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Défaillance de l’Etat en Angola (Le Monde)

« Luanda Leaks » : la mainmise d’Isabel dos Santos, la femme la plus riche d’Afrique, sur les finances de l’Angola

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Publié hier à 18h57, mis à jour à 07h20

« Nous devons créer un nouveau récit pour l’Afrique. » Regard droit et voix ferme, Isabel dos Santos présente sa vision du continent aux étudiants de la prestigieuse université américaine de Yale (Connecticut), le 13 avril 2018. L’auditoire est fasciné par le discours de la femme la plus riche d’Afrique, dont la fortune dépasse les 3 milliards de dollars (soit plus de 2,7 millards d’euros). Télécommunications, banques, énergie, diamant, médias, grande distribution, immobilier… Rien n’a résisté à cette élégante quadragénaire, qui orchestre un empire économique et financier actif principalement en Angola et au Portugal.

Soucieuse de se défaire de son image d’héritière, la fille de l’ancien président angolais José Eduardo dos Santos, qui a régné sans partage de 1979 à 2017, écume les conférences internationales, en apôtre d’un afro-optimisme libéral, tendance décomplexée. Aussi à l’aise dans les conseils d’administration de sociétés qu’au sein de la jet-set, elle s’exprime sans ambages au nom de l’Afrique tout entière. Ce 13 avril 2018, à Yale, elle appelle à l’avènement d’un « nouveau système ».

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Pourtant, un mois plus tôt, le ciel s’était assombri sur ses affaires. Les autorités angolaises ont ouvert une première enquête judiciaire sur des soupçons de détournement de fonds publics de 38 millions de dollars. Nommée en juin 2016 par son père à la tête de la société pétrolière publique Sonangol, Isabel dos Santos est soupçonnée d’avoir détourné l’argent du contribuable angolais au bénéfice d’une société de Dubaï, Matter Business Solutions DMCC, gérée par son conseiller financier personnel et dont l’actionnaire unique est une amie et associée portugaise de la milliardaire.

Isabel dos Santos, lors de l’inauguration à Maia (Portugal), en février 2018, d’une unité de production électrique du groupe portugais Efacec, dont elle est actionnaire.
Isabel dos Santos, lors de l’inauguration à Maia (Portugal), en février 2018, d’une unité de production électrique du groupe portugais Efacec, dont elle est actionnaire. Bloomberg / Bloomberg via Getty Images

En réalité, ce sont 58 millions de dollars qui ont été transférés par Sonangol à Matter quelques heures après le limogeage d’Isabel dos Santos, le 15 novembre 2017, par le nouveau président de l’Angola, Joao Lourenço. Ce jour-là, à 19 heures, elle reçoit par courriel une confirmation de virement vers la société émiratie soupçonnée d’être une de ses caisses noires. Matter et une autre coquille enregistrée à Dubaï, toutes deux liées à Isabel dos Santos, ont ainsi perçu 115 millions de dollars de Sonangol entre mai et novembre 2017.

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Ces informations sont extraites des « Luanda Leaks », l’enquête menée par le Consortium international de journalistes d’investigation (ICIJ) avec 36 médias internationaux partenaires, dont Le Monde, la BBC, le Guardian et le New York Times, et qui s’appuie sur la fuite de plus de 700 000 documents financiers. Ils jettent une lumière crue sur les pratiques corruptives présumées d’une nouvelle élite africaine, rompue aux rouages de la finance offshore globale.

« On est comme des moutons dans le couloir de l’abattoir », déclare au « Monde » Sindika Dokolo, époux et associé d’Isabel dos Santos

Ces fichiers, d’abord reçus par la Plateforme de protection des lanceurs d’alerte en Afrique, dévoilent quelques-uns des secrets de la nébuleuse d’Isabel dos Santos, composée de plus de 400 sociétés identifiées dans 41 pays. Les « Luanda Leaks » sont en partie issus de la société de gestion financière d’Isabel dos Santos, établie au Portugal. Cette fuite de données, transmise anonymement, probablement issue d’un piratage informatique, surgit dans un contexte politico-judiciaire angolais propice aux manipulations.

Face à la récession économique qui frappe l’Angola, le nouveau chef de l’Etat, Joao Lourenço a lancé une spectaculaire lutte anticorruption. Depuis son arrivée au pouvoir en septembre 2017, il a traqué les avoirs angolais à l’étranger et n’a pas épargné le clan dos Santos. La « princesse » de Luanda », ainsi qu’est surnommée en Angola Isabel dos Santos, dénonce aujourd’hui une « chasse aux sorcières politisée », peste contre des accusations « fabriquées » et fulmine contre le successeur de son père.

Saisie préventive des comptes

« On est comme des moutons dans le couloir de l’abattoir », déclare au Monde Sindika Dokolo, son époux et associé. A 46 ans, l’homme d’affaires danois d’origine congolaise, lui aussi héritier d’un empire familial encouragé puis démantelé par Mobutu Sese Seko au Zaïre (actuelle République démocratique du Congo), parle plus volontiers de sa collection d’art que de ses sociétés offshore. Fin décembre 2019, la justice angolaise a ordonné la saisie préventive des comptes et des actifs d’Isabel dos Santos et de Sindika Dokolo accusés d’avoir détourné 1 milliard de dollars des caisses de l’Etat. Au Portugal, le parquet général vient par ailleurs d’ouvrir une enquête pour blanchiment d’argent public. Monaco a fait de même récemment pour les mêmes motifs.

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Alors, le couple a entamé une cavale de luxe entre Londres, Barcelone – où s’est finalement installé l’ancien président José Eduardo dos Santos et père d’Isabel – et Dubaï. Il regrette subitement l’ancien « système » népotique et kleptocratique qui lui garantissait un accès privilégié aux milliards de pétrodollars de l’Etat.

Née à Bakou en 1973, alors en Union soviétique, où son père poursuivait ses études, diplômée en ingénierie de King’s College, à Londres, à 21 ans, Isabel dos Santos parle six langues et s’essaie très tôt aux affaires dans un Angola encore plongé dans la guerre civile (1975-2002). Outre un restaurant au bord de la plage, à Luanda, elle s’essaye au négoce de diamants, dès le début des années 2000, par le biais d’une société enregistrée à Gibraltar.

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Aux côtés de sa mère, Tatiana Sergueïevna Koukanova Regan, ingénieure russe passée par Sonangol, elle se voit octroyer par la présidence 24,5 % des parts de la société qui a le monopole sur les pierres précieuses, puis 25 % de participation dans Unitel. Joyau de son empire, le plus important opérateur de télécommunications d’Angola, surnommé « Isatel », revendique désormais 11 millions de clients et 3 500 emplois directs.

Isabel dos Santos accompagnée de son époux et partenaire d’affaires, Sindika Dokolo, à Porto (Portugal), en mars 2015.
Isabel dos Santos accompagnée de son époux et partenaire d’affaires, Sindika Dokolo, à Porto (Portugal), en mars 2015. Paulo Duarte / AP

Après vingt-sept ans de guerre civile, le pays, porté par une croissance phénoménale, se reconstruit, bénéficiant de la hausse des prix de l’or noir, dont l’Angola est le deuxième producteur d’Afrique subsaharienne. C’est à cette période que des dizaines de milliards de pétrodollars disparaissent des caisses de l’Etat, pendant que plus de la moitié des Angolais survit avec moins de 2 dollars par jour.

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On ne refuse alors rien à la fille du chef de l’Etat qui élabore dans l’ombre un schéma d’accaparement des richesses publiques, comme le démontrent les « Luanda Leaks ».

Avec la bienveillance de son père, elle s’associe le plus souvent à des entreprises d’Etat qui lui apportent de l’argent du contribuable angolais ou qui empruntent dans des banques qu’elle contrôle. Avec ces fonds, Isabel dos Santos et son époux se chargent ensuite d’établir des joint-ventures qu’ils intègrent dans leurs circuits financiers offshore sophistiqués. Ceux-ci sont activés, officiellement pour faire fructifier l’investissement de ses partenaires publics, qui se disent privés des dividendes. Puis les sociétés publiques sont éjectées de l’affaire sans toujours être remboursées.

C’est ainsi qu’en 2005, la Sonangol investit 200 millions de dollars dans un joint-venture créé avec le couple, en 2005. Objectif : acquérir des parts du géant pétrolier portugais Galp. Pour ce faire, ils créent Esperaza, dont le capital se répartit entre Exem, la holding suisse de Sindika Dokolo, et Sonangol, majoritaire. Sauf que, rapidement, la société pétrolière publique se dit tenue à l’écart.

Manipulation financière

Son époux rachète pourtant encore à Sonangol pour 75 millions d’euros les parts détenues dans l’entreprise pétrolière portugaise Galp. Belle affaire que cette acquisition, dont l’actif est plutôt évalué à 340 millions d’euros. Cette fois, l’opération se fait par une société néerlandaise contrôlée par le couple, Exem Energy BV, qui ne règle que 11 millions d’euros. Le reste est transformé en un prêt qui n’aurait jamais été remboursé, selon Sonangol. « Exem a accepté la condition selon laquelle le remboursement serait effectué en kwanzas [la monnaie angolaise] au lieu d’euros lors d’un accord écrit et validé par le PDG de la Sonangol, fait savoir M. Dokolo par le biais de ses avocats. Exem a remboursé l’intégralité du prêt, y compris les intérêts, le 13 octobre 2017. »

Ces 40 % détenus dans Galp n’ont cessé de prendre de la valeur. Isabel dos Santos et Sindika Dokolo pourraient bien avoir réalisé une jolie opération sans avoir investi un euro de leur poche. « L’investissement commun était de 195 millions d’euros. Aujourd’hui, cet actif vaut 1,7 milliard. Donc cet investissement a généré un grand rendement pour toutes les parties qui ont investi », réplique Isabel dos Santos.

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Son stratagème financier va plus loin. Selon les « Luanda Leaks », Isabel dos Santos va s’accaparer les 126 millions d’euros de dividendes d’Esperaza versés par Galp à ses actionnaires angolais. Sonangol n’a pas de retour sur son investissement et ignore que les dividendes ont discrètement été placés sur un compte bancaire à la Deutsche Bank. Lorsque cette banque se rend compte que le clan dos Santos se cache derrière Esperaza, elle décide de bloquer des transactions. Les fonds sont alors placés à la banque portugaise BIC (devenue Euro Bic), dont Isabel dos Santos détient alors 45 % des parts. Ensuite, l’argent est transféré sur un compte ouvert dans la filiale de l’établissement au Cap-Vert, où les moyens pour lutter contre le blanchiment sont faibles, selon les analystes. « A la demande de Sonangol, Esperaza s’est abstenu de verser des dividendes, car cela aurait provoqué une importante retenue fiscale, vu qu’il n’y a pas d’accord de non-double taxation en place », se défend M. Dokolo.

Isabel dos Santos (au centre), lors de l’inauguration, à Maia (Portugal), en février 2018, d’une unité de production électrique du groupe portugais Efacec, dont elle est actionnaire.
Isabel dos Santos (au centre), lors de l’inauguration, à Maia (Portugal), en février 2018, d’une unité de production électrique du groupe portugais Efacec, dont elle est actionnaire. Bloomberg via Getty Images

Ce qui ressemble à une manipulation financière imposée à Sonangol a été largement dupliqué par le couple avec d’autres entreprises publiques angolaises, comme dans le secteur du diamant prisé par M. Dokolo. Dandy flamboyant, il s’offre des voitures de luxe et profite, avec son épouse, de leur yacht privé et de leurs propriétés luxueuses à Luanda, à Monaco, à Dubaï, à Lisbonne… Isabel dos Santos, elle, développe Unitel, son opérateur de télécoms, à sa manière.

Elle a ainsi accordé, entre mai 2012 et août 2013, selon les « Luanda Leaks », sept prêts à des conditions préférentielles pour un montant total d’environ 450 millions de dollars à une autre de ses sociétés néerlandaises, Unitel International Holdings (ex-Jadeium). Malgré son nom trompeur, cette entité n’a aucun lien avec le groupe de télécommunications.

En tant que présidente du conseil d’administration d’Unitel, la milliardaire n’a pas consulté les trois autres actionnaires que sont la compagnie pétrolière Sonangol, le groupe brésilien Oi (à travers sa filiale portugaise PT Ventures) et la société Geni, propriété d’une autre figure de proue du réseau clientéliste du clan dos Santos : Leopoldino Fragoso do Nascimento, alias « Général Dino ».

Opération de « pillage »

Dans les « Luanda Leaks », ce dernier se révèle être un soutien indéfectible de la fille du chef de l’Etat. Comme lorsqu’elle doit faire face au représentant de PT Ventures qui s’interroge, en conseil d’administration, sur ces prêts « non approuvés », selon le compte rendu de réunion du 12 juin 2013 adressé à Isabel dos Santos. Cinq mois plus tard, PT Ventures vote contre la validation des comptes du groupe. Mais la dette d’Unitel International Holdings a déjà été revendue cette même année par Isabel dos Santos à une autre société fictive de « conseil », Tokeyna, établie aux îles Vierges britanniques, pour 150 millions de dollars.

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Ce qui a provoqué la perte de plus de 300 millions de dollars pour l’opérateur, selon PT Ventures, qui qualifie cette opération de « pillage » et s’est tourné vers la justice arbitrale. « Unitel est financé par le secteur privé et n’a pas recours aux fonds publics », rétorquent les avocats américains d’Isabel dos Santos, qui précisent que « Tokeyna est intégralement détenue par Unitel, pour qui elle n’a généré aucune perte ».

Début 2019, Isabel dos Santos a été condamnée à régler 650 millions de dollars à PT Ventures, qui s’estime aussi lésé de dividendes. Selon les « Luanda Leaks », Isabel dos Santos a pu bénéficier de plus de 1 milliard de dollars au total de dividendes et de prêts préférentiels de la part d’Unitel.

« Certaines choses dont vous nous accusez ne sont même pas illégales dans le droit angolais », rétorque M. Dokolo. Revient alors cette phrase qu’il avait prononcée lors d’un entretien accordé au Monde en 2017 sur les soupçons qui pesaient déjà sur lui : « Je préfère que la richesse du continent revienne à un Noir corrompu plutôt qu’à un Blanc néocolonialiste. » Contactée par Le Monde et ICIJ, Isabel dos Santos nie tout « acte répréhensible », ne voyant « aucun mal à ce qu’un Angolais ait un joint-venture avec une entreprise d’Etat ». José Eduardo dos Santos, 77 ans, établi dans l’une de ses deux propriétés de Barcelone, où il suit des traitements médicaux, n’a pas souhaité réagir.

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Grâce à ces circuits complexes qui ont pu permettre d’aspirer l’argent du contribuable angolais, le couple a développé ses projets toujours présentés comme « inspirants » pour l’Afrique. Isabel dos Santos devait une fois de plus raconter son histoire au Forum économique mondial de Davos, en Suisse, qui se tient du 21 au 24 janvier.

Sa venue, comme dirigeante d’Unitel, a finalement été annulée. Le « nouveau récit » imaginé par Isabel dos Santos se réécrit sur le terrain judiciaire, en Angola comme en Europe. Cette fois, elle ne tient plus la plume.