Le projet de SMI de Keynes en 1944 (Xerfi)

https://www.xerficanal.com/economie/emission/Jean-Francois-Ponsot-Retour-sur-le-projet-d-ordre-monetaire-international-de-Keynes_3746687.html

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Remise en question de l’hégémonie du dollar (Le Monde 19/11)

L’hégémonie du dollar de plus en plus contestée

Les vœux de « dédollarisation » sont loin de se concrétiser, faute de véritable alternative au billet vert

Se « dédollariser ». Voilà le cap ambitieux que s’est fixé la Russie, sous le coup de sanctions occidentales depuis quatre ans. Alors que les Etats-Unis s’apprêtent à annoncer de nouvelles mesures punitives, liées à l’affaire Skripal (l’ancien espion russe victime d’une tentative de meurtre en mars, en Angleterre), Moscou tente plus que jamais de détacher son économie du billet vert. La banque centrale russe a vendu une bonne partie de ses avoirs en bons du Trésor américains au profit de réserves en or.

Le gouvernement doit présenter sous peu des pistes visant à accroître l’utilisation d’autres devises que le dollar dans les transactions internationales.. Déjà, selon la banque ING, les échanges sino-russes effectués en roubles ou en yuans ont quadruplé en quatre ans. Pour le Kremlin, l’enjeu est de se préparer à des représailles qui pourraient toucher son secteur financier, tout en envoyant un avertissement à Washington. Les sanctions, a décrété Vladimir Poutine, en octobre, sont une « erreur stratégique colossale », érodant la crédibilité du dollar.

La stratégie de Moscou serait anecdotique si elle ne se greffait pas à une série de récriminations, voire d’initiatives, d’autres pays contestant l’hégémonie du billet vert. Alors que la plupart des matières premières sont cotées en dollars, la Chine, premier importateur mondial de brut, a lancé en mars ses propres contrats pétroliers à terme libellés en yuans. Face au cavalier seul d’un Donald Trump – sur le commerce, avec l’Iran… –, même les alliés historiques de Washington s’engouffrent dans la brèche. Affirmant en septembre vouloir faire de l’euro « l’instrument actif de la nouvelle souveraineté » de l’Europe, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, jugeait « aberrant que les compagnies européennes achètent des avions européens en dollars et non pas en euros ». Certains, comme le chef de la diplomatie allemande, Heiko Maas, ont suggéré que l’Europe se dote de son propre système de paiement, indépendant des Etats-Unis.

Le paradoxe de Triffin

En réaction au rétablissement des sanctions américaines vis-à-vis de l’Iran, Bruxelles travaille d’ailleurs à la mise en place d’un mécanisme de troc censé permettre à certaines firmes de continuer à commercer avec la République islamique en évitant toute transaction en dollars. Le pari, un peu fou, est de pouvoir échapper à l’extraterritorialité américaine, largement permise par la domination du billet vert et, au-delà, des Etats-Unis dans le système financier.

« Le dollar était central parce qu’il était perçu comme un bien commun, souligne un responsable français. Or il devient de plus en plus un instrument de chantage. » Au point de conduire à de nouveaux équilibres ? Les guerres commerciales, les sanctions, bref l’unilatéralisme de Washington, risquent d’être « le catalyseur d’une dédollarisation de long terme » dans le monde, affirme dans un rapport récent Marko Kolanovic, grand stratège des devises chez JPMorgan.

« Le rôle international du dollar est fondamentalement menacé par plusieurs facteurs », dit aussi l’économiste en chef de Natixis, Patrick Artus, qui cite entre autres « le risque politique » et l’emballement de la dette des Etats-Unis, notamment sous l’effet de la politique budgétaire de Trump. C’est le paradoxe de Triffin (du nom de l’économiste belge Robert Triffin) : le monde a besoin de dollars pour les paiements internationaux, ce qui encourage le creusement du déficit courant américain. Mais ce creusement risque d’affaiblir peu à peu la confiance dans le billet vert… « Néanmoins, cet affaiblissement ne s’observe pas encore », observe M. Artus. De fait, le billet vert pèse 62,3 % des réserves de change des banques centrales, contre 20,2 % pour l’euro, 4,9 % pour le yen et moins de 2 % pour le yuan. Son poids dans les paiements internationaux frôle toujours les 40 % (34 % pour l’euro, 2 % pour le yuan), et près de 60 % des importations des grandes économies sont libellées en dollar – tout comme la plupart des matières premières.

Son rôle de devise reine du système monétaire est établi depuis les accords de Bretton Woods, en 1944, lorsque les grandes nations choisirent d’arrimer leurs monnaies à celle des Etats-Unis, alors la seule convertible en or. « Ce système plutôt instable s’est effondré en 1971, et les devises commencèrent à flotter librement, rappelle Eric Bourguignon, chez Swiss Life AM. Pourtant, le dollar est resté au centre du système depuis. »

Motif : les Etats-Unis sont toujours la première puissance économique mondiale. Mais pas seulement. « Le billet vert remplit parfaitement les trois grandes fonctions d’une monnaie internationale », rappelle Victor Lequillerier, du think tank indépendant BSI Economics. Comme son cours est relativement stable, il permet de comparer la valeur des biens d’un pays à l’autre, il peut être échangé n’importe où dans le monde, et, surtout, il incarne un placement sûr (grâce aux obligations américaines), car il a en face de lui un Etat crédible. « En outre, les marchés financiers en dollars sont les plus grands et matures au monde, avec une totale liberté d’entrée et de sortie : les gros investisseurs, tels que les fonds de pension, ont l’embarras du choix pour y placer leurs avoirs », résume Eric Bourguignon.

Cela n’a l’air de rien, mais aucune devise, pour l’instant, ne remplit parfaitement toutes ces fonctions. Le yuan n’est pas complètement convertible, les marchés financiers chinois sont encore balbutiants et les étrangers ne sont pas libres d’investir comme ils le souhaitent dans l’empire du Milieu. Le rouble est bien trop volatil pour que des investisseurs de long terme s’y risquent. Et l’euro ? Il ne pèse pas un mais dix-neuf marchés de dette publique, très fragmentés. « Tant que des risques politiques laisseront planer le doute sur sa stabilité, tels que le spectre du “Grexit” en 2015, ou les tensions entre Rome et Bruxelles aujourd’hui, la monnaie unique peinera à s’affirmer franchement face au dollar », ajoute M. Lequillerier.

Le souvenir de la crise des dettes souveraines et le risque d’explosion de l’union monétaire, entre 2011 et 2015, ne sont pas effacés. La part de l’euro dans les réserves de change des grandes banques centrales est tombée de 26 % en 2008 à 20 % aujourd’hui. Dit autrement : la dédollarisation ne prendra un tour conséquent que lorsqu’une autre devise fera figure d’alternative solide aux yeux des instituts monétaires et des investisseurs qui sont, en l’espèce, les seuls véritables juges de paix. Combien de temps cela peut-il prendre ? Quelques décennies encore, si l’on se fie à l’histoire : le PIB américain surpassa celui du Royaume-Uni dès 1870, mais le dollar ne détrôna la livre sterling qu’après la seconde guerre mondiale.

B.Eichengreen et la fin du règne du dollar (Le Monde 24/10)

Le roi dollar est nu

 

L’unilatéralisme du président américain Donald Trump est en train de transformer le monde de manière profonde et irréversible. Il fragilise le fonctionnement des institutions multilatérales. Certains pays ne considèrent plus les Etats-Unis comme un allié fiable et se sentent poussés à -développer leurs propres capacités géopolitiques.

A présent, l’administration Trump sape le rôle mondial du dollar. Après avoir réimposé des sanctions contre l’Iran de façon unilatérale, elle entend pénaliser les entreprises qui font des affaires avec la République islamique en leur refusant l’accès aux banques américaines. La menace est sérieuse parce que ces banques sont la principale source des dollars utilisés dans les transactions transfrontalières. Selon la Société mondiale de télécommunications financières interbancaires (Swift), des dollars sont utilisés dans presque la moitié des paiements transfrontaliers, une part beaucoup plus grande que le poids des Etats-Unis dans l’économie mondiale.

En réponse à l’administration Trump, l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne ont annoncé des stratégies pour contourner le dollar, les banques américaines et le contrôle du gouvernement des Etats-Unis. Le mot  » stratégie  » peut être un peu fort, étant donné que peu de détails ont été fournis. Mais les trois pays européens ont évoqué la création d’une entité -financière autonome, détenue et organisée par les gouvernements concernés, destinée à faciliter les transactions entre l’Iran et les entreprises étrangères.

Action coordonnéeCes entreprises régleront vraisemblablement leurs créances en euros au lieu de dollars, les libérant de la dépendance envers les banques américaines. Dans la mesure où ce véhicule financier à usage spécial court-circuite également Swift, il sera difficile pour les Etats-Unis de surveiller les transactions avec l’Iran et d’imposer des sanctions.

Ce système est-il viable ? Il n’y aurait aucun obstacle technique à la création d’un tel canal de paiement, mais Trump riposterait probablement par une autre série de tarifs contre les pays  » fautifs « . Cependant, cette douloureuse -leçon sur la dépendance au dollar pourrait pousser d’autres acteurs à s’éloigner de la devise américaine. Si banques et entreprises préfèrent utiliser des dollars, c’est parce que beaucoup d’autres banques et entreprises l’utilisent, et s’attendent à ce queleurs contrepartiesfassent de même. Le -passage à une autre monnaie demanderait donc une action coordonnée. C’est exactement ce que viennent d’annoncer les gouvernements de trois grands pays européens.

Cela ne signifie pas que banques et entreprises étrangères éviteront entièrement le dollar : les marchés financiers américains sont grands et liquides, et le res-teront probablement. Mais, à une époque où l’unilatéralisme règne aux Etats-Unis, elles voudront éviter de prendre trop de risques.

Si l’unilatéralisme de Trump stimule une innovation institutionnelle qui facilite les paiements en euros pour les banques et entreprises européennes, alors la transformation pourrait être rapide. Si l’Iran reçoit des euros plutôt que des dollars pour ses exportations de pétrole, il utilisera ces euros pour payer ses importations. Lorsque les entreprises d’autres pays toucheront ainsi des euros plutôt que des dollars, il y aura moins de raisons pour les banques centrales de détenir des dollars en vue d’intervenir sur le marché des changes et de stabiliser la monnaie locale par rapport au billet vert. A ce stade, il n’y aurait plus de retour en arrière.

L’une des raisons de l’adoption de l’euro était de libérer l’Europe de la dépendance excessive au dollar. C’est également l’une des motivations de la Chine pour internationaliser le renminbi. Jusqu’à présent, le succès de ces deux politiques ont été mitigés, au mieux. En menaçant de punir l’Europe et la Chine, Trump est ironiquement en train de les aider à atteindre leurs objectifs.

par Barry Eichengreen

Dollar et crise de change chez les émergents (Le Monde)

Le dollar fait toujours la pluie et le beau temps sur les marchés

Le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? La fameuse formule du scientifique américain Edward Lorenz, évoquée en  1972 à propos de la théorie du chaos, fait particulièrement sens sur les marchés. Depuis quelques mois, la hausse des taux, décidée par la Réserve fédérale américaine (Fed) – le battement d’ailes –, déclenche ainsi des tornades régulières plus ou moins violentes dans une série de pays, jusqu’à l’autre bout de la planète : Turquie, Indonésie, Afrique du Sud, Brésil, Argentine…

Les mécanismes à l’œuvre sont les mêmes que ceux déjà observés en  2013, ou lors du krach obligataire de 1994.  » Chaque fois, la hausse des taux américains suivant une longue période de taux bas rend les placements aux Etats-Unis plus attractifs, détaille Eric Bourguignon, directeur chez Swiss Life AM. Du coup, des -investisseurs sortent leur argent des pays émergents, notamment de leurs Bourses, pour les rapatrier à Wall Street.  » Ces sorties de capitaux massives déclenchent alors un effondrement des monnaies locales – la livre turque a perdu 40 % de sa valeur depuis début 2018, le peso argentin plus de 50  % – et une envolée des prix des produits importés. Les pays affichant d’importants déficits extérieurs, comme la Turquie ou l’Argentine, sont les premiers à en souffrir. Leurs banques centrales sont dès lors contraintes de relever leurs taux, pour tenter de limiter l’hémorragie…

Cette réaction en chaîne est le fruit du rôle de premier plan que la devise américaine tient dans le système monétaire international. Pour le comprendre, il faut remonter aux accords de Bretton Woods, en  1944. Au lendemain de la guerre, les grandes nations décidèrent d’arrimer toutes les monnaies au dollar, pivot de la nouvelle architecture et seule devise encore convertible en or.

Mais ce système, instable, explosa en  1971. La convertibilité en or du dollar fut abandonnée et les monnaies flottèrent librement à partir de 1973, selon l’offre et la demande.  » Mais le billet vert conserva malgré tout son statut de devise reine « , explique M. Bourguignon.

L’euro pâtit des divisions politiquesCela tient à la puissance économique des Etats-Unis, mais pas seulement.  » Le dollar est stable, il inspire confiance, il est simple à convertir, facile à acheter et à revendre grâce à la taille considérable des marchés financiers américains « , résume Victor Lequillerier, économiste chez Bpifrance et au sein du think tank BSI Economics. Surtout, il n’a pas vraiment de concurrent sérieux. Trop jeune, l’euro pâtit des divisions politiques entre pays européens, tandis que le yuan est la devise d’une économie chinoise encore trop fermée.

Résultat : aujourd’hui, 62 % des réserves de change des banques centrales sont constituées en dollars, contre 20 % pour l’euro, 5 % pour le yen comme pour la livre sterling, et 1 % pour le yuan. De même, le billet vert pèse plus de 40  % des échanges commerciaux (36 % pour l’euro).  » Ces dernières années, s’endetter en dollars sur les marchés internationaux était moins cher pour les entreprises des pays émergents, du fait de la politique de taux bas de la Fed « , ajoute Victor Lequillerier. Mais, aujourd’hui, la remontée des taux américains les fragilise…

Les Etats-Unis, eux, sont les grands gagnants. Grâce au statut de leur monnaie, ils s’endettent à moindre coût – leur dette trouve toujours acheteur. Dit autrement, le reste du monde finance leurs déficits.  » Mais cette dépendance à l’extérieur peut, à long terme, éroder la confiance dans le dollar, au risque que celui-ci perde un jour sa place de numéro  un « , conclut Eric  Bourguignon. A l’instar de la livre sterling qui, avant la première guerre mondiale, fut longtemps la devise reine.

Marie Charrel