Décès de Robert Mundell

L’économiste Robert Mundell est mort et voilà ce que nous devrions absolument en retenir

Père de la macroéconomie internationale, Robert Mundell était aussi l’un des penseurs qui a aidé à concevoir l’euro ainsi que l’économie de l’offre chère à Ronald Reagan.

Alexandre Delaigue

Atlantico : Robert Mundell, prix Nobel d’économie 1999 est décédé le 4 avril dernier. Que devrait-on retenir de ses apports à la pensée économique ? 

Alexandre Delaigue : D’abord, il faut se rappeler que les travaux de Mundell, qui datent pour l’essentiel des années 50-60, étaient, à l’époque, révolutionnaires. Ils décrivaient alors un monde qui n’existaient pas et qui existe désormais. Le système monétaire international de l’époque reposait sur les accords de Bretton Woods, donc toutes les monnaies étaient liées au dollar avec des parités fixes qui était très peu souvent ajustées. A l’époque, les capitaux circulaient assez peu facilement. L’essentiel devait passer par les banques et les banques centrales. A l’époque, Mundell décrit quelque chose de très différent : un monde où l’on envisage la liberté du mouvement des capitaux et surtout des parités flexibles. La question était de savoir ce que ce type de situation offrait comme possibilités. On disposait de l’exemple du Canada qui avait une parité flexible par rapport au dollar car il ne pouvait pas contrôler ses mouvements de capitaux. Et ce qu’a établi Mundell, c’est qu’il y avait trois éléments positifs mais qu’il était impossible de tout avoir : closevolume_off

  • Une monnaie avec parité fixe. Le change fixe présente des avantages, parce qu’il facile les échanges et les transactions. On le constate régulièrement dans la zone euro. Quand on va dans un autre pays de la zone, on peut utiliser nos propres billets de banque, notre carte bancaire avec des frais réduits. 
  • Une politique monétaire autonome. C’est une bonne chose car cela permet aux autorités monétaires d’ajuster leur politique aux circonstances. Ne pas pouvoir le faire, par exemple en situation de récession, c’est un gros problème. 
  • Une certaine liberté des mouvements de capitaux. Si vous avez des contraintes, cela va limiter les investissements que vous pouvez recevoir. Cela va en particulier limiter les investissements étrangers qui pourraient amener des capitaux mais aussi des investissements et des technologies. 

Cette impossibilité à tout avoir, il l’a formulé comme étant un triangle des incompatibilités. On ne peut avoir que deux choses sur trois. L’intérêt de choisir l’un par rapport à l’autre dépend d’une série de circonstances liées aux caractéristiques propres des différents pays. C’est ce qu’on a appelé un peu pompeusement la zone monétaire optimale. Cela pose la question des caractéristiques structurelles qui permettraient de choisir soit d’adopter une monnaie unique, soit de libéraliser les mouvements de capitaux, etc. 

Atlantico : Que peuvent nous dire les thèses de Mundell de la situation de la zone euro ? 

Alexandre Delaigue : On a dit de Mundell qu’il était le père spirituel du passage à l’euro. Ce n’est pas tout à fait exact.  Si on regarde la théorie en elle-même, elle peut conduire à être relativement sceptique sur cette décision en émettant l’idée que toutes les conditions n’étaient peut-être pas réunies pour pouvoir passer à l’euro. Pour autant, lui-même était plutôt favorable à cette décision. Sortir de la zone euro, c’était une question qui était beaucoup posée il y a une dizaine d’années, au moment de la crise de la zone euro. De fait, c’était une crise « à la Mundell ». Elle était réellement liée au fait que la zone euro intégrait la liberté des mouvements de capitaux, la parité fixe – avec la même monnaie dans tous les pays – mais plus d’autonomie de la politique monétaire.  Cela ne semblait pas être un problème jusqu’au moment où on s’est demandé s’il n’aurait pas fallu que certains pays sortent de l’euro. Cet aspect reste prégnant car la zone euro demeure une zone à construire. On se pose moins la question aujourd’hui mais il y a toujours des tensions et des problèmes d’incomplétude en son sein. Dans cette optique, certains défendent un fédéralisme européen et un budget européen. On peut envisager aussi une harmonisation qui se ferait au niveau des marchés des produits et du travail. Cela signifierait un salaire minimum européen, une assurance chômage commune et peut être le développement de technologies de traduction.. Mundell offre un cadre d’analyse pour comprendre la zone euro et déterminer ce qu’il pourrait manquer pour qu’elle fonctionne.

Atlantico : Est-il possible d’élargir ses analyses à d’autres espaces ?

Alexandre Delaigue : Cela peut permettre de réfléchir à d’autres débats du même ordre dès que se pose une question monétaire. La théorie de Mundell nous dit que quand il y a des gros décalages économiques entre pays, il faut des instruments qui donnent de la flexibilité : le contrôle du mouvement des capitaux, pour éviter une fuite des capitaux, mais ça ne marche pas très bien, ou alors faire bouger la parité de la monnaie, ce qui est très difficile à faire pour certains pays. 

Dans la zone du franc CFA, dont la monnaie va bientôt changer de nom, on s’interroge sur l’opportunité de certains changements.Par exemple, faut-il abandonner la parité fixe avec l’euro ou faut-il une monnaie unique ouest-africaine avec le Nigéria ? Si on veut réformer le franc CFA dans ce sens-là, Mundell fournit un cadre d’analyse et des mises en gardes. Par exemple, en alertant sur le fait que le Nigeria est un gros pays pétrolier, à côté de pays plus petits en taille comme en économie. 

C’est aussi le cas quand la Chine envisage d’internationaliser le Yuan. Le pays voudrait en faire une sorte de concurrent du dollar et un instrument de puissance économique. L’internationalisation de la monnaie entraine un certain nombre de contraintes en particulier en termes d’ouverture des capitaux. C’est donc une véritable base pour comprendre le système monétaire international.

Enfin, cela doit nous faire réaliser qu’aucun pays ne peut faire abstraction de ce qui se passe dans l’économie américaine. Si on se retrouvait en Europe avec un gros décalage économique avec les Etats-Unis, la capacité d’autonomie de l’Europe seraient menacée. Et pour garder une autonomie de la politique monétaire, il faudrait une forte baisse de l’euro en contrepartie, ce qui créerait une forme d’inflation importée. C’est donc une incitation à la prudence. Si jamais on se retrouve trop décalés en conjoncture par rapport aux Etats-Unis, ce cadre nous prévient d’effets très dangereux et des conséquences économiques très dommageables.

Atlantico : Notre conception actuelle de la zone euro a-t-elle trop tendance à ne voir que les avantages de théorie de Mundell sans tenir compte du triangle des incompatibilités ?  

Alexandre Delaigue : C’est assez net. On veut bien utiliser la théorie pour souligner ses réussites mais on a peu envie de regarder ce qu’en sont les conséquences quand elles vont à l’encontre de ce qu’on a envie d’entendre. S’il y a trop de décalages entre les pays de la zone euro, surtout des systèmes de prix, cela pose problème. Si un pays est très compétitif et exporte beaucoup contrairement aux autres, cela crée des déséquilibres. La théorie nous dit comment ça devrait être résorbé. A savoir, les pays compétitifs devraient avoir un peu plus d’inflation ou devraient modifier leur structure économique pour éviter d’avoir un tel excédent. Cela voudrait dire, par exemple, changer de politique fiscale. Mais en Europe, lorsqu’on dit ça, on est accusé de vouloir « punir les premiers de la classe ». Mais le modèle de Mundell nous dit qu’il n’y a pas de premiers de la classe, tout le monde est interdépendant. Donc en ce sens, on ne veut effectivement pas regarder les problèmes. 

Les Etats-Unis poussent pour un taux d’imposition minimal mondial des entreprises

Les Etats-Unis veulent instaurer un taux minimal mondial d’imposition des sociétés

Les déclarations de la secrétaire d’Etat au Trésor américain interviennent au moment où le pays veut financer un plan d’investissements en augmentant les impôts de ses sociétés et craint d’être déserté par les entreprises.

Le Monde avec AFP Publié le 05 avril 2021 à 21h48

Temps de Lecture 2 min.

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La secrétaire d’Etat au Trésor américain, Janet Yellen, le 5 février, à Washington.
La secrétaire d’Etat au Trésor américain, Janet Yellen, le 5 février, à Washington. JACQUELYN MARTIN / AP

Elle entend mettre un terme au nivellement par le bas de l’impôt sur les entreprises, au moment où les Etats-Unis veulent financer un plan d’investissements en augmentant les impôts de leurs sociétés. La secrétaire d’Etat au Trésor américain, Janet Yellen, a affirmé, lundi 5 avril, vouloir pousser ses partenaires internationaux pour s’accorder sur un taux minimal d’imposition des entreprises, quel que soit le pays dans lequel elles sont établies.

« Nous travaillons avec les pays du G20 pour s’entendre sur un taux minimal d’imposition sur les entreprises, qui pourrait mettre fin à la course vers le bas », a déclaré la ministre de l’économie et des finances américaine, lors d’un discours à Chicago. Lire la tribune : « La stratégie économique des Etats-Unis connaît une transformation inédite depuis le début des années Reagan »

L’objectif est de « mettre fin à cette course vers le bas », à laquelle se livrent les pays, qui, pour attirer les entreprises sur leur territoire et leur garantir un environnement compétitif, proposent aux sociétés des taux d’imposition toujours plus faibles. Mme Yellen a déploré cette « course de trente ans vers des taux d’imposition toujours plus bas sur les entreprises ».

« Ensemble, nous pouvons utiliser une taxation mondiale minimale sur les entreprises pour nous assurer que l’économie mondiale prospère sur la base de règles du jeu plus équitables en matière d’imposition des multinationales », a ainsi assuré Mme Yellen. Battant en brèche les critiques sur les conséquences négatives pour les entreprises d’une telle législation, elle a estimé que cela pourrait au contraire stimuler « l’innovation, la croissance et la prospérité ».

Eviter d’être déserté par les entreprises

Si les Etats-Unis sont si enclins à harmoniser la fiscalité des entreprises, c’est qu’eux-mêmes ont prévu de faire payer plus aux sociétés, pour financer l’ambitieux plan d’investissements de 2 000 milliards de dollars sur huit ans dans les transports, l’industrie et les réseaux Internet, présenté le 31 mars par le président américain, Joe Biden. Il veut en effet augmenter l’impôt sur les sociétés, qui passerait de 21 % à 28 %. Si un taux d’imposition minimal est adopté au niveau international, cela éviterait au pays d’être déserté par les entreprises, au profit de voisins plus « généreux ». Article réservé à nos abonnés Lire aussi Pour financer ses grands projets, Joe Biden veut taxer plus durement les entreprises américaines

Le sujet pourrait être évoqué mercredi, lors d’une réunion du G20. L’organisation espère trouver un accord d’ici à la réunion des ministres des finances et banquiers centraux des pays membres les 9 et 10 juillet.

Le projet d’accord discuté au G20 concerne tous les secteurs d’activité, mais il se pose avec une acuité particulière pour les multinationales du numérique, qui paient des impôts souvent sans rapport avec le montant de leurs bénéfices et ont été les grandes gagnantes en 2020 de la pandémie de Covid-19. M. Biden s’est ainsi récemment offusqué qu’un enseignant soit assujetti à un taux d’impôt de 22 % quand « Amazon et d’autres ne paient aucun impôt fédéral ».

Lors d’une audition au Sénat quelques jours plus tôt, Mme Yellen s’était déjà dite favorable à une hausse des impôts sur les sociétés américaines dans le cadre d’un accord mondial négocié à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Elle avait estimé que des négociations « productives » au sein de l’OCDE pourraient « créer un régime dans lequel il y a un taux minimal d’imposition des sociétés » dans le monde.

Le Monde avec AFP

La crise du covid accentue l’hétérogénéité au sein de la zone euro

La pandémie de Covid-19 creuse le fossé en Europe, entre le Sud dépendant du tourisme et le Nord

Par Marie Charrel

Publié hier à 04h42, mis à jour hier à 11h21

DécryptagesTous les pays de la zone euro ne sont pas affectés de la même façon par la crise sanitaire. Les déséquilibres déjà existants entre l’Italie, le Portugal, l’Espagne ou la Grèce, et un Nord plus industriel, sont exacerbés.

C’est le symbole du luxe à l’italienne. Le « quadrilatère d’or » au centre de Milan, la capitale de la mode et du design, concentre un florilège de bijouteries haut de gamme, boutiques made in Italy et grands noms du chic – Gucci, Prada, Versace. « Nos clients sont des touristes internationaux ou de passage pour affaires, leur ticket moyen dans nos boutiques dépasse les 2 000 euros », se targue Guglielmo Miani, le président de MonteNapoleone District, l’association qui regroupe les 150 marques du quartier.

Mais depuis le début de la pandémie, à l’exception du rebond de l’été, les rues du quadrilatère sont presque désertes. D’après le cabinet Deloitte, le nombre de visiteurs y transitant a chuté de 8 à 3,4 millions entre 2019 et 2020. Et les touristes chinois ont disparu. « C’est une grosse perte pour Milan », se désole M. Miani. Il dirige la marque de confection Larusmiani, fondée en 1922 par son grand-père. « Les grands groupes compensent avec les ventes en ligne, mais pour les petits groupes familiaux comme le mien, où tout est fait main, c’est un peu plus difficile. » Contexte : Coronavirus : visualisez l’évolution de l’épidémie en France et dans le monde

Le Sud touristique sinistré

Algarve, dans le sud du Portugal. En 2020, le tourisme régional a enregistré sa pire année de l’histoire, avec un nombre de nuitées tombé à 8,7 millions, contre 24 millions en 2019. « J’ai l’impression de revivre la crise de 2008 », confie Miguel Costa, 38 ans, cuisinier dans un restaurant dans la région. A l’époque, il avait choisi d’émigrer au Royaume-Uni, le temps que l’économie portugaise se relève. Il est rentré en 2015, alors que le tourisme décollait dans son pays. « Aujourd’hui, je songe à repartir. Les fins de mois difficiles, c’en est trop. »

Italie, Portugal, mais aussi Espagne, Grèce, Malte, Chypre : le sud de la zone euro, très dépendant du tourisme, est frappé de plein fouet par la pandémie et, surtout, par les restrictions de déplacements liées aux mesures sanitaires. « Le Covid-19 va aggraver les divergences déjà existantes entre le sud et le nord de la zone euro, c’est très préoccupant », souligne Patrick Artus, économiste chez Natixis.

Même s’ils sont eux aussi affectés, l’Allemagne, l’Autriche, les Pays-Bas et les pays nordiques tels que la Finlande ont enregistré une récession moins violente en 2020. Parce que leurs économies dépendent moins du tourisme international. Mais aussi parce qu’ils sont entrés dans la crise avec des finances publiques bien plus saines, leur permettant de déployer des plans d’urgence et de relance plus ambitieux que dans le Sud – celui de l’Allemagne dépasse 8 % du produit intérieur brut (PIB), contre 5 % en France, 4,3 % en Espagne et 3,4 % en Italie.

Au printemps 2020, ce fossé s’est cristallisé autour du plan de relance européen de 750 milliards d’euros, en partie financé par des dettes communes : pendant de longues semaines, les pays dits « frugaux » – Suède, Pays-Bas, Autriche, Danemark, auxquels s’est associée la Finlande – ont refusé de mettre au pot commun pour l’Italie, le Portugal ou la Grèce, les jugeant trop dépensiers. Face à l’aggravation de la pandémie, ils se sont néanmoins résolus à l’accepter. « Mais dans mon pays, l’idée que le Sud ne fait pas assez d’efforts est toujours très ancrée, souligne Philipp Heimberger, de l’Institut viennois des études économiques internationales (WIIW), en Autriche. Ces tensions risquent de ressurgir lorsque le débat sur les règles budgétaires européennes, pour l’instant suspendu, sera de nouveau sur la table. » Ce qui devrait arriver d’ici l’automne. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Le plan de relance européen de 750 milliards d’euros est très loin de faire l’unanimité

Modèles de croissance très différents

En pénalisant les services plus que l’industrie, en accélérant la transition numérique et écologique, la crise jette les bases d’une Europe où l’Allemagne sortirait plus puissante encore de la récession. Car la pandémie a agi comme un électrochoc outre-Rhin. Berlin a pris conscience des fragilités de son modèle industriel, trop dépendant de la Chine, et de son retard en matière d’innovation face à l’Asie. « La leçon du Covid-19 est que nous devons investir plus dans les usines du futur », explique Rolf Najork, membre du directoire de Bosch, dans une tribune publiée par le géant industriel allemand. Et tout le secteur s’y est mis. « Notre tâche est désormais que l’industrie 4.0 devienne la norme du secteur. Voilà pourquoi nous investirons 500 millions d’euros dans la digitalisation de nos opérations industrielles ces cinq prochaines années. »

La Grèce et l’Espagne, luttant pour la survie de leur secteur touristique et dont l’industrie est spécialisée sur le moyen de gamme, sont loin de telles réflexions. « L’Espagne n’a aucune grande entreprise sur les créneaux d’avenir, le sud de l’Europe est en train de perdre la bataille de l’intelligence artificielle, loin derrière l’Allemagne », déplore Antonio Roldan, directeur du think tank EsadeEcPol, à Madrid. « L’industrie italienne est minée par une productivité stagnante et des investissements trop faibles », ajoute Nicola Borri, économiste à l’université Luiss Guido Carli, à Rome.

C’est qu’à bien des égards, en dépit des nuances régionales, les économies du nord et du sud de l’Europe ont choisi, dans les grandes lignes, des modèles de croissance très différents. « Le Sud repose plutôt sur la demande des ménages et les services, avec des institutions parfois déficientes », détaille Pawel Tokarski, spécialiste de la zone euro à l’Institut allemand pour les affaires internationales et de sécurité (SWP), à Berlin. Ce à quoi s’ajoutent un chômage structurel élevé et un niveau d’éducation de la population active relativement faible au regard de la moyenne européenne. Article réservé à nos abonnés Lire aussi « En Méditerranée, la dépendance au tourisme empêche la diversification »

« A l’inverse, l’Allemagne ou les Pays-Bas sont tournés vers l’offre et l’export, avec de forts excédents extérieurs et des services publics plus efficaces », complète Pawel Tokarski. Une des illustrations de ce modèle est le fameux Mittelstand, le tissu de PME allemandes. « Celles-ci sont très réactives et fonctionnent en réseau pour coller toujours au plus près à la demande internationale, sans rien attendre de l’Etat », illustre Patrick Brandmaier, DG de la chambre franco-allemande de commerce et d’industrie.

La France, elle, est dans une position intermédiaire. Ses institutions et ses administrations fonctionnent bien, la rapprochant du Nord, souligne Pawel Tokarski. Mais les faiblesses de son industrie, son déficit commercial préoccupant et sa dette publique élevée (116,5 % du PIB fin 2020 contre 70 % en Allemagne) la font basculer du côté du Sud… Article réservé à nos abonnés Lire aussi Les Finlandais réticents au plan de relance européen

Si la crise du Covid-19 met douloureusement en lumière ces différences, elles ne datent pourtant pas d’hier. Elles ont des racines anciennes, liées aux cultures nationales, à la construction des Etats, à la géographie. « Elles étaient déjà présentes lors de la révolution industrielle du XIXe siècle, lorsque l’industrie s’est concentrée sur la dorsale européenne courant de la mer du Nord au nord de l’Italie, au détriment de la périphérie », détaille Laurent Chalard, docteur en géographie à Paris-IV-Sorbonne. Cette concentration a dessiné une carte de l’Europe où, au-delà des frontières nationales, certaines régions s’en tirent mieux que d’autres. En Italie, le fossé est ainsi vertigineux entre le Nord industriel, très connecté à l’Allemagne, et le Mezzogiorno du sud, plus pauvre.

Déséquilibres longtemps masqués

Lorsque, à l’après-guerre, les Européens se sont attelés à la construction du marché unique, ils savaient que l’intégration européenne était susceptible d’accentuer ces divergences, en favorisant les économies les plus productives.

« C’est précisément pour limiter les divergences que les fondateurs du marché unique ont très vite instauré les politiques de cohésion », rappelle Shahin Vallée, chercheur au Conseil allemand pour les affaires étrangères (DGAP)

« C’est précisément pour les limiter qu’ils ont très vite instauré les politiques de cohésion », rappelle Shahin Vallée, chercheur au Conseil allemand pour les affaires étrangères (DGAP). Ce sont les fonds structurels, visant à soutenir le développement des infrastructures, des institutions et des entreprises des régions européennes les moins riches.

Lorsque l’euro a été introduit, en 1999, les pères de la monnaie unique espéraient être allés suffisamment loin dans la convergence. Et que les règles budgétaires communes contribueraient à approfondir encore celle-ci. « Ce n’est pas exactement ce qui s’est passé », résume M. Vallée. Au contraire, en supprimant le risque de change, l’euro a accentué la spécialisation productive des pays – tourisme dans le Sud, industrie sur la dorsale européenne. Article réservé à nos abonnés Lire aussi L’euro, une construction encore inachevée

Longtemps, ces déséquilibres ont été masqués par le creusement de l’endettement extérieur en Espagne, en Grèce, au Portugal et dans une moindre mesure en France. Jusqu’à la crise de 2008, qui les fit exploser au grand jour. Face aux fragilités locales, les spéculateurs se déchaînèrent sur les dettes grecque, italienne, portugaise, jusqu’à ce que la BCE intervienne pour y mettre un terme. « Les politiques de rigueur qui ont suivi, dans le Sud, ont accentué encore les divergences, alimentant précarité et stagnation des niveaux de vie », ajoute M. Heimberger.

Les profondes réformes menées en Grèce ou en Espagne, le boom du tourisme et la politique de taux bas de la BCE ont néanmoins permis à ces économies de renouer avec la croissance à partir de 2015. Sans pour autant résoudre le problème de divergence : les Grecs et les Italiens n’ont toujours pas retrouvé leur niveau de richesse de 2007… « Les exemples historiques montrent qu’une forme d’hétérogénéité est inévitable au sein d’une union monétaire, précisément du fait des spécialisations locales différentes », observe Laurent Chalard.

C’est notamment ce que l’on observe aux Etats-Unis, où la richesse par habitant varie plus que du simple au double entre les Etats les plus pauvres, comme le Mississippi, et les plus riches, comme New York. « Mais le budget fédéral, qui est de l’ordre de 23 % du PIB, compense ces écarts, explique Patrick Artus. Dans l’UE, le budget commun n’est que de 1,1 % hors plan de relance. »

« Il ne faut pas se résigner »

Est-ce à dire que la zone euro est condamnée à voir l’hétérogénéité se creuser entre ses membres ? Au risque que celle-ci se traduise par des tensions politiques croissantes, voire par la tentation d’une sortie de la monnaie unique, comme observé en Grèce, ou en Italie, lors de la dernière crise ? « Pas nécessairement, il ne faut pas se résigner », assure Shahin Vallée. Il estime qu’il convient d’aller plus loin dans les transferts budgétaires entre membres : Bruxelles en a pris la voie avec son plan de relance de 750 milliards, versé en partie sous forme de subventions.

Mais aussi, de poursuivre une politique industrielle commune, susceptible de profiter à tous les Etats membres. Comme l’UE a commencé à le faire, là encore, avec la construction d’une filière européenne des batteries électriques, par exemple. « Avec cette crise, les PME allemandes ont compris que de telles collaborations sont nécessaires, qu’il est parfois pertinent de construire des champions européens, tant qu’ils sont portés par une vraie logique économique », souligne Patrick Brandmaier. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Guerre commerciale : l’Europe s’arme enfin

Mais dans le Sud également, la pandémie a déclenché une prise de conscience. « Il est vrai que jusqu’ici, nos entreprises investissaient moins qu’au nord dans le numérique, mais elles s’y sont mises massivement ces derniers mois : des verrous ont sauté », constate Alessandro Cattani, PDG d’Esprinet. Implanté en Espagne et en Italie, son groupe aide des entreprises, en particulier des commerces, à déployer des solutions informatiques, notamment pour la vente en ligne. « Dans les deux pays, la demande a augmenté de plus de 10 % l’an passé, 2020 a été l’une de nos meilleures années, explique-t-il. On assiste à une petite révolution culturelle, et cela me rend optimiste pour l’avenir. » Marie Charrel

L’Europe après le Brexit

Brexit : comment l’Europe a encaissé la perte du Royaume-Uni

La sortie des Britanniques a d’abord sidéré l’Union européenne, qui a su faire preuve de résilience pour éviter un effet domino. Mais, sur bien des sujets, l’Europe est encore au milieu du gué.

Par Philippe Ricard Publié le 01 janvier 2021 à 15h54 – Mis à jour le 02 janvier 2021 à 11h27

L’horloge de l’hôtel Balmoral, à Edimbourg, à l’heure où le Royaume-Uni a officiellement quitté l’Union européenne, le 31 décembre 2020.
L’horloge de l’hôtel Balmoral, à Edimbourg, à l’heure où le Royaume-Uni a officiellement quitté l’Union européenne, le 31 décembre 2020. ANDREW MILLIGAN / PA via AP

Le Brexit devait amorcer la longue agonie de l’Union européenne (UE), le début de la fin salué par tous les alliés continentaux des europhobes britanniques. En juin 2016, la Française Marine Le Pen, l’Italien Matteo Salvini ou le Néerlandais Geert Wilders s’étaient ouvertement réjouis de la victoire du vote « leave ». Ils avaient été confortés, quelques mois plus tard, par l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis. Ce dernier n’avait-il pas apporté son appui aux brexiters, Nigel Farage et Boris Johnson en tête, avant de conspuer la construction européenne tout au long de son mandat ?

Tandis que le Brexit est devenu une réalité tangible, vendredi 1er janvier, après des années de laborieuses tractations ponctuées de coups de théâtre en série au Royaume-Uni, les Vingt-Sept ontéchappé à la descente aux enfers que les Cassandre leur promettaient. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Brexit : ce qui change pour les citoyens et les entreprises au 1er janvier

Personne ne se réjouit sur le continent de perdre un associé de la taille du Royaume-Uni, aussi frondeur qu’influent, deuxième économie (derrière l’Allemagne) et deuxième armée (derrière la France). Mais les dirigeants européens ont le sentiment du devoir accompli avec ce « Brexit ordonné », dont l’impact ne manquera pas de se faire sentir au fil des prochains mois. Ils espèrent surtout pouvoir enfin tourner la page, presque surpris de ne pas finir en lambeaux.

Michel Barnier, le négociateur en chef de l’UE, le martèle sans relâche depuis l’accord du 24 décembre 2020 : les Vingt-Sept ont fait preuve d’une grande « unité » tout au long des pourparlers menés d’abord pour conclure le divorce, puis esquisser la « relation future ». Ils ont su serrer les rangs pour défendre leurs acquis, à commencer par le marché unique, mais pas seulement. « Ce qui change, c’est que le pays qui nous quitte va être seul et que nous, nous restons ensemble », répète M. Barnier.

Union monétaire snobée

L’effet domino redouté a été assez vite écarté. Dans l’opinion publique des Etats membres, l’attachement proeuropéen a même rebondi, d’autant plus que les négociations avec Londres se sont avérées tumultueuses, en raison des déchirements politiques observés dans la capitale britannique.

« La manière dont cela s’est passé a douché les enthousiasmes, Le Pen et Salvini n’osent plus parler d’une sortie de l’UE, ni de l’euro, relève Philippe Lamberts, le coprésident du groupe écologiste au Parlement européen. D’après lui, les dirigeants des nouveaux pays « rebelles » que sont la Hongrie et la Pologne ne peuvent envisager de sortir, soit par intérêt géopolitique face à la Russie, soit par calcul budgétaire – les fonds européens contribuent à leur rattrapage économique.

Après n’avoir cessé de s’élargir depuis sa création, l’UE a dû apprendre à couper les ponts avec l’un de ses membres les plus puissants, qui l’a profondément marquée depuis son adhésion en 1973. Londres a soutenu comme nul autre la mise en place du Marché commun et les politiques de libéralisation, puis milité pour l’élargissement du club européen. Pour les Britanniques, le projet européen devait se résumer pour l’essentiel à un marché le plus ouvert et le plus large possible, celui-là même qu’ils ont quitté le 1er janvier.

Pas question pour eux d’accepter une intégration plus politique, d’inspiration fédérale. Le Royaume-Uni a donc snobé l’union monétaire, dont la crise, celle des dettes souveraines après le naufrage de la Grèce, a précipité ses envies de rupture. « Mais les Britanniques ne comptaient plus depuis quelques années déjà, en ayant refusé d’adhérer à l’euro et à l’espace Schengen », dit Pierre Sellal, ancien représentant de la France auprès de l’UE.

En réalité, l’UE n’a pas attendu la sortie définitive des Britanniques pour entamer sa propre mue au fil des crises. La mise sur pied du plan de relance (750 milliards d’euros), censé venir en aide au plus vite aux pays les plus touchés par la pandémie de Covid-19, en témoigne. Aurait-il été possible avec le Royaume-Uni à bord, étant donné la dureté de Londres sur les enjeux budgétaires ? « L’UE a vraiment progressé cette année avec la mise en place de ce dispositif sur proposition de la France et de l’Allemagne », observe Sébastien Maillard, directeur de l’Institut Jacques Delors.

« Fragilité du projet européen »

Signe des temps, après la conversion de la chancelière allemande, Angela Merkel, à cet embryon de dette commune, longtemps espérée par les pays du Sud, ce sont les Etats « orphelins » des Britanniques, leurs anciens alliés libéraux du Nord, qui ont mené la bataille contre le projet : les fameux « frugaux », emmenés par les Pays-Bas et la Suède. « Tous ceux qui se cachaient derrière le Royaume-Uni ne peuvent plus le faire et ils sont affaiblis par la perte de ce soutien », décrypte Philippe Lamberts.

Pierre Sellal nuance la capacité de rebond du projet communautaire. Pour lui, le Covid-19 risque de « brouiller les cartes », en occultant les effets du Brexit. Avant le plan de relance, les institutions bruxelloises ont peiné sur le plan sanitaire, après la débandade constatée au printemps aux frontières, quand de nombreux pays ont fermé les points de passage pour lutter contre un virus « sans passeport ».

« Cette crise sanitaire a montré la fragilité du projet européen : à la moindre occasion, les réflexes nationaux reviennent en premier, regrette Franziska Brantner, députée Verte au Bundestag. L’UE a fait ce qu’elle peut le mieux : gérer les crises. Mais les clivages de fond ne sont pas abolis sur la politique migratoire, l’Etat de droit, ou la solidarité. »

Pour cette ancienne eurodéputée, les concessions arrachées par les Britanniques pourraient même altérer à terme la cohésion des Vingt-Sept : « Londres a obtenu de bloquer la libre circulation des personnes, tout en préservant celle des biens et des marchandises, ou de ne financer que les coopérations concrètes qui l’intéressent dans les satellites, le nucléaire, en renonçant à Erasmus, par exemple. Sans oublier la mise à l’écart de la Cour de justice de l’UE pour arbitrer les litiges. »

La pandémie menace aussi de renforcer encore le nord du continent, aux dépens du Sud. Et les pays laminés par le virus ne sont pas à l’abri d’un regain de forme des eurosceptiques. Dans ce contexte, c’est l’Allemagne qui domine les débats, en particulier face à la France. La crise de l’euro avait révélé le fossé entre les deux ; celle du Covid-19 vient le creuser encore – même si la deuxième vague est moins à l’avantage du pays d’Angela Merkel. En guise de testament européen, la chancelière vient de profiter de la présidence tournante du Conseil de l’UE, ce semestre, pour pousser à la conclusion avec la Chine d’un vaste accord sur les investissements. Dans son esprit, il s’agit de montrer, avant même l’arrivée de Joe Biden au pouvoir aux Etats-Unis, prévue le 20 janvier, que les Européens ne doivent pas être les otages de la guerre commerciale engagée entre Pékin et Washington.

Mises à l’épreuve

Sur bien des sujets, l’Europe est encore au milieu du gué, confrontée à la montée en puissance de la Chine ou des régimes autoritaires – Russie et Turquie – dans son voisinage. Les discours français sur la nécessité de protéger les Européens sont devenus audibles à Bruxelles, après avoir été longtemps qualifiés de « protectionnistes ». Une politique industrielle émerge à petits pas.

L’UE cherche à encadrer l’activité des géants du numérique. Mais la quête de « souveraineté européenne » engagée par Emmanuel Macron reste mal comprise et peu consensuelle, tant les Etats membres ont du mal à définir leurs intérêts communs, notamment en matière de politique étrangère, et énergétique. « Le concept de puissance européenne est en germination. Elle progresse en prise de conscience plus qu’en prise de décisions », observe Sébastien Maillard.

Brexit ou pas, d’autres crises sont venues mettre à l’épreuve les Vingt-Sept, à commencer par l’arrivée de centaines de milliers de demandeurs d’asile en 2015. Les Etats européens ont alors tenté de réagir sans grande solidarité. Si les arrivées sont moins importantes, les Vingt-Sept se déchirent toujours sur la meilleure façon de réformer le droit d’asile, et de venir en aide aux pays en première ligne, comme l’Italie et la Grèce. Leur principale parade, là aussi sous l’égide d’Angela Merkel, a été de s’entendre avec la Turquie de Recep Tayyip Erdogan, à laquelle elle sous-traite à ce jour une grande partie de l’accueil des réfugiés. Difficile dans ces conditions de sanctionner l’expansionnisme d’Ankara au Proche-Orient, en Méditerranée orientale ou dans le Caucase.

Enfin, les quatre années de Donald Trump au pouvoir ont ébranlé les plus atlantistes, même en Allemagne. Pas assez toutefois pour donner vraiment du corps à une véritable politique européenne de défense. Avec l’opération « Barkhane », Paris est toujours bien seul dans sa lutte contre les djihadistes dans la région du Sahel. D’ailleurs, rien dans l’accord conclu avec les Britanniques ne concerne la défense, la politique étrangère ou la coopération multilatérale. Nul doute que les Européens devront sans trop tarder reprendre langue avec le Royaume-Uni dans ces domaines, afin de limiter la perte de puissance occasionnée par sa retentissante sortie. Notre sélection d’articles pour comprendre le Brexit

Philippe Ricard