Les conséquences du Brexit sur les entreprises britanniques (Le Monde)

Sans les travailleurs européens, la vie bousculée des sociétés britanniques

Entre pénurie de main-d’œuvre et augmentation des salaires, les entreprises doivent s’adapter au départ des employés du continent consécutif à l’entrée en vigueur du Brexit.

Par Eric Albert(Corby, envoyé spécial) Publié aujourd’hui à 02h33, mis à jour à 09h09

Temps de Lecture 7 min.avoris

Des étagères de stockage de caisses de vin après la mécanisation de l’entrepôt d’Europa Worldwide à Corby, au Royaume-Uni, le 10 septembre 2021.
Des étagères de stockage de caisses de vin après la mécanisation de l’entrepôt d’Europa Worldwide à Corby, au Royaume-Uni, le 10 septembre 2021. RAPHAËL NEAL / AGENCE VU POUR « LE MONDE »

A l’arrière de la principale rue commerciale de Corby, près d’un magasin définitivement fermé, l’agence d’intérim Echo Personnel a affiché dans sa vitrine, en lettres énormes : « On recrute. Salaires compétitifs. » A l’intérieur, pourtant, Julie – qui a souhaité garder l’anonymat – désespère. « On ne trouve personne à embaucher en ce moment. Aujourd’hui, j’avais donné rendez-vous à dix-sept candidats. Seuls cinq sont venus. » Article réservé à nos abonnés Lire aussi Au Royaume-Uni, les entreprises face au mur du Brexit

Dans cette cité ouvrière des Midlands, au centre de l’Angleterre, ravagée dans les années 1980 par la fermeture de l’aciérie, la pénurie de main-d’œuvre est perceptible partout. Depuis une vingtaine d’années, l’endroit est devenu un centre de logistique, avec de nombreux entrepôts qui servent l’explosion du commerce en ligne dans le pays. Une forte immigration d’Europe de l’Est s’est installée dans la ville, essentiellement de Pologne et de Roumanie, comme le rappellent les épiceries Polski Sklep et Baltic Super Market situées juste en face de l’agence d’intérim, elle-même dirigée par une Lettone.

La pandémie de Covid-19 et le Brexit ont mis à mal cet équilibre économique. Comme partout dans le monde, les confinements et déconfinements successifs ont complètement désorganisé le marché du travail. Au Royaume-Uni, cependant, la sortie de l’Union européenne (UE) accentue le problème. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Brexit : ce qui change pour les citoyens et les entreprises au 1er janvier

Lors du premier confinement, au printemps 2020, de nombreux jeunes Européens sont rentrés chez eux, préférant passer ce moment difficile en famille. Beaucoup ne sont pas revenus, et ils ne peuvent pas être remplacés par une nouvelle vague d’immigration, puisqu’il faut désormais obtenir un permis de travail pour s’installer outre-Manche. Julie exaspère : « Les gens ici ont voté Brexit [à 64 % à Corby] parce qu’ils pensaient que les Européens leur prenaient leur emploi. Mais maintenant, ils refusent de faire leur travail. »

« On a fermé des pans entiers de l’économie »

Personne ne sait exactement combien d’Européens ont quitté le Royaume-Uni depuis la pandémie, faut de décompte officiel à la frontière. En extrapolant à partir des statistiques du marché de l’emploi, l’économiste Jonathan Portes, de l’université King’s College de Londres, a fait sensation, en janvier, en estimant que jusqu’à 1,3 million de personnes étaient parties. Il a nettement revu son calcul à la baisse, mais évoque tout de même des « centaines de milliers » de départs.

« Ce n’est pas surprenant. On a fermé des pans entiers de l’économie, qui étaient justement ceux où la population immigrée était surreprésentée », explique-t-il.La tendance générale n’est pas à l’hémorragie : ces centaines de milliers de départs sont à comparer aux six millions d’Européens qui ont demandé le settled status, ce statut qui leur donne le droit de rester vivre et travailler au Royaume-Uni après le Brexit, dont un million de Polonais et autant de Roumains. Il s’agit néanmoins d’un renversement de tendance majeur.

Au cœur des tensions : le manque de 100 000 chauffeurs routiers, ce qui rend le transport des marchandises particulièrement problématique

Aujourd’hui, le manque de personnel est tangible dans tous les secteurs. Les étalages des supermarchés sont régulièrement dépourvus, faute de manutentionnaires. Les hôtels et les restaurants cherchent désespérément des cuisiniers. Les usines agroalimentaires manquent d’effectifs : la chaîne Nando’s a dû fermer en août une cinquantaine de ses restaurants pendant une semaine parce qu’elle n’avait plus de poulet ; McDonald’s a manqué temporairement de milk-shakes ; les fast-food KFC ont également réduit leur offre…

Au cœur des tensions : le manque de 100 000 chauffeurs routiers, ce qui rend le transport des marchandises particulièrement problématique. Avant la crise sanitaire, le secteur souffrait déjà d’une pénurie d’employés, lesquels étaient peu attirés par les horaires à rallonge, l’absence de vie familiale et les salaires médiocres. Les confinements ont suspendu les examens de permis de conduire, bloquant la formation de nouveaux routiers. Le départ des Européens a aggravé la situation. Dans l’urgence, le gouvernement britannique a annoncé que les épreuves pour l’examen du permis de conduire seraient allégées. Il refuse en revanche de céder aux demandes du patronat, qui réclame des visas pour les chauffeurs étrangers. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Royaume-Uni : les cessions d’entreprises explosent, reflet d’une tendance mondiale

Ce double choc économique provoqué par la pandémie et le Brexit pousse néanmoins l’économie nationale à s’adapter. Direction Europa Worldwide, une entreprise britannique qui possède un gigantesque entrepôt en lisière de Corby. Sur près de 50 mètres de hauteur, d’immenses étagères stockent des caisses de vin. Ici se préparent les commandes de deux grands sites Internet, Naked Wines et Majestic Wine. Les bouteilles arrivent de l’étranger, essentiellement d’Europe, puis sont rassemblées dans des cartons et envoyées aux clients.

Le chômage britannique est resté très faible

A l’été 2019, voyant le Brexit se profiler, Andrew Baxter, le propriétaire d’Europa Worldwide, a fait le pari d’investir 11 millions de livres (12,9 millions d’euros) dans la mécanisation complète de son entrepôt. « J’ai anticipé qu’on aurait moins de main-d’œuvre étrangère et que les salaires risquaient d’augmenter », souligne-t-il. La technologie de M. Baxter n’est pas révolutionnaire, mais modifie fondamentalement son besoin de personnel : de 300 salariés pour mettre les bouteilles dans les caisses, il ne va en rester qu’une centaine.

Aujourd’hui, à chaque commande, un tapis roulant se met en action et fait glisser la caisse de vin jusqu’au manutentionnaire. Un numéro s’affiche sur l’écran : 2. L’employé s’exécute, prend deux bouteilles et les dépose dans une boîte en carton. A quelques dizaines de mètres de là, le même travail se déroule encore manuellement, avant la fermeture définitive de cette ligne de production, en octobre. Les salariés vont jusqu’aux caisses de vin pour aller chercher les bouteilles, passent par-dessus le tapis roulant et reviennent. D’un côté, un seul employé, de l’autre des dizaines, pour un résultat équivalent.

Est-ce l’avenir de l’économie britannique ? M. Baxter, qui a voté en faveur du Brexit le 23 juin 2016 et n’a pas changé d’avis, l’espère. « Bien sûr, quand on dirige une entreprise, on trouve ça pratique d’avoir une main-d’œuvre étrangère bon marché qui afflue. Mais ce n’est pas comme ça qu’on construit une économie et un pays prospères. Cela pose une vraie question morale : qu’est-ce que l’importation de cette main-d’œuvre étrangère signifiait pour les Britanniques pauvres ? Leurs salaires sont en permanence sous pression, en concurrence avec les étrangers. » Ou en concurrence avec des machines, si l’on en croit son expérience dans son entrepôt. Lire aussi : Les entreprises commencent à se réorganiser hors du Royaume-Uni

D’un point de vue macroéconomique, l’argument d’une baisse des salaires causée par l’immigration ne se vérifie pas. De nombreuses études ont montré que celle-ci favorisait la croissance de l’économie. D’ailleurs, malgré l’afflux d’immigrés européens depuis l’ouverture des frontières à l’Europe de l’Est, en 2004, le chômage britannique est resté très faible, preuve que les Européens n’ont pas pris les emplois des travailleurs locaux.

L’économiste Jonathan Portes souligne aussi que l’immigration a tendance à faire augmenter la productivité d’un pays, parce que la main-d’œuvre importée est généralement complémentaire de celle qui existe sur place. Toutefois, lui-même reconnaît que cela n’est pas forcément vrai dans certains sous-secteurs de l’économie, où il peut y avoir des pressions à la baisse sur les salaires.

Frictions

A Corby, la réduction du nombre d’employés étrangers entraîne-t-elle une poussée des salaires ? Pour Andrew Baxter, c’est une évidence. Dans son entreprise, qui compte 1 200 salariés sur treize sites au Royaume-Uni, il a dû augmenter ses 50 chauffeurs routiers de 20 %. Pour les manutentionnaires des entrepôts, la hausse a été de 3,5% en juillet, et il a encore dû offrir une amélioration des conditions de travail le mois suivant. Il paie désormais autour de 10 livres l’heure (11,70 euros), et 12,50 livres le week-end, nettement au-dessus du salaire minimum (8,36 livres l’heure pour les plus de 25 ans).

Sur les trois mois allant de mai à juillet, les salaires britanniques ont crû entre 3,4 % et 4,6 % par rapport à 2020

Les statistiques officielles confirment cette tendance. Sur les trois mois allant de mai à juillet, les salaires britanniques ont crû entre 3,4 % et 4,6 % par rapport à 2020. Quelle est la part venant des tensions provoquées par le Brexit et par la pandémie ? Impossible à dire à l’heure actuelle.

Bien sûr, le Brexit suscite des frictions. M. Baxter est le premier à le reconnaître. Les deux tiers du chiffre d’affaires de sa société viennent de l’import-export avec l’UE. Chaque jour, il envoie une quarantaine de camions à travers la frontière, et en a le même nombre revenant en sens inverse. En moyenne, neuf mois après l’entrée en vigueur du Brexit, cinq de ses véhicules sont encore retenus quotidiennement à la douane. Le retard dépasse rarement deux heures et relève généralement d’un simple détail administratif, mais il ralentit quand même le flux.

Avant la sortie du Royaume-Uni de l’UE, M. Baxter exportait aussi de l’agroalimentaire. Il a préféré abandonner, estimant les autorisations sanitaires nécessaires trop complexes : « Cela représentait trop de difficultés, alors que ce n’était qu’une faible partie de nos revenus. » Aujourd’hui, l’envoi d’une palette de marchandises vers l’Union coûte 49 livres de plus qu’avant le Brexit, un coût dont M. Baxter est fier, jugeant qu’il est plus bas que la concurrence. « Pour mon entreprise, ça aurait été plus simple que le Brexit n’ait pas lieu », admet-il. Mais il pense que, pour l’ensemble de son pays, ce nouvel équilibre est une bonne chose. Il faudra attendre la fin des turbulences liées à la pandémie pour y voir plus clair et savoir s’il est dans le vrai.

Eric Albert(Corby, envoyé spécial)

L’Europe après le Brexit

Brexit : comment l’Europe a encaissé la perte du Royaume-Uni

La sortie des Britanniques a d’abord sidéré l’Union européenne, qui a su faire preuve de résilience pour éviter un effet domino. Mais, sur bien des sujets, l’Europe est encore au milieu du gué.

Par Philippe Ricard Publié le 01 janvier 2021 à 15h54 – Mis à jour le 02 janvier 2021 à 11h27

L’horloge de l’hôtel Balmoral, à Edimbourg, à l’heure où le Royaume-Uni a officiellement quitté l’Union européenne, le 31 décembre 2020.
L’horloge de l’hôtel Balmoral, à Edimbourg, à l’heure où le Royaume-Uni a officiellement quitté l’Union européenne, le 31 décembre 2020. ANDREW MILLIGAN / PA via AP

Le Brexit devait amorcer la longue agonie de l’Union européenne (UE), le début de la fin salué par tous les alliés continentaux des europhobes britanniques. En juin 2016, la Française Marine Le Pen, l’Italien Matteo Salvini ou le Néerlandais Geert Wilders s’étaient ouvertement réjouis de la victoire du vote « leave ». Ils avaient été confortés, quelques mois plus tard, par l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis. Ce dernier n’avait-il pas apporté son appui aux brexiters, Nigel Farage et Boris Johnson en tête, avant de conspuer la construction européenne tout au long de son mandat ?

Tandis que le Brexit est devenu une réalité tangible, vendredi 1er janvier, après des années de laborieuses tractations ponctuées de coups de théâtre en série au Royaume-Uni, les Vingt-Sept ontéchappé à la descente aux enfers que les Cassandre leur promettaient. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Brexit : ce qui change pour les citoyens et les entreprises au 1er janvier

Personne ne se réjouit sur le continent de perdre un associé de la taille du Royaume-Uni, aussi frondeur qu’influent, deuxième économie (derrière l’Allemagne) et deuxième armée (derrière la France). Mais les dirigeants européens ont le sentiment du devoir accompli avec ce « Brexit ordonné », dont l’impact ne manquera pas de se faire sentir au fil des prochains mois. Ils espèrent surtout pouvoir enfin tourner la page, presque surpris de ne pas finir en lambeaux.

Michel Barnier, le négociateur en chef de l’UE, le martèle sans relâche depuis l’accord du 24 décembre 2020 : les Vingt-Sept ont fait preuve d’une grande « unité » tout au long des pourparlers menés d’abord pour conclure le divorce, puis esquisser la « relation future ». Ils ont su serrer les rangs pour défendre leurs acquis, à commencer par le marché unique, mais pas seulement. « Ce qui change, c’est que le pays qui nous quitte va être seul et que nous, nous restons ensemble », répète M. Barnier.

Union monétaire snobée

L’effet domino redouté a été assez vite écarté. Dans l’opinion publique des Etats membres, l’attachement proeuropéen a même rebondi, d’autant plus que les négociations avec Londres se sont avérées tumultueuses, en raison des déchirements politiques observés dans la capitale britannique.

« La manière dont cela s’est passé a douché les enthousiasmes, Le Pen et Salvini n’osent plus parler d’une sortie de l’UE, ni de l’euro, relève Philippe Lamberts, le coprésident du groupe écologiste au Parlement européen. D’après lui, les dirigeants des nouveaux pays « rebelles » que sont la Hongrie et la Pologne ne peuvent envisager de sortir, soit par intérêt géopolitique face à la Russie, soit par calcul budgétaire – les fonds européens contribuent à leur rattrapage économique.

Après n’avoir cessé de s’élargir depuis sa création, l’UE a dû apprendre à couper les ponts avec l’un de ses membres les plus puissants, qui l’a profondément marquée depuis son adhésion en 1973. Londres a soutenu comme nul autre la mise en place du Marché commun et les politiques de libéralisation, puis milité pour l’élargissement du club européen. Pour les Britanniques, le projet européen devait se résumer pour l’essentiel à un marché le plus ouvert et le plus large possible, celui-là même qu’ils ont quitté le 1er janvier.

Pas question pour eux d’accepter une intégration plus politique, d’inspiration fédérale. Le Royaume-Uni a donc snobé l’union monétaire, dont la crise, celle des dettes souveraines après le naufrage de la Grèce, a précipité ses envies de rupture. « Mais les Britanniques ne comptaient plus depuis quelques années déjà, en ayant refusé d’adhérer à l’euro et à l’espace Schengen », dit Pierre Sellal, ancien représentant de la France auprès de l’UE.

En réalité, l’UE n’a pas attendu la sortie définitive des Britanniques pour entamer sa propre mue au fil des crises. La mise sur pied du plan de relance (750 milliards d’euros), censé venir en aide au plus vite aux pays les plus touchés par la pandémie de Covid-19, en témoigne. Aurait-il été possible avec le Royaume-Uni à bord, étant donné la dureté de Londres sur les enjeux budgétaires ? « L’UE a vraiment progressé cette année avec la mise en place de ce dispositif sur proposition de la France et de l’Allemagne », observe Sébastien Maillard, directeur de l’Institut Jacques Delors.

« Fragilité du projet européen »

Signe des temps, après la conversion de la chancelière allemande, Angela Merkel, à cet embryon de dette commune, longtemps espérée par les pays du Sud, ce sont les Etats « orphelins » des Britanniques, leurs anciens alliés libéraux du Nord, qui ont mené la bataille contre le projet : les fameux « frugaux », emmenés par les Pays-Bas et la Suède. « Tous ceux qui se cachaient derrière le Royaume-Uni ne peuvent plus le faire et ils sont affaiblis par la perte de ce soutien », décrypte Philippe Lamberts.

Pierre Sellal nuance la capacité de rebond du projet communautaire. Pour lui, le Covid-19 risque de « brouiller les cartes », en occultant les effets du Brexit. Avant le plan de relance, les institutions bruxelloises ont peiné sur le plan sanitaire, après la débandade constatée au printemps aux frontières, quand de nombreux pays ont fermé les points de passage pour lutter contre un virus « sans passeport ».

« Cette crise sanitaire a montré la fragilité du projet européen : à la moindre occasion, les réflexes nationaux reviennent en premier, regrette Franziska Brantner, députée Verte au Bundestag. L’UE a fait ce qu’elle peut le mieux : gérer les crises. Mais les clivages de fond ne sont pas abolis sur la politique migratoire, l’Etat de droit, ou la solidarité. »

Pour cette ancienne eurodéputée, les concessions arrachées par les Britanniques pourraient même altérer à terme la cohésion des Vingt-Sept : « Londres a obtenu de bloquer la libre circulation des personnes, tout en préservant celle des biens et des marchandises, ou de ne financer que les coopérations concrètes qui l’intéressent dans les satellites, le nucléaire, en renonçant à Erasmus, par exemple. Sans oublier la mise à l’écart de la Cour de justice de l’UE pour arbitrer les litiges. »

La pandémie menace aussi de renforcer encore le nord du continent, aux dépens du Sud. Et les pays laminés par le virus ne sont pas à l’abri d’un regain de forme des eurosceptiques. Dans ce contexte, c’est l’Allemagne qui domine les débats, en particulier face à la France. La crise de l’euro avait révélé le fossé entre les deux ; celle du Covid-19 vient le creuser encore – même si la deuxième vague est moins à l’avantage du pays d’Angela Merkel. En guise de testament européen, la chancelière vient de profiter de la présidence tournante du Conseil de l’UE, ce semestre, pour pousser à la conclusion avec la Chine d’un vaste accord sur les investissements. Dans son esprit, il s’agit de montrer, avant même l’arrivée de Joe Biden au pouvoir aux Etats-Unis, prévue le 20 janvier, que les Européens ne doivent pas être les otages de la guerre commerciale engagée entre Pékin et Washington.

Mises à l’épreuve

Sur bien des sujets, l’Europe est encore au milieu du gué, confrontée à la montée en puissance de la Chine ou des régimes autoritaires – Russie et Turquie – dans son voisinage. Les discours français sur la nécessité de protéger les Européens sont devenus audibles à Bruxelles, après avoir été longtemps qualifiés de « protectionnistes ». Une politique industrielle émerge à petits pas.

L’UE cherche à encadrer l’activité des géants du numérique. Mais la quête de « souveraineté européenne » engagée par Emmanuel Macron reste mal comprise et peu consensuelle, tant les Etats membres ont du mal à définir leurs intérêts communs, notamment en matière de politique étrangère, et énergétique. « Le concept de puissance européenne est en germination. Elle progresse en prise de conscience plus qu’en prise de décisions », observe Sébastien Maillard.

Brexit ou pas, d’autres crises sont venues mettre à l’épreuve les Vingt-Sept, à commencer par l’arrivée de centaines de milliers de demandeurs d’asile en 2015. Les Etats européens ont alors tenté de réagir sans grande solidarité. Si les arrivées sont moins importantes, les Vingt-Sept se déchirent toujours sur la meilleure façon de réformer le droit d’asile, et de venir en aide aux pays en première ligne, comme l’Italie et la Grèce. Leur principale parade, là aussi sous l’égide d’Angela Merkel, a été de s’entendre avec la Turquie de Recep Tayyip Erdogan, à laquelle elle sous-traite à ce jour une grande partie de l’accueil des réfugiés. Difficile dans ces conditions de sanctionner l’expansionnisme d’Ankara au Proche-Orient, en Méditerranée orientale ou dans le Caucase.

Enfin, les quatre années de Donald Trump au pouvoir ont ébranlé les plus atlantistes, même en Allemagne. Pas assez toutefois pour donner vraiment du corps à une véritable politique européenne de défense. Avec l’opération « Barkhane », Paris est toujours bien seul dans sa lutte contre les djihadistes dans la région du Sahel. D’ailleurs, rien dans l’accord conclu avec les Britanniques ne concerne la défense, la politique étrangère ou la coopération multilatérale. Nul doute que les Européens devront sans trop tarder reprendre langue avec le Royaume-Uni dans ces domaines, afin de limiter la perte de puissance occasionnée par sa retentissante sortie. Notre sélection d’articles pour comprendre le Brexit

Philippe Ricard

L’Europe va mieux (L.van Middelaar)

Malgré le « traumatisme » du Brexit, « l’Europe va mieux », estime l’historien Luuk van Middelaar

L’historien et philosophe politique néerlandais constate que le Brexit n’a pas fait d’émules parmi les Etats de l’UE. Selon lui, les Vingt-sept, par leur fermeté, ont même gagné en crédibilité.

Propos recueillis par Virginie Malingre(Bruxelles, bureau européen) Publié le 31 décembre 2020 à 14h52 – Mis à jour le 03 janvier 2021 à 05h06

Temps de Lecture 8 min.

L’historien et philosophe politique néerlandais Luuk van Middelaar, en 2008.
L’historien et philosophe politique néerlandais Luuk van Middelaar, en 2008. SAKE ELZINGA

Luuk van Middelaar est un historien et philosophe politique néerlandais. Cet ancien membre du cabinet du président du Conseil européen Herman Van Rompuy, entre fin 2009 et 2014, est l’auteur de Quand l’Europe improvise (Gallimard, 2018), consacré aux deux grandes crises européennes de la décennie passée, celle de l’euro et celle des réfugiés. Dans un entretien au Monde, il revient sur le Brexit et ses conséquences pour l’Union européenne (UE).

Quand les Britanniques ont choisi de quitter l’UE, les Européens ont eu peur que le Brexit ne crée un précédent. Qu’en est-il quatre ans et demi plus tard ?

Avec le référendum du 23 juin 2016, et quelques mois plus tard l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis, on a vu s’exprimer une contestation de l’ordre existant. Et, en Europe, la grande peur, c’était que le Brexit fasse des émules.

Mais ça n’a pas été le cas. Aux Pays-Bas, que je connais bien et qui, à certains égards, sont assez proches du Royaume-Uni – avec des affinités libérales et nationalistes –, le retrait de l’Europe n’est plus une proposition crédible, comme elle l’a été l’espace d’un instant. On a vu au printemps 2020 un mouvement anti-européen fort s’exprimer en Italie, pour dénoncer le manque de solidarité de l’Europe face à la pandémie de Covid-19, mais il était passager.

Comment l’expliquez-vous ?

Le spectacle que nous a offert la politique britannique n’inspire pas confiance. Surtout, et ce n’était pas donné, les Européens, que ce soit les institutions ou les gouvernements, ont défendu fermement leurs intérêts dans la négociation avec Londres. Ils avaient à cœur de montrer qu’il en coûtait quelque chose de sortir de l’UE. Lire l’éditorial du « Monde » : Face au Brexit, la force tranquille de l’UE

On ne saura jamais qui, des « leavers » ou des « remainers », avait raison. Les deux camps ont joué sur les peurs des citoyens, les premiers pour dénoncer le tsunami de l’immigration que signifierait le maintien dans l’Europe, les seconds pour prédire la catastrophe économique qui accompagnerait le Brexit. Mais, depuis quatre ans et demi, trop de choses ont changé dans le monde, à commencer par la pandémie.

Peut-on imaginer qu’un jour, le Royaume-Uni revienne dans l’UE ?

Pourquoi pas ? Je ne l’exclus pas. Le Royaume-Uni est divisé, et les jeunes, lors du référendum, étaient très largement favorables au maintien au sein de l’UE. Quant à l’Europe, sans le Royaume-Uni, il lui manque quelque chose : le Brexit, c’est une perte, la perte d’une puissance économique, diplomatique, et militaire, d’un rayonnement culturel.

« Le Royaume-Uni est un pays fier, il ne fera pas demi-tour facilement »

Mais si les Britanniques devaient rejoindre l’UE, ça ne se ferait pas avant une ou deux générations. Quand on voit le temps qu’il a fallu – huit ans – entre la décision de David Cameron d’organiser un référendum et la sortie effective du marché intérieur du Royaume-Uni au 1er janvier 2021… Et puis le Royaume-Uni est un pays fier, il ne fera pas demi-tour facilement. Lire le récit : Le Brexit, une longue et difficile séparation

Après le Brexit, avez-vous le sentiment que l’UE se soit remise en cause ? Qu’elle se soit livrée à une forte introspection ?

Le Brexit a été un immense choc, un vrai traumatisme. Il a été suivi d’un moment de vraie réflexion, ce qui est plutôt rare. Depuis toujours, l’ADN de l’UE, c’est la liberté, l’ouverture, l’émancipation, c’est la création d’opportunités pour les entreprises, les citoyens, les étudiants, c’est l’abolition des frontières.

Ce que les Britanniques ont demandé, c’est la protection des identités, de l’emploi, des structures démocratiques. Dans le slogan « Take back control », il y avait ce désir de protection par rapport à quelque chose de trop intrusif. Et de cette demande les Européens se sont saisis.

C’est une thématique présente en France depuis longtemps, Nicolas Sarkozy déjà la défendait. Mais jusqu’à peu, Paris était isolé. Aujourd’hui, ça a changé. Même aux Pays-Bas – souvent aux antipodes de la France dans ce type de débats –, le terme de protection est devenu audible, il n’est pas tout de suite réduit à celui de protectionnisme. C’est un vrai tournant, qui se décline dans de nombreux domaines. En matière de commerce, désormais, les Européens ont plus à cœur de défendre leurs intérêts que d’ouvrir leur marché. Sur les frontières extérieures, aussi, on investit plus ensemble.

Le plan de relance européen, aussi, constitue un vrai tournant. Aurait-il été possible sans le Brexit ?

« Depuis Mme Thatcher, le Royaume-Uni s’est battu pour limiter l’ampleur du budget européen et donc la force de frappe de la Commission »

Le plan de relance n’aurait jamais eu cette ambition si les Britanniques avaient eu leur mot à dire. Ils auraient mis leur veto à un plan de relance financé par un emprunt levé par la Commission, au nom des Vingt-Sept, et destiné à abonder le budget européen. Tout comme, il y a dix ans, en pleine crise de la zone euro, ils s’étaient opposés à ce que le budget communautaire vienne en aide aux pays en difficulté. Il ne faut pas oublier que, depuis Margaret Thatcher, le Royaume-Uni s’est battu pour limiter l’ampleur du budget européen et donc la force de frappe de la Commission.

« Brexit » (2020), du peintre ukrainien Vladimir Kozhukhar.
« Brexit » (2020), du peintre ukrainien Vladimir Kozhukhar. VLADIMIR KOZHUKHAR

S’il n’y avait pas eu le Brexit, l’Europe aurait sûrement fait quelque chose, mais cela aurait été moins structurant. Le fait que la Commission lève une dette commune, cela a renforcé la crédibilité de l’UE sur la scène internationale. Ce plan de relance est un véritable approfondissement de l’Europe.

Finalement, et c’est une belle ironie du sort, le Brexit et le Covid-19 sont arrivés en même temps – les premiers cas en France ont été répertoriés le 24 janvier 2020 et le divorce entre Londres et Bruxelles, prononcé le 31 janvier 2020 – et cela a permis à l’UE de montrer que le départ des Britanniques n’avait pas que des inconvénients.

A vous entendre, on se dit que l’Europe a même progressé ?

Oui, l’Europe va mieux. Elle a découvert qu’elle pouvait survivre au double choc qu’ont constitué le Brexit et l’élection de Trump. Qu’elle a la capacité de changer de direction, et qu’elle peut innover, au moins sous la pression des événements.

D’autres pays, pourtant, étaient hostiles au plan de relance européen tel qu’il a été conçu, c’est-à-dire financé par un emprunt commun et destiné à aider les pays les plus fragilisés par le Covid-19.

Oui, mais, avec le Brexit, les alliés traditionnels du Royaume-Uni, qui sont des pays de taille moyenne ou petite – les Pays-Bas, la Suède, le Danemark –, ont perdu leur général dans les batailles budgétaires. Ils étaient donc très affaiblis. Car tous les veto ne se valent pas. Et l’Allemagne, cette fois, n’était pas dans leur camp.

Comment expliquez-vous ce changement de position de la chancelière Angela Merkel ?

C’est un repositionnement politique majeur. L’Allemagne se place désormais au centre de l’Europe et abandonne ses alliés du Nord dans le clivage Nord-Sud hérité de la crise de la zone euro il y a dix ans. Ce qui ne l’empêche pas de continuer à encourager ses alliés du Nord à défendre leur position. Ce changement de pied allemand, c’est la reconnaissance par Angela Merkel de la nécessité d’avoir une politique du Sud.

Pouvez-vous préciser ?

Konrad Adenauer avait une politique orientée vers l’Ouest, Willy Brandt et Helmut Schmidt vers l’Est, Angela Merkel a acté l’importance géopolitique et économique du Sud.

Ce n’est pas un mouvement purement conjoncturel de sa part, même si c’est la pandémie qui l’a amorcé, c’est structurant. Dans le contexte géopolitique actuel, marqué par le conflit des grandes puissances que sont la Chine et les Etats-Unis, et les incertitudes qui en découlent pour l’industrie allemande, Angela Merkel prend acte de l’importance du front méditerranéen. D’autant qu’il est en première ligne pour l’arrivée des migrants. Et que les pays du Sud se sentent abandonnés par l’Europe.

Emmanuel Macron a beaucoup œuvré pour faire changer d’avis Angela Merkel.

Oui, c’est vrai. En faisant un pas vers la France, Angela Merkel a aussi fait un pas vers le Sud. Depuis son élection en 2017, Emmanuel Macron a souhaité cette très forte coopération entre la France et l’Allemagne. Il a dû attendre, il s’est impatienté. La pandémie l’a aidé. Emmanuel Macron sait qu’il ne peut pas diriger l’Europe seul.

« En 2021 et au-delà, c’est le positionnement européen dans le grand conflit américano-chinois qui va nous occuper »

C’est peut-être le premier président français qui l’assume vraiment. Pour Charles de Gaulle, l’UE servait à rendre la France plus forte, elle servait les intérêts de la France. François Mitterrand, même s’il a contribué au rapprochement avec l’Allemagne et à une accélération de la construction européenne, était dans la même logique. Emmanuel Macron, lui, sait que, sans l’UE, la France, seule, ne pèse plus sur le cours des choses et que c’est en tant qu’Européens que nous devons défendre notre mode de vie. D’autant plus que le Brexit acte un basculement géographique de l’Europe vers l’Est. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Le Royaume-Uni et l’Europe, quarante-neuf ans d’histoire à la « une » du « Monde »

C’est-à-dire ?

La France entretient une grande nostalgie populaire et politique de l’Europe des Douze, un ensemble dont elle était le centre, après l’élargissement au Royaume-Uni, au Danemark et à l’Irlande dans un premier temps, puis à l’Espagne et au Portugal dans un deuxième temps.

Après la chute du mur de Berlin en 1989 et l’élargissement de l’Europe à l’Est, les choses ont changé. Et Berlin, désormais au centre, a pris une place prépondérante, avec la fin de la parité démographique entre la France et l’Allemagne. Le Brexit accentue ce mouvement vers l’Est : avec le départ du Royaume-Uni, la côte Atlantique est désormais exposée, et la France se retrouve non plus au centre, mais aux frontières de l’UE.

Voulez-vous dire à la marge de l’Europe ?

Non, je ne dirais pas ça. Mais c’est une Europe dans laquelle les Français se sentent moins chez eux. Ils ne connaissent pas ces pays de l’Est avec des capitales et des dirigeants aux noms imprononçables. Et, maintenant, ils perdent les Anglais avec lesquels ils entretiennent une bonne vieille relation d’amour-haine qui a commencé avant Jeanne d’Arc. A cet égard, il y a pour eux un risque de désenchantement.

Comment voyez-vous la suite pour l’Europe ?

En 2021 et au-delà, c’est le positionnement européen dans le grand conflit américano-chinois qui va nous occuper. Et, de ce point de vue aussi le Brexit est une bonne chose : il sera plus facile pour l’UE de définir ses intérêts de façon autonome par rapport à Washington. Ce sera l’un des terrains d’affrontement entre Berlin et Paris, mais dont l’issue est plus ouverte maintenant que le Royaume-Uni n’est plus à bord. Notre sélection d’articles pour comprendre le Brexit

Virginie Malingre(Bruxelles, bureau européen)