reculé de 2,7 points environ dans l’UE, passant de 16,8 % à 14,1 %. « A l’ouest, les divergences sont grandes entre l’Allemagne, où la part de l’industrie est restée stable, à 20,7 %, et les pays où elle a reculé de 2 à 4 points sur la période », détaille Julien Marcilly, économiste à la Coface. Notamment dans le sud de l’Europe, comme en Espagne (13,1 % en 2017), où elle s’est malgré tout un peu ressaisie depuis 2016, ou en l’Italie (14,7 %). La France (10,1 %) et le Royaume-Uni (9,2 %) font également figure de mauvais élèves.
Dans ces pays, certains secteurs, tels que le textile ou l’électronique, ont subi de plein fouet la concurrence de la Chine, lorsqu’elle est entrée dans l’OMC en 2000 – au même moment que l’introduction de l’euro. « La France, elle, a perdu des parts de marché car ses coûts salariaux sont élevés par rapport au niveau de gamme moyen de ses usines », ajoute Patrick Artus, de Natixis.
Sans surprise, c’est en Europe de l’Est, notamment en République tchèque (24,3 %), que la part de l’industrie est la plus forte. Et pour cause : la chute du bloc soviétique a déclenché un vaste mouvement d’implantation des usines allemandes dans les pays dits de Visegrad (Pologne, Slovaquie, République tchèque, Hongrie). Il s’est renforcé encore avec l’entrée de ces pays dans l’UE, à partir de 2004.
En vingt-cinq ans, ceux-ci sont devenus des maillons essentiels pour les producteurs industriels germaniques – en particulier pour l’automobile, les machines, l’électronique et la chimie. Tirant parti de la proximité géographique, ils y profitent d’une main-d’œuvre locale peu syndiquée et trois à quatre fois moins onéreuse, ainsi que de bonnes infrastructures de transport. Aujourd’hui, Berlin échange avec ces quatre pays une fois et demie plus de biens qu’avec son premier partenaire économique, la Chine.
Lorsqu’on prend un peu de recul, ces écarts entre pays ne sont, bien sûr, pas nouveaux. « Depuis la révolution industrielle, les Etats européens ont toujours affiché des niveaux très différents d’industrialisation, rappelle Laurent Chalard, docteur en géographie à la Sorbonne. Mais l’un des buts de la construction européenne était d’harmoniser les niveaux de revenus et de développement économique : elle pourrait mieux faire. »
En 2000, lorsqu’ils adoptèrent « l’agenda de Lisbonne », les pays membres ambitionnaient de faire de l’UE « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde » d’ici une décennie. Sauf que les moyens n’ont pas suivi. En moyenne, l’UE a ainsi investi 2,07 % de son PIB dans la recherche et le développement publics et privés en 2017, selon Eurostat. C’est moins que la Chine (2,13 %), les Etats-Unis (2,73 %), le Japon (3,2 %) et la Corée du Sud (4,5 %).
Les États jouent la LOGIQUE NATIONALE
Mais ce n’est pas uniquement une question d’argent. Bien souvent, les Etats jouent la logique nationale, sans se coordonner. « Lorsque l’Espagne a été contrainte de baisser ses coûts salariaux après la crise de 2008, comme l’avait fait l’Allemagne au début des années 2000, elle a grignoté des parts de marché industriel à la France, observe Patrick Artus. Il serait plus intelligent de mieux calibrer ce genre de politiques au sein de la zone euro. »
D’autant que, pour faire face à la puissance de feu chinoise ou américaine, les pays membres seuls ne pèsent pas lourd. « Il nous manque des champions européens, susceptibles de tenir tête aux concurrents des autres continents », explique Julien Marcilly. En théorie, l’un des avantages du marché intérieur européen et ses 500 millions de consommateurs est d’offrir aux start-up et entreprises françaises, allemandes ou irlandaises un terrain de jeu aussi grand que celui des Etats-Unis. Mais, dans les faits, les différences de fiscalité ou d’accès aux financements entre les pays membres sont, bien souvent encore, trop fortes pour leur permettre de grandir aisément hors de leur pays d’origine. « De plus, il nous manque une grande université européenne consacrée à l’innovation elle aussi susceptible de rivaliser avec celles d’Amérique du Nord ou d’Asie », comme le MIT, ajoute M. Wolff.
L’échec de la fusion Alstom-Siemens, rejetée par Bruxelles en février, a illustré un autre écueil : si l’UE a développé une puissante politique de la concurrence, elle n’a guère déployé de politique industrielle aussi ambitieuse à l’échelon communautaire. « Les mesures antidumping prises dans le cadre de notre politique de défense commerciale, notamment contre l’acier et certains produits chinois, sont malgré tout efficaces pour protéger les secteurs concernés », nuance un fonctionnaire européen. Pas sûr que cela suffise…

Projet européen et Europe des clubs (J.Pisani-Ferry)

Sortir de l’Europe de l’inaction
De Jean Pisani-Ferry
Qui se rappelle encore sur quoi ont porté les dernières campagnes pour les élections européennes ? Cette fois cependant, ce pourrait être différent. Il le faudrait, en tout cas : difficile d’ignorer la sécession britannique, la montée des menaces externes, la bipolarisation du monde, l’hostilité de l’administration Trump ; difficile de sous-estimer la gravité de la fracture entre ceux pour qui la nation se définit par ses institutions et ceux pour qui elle procède d’une identité ethno-religieuse ; difficile d’oublier, alors que la croissance se tasse, que la zone euro demeure écartelée et fragile.. Il serait grave que la campagne ne soit pas à la hauteur de ces enjeux.
L’ambitieuse tribune d’Emmanuel Macron et la réponse immédiate d’Annegret Kramp-Karrenbauer (« AKK ») – la présidente de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) allemande et dauphine d’Angela Merkel –, comme, dans un tout autre registre, le propos identitaire très construit de Viktor Orban, le premier ministre hongrois, ou la recherche encore balbutiante d’un nouvel agenda de gauche suggèrent la possibilité d’un vrai débat.
Après s’être construite avec succès autour d’un idéal, la paix par l’interdépendance, l’Europe communautaire s’est développée autour d’un projet, la prospérité par l’intégration économique et monétaire, avec des résultats sans doute inférieurs aux attentes mais néanmoins positifs. Mais la question est de savoir quelle est aujourd’hui sa raison d’être.
Une redéfinition est indispensable, parce que les hypothèses sur lesquelles l’Union européenne s’est jusqu’ici fondée sont remises en cause. Elle avait fait son nid au sein d’un monde multilatéral voulu et organisé par les Etats-Unis, et se trouve aujourd’hui confrontée à la logique des rapports de puissance. Supposant l’Etat de droit acquis, elle s’était consacrée à l’économie, mais des autocraties électives se sont installées en son sein. Au gré d’un contrat implicite, elle avait privilégié l’efficacité et laissé l’équité aux Etats, et se trouve désormais attaquée pour avoir facilité optimisation fiscale et enrichissement des puissants.
La difficulté n’est pas de trouver à quoi l’Union peut servir. Chacun voit bien que le nationalisme américain et l’affirmation chinoise plaident pour qu’elle prenne en charge son propre destin. Chacun comprend que les urgences d’aujourd’hui – climat, sécurité, migrations, négociation commerciale, lutte contre les monopoles, évasion fiscale, protection des données, poids monétaire international – appellent des réponses communes. Le problème est plutôt l’impossibilité d’opérer des choix politiques alors que perspectives et positions divergent. Ce qui risque de frapper l’Europe d’obsolescence, c’est son manque de crédibilité.
Ce défaut résulte en partie de la règle de l’unanimité, qui persiste en matière de secret bancaire ou de fiscalité des multinationales, par exemple. Mais la décision peut être bloquée même là où prévaut la majorité qualifiée. C’est ce qui s’est passé pour la répartition des réfugiés admis au titre du droit d’asile : en dépit d’une injonction de la Cour de Justice, Budapest et Varsovie ont refusé de se plier à la décision conjointe.
Rares sont aujourd’hui les sujets sur lesquels les Vingt-Sept sont d’accord. Si bien que le blocage menace à chaque instant et n’est souvent surmonté que par des compromis de façade. Le risque, c’est l’impotence collective.
Détailler la méthode
C’est pourquoi la question décisive est aujourd’hui celle de la méthode. Les divergences actuelles imposent d’accepter de mettre en cause l’unicité du système européen pour aller vers une organisation en clubs. Sous le couvert de la fiction que tous les pays ont vocation à rejoindre la monnaie commune, c’est déjà ce qui se fait pour l’euro. Le même principe peut s’appliquer demain dans quelques grands domaines bien définis : certainement la défense et la gestion de l’asile, sur lesquelles les positions sont trop éloignées pour qu’il soit concevable d’avancer à vingt-sept ; peut-être aussi le rééquilibrage du capitalisme vers une économie plus sociale ; ou même le climat, si certains pays se refusent à organiser la transition écologique et à mettre en place une fiscalité carbone.
Une telle méthode ne peut fonctionner qu’à deux conditions. La première est de préserver une base commune : le marché unique et les politiques de concurrence et de protection des consommateurs, le soutien au développement régional, et un socle de valeurs communes constitutives de l’identité européenne (Etat de droit, démocratie, dimension sociale). La seconde est de constituer les clubs selon des ensembles cohérents : par exemple, regrouper espace Schengen de circulation sans frontières et gestion commune des demandes d’asile, car on ne peut pas vouloir l’un et refuser l’autre. C’est en substance ce que propose Emmanuel Macron, alors qu’« AKK » suggère une formule de type « payer ou accueillir ».
Une telle stratégie n’est pas sans risque. Elle implique des confrontations, voire des crises. Mais le plus grand des risques, c’est l’inaction. Il ne faudrait pas que, dans cinq ans, les citoyens européens concluent que l’Europe s’est révélée incapable de répondre à leurs inquiétudes. Cela vaut bien, pour une fois, de leur parler de méthode, et pas seulement de grands principes ou de petits bénéfices.
Jean Pisani-Ferry est professeur d’économie à Sciences Po, à la Hertie School de Berlin et à l’Institut universitaire européen de Florence

Marché unique et intégration européenne (O.Passet)

https://www.xerficanal.com/economie/emission/Olivier-Passet-Pour-une-strategie-de-reconquete-interieure-du-marche-europeen_3746818.html?utm_source=Mod%E8le%20diffusion%20Xerfi%20Canal&utm_medium=email&utm_campaign=XC280119

Utile pour travailler le chapitre sur l’UE et le rôle de la politique de la concurrence

Un budget pour la zone euro ? (Le Monde 14/12)

Le principe d’un budget de la zone euro est acté

L' » instrument « , qui devait être validé vendredi à Bruxelles, est très éloigné des ambitions de M. Macron

Le sommet bruxellois de la zone euro, vendredi 14  décembre, devait représenter un aboutissement pour Emmanuel Macron, après dix-huit mois d’efforts intenses menés auprès de ses partenaires européens, et des dizaines d’heures de discussions entre le ministre français de l’économie et des finances, Bruno Le Maire, et son homologue allemand, Olaf Scholz.

Comme avec la  » taxe GAFA  » (Google, Apple, Facebook, Amazon), réduite à la portion congrue début décembre, les dirigeants de l’Union européenne s’apprêtent toutefois à endosser une feuille de route très éloignée des ambitions de départ du président français, qui souhaitait un budget de la zone euro à  » plusieurs points de PIB « , soit plusieurs centaines de milliards d’euros.

Néanmoins, le principe en est acté, et les Français, qui le défendent depuis des années – François Hollande, avant M. Macron, l’avait réclamé – pensent avoir mis un pied dans la porte. Peut-être ce  » mini-budget  » prendra-t-il de l’ampleur et permettra-t-il à un gouvernement économique de la zone euro de voir le jour, jugent-ils.

Il s’agit d’un  » vrai saut « , analyse l’Elysée,  » une étape politique qui n’avait jamais été franchie entre les Etats membres  de la zone euro « .  » Notre diagnostic, c’est que, dans une zone où on a abandonné volontairement la souveraineté monétaire, on ne peut pas vivre avec des divergences économiques et sociales aussi fortes que dans un simple marché unique comme l’est l’Union européenne. « 

Le projet de conclusion du sommet ne mentionne pas explicitement les termes de  » budget de la zone euro  » ; il parle seulement d’un » instrument budgétaire  » pour ne pas heurter les Néerlandais, qui se sont engagés, dans leur accord de coalition gouvernementale, à refuser tout  » budget  » pour la monnaie unique…

Demandes  » trop pressantes « Cet  » instrument « , dont les ministres des finances de l’Eurogroupe devront définir les modalités pratiques, sera avant tout destiné à  » la convergence  » et à  » la compétitivité « Fondamentale aux yeux des Français, sa fonction de  » stabilisation «  – le budget viendrait en aide aux Etats obligés de couper dans leurs investissements publics par temps de crise – n’apparaît pas, faute de consensus. Les Allemands continuent en effet à redouter que cette notion dissimule une forme de redistribution budgétaire entre Etats, un tabou suprême outre-Rhin.

Enfin, cet  » instrument budgétaire  » ne bénéficiera que d’une ligne dans le cadre financier pluriannuel de l’Union (CFP) 2021-2027. Cela risque de réduire sérieusement son volume, tant les tractations autour du CFP sont âpres à Bruxelles. Tout est mis sur la table, des moyens dévolus à la Politique agricole commune (PAC) aux fonds de cohésion, en passant par l’argent consacré à la défense et à la sécurité communes. Peu d’Etats accepteront de sacrifier ces politiques pour céder un peu de place à un nouvel outil.

Le président Macron aurait-il pu obtenir davantage ? Des sources proches des discussions évoquent une posture un peu trop véhémente, des demandes françaises  » trop pressantes « , qui auraient été peu appréciées, voire contre-productives. Le fait que Bruno Le Maire ait tout misé sur un accord préalable avec Berlin et M. Scholz n’aurait pas non plus aidé, les autres capitales goûtant peu de ne pas être suffisamment consultées.

Au-delà de la méthode, ce résultat médiocre traduit aussi une réalité : la confiance entre Etats membres, écornée par la crise, n’est pas restaurée. Une majorité d’entre eux, à commencer par l’Allemagne, refuse de pousser l’intégration plus loin. Dans ce contexte, la politique de relance budgétaire annoncée par l’Italie pour 2019 et les mesures à 10  milliards d’euros promises par le président français pour apaiser l’ire des  » gilets jaunes  » n’arrangent rien.

Selon plusieurs sources diplomatiques, les inquiétudes autour d’une dérive budgétaire hexagonale en  2019 risquent de peser sur les discussions. A Berlin, La  Haye, Dublin ou Helsinki, on préfère insister sur les autres actualités du sommet de vendredi : le feu vert à une réforme du Mécanisme européen de stabilité (MES, le fonds d’aide aux Etats en difficulté mis en place pendant la crise) et la validation, après trois années de négociations, d’un  » filet de sécurité  » supplémentaire, en cas de grave faillite bancaire.  » Le budget de l’eurozone, c’est la façade. Ces mesures, c’est la plomberie : moins visible, mais indispensable pour renforcer la zone euro « , glisse un diplomate du nord de l’Europe.

Cécile Ducourtieux