Elections américaines : la victoire de Joe Biden réveille l’espoir de coopérations internationales

La troisième édition du Forum de Paris sur la paix, qui s’ouvre de façon virtuelle, mercredi 11 novembre, donne l’occasion aux partisans du multilatéralisme de chercher des convergences face au Covid-19 et aux dérèglements du monde.

Par Piotr Smolar Publié aujourd’hui à 07h00, mis à jour à 15h25

Pour sa troisième édition, le Forum de Paris sur la paix, qui s’ouvre mercredi 11 novembre, se tient dans des circonstances exceptionnelles. Le Covid-19 a évidemment modifié le format, obligeant les organisateurs à se rabattre sur des échanges exclusivement virtuels, après avoir envisagé pendant plusieurs mois une option hybride.

Quant à la teneur des discussions, focalisées sur la gouvernance mondiale et les moyens de lutte contre l’épidémie, elles se déclineront sous l’influence du scrutin américain. La victoire de Joe Biden offre l’espoir de retrouver un partenaire constructif et attentif de l’autre côté de l’Atlantique. « C’est un bol d’air », résume un diplomate français.
Parvenir à un « nouveau consensus »

Association indépendante, mais très fortement soutenue par les autorités françaises, le Forum compose son propre programme de rencontres. Mais il offre aussi à l’Elysée l’occasion de rassembler, jeudi, plusieurs dirigeants proches de la France. Emmanuel Macron, frustré par huit mois de visioconférences ne permettant pas d’interactions fécondes et ayant accentué la polarisation des relations internationales, accueillera le président sénégalais Macky Sall, le président du Conseil européen Charles Michel et Kristalina Georgieva, directrice générale du Fonds monétaire international (FMI). Par écrans interposés interviendront dans la conversation la chancelière allemande, Angela Merkel, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, ainsi que le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres.
Article réservé à nos abonnés Lire aussi Comment la pandémie de Covid-19 a fait bouger les lignes en Europe

De nombreux échanges ont eu lieu ces dernières semaines entre Paris et Berlin au sujet du monde post-Covid, tel qu’il se dessine. Quel rôle pour les Etats sur les questions de santé et d’environnement ? Comment revitaliser les organisations internationales ? Les dirigeants conviés par l’Elysée veulent afficher une volonté commune de parvenir à un « nouveau consensus » et une « clarification idéologique », explique l’entourage du président français. L’ère de la mondialisation heureuse, prétendant lever les barrières commerciales, vantant un illusoire ruissellement généralisé des richesses et une croissance pour tous, est bien enterrée. Mais les paramètres du nouveau monde – qui semble éclaté en réalités parallèles répondant à leurs propres règles – ne sont pas encore déterminés.
Le risque d’« une diplomatie du vaccin »

La notion de « bien public mondial » en matière de tests et de vaccins, par exemple, ne va pas de soi pour toutes les puissances, c’est le moins que l’on puisse dire. Un risque de captation nationale ou d’une diplomatie du vaccin, sous forme de chantages ou de pressions, existe clairement, à l’instar de ce qui est advenu entre mars et mai sur les masques. « On attend avec impatience le retour des Etats-Unis dans les instances d’action collective », dit-on à l’Elysée, tout en soulignant que des initiatives sont déjà lancées et devraient prendre de l’ampleur, notamment sur un plan financier. Le premier exemple cité est ACT-Accelerator lancé en avril avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les acteurs du secteur et des fondations privées. Son objectif est d’accélérer le diagnostic et le traitement du Covid-19, mais aussi de garantir un accès équitable et universel à ces moyens.
Article réservé à nos abonnés Lire aussi « L’Europe n’a ni les institutions, ni le mode opératoire, ni la mentalité d’un gendarme du monde »

La victoire de Joe Biden suscite un grand espoir pour tous ceux – Etats, ONG, experts – qui croient à la nécessité impérieuse de collaborer et de s’entendre. Or, pendant les deux premières éditions du Forum de Paris, Washington avait ostensiblement boycotté l’événement. En novembre 2018, Donald Trump se trouvait pourtant en France à cette date, à l’occasion du centenaire de la fin de la première guerre mondiale. En 2019, l’ambassadrice des Etats-Unis n’avait pas daigné faire le déplacement.
Les dégâts de Donald Trump

Pendant quatre ans, Donald Trump a sapé les cadres du multilatéralisme, du Conseil de sécurité à l’OMS. L’ampleur des dégâts – dont la responsabilité incombe aussi, évidemment, aux autres praticiens de la force unilatérale comme la Russie, la Turquie ou la Chine – est telle que la défaite dans les urnes du président américain ne peut représenter une cure magique. Ces institutions internationales ayant été « bloquées, voire paralysées par des rivalités, notamment sino-américaines », selon l’Elysée, une mobilisation de tous les acteurs de bonne volonté sera nécessaire. « Le président de la République est convaincu que si on arrête de penser au cap en plein milieu de la tempête, on est sûr de rester très longtemps dans des eaux troubles », résume un conseiller.

Le Forum de Paris est un rendez-vous original dans l’agenda international. Il vise à concilier la réflexion et les plans d’actions concrets, ainsi qu’à réunir acteurs politiques, représentants du secteur privé et de la société civile. Les crises géopolitiques n’y sont donc pas abordées, ou bien en marge dans les panels, pour des raisons d’efficacité. Il ne s’agit pas de dire ce qui sépare les puissances, mais de souligner les convergences nécessaires.
Article réservé à nos abonnés Lire aussi L’UE réplique aux taxes américaines tout en espérant une relation pacifiée avec Biden

« Si on veut par exemple résoudre les problèmes climatiques, impossible de le faire sans l’Arabie saoudite, la Russie ou la Chine, souligne un diplomate français. Or si on parlait du Yémen, de l’Ukraine ou du Xinjiang, ils ne viendraient pas. » Ce problème des sujets contrariants se retrouve dans les formats du type G7 ou G20, dont la prochaine édition en format virtuel sous la présidence de l’Arabie saoudite, du 21 au 22 novembre, ne suscite guère d’espoirs de grandes avancées, en coulisses.

Une quarantaine de dirigeants étaient attendus à Paris, dans le format originel, pour la session plénière du Forum. Au final, leur contribution se limitera à une pastille vidéo de 90 secondes sur le monde post-Covid. Une initiative sera discutée sur la gouvernance de l’espace, sur le modèle du contrôle du trafic aérien. Il sera aussi question de géo-ingénierie, d’économie verte, d’eau et d’alimentation, de cybersécurité, ou encore d’une charte des droits numériques. Logiquement, la future administration Biden ne sera pas représentée. Mais elle sera dans tous les esprits, avant d’en connaître les contours.

Piotr Smolar

Les délocalisations touchent la France (le Monde)

Un article intéressant mais qui souffre d’une limite importante : mettre sur le même plan les arguments des spécialistes reconnus du commerce international et des hommes politiques ou des syndicalistes (dont la nature du propos n’est pas la même).

https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/09/21/delocalisations-des-centaines-d-emplois-menaces-partout-en-france_6052970_3234.html#xtor=AL-32280270

Délocalisations : des centaines d’emplois menacés partout en France

Comme lors de chaque crise, des multinationales font le choix de fermer leurs sites de production dans l’Hexagone au profit de leurs usines à l’étranger.

Par et Publié hier à 01h42, mis à jour hier à 10h37

Emotion des familles, réactions outrées des politiques : l’annonce de la fermeture de l’usine de pneumatiques Bridgestone de Béthune (Pas-de-Calais), le 16 septembre, menaçant de licenciement 863 salariés, est une secousse dans la rentrée sociale.

« La cessation totale et définitive de l’activité de l’usine de Béthune est la seule option qui permettrait de sauvegarder la compétitivité des opérations de Bridgestone en Europe », a indiqué la marque japonaise, invoquant une surcapacité de production sur le Vieux Continent et la concurrence des marchés asiatiques à bas coût. Ce que Christophe Rollet, directeur général de Point S, un distributeur de pneus, traduit autrement dans un communiqué : « Les manufacturiers ne vont pas réduire leur production, ils vont la délocaliser dans des pays, pas forcément très éloignés, pour réduire leurs coûts. »

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Fermeture de l’usine Bridgestone : l’avenir de 863 familles s’est brutalement assombri

Dans une plus grande discrétion, cette même logique menace en ce moment des centaines d’autres emplois en France : au nom du triptyque marché très concurrentiel, surcapacité des sites de production et sauvegarde de la compétitivité, des multinationales délocalisent la production de leurs usines hexagonales vers leurs autres sites en Europe, au Maghreb ou en Asie. Et ce alors que depuis l’été, le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, clame que « la réindustrialisation est prioritaire, la relocalisation est prioritaire ».

Ainsi, par exemple, Zodiac a annoncé, le 30 juin, la fermeture de son site de production de bateaux pneumatiques d’Ayguesvives (Haute-Garonne), ce qui supprimera 38 postes. L’activité sera délocalisée en Tunisie. « La production s’y réalise déjà à 80 % », rappelle la direction qui dit vouloir éviter « le dépôt de bilan ».

« Réaction typique des multinationales en temps de crise »

La ville de Saint-Dizier (Haute-Marne) voit disparaître son usine de tracteurs, fondée en 1924 et jadis riche de 3 000 salariés. Les effectifs ont fondu avec les restructurations et les rachats successifs. Le groupe chinois Yto a annoncé, en juillet, le licenciement des 35 derniers salariés, tandis que les machines sont transférées vers l’empire du Milieu.

Le groupe américain General Electric (GE) n’a pas encore détaillé son projet de restructuration. Mais les syndicats craignent la suppression de plus de 850 postes dans l’Hexagone au profit de sites turcs ou asiatiques. Dans un communiqué du 18 septembre, Force ouvrière (FO) Métaux s’inquiète également du plan qui s’annonce chez Schneider Electric : « Quel serait l’impact sur l’indépendance intellectuelle de notre pays si tous ces produits étaient développés et fabriqués en Asie ? »

Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Relocaliser n’est plus une option mais une condition de survie de nos systèmes économiques et sociaux »

« C’est une réaction typique des multinationales en temps de crise : on ferme les sites les moins performants au profit des plus performants », souligne David Cousquer, fondateur du cabinet de veille et d’analyse Trendeo. Les communicants des entreprises rechignent pourtant à parler de « délocalisation », comme si c’était tabou.

« Remplacer une production en France par une production à l’étranger, c’est une délocalisation, rappelle cependant El Mouhoub Mouhoud, professeur d’économie, vice-président de l’université Paris-Dauphine, et auteur de Mondialisation et délocalisation des entreprises (La Découverte, 2017). Qu’on délocalise dans le pays d’origine des propriétaires du capital, qu’on transfère l’activité vers une filiale, ce qui compte c’est la motivation. Ce sont des délocalisations d’arbitrage, pour des motifs d’écart de coût. » Il précise que si ces délocalisations sont responsables en moyenne de moins de 10 % des destructions d’emplois en France, « localement, ce peut être un choc extrêmement fort pour un territoire ».

« Ils ne font ça que pour augmenter leurs marges »

Ce qui renvoie au rôle de l’Etat. « Quand vous êtes un acteur stratégique, avec la fabrication de transmissions qui sont des pièces maîtresses dans un tracteur, comment un Etat peut-il vous laisser disparaître ? », demande Philippe Brun, avocat des salariés d’Yto. « Zodiac a bénéficié d’un prêt garanti par l’Etat. Cela renvoie à la question des contreparties », réagit le député (ex-La République en marche, LRM, désormais Ecologie, démocratie et solidarité) de Haute-Garonne Sébastien Nadot.

Rosières ne fera plus de cuisinières en France. Son dernier atelier de production à Lunery (Cher) part pour la Turquie, détruisant 72 emplois. « L’usine turque fabrique les mêmes produits avec la même qualité, mais quasiment 50 % moins cher », avance la direction de Candy-Hoover (détenu par le chinois Haier). A quelques kilomètres se trouve l’usine d’éclairage extérieur Comatelec ; le 19 juin, le groupe belge Schréder a annoncé la délocalisation de la production vers son site espagnol, à Guadalajara : 93 postes supprimés. « Sur les coûts fixes unitaires de production, on est à 62,90 euros à Saint-Florent, et 10,60 euros en Espagne », détaille la direction pour expliquer son choix.

« Evidemment que l’on est plus cher : on produit 112 000 luminaires par an contre 700 000 à Guadalajara. On amortit différemment les coûts. Mais la répartition de la production sur les sites, c’est un choix du groupe !, soulignent les élus du comité social et économique (CSE) de Comatelec. Le groupe ne va pas mal, ils ne font ça que pour augmenter leurs marges. »

Pour tenter d’alerter sur leur sort, les salariés disent avoir « tapé à toutes les portes ». Une pétition mise en ligne par le PCF local interpelle la ministre du travail : « Interdisez la délocalisation ! » Et voudrait attirer l’attention des élus de France.

Car les collectivités locales sont les premiers clients de Comatelec-Shréder : des marchés publics obtenus par appels d’offres. « Ce qui aurait de l’impact c’est qu’elles menacent de boycotter les produits Comatelec au profit de la concurrence qui produit encore en France » espère le CSE. Une table ronde s’est tenue entre les élus de la circonscription, la préfecture et la direction de Comatelec. « On leur a demandé de reporter leur projet affirme le député (LRM) du Cher, François Cormier-Bouligeon. S’ils veulent des clients en France, ils ne doivent pas faire disparaître les emplois ».

« Bassin industriel sinistré »

Sauf que privilégier le « made in France » dans un appel d’offres est illégal. C’est interdit par le code des marchés publics et les règles de libre concurrence sur le marché unique européen. « Je le regrette, mais c’est ainsi, ça n’est jamais valorisé. Alors j’entends les discussions politiques et philosophiques sur le “made in France”. Mais dans les faits c’est un doux rêve », relève André Papoular président de ZG Europhane. Autre spécialiste de l’éclairage extérieur, l’entreprise des Andelys (Eure) vient d’annoncer le départ de deux gammes de produits vers son usine anglaise. « C’est un moyen de pérenniser le reste de nos activités en France, assure M. Papoular. Mais par rapport aux coûts salariaux anglais, espagnols ou d’Europe de l’Est, maintenir une activité industrielle basée sur de l’assemblage manuel en France devient un défi énorme. »

« Ces groupes font ce qu’ils veulent sur le territoire français, on n’a pas prise sur eux !, déplore Fabrice Chabance, président (sans étiquette) de la communauté de communes de Lunery et de Saint-Florent-sur-Cher. Ce qui se passe ici est diamétralement opposé au discours du gouvernement. On va faire face à un bassin industriel sinistré à l’heure où on nous vante le “made in France” ! »

Article réservé à nos abonnés Lire aussi « On va rompre avec trente années où on a massivement délocalisé » : comment Bercy presse les constructeurs automobiles à relocaliser

Un scepticisme partagé par l’économiste El Mouhoub Mouhoud : « Les aides proposées dans le plan de relance auront peu d’impact sur ces délocalisations qui se font pour des raisons d’écart de coût salarial unitaire. On n’agit ni sur la traçabilité des chaînes de valeur en modifiant les règles d’origine du code douanier européen, ni sur le ciblage d’aides publiques à la R&D, ni sur la régulation des marchés publics… On distribue des aides financières directes sans avoir changé les règles du jeu ! »