Entretien avec I.Méjean (à lire avant la dernière épreuve d’ESH 2020)

Un entretien très utile pour réviser les grandes enjeux du commerce international avant la dernière épreuve ESH du concours 2020

« La relocalisation n’est pas une solution miracle », conversation avec Isabelle Méjean

 

Innovation, commerce international et baisse des prix (X.Jaravel, Le Monde)

Xavier Jaravel : « L’inflation est plus forte chez les pauvres que chez les riches »

Xavier Jaravel, 30 ans, fait partie des trois nominés de l’édition 2020 du Prix du meilleur jeune économiste. Professeur à la London School of Economics, ses travaux portent en particulier sur les liens entre les dynamiques d’innovations et les inégalités. Il revient dans cet entretien au « Monde » sur son travail.

Propos recueillis par Publié le 24 mai 2020 à 18h00 – Mis à jour le 25 mai 2020 à 10h24

Xavier Jaravel.

Vous avez tenté, par le biais de l’analyse de données, de brosser le portrait de l’inventeur. Comment avez-vous procédé ?

Nous nous sommes posé des questions simples. Pour être un innovateur, vaut-il mieux avoir fait des études poussées, avoir de bons contacts, être issu d’un certain milieu ? En croisant les données américaines des brevets, de l’administration fiscale, des trajectoires éducatives etc., nous avons établi que le facteur déterminant n’était pas le niveau d’études mais l’origine sociale. Si vous êtes bon en maths, vous n’avez une bonne chance d’être un innovateur que si vous appartenez à un milieu aisé. Aux Etats-Unis, la probabilité qu’un enfant devienne un innovateur est dix fois plus élevée s’il appartient à une famille issue du 1 % des plus riche du pays. Le lieu géographique influe également fortement, y compris sur les domaines choisis. Les enfants de la Côte est seront portés vers la biologie et ceux de la Côte ouest vers l’Internet, même s’ils déménagent par la suite. Ces résultats, qui démontrent la prédétermination du milieu, sont précieux en politique publique pour élaborer des leviers sur lesquels on peut jouer pour attirer plus de jeunes vers l’innovation.

Vous vous êtes également intéressé au lien entre l’innovation et les inégalités…

D’habitude, on étudie ce sujet du point de vue des travailleurs, selon le secteur dans lequel ils travaillent. A l’inverse, je me suis intéressé au consommateur. J’ai trouvé que l’innovation est attirée par la richesse. Les innovateurs visent le marché des plus fortunés, dont le pouvoir d’achat augmente régulièrement. Il y a donc beaucoup plus d’innovation dans les produits haut de gamme que dans le bas de gamme. Cela a des conséquences inattendues. Ainsi, du fait de cette concentration de l’innovation sur les marchés haut de gamme, la concurrence y est plus vive et les prix plus tendus que dans les domaines moins innovants et très concentrés. Il y a plus d’innovation dans le whisky que dans la bière. Et dans ce domaine, les bières « innovantes », artisanales, sont plus consommées par les riches que par les pauvres. Du coup, l’inflation des produits est plus forte chez les plus modestes car il y a moins de concurrence. Cette étude, menée aux Etats-Unis, a montré que si l’on segmente l’inflation par catégorie sociale, près de 3 millions de ménages supplémentaires basculent sous le seuil de pauvreté en termes de pouvoir d’achat. Cela a une influence importante sur les politiques d’aides qui sont indexées sur l’inflation.

Les délocalisations ont-elles eu également un impact sur le pouvoir d’achat ?

Nous avons établi que sur la période entre 2000 et 2007, qui a vu disparaître 2 millions d’emplois aux Etats-Unis du fait des délocalisations, cela s’était accompagné en parallèle d’un gain de pouvoir d’achat de 400 000 dollars (365 000 euros) par emploi détruit. Autrement dit, le pouvoir d’achat des ménages s’est accru de 1 500 dollars par an, tout cela grâce à la dynamique de la concurrence qui a fait baisser les prix. Et pourtant, sur l’ensemble des dépenses des ménages, seules 2 % sont parties en Chine et 13 % vers le reste du monde. Contrairement à ce que l’on croit, l’économie américaine reste assez fermée.

A la faveur de la crise actuelle, le sujet des relocalisations et de la démondialisation refait surface. Qu’en pensez-vous ?

Ce n’est pas du tout la solution miracle. Cela concernera peu d’emplois, quelques centaines de milliers et va avoir un impact fort sur les prix au consommateur. Il vaudrait mieux imaginer une globalisation différente et réfléchir aux biens publics mondiaux comme la santé et à leur accès à tous.

Réguler les échanges commerciaux internationaux ? (Isabelle Méjean, Le Monde)

Isabelle Méjean : « La relocalisation est une fausse bonne idée »

Lauréate de l’édition 2020 du Prix du meilleur jeune économiste, spécialiste du commerce extérieur, Isabelle Méjean étudie les effets de la mondialisation des échanges.

Propos recueillis par et Publié le 24 mai 2020 à 18h00 – Mis à jour le 25 mai 2020 à 19h08

Isabelle Méjean, à Montrouge (Hauts-de-Seine), le 7 mai.

Docteure en économie de l’université Paris-I, professeure à l’Ecole polytechnique, Isabelle Méjean, 39 ans, est lauréate du Prix du meilleur jeune économiste 2020, organisé par « Le Monde » et le Cercle des économistes. Etudiant les effets de la mondialisation des échanges, elle s’est notamment intéressée à la manière dont les pays et les entreprises se sont progressivement spécialisés pour s’intégrer dans le circuit commercial mondial et aux conséquences économiques de ces choix. Notamment la fragilité des systèmes, que la crise sanitaire révèle au grand jour.

Vous avez beaucoup étudié l’extension des chaînes de valeur provoquée par la mondialisation. La crise actuelle change-t-elle la donne ?

Elle a mis en avant le sujet de la fragmentation extrême des processus de production et de la fragilité qui en résulte. Ce phénomène s’est développé au cours des années 1990 et 2000 et s’est accompagné d’une concentration très importante de la production dans un petit nombre d’entreprises et de pays. A la faveur de la crise sanitaire, on s’aperçoit que certains produits qui apparaissent comme de première nécessité, les masques, les médicaments, sont fabriqués par très peu d’entreprises dans le monde. Si ces producteurs font face à une baisse de productivité, par exemple du fait de la crise sanitaire, l’impact devient très rapidement mondial. La Malaisie fabrique par exemple 55 % des gants chirurgicaux vendus dans le monde. Il suffit qu’une catastrophe affecte ce pays pour que toute la planète soit concernée.

Comment en est-on arrivé là ?

La spécialisation et la production à grande échelle génèrent des bénéfices économiques importants. C’est ce qui permet aux consommateurs d’avoir accès à des biens sophistiqués à un coût faible. A l’inverse, si on revient en arrière, pour construire des chaînes de valeur moins fragmentées et plus résistantes aux chocs, les coûts de production vont augmenter, et le consommateur paiera la note. La question, autant politique qu’économique, est donc celle de l’arbitrage entre le prix des biens et la solidité du système.

Faut-il relocaliser de la production en Europe ?

C’est toujours possible. Mais je pense que la relocalisation est une fausse bonne idée. Le problème de la fragmentation des chaînes de production ne provient pas de la distance géographique, mais du niveau de concentration. Relocaliser la production de gants chirurgicaux de Malaisie en Slovaquie ne résoudra pas mécaniquement le problème qui nous concerne aujourd’hui. La fragilité sera la même. Il convient au contraire de diversifier les sources d’approvisionnement pour réduire notre exposition à des risques spécifiques à certains pays ou à certaines entreprises.

Quel est l’impact des tensions entre les Etats-Unis et la Chine sur le commerce mondial ?

Les tarifs douaniers imposés par Washington n’ont profité qu’à quelques entreprises, alors qu’elles ont pénalisé les consommateurs et les nombreuses industries américaines qui utilisent les produits chinois dans leurs chaînes de production. Les études économiques qui ont été faites ont montré que les politiques protectionnistes sont très coûteuses pour ceux qui les mettent en place, surtout dans des systèmes de production très fragmentés.

Quel doit être le rôle de l’Europe ?

Elle doit jouer la carte du multilatéralisme et donc de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). On peut bien sûr se demander si la Chine doit continuer de bénéficier de certaines dispositions spéciales, comme les subventions aux entreprises d’Etat. Mais il vaut mieux réformer le système de l’intérieur plutôt que d’en sortir et en payer le prix fort. L’Europe a beaucoup tiré profit du libre-échange organisé dans le cadre du marché unique ou à travers ses accords avec d’autres pays.

N’est-on pas protectionniste en voulant imposer, comme certains le réclament en Europe, des normes environnementales et sociales à d’autres pays ?

Ce n’est pas du protectionnisme, dans la mesure où ces normes ne sont pas destinées à avantager nos entreprises. Ces normes sociales et environnementales sont indispensables à une croissance durable sur le long terme. Il faut qu’elles fassent partie des règles du commerce international pour inciter les pays à participer à la lutte contre le changement climatique. La fragmentation des chaînes de valeur, du fait de l’éclatement des lieux de production entre différents pays, a un coût environnemental important, qui n’est pas internalisé par les entreprises. Or la taxe carbone aux frontières est le meilleur moyen de l’intégrer au coût de production. Il faut que le prix final reflète le coût environnemental de la production. Cela ne veut pas dire produire localement, puisque le coût environnemental n’est pas nécessairement plus faible parce que le bien n’est pas transporté. Il faut cependant que le système de prix reflète effectivement le contenu en carbone de la production.

Les pays pauvres et émergents ne sont-ils pas les plus grands perdants du ralentissement du commerce mondial ?

Certains pays émergents, comme la Thaïlande ou le Vietnam, ont réussi à s’intégrer dans le commerce mondial via leur participation aux chaînes de valeur. C’est une stratégie d’intégration relativement peu coûteuse, car au lieu de bâtir toute une industrie compétitive, il leur suffit de se spécialiser sur une étape de la chaîne de production. Mais tous les pays en développement n’ont pas bénéficié de la mondialisation, loin de là. Si on retire les quelques émergents qui en ont tiré profit, on voit qu’en réalité le reste du monde stagne. Une partie de la planète, notamment l’Afrique, reste à l’écart de la mondialisation et de la croissance.

Faut-il attendre une relocalisation de la production française ? (O.Passet)

https://www.xerficanal.com/economie/emission/Olivier-Passet-La-relocalisation-n-aura-pas-lieu-(ou-tres-peu-)_3748693.html?utm_source=Mod%E8le%20diffusion%20Xerfi%20Canal&utm_medium=email&utm_campaign=XC150620