Vivre et mourir aux États-Unis en 2021 (Angus Deaton)

Vivre et mourir aux États-Unis en 2021

Dec 28, 2020 Anne CaseAngus Deaton

https://www.project-syndicate.org/commentary/post-covid-economy-more-deaths-of-despair-by-anne-case-and-angus-deaton-2020-12/french

PRINCETON – Le capitalisme américain ne bénéficie qu’à une minorité aux États-Unis. Tandis que les élites instruites vivent une existence plus longue et plus prospère, les Américains moins éduqués – qui représentent deux tiers de la population – meurent plus jeunes, et peinent sur le plan physique, économique et social. mueller29_BRENDAN SMIALOWSKIAFP via Getty Images_trump speech

Cette fracture croissante entre les titulaires d’une licence universitaire et les non diplômés s’inscrit au cœur de notre dernier livre intitulé Deaths of Despair and the Future of Capitalism. L’augmentation de la mortalité que nous décrivons concerne presque exclusivement les non titulaires du baccalauréat, une qualification qui tend également à diviser les individus en termes d’emploi, de rémunération, de morbidité, de mariage et d’estime sociale – autant de clés d’une existence heureuse.La pandémie de COVID-19 s’opère de la même manière. De nombreux professionnels instruits ont été en mesure de travailler à la maison – se protégeant et préservant ainsi leur salaire – tandis qu’un grand nombre de travailleurs dans le domaine des services et de la vente au détail ont perdu leur emploi, ou se sont retrouvés exposés à un risque professionnel plus élevé. Lorsque l’heure de faire les comptes sera venue, il ne fait aucun doute que les vies et les salaires perdus se diviseront globalement selon cette même ligne de fracture liée à l’éducation.La pandémie transforme également le paysage des entreprises, les plus grandes l’emportant sur les plus réduites, tout comme le commerce électronique sur les enseignes physiques. Nombre de grandes entreprises – en particulier les Big Tech – emploient moins de salariés par rapport à leur valorisation de marché, et ne proposent pas les emplois satisfaisants dont pouvaient bénéficier les travailleurs moins éduqués dans les entreprises de l’ancienne économie.Si ces transformations dans la nature de l’emploi existent depuis de nombreuses années, la pandémie vient les accélérer. La part du revenu national liée au travail décline et continuera de décliner à long terme, ce qui se reflète dans l’actuel niveau record du marché boursier. La forte hausse du marché observée durant la pandémie démontre à nouveau qu’elle est un indicateur des profits futurs (et non du revenu national) : les prix des actions augmentent alors même que la part du travail diminue.En fonction de la rapidité et de la mesure dans laquelle seront administrés les vaccins récemment approuvés contre le COVID-19, certaines de ces tendances s’inverseront, mais seulement temporairement. À quel nombre de morts les États-Unis peuvent-ils s’attendre en 2021 ? Le pays enregistre d’ores et déjà plus de 340 000 décès liés au COVID-19 en 2020, sachant que le total incluant les morts du COVID-19 non classés comme tel, ainsi que les décès liés à d’autres situations indirectement causées par la pandémie, est supérieur d’environ un quart à ce bilan.

Par ailleurs, même si les vaccins étaient largement distribués d’ici le milieu de l’année 2021, nous pourrions avant d’y parvenir déplorer plusieurs centaines de milliers de décès supplémentaires liés à la pandémie aux États-Unis, sans parler des morts qui auraient pu être évitées par détection ou traitement précoce d’autres maladies laissées de côté durant la pandémie.Quoi qu’il en soit, nous pouvons au moins entrevoir un avenir dans lequel le COVID-19 aura perdu sa place de cause majeure de décès aux États-Unis. Il en va malheureusement autrement pour les morts du désespoir (suicides, overdoses médicamenteuses accidentelles, ou encore maladies du foie liées à l’alcool), qui ont atteint le nombre de 164 000 en 2019, contre un niveau antérieur « normal » d’environ 60 000 par an aux États-Unis (sur la base des données des années 1980 et du début des années 1990).[Graphique]Si le nombre d’overdoses médicamenteuses a augmenté en 2019, tout comme en 2020 avant la pandémie, les prédictions de suicides de masse pendant les confinements ne se sont encore vérifiées dans aucun pays, et ne se confirmeront probablement pas.Dans nos travaux antérieurs, nous avons démontré que les suicides et autres morts du désespoir étaient liées à la lente destruction de l’existence de la classe ouvrière depuis les années 1970. Il est désormais tout à fait possible que les décès aux États-Unis augmentent à nouveau à mesure du changement de la structure de l’économie après la pandémie. Les villes connaîtront par exemple une transformation radicale, qui verra de nombreuses entreprises quitter les gratte-ciels urbains pour gagner des bâtiments moins vertigineux dans les banlieues. S’il en résulte moins de déplacements pendant la journée, les emplois se feront alors plus rares dans les services d’entretien des immeubles ainsi que dans les transports, la sécurité, l’alimentaire, les parkings, la vente au détail ou encore le divertissement. Certains emplois se déplaceront, mais d’autres disparaîtront purement et simplement. Des emplois entièrement nouveaux apparaîtront également, mais au prix d’un bouleversement majeur dans l’existence des individus.Les overdoses sont aujourd’hui principalement liées à des drogues de rue illégales (fentanyl et héroïne), plutôt qu’aux opiacés sous ordonnance comme dans un passé récent, et cette épidémie spécifique sera tôt ou tard ramenée sous contrôle. Pour autant, les épidémies de drogues ayant tendance à suivre des épisodes majeurs de bouleversement social et de destruction, nous devons nous attendre à en connaître de nouvelles dans le futur.L’économie américaine connaît depuis longtemps un bouleversement à grande échelle, en raison de l’évolution des techniques de production (notamment de l’automatisation) et dans une moindre mesure de la mondialisation. Les perturbations qui en découlent inévitablement au niveau de l’emploi, en particulier pour les travailleurs moins éduqués et donc plus vulnérables face à elles, sont considérablement aggravées par l’insuffisance des filets de sécurité sociale et les coûts incroyablement élevés du système de santé. Ce système étant principalement financé par une assurance basée sur l’employeur, qui varie peu en fonction des revenus, il fait peser le plus lourd de la charge sur les moins qualifiés, qui sont privés d’emplois satisfaisants.Les blocages législatifs chroniques de Washington rendent par ailleurs difficile tout optimisme quant à l’amélioration de ces problèmes. Or, s’il est une période qui exige de surmonter l’impasse politique, c’est bien la période actuelle.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

Institutions extractives : le cas libanais (Le Monde)

La banque centrale du Liban, un « Etat dans l’Etat » opaque et intouchable

L’institution monétaire, soupçonnée d’avoir orchestré une ingénierie financière ayant bénéficié à l’élite du pays du Cèdre, cherche à se soustraire à l’examen de ses comptes et de ses pratiques.

Par Benjamin Barthe Publié aujourd’hui à 04h25, mis à jour à 15h31

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Manifestation contre la corruption, devant la Banque centrale du Liban, le 24 octobre 2019 à Beyrouth.
Manifestation contre la corruption, devant la Banque centrale du Liban, le 24 octobre 2019 à Beyrouth. MAHMOUD ZAYYAT / AFP

Les bailleurs de fonds internationaux du Liban le réclament. Le président de la République, Michel Aoun, en fait une affaire personnelle. Le gouvernement d’Hassan Diab, qui avait lancé ce chantier en mars, continue de le soutenir bien qu’il soit démissionnaire depuis l’explosion du port de Beyrouth, survenue le 4 août. Pourtant, dans l’un de ces dysfonctionnements institutionnels dont le pays du Cèdre a la spécialité, l’audit juricomptable de la Banque du Liban (BDL, la banque centrale du pays), un élément-clé du sauvetage économique du pays, risque de ne jamais voir le jour.

Vendredi 20 novembre, le cabinet mandaté par le ministère libanais des finances pour mener à bien cette mission, la firme américaine Alvarez & Marsal, a jeté l’éponge, après que la BDL a refusé de lui ouvrir ses comptes, en arguant du secret bancaire. Son gouverneur, l’inamovible Riad Salamé, en poste depuis vingt-sept ans, résiste bec et ongles à cette opération, destinée à faire la lumière sur la faillite du secteur bancaire du pays, dont les pertes sont évaluées à 68 milliards de dollars (57 milliards d’euros). Article réservé à nos abonnés Lire aussi Riad Salamé, la faillite du « magicien » libanais

Le gouverneur de la Banque centrale du Liban, Riad Salamé, en novembre 2019 à Beyrouth.
Le gouverneur de la Banque centrale du Liban, Riad Salamé, en novembre 2019 à Beyrouth. JOSEPH EID / AFP

« C’est une gifle pour l’Etat libanais », s’indigne Marie-Claude Najm, la ministre de la justice, qui, comme ses homologues, continue d’expédier les affaires courantes, le temps que Saad Hariri, le successeur d’Hassan Diab désigné fin octobre, ait formé son équipe. « La BDL s’est transformée en un Etat dans l’Etat, qui refuse de rendre des comptes, poursuit la ministre. Cela envoie un très mauvais signal, celui d’une institution qui a quelque chose à cacher. »

C’est peu dire qu’il y a urgence, pourtant. La crise de liquidités, qui a éclaté à la fin de l’été 2019, a entraîné un effondrement de la monnaie nationale et une hausse vertigineuse du prix des denrées de base. La part de la population vivant sous le seuil de pauvreté est passée de 30 % en 2019 à 55 % aujourd’hui.

Pratiques peu orthodoxes

A l’instar de la France, les Etats occidentaux et arabes, qui n’ont cessé de renflouer le Liban ces vingt dernières années, refusent de ressortir leur chéquier tant que le pays n’a pas signé un accord avec le Fonds monétaire international (FMI). Et ce dernier, avec lequel le gouvernement avait négocié sans succès au printemps, exige au préalable une série de réformes, dont l’audit de la BDL.

Celui-ci se divise en trois volets : un volet purement comptable, confié au cabinet KPMG, qui vise à connaître le bilan exact de la BDL ; un volet « conformité », attribué au cabinet Oliver Wyman, pour vérifier que les pratiques de l’institution monétaire ne dérogent pas aux standards des banques centrales ; et un volet juricomptable donc, pour détecter d’éventuelles malversations. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Au Liban, le « parti des banques » fait barrage au plan du FMI

Ces procédures ont été lancées par le gouvernement d’Hassan Diab à la fin du mois de mars. Elles répondaient à la colère de la rue, imputant la responsabilité de la crise à l’oligarchie politico-financière. Ce faisant, Hassan Diab, un nouveau venu sur l’échiquier politique, remplaçant de Saad Hariri, poussé à la démission par les manifestations de l’automne 2019, faisait acte de courage politique.

Pour financer le déficit budgétaire et maintenir la parité de la livre libanaise avec le dollar, la BDL a recouru à des pratiques peu orthodoxes, qualifiées d’« ingénieries financières ». Un système destiné à aspirer les dépôts en dollars des banques commerciales, moyennant un taux d’intérêt très élevé, que le président français Emmanuel Macron a lui-même qualifié de « pyramide de Ponzi ».

Zones d’ombre

Avant de précipiter la chute du secteur bancaire, ces montages ont fait la fortune des actionnaires des banques, parmi lesquels on trouve de nombreux hommes politiques. La Bankmed, au capital de laquelle figure Saad Hariri, en a été l’une des grandes bénéficiaires. Rien qu’en 2016, les « ingénieries » de la BDL ont fait gagner 5 milliards de dollars aux établissements financiers libanais, selon le FMI. L’équivalent de 10 % du produit intérieur brut (PIB) du pays, sans la moindre contrepartie pour l’Etat.

Un rapport d’audit « classique », réalisé en 2018 par les cabinets EY et Deloitte, dont Le Monde s’est procuré une copie, fait apparaître d’autres éléments problématiques. Les auditeurs relèvent qu’ils n’ont pas été autorisés à procéder à l’inventaire du stock d’or de la BDL, valorisé à 10 trillions de livres en décembre 2018 (5,5 milliards d’euros). Leur rapport pointe aussi une augmentation suspecte de ses actifs, de l’ordre de 6 milliards de dollars, basée sur des procédés comptables contestables. Lire aussi « Le désastre libanais est le résultat de décennies de mauvaise gestion, de corruption, menées par une élite oligarchique »

Les détracteursde Riad Salamé soupçonnent que ces zones d’ombre ne soient que la partie émergée d’un système plus vaste, ayant profité à l’élite libanaise. Dans leur esprit, la BDL est la boîte noire du système politique prédateur qui a fait le malheur du Liban. « La BDL s’est infiltrée dans tous les circuits économiques du pays et la classe politique en a largement bénéficié », soutient l’économiste Toufic Gaspard.

« La BDL a rempli son mandat et a œuvré pour l’intérêt du Liban, rétorque Riad Salamé, qui a répondu par écrit aux questions du Monde. Le double déficit qui a généré la vulnérabilité, déficit du budget ou déficit du compte courant, n’est pas de son ressort. » Au début du mois, le gouverneur affirmait aussi que « le Liban n’est pas un pays en faillite », attribuant la crise actuelle aux tensions régionales. Une déclaration que les Libanais, qui ne peuvent pas accéder à leur épargne depuis bientôt un an, n’ont guère appréciée.

Une fin de non-recevoir

Concernant l’audit juricomptable, M. Salamé a assuré au Monde que « la Banque du Liban a coopéré avec Alvarez & Marsal ». Le déroulement de la procédure permet d’en douter. Via ses relais au sein de l’establishment libanais, le gouverneur a multiplié les obstacles. L’un de ses fidèles, le chef du Parlement, Nabih Berri, leader du parti chiite Amal, a fait échouer la candidature d’un premier cabinet d’audit, l’américain Kroll, en laissant entendre qu’il aurait partie liée avec Israël. Une rumeur infondée, qui n’a pas même inquiété le Hezbollah, le mouvement chiite pro-iranien, pourtant très hostile à l’Etat hébreu. Article réservé à nos abonnés

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Saad Hariri, le premier ministre désigné, chef de file de la communauté sunnite, s’oppose aussi à l’audit juricomptable. Une position logique compte tenu de son implication dans la Bankmed et de sa proximité avec M. Salamé, qui fut longtemps le gestionnaire de portefeuille de son père, l’ancien premier ministre Rafic Hariri, assassiné en 2005. « Le message implicite que Riad Salamé envoie à la classe dirigeante, c’est : “Si je coule, vous coulez aussi.” Le désastre libanais est le résultat de décennies de mauvaise gestion, de corruption, menées par une élite oligarchique », suggère Toufic Gaspard.

En dépit des pressions, le gouvernement Diab a tenu bon. En juillet, il a sélectionné un nouveau candidat, Alvarez & Marsal. A la rentrée de septembre, ce cabinet a envoyé à la BDL une liste de 129 requêtes. La réponse de l’institution s’est apparentée à une fin de non-recevoir. Elle a refusé de satisfaire 58 % des demandes de la société américaine, qu’elles soient d’ordre financier (fournir des documents comptables), administratif (fournir la liste des employés de la BDL depuis 2015) ou même logistique (mettre un bureau à disposition des auditeurs).

« Alvarez & Marsal ont compris que ce serait l’enfer, c’est pour cela qu’ils ont renoncé », argue un analyste financier libanais sous couvert d’anonymat. Dans sa réponse au Monde, Riad Salamé justifie son attitude par l’article 151 du code de la monnaie et du crédit qui « interdit à la Banque centrale de révéler les comptes d’autrui qui sont ouverts auprès d’elle ». Il assure aussi avoir demandé au ministre des finances l’autorisation écrite de livrer les comptes souverains et que celle-ci ne lui est jamais parvenue.

La crainte d’un arrangement en coulisses

« Les comptes souverains appartiennent à l’Etat et c’est l’Etat qui a mandaté Alvarez & Marsal. Il n’y a pas d’autorisation à demander », riposte Alain Bifani, ancien directeur général du ministère libanais des finances, qui a claqué la porte des négociations avec le FMI pour protester contre l’obstruction du secteur bancaire.Le Haut Conseil consultatif du ministère de la justice a d’ailleurs statué que l’argument du secret bancaire brandi par la BDL n’était pas recevable.

Depuis quelques jours, l’entourage de Riad Salamé affirme que l’audit de la BDL sera mené par la Banque de France. Une idée suggérée cet été par Emmanuel Macron, qui revient à minorer l’importance de l’audit juricomptable. Mais selon les informations du Monde, la Banque de France n’a aucunement l’intention de réaliser cette opération. Celle-ci s’est juste engagée à fournir une assistance technique, en tant que « tiers de confiance ». Article réservé à nos abonnés

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Derrière ce rapprochement, les milieux réformateurs libanais redoutent un arrangement en coulisses entre les bailleurs de fonds du Liban et le patron de la BDL. Un « deal » qui enterrerait l’enquête juricomptable, jugée trop politisée, en échange des deux autres volets de l’audit. « La communauté internationale a couvert notre classe politique pendant trente ans, confie une source au sein du gouvernement. Pourrait-elle lui offrir l’impunité contre un simple engagement à changer ses pratiques ? »

Vendredi 27 novembre, lors d’une séance exceptionnelle au Parlement, les députés ont rivalisé de déclarations favorables à l’audit juricomptable. Une mobilisation de pure forme, sans implication concrète, destinée à leur donner le beau rôle vis-à-vis de l’opinion publique. Les élus auraient pu voter un texte contraignant et ils ne l’ont pas fait. On ne touche pas à la BDL, la boîte de Pandore du système libanais.

Benjamin Barthe(Beyrouth, correspondant)

Démocratie et séparation des pouvoirs, le cas Trump (Le Monde)

Trump renforcé et les institutions affaiblies : la presse américaine tire les leçons de l’acquittement du président

Les positions des sénateurs, campées sur des lignes partisanes, inquiètent aussi les éditorialistes quant à la solidité des institutions et la signification de ce vote pour l’avenir du parti républicain

Par Publié aujourd’hui à 06h15

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Historique, l’acquittement de Donald Trump par le Sénat américain, mercredi 5 février, à l’issue de son procès en destitution, l’est à plus d’un titre. Il n’est que le troisième président de l’histoire des Etats-Unis à connaître un tel sort. Mais il est le premier dans ce cas à faire campagne pour sa réélection, en dépit de « l’astérisque » de l’impeachment, désormais accolé à son nom, souligne le Washington Post.

Enfin, pour la première fois, un sénateur, Mitt Romney, a voté pour la destitution d’un président issu de son camp. « Trump ne peut plus techniquement dire que cette procédure a été menée par les seuls démocrates », ajoute le quotidien. Mais pour lui, comme pour une partie de la presse, ce procès entérine surtout l’extrême fracture partisane de la vie politique américaine.

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« Le drame de l’impeachment va institutionnaliser davantage la polarisation de Washington pour les années à venir », écrit le Wall Street Journal. Le « traumatisme » laisse deux personnalités majeures de chaque parti, Donald Trump chez les républicains et la speaker de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi chez les démocrates, « incapables de travailler ensemble ».

« Une blague faite aux dépens de la Constitution »

Les positions des sénateurs, campées sur des lignes partisanes, inquiètent aussi certains éditorialistes quant à la solidité des institutions et la signification de ce vote pour l’avenir du parti républicain. Dans son éditorial, le New York Times estime que « le procès fut une blague faite aux dépens de la Constitution. Quiconque espérait une démonstration d’une gouvernance responsable ou la défense de la séparation des pouvoirs ne peut qu’être consterné ».

Pour le Los Angeles Times, « le Sénat n’a pas seulement donné son approbation aux crimes du président, mais il a aussi encouragé un Trump victorieux à violer à nouveau la Constitution ». Acquitté, « il va se sentir plus libre pour tricher lors de la prochaine élection » : « Si c’est le cas, les sénateurs qui ont fermé les yeux sur ces méfaits pourront être considérés comme ses complices. »

Vox va plus loin encore, dénonçant chez les sénateurs républicains un « légalisme corrompu, commun aux partis politiques dominants dans les démocraties qui ont glissé dans l’autocratie ». Le Washington Post souligne aussi le caractère purement politique de ce procès : « Les sénateurs ont voté en ayant en tête leur futur politique, plus que les faits. » Et si le quotidien reconnaît que « la loyauté partisane n’est pas anormale dans la vie politique », il estime toutefois que « l’intensité avec laquelle les élus ont défendu le président l’est » : « Trump a créé un environnement qui ne laisse aucune place à une prise de distance, même (et surtout) lorsqu’il est face à des allégations aussi sérieuses que celles avancées sur l’Ukraine. »

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« Culte de la personnalité »

L’acquittement marque donc pour Politico « la fin d’un chapitre spectaculaire du scandale présidentiel qui a avant tout accéléré et accentué la main mise de Trump sur un parti qu’il avait autrefois méprisé ». Le procès illustre aussi « à quel point les républicains sont dépendants de M. Trump et de son approche destructive, renchérit le New York Times. La déliquescence du parti a permis sa prise en mains par un chef autoritaire comme Trump et sa transformation en un culte de la personnalité ».

S’il est difficile de prévoir quelles seront les conséquences de cet épilogue sur l’élection de novembre, Fox News rappelle les résultats du sondage Gallup paru la veille de l’acquittement. Avec un taux d’approbation de 49 % (et de 94 % chez les républicains), M.Trump enregistre les chiffres les plus hauts de son mandat. Et, ajoute le Wall Street Journal, aussi « déconcertant et exaspérant que cela puisse être pour les démocrates, l’impeachment pourrait en fait avoir augmenté les chances de Trump d’être réélu à l’automne ».

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Le vote de certains démocrates pour la destitution pourrait se retourner contre eux, notamment la trentaine d’élus se représentant dans des districts gagnés par Trump en 2016. Le New York Times pronostique d’ailleurs que pour gagner, « M. Trump pourra faire ce qu’il veut, le parti le soutiendra ».

Le site conservateur Washington Examiner estime enfin que « malgré ses lamentations face à la chasse aux sorcières, l’affaire se termine plutôt bien pour Trump » : « Il est acquitté, il est toujours président et il va passer les huit prochains mois à attaquer les démocrates. » Quelques minutes après l’annonce de son acquittement, le président américain publiait sur Twitter une vidéo parodique suggérant qu’il pourrait rester président ad vitam aeternam.

Démocratie et progrès technique (Acemoglu)

https://www.project-syndicate.org/commentary/big-tech-high-modernist-disaster-by-daron-acemoglu-2019-08/french

La dérive moderniste des géants technologiques

CAMBRIDGE – Les technologies numériques ont transformé notre manière de communiquer, de nous déplacer, de faire nos achats, d’apprendre et de nous divertir. Bientôt, les technologies telles que l’intelligence artificielle (IA), le big data et l’Internet des Objets (IoT) révolutionneront probablement la santé, l’énergie, les transports, l’agriculture, le secteur public, l’environnement naturel, voire notre corps et notre esprit.

Le fait d’appliquer la science aux problématiques sociales a immensément porté ses fruits par le passé. Bien avant l’invention de la puce électronique, un certain nombre d’innovations médicales et technologiques avaient déjà rendu notre existence plus confortable – et plus longue. Mais l’histoire abonde également de catastrophes provoquées par la puissance de la science, et sa volonté zélée d’améliorer la condition humaine.Les efforts d’augmentation des rendements agricoles via l’optimisation scientifique ou technologiques dans le cadre de la collectivisation menée en URSS ou en Tanzanie ont par exemple spectaculairement mal tourné. De même, les projets de refonte des villes dans le cadre de l’aménagement urbain ont parfois conduit à leur quasi-destruction. Le politologue James Scott qualifie de « haut modernisme » ces efforts consistant à transformer l’existence au moyen de la science.Idéologie aussi dangereuse que dogmatiquement très sûre d’elle, le haut modernisme refuse de reconnaître qu’un grand nombre de pratiques et comportements humains revêtent une logique inhérente adaptée à l’environnement complexe dans lequel ils s’expriment. Lorsque les partisans du haut modernisme ignorent ces pratiques afin d’instituer une approche plus scientifique et rationnelle, ils échouent quasi-systématiquement.Historiquement, l’œuvre du haut modernisme s’est particulièrement révélée dommageable entre les mains d’États autoritaires déterminés à transformer une société soumise et affaiblie. Dans le cas de la collectivisation soviétique, l’autoritarisme étatique a puisé sa source dans le « rôle de leader » autoproclamé du Parti communiste, et a poursuivi ses objectifs en l’absence de toute organisation susceptible de lui résister efficacement, ou de fournir une protection à des paysans qui n’ont pu que subir.Mais l’autoritarisme n’est pas l’apanage des États. Il peut également être associé à la prétention d’une connaissance ou capacité supérieure sans limite. Songez aux efforts des grandes entreprises, entrepreneurs et autres acteurs déterminés à améliorer notre monde via les technologies numériques. Les récentes innovations ont considérablement optimisé la productivité manufacturière, amélioré la communication, et enrichi l’existence de milliards d’individus. Mais elles pourraient également facilement dégénérer en un fiasco du haut modernisme.

Les technologies d’avant-garde telles que l’IA, le big data et l’IoT sont souvent présentées comme autant de miracles pour l’optimisation du travail, les loisirs, la communication et la santé. L’idée est que nous n’aurions pas grand chose à apprendre des individus ordinaires et des adaptations qu’ils ont développées dans différents contextes sociaux.

Le problème, c’est que cette conviction inconditionnelle selon laquelle « l’IA peut tout faire mieux que nous », pour ne prendre qu’un seul exemple, crée un déséquilibre de pouvoir entre ceux qui développent les technologies d’IA et ceux dont l’existence est vouée à être transformée par ces technologies. Ces derniers n’ont pour l’essentiel pas leur mot à dire quant à la manière dont ces applications seront conçues et déployées.Les problèmes qui touchent actuellement les réseaux sociaux constituent un parfait exemple de ce qu’il peut se produire lorsque des règles uniformes sont imposées, sans considération du contexte social et des comportements évolués. Les modes de communication riches et variés qui existent en dehors d’Internet ont été remplacés par la communication formatée, standardisée et limitée que l’on retrouve sur des plateformes comme Facebook et Twitter. Conséquence, les nuances de la communication en face à face, ainsi que des informations d’actualité modérées par des organes de confiance, ont pour ainsi dire disparu. Les efforts visant à « connecter le monde » aux technologies ont engendré un marasme de propagande, de désinformation, de discours de haine, et d’intimidation.Tout n’est cependant pas joué d’avance sur cette voie caractéristique du haut modernisme.

Plutôt que d’ignorer le contexte social, ceux qui développent les nouvelles technologies pourraient au contraire apprendre de l’expérience et des préoccupations des individus du monde réel. Ces technologies pourraient elles-mêmes être adaptatives plutôt qu’immuables, veiller à élever la société plutôt qu’à la faire taire.Deux forces peuvent orienter les nouvelles technologies dans cette direction.

Premièrement, le marché peut faire office de barrière aux démarches verticales malavisées. Dès lors que les planificateurs soviétiques ont décidé de collectiviser l’agriculture, il était trop tard pour les paysans ukrainiens, avec pour conséquence une famine de masse. Ce n’est pas inéluctable pour les technologies numériques d’aujourd’hui, dont le succès dépendra des décisions prises par des milliards de consommateurs et des millions d’entreprises à travers le monde (à l’exception peut-être des entreprises en Chine).Le pouvoir de contrainte du marché ne doit toutefois pas être surestimé. Rien ne garantit que le marché sélectionnera les bonnes technologies pour une adoption généralisée, ni qu’il internalisera les effets négatifs de certaines nouvelles applications. Le fait que Facebook existe, et que l’entreprise collecte les informations de ses 2,5 milliards d’utilisateurs actifs au sein d’un environnement de marché, ne signifie pas que nous pouvons avoir confiance dans la manière dont sont utilisées ces données. Le marché ne garantit pas que le business model et les technologies sous-jacentes de Facebook n’entraîneront pas des conséquences imprévues.

Pour que fonctionne le pouvoir de contrainte du marché, il doit être secondé par un autre garde-fou, plus puissant : le système politique démocratique. Tout État a son rôle à jouer dans la réglementation de l’activité économique ainsi que de l’utilisation et de la propagation des nouvelles technologies. La démocratie favorise bien souvent une demande en réglementations de ce type. Elle constitue également la meilleure défense contre la captation des politiques publiques par des sociétés rentières déterminées à accroître leurs parts de marchés et leurs bénéfices.La démocratie constitue également le mécanisme le plus propice à l’expression de points de vue divers, ainsi qu’à l’organisation d’une résistance contre les volontés coûteuses et périlleuses du haut modernisme. En nous exprimant, nous pouvons ralentir voire empêcher l’avancée d’applications pernicieuses de surveillance, de contrôle et de manipulation numérique. Une voix démocratique, tel est précisément ce qui a manqué aux paysans ukrainiens et tanzaniens confrontés aux programmes de collectivisation.Mais la tenue régulière d’élections ne suffira pas à empêcher les géants du numérique de faire de notre réalité un cauchemar moderniste. Tant que les nouvelles technologies pourront étouffer la liberté d’expression, entraver le compromis politique, et accentuer la concentration du pouvoir dans les mains de l’État ou du secteur privé, elles risqueront de contrecarrer le fonctionnement de la démocratie elle-même, et d’engendrer un cercle vicieux. Si le monde technologique choisit la voie du haut modernisme, il pourrait tôt ou tard endommager notre seule barrière de défense fiable contre son arrogance : le contrôle démocratique sur la manière dont sont développées et déployées les nouvelles technologies. Nous autres consommateurs, travailleurs et citoyens devons prendre davantage conscience de la menace, car nous sommes les seuls à pouvoir la stopper.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

Daron Acemoglu is Professor of Economics at MIT and co-author (with James A. Robinson) of Why Nations Fail: The Origins of Power, Prosperity and Poverty and The Narrow Corridor: States, Societies, and the Fate of Liberty.