Protégé : Documents sur les monnaies internationales

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Remise en question de l’hégémonie du dollar (Le Monde 19/11)

L’hégémonie du dollar de plus en plus contestée

Les vœux de « dédollarisation » sont loin de se concrétiser, faute de véritable alternative au billet vert

Se « dédollariser ». Voilà le cap ambitieux que s’est fixé la Russie, sous le coup de sanctions occidentales depuis quatre ans. Alors que les Etats-Unis s’apprêtent à annoncer de nouvelles mesures punitives, liées à l’affaire Skripal (l’ancien espion russe victime d’une tentative de meurtre en mars, en Angleterre), Moscou tente plus que jamais de détacher son économie du billet vert. La banque centrale russe a vendu une bonne partie de ses avoirs en bons du Trésor américains au profit de réserves en or.

Le gouvernement doit présenter sous peu des pistes visant à accroître l’utilisation d’autres devises que le dollar dans les transactions internationales.. Déjà, selon la banque ING, les échanges sino-russes effectués en roubles ou en yuans ont quadruplé en quatre ans. Pour le Kremlin, l’enjeu est de se préparer à des représailles qui pourraient toucher son secteur financier, tout en envoyant un avertissement à Washington. Les sanctions, a décrété Vladimir Poutine, en octobre, sont une « erreur stratégique colossale », érodant la crédibilité du dollar.

La stratégie de Moscou serait anecdotique si elle ne se greffait pas à une série de récriminations, voire d’initiatives, d’autres pays contestant l’hégémonie du billet vert. Alors que la plupart des matières premières sont cotées en dollars, la Chine, premier importateur mondial de brut, a lancé en mars ses propres contrats pétroliers à terme libellés en yuans. Face au cavalier seul d’un Donald Trump – sur le commerce, avec l’Iran… –, même les alliés historiques de Washington s’engouffrent dans la brèche. Affirmant en septembre vouloir faire de l’euro « l’instrument actif de la nouvelle souveraineté » de l’Europe, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, jugeait « aberrant que les compagnies européennes achètent des avions européens en dollars et non pas en euros ». Certains, comme le chef de la diplomatie allemande, Heiko Maas, ont suggéré que l’Europe se dote de son propre système de paiement, indépendant des Etats-Unis.

Le paradoxe de Triffin

En réaction au rétablissement des sanctions américaines vis-à-vis de l’Iran, Bruxelles travaille d’ailleurs à la mise en place d’un mécanisme de troc censé permettre à certaines firmes de continuer à commercer avec la République islamique en évitant toute transaction en dollars. Le pari, un peu fou, est de pouvoir échapper à l’extraterritorialité américaine, largement permise par la domination du billet vert et, au-delà, des Etats-Unis dans le système financier.

« Le dollar était central parce qu’il était perçu comme un bien commun, souligne un responsable français. Or il devient de plus en plus un instrument de chantage. » Au point de conduire à de nouveaux équilibres ? Les guerres commerciales, les sanctions, bref l’unilatéralisme de Washington, risquent d’être « le catalyseur d’une dédollarisation de long terme » dans le monde, affirme dans un rapport récent Marko Kolanovic, grand stratège des devises chez JPMorgan.

« Le rôle international du dollar est fondamentalement menacé par plusieurs facteurs », dit aussi l’économiste en chef de Natixis, Patrick Artus, qui cite entre autres « le risque politique » et l’emballement de la dette des Etats-Unis, notamment sous l’effet de la politique budgétaire de Trump. C’est le paradoxe de Triffin (du nom de l’économiste belge Robert Triffin) : le monde a besoin de dollars pour les paiements internationaux, ce qui encourage le creusement du déficit courant américain. Mais ce creusement risque d’affaiblir peu à peu la confiance dans le billet vert… « Néanmoins, cet affaiblissement ne s’observe pas encore », observe M. Artus. De fait, le billet vert pèse 62,3 % des réserves de change des banques centrales, contre 20,2 % pour l’euro, 4,9 % pour le yen et moins de 2 % pour le yuan. Son poids dans les paiements internationaux frôle toujours les 40 % (34 % pour l’euro, 2 % pour le yuan), et près de 60 % des importations des grandes économies sont libellées en dollar – tout comme la plupart des matières premières.

Son rôle de devise reine du système monétaire est établi depuis les accords de Bretton Woods, en 1944, lorsque les grandes nations choisirent d’arrimer leurs monnaies à celle des Etats-Unis, alors la seule convertible en or. « Ce système plutôt instable s’est effondré en 1971, et les devises commencèrent à flotter librement, rappelle Eric Bourguignon, chez Swiss Life AM. Pourtant, le dollar est resté au centre du système depuis. »

Motif : les Etats-Unis sont toujours la première puissance économique mondiale. Mais pas seulement. « Le billet vert remplit parfaitement les trois grandes fonctions d’une monnaie internationale », rappelle Victor Lequillerier, du think tank indépendant BSI Economics. Comme son cours est relativement stable, il permet de comparer la valeur des biens d’un pays à l’autre, il peut être échangé n’importe où dans le monde, et, surtout, il incarne un placement sûr (grâce aux obligations américaines), car il a en face de lui un Etat crédible. « En outre, les marchés financiers en dollars sont les plus grands et matures au monde, avec une totale liberté d’entrée et de sortie : les gros investisseurs, tels que les fonds de pension, ont l’embarras du choix pour y placer leurs avoirs », résume Eric Bourguignon.

Cela n’a l’air de rien, mais aucune devise, pour l’instant, ne remplit parfaitement toutes ces fonctions. Le yuan n’est pas complètement convertible, les marchés financiers chinois sont encore balbutiants et les étrangers ne sont pas libres d’investir comme ils le souhaitent dans l’empire du Milieu. Le rouble est bien trop volatil pour que des investisseurs de long terme s’y risquent. Et l’euro ? Il ne pèse pas un mais dix-neuf marchés de dette publique, très fragmentés. « Tant que des risques politiques laisseront planer le doute sur sa stabilité, tels que le spectre du “Grexit” en 2015, ou les tensions entre Rome et Bruxelles aujourd’hui, la monnaie unique peinera à s’affirmer franchement face au dollar », ajoute M. Lequillerier.

Le souvenir de la crise des dettes souveraines et le risque d’explosion de l’union monétaire, entre 2011 et 2015, ne sont pas effacés. La part de l’euro dans les réserves de change des grandes banques centrales est tombée de 26 % en 2008 à 20 % aujourd’hui. Dit autrement : la dédollarisation ne prendra un tour conséquent que lorsqu’une autre devise fera figure d’alternative solide aux yeux des instituts monétaires et des investisseurs qui sont, en l’espèce, les seuls véritables juges de paix. Combien de temps cela peut-il prendre ? Quelques décennies encore, si l’on se fie à l’histoire : le PIB américain surpassa celui du Royaume-Uni dès 1870, mais le dollar ne détrôna la livre sterling qu’après la seconde guerre mondiale.

B.Eichengreen et la fin du règne du dollar (Le Monde 24/10)

Le roi dollar est nu

 

L’unilatéralisme du président américain Donald Trump est en train de transformer le monde de manière profonde et irréversible. Il fragilise le fonctionnement des institutions multilatérales. Certains pays ne considèrent plus les Etats-Unis comme un allié fiable et se sentent poussés à -développer leurs propres capacités géopolitiques.

A présent, l’administration Trump sape le rôle mondial du dollar. Après avoir réimposé des sanctions contre l’Iran de façon unilatérale, elle entend pénaliser les entreprises qui font des affaires avec la République islamique en leur refusant l’accès aux banques américaines. La menace est sérieuse parce que ces banques sont la principale source des dollars utilisés dans les transactions transfrontalières. Selon la Société mondiale de télécommunications financières interbancaires (Swift), des dollars sont utilisés dans presque la moitié des paiements transfrontaliers, une part beaucoup plus grande que le poids des Etats-Unis dans l’économie mondiale.

En réponse à l’administration Trump, l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne ont annoncé des stratégies pour contourner le dollar, les banques américaines et le contrôle du gouvernement des Etats-Unis. Le mot  » stratégie  » peut être un peu fort, étant donné que peu de détails ont été fournis. Mais les trois pays européens ont évoqué la création d’une entité -financière autonome, détenue et organisée par les gouvernements concernés, destinée à faciliter les transactions entre l’Iran et les entreprises étrangères.

Action coordonnéeCes entreprises régleront vraisemblablement leurs créances en euros au lieu de dollars, les libérant de la dépendance envers les banques américaines. Dans la mesure où ce véhicule financier à usage spécial court-circuite également Swift, il sera difficile pour les Etats-Unis de surveiller les transactions avec l’Iran et d’imposer des sanctions.

Ce système est-il viable ? Il n’y aurait aucun obstacle technique à la création d’un tel canal de paiement, mais Trump riposterait probablement par une autre série de tarifs contre les pays  » fautifs « . Cependant, cette douloureuse -leçon sur la dépendance au dollar pourrait pousser d’autres acteurs à s’éloigner de la devise américaine. Si banques et entreprises préfèrent utiliser des dollars, c’est parce que beaucoup d’autres banques et entreprises l’utilisent, et s’attendent à ce queleurs contrepartiesfassent de même. Le -passage à une autre monnaie demanderait donc une action coordonnée. C’est exactement ce que viennent d’annoncer les gouvernements de trois grands pays européens.

Cela ne signifie pas que banques et entreprises étrangères éviteront entièrement le dollar : les marchés financiers américains sont grands et liquides, et le res-teront probablement. Mais, à une époque où l’unilatéralisme règne aux Etats-Unis, elles voudront éviter de prendre trop de risques.

Si l’unilatéralisme de Trump stimule une innovation institutionnelle qui facilite les paiements en euros pour les banques et entreprises européennes, alors la transformation pourrait être rapide. Si l’Iran reçoit des euros plutôt que des dollars pour ses exportations de pétrole, il utilisera ces euros pour payer ses importations. Lorsque les entreprises d’autres pays toucheront ainsi des euros plutôt que des dollars, il y aura moins de raisons pour les banques centrales de détenir des dollars en vue d’intervenir sur le marché des changes et de stabiliser la monnaie locale par rapport au billet vert. A ce stade, il n’y aurait plus de retour en arrière.

L’une des raisons de l’adoption de l’euro était de libérer l’Europe de la dépendance excessive au dollar. C’est également l’une des motivations de la Chine pour internationaliser le renminbi. Jusqu’à présent, le succès de ces deux politiques ont été mitigés, au mieux. En menaçant de punir l’Europe et la Chine, Trump est ironiquement en train de les aider à atteindre leurs objectifs.

par Barry Eichengreen

Dollar et crise de change chez les émergents (Le Monde)

Le dollar fait toujours la pluie et le beau temps sur les marchés

Le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? La fameuse formule du scientifique américain Edward Lorenz, évoquée en  1972 à propos de la théorie du chaos, fait particulièrement sens sur les marchés. Depuis quelques mois, la hausse des taux, décidée par la Réserve fédérale américaine (Fed) – le battement d’ailes –, déclenche ainsi des tornades régulières plus ou moins violentes dans une série de pays, jusqu’à l’autre bout de la planète : Turquie, Indonésie, Afrique du Sud, Brésil, Argentine…

Les mécanismes à l’œuvre sont les mêmes que ceux déjà observés en  2013, ou lors du krach obligataire de 1994.  » Chaque fois, la hausse des taux américains suivant une longue période de taux bas rend les placements aux Etats-Unis plus attractifs, détaille Eric Bourguignon, directeur chez Swiss Life AM. Du coup, des -investisseurs sortent leur argent des pays émergents, notamment de leurs Bourses, pour les rapatrier à Wall Street.  » Ces sorties de capitaux massives déclenchent alors un effondrement des monnaies locales – la livre turque a perdu 40 % de sa valeur depuis début 2018, le peso argentin plus de 50  % – et une envolée des prix des produits importés. Les pays affichant d’importants déficits extérieurs, comme la Turquie ou l’Argentine, sont les premiers à en souffrir. Leurs banques centrales sont dès lors contraintes de relever leurs taux, pour tenter de limiter l’hémorragie…

Cette réaction en chaîne est le fruit du rôle de premier plan que la devise américaine tient dans le système monétaire international. Pour le comprendre, il faut remonter aux accords de Bretton Woods, en  1944. Au lendemain de la guerre, les grandes nations décidèrent d’arrimer toutes les monnaies au dollar, pivot de la nouvelle architecture et seule devise encore convertible en or.

Mais ce système, instable, explosa en  1971. La convertibilité en or du dollar fut abandonnée et les monnaies flottèrent librement à partir de 1973, selon l’offre et la demande.  » Mais le billet vert conserva malgré tout son statut de devise reine « , explique M. Bourguignon.

L’euro pâtit des divisions politiquesCela tient à la puissance économique des Etats-Unis, mais pas seulement.  » Le dollar est stable, il inspire confiance, il est simple à convertir, facile à acheter et à revendre grâce à la taille considérable des marchés financiers américains « , résume Victor Lequillerier, économiste chez Bpifrance et au sein du think tank BSI Economics. Surtout, il n’a pas vraiment de concurrent sérieux. Trop jeune, l’euro pâtit des divisions politiques entre pays européens, tandis que le yuan est la devise d’une économie chinoise encore trop fermée.

Résultat : aujourd’hui, 62 % des réserves de change des banques centrales sont constituées en dollars, contre 20 % pour l’euro, 5 % pour le yen comme pour la livre sterling, et 1 % pour le yuan. De même, le billet vert pèse plus de 40  % des échanges commerciaux (36 % pour l’euro).  » Ces dernières années, s’endetter en dollars sur les marchés internationaux était moins cher pour les entreprises des pays émergents, du fait de la politique de taux bas de la Fed « , ajoute Victor Lequillerier. Mais, aujourd’hui, la remontée des taux américains les fragilise…

Les Etats-Unis, eux, sont les grands gagnants. Grâce au statut de leur monnaie, ils s’endettent à moindre coût – leur dette trouve toujours acheteur. Dit autrement, le reste du monde finance leurs déficits.  » Mais cette dépendance à l’extérieur peut, à long terme, éroder la confiance dans le dollar, au risque que celui-ci perde un jour sa place de numéro  un « , conclut Eric  Bourguignon. A l’instar de la livre sterling qui, avant la première guerre mondiale, fut longtemps la devise reine.

Marie Charrel

Le dollar comme monnaie internationale (Les Echos, 01/10/18)

L’exaspérante domination du roi dollar

Jean-Marc Vittori / Editorialiste Le 01/10 à 14:00

Dénoncé de longue date, le « privilège exorbitant » du dollar est de plus en plus insupportable. Les Américains en ont même fait un outil de chantage. Le dollar est devenu la pire monnaie du monde. A l’exception de toutes les autres.

Faut-il se débarrasser du dollar ? Ce fut longtemps une obsession de la France. Le jeune ministre des finances Valéry Giscard d’Estaing avait dénoncé le «  privilège exorbitant » du dollar à Tokyo en 1964 et les gouvernants de droite comme de gauche ont voulu créer l’euro pour faire pièce à la devise américaine. Cela pourrait devenir une tentation planétaire, au moment où l’Amérique de Donald Trump plonge dans l’isolationnisme. «  Il est aberrant que les compagnies européennes achètent des avions européens en dollars et non pas en euros », s’est ainsi insurgé le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, dans  son discours sur l’état de l’Union . Dans un autre registre, la Chine a créé pour la première fois en mars  un contrat à terme sur le pétrole en renminbis alors que l’or noir se négocie et se paie depuis des décennies en dollars.

Plus de 60 % des réserves de change

L’hypothèse d’un dollar menacé commence même à circuler aux Etats-Unis. Au forum de Davos, en début d’année, plusieurs Américains l’ont évoquée, ce qui constituait une première. Larry Fink, qui dirige BlackRock, premier gérant d’actifs au monde, esquisse le scénario d’une crise du dollar , provoquée par la migration des placements vers d’autres devises. A Wall Street, des gros épargnants chercheraient d’ailleurs à se protéger (ou à profiter) d’un descellement du dollar.

A première vue, la fin de la domination de la devise américaine est pourtant inconcevable. Le billet vert règne en majesté sur la planète. On le retrouve partout, de la définition de l’extrême pauvreté (moins de 1,90 dollar par jour) jusqu’aux classements des milliardaires en passant par les prêts de la Chine à des pays africains et les poches des terroristes en tout genre. Il remplit pleinement les trois missions d’une monnaie. Instrument de mesure : la plupart des matières premières sont cotées en dollars, à commencer par le pétrole. Instrument d’échange : les entreprises de dizaines de pays se règlent leurs échanges en dollars et le billet vert est présent dans  88 % des transactions sur le marché des changes . Instrument de réserve enfin : la moitié des obligations internationales est libellée en dollars et plus de 60 % des réserves de change sont en monnaie américaine.

Instrument de chantage

Mais trop, c’est trop. Ces dernières années, les Américains ont aussi fait du dollar un instrument de chantage. L’usage du billet vert est en effet le motif employé par la justice des Etats-Unis pour condamner des entreprises européennes ayant fait des affaires dans des pays sanctionnés par Washington. Les amendes en milliards de dollars sont devenues un moyen d’intimidation. Quand Donald Trump a retiré les Etats-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien, Washington a clairement signifié que les multinationales étrangères qui continueraient de travailler avec Téhéran seraient punies au même motif.

Cette nouvelle menace a exaspéré les dirigeants européens publics et privés. Bruxelles a bricolé une plate-forme de troc pour permettre aux firmes du Vieux Continent de continuer à travailler en Iran sans passer par le dollar et donc sans risquer une punition américaine. Ce n’est qu’un début. Dans les prochaines années, beaucoup d’entreprises européennes et asiatiques vont passer au crible leur trésorerie et leur facturation pour cantonner le risque américain. Dans un monde où la prééminence américaine s’estompe, l’ordre monétaire va lui aussi changer. «  L’euro doit devenir l’instrument actif de la nouvelle souveraineté européenne », vient de découvrir Juncker.

Fuite en avant budgétaire

Ce n’est cependant ni sur la monnaie unité de compte ni sur la monnaie outil d’échange que se jouera le match : c’est sur la monnaie réserve de valeur. C’est là que se situent les plus grandes masses. C’est là aussi que le rôle de la confiance est le plus grand, car l’épargne est en jeu.

Normalement, une monnaie de réserve ne devrait pas le rester éternellement. C’est le paradoxe de Triffin, du nom d’un économiste belge qui avait tiré la sonnette d’alarme sur le dollar… il y a soixante ans. Pour qu’une monnaie entre dans les réserves du monde entier, le pays qui l’émet doit vendre davantage d’actifs qu’il n’en achète. Autrement dit, il doit être en déficit extérieur permanent (ce que les Etats-Unis s’appliquent à faire depuis des décennies). Ces déficits s’accumulent dans une dette extérieure, qui doit fatalement finir par inquiéter les prêteurs.

D’autres raisons devraient menacer la suprématie du dollar. D’abord, le poids des Etats-Unis dans l’économie mondiale diminue – il a chuté de plus d’un tiers en quarante ans. Ensuite, la fuite en avant budgétaire de Donald Trump, qui creuse le déficit au moment où il faudrait en principe le combler, pourrait inquiéter les investisseurs. Enfin, la politique commerciale du même Trump risque de pousser des pays visés par le protectionnisme américain à réduire leurs achats d’actifs en dollars.

Nain financier

Mais les investisseurs doivent bien investir leur argent quelque part. Or «  les autres devises n’offrent pas un marché obligataire unifié, liquide et de grande taille  », observe Patrick Artus, économiste en chef de la banque Natixis. La Chine reste un nain financier. L’Europe dégage un excédent extérieur massif, son marché financier est fragmenté et sa monnaie reste politiquement fragile. Dans son livre «  Exorbitant Privilege  » paru en 2010, l’économiste Barry Eichengreen, un des meilleurs connaisseurs du système monétaire international, expliquait que le dollar était la monnaie dominante du monde parce qu’il n’avait pas de vrai rival. C’est encore le cas aujourd’hui et cela risque de le rester longtemps. Même si c’est exorbitant et exaspérant.

Jean-Marc Vittori

Dollar, monnaie internationale ? (ECE 2)

Le Monde, du 18 octobre 2017

Un article de Barry Eichengreen, auteur d’un livre très intéressant sur la place du dollar dans le SMI « Un privilège exorbitant » (qui date un peu, paru en 2011)

Sur la question du dollar, cf également le livre d’Aglietta et Couderc « Le dollar et le SMI », éd. la Découverte

Dollar et diplomatie : le  » risque Trump  » sur le marché des changes

Mark Twain n’a jamais dit :  » Les rumeurs faisant état de ma mort sont très exagérées. « Mais cette citation apocryphe est trop délicieuse pour s’éteindre. Et ce qu’elle nous dit est on ne peut plus pertinent lorsqu’on débat du rôle international du dollar.

Les experts ont prononcé les derniers sacrements de la domination mondiale du dollar depuis les années 1960, soit depuis plus d’un demi-siècle. C’est ce que montre le nombre d’occurrences de l’expression  » chute du dollar  » dans toutes les publications de langue anglaise cataloguées par Google.

La fréquence de cette mention, rapportée au nombre de pages publiées par an, a d’abord connu une forte hausse en 1969, à la suite de l’effondrement du Pool de l’or créé en 1961 par huit banques centrales pour soutenir une valeur fixe du dollar en or, face à la spéculation de Londres. L’usage de l’expression a connu une hausse vertigineuse dans les années 1970, après l’effondrement du système de Bretton Woods dont le dollar était le pivot, et de la forte inflation qui a accompagné les présidences de Richard Nixon (1969-1974), Gerald Ford (1974-1977) et Jimmy Carter (1977-1981). Mais même ce pic a été éclipsé par l’augmentation des mentions à partir de 2001, après les attaques terroristes du 11-Septembre, l’explosion du déficit commercial américain, puis la crise -financière de 2008.

 

Un attrait constant
Pourtant, durant toute cette période, le rôle international du dollar s’est maintenu. Sa part dans les réserves en devises étrangères des banques centrales et des gouvernements du monde entier n’a guère bougé à la suite de ces événements. Il reste la monnaie dominante négociée sur les marchés des changes et pour le négoce international du pétrole. A la consternation de nombreux traders, la valeur du dollar fluctue considérablement, comme l’a encore montré sa hausse, sa chute puis sa reprise au cours de l’année écoulée. Mais cela ne contribue guère à réduire l’attrait du dollar sur les marchés internationaux. Les banques centrales détiennent toujours des bons du Trésor américain, car ce marché est le marché financier le plus liquide du monde. Le gouvernement fédéral américain n’a pas eu d’arriérés sur sa dette depuis la désastreuse guerre anglo-américaine de 1812.

En fait, les liens diplomatiques et militaires américains encouragent les alliés de l’Amérique à détenir des dollars. On notera que les Etats possesseurs d’armes nucléaires détiennent moins de dollars que les pays qui dépendent des Etats-Unis pour leur sécurité. Etre militairement allié à un pays émetteur d’une monnaie de réserve renforce la part des réserves de change libellées dans cette monnaie d’environ 30 %. Ces données montrent aussi que cette part peut chuter sensiblement en l’absence de cet effet…

Le lien souvent sous-estimé par les économistes entre les alliances géopolitiques et le choix d’une monnaie internationale reflète une combinaison de facteurs. Les gouvernements ont raison de se montrer confiants dans le fait que le pays à monnaie de réserve va accorder une haute priorité au remboursement de la dette détenue par ses alliés. En retour, ces alliés, en tenant leurs engagements, peuvent contribuer à faire diminuer les coûts d’emprunt de l’émetteur.

C’est donc ici que se situe la véritable menace pour la domination internationale du dollar – et pas dans un nouvel imbroglio sur le plafond de la dette fédérale en décembre prochain !

Comme le déclare sous le couvert de l’anonymat un fonctionnaire américain du département d’Etat, le président Donald Trump  » ne semble pas se soucier des alliances et donc ne se soucie pas de la diplomatie « . Or, on estime que la Corée du Sud et le Japon détiennent environ 80 % de leurs réserves de change en dollars. On peut imaginer que le comportement financier de ces pays et d’autres évoluerait de manière spectaculaire, avec des conséquences néfastes pour le taux de change du dollar américain et pour les coûts d’emprunt, si leurs alliances militaires avec les Etats-Unis venaient à se dégrader.

Le président Trump a besoin d’une concession de la Corée du Nord sur la question nucléaire pour sauver la face devant sa base, sans parler de la communauté internationale. Malgré toute la rhétorique agressive et l’hypocrisie de Trump, la seule possibilité d’obtenir une telle concession est d’utiliser la négociation. Ironiquement, l’issue la plus plausible de ce processus est un régime d’inspections qui n’est pas sans rappeler celui négocié par l’administration Obama avec l’Iran…

Pour y arriver, l’administration Trump devra proposer en retour une réduction des niveaux des troupes américaines dans la péninsule coréenne et en Asie. La garantie de sécurité américaine pour l’Asie va s’affaiblir, ce qui fournira à la Chine une occasion de s’immiscer dans cette brèche géopolitique. Et si la Chine prend l’avantage sur le plan géopolitique, sa monnaie, le renminbi, risque fort de suivre le même chemin.

par Barry Eichengreen

 

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