La compétitivité de l’économie française recule (Le Monde)

A la recherche de la compétitivité perdue de la France

En 2020, la part de marché des produits français de la zone euro a fondu à 13,5 % des ventes totales, contre 18 % en 2000. Une dégradation due notamment aux charges fiscales et sociales, au manque de compétences disponibles et à l’insuffisante attractivité des territoires.

Par Béatrice Madeline Publié aujourd’hui à 18h00

Temps de Lecture 8 min.

Dossier. Que pèse la France industrielle sur l’échiquier mondial ? De moins en moins, si l’on en juge par les derniers indicateurs de compétitivité. Et, pour une fois, pas besoin d’incriminer les Chinois. En 2020, sur le seul marché européen, la part des produits français a reculé d’un point. Ils ne représentent plus que 13,5 % des ventes totales de la zone euro, contre 18 % en 2000. C’est toute l’histoire de la désindustrialisation qui défile derrière ces chiffres, symbolisée par la disparition des grandes usines automobiles et de leurs centaines de milliers d’emplois. On avait pourtant cru à une amélioration entre 2017 et 2019. Mais, soudain, c’est la rechute.

Cette « dégradation marquée », selon l’institut COE-Rexecode qui a publié ces chiffres en mars 2021, est bien sûr imputable au recul des échanges internationaux lié à la crise sanitaire. Celle-ci a durement affecté certains secteurs traditionnellement exportateurs, comme l’aéronautique. Mais cela n’explique pas tout… « Ce qui est préoccupant, c’est que l’on assiste à une chute générale des parts de marché à l’export pour chaque catégorie de produits, ce qui n’est pas le cas dans les pays voisins, précise Emmanuel Jessua, directeur des études chez COE-Rexecode et auteur de la note. Les mauvaises performances françaises ne s’expliquent donc pas par un effet de spécialisation. » Article réservé à nos abonnés Lire aussi Le CICE, beaucoup d’argent pour bien peu d’emplois

La France avait sensiblement regagné du terrain ces dernières années grâce notamment aux mesures prises depuis 2012 par les différents gouvernements. Très contesté sur le plan politique, le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), porté par François Hollande, a joué un rôle dans cette amélioration relative, en allégeant le coût du travail. De son côté, la baisse de l’impôt sur les sociétés, qui a rejoint le niveau de celui en vigueur en Allemagne(28 %), a également eu un effet positif, tout comme la nouvelle convergence des politiques économiques menées des deux côtés du Rhin.

Abaissement des coûts du travail ou de la fiscalité

Comment sortir, dans ces conditions, du trou d’air de 2020 ? Certes, sur le volet fiscal, l’effort se poursuit. « La baisse des impôts de production de 10 milliards d’euros, contenue dans le plan de relance de fin 2020, représente un gros effort budgétaire, reconnaît Emmanuel Jessua. Mais on partait de très haut. Les impôts de production qui représentaient 3,2 % du PIB sont tombés à 2,8 %. Nous restons encore très au-dessus de la moyenne de la zone euro, qui est de 1,6 % tandis que l’Allemagne est à 0,4 %. » Lire l’entretien : « La désindustrialisation a des conséquences économiques, sociales et politiques profondes »

La faille est peut-être dans le diagnostic et les mesures prises depuis 2012, qui ont porté principalement sur l’abaissement des coûts du travail ou de la fiscalité, deux handicaps régulièrement mis en avant par les entreprises et corollaires d’une politique qui, pendant des décennies, aurait favorisé le pouvoir d’achat, choisissant de faire financer une bonne part de son modèle social par les entreprises plutôt que par les consommateurs.

En réalité, « il n’y a pas d’outil magique, rappelle Xavier Ragot, président de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Pour améliorer la compétitivité, il faut travailler sur tout l’environnement de l’entreprise : la formation, mais aussi l’attractivité du territoire, la stabilité administrative, la politique industrielle… C’est presque une philosophie économique en soi, qui ne doit pas se concentrer sur la seule question fiscale ». Article réservé à nos abonnés Lire aussi Transférer la fiscalité des entreprises vers la consommation : l’exemple danois

« Avant même de rendre la fiscalité plus intelligente, la première chose à faire est d’augmenter les compétences ! », s’exclame, pour sa part, Patrick Artus, chef économiste de la banque Natixis. En effet, à l’heure où l’automatisation est la clé des gains de productivité et permet d’augmenter les exportations, comme le rappelle l’économiste Philippe Aghion dans un article publié en janvier 2020, la France manque cruellement de main-d’œuvre qualifiée et d’ingénieurs. « Je ne connais pas un chef d’entreprise qui me dise : mon problème, c’est le coût du travail, poursuit Patrick Artus. En revanche, ils disent tous qu’ils ne parviennent pas à recruter parce qu’ils ne trouvent pas les compétences dont ils ont besoin. »

« Le couple coût-compétences »

Plus inquiétant encore, cette difficulté ne relève pas seulement d’un dimensionnement insuffisant de l’appareil de formation, mais s’enracine dès l’école. En décembre 2020, une étude internationale – le classement Timss – plaçait la France à l’avant-dernier rang, avant le Chili, pour le niveau en mathématiques et en sciences des élèves de CM2 et de 4e. « Ce qui compte, en matière de compétitivité, c’est le couple coût-compétences, explique M. Artus. Or, il s’avère qu’on a les coûts salariaux de l’Allemagne et les compétences de l’Italie ou de l’Espagne. » Lire aussi Emmanuel Macron veut mettre la France dans le trio de tête mondial des technologies quantiques

La question de la formation est d’autant plus au cœur du problème qu’elle a un impact direct sur un autre domaine : l’innovation, la recherche et le développement et les brevets, clés de la compétitivité hors prix et de la montée en gamme. En la matière, la France « doit encore changer d’échelle », explique Xavier Ragot, qui rappelle l’effort des entreprises électroniques coréennes, dont certaines ont dépensé, en recherche, près de 100 milliards d’euros sur dix ans, soit le montant du plan de relance français.

L’innovation est en outre bridée, selon les travaux de France Stratégie, par un cadre réglementaire qui « méconnaît les besoins des entreprises » et dresse des « obstacles entre le monde de la recherche et celui de l’industrie ». « Nous avons des grosses entreprises très fortes, des PME assez faibles et pas grand-chose entre les deux », souligne Denis Payre, entrepreneur et fin connaisseur de l’industrie. Le nombre d’entreprises industrielles de taille intermédiaire a accusé une baisse de 40 % en France entre 2000 et 2016, alors qu’il progressait de 2 % en Allemagne. Aujourd’hui, on ne compte plus qu’environ 200 entreprises industrielles de plus de 5 000 salariés dans l’Hexagone. Article réservé à nos abonnés Lire aussi « La France doit construire un écosystème des technologies quantiques »

Désinvestissement du territoire

Rebâtir un tissu plus dense est d’autant plus urgent que les grands groupes français ont largement désinvesti le territoire. « Les multinationales françaises sont les championnes européennes de la délocalisation, déplore Pierre-André Buigues, professeur à Toulouse Business School, ancien conseiller économique de la Commission européenne. Ces entreprises réalisent la majeure partie de leur activité et de leurs profits hors de France. Ce choix stratégique de développer les investissements directs à l’étranger plutôt que d’investir sur le sol national et d’exporter explique pour une large part le déficit commercial de la France. »

Ce phénomène trouve d’ailleurs son origine, en grande partie, dans la faiblesse de la compétitivité en France, et l’accélère en même temps. Un cercle vicieux. « Face à la dérive des coûts et la baisse des marges, nos entreprises industrielles n’avaient pas beaucoup d’autres choix pour rester concurrentielles, ce qui est la condition de leur survie, que de déplacer leurs sites vers des pays où les coûts de production sont plus faibles, explique l’économiste de France Stratégie Vincent Aussilloux. Pour 100 emplois en France, nos groupes industriels ont 62 emplois à l’étranger, alors qu’en Allemagne c’est 38. D’ailleurs beaucoup d’entreprises, qui n’ont pas eu la possibilité ou la capacité de faire ce choix, ont disparu ou ont été rachetées et vidées de leur substance. » Article réservé à nos abonnés Lire aussi « La bonne compétitivité se joue sur le terrain de l’innovation organisationnelle au sein des entreprises »

Le tissu productif a cruellement besoin aujourd’hui d’entreprises de taille intermédiaire (ETI), suffisamment fortes pour créer un effet d’entraînement dans les territoires et générer les économies d’échelle indispensables à l’abaissement des coûts et donc à l’accroissement de leur compétitivité. « Faire croître les ETI serait une stratégie efficace, abonde Philippe Martin, président du Conseil d’analyse économique, car ces entreprises sont plus innovantes que les grands groupes, qui vont plutôt gérer les risques. » Quand aux start-up ou aux PME innovantes, elles sont le plus souvent rachetées soit par des multinationales, soit par des entreprises étrangères.

Favoriser le capital-risque

Depuis 2017, rappelle Pierre-André Buigues, « quelque 500 entreprises de la French Tech ont été rachetées par des géants de la Silicon Valley ». Favoriser le capital-risque, qui a permis à l’économie américaine de renouveler son tissu productif, serait ainsi un levier en faveur de la compétitivité. Parmi les premières entreprises américaines, plusieurs sont nées et ont grandi grâce au capital-risque dans les quarante dernières années, rappelle France Stratégie. A cet égard, orienter, grâce à un dispositif adapté, l’épargne accumulée pendant la crise due au Covid-19 vers le capital-risque et la croissance des entreprises peut être une opportunité.

Enfin, la compétitivité, rappelle Xavier Ragot, est avant tout un « problème de concurrence internationale, qui doit être pensé comme tel ». Dans cette perspective, la priorité serait d’opérer des ajustements dans la zone euro pour mieux harmoniser les conditions de production. On en est loin. La proposition française de coordonner les smic européens, formulée par l’économiste Olivier Blanchard, professeur au Massachusetts Institute of Technology, s’inscrit dans cette perspective. Les lignes bougent un peu : une directive européenne imposant des salaires minimaux dans les pays européens était l’ordre du jour du sommet social qui s’est tenu, à Porto, les 7 et 8 mai 2021.

Y a-t-il malgré tout des raisons d’espérer ? Quelques signaux plaident favorablement. La France est parvenue à rester compétitive dans certaines filières bien spécifiques, grâce à une stratégie réussie de montée en gamme. C’est le cas dans l’aéronautique avec Airbus qui est devenu le leader mondial, entraînant tout un écosystème.

Atouts dans la pharmacie, les biotechnologies, la chimie verte…

On peut également citer, au crédit des réussites françaises, l’industrie du luxe qui est parvenue à s’imposer grâce à un virage vers le très haut de gamme pris très tôt, et qui a su capitaliser sur sa réputation. La France dispose aujourd’hui d’atouts dans la pharmacie, les biotechnologies, la chimie verte… Le virage vers une économie circulaire est porteur, tout comme la volonté politique de bâtir des filières autour de l’hydrogène ou des batteries électriques. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Cosmétique, pharmacie… L’essor des biotechnologies marines dans l’Ouest de la France

La France peut également se faire une place sur les marchés mondiaux dans le développement de nouvelles technologies comme l’ordinateur quantique, l’intelligence artificielle, la cybersécurité ou l’industrie connectée. Mais tout cela demande que les conditions citées précédemment soient remplies : une main-d’œuvre formée et qualifiée, des territoires attractifs et adaptés à la construction de nouveaux écosystèmes, notamment.

Autrement dit, comme le souligne Xavier Ragot, « il faut un Etat stratège ». A savoir un Etat capable de coordonner les différents acteurs, fixer les règles du jeu, en termes de certifications et de labels, favoriser les liens entre recherche et production… La crise née du Covid-19 aura peut-être eu une vertu, celle de mettre en lumière cette urgence à rebâtir une politique industrielle moderne.

Béatrice Madeline

Elections américaines : la victoire de Joe Biden réveille l’espoir de coopérations internationales

La troisième édition du Forum de Paris sur la paix, qui s’ouvre de façon virtuelle, mercredi 11 novembre, donne l’occasion aux partisans du multilatéralisme de chercher des convergences face au Covid-19 et aux dérèglements du monde.

Par Piotr Smolar Publié aujourd’hui à 07h00, mis à jour à 15h25

Pour sa troisième édition, le Forum de Paris sur la paix, qui s’ouvre mercredi 11 novembre, se tient dans des circonstances exceptionnelles. Le Covid-19 a évidemment modifié le format, obligeant les organisateurs à se rabattre sur des échanges exclusivement virtuels, après avoir envisagé pendant plusieurs mois une option hybride.

Quant à la teneur des discussions, focalisées sur la gouvernance mondiale et les moyens de lutte contre l’épidémie, elles se déclineront sous l’influence du scrutin américain. La victoire de Joe Biden offre l’espoir de retrouver un partenaire constructif et attentif de l’autre côté de l’Atlantique. « C’est un bol d’air », résume un diplomate français.
Parvenir à un « nouveau consensus »

Association indépendante, mais très fortement soutenue par les autorités françaises, le Forum compose son propre programme de rencontres. Mais il offre aussi à l’Elysée l’occasion de rassembler, jeudi, plusieurs dirigeants proches de la France. Emmanuel Macron, frustré par huit mois de visioconférences ne permettant pas d’interactions fécondes et ayant accentué la polarisation des relations internationales, accueillera le président sénégalais Macky Sall, le président du Conseil européen Charles Michel et Kristalina Georgieva, directrice générale du Fonds monétaire international (FMI). Par écrans interposés interviendront dans la conversation la chancelière allemande, Angela Merkel, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, ainsi que le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres.
Article réservé à nos abonnés Lire aussi Comment la pandémie de Covid-19 a fait bouger les lignes en Europe

De nombreux échanges ont eu lieu ces dernières semaines entre Paris et Berlin au sujet du monde post-Covid, tel qu’il se dessine. Quel rôle pour les Etats sur les questions de santé et d’environnement ? Comment revitaliser les organisations internationales ? Les dirigeants conviés par l’Elysée veulent afficher une volonté commune de parvenir à un « nouveau consensus » et une « clarification idéologique », explique l’entourage du président français. L’ère de la mondialisation heureuse, prétendant lever les barrières commerciales, vantant un illusoire ruissellement généralisé des richesses et une croissance pour tous, est bien enterrée. Mais les paramètres du nouveau monde – qui semble éclaté en réalités parallèles répondant à leurs propres règles – ne sont pas encore déterminés.
Le risque d’« une diplomatie du vaccin »

La notion de « bien public mondial » en matière de tests et de vaccins, par exemple, ne va pas de soi pour toutes les puissances, c’est le moins que l’on puisse dire. Un risque de captation nationale ou d’une diplomatie du vaccin, sous forme de chantages ou de pressions, existe clairement, à l’instar de ce qui est advenu entre mars et mai sur les masques. « On attend avec impatience le retour des Etats-Unis dans les instances d’action collective », dit-on à l’Elysée, tout en soulignant que des initiatives sont déjà lancées et devraient prendre de l’ampleur, notamment sur un plan financier. Le premier exemple cité est ACT-Accelerator lancé en avril avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les acteurs du secteur et des fondations privées. Son objectif est d’accélérer le diagnostic et le traitement du Covid-19, mais aussi de garantir un accès équitable et universel à ces moyens.
Article réservé à nos abonnés Lire aussi « L’Europe n’a ni les institutions, ni le mode opératoire, ni la mentalité d’un gendarme du monde »

La victoire de Joe Biden suscite un grand espoir pour tous ceux – Etats, ONG, experts – qui croient à la nécessité impérieuse de collaborer et de s’entendre. Or, pendant les deux premières éditions du Forum de Paris, Washington avait ostensiblement boycotté l’événement. En novembre 2018, Donald Trump se trouvait pourtant en France à cette date, à l’occasion du centenaire de la fin de la première guerre mondiale. En 2019, l’ambassadrice des Etats-Unis n’avait pas daigné faire le déplacement.
Les dégâts de Donald Trump

Pendant quatre ans, Donald Trump a sapé les cadres du multilatéralisme, du Conseil de sécurité à l’OMS. L’ampleur des dégâts – dont la responsabilité incombe aussi, évidemment, aux autres praticiens de la force unilatérale comme la Russie, la Turquie ou la Chine – est telle que la défaite dans les urnes du président américain ne peut représenter une cure magique. Ces institutions internationales ayant été « bloquées, voire paralysées par des rivalités, notamment sino-américaines », selon l’Elysée, une mobilisation de tous les acteurs de bonne volonté sera nécessaire. « Le président de la République est convaincu que si on arrête de penser au cap en plein milieu de la tempête, on est sûr de rester très longtemps dans des eaux troubles », résume un conseiller.

Le Forum de Paris est un rendez-vous original dans l’agenda international. Il vise à concilier la réflexion et les plans d’actions concrets, ainsi qu’à réunir acteurs politiques, représentants du secteur privé et de la société civile. Les crises géopolitiques n’y sont donc pas abordées, ou bien en marge dans les panels, pour des raisons d’efficacité. Il ne s’agit pas de dire ce qui sépare les puissances, mais de souligner les convergences nécessaires.
Article réservé à nos abonnés Lire aussi L’UE réplique aux taxes américaines tout en espérant une relation pacifiée avec Biden

« Si on veut par exemple résoudre les problèmes climatiques, impossible de le faire sans l’Arabie saoudite, la Russie ou la Chine, souligne un diplomate français. Or si on parlait du Yémen, de l’Ukraine ou du Xinjiang, ils ne viendraient pas. » Ce problème des sujets contrariants se retrouve dans les formats du type G7 ou G20, dont la prochaine édition en format virtuel sous la présidence de l’Arabie saoudite, du 21 au 22 novembre, ne suscite guère d’espoirs de grandes avancées, en coulisses.

Une quarantaine de dirigeants étaient attendus à Paris, dans le format originel, pour la session plénière du Forum. Au final, leur contribution se limitera à une pastille vidéo de 90 secondes sur le monde post-Covid. Une initiative sera discutée sur la gouvernance de l’espace, sur le modèle du contrôle du trafic aérien. Il sera aussi question de géo-ingénierie, d’économie verte, d’eau et d’alimentation, de cybersécurité, ou encore d’une charte des droits numériques. Logiquement, la future administration Biden ne sera pas représentée. Mais elle sera dans tous les esprits, avant d’en connaître les contours.

Piotr Smolar

Les délocalisations touchent la France (le Monde)

Un article intéressant mais qui souffre d’une limite importante : mettre sur le même plan les arguments des spécialistes reconnus du commerce international et des hommes politiques ou des syndicalistes (dont la nature du propos n’est pas la même).

https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/09/21/delocalisations-des-centaines-d-emplois-menaces-partout-en-france_6052970_3234.html#xtor=AL-32280270

Délocalisations : des centaines d’emplois menacés partout en France

Comme lors de chaque crise, des multinationales font le choix de fermer leurs sites de production dans l’Hexagone au profit de leurs usines à l’étranger.

Par et Publié hier à 01h42, mis à jour hier à 10h37

Emotion des familles, réactions outrées des politiques : l’annonce de la fermeture de l’usine de pneumatiques Bridgestone de Béthune (Pas-de-Calais), le 16 septembre, menaçant de licenciement 863 salariés, est une secousse dans la rentrée sociale.

« La cessation totale et définitive de l’activité de l’usine de Béthune est la seule option qui permettrait de sauvegarder la compétitivité des opérations de Bridgestone en Europe », a indiqué la marque japonaise, invoquant une surcapacité de production sur le Vieux Continent et la concurrence des marchés asiatiques à bas coût. Ce que Christophe Rollet, directeur général de Point S, un distributeur de pneus, traduit autrement dans un communiqué : « Les manufacturiers ne vont pas réduire leur production, ils vont la délocaliser dans des pays, pas forcément très éloignés, pour réduire leurs coûts. »

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Fermeture de l’usine Bridgestone : l’avenir de 863 familles s’est brutalement assombri

Dans une plus grande discrétion, cette même logique menace en ce moment des centaines d’autres emplois en France : au nom du triptyque marché très concurrentiel, surcapacité des sites de production et sauvegarde de la compétitivité, des multinationales délocalisent la production de leurs usines hexagonales vers leurs autres sites en Europe, au Maghreb ou en Asie. Et ce alors que depuis l’été, le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, clame que « la réindustrialisation est prioritaire, la relocalisation est prioritaire ».

Ainsi, par exemple, Zodiac a annoncé, le 30 juin, la fermeture de son site de production de bateaux pneumatiques d’Ayguesvives (Haute-Garonne), ce qui supprimera 38 postes. L’activité sera délocalisée en Tunisie. « La production s’y réalise déjà à 80 % », rappelle la direction qui dit vouloir éviter « le dépôt de bilan ».

« Réaction typique des multinationales en temps de crise »

La ville de Saint-Dizier (Haute-Marne) voit disparaître son usine de tracteurs, fondée en 1924 et jadis riche de 3 000 salariés. Les effectifs ont fondu avec les restructurations et les rachats successifs. Le groupe chinois Yto a annoncé, en juillet, le licenciement des 35 derniers salariés, tandis que les machines sont transférées vers l’empire du Milieu.

Le groupe américain General Electric (GE) n’a pas encore détaillé son projet de restructuration. Mais les syndicats craignent la suppression de plus de 850 postes dans l’Hexagone au profit de sites turcs ou asiatiques. Dans un communiqué du 18 septembre, Force ouvrière (FO) Métaux s’inquiète également du plan qui s’annonce chez Schneider Electric : « Quel serait l’impact sur l’indépendance intellectuelle de notre pays si tous ces produits étaient développés et fabriqués en Asie ? »

Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Relocaliser n’est plus une option mais une condition de survie de nos systèmes économiques et sociaux »

« C’est une réaction typique des multinationales en temps de crise : on ferme les sites les moins performants au profit des plus performants », souligne David Cousquer, fondateur du cabinet de veille et d’analyse Trendeo. Les communicants des entreprises rechignent pourtant à parler de « délocalisation », comme si c’était tabou.

« Remplacer une production en France par une production à l’étranger, c’est une délocalisation, rappelle cependant El Mouhoub Mouhoud, professeur d’économie, vice-président de l’université Paris-Dauphine, et auteur de Mondialisation et délocalisation des entreprises (La Découverte, 2017). Qu’on délocalise dans le pays d’origine des propriétaires du capital, qu’on transfère l’activité vers une filiale, ce qui compte c’est la motivation. Ce sont des délocalisations d’arbitrage, pour des motifs d’écart de coût. » Il précise que si ces délocalisations sont responsables en moyenne de moins de 10 % des destructions d’emplois en France, « localement, ce peut être un choc extrêmement fort pour un territoire ».

« Ils ne font ça que pour augmenter leurs marges »

Ce qui renvoie au rôle de l’Etat. « Quand vous êtes un acteur stratégique, avec la fabrication de transmissions qui sont des pièces maîtresses dans un tracteur, comment un Etat peut-il vous laisser disparaître ? », demande Philippe Brun, avocat des salariés d’Yto. « Zodiac a bénéficié d’un prêt garanti par l’Etat. Cela renvoie à la question des contreparties », réagit le député (ex-La République en marche, LRM, désormais Ecologie, démocratie et solidarité) de Haute-Garonne Sébastien Nadot.

Rosières ne fera plus de cuisinières en France. Son dernier atelier de production à Lunery (Cher) part pour la Turquie, détruisant 72 emplois. « L’usine turque fabrique les mêmes produits avec la même qualité, mais quasiment 50 % moins cher », avance la direction de Candy-Hoover (détenu par le chinois Haier). A quelques kilomètres se trouve l’usine d’éclairage extérieur Comatelec ; le 19 juin, le groupe belge Schréder a annoncé la délocalisation de la production vers son site espagnol, à Guadalajara : 93 postes supprimés. « Sur les coûts fixes unitaires de production, on est à 62,90 euros à Saint-Florent, et 10,60 euros en Espagne », détaille la direction pour expliquer son choix.

« Evidemment que l’on est plus cher : on produit 112 000 luminaires par an contre 700 000 à Guadalajara. On amortit différemment les coûts. Mais la répartition de la production sur les sites, c’est un choix du groupe !, soulignent les élus du comité social et économique (CSE) de Comatelec. Le groupe ne va pas mal, ils ne font ça que pour augmenter leurs marges. »

Pour tenter d’alerter sur leur sort, les salariés disent avoir « tapé à toutes les portes ». Une pétition mise en ligne par le PCF local interpelle la ministre du travail : « Interdisez la délocalisation ! » Et voudrait attirer l’attention des élus de France.

Car les collectivités locales sont les premiers clients de Comatelec-Shréder : des marchés publics obtenus par appels d’offres. « Ce qui aurait de l’impact c’est qu’elles menacent de boycotter les produits Comatelec au profit de la concurrence qui produit encore en France » espère le CSE. Une table ronde s’est tenue entre les élus de la circonscription, la préfecture et la direction de Comatelec. « On leur a demandé de reporter leur projet affirme le député (LRM) du Cher, François Cormier-Bouligeon. S’ils veulent des clients en France, ils ne doivent pas faire disparaître les emplois ».

« Bassin industriel sinistré »

Sauf que privilégier le « made in France » dans un appel d’offres est illégal. C’est interdit par le code des marchés publics et les règles de libre concurrence sur le marché unique européen. « Je le regrette, mais c’est ainsi, ça n’est jamais valorisé. Alors j’entends les discussions politiques et philosophiques sur le “made in France”. Mais dans les faits c’est un doux rêve », relève André Papoular président de ZG Europhane. Autre spécialiste de l’éclairage extérieur, l’entreprise des Andelys (Eure) vient d’annoncer le départ de deux gammes de produits vers son usine anglaise. « C’est un moyen de pérenniser le reste de nos activités en France, assure M. Papoular. Mais par rapport aux coûts salariaux anglais, espagnols ou d’Europe de l’Est, maintenir une activité industrielle basée sur de l’assemblage manuel en France devient un défi énorme. »

« Ces groupes font ce qu’ils veulent sur le territoire français, on n’a pas prise sur eux !, déplore Fabrice Chabance, président (sans étiquette) de la communauté de communes de Lunery et de Saint-Florent-sur-Cher. Ce qui se passe ici est diamétralement opposé au discours du gouvernement. On va faire face à un bassin industriel sinistré à l’heure où on nous vante le “made in France” ! »

Article réservé à nos abonnés Lire aussi « On va rompre avec trente années où on a massivement délocalisé » : comment Bercy presse les constructeurs automobiles à relocaliser

Un scepticisme partagé par l’économiste El Mouhoub Mouhoud : « Les aides proposées dans le plan de relance auront peu d’impact sur ces délocalisations qui se font pour des raisons d’écart de coût salarial unitaire. On n’agit ni sur la traçabilité des chaînes de valeur en modifiant les règles d’origine du code douanier européen, ni sur le ciblage d’aides publiques à la R&D, ni sur la régulation des marchés publics… On distribue des aides financières directes sans avoir changé les règles du jeu ! »