Les institutions internationales comptent encore pour les États-Unis

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Les institutions internationales comptent encore pour les États-Unis

Nov 9, 2020 Joseph S. Nye, Jr.

CAMBRIDGE – Malgré le mépris où Donald Trump a tenu les institutions internationales, sa présidence a rappelé l’importance pour le monde de leur efficacité et de leur résilience. Les autres pays ont profité des institutions multilatérales créées après 1945 aux dépens des États-Unis, tel était l’un des thèmes de la campagne électorale de Trump, en 2016. Ce sur quoi reposait ses suffrages populistes allait certes bien au-delà de la politique étrangère, mais Trump a su tirer parti des ressentiments à l’intérieur en imputant la responsabilité les problèmes économiques à de « mauvais » accords commerciaux conclus avec des pays comme le Mexique ou la Chine et à la concurrence des immigrants dans l’emploi. On faisait endosser à l’ordre international libéral né après 1945 le rôle du méchant.

Comme je le montre dans mon livre Do Morals Matter? Presidents and Foreign Policy from FDR to Trump (« La morale compte-t-elle ? les présidents [des États-Unis] et la politique étrangère, de Franklin Delano Roosevelt à Trump », non traduit), les présidents américains ne furent jamais de parfaits libéraux à l’égard des institutions multilatérales. Le soutien de Dwight Eisenhower aux opérations clandestines menées en Iran et au Guatemala et celui de John F. Kennedy à celle qui fut tentée à Cuba sont contraires à une lecture rigoureuse de la Charte des Nations Unies. Richard Nixon a brisé les règles des institutions économiques nées des accords de Bretton Woods et relevé, contre nos alliés, les droits de douane en 1971. Ronald Reagan a ignoré un arrêt de la Cour internationale de justice déclarant contraire au droit la pose de mines dans les ports nicaraguayens. Bill Clinton a bombardé la Serbie sans disposer d’une résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies. Avant 2016, néanmoins, les présidents américains ont soutenu dans la plupart des cas les institutions internationales et cherché à les étendre, qu’il se soit agi du Traité de non-prolifération nucléaire lors de la présidence de Lyndon B. Johnson, des accords sur la limitation des armements stratégique lors de la présidence de Richard Nixon, de l’accord de Rio de Janeiro sur le changement climatique lors de la présidence de George H. W. Bush, du nouveau cycle de négociations à l’Organisation mondiale du commerce ou de l’extension du régime de contrôle de la technologie des missiles lors la présidence de Bill Clinton, ou encore de l’accord de Paris sur le climat lors de la présidence de Barack Obama. Le choix d’une attitude globalement critique envers les institutions multilatérales comme guide de la politique étrangère n’intervient pas avant l’administration Trump. En 2018, le secrétaire d’État Mike Pompeo a déclaré que depuis la fin de la guerre froide quelque trente ans auparavant, l’ordre international avait profité des États-Unis et regretté que « le multilatéralisme [soit] désormais considéré comme une fin en soi » au prétexte que « plus nous signons de traités, plus nous sommes censés être en sécurité » et « plus de fonctionnaires [internationaux] nous avons, mieux le travail est fait ». L’administration Trump a adopté une approche transactionnelle étroite des institutions et s’est retirée de l’accord de Paris sur le climat ainsi que de l’Organisation mondiale de la santé.Les institutions n’ont pas de pouvoirs magiques ; elles créent en revanche de précieux modèles de comportement. Les institutions multilatérales sont plus que des organisations officielles, qui parfois s’ossifient et ont besoin d’être réformées ou abandonnées. Plus important encore est l’ensemble de règles, de normes, de réseaux et d’attentes qui crée une répartition sociale des rôles, lesquels comportent des obligations morales. Une famille, par exemple, n’est pas une organisation, mais c’est une institution sociale qui assigne aux parents un rôle comprenant des obligations morales envers les intérêts de leurs enfants sur le long terme. Les réalistes affirment que la politique internationale est le règne de l’anarchie et par conséquent un jeu à somme nulle : je gagne ce que tu perds et vice-versa. Dans les années 1980, pourtant, le politologue Robert Axelrod a utilisé des tournois d’ordinateurs pour montrer que des jeux avec une incitation rationnelle à tricher lorsqu’on ne joue qu’une seule fois peuvent muter lorsqu’est créée l’attente d’une relation permanente. La réciprocité et le « donnant-donnant » s’avèrent les meilleures stratégies à long terme. En augmentant ce qu’Axelrod nomme « l’ombre du futur projetée sur le présent », les cadres internationaux et les institutions internationales encouragent la coopération avec des conséquences en termes d’action politique qui vont au-delà d’une seule transaction effectuée une fois pour toutes. Subscribe to Project Syndicate

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Certes, les institutions peuvent parfois perdre leur valeur et leur légitimité. L’administration Trump affirme que des institutions comme l’OMC ont « gullivérisé » les États-Unis : les Lilliputiens ont utilisé les rets des institutions multilatérales pour dissuader le géant américain d’employer la puissance qui aurait été la sienne lors de négociations bilatérales. En renégociant différents accords commerciaux sans se soucier de fragiliser l’OMC et les alliés des États-Unis, l’administration Trump montrait que l’Amérique, parce qu’elle était le pays le plus puissant du monde, pouvait rompre ces entraves et renforcer son pouvoir de négociation à court terme. Mais les États-Unis peuvent aussi utiliser ces institutions pour contraindre les autres pays à entretenir les biens publics mondiaux où résident leurs propres intérêts dans le long terme, mais aussi ceux des autres pays. Alors que le secrétaire d’État de Reagan, George Shultz, comparait la politique étrangère des États-Unis au travail patient d’un jardinier, la conception que Trump se fait de la politique s’appuie sur une compréhension très différente de la façon dont le pouvoir doit être exercé. Pour employer une autre métaphore, Trump se plaint des passagers clandestins, mais ce sont les États-Unis qui peuvent conduire l’autobus.En ce siècle d’interdépendance transnationale, l’isolement n’est pas possible, et jouer le nationalisme contre la mondialisation, c’est proposer un faux choix. Un virus, pas plus qu’un atome de carbone, ne respecte les frontières politiques. Nous devons apprendre comment intégrer enjeux mondiaux et identité nationale, fût-elle forte. Comme le note l’historien Yuval Hariri : « Qu’on soit d’accord ou non, l’humanité fait face aujourd’hui à trois problèmes communs qui se jouent des frontières et ne peuvent être résolus que par une coopération mondiale : un conflit nucléaire, le dérèglement climatique et les bouleversements provoqués par l’accélération technologique. »Les États-Unis ont besoin de partenariats à plusieurs niveaux avec les autres pays. Les partenaires étrangers aident quand ils le veulent bien, et leur bonne volonté ne dépend pas que de la puissance militaire et économique – hard power – mais aussi de la puissance d’attraction – soft power – fondée sur une culture où chacun a sa place, sur les valeurs de la démocratie libérale, et sur des politiques globalement perçues comme légitimes. Un « respect décent » jeffersonien envers l’humanité et le recours à des institutions qui encouragent la réciprocité et parviennent à porter « l’ombre du futur projetée sur le présent » seront deux éléments essentiels au succès de la politique étrangère des États-Unis. Comme l’a justement dit Henry Kissinger, l’ordre du monde dépend de la capacité d’un État qui en assume la direction à combiner la puissance et la légitimité. À cette fin, les institutions internationales sont indispensables. Désormais moins prépondérants, confrontés à un monde plus complexe, les États-Unis doivent coopérer avec les autres pays, et user de leur soft power pour cimenter la coopération. L’Amérique devra exercer son pouvoir avec les autres aussi bien que sur eux. Le succès de la politique étrangère de Joe Biden dépendra de la vitesse à laquelle nous pourrons réapprendre ces enseignements que nous dispensent les institutions multilatérales. Traduit de l’anglais par François Boisivon

Un futur accord UE-Chine sur les investissements (Le Monde)

L’Union européenne appelle la Chine à des concessions pour boucler un accord sur les investissements

Lors d’un sommet virtuel avec des responsables chinois, l’UE a également demandé l’envoi d’« observateurs indépendants » dans la province du Xinjiang.

Le Monde avec AFP Publié le 14 septembre 2020 à 23h04

Le président du Conseil européen Charles Michel depuis Bruxelles lors de la visioconférence avec la Chine, lundi 14 septembre.

L’Union européenne a exhorté lundi 14 septembre la Chine à ouvrir davantage son marché aux entreprises du continent si elle veut parvenir à un accord bilatéral sur les investissements avant fin 2020. Lors d’une visioconférence lundi avec le président chinois Xi Jinping, les chefs de l’UE ont également demandé l’envoi d’« observateurs indépendants » dans la province du Xinjiang, où Pékin est accusé d’orchestrer l’internement à grande échelle des Ouïghours.

Considérant la Chine à la fois comme partenaire incontournable et comme « rival stratégique », l’UE assure vouloir « coopérer » tout en défendant ses intérêts et ses valeurs. Au coeur de ses pourparlers actuels avec Pékin, un ambitieux accord sur les investissements, en négociation depuis sept ans.

Sera-t-il signé d’ici décembre ? « Il y a encore beaucoup à faire », a reconnu devant la presse la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen après la réunion virtuelle, à laquelle participaient également la chancelière allemande Angela Merkel et le président du Conseil européen Charles Michel (représentant les 27 de l’UE). « Nous prenons très au sérieux le fait d’avoir accès au marché chinois et de faire tomber les barrières. C’est à la Chine de nous convaincre que cela vaut le coup de conclure un accord », a-t-elle martelé.

Pour comprendre : Investissements chinois en Europe : l’Union se cherche une ligne claire face à ce « rival systémique »

Un premier accord signé sur les IGP

Cet accord sur les investissements doit permettre, d’après les Européens, de voir leurs entreprises traitées de la même manière en Chine que les entreprises chinoises sont traitées dans l’Union. Les 27 exigent un meilleur respect de la propriété intellectuelle, la fin des transferts de technologie imposés aux firmes étrangères en Chine et des subventions excessives aux entreprises publiques chinoises.

Initialement, l’Allemagne, qui a la présidence de l’UE pour six mois, escomptait voir cet accord conclu lors d’un sommet à Leipzig en septembre réunissant les 27 pays de l’UE et la Chine. Mais le Covid-19 est passé par là, le sommet s’est transformé en visioconférence en format réduit et la date pour une conclusion espérée de l’accord a été repoussée à la fin de l’année.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi De « partenaire » à « concurrent systémique » : l’Allemagne gagnée par la méfiance envers la Chine

Pour l’UE, la balle est désormais dans le camp de la Chine : tout en reconnaissant que des progrès avaient été réalisés depuis juin, Mme von der Leyen a jugé que la Chine devait faire plus, par exemple « dans le secteur des télécoms, ainsi que dans celui de l’automobile » en termes d’ouverture du marché.

Signal positif cependant : l’UE a annoncé lundi avoir signé, après feu vert des 27, l’accord passé fin 2019 avec la Chine visant à défendre 100 indications géographiques protégées (IGP) européennes et autant d’appellations chinoises.

Les Etats-Unis prennent des sanctions à propos des Ouïghours

Autre dossier sur la table, le climat : alors que l’UE se donne un objectif de neutralité carbone pour 2050, les Européens veulent pousser Pékin à muscler ses ambitions en visant une neutralité carbone en 2060, un pic d’émissions de CO2 dès 2025 et en cessant la construction de centrales à charbon.

Alors que cette réunion intervient sur fond de guerre commerciale et diplomatique croissante entre Pékin et Washington, l’UE cherche à trouver l’équilibre, en faisant avancer ses intérêts économiques tout en affirmant ses positions sur les droits humains.

Les Etats-Unis quant à eux ont adopté des sanctions ciblées contre des dirigeants politiques, entités et entreprises impliqués au Xinjiang. C’est « un message clair » adressé aux autorités chinoises : « Il est temps qu’elles mettent un terme au travail forcé supervisé par l’Etat et qu’elles respectent les droits humains de tous les peuples », a expliqué lundi le chef de la diplomatie Mike Pompeo.

Lire la chronique : « L’Europe, prise en étau entre la Chine et les Etats-Unis, doit se réarmer économiquement »

Le Monde avec AFP

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La France s’oppose à l’accord entre l’Union européenne et le Mercosur (Le Monde)

https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/09/19/la-france-s-oppose-a-l-accord-entre-l-union-europeenne-et-le-mercosur_6052835_3234.html#xtor=AL-32280270

La France s’oppose à l’accord entre l’Union européenne et le Mercosur

Le gouvernement justifie son rejet par la déforestation qui met en péril la biodiversité et dérègle le climat.

Par Publié le 19 septembre 2020 à 09h01 – Mis à jour le 19 septembre 2020 à 10h56

La France rejette le projet d’accord de libre-échange entre l’Union européenne (UE) et les quatre pays du Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay), négocié pendant vingt ans, au nom de la lutte contre le réchauffement climatique. Le premier ministre, Jean Castex, a justifié son opposition à ce texte, en matinée du vendredi 18 septembre, par la déforestation qui « met en péril la biodiversité et dérègle le climat ». Une commission d’experts dirigée par l’économiste de l’environnement Stefan Ambec venait de lui remettre, quelques heures plus tôt, un rapport qualifiant le projet d’« occasion manquée » en matière environnementale et sanitaire.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi L’accord UE-Mercosur risque d’accélérer la déforestation, selon les experts

D’après leur hypothèse, la déforestation atteindrait un rythme annuel de 5 % pendant les six années suivant la mise en application de l’accord, en raison d’une hausse de la production bovine. Autrement dit, le coût environnemental serait plus élevé que les bénéfices commerciaux. « Les autres pays qui nous critiquent n’ont pas de problème d’incendie parce qu’ils ont déjà brûlé toutes leurs forêts », a rétorqué, vendredi, le président brésilien, Jair Bolsonaro, en réaction aux critiques de la France. La commission Ambec a aussi calculé que cet accord entraînerait une hausse de 50 000 tonnes des exportations annuelles de viande de bœuf du Mercosur vers le Vieux Continent, soit moins de 1 % de la production annuelle de la région d’Amérique latine. Le gouvernement français satisfait les demandes de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) qui s’opposait à ce traité au nom de « la concurrence déloyale ».

Trois « exigences politiques »

« Le projet est mort, confie un conseiller de l’exécutif, car il manque d’ambitions environnementales et de dispositions contraignantes, mais on ne veut pas tout jeter. » Le gouvernement a formulé trois « exigences politiques ». Il veut d’abord s’assurer que « l’accord n’entraînera aucune déforestation importée de l’Union européenne » en raison des échanges commerciaux. Il souhaite que les engagements de ces pays vis-à-vis du climat, et notamment ceux de l’accord de Paris, soient juridiquement contraignants. Et il exige, enfin, que les contrôles douaniers et de traçabilité soient plus « fréquents et effectifs » afin que tous les produits agroalimentaires importés respectent bien de « droit et de fait » les normes environnementales et sanitaires.

Lire la tribune : Amazonie : « Serait-on en train d’assister à un nouvel ethnocide sanitaire accompagné d’un écocide ? »

Avec toutes ces exigences, la France durcit sa position. En août 2019, lors du sommet du G7 organisé à Biarritz, Emmanuel Macron s’était opposé au traité avec le Mercosur, en accusant le président brésilien d’avoir « menti » sur ses engagements en matière de développement durable. Un an plus tard, Paris exige que les engagements climatiques soient contraignants et gravés dans le marbre de cette entente, comme de toutes les autres en négociation par Bruxelles. L’exécutif français doit désormais convaincre ses partenaires européens de la justesse de cette analyse.

Le processus de ratification de l’accord avec le Mercosur n’a encore démarré nulle part, mais les parlements autrichien et néerlandais ont déjà voté une motion le rejetant sous sa forme actuelle. La chancelière allemande, Angela Merkel, a pour la première fois, le 21 août, émis de « sérieux doutes » à son encontre, pointant du doigt la « déforestation continue » et « les incendies ». Des pays comme l’Espagne ou le Portugal le soutiennent au contraire. Lors d’une réunion informelle à Berlin, dimanche 20 et lundi 21 septembre, les ministres européens du commerce tenteront d’aligner leurs positions. Le consensus devra être aussi scientifique. Car si la commission Ambec anticipe une hausse des émissions de gaz à effet de serre, un audit sur l’impact environnemental, commandé par Bruxelles à l’université britannique de la London School of Economics (LSE), a abouti à des conclusions opposées. D’autres pays, comme la Suède et la Belgique, doivent publier cet automne leurs propres études d’impact.

Entre contrainte et incitation

Paris veut enfin saisir l’opportunité de la révision de la doctrine commerciale européenne, prévue début 2021, pour y intégrer des aspects climatiques. Son cheval de bataille est la taxe carbone aux frontières, destinée à lutter contre les « fuites de CO2 ». Celle-ci prend la forme d’une taxe d’importation aux frontières européennes qui intègre le prix caché du carbone des produits importés. « Notre objectif n’est pas de taxer, mais d’ajuster le prix du CO2 dans nos échanges », précise un proche de l’exécutif à propos de cette mesure accusée de protectionnisme vert. En août, Moscou s’est ainsi inquiété des conséquences sur son économie alors que la Russie dépend des exportations d’hydrocarbure vers le Vieux Continent.

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Reste enfin à convaincre les pays du Mercosur à renégocier un accord de libre-échange avec ces nouvelles exigences. « Je doute qu’ils acceptent de se rasseoir à la table des négociations sans avoir, eux aussi, de nouvelles requêtes », observe un haut fonctionnaire européen. Ce dernier ne cache pas sa perplexité : « Si on se met à vouloir combattre la déforestation avec un accord de libre-échange, alors les accords de libre-échange n’ont plus rien à voir avec le commerce. »

Lire la chronique : « L’ambiguïté des nouveaux accords commerciaux »

Or, depuis l’affaiblissement de l’Organisation mondiale du commerce et du multilatéralisme, ces accords de libre-échange entre pays ou régions jouent un rôle croissant dans l’architecture mondiale des transactions commerciales. Pour l’UE, ils sont également l’un des rares outils dont elle dispose pour resserrer ses liens avec ses partenaires et exporter ses normes et standards. « On obtient beaucoup de choses par le dialogue et la coopération sans forcément passer par la contrainte », explique-t-on à Bruxelles. La France souhaiterait parvenir à un meilleur équilibre entre la contrainte et l’incitation. « Avant, on n’avait que la carotte, il faudrait qu’on ait le bâton et la carotte », glisse un conseiller de l’exécutif tricolore. Avec ces nouvelles exigences, l’Union européenne n’a jamais été aussi éloignée d’une entente avec les pays du Mercosur. Le Brésil risque d’accuser Bruxelles d’ingérence, et de rejeter, au nom de sa souveraineté, les garanties exigées en matière de déforestation et de biodiversité en Amazonie.

La nouvelle stratégie mercantiliste et anti-gouvernance internationaliste des Etats-Unis (Le Monde)

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« L’approche nationaliste et mercantiliste des Etats-Unis a encore de beaux jours devant elle »

Après avoir pratiqué la politique de la chaise vide au sein des organisations internationales, Donald Trump, réalisant désormais qu’il serait plus efficace de les affaiblir de l’intérieur, cherche à en contrôler les leviers, explique Stéphane Lauer, éditorialiste au « Monde ».Donald Trump, lors d’un meeting à Fayetteville (Caroline du Nord), le 19 septembre.

Chronique. Il y a un an, Donald Trump s’exprimant à l’assemblée générale des Nations unies, martelait que « l’avenir n’appartient pas aux mondialistes, l’avenir appartient aux patriotes ». Fidèle à son mantra « l’Amérique d’abord », le président des Etats-Unis appelait à un retrait des institutions multilatérales, pourtant créées de toutes pièces par Washington au sortir de la seconde guerre mondiale. Depuis son élection, il tente de saper le fonctionnement de ce système accusé de desservir les intérêts des Américains. Le premier réflexe a consisté à s’en auto-exclure. Dans un spectaculaire revirement, l’administration Trump réalise désormais qu’il serait plus efficace de l’affaiblir de l’intérieur.

Alors qu’un nombre inédit d’organisations sont amenées à renouveler leur direction, les Etats-Unis font preuve d’un activisme intense pour en contrôler les leviers. De l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), en passant par la Banque interaméricaine de développement (BID), Washington, constatant les risques d’une poursuite de la politique de la chaise vide, est résolu à s’impliquer davantage dans ces institutions.

Ainsi, Donald Trump vient de réussir à faire élire à la tête de la BID son conseiller à l’Amérique latine, Mauricio Claver-Carone. Alors que ce poste était traditionnellement réservé à un Latino-Américain, cette reprise en main a un but clair : endiguer l’influence chinoise dans une région particulièrement fragilisée par la pandémie de Covid-19.

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Tandis que la Banque mondiale est désormais présidée par le très trumpiste David Malpass et que Geoffrey Okamoto, un proche du secrétaire au Trésor, Steven Mnuchin, a été propulsé numéro deux du Fonds monétaire international, l’offensive américaine se poursuit maintenant à l’OCDE. Les Etats-Unis cherchent à imposer Christopher Liddell, l’actuel directeur de cabinet de la Maison Blanche au poste de secrétaire général. Ce financier venu du monde de l’entreprise n’a pas vraiment le profil du poste, jusqu’à présent confié à un économiste émérite. Mais Donald Trump n’attend qu’une chose de lui : qu’il tue dans l’œuf les velléités européennes de taxer les géants américains de l’Internet.

« Une attitude très cynique »

Le changement de pied américain est aussi perceptible à l’OMC. Après avoir tenté de paralyser le fonctionnement du tribunal arbitral de l’organisation, Donald Trump a menacé de se retirer de l’institution qu’il accuse – pas forcément à tort – de ne pas être suffisamment ferme vis-à-vis d’une Chine qui s’affranchit des règles du commerce mondial. Là encore, il n’est plus question de quitter le navire, mais de placer l’Américain Alan Wolff pour assurer l’intérim du Brésilien Roberto Azevêdo, démissionnaire. Les Etats-Unis sont d’autant plus motivés que l’OMC vient de leur infliger un nouveau camouflet en estimant que les droits de douane imposés par Washington sur les produits chinois sont indus.

« Il ne faut pas interpréter cet entrisme des Etats-Unis comme un revirement de l’administration Trump sur le multilatéralisme, estime Laurence Nardon, responsable du programme Amérique du Nord de l’Institut français des relations internationales (IFRI). C’est au contraire une attitude très cynique : ils prennent conscience que se retirer de ces organisations ne faisait qu’inciter les Chinois à avancer leurs pions. »

Ceux-ci ne s’en sont pas privés. L’Organisation de l’aviation civile (OACI), l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (Onudi) et l’Union internationale des télécommunications (UIT) sont toutes dirigées par un Chinois, sans compter l’influence qu’exerce Pékin sur l’Organisation mondiale de la santé (OMS), comme l’a illustré la pandémie de Covid-19. En mars, sans une intervention américaine, l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) serait aussi tombée dans l’escarcelle chinoise.

Au-delà de la volonté de contrer la sinisation des normes internationales et, plus globalement, l’influence de Pékin, les Etats-Unis sont désormais convaincus que leurs intérêts seront mieux défendus de l’intérieur des organisations internationales, plutôt que de miser sur leur délitement en cessant de les financer.

Un jeu à somme nulle

Le but de Trump n’est pas de faire plus de multilatéralisme, mais, au contraire, d’imposer sa vision réductrice des relations internationales envisagée comme un jeu à somme nulle. Pour lui, la coopération n’est qu’une illusion : les victoires des uns ne s’obtiennent qu’au détriment des autres.

Pourtant, qu’il s’agisse des enjeux climatiques ou sanitaires, de la question de la prolifération nucléaire ou de la régulation de l’intelligence artificielle, il est difficile d’imaginer qu’une nation isolée puisse faire face à ces défis en n’utilisant que les rapports de force d’Etat à Etat.

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Quant à la guerre commerciale dans laquelle Donald Trump s’est lancé, le bilan parle de lui-même. Les droits de douane imposés par les Etats-Unis sur les produits chinois n’ont en rien réglé la question du déficit commercial, ni celui des relocalisations industrielles. Au contraire, les fabricants américains ont dû augmenter leurs tarifs pour compenser la hausse des prix des produits importés.

Plusieurs études démontrent que ce sont les consommateurs américains qui ont été les principales victimes de la bataille douanière. Si les Etats-Unis avaient su faire un front commun avec les Européens pour faire pression sur Pékin, les résultats auraient été sans doute plus probants.

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Pourtant, l’approche nationaliste et mercantiliste des Etats-Unis a encore de beaux jours devant elle. « Même en cas de défaite de Trump en novembre, les gens nommés dans ces organisations resteront en place, tandis que le programme de Joe Biden ne prévoit pas de retour en arrière radical sur le protectionnisme », souligne Laurence Nardon. Les Européens sont prévenus. Le multilatéralisme qu’ils défendent est durablement affaibli. Il ne leur reste qu’à faire front commun pour défendre au mieux leurs intérêts.

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Souveraineté, réindustrialisation et relocalisation (T.Weil)

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Pour clarifier le vocabulaire, voici le passage sur la notion de souveraineté

Souveraineté ne veut pas dire autarcie

La souveraineté consiste à ne pas dépendre de la bienveillance d’autrui pour satisfaire certains besoins (énergie, alimentation, santé, maîtrise de nos données, etc.), de pouvoir agir en fonction de nos valeurs et de nos intérêts, sans être soumis à la volonté d’un autre État, voire d’une entreprise.

La fragmentation des chaînes de valeur peut créer un risque de souveraineté en cas de dépendance vis-à-vis d’une matière ou d’un composant critique.

La souveraineté (…) ne suppose pas l’autarcie. Si les fournisseurs d’un composant introuvable en France sont répartis dans diverses zones géopolitiques et que certains d’entre eux ont besoin de produits français (ou de technologies, ou de services) ou de débouchés, nous pouvons avoir un niveau d’interdépendance raisonnable.

Si une production n’est pas ordinairement assurée en France, mais qu’en cas de besoin des usines du territoire peuvent la réaliser, même avec une productivité médiocre (équipement médical ou de protection, par exemple), un niveau de stock raisonnable peut suffire à garantir notre indépendance.

La garantie de notre souveraineté repose donc, soit sur l’autonomie, soit sur la construction d’un rapport de force favorable, permettant de sécuriser nos approvisionnements.

Cela nécessite une certaine vigilance : lorsqu’au début de 1970, les producteurs de pétrole de l’OPEP ont décidé de s’entendre entre eux, ils ont pu quadrupler le prix du pétrole en 6 mois, puis le multiplier à nouveau par 2,7 entre 1978 et 1981.

Aujourd’hui, le lithium fait par exemple l’objet d’une forte demande, mais il existe de nombreux fournisseurs possibles, tandis que les fournisseurs de cobalt sont moins nombreux et que la Chine négocie avec eux des accords qui peuvent lui assurer une position de force sur cette matière première.

Une balance des paiements durablement déficitaire peut ainsi constituer une menace pour notre souveraineté dans la mesure où tout débiteur dépend de la bienveillance et de la patience de ses créanciers.

Si, du fait d’un déficit commercial, la balance est équilibrée grâce à l’achat d’entreprises françaises par des étrangers (investissements directs étrangers), nous conservons certes la capacité de production sur notre sol, mais perdons une partie de notre capacité de décision. La Grèce et l’Italie ont ainsi cédé à la Chine des infrastructures portuaires stratégiques (Le Pirée, Trieste).