Quelles perspectives économiques pour la Zone euro ? (Note)

Une remarque : le renforcement du budget de la zone euro peut s’appuyer sur l’Europe Sociale (projet d’allocation chômage européenne)

Résumé :

  • Après une année 2017 très dynamique, un degré élevé d’incertitude, les tensions commerciales et le ralentissement des économies émergentes assombrissent aujourd’hui les perspectives économiques de la Zone euro ;
  • La Zone euro devra donc se recentrer sur ses relais internes de croissance économique et devra également compter sur une amélioration du marché du travail et une hausse des salaires réels favorisant ainsi la consommation des ménages ;
  • Dans les prochains mois, les chefs d’État et de gouvernement de la Zone euro devront se prononcer sur des réformes cruciales pour l’avenir de cette dernière, parmi lesquelles l’instauration d’un budget de la Zone euro, la réforme du mécanisme européen de stabilité ou encore le parachèvement de l’union bancaire ;
  • L’hétérogénéité des économies des États membres rend toutefois difficile l’adoption de ces réformes structurelles communes.

 

Le 14 décembre prochain, lors du Conseil européen, les chefs d’État et de gouvernement de la Zone euro auront pour but d’entériner les avancées sur l’Union économique et monétaire. Ils aborderont ainsi les pistes de réformes en vue d’un approfondissement de la Zone euro.Cette réunion de l’Eurogroupe est l’occasion de revenir sur les perspectives économiques de la Zone euro.

 

 

Après la crise de la dette souveraine qui a fortement affecté l’ensemble de ses économies, et notamment les plus fragiles, la Zone euro a connu cinq années de croissance consécutives, marquant une reprise économique durable et relativement généralisée. Dans un avenir proche, la croissance économique de la Zone euro devrait néanmoins être fragilisée par le contexte international chahuté, mais pourra toutefois s’appuyer sur la demande intérieure. La perspective des élections européennes devrait être l’occasion d’aborder les prochains grands enjeux économiques auxquels devront répondre chefs d’État et de gouvernement de la Zone euro.

 

1. Une croissance économique ternie par un contexte international très incertain

Après avoir atteint un sommet en 2017 (Figure 1), à 2,4 % (soit son plus haut niveau depuis dix ans, grâce notamment à un environnement mondial particulièrement favorable), la croissance économique de la Zone euro devrait fléchir au cours des trois prochaines années, pour atteindre 2,1 % en 2018, puis 1,9 % en 2019 et 1,7 % en 2020 selon les prévisions d’automne 2018 de la Commission européenne, revues à la baisse par rapport à celles publiées au printemps. Si elle sera toujours soutenue par une demande et un investissement intérieurs vigoureux, la croissance pâtit de la détérioration des facteurs externes, affectant négativement la contribution du commerce extérieur. Alors qu’elle restera dynamique en Irlande et en Slovaquie (Figure 2), la croissance du PIB passera sous la barre des 2 % au Portugal en 2019 (1,8 %, contre 2,2 % en 2018). En France, la croissance ralentira à 1,6 % en 2019, tandis qu’elle augmentera à 1,8 % en Allemagne.

 Figure 2 : Croissance du PIB en 2019 (%)

Source : Eurostat, BSI Economics

L’économie mondiale traverse en effet des temps difficiles :

  • D’une part, la recrudescence des tensions commerciales affecte négativement l’activité économique mondiale. La Commission européenne prévoit ainsi que de nouveaux obstacles, tarifaires et non tarifaires, devraient émerger, dont l’impact sur le commerce international et la croissance mondiale serait considérable.
  • Et, d’autre part, le resserrement de la politique monétaire américaine pénalise les pays émergents.

Or la Zone euro est une économie relativement ouverte, avec une forte intégration dans les chaînes de valeur mondiales. Elle est dotée de solides relations commerciales avec les pays émergents et en voie de développement (27,3 % des exportations totales de la Zone euro en 2017[1]). Les banques commerciales de la Zone euro sont également exposées à ces marchés. En effet, si les expositions des banques de la Zone euro peuvent sembler relativement faibles a priori (les expositions au bilan pour l’ensemble des économies émergentes s’élevaient à 1 500 Mds EUR, soit 7 % du total des actifs début 2018, selon la BCE), la résilience de certaines institutions de la Zone euro pourrait être mise à l’épreuve si les turbulences persistaient. Selon la BCE, dix établissements importants de la Zone euro représentent 93 % du total des expositions sur certaines économies émergentes (à savoir l’Argentine, le Brésil, la Chine, l’Indonésie, la Malaisie, le Mexique, l’Afrique du Sud et la Turquie).

Par ailleurs, en cas d’absence d’accord sur le Brexit, la Zone euro pourrait également pâtir de la dégradation des relations commerciales et financières avec le Royaume-Uni.

In fine, les perspectives de ralentissement économique en Zone euro s’expliquent en grande partie par la faible contribution du commerce net à la croissance. La demande extérieure devant s’affaiblir davantage, le soutien à la croissance du PIB dépendra donc principalement des indicateurs domestiques.

 

2. La Zone euro devra s’appuyer sur ses fondamentaux domestiques

La croissance de la consommation privée (+1,6 % en 2018 et +1,8 % en 2019, selon les données Eurostat) devrait rester l’un des principaux moteurs de la croissance. Celle-ci sera stimulée par l’amélioration du marché du travail, la hausse des salaires et des mesures fiscales expansionnistes dans certains États membres, comme le Portugal et l’Irlande.

Au sein de la Zone euro, toujours selon la Commission européenne, le taux de chômage devrait diminuer à 8,4 % cette année (contre 9,1 % en 2017), puis à 7,9 % en 2019 et 7,5 % en 2020, et ce malgré le ralentissement de la croissance. Néanmoins, la création d’emplois devrait être freinée par la pénurie croissante de main-d’œuvre et le ralentissement de la croissance économique. La création nette d’emplois dans la Zone euro devrait ainsi ralentir, passant de 1,4 % en 2018 à 1,1 % en 2019 et à 0,9 % en 2020. S’il devrait au final se réduire dans l’ensemble des pays de la zone en 2018 et 2019 (à l’exception de l’Irlande et de Malte), le taux de chômage reste toutefois très hétérogène selon les pays (Figure 3), allant de 3,5 % en Allemagne à 19,6 % en Grèce en 2018. Parallèlement, la rémunération réelle par tête devrait progresser de 0,6 % en 2018, 0,2 % en 2019 et 0,8 % en 2020. La hausse de l’inflation (à 1,8 % en 2018 et 2019, contre 1,5 % en 2017) pourrait constituer un frein à une plus forte hausse dupouvoir d’achat des ménages.

Selon les projections de la Banque Centrale Européenne (BCE), l’inflation converge vers des niveaux inférieurs, mais proches de 2 % a? moyen terme, en ligne avec son objectif. Ainsi, fin décembre 2018, la BCE mettra fin aux achats nets de son programme d’achats d’actifs (plus connu sous le nom de « quantitative easing »), destiné à soutenir l’inflation tout en soutenant l’activité économique. L’institution a toutefois indiqué qu’elle n’entendait pas pour autant mettre fin à sa politique monétaire expansionniste, précisant que ses taux directeurs resteraient à leur niveau historiquement bas au moins jusqu’à la fin de l’été 2019.

Parallèlement, plusieurs pays de la Zone euro adopteront des politiques budgétaires expansionnistes. Le solde public structurel agrégé de la Zone euro (le solde public corrigé des effets du cycle économique), devrait ainsi légèrement se détériorer en 2019, passant d’un déficit public structurel de -0,7 % du PIB en 2018 à -1 % du PIB en 2019. La forte hétérogénéité des finances publiques (Figure 4) constituerait un obstacle majeur à la mise en œuvre d’outils budgétaires communs (cf. Partie 3).

Par ailleurs, certaines tensions internes à la Zone euro assombrissent ses perspectives économiques. L’incertitude pesant sur la santé des finances publiques italiennes se traduit par une hausse des taux d’intérêt sur la dette publique du pays et fait émerger la problématique de l’interaction de la dette souveraine avec le secteur bancaire. En effet, la hausse du spread souverain en Zone euro (écart entre le taux d’intérêt sur les obligations souveraines italiennes et allemandes, ces dernières étant considérées comme sans risque) marque la hausse du risque perçu par les marchés financiers quant à la dette italienne. Cela renchérit le coût de l’emprunt pour l’État italien qui doit emprunter davantage pour financer un déficit public plus élevé (2,4 % du PIB en 2019) qu’initialement prévu. La dette publique italienne rapportée au PIB est la seconde plus élevée de la Zone euro (131 % du PIB en 2018) derrière la Grèce. Les tensions persistantes sur le marché obligataire italien pourraient affecter d’autres pays endettés de la Zone euro et provoquer une hausse des coûts de l’endettement, selon la BCE. En outre, les institutions financières de la Zone euro (hormis le Système européen de banques centrales) détiennent 262 Mds EUR de la dette publique italienne, selon les chiffres de la BCE (soit 11,5 % de la dette publique totale). Or, lorsque le taux d’intérêt d’une obligation augmente, le cours de cette obligation diminue. Ainsi, la hausse des taux sur les obligations souveraines italiennes dégrade la valeur de l’actif des banques et pourrait, si elle persistait à plus long terme, affecter le système bancaire européen. Mais si ce risque est pour l’heure contenu, la crise italienne constitue un défi de taille dans l’optique des futures réformes de la Zone euro.

 

3. Quelles propositions de réformes pour renforcer la Zone euro ?

Depuis plusieurs mois, les ministres des finances de la Zone euro planchent sur un cahier des charges dédié à l’approfondissement de l’Union économique et monétaire (UEM), dont débattront les chefs d’État et de gouvernement lors du sommet de la Zone euro mi-décembre.

Pour prévenir une nouvelle crise, certains pays de la Zone euro, parmi lesquels la France, cherchent à accroître l’intégration des économies au sein de la zone, notamment par le biais d’un budget de la Zone euro, d’un fonds monétaire européen et du parachèvement de l’union bancaire. Toutefois, de nombreux désaccords persistent entre les États membres.

 

3.a) Vers l’introduction d’un budget de la Zone euro à l’horizon 2021 ?

Les ministres des finances français et allemand ont fait part mi-novembre d’une prise de position commune sur l’idée de doter la Zone euro d’un budget qui lui serait propre. L’idée est de promouvoir la compétitivité, la convergence et la stabilisation de la Zone euro. Dans un premier temps, cette capacité financière se concentrerait sur la convergence entre les économies encore très hétérogènes des pays membres. En outre, les États membres de la Zone euro ne bénéficieront de cette capacité financière qu’à condition d’accepter les recommandations de la Commission européenne, dans le cadre de sa surveillance budgétaire annuelle.

A terme, cette contribution commune pourrait permettre de financer une assurance-chômage européenne et de compléter le Fonds pour les investissements stratégiques dans les Etats en incapacité temporaire d’assurer l’équilibre de leurs finances publiques, et donc de soutenir les investissements de long terme.

Toutefois, les États membres sont encore divisés sur cette question. Certains réfutent même l’utilité d’une telle capacité financière pour la Zone euro. Les pays nordiques et baltiques ne sont ainsi pas convaincus qu’il soit nécessaire de disposer d’un budget propre pour renforcer la monnaie unique.

 

3.b) La transformation du Mécanisme Européen de Stabilité en un fonds monétaire européen

Le Mécanisme Européen de Stabilité (MES), créé dans le cadre de la crise de la dette souveraine, est un fond de sauvetage utilisé en cas de crises financières.  Une majorité des gouvernements de la Zone euro sont favorables à la transformation de l’actuel MES en un équivalent régional du Fonds Monétaire International, afin de prévenir de nouvelles crises d’une ampleur comparable à la crise des dettes souveraines. Ils sont cependant toujours loin de s’accorder sur un projet commun.

La version allemande du projet de « Fonds monétaire européen » pour venir en aide à l’avenir aux pays de la Zone euro en difficulté prévoit des critères d’éligibilité stricts, qui reviendraient à exclure les États jugés trop laxistes en matière de réduction de la dette publique. Pour être éligible à une aide financière, estime l’Allemagne, un pays devrait afficher un déficit budgétaire inférieur à 3 % du PIB et une dette publique de moins de 60 % du PIB, à moins d’avoir réduit sa dette de 0,5 point de PIB au cours de chacune des trois dernières années précédant sa demande d’assistance

 

3.c) Le parachèvement de l’Union bancaire

Sur la feuille de route des dirigeants de la Zone euro se trouve également l’achèvement de l’Union bancaire, avec la création d’un système européen de garantie de dépôts des épargnants. L’Allemagne, entre autres, s’y montre toutefois réticente. En effet, si tous les pays s’accordent pour dire que cet instrument est utile, ces derniers divergent sur les conditions préalables. Celles-ci sont notamment liées, d’une part, au risque du système bancaire qui, dans quelques cas, contient encore trop de prêts non performants et, d’autre part, à la proportion trop grande de titres de dette souveraine dans les bilans des banques de quelques pays.

 

Conclusion

La Zone euro pourrait connaitre une période de ralentissement économique qui s’explique par un contexte international défavorable. Mais elle pourra toutefois compter sur une demande interne vigoureuse, stimulée par la hausse des salaires, pour soutenir la croissance.

A l’approche des élections européennes, plusieurs propositions sont sur la table des chefs d’État et de gouvernement pour réformer la Zone euro et aller vers davantage d’intégration. Néanmoins, l’hétérogénéité des économies des États membres rend difficile l’adoption d’une feuille de route commune pour préparer au mieux la Zone euro à la prochaine crise.

 

Bibliographie :

European Economic Forecast, Autumn 2018, Commission Européenne

Etudes économiques de l’OCDE, Zone euro, juin 2018, OCDE

Economic Surveys of the Euro Area 2018, OCDE

Cyclical Adjustment of Budget Balances, Autumn 2018, Commission Européenne

Euro Area Policies, Juillet 2018, FMI

Financial Stability Review, November 2018, ECB

 


 

[1] Calcul effectué en retranchant des exportations totales hors Zone euro, celles en provenance des économies avancées (classification FMI) : Etats-Unis, Canada, Royaume-Uni, Danemark, Suisse, Suède, Norvège, Islande, République Tchèque, Australie, Nouvelle Zélande, Hong Kong, Singapour, Taïwan, Corée du Sud et Israël.

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Évoluant au sein de l’Université Paris-Dauphine, Emmanuelle Oesterlé a plusieurs expériences au sein de services d’études économiques, en risque pays notamment. Ses centres d’intérêts portent principalement sur les questions macro-économiques internationales et l’économie monétaire et financière.

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Les résultats de la politique commerciale US (BSI economics)

http://www.bsi-economics.org/1011-premiers-impacts-mesures-protectionnistes-balance-commerciale-us-pw

Quels premiers impacts des mesures protectionnistes sur la balance commerciale américaine ? (Note)

Utilité du sujet : Le 5 mai 2019, Donald Trump a augmenté les droits de douane sur les importations de produits chinois qu’il avait déjà taxés à hauteur de 10 % en septembre 2018. Dans le même temps, le déficit commercial américain a atteint son niveau le plus haut depuis 10 ans. Cet article explique pourquoi la politique commerciale américaine n’a pas infléchi cette tendance, et met en lumière les problèmes structurels qui expliquent ce déficit.  

Résumé :

  • En 2018, les Etats-Unis ont augmenté leurs droits de douane sur près de 300 milliards USD d’importations. L’objectif annoncé par l’administration américaine lors de la mise en place de ces mesures était de réduire le déficit commercial américain, le plus grand à l’échelle mondiale. Malgré ces nouvelles barrières douanières, le déficit commercial a atteint son niveau le plus haut à la fin de l’année 2018 ;
  • L’effet théorique d’une politique protectionniste mise en place par un « grand » pays est incertain, mais la division internationale du travail, ainsi que la tarification des firmes étrangères expliquent en partie l’échec de cette politique. Les hausses de droit de douane ont fini par être payées par les consommateurs et les firmes américains ;
  • Cela pose donc la question de la capacité d’un pays à rééquilibrer sa balance commerciale. Une étude récente du FMI indique qu’il faudrait s’attaquer aux déséquilibres internes qui sont à la source des déséquilibres commerciaux, plutôt que d’essayer de réguler les échanges commerciaux eux-mêmes.

 

 

 

A la fin de l’année 2017, le déficit commercial américain atteignait 800 milliards USD (4 % du PIB américain), dont 375 milliards vis-à-vis de la Chine. L’administration américaine semblait être convaincue que le déficit commercial américain était dû à des pratiques déloyales de la part de ses partenaires, et à des barrières commerciales trop élevées à l’étranger. Elle a donc décidé d’imposer des droits de douane additionnels sur plus de 300 milliards USD d’importations sur la seule année 2018. La logique sous-jacente repose sur le fait qu’une hausse des droits de douane peut, en augmentant le prix de produits étrangers, entraîner une baisse des quantités importées, et donc permettre une amélioration du solde commercial.

Or, le déficit commercial américain a continué de se creuser, atteignant même son niveau le plus élevé depuis 10 ans à la fin de l’année 2018, comme l’illustre la Figure 1. Entre 2010 et 2018, il a augmenté de 37 %, et de 53 % vis-à-vis de la Chine. Les soldes commerciaux bilatéraux vis-à-vis des partenaires les plus touchés par la hausse des droits de douane, qui sont la Chine, le Canada, l’Union Européenne, la Corée du Sud, et le Mexique, n’ont pas non plus quitté leur trajectoire initiale. En particulier, le déficit commercial vis-à-vis de la Chine représentait 47 % du déficit total en 2018, signalant l’échec de la politique commerciale américaine, au moins à court terme.

Qu’est-ce qui explique cette absence de résultats sur la balance commerciale de la politique commerciale américaine ? Quels sont les éléments théoriques qui auraient pu prédire, et qui peuvent expliquer ces premiers résultats ?

Figure 1 : Solde commercial américain, échanges de biens, en millions USD (2010-2018)

 

 

« I’m a tariff guy », Donald Trump (2018)

Théoriquement les droits de douane augmentent le prix des biens et services importés, et en diminuent donc les quantités, ce qui laisse anticiper, toutes choses égales par ailleurs, une amélioration du solde commercial. Cependant, plusieurs articles théoriques (cf. Lindé et Pescatori, 2019[1]) montrent que les choses ne sont pas aussi simples. Une politique protectionniste, en augmentant le prix des produits importés (qu’ils soient consommés ou utilisés dans la production d’autres biens) peut entraîner une hausse du niveau général des prix à la consommation, et en réponse à cette inflation la banque centrale se voit obligée d’augmenter les taux d’intérêt. Ceci implique théoriquement une appréciation relative de la monnaie, qui pèse sur la compétitivité prix des exportations, qui diminuent, mais qui va augmenter les importations (les produits étrangers coûtent moins chers en monnaie nationale, mais les produits domestiques coûtent plus chers en monnaie étrangère). In fine, l’effet est neutre sur la balance commerciale : c’est la symétrie de Lerner.

Cependant, ce raisonnement ne prend pas en compte la position particulière des Etats-Unis. L’effet d’une politique commerciale diffère selon si elle est mise en place par un petit ou un grand pays (où la taille d’un pays est définie selon sa capacité à influencer la demande ou l’offre mondiale). Si un pays met en place un nouveau droit de douane, cela va avoir pour effet de baisser la demande nationale pour le bien visé. Or, si ce pays est « grand » et qu’il représente une part importante du marché en question, cette baisse va se ressentir au niveau mondial : les producteurs étrangers seront impactés, et ajusteront leurs prix à la baisse pour compenser la chute de demande. Selon la théorie du droit de douane optimal, il est possible de trouver un droit de douane dont la mise en place permet d’influencer à la baisse le prix mondial à court terme, quand les quantités produites ne se sont pas encore ajustées. Ainsi, la hausse du prix final (taxe incluse) est moins forte que lorsqu’on considère une petite économie, dont les conditions de demande sont négligeables relativement à la demande mondiale.

L’effet théorique d’une augmentation des droits de douane par un grand pays est donc incertain. Cependant, les conditions particulières de la mondialisation actuelle sont des facteurs importants qui expliquent pourquoi une politique commerciale peut finalement se retourner contre le pays qui la met en place.

 

« How to lose a trade war », Paul Krugman (juillet 2018)

Une des premières menaces qu’une politique protectionniste fait peser sur une économie est celle de l’inflation. Le lien entre hausse des droits de douane et inflation repose principalement sur le comportement des entreprises étrangères. Lorsqu’un droit de douane augmente, une entreprise peut choisir de reporter la totalité, ou une partie, de cette hausse sur leur prix de vente, auquel cas c’est le consommateur qui subit la taxe. Mais elle peut aussi décider d’imputer une partie de la hausse du droit de douane à sa marge, qui va diminuer. Plus cette part est élevée, moins les prix augmenteront et inversement. Dans une étude récente, Amiti, Redding et Weinstein[2] ont montré que les marges des firmes exportant vers les Etats-Unis sont restées inchangées, indiquant que l’ensemble de la hausse des droits de douane a été reportée sur les prix de vente. Ce sont donc les consommateurs américains, et les firmes américaines important des biens nécessaires à leur production, qui ont payé les taxes protectionnistes. Ils estiment ainsi qu’à la fin de l’année 2018 le coût total de ces mesures a été de quatre milliards USD par mois. Jean et Santoni[3] estiment que si toutes les mesures protectionnistes annoncées par Donald Trump étaientmises en place (cf. Figure 2, tirée des travaux de Gunnella et Quaglietti[4]), cela pousserait l’inflation à la hausse d’un point de pourcentage[5]. Une nouvelle hausse de l’inflation pourrait inciter la Fed à augmenter ses taux d’intérêts, ce qu’ellea déjà commencé à faire depuis 2017, étant donné la période économique stable et de faible chômage que connaissent les Etats-Unis actuellement. Cette normalisation de la politique monétaire, après des années de taux d’intérêt proches de zéro, explique en partie l’appréciation du dollar durant l’année 2018, qui a pu avoir un impact négatif sur la balance commerciale américaine, diminuant encore les possibilités d’amélioration du solde commercial.

Figure 2 : Mesures protectionnistes américaines annoncées et mises en place en 2018

Sources: Peterson Institute for International Economics, United States Trade Representative and ECB calculations.
Notes: The values of imports affected by the tariffs on washing machines and solar panels, and steel and aluminum refer to estimates produced by the Peterson Institute for International Economics. The percentages in brackets indicate the size of the applied tariffs.

De plus, pour espérer une amélioration de la balance commerciale, il aurait fallu que cette hausse des prix soit suivie d’une baisse des quantités importées, ce qui ne semble pas avoir été le cas. Ceci tient notamment au fait que l’économie mondiale s’organise aujourd’hui autour d’une division internationale du travail. Un pays ne produit pas un bien de A à Z, il importe différentes pièces détachées nécessaires à la production de ce bien, de la même façon qu’il produit lui-même des biens intermédiaires qu’il exportera ensuite : ce sont les chaînes de valeur internationales. Du fait de cette interdépendance croissante entre des économies mondialisées, une augmentation des droits de douane peut avoir des retombées négatives sur l’économie nationale. Les mesures américaines paraissent de ce point de vue particulièrement « mal pensées » : 95 % d’entre elles concernent des biens de consommation intermédiaire ou des biens de capital (par exemple des machines), comme l’illustre la Figure 3 tirée des travaux de Bown, Jung et Lu[6].

Figure 3 : Importations américaines depuis la Chine taxées sous la Section 301 (Bown et al., 2018)

Enfin, même si ces mesures avaient pu diminuer les importations américaines, c’était sans compter sur les mesures de rétorsion des économies partenaires. En effet, la moitié des exportations chinoises vers les Etats-Unis sont touchées par ces droits de douane supplémentaires, ce qui explique la réponse protectionniste chinoise. Ainsi, dès la fin de juillet 2018, la Chine, le Canada, l’Union Européenne, le Mexique, la Turquie et l’Inde ont augmenté leurs droits de douane sur les produits agricoles en provenance des Etats-Unis, en réponse aux taxes sur l’aluminium et l’acier. Au total, ce sont près de 27 milliards USD d’exportations américaines de produits agricoles qui sont désormais taxéesen représailles, ce qui n’aidera pas le solde commercial américain à se redresser.

 

« Massive trade deficits no longer! » Donald Trump (4 juin 2018)

Quid du déficit commercial américain ? Une nouvelle étude du FMI[7] montre qu’il est difficile d’établir comme objectif d’atteindre une valeur particulière du solde commercial, et que si telle est la volonté des pouvoirs publics, des politiques macroéconomiques (qui visent à avoir un effet sur la demande et la production nationales) doivent être mises en place, plutôt que des politiques microéconomiques (des droits de douane par exemple).

En effet, les déséquilibres commerciaux sont les symptômes de déséquilibres économiques à l’échelle du pays entier. Lorsque la production nationale est trop faible pour satisfaire les consommateurs nationaux, ces derniers se replient sur les biens étrangers, augmentant ainsi les importations : c’est l’excès de demande qui creuse ici le déficit commercial. Parallèlement, si la demande est élevée, l’épargne faiblira, réduisant les possibilités d’investissement des entreprises, et donc leur capacité à adapter la production à la demande nationale. Un déficit commercial traduit donc un excès de demande intérieure, et un déficit d’épargne. Ainsi, l’épargne brute représente 17,5 % du PIB aux Etats-Unis en 2018, contre 28 % en Allemagne et 47 % en Chine, deux pays qui dégagent d’importants excédents commerciaux.

De ce fait, il est plus difficile d’influencer les soldes commerciaux en essayant de contrôler les flux de commerce, plutôt que de s’attaquer aux déséquilibres internes, dont les déséquilibres commerciaux ne sont que le reflet. Il s’agirait donc pour les Etats-Unis de mettre en place des politiques de soutien de l’épargne, en limitant la consommation à crédit[8] par exemple.La part croissante de la population américaine vieillissante représente également un enjeu de taille. La théorie du cycle de vie de Modigliani explique que la vie d’un agent économique s’organise en trois phases : la population étudiante s’endette, la population active consomme davantage, mais épargne également plus en prévision de la troisième phase, celle de la retraite, durant laquelle la consommation excède l’épargne. Ainsi, avec une population vieillissante, l’épargne américaine va diminuer, risquant de creuser davantage le déficit commercial. Les politiques économiques américaines doivent prendre en compte ces dynamiques, dont l’impact sur l’épargne risque d’être aggravé par des décisions récentes. En effet, la baisse des impôts décidée l’an dernier, en augmentant le pouvoir d’achat des ménages américains et donc les importations, contribuera très probablement à une hausse du déficit commercial.

C’estsans rappeler la position particulière des Etats-Unis comme clé de voûte du système monétaire international. Un solde commercial négatif indique qu’un pays consomme plus de biens étrangers qu’il ne vend de biens aux autres pays. La contrepartie d’un déficit commercial est donc un endettement vis-à-vis du reste du monde, c’est-à-dire que les étrangers investissent et prêtent plus aux Etats-Unis que les Etats-Unis ne le font à l’étranger : près d’un tiers de la dette publique américaine est ainsi détenue par des investisseurs étrangers. Cet endettement massif est rendu possible car le dollar est la principale monnaie de réserve. Les agents économiques étrangers veulent détenir des dollars, et préfèrent investir dans les actifs américains qu’ils jugent plus sûrs. C’est donc le statut de la monnaie américaine, parce qu’elle est toujours demandée, en particulier en temps de crise, qui impose un déficit commercial aux Etats-Unis et permet son financement à bas coûts. Pour équilibrer leur balance commerciale, les Etats-Unis devraient donc renoncer au statut international de leur monnaie, ainsi qu’au financement facilité de leur dette publique, le fameux « privilège exorbitant ».

 

 

Conclusion

Equilibrer sa balance commerciale avec la seule politique commerciale est une tâche presque impossible aujourd’hui, étant donnée l’interdépendance des économies. On peut donc s’attendre à ce que les nouveaux droits de douane (25 %) sur les importations de produits chinois détériorent un peu plus le déficit commercial américain, d’autant plus que les chinois ont « riposté » le 13 mai 2019 avec des hausses de droit de douane sur leurs importations américaines. Si Donald Trump veut véritablement rééquilibrer la balance commerciale, des politiques structurelles doivent être mises en place, afin d’augmenter l’épargne, et réduire la demande de biens étrangers.

 

 


[1] Jesper Lindé et Andrea Pescatori, “The macroeconomic effect of trade tariffs: revisiting the Lerner symmetry result” (2019). Journal of International Money and Finance.

[2] Mary AmitiStephen J. Reddinget David Weinstein, “The impact of the 2018 trade war on U.S. prices and welfare” (2019). NBER Working Paper.

[3] Sébastien Jean et Gianluca Santoni, “How far will Trump protectionism push up inflation?” (2018). CEPII Policy Brief N°23-2018.

[4] Vanessa Gunnella et Lucia Quaglietti, “The economic implications of rising protectionism: a euro area and global perspective”, ECB Economic Bulletin, Issue 3/2019.

[5] Le taux d’inflation était de 1,91 % en décembre 2018 (OCDE).

[6] Chad Bown, Euijin Jung, Zhiyao (Lucy) Lu, “Trump, China, and tariffs: From soybeans to semiconductors”Vox Column, 19 June 2018

[7] “The drivers of bilateral trade and the spillovers from tariffs” (2019). Wold Economic Outlook, Chapter 4. International Monetary Fund.

[8] La dette des ménages américains représentait 77 % du PIB des Etats-Unis en 2017 (cf. IMF Global Debt Database).

Pauline Wibaux prépare actuellement une thèse en macroéconomie internationale à l’Université Paris 1 et Paris School of Economics. Ses travaux de thèse portent sur la guerre des monnaies et la guerre commerciale. Plus largement, elle s’intéresse aux évolutions du système monétaire international, ainsi qu’aux problématiques de protectionnisme.

Que font les allemands de leurs excédents courants ? (O.Passet)

Comment sont recyclés les excédents courants allemands ? Utile pour illustrer l’absence d’intégration du marché des capitaux au sein de l’UE

https://www.xerficanal.com/economie/emission/Olivier-Passet-Les-excedents-allemands-profitent-tres-peu-a-l-Europe-306345595_3747217.html?utm_source=Mod%E8le%20diffusion%20Xerfi%20Canal&utm_medium=email&utm_campaign=XC020519