Europe et Etat de droit (Le Monde)

Sans Etat de droit, il n’y a pas d’Europe

Éditorial

Le Monde

La Hongrie et désormais la Pologne, notamment en raison des diatribes de son premier ministre, sont dans une logique d’affrontement avec l’UE sur cette question. Désormais, la voie est libre pour la Commission de subordonner le déblocage des fonds européens au respect de l’Etat de droit.

Publié le 09 avril 2022 à 10h39 – Mis à jour le 09 avril 2022 à 10h39 Temps de Lecture 2 min.

Editorial du « Monde ». Sur fond de guerre russe en Ukraine, deux dirigeants européens qui ne cachent pas leur bienveillance à l’égard de Moscou viennent de voir leur assise électorale très largement confortée. En Serbie, le président Aleksandar Vucic a été réélu, dimanche 3 avril, avec près de 60 % des suffrages. En Hongrie, le parti du premier ministre Viktor Orban, le Fidesz, a remporté, le même jour, une victoire si large qu’elle lui permet de conserver une majorité des deux tiers au Parlement. Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Ukraine, UE, énergie… En Serbie, après la victoire de Vucic, les décisions difficiles du président réélu

Ces deux dirigeants ont en commun une pratique particulière, restrictive, de la démocratie et de l’Etat de droit. L’appropriation politique des médias publics par le pouvoir, notamment, a joué un rôle important dans ces deux campagnes électorales. Face à un électorat inquiet des conséquences du retour de la guerre sur leur continent, MM. Vucic et Orban ont tous deux joué sur la promesse de stabilité qu’offrait la reconduction du candidat sortant.

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A la différence de la Serbie, la Hongrie est membre de l’Union européenne (UE). La victoire de M. Orban, d’autant plus éclatante qu’elle est sa quatrième consécutivement depuis 2010, et qu’il faisait face à une opposition unie, est donc plus lourde de conséquences pour l’Europe. Il en a fait la démonstration dès la proclamation des résultats, en dénonçant « les adversaires » qui, selon lui, avaient tenté de faire obstacle à sa réélection, y compris « les bureaucrates de Bruxelles » et le président ukrainien, Volodymyr Zelensky. Vladimir Poutine a été l’un des premiers à le féliciter pour sa victoire. Lire aussi : Article réservé à nos abonnés En Hongrie, Viktor Orban écrase l’opposition aux législatives

Si les partenaires européens de Viktor Orban sont habitués à ses diatribes contre Bruxelles, son attaque du président ukrainien, au moment où le monde découvrait les images du massacre de Boutcha, pose à l’UE un défi d’une autre nature. Elle met en danger la précieuse solidarité européenne, comme on le voit déjà dans le refus de la Hongrie de s’associer à un éventuel embargo sur le pétrole russe. Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Guerre en Ukraine : à Boutcha, la plongée en enfer de la rue Ivana-Franka

M. Orban a besoin des fonds européens pour tenir les promesses qu’il a faites à son électorat pendant la campagne. L’UE dispose là d’un levier important, dont elle entend se servir à l’égard de Budapest : le mécanisme de conditionnalité, qui permet de subordonner le déblocage des fonds européens alloués à un Etat membre au respect de l’Etat de droit par celui-ci. Bruxelles avait évité de déclencher ce mécanisme jusqu’ici pour ne pas être accusé d’ingérence dans la campagne électorale. Désormais la voie est libre, et la Commission européenne a raison de s’y engager. Il n’est plus acceptable que le contribuable européen finance des subventions à des pays dont le gouvernement refuse de garantir qu’elles seront utilisées dans le respect du droit.

Le problème se pose à présent pour Varsovie, également en conflit avec la Commission sur l’Etat de droit. Contrairement à Budapest, la Pologne, plaque tournante pour la livraison d’armes et havre pour près de 2 millions de réfugiés, est un acteur de premier plan dans la solidarité avec l’Ukraine. A ce titre, elle doit être aidée. Mais l’attitude de son premier ministre, Mateusz Morawiecki, qui ne cesse d’attaquer publiquement l’Allemagne et la France, montre que le parti au pouvoir est toujours dans une logique d’affrontement au sein de l’UE. Solidarité sur l’Ukraine mais rigueur totale sur le respect de l’Etat de droit : plus que jamais, cette ligne doit prévaloir pour l’ensemble des Etats membres. Il n’y a pas d’Europe sans Etat de droit.

Le Monde

Guerre en Ukraine et Europe politique (Le Monde)

Guerre en Ukraine : l’Europe face à une « nouvelle ère »

Éditorial

Le Monde

Réunis en sommet à Vendredi les 10 et 11 mars, les Vingt-Sept ont réaffirmé leur volonté d’augmenter leur effort de défense commune, revenue au centre des priorités. Restent à définir besoins et moyens, en espérant que le réveil européen suscité par Vladimir Poutine se concrétisera rapidement et fermement.

Publié hier à 10h24, mis à jour hier à 19h19 Temps de Lecture 2 min.

Editorial du « Monde ». Il y a une certaine ironie à ce que l’Union européenne, ayant pris des sanctions d’une ampleur sans précédent contre la Russie pour mettre son économie à genoux et tenter d’infléchir le cours de la guerre en Ukraine, continue de verser chaque jour au même régime russe quelque 700 millions de dollars (640 millions d’euros) pour assurer l’approvisionnement des Européens en gaz. Réunis à Versailles, les jeudi 10 et vendredi 11 mars, les chefs d’Etat et de gouvernement des Vingt-Sept n’ont pas trouvé le courage de mettre fin à cette contradiction, du moins à court terme. Lire aussi Article réservé à nos abonnés Guerre en Ukraine : l’Europe tente de se mettre en ordre de bataille face à la probable aggravation du conflit

Un embargo sur les hydrocarbures russes, comme le demande le président ukrainien, aurait évidemment un coût majeur pour les économies des Etats membres de l’UE et un impact direct sur la vie quotidienne de leurs citoyens. Ni les gouvernements ni les opinions publiques n’y sont prêts. L’Allemagne et l’Italie, qui figurent parmi les pays les plus dépendants des énergies fossiles russes, ont logiquement pesé de tout leur poids à Versailles pour résister à une mesure aussi radicale.

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L’orientation est cependant désormais fixée : la Commission européenne est chargée d’élaborer un plan visant à réduire la dépendance européenne au gaz russe de deux tiers d’ici à la fin de l’année 2022 et à y mettre fin d’ici à 2027. « C’est faisable », a affirmé sa présidente, Ursula von der Leyen, qui doit présenter des propositions concrètes en ce sens dans les semaines à venir. Il n’est pas impossible que la tournure des événements, en Ukraine et en Russie, lui impose une accélération. Les gouvernements et les responsables économiques doivent se préparer à cette éventualité – et alerter les consommateurs européens.

Sur l’autre défi que la guerre russe en Ukraine pose à l’UE, le volet militaire, les Vingt-Sept ont été plus déterminés. La décision de doubler, pour la porter à 1 milliard d’euros, l’enveloppe destinée à financer la livraison d’armes aux forces ukrainiennes va dans le bon sens. Elle ne compensera que partiellement la déception du président Zelensky de se voir refuser une voie rapide vers l’adhésion de l’Ukraine à l’UE. Lire aussi Guerre en Ukraine : comment l’OTAN s’est élargie en Europe de l’Est

Sur ce sujet aussi, le Conseil européen, malgré la pression des pays ex-communistes soucieux de fournir à Kiev la protection à laquelle ils ont eux-mêmes aspiré lorsqu’ils se sont libérés de l’emprise de Moscou, s’est mis d’accord sur un compromis minimal : la promesse d’un chemin vers l’Europe pour l’Ukraine, reconnue comme faisant partie de la « famille européenne ». Il est clair qu’aucune procédure réaliste ne permet à ce stade d’intégrer l’Ukraine, pays en guerre ; il ne faudra pas, cependant, se contenter de promesses creuses si les Ukrainiens parviennent à sortir indépendants de ce conflit. Par deux fois, en 2014 et aujourd’hui, ils ont démontré, en le payant de leur sang, que leur choix était celui de la liberté et de la souveraineté. Leurs valeurs sont celles de l’UE et il faudra en tirer les conclusions concrètes, le moment venu, quelle que soit l’attitude de Moscou.

Enfin, les Vingt-Sept ont réaffirmé leur volonté d’augmenter leur effort de défense commune, revenue au centre des priorités face à un régime russe sur lequel ils ont enfin ouvert les yeux. Restent à définir les besoins – et les moyens. Là encore, il faut espérer que le réveil européen suscité par Vladimir Poutine se concrétisera rapidement et fermement. Plusieurs dirigeants européens ont évoqué depuis deux semaines la « nouvelle ère » ouverte par l’agression russe. Cette nouvelle ère va exiger une grande lucidité et beaucoup de courage politique. Lire aussi Guerre en Ukraine : malgré la poursuite des bombardements, Zelensky relève une « approche fondamentalement différente » de Moscou dans les pourparlers

Le Monde

La guerre en Ukraine change la politique européenne de l’Allemagne (Le Monde)

L’Allemagne au rendez-vous de l’histoire

Éditorial

Le Monde

En quelques jours, l’Allemagne est sortie de la zone de confort où elle se trouvait depuis la fin de la seconde guerre mondiale : celle d’un géant économique doublé d’un nain géopolitique, indifférent aux fracas de ce début du XXIe siècle. Un tournant à saluer.

Publié le 02 mars 2022 à 11h30 – Mis à jour le 02 mars 2022 à 12h54 Temps de Lecture 2 min.

Editorial du « Monde ». Ses premières semaines à la tête de l’Allemagne avaient fait surgir une question qui était même devenue un hashtag sur les réseaux sociaux : « Où est Olaf Scholz ? » Malgré l’attitude de plus en plus menaçante de la Russie, le nouveau chancelier allemand, au pouvoir depuis le 8 décembre 2021, refusait de dire clairement quel sort il réserverait au gazoduc Nord Stream 2 en cas d’attaque de l’Ukraine et opposait une fin de non-recevoir aux demandes insistantes de Kiev en matière de livraisons d’armes. Au point que le doute s’était installé, dans certaines capitales européennes et jusqu’à Washington, sur la « fiabilité » de l’Allemagne vis-à-vis de ses alliés.

Ce doute n’existe plus. Mardi 22 février, moins de vingt-quatre heures après la reconnaissance des républiques séparatistes de l’est de l’Ukraine par Vladimir Poutine, Olaf Scholz a annoncé la mise à l’arrêt de Nord Stream 2. Samedi 26 février, deux jours après le début de l’offensive russe, il a donné son feu vert aux livraisons d’armes à l’Ukraine. Et le lendemain, devant le Bundestag, il a tenu un discours historique dans lequel il a notamment annoncé que l’Allemagne allait augmenter ses dépenses militaires à plus de 2 % de son PIB (contre 1,5 % aujourd’hui), au-delà du minimum fixé par l’OTAN. Lire aussi : Article réservé à nos abonnés En Allemagne, la révolution du chancelier Olaf Scholz sur la politique de défense

La portée de ces décisions est considérable. En quelques jours, l’Allemagne est sortie de la zone de confort où elle se trouvait depuis la fin de la seconde guerre mondiale : celle d’un géant économique doublé d’un nain géopolitique. « Il est clair que nous devons investir beaucoup plus dans la sécurité de notre pays », a déclaré Olaf Scholz, dimanche, devant le Bundestag. « Aujourd’hui, l’Allemagne est en train de rompre avec une forme de retenue particulière en matière de politique étrangère et de sécurité. Si le monde change, notre politique aussi doit changer », a déclaré, de son côté, sa ministre des affaires étrangères, Annalena Baerbock.

Assume sa responsabilité

Il faut saluer ce tournant. Comme il fallait se réjouir de la décision prise par Angela Merkel, au début de la pandémie de Covid-19, de sacrifier le tabou allemand de la dette commune et de faire le choix de la solidarité européenne en pesant, aux côtés de la France, pour l’adoption du plan de relance de juillet 2020. Lire aussi Article réservé à nos abonnés Guerre en Ukraine : Berlin, Paris et Varsovie font front commun

On peut regretter que, dans les deux cas, l’Allemagne ait trop longtemps tardé à sauter le pas. Mais l’essentiel est qu’au moment décisif elle soit au rendez-vous de l’histoire. Elle l’est aujourd’hui, comme elle l’a été en 2020, en assumant la responsabilité que lui confèrent son rang de première puissance économique du continent mais aussi tout le poids de son histoire.

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De ce point de vue, ceux qui, à l’instar de Jean-Luc Mélenchon, s’inquiètent depuis dimanche des dangers d’un « réarmement » de l’Allemagne se trompent lourdement. Le tournant engagé par Berlin n’est pas un tournant nationaliste mais un tournant européen. « Le défi consiste à renforcer la souveraineté de l’Union européenne. Pour l’Allemagne et pour les autres pays de l’UE, cela signifie qu’il ne faut pas seulement se demander ce que l’on peut obtenir pour son propre pays à Bruxelles, mais se demander ce qui est le mieux pour l’Union », a déclaré Olaf Scholz.

L’Allemagne s’est vu souvent reprocher, ces dernières années, et notamment en France, de se comporter comme une « grande Suisse », indifférente aux fracas géopolitiques de ce début de XXIe siècle. Elle rompt aujourd’hui avec cette frilosité. Il faut s’en féliciter. Lire aussi Article réservé à nos abonnés « L’idée d’une “relation particulière” entre l’Allemagne et la Russie circule depuis plus d’un siècle »

Le Monde