Croissance et inégalités (Jeffrey Sachs) ECE1

https://www.project-syndicate.org/commentary/explaining-social-protest-in-paris-hong-kong-santiago-by-jeffrey-d-sachs-2019-10/french

Démocratie et progrès technique (Acemoglu)

https://www.project-syndicate.org/commentary/big-tech-high-modernist-disaster-by-daron-acemoglu-2019-08/french

La dérive moderniste des géants technologiques

CAMBRIDGE – Les technologies numériques ont transformé notre manière de communiquer, de nous déplacer, de faire nos achats, d’apprendre et de nous divertir. Bientôt, les technologies telles que l’intelligence artificielle (IA), le big data et l’Internet des Objets (IoT) révolutionneront probablement la santé, l’énergie, les transports, l’agriculture, le secteur public, l’environnement naturel, voire notre corps et notre esprit.

Le fait d’appliquer la science aux problématiques sociales a immensément porté ses fruits par le passé. Bien avant l’invention de la puce électronique, un certain nombre d’innovations médicales et technologiques avaient déjà rendu notre existence plus confortable – et plus longue. Mais l’histoire abonde également de catastrophes provoquées par la puissance de la science, et sa volonté zélée d’améliorer la condition humaine.Les efforts d’augmentation des rendements agricoles via l’optimisation scientifique ou technologiques dans le cadre de la collectivisation menée en URSS ou en Tanzanie ont par exemple spectaculairement mal tourné. De même, les projets de refonte des villes dans le cadre de l’aménagement urbain ont parfois conduit à leur quasi-destruction. Le politologue James Scott qualifie de « haut modernisme » ces efforts consistant à transformer l’existence au moyen de la science.Idéologie aussi dangereuse que dogmatiquement très sûre d’elle, le haut modernisme refuse de reconnaître qu’un grand nombre de pratiques et comportements humains revêtent une logique inhérente adaptée à l’environnement complexe dans lequel ils s’expriment. Lorsque les partisans du haut modernisme ignorent ces pratiques afin d’instituer une approche plus scientifique et rationnelle, ils échouent quasi-systématiquement.Historiquement, l’œuvre du haut modernisme s’est particulièrement révélée dommageable entre les mains d’États autoritaires déterminés à transformer une société soumise et affaiblie. Dans le cas de la collectivisation soviétique, l’autoritarisme étatique a puisé sa source dans le « rôle de leader » autoproclamé du Parti communiste, et a poursuivi ses objectifs en l’absence de toute organisation susceptible de lui résister efficacement, ou de fournir une protection à des paysans qui n’ont pu que subir.Mais l’autoritarisme n’est pas l’apanage des États. Il peut également être associé à la prétention d’une connaissance ou capacité supérieure sans limite. Songez aux efforts des grandes entreprises, entrepreneurs et autres acteurs déterminés à améliorer notre monde via les technologies numériques. Les récentes innovations ont considérablement optimisé la productivité manufacturière, amélioré la communication, et enrichi l’existence de milliards d’individus. Mais elles pourraient également facilement dégénérer en un fiasco du haut modernisme.

Les technologies d’avant-garde telles que l’IA, le big data et l’IoT sont souvent présentées comme autant de miracles pour l’optimisation du travail, les loisirs, la communication et la santé. L’idée est que nous n’aurions pas grand chose à apprendre des individus ordinaires et des adaptations qu’ils ont développées dans différents contextes sociaux.

Le problème, c’est que cette conviction inconditionnelle selon laquelle « l’IA peut tout faire mieux que nous », pour ne prendre qu’un seul exemple, crée un déséquilibre de pouvoir entre ceux qui développent les technologies d’IA et ceux dont l’existence est vouée à être transformée par ces technologies. Ces derniers n’ont pour l’essentiel pas leur mot à dire quant à la manière dont ces applications seront conçues et déployées.Les problèmes qui touchent actuellement les réseaux sociaux constituent un parfait exemple de ce qu’il peut se produire lorsque des règles uniformes sont imposées, sans considération du contexte social et des comportements évolués. Les modes de communication riches et variés qui existent en dehors d’Internet ont été remplacés par la communication formatée, standardisée et limitée que l’on retrouve sur des plateformes comme Facebook et Twitter. Conséquence, les nuances de la communication en face à face, ainsi que des informations d’actualité modérées par des organes de confiance, ont pour ainsi dire disparu. Les efforts visant à « connecter le monde » aux technologies ont engendré un marasme de propagande, de désinformation, de discours de haine, et d’intimidation.Tout n’est cependant pas joué d’avance sur cette voie caractéristique du haut modernisme.

Plutôt que d’ignorer le contexte social, ceux qui développent les nouvelles technologies pourraient au contraire apprendre de l’expérience et des préoccupations des individus du monde réel. Ces technologies pourraient elles-mêmes être adaptatives plutôt qu’immuables, veiller à élever la société plutôt qu’à la faire taire.Deux forces peuvent orienter les nouvelles technologies dans cette direction.

Premièrement, le marché peut faire office de barrière aux démarches verticales malavisées. Dès lors que les planificateurs soviétiques ont décidé de collectiviser l’agriculture, il était trop tard pour les paysans ukrainiens, avec pour conséquence une famine de masse. Ce n’est pas inéluctable pour les technologies numériques d’aujourd’hui, dont le succès dépendra des décisions prises par des milliards de consommateurs et des millions d’entreprises à travers le monde (à l’exception peut-être des entreprises en Chine).Le pouvoir de contrainte du marché ne doit toutefois pas être surestimé. Rien ne garantit que le marché sélectionnera les bonnes technologies pour une adoption généralisée, ni qu’il internalisera les effets négatifs de certaines nouvelles applications. Le fait que Facebook existe, et que l’entreprise collecte les informations de ses 2,5 milliards d’utilisateurs actifs au sein d’un environnement de marché, ne signifie pas que nous pouvons avoir confiance dans la manière dont sont utilisées ces données. Le marché ne garantit pas que le business model et les technologies sous-jacentes de Facebook n’entraîneront pas des conséquences imprévues.

Pour que fonctionne le pouvoir de contrainte du marché, il doit être secondé par un autre garde-fou, plus puissant : le système politique démocratique. Tout État a son rôle à jouer dans la réglementation de l’activité économique ainsi que de l’utilisation et de la propagation des nouvelles technologies. La démocratie favorise bien souvent une demande en réglementations de ce type. Elle constitue également la meilleure défense contre la captation des politiques publiques par des sociétés rentières déterminées à accroître leurs parts de marchés et leurs bénéfices.La démocratie constitue également le mécanisme le plus propice à l’expression de points de vue divers, ainsi qu’à l’organisation d’une résistance contre les volontés coûteuses et périlleuses du haut modernisme. En nous exprimant, nous pouvons ralentir voire empêcher l’avancée d’applications pernicieuses de surveillance, de contrôle et de manipulation numérique. Une voix démocratique, tel est précisément ce qui a manqué aux paysans ukrainiens et tanzaniens confrontés aux programmes de collectivisation.Mais la tenue régulière d’élections ne suffira pas à empêcher les géants du numérique de faire de notre réalité un cauchemar moderniste. Tant que les nouvelles technologies pourront étouffer la liberté d’expression, entraver le compromis politique, et accentuer la concentration du pouvoir dans les mains de l’État ou du secteur privé, elles risqueront de contrecarrer le fonctionnement de la démocratie elle-même, et d’engendrer un cercle vicieux. Si le monde technologique choisit la voie du haut modernisme, il pourrait tôt ou tard endommager notre seule barrière de défense fiable contre son arrogance : le contrôle démocratique sur la manière dont sont développées et déployées les nouvelles technologies. Nous autres consommateurs, travailleurs et citoyens devons prendre davantage conscience de la menace, car nous sommes les seuls à pouvoir la stopper.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

Daron Acemoglu is Professor of Economics at MIT and co-author (with James A. Robinson) of Why Nations Fail: The Origins of Power, Prosperity and Poverty and The Narrow Corridor: States, Societies, and the Fate of Liberty.

Démocratie et institutions extractives (Acemoglu et Robinson)

https://www.project-syndicate.org/commentary/what-underlies-ukraine-corruption-by-daron-acemoglu-and-james-a-robinson-2019-10/french

Comment arrêter la corruption en Ukraine?

CAMBRIDGE – Dans l’euphorie qui suivit d’abord l’effondrement de l’Union soviétique, bien peu de gens imaginaient que l’Ukraine – pays industrialisé disposant d’une main-d’œuvre formée et d’importantes ressources naturelles – souffrirait de stagnation pendant les vingt-huit années qui allaient suivre. La Pologne voisine, plus pauvre que l’Ukraine en 1991, est parvenu à tripler son PIB par habitant (à parité de pouvoir d’achat) au cours de la même période.

Les Ukrainiens connaissent presque tous les raisons pour lesquelles ils sont restés à la traîne : leur pays compte parmi les plus corrompus du monde. Mais la corruption n’est pas le fruit d’une génération spontanée ; aussi la vraie question est-elle celle de ce qui la produit. Comme dans les autres républiques soviétiques, le pouvoir fut longtemps concentré en Ukraine entre les mains des élites du parti communiste, souvent directement mises en place par le Kremlin. Mais le parti communiste ukrainien n’était lui-même à bien des égards qu’un décalque du parti communiste russe, et il fut régulièrement instrumentalisé aux dépens des Ukrainiens.En outre, comme dans la plupart des autres anciennes républiques soviétiques (à l’exception notable des pays Baltes), la transition hors du communisme fut dirigée en Ukraine par les anciennes élites communistes, qui s’étaient elles-mêmes réinventées en dirigeants nationalistes. Nulle part cela n’a bien fonctionné. Mais dans le cas ukrainien, la situation s’est encore aggravée du fait de la rivalité pour le pouvoir entre anciennes élites communistes et oligarques, que les premières ont contribué à créer et dont elles ont favorisé la multiplication. Dominée par différentes factions en guerre les unes contre les autres, l’Ukraine est devenue la proie de ce que nous nommons des institutions extractives : les compromis sociaux y accroissent l’influence d’un étroit segment de la société tout en privant le reste d’expression politique. En faussant continûment le champ de l’activité économique, ces compromis ont depuis longtemps découragé les investissements et les innovations nécessaires à une croissance durable.Il n’est pas possible de comprendre la corruption si l’on n’a pas compris son contexte institutionnel. Quand bien même pots-de-vin et abus de biens sociaux auraient été maîtrisés, les institutions extractives empêcheraient la croissance. C’est ce qui s’est passé à Cuba, par exemple, où Fidel Castro a pris le pouvoir et mis le holà aux extorsions et à la corruption de l’ancien régime, mais construit un système extractif d’un autre genre. La corruption fonctionne comme une surinfection ; elle amplifie les inefficacités créées par les institutions extractives. Et cette surinfection est particulièrement virulente en Ukraine, en raison d’une perte totale de confiance dans les institutions.

Les sociétés modernes s’appuient sur un réseau complexe d’institutions qui arbitrent les différends, réglementent les marchés, et allouent les ressources. Faute de la confiance des citoyens, ces institutions ne peuvent remplir les fonctions qui sont les leurs. Dès lors, tout un chacun en vient à penser que la réussite dépend de faveurs à vendre, et la corruption supposée devient prophétie auto-réalisatrice. Les marchés sont truqués, la justice se noie dans les marchandages, et les responsables politique eux-mêmes se vendent au plus offrant. Tôt ou tard, la « culture de la corruption » infiltre la société. En Ukraine, même les universités sont corrompues : les diplômes s’y achètent et s’y vendent régulièrement.

Si la corruption est plus un symptôme que la cause des malheurs de l’Ukraine, la situation ne s’améliorera pas, en revanche, sans que soit extirpée la culture de la corruption. On pourrait penser qu’il ne faut pour cela qu’un État fort, qui ait les moyens d’éradiquer les politiciens et les hommes d’affaire corrompus. Ce n’est hélas pas aussi simple. Comme l’illustre la du président chinois Xi Jinping, les initiatives imposées d’en haut ne se traduisent pas aisément par une véritable lutte contre les malversations d’où qu’elles viennent et font souvent place à une chasse aux opposants politiques du gouvernement. Il est inutile d’ajouter que la partialité n’est pas la voie la plus efficace pour rebâtir la confiance.C’est plutôt l’engagement solide de la société civile que requiert la lutte contre la corruption. La réussite naît de la réhabilitation de la transparence, de la garantie de l’indépendance du système judiciaire et des moyens qu’auront les simples citoyens de chasser les responsables politiques corrompus. Ainsi les traits distinctifs de la transition post-communiste en Pologne ne résidèrent-ils ni dans les mesures qu’auraient prises une direction efficace ni dans l’introduction de l’économie de marché, mais dans la participation directe de la société polonaise à la construction, à la base, des institutions post-communistes du pays.Certes, beaucoup d’économistes occidentaux en visite à Varsovie après la chute du mur de Berlin plaidaient en faveur d’une libéralisation impulsée d’en haut. Mais ces premières étapes de la « thérapie de choc » occidentale déclenchèrent des licenciements en masse et poussèrent nombre d’entreprises à la faillite, provoquant une réponse sociétale appuyée sur une base sociale étendue, conduite par les syndicats. Les Polonais envahirent les rues, et les grèves connurent une augmentation spectaculaire, passant de 215 en 1990 à plus de 6 000 en 1992 et à plus de 7 000 en 1993. Au grand dam les experts occidentaux, le gouvernement polonais fit marche arrière sur toutes ces mesures impulsées d’en haut et s’efforça de construire un consensus politique sur une vision partagée des réformes. Les syndicats furent conviés à la table des négociations, des ressources supplémentaires furent allouées au secteur privé, et un nouvel impôt progressif sur le revenu fut instauré. Ces sont ces réponses, alors choisies par le gouvernement, qui permirent aux institutions post-communistes d’inspirer confiance. Puis ce furent ces institutions qui empêchèrent les oligarques et les anciennes élites communistes de détourner à leur profit la transition en généralisant et en normalisant la corruption. L’Ukraine subit en revanche (tout comme la Russie) le traitement de cheval des « privatisations » et de l’« économie de marché » imposées d’en haut. Sans même prétexter confier à la société civile des responsabilités, la transition fut détournée, comme on aurait dû le prévoir, par les oligarques et par les anciens du KGB. Une mobilisation à l’échelle de la société est-elle encore envisageable dans un pays qui a souffert aussi longtemps que l’Ukraine aux mains de dirigeants corrompus, aux prises avec des institutions extractives. Pour le dire vite, oui. L’Ukraine a une population jeune, politiquement engagée, comme nous l’avons vu lors de la révolution Orange, en 2004-2005 et de celle du Maïdan, en 2014. Et le peuple ukrainien comprend que la corruption doit être extirpée afin de construire de meilleures institutions, ce qui n’est pas moins important. Le nouveau président, Volodymyr Zelenski, qui a promis, lors de la campagne électorale, de combattre la corruption, a été élu haut la main. Il doit désormais commencer à faire le ménage. La tentative du président des États-Unis Donald Trump d’impliquer l’Ukraine dans ses propres affaires de corruption donne à Zelinski la chance, à saisir, d’un geste symbolique. Il devrait refuser publiquement tout accord avec les Américains, jusqu’à ce que ceux-ci aient réglé leurs propres problèmes de corruption (même si cela signifie renoncer à une aide déjà éclaboussée par le scandale).Car les États-Unis sont l’un des derniers pays qui doivent aujourd’hui donner des leçons à l’Ukraine en matière de corruption. Ils ne pourront reprendre ce rôle avant que leurs tribunaux et leurs électeurs aient montré à tous que les malversations de l’administration Trump, ses attaques contre les institutions démocratiques et ses atteintes à la confiance publique ne resteront pas impunies. Alors seulement les États-Unis représenteront un digne d’être suivi.Traduit de l’anglais par François Boisivon

Daron Acemoglu is Professor of Economics at MIT and co-author (with James A. Robinson) of Why Nations Fail: The Origins of Power, Prosperity and Poverty and The Narrow Corridor: States, Societies, and the Fate of Liberty.

James A. Robinson

James A. Robinson

Writing for PS since 2012
6 Commentaries

James A. Robinson is Professor of Global Conflict at the University of Chicago and co-author (with Daron Acemoglu) of Why Nations Fail: The Origins of Power, Prosperity, and Poverty and The Narrow Corridor: States, Societies, and the Fate of Liberty.

 

Institutions extractives vs inclusives

Deux articles de Jérôme Perrier surs « bonnes » institutions.

A propos de la situation aux Etats-Unis aujourd’hui :

https://www.telos-eu.com/fr/economie/capitalisme-de-connivence-et-retour-de-baton-popul.html

A propos du livre d’Acemoglu et Robinson :

https://www.contrepoints.org/2016/08/24/263661-lorigine-de-prosperite-dabord-politique

Consensus de Washington et voie unique de développement

Plusieurs sujets de révision tournent autour de la question d’un chemin unique vers le développement. Nous avons vu que pour Rostow c’est explicitement le cas. Concernant le « consensus de Washington », je pense ne pas avoir été assez clair en cours.

Dans le consensus de Washington, l’idée du chemin unique est implicite : depuis les années 1970/1980, les pays développés ont libéralisé leurs marchés, ont fait reculer l’interventionnisme public, ont supprimé les politiques industrielles verticales, ont laissé circuler les capitaux. Ils ont des politiques macroéconomiques qui visent la stabilité : inflation basse, contrôle du déficit public. Et, ils sont insérés depuis des décennies dans le commerce international.

Pour se développer, il faut donc que les pays en développement « ressemblent » aux pays développés en suivant les mêmes politiques (Recul intervention éco de l’Etat + ouverture internationale + politique macroéco de stabilisation). C’est l’objectif des Politiques d’ajustement structurel.

La seule spécificité que le consensus de Washington accorde au PVD : adopter un régime de change fixe et dévaluer la monnaie pour stimuler les exportations. Ceci dit, à y regarder de plus près, le régime de change fixe est aussi utilisé par les pays européens développés (avec le SME à partir de la fin des années 1970 jusqu’au passage à l’euro). l’adoption d’une monnaie unique correspond à un régime de change fixe dur).

Démocratie / innovation (extraits Aghion & Roulet)

Document : une condition pour que l’action publique ne bénéficie pas à certaines entreprises, l’absence de corruption

Dans les économies développées, le principal moteur de la croissance est l’innovation de pointe, ce que l’on appelle l’innovation à la frontière technologique. Or, la démocratie se trouve avoir un effet très positif sur l’innovation de pointe. Au contraire, dans les pays les moins développés, la croissance est davantage tirée par l’imitation technologique ou l’accumulation du capital, pour lesquelles la démocratie joue un rôle moins important. (…) La corruption érige des barrières à l’entrée de nouvelles entreprises innovantes. Dans une démocratie « corrompue » c’est-à-dire où les dirigeants accordent régulièrement des faveurs ou des privilèges en échange de gratifications matérielles ou symboliques, le processus de « destruction créatrice » est faussé. En effet, si les entrepreneurs en place bénéficient de traitements de faveur, en particulier de législations favorables à leurs intérêts, il devient difficile à tout entrant potentiel de s’imposer sur le marché en question. dans un pays miné par le népotisme, sans appuis politiques, point de salut. Et inversement, lorsque l’on dispose d’assez d’influence et de poids pour défendre ses intérêts, il n’est plus besoin d’innover pour se maintenir sur le marché. au contrainte, dans une économie où il n’y a pas de collusion entre le gouvernement et les entreprises en place, les barrières à l’entrée sont plus faibles et, par conséquent, l’innovation a toutes ses chances. Non seulement, elle est portée par de nouveaux entrants, mais de plus la menace de nouvelles entrées sert de catalyseur et oblige les entreprises en place à innover pour se maintenir sur le marché. A cet égard, le graphique suivant est très parlant : un pays qui contrôle mieux sa « corruption » est également un pays où les barrières à l’entrée sont plus faibles. C’est un pays où le processus de destruction créatrice est plus dynamique et ouvert.

Source : P.Aghion et A.Roulet « Repenser l’Etat. Pour une social-démocratie de l’innovation », La république des idées, 2011, p. 95

Document : les firmes installées cherchent à limiter la concurrence

Des historiens de l’économie, comme Mancur Olson, ont expliqué le déclin de l’économie anglaise, au début du 20ième siècle, par le fait que les grandes entreprises issues de la révolution industrielle, constituées en groupes de pression, avaient réussi à obtenir du gouvernement britannique des mesures restreignant l’entrée de nouveaux concurrents sur leurs marchés. Plus récemment, des études ont montré l’ampleur des moyens dont peuvent disposer les lobbies. (…) L’action des lobbies sur les choix gouvernementaux et sur les hommes politiques ne constitue pas seulement une entrave à la mise en œuvre des réformes visant à dynamiser l’économie en la rendant plus concurrentielle, plus flexible et plus ouverte. Elle pervertit également les effets de toute politique d’intervention ciblée. (…) La capacité d’une politique d’aide sectorielle à générer de la croissance est liée à sa bonne gouvernance et notamment au respect de critères objectifs dans le choix des secteurs et de modalités claires et vérifiables pour l’attribution de l’aide aux entreprises d’un même secteur. En particulier, il est capital que les bénéficiaires des aides soient déterminés en fonction de leur capacité à générer de la croissance, indépendamment de toute pression provenant de groupes influents et « généreux ».

Mais concrètement, comment faire pour éviter que népotisme et favoritisme ne minent la démocratie ?

On peut distinguer deux leviers importants et insuffisamment développés en France par rapport à d’autres pays de l’OCDE : d’une part, des médias suffisamment indépendants (pour pointer du doigt les pratiques politiques douteuses ou abusives) ; d’autre part, des institutions adéquates et dotées de moyens suffisants pour évaluer les politiques publiques de façon systématique, indépendante et rigoureuse.

Source : P.Aghion et A.Roulet « Repenser l’Etat. Pour une social-démocratie de l’innovation », La république des idées, 2011, p. 9