Vivre et mourir aux États-Unis en 2021 (Angus Deaton)

Vivre et mourir aux États-Unis en 2021

Dec 28, 2020 Anne CaseAngus Deaton

https://www.project-syndicate.org/commentary/post-covid-economy-more-deaths-of-despair-by-anne-case-and-angus-deaton-2020-12/french

PRINCETON – Le capitalisme américain ne bénéficie qu’à une minorité aux États-Unis. Tandis que les élites instruites vivent une existence plus longue et plus prospère, les Américains moins éduqués – qui représentent deux tiers de la population – meurent plus jeunes, et peinent sur le plan physique, économique et social. mueller29_BRENDAN SMIALOWSKIAFP via Getty Images_trump speech

Cette fracture croissante entre les titulaires d’une licence universitaire et les non diplômés s’inscrit au cœur de notre dernier livre intitulé Deaths of Despair and the Future of Capitalism. L’augmentation de la mortalité que nous décrivons concerne presque exclusivement les non titulaires du baccalauréat, une qualification qui tend également à diviser les individus en termes d’emploi, de rémunération, de morbidité, de mariage et d’estime sociale – autant de clés d’une existence heureuse.La pandémie de COVID-19 s’opère de la même manière. De nombreux professionnels instruits ont été en mesure de travailler à la maison – se protégeant et préservant ainsi leur salaire – tandis qu’un grand nombre de travailleurs dans le domaine des services et de la vente au détail ont perdu leur emploi, ou se sont retrouvés exposés à un risque professionnel plus élevé. Lorsque l’heure de faire les comptes sera venue, il ne fait aucun doute que les vies et les salaires perdus se diviseront globalement selon cette même ligne de fracture liée à l’éducation.La pandémie transforme également le paysage des entreprises, les plus grandes l’emportant sur les plus réduites, tout comme le commerce électronique sur les enseignes physiques. Nombre de grandes entreprises – en particulier les Big Tech – emploient moins de salariés par rapport à leur valorisation de marché, et ne proposent pas les emplois satisfaisants dont pouvaient bénéficier les travailleurs moins éduqués dans les entreprises de l’ancienne économie.Si ces transformations dans la nature de l’emploi existent depuis de nombreuses années, la pandémie vient les accélérer. La part du revenu national liée au travail décline et continuera de décliner à long terme, ce qui se reflète dans l’actuel niveau record du marché boursier. La forte hausse du marché observée durant la pandémie démontre à nouveau qu’elle est un indicateur des profits futurs (et non du revenu national) : les prix des actions augmentent alors même que la part du travail diminue.En fonction de la rapidité et de la mesure dans laquelle seront administrés les vaccins récemment approuvés contre le COVID-19, certaines de ces tendances s’inverseront, mais seulement temporairement. À quel nombre de morts les États-Unis peuvent-ils s’attendre en 2021 ? Le pays enregistre d’ores et déjà plus de 340 000 décès liés au COVID-19 en 2020, sachant que le total incluant les morts du COVID-19 non classés comme tel, ainsi que les décès liés à d’autres situations indirectement causées par la pandémie, est supérieur d’environ un quart à ce bilan.

Par ailleurs, même si les vaccins étaient largement distribués d’ici le milieu de l’année 2021, nous pourrions avant d’y parvenir déplorer plusieurs centaines de milliers de décès supplémentaires liés à la pandémie aux États-Unis, sans parler des morts qui auraient pu être évitées par détection ou traitement précoce d’autres maladies laissées de côté durant la pandémie.Quoi qu’il en soit, nous pouvons au moins entrevoir un avenir dans lequel le COVID-19 aura perdu sa place de cause majeure de décès aux États-Unis. Il en va malheureusement autrement pour les morts du désespoir (suicides, overdoses médicamenteuses accidentelles, ou encore maladies du foie liées à l’alcool), qui ont atteint le nombre de 164 000 en 2019, contre un niveau antérieur « normal » d’environ 60 000 par an aux États-Unis (sur la base des données des années 1980 et du début des années 1990).[Graphique]Si le nombre d’overdoses médicamenteuses a augmenté en 2019, tout comme en 2020 avant la pandémie, les prédictions de suicides de masse pendant les confinements ne se sont encore vérifiées dans aucun pays, et ne se confirmeront probablement pas.Dans nos travaux antérieurs, nous avons démontré que les suicides et autres morts du désespoir étaient liées à la lente destruction de l’existence de la classe ouvrière depuis les années 1970. Il est désormais tout à fait possible que les décès aux États-Unis augmentent à nouveau à mesure du changement de la structure de l’économie après la pandémie. Les villes connaîtront par exemple une transformation radicale, qui verra de nombreuses entreprises quitter les gratte-ciels urbains pour gagner des bâtiments moins vertigineux dans les banlieues. S’il en résulte moins de déplacements pendant la journée, les emplois se feront alors plus rares dans les services d’entretien des immeubles ainsi que dans les transports, la sécurité, l’alimentaire, les parkings, la vente au détail ou encore le divertissement. Certains emplois se déplaceront, mais d’autres disparaîtront purement et simplement. Des emplois entièrement nouveaux apparaîtront également, mais au prix d’un bouleversement majeur dans l’existence des individus.Les overdoses sont aujourd’hui principalement liées à des drogues de rue illégales (fentanyl et héroïne), plutôt qu’aux opiacés sous ordonnance comme dans un passé récent, et cette épidémie spécifique sera tôt ou tard ramenée sous contrôle. Pour autant, les épidémies de drogues ayant tendance à suivre des épisodes majeurs de bouleversement social et de destruction, nous devons nous attendre à en connaître de nouvelles dans le futur.L’économie américaine connaît depuis longtemps un bouleversement à grande échelle, en raison de l’évolution des techniques de production (notamment de l’automatisation) et dans une moindre mesure de la mondialisation. Les perturbations qui en découlent inévitablement au niveau de l’emploi, en particulier pour les travailleurs moins éduqués et donc plus vulnérables face à elles, sont considérablement aggravées par l’insuffisance des filets de sécurité sociale et les coûts incroyablement élevés du système de santé. Ce système étant principalement financé par une assurance basée sur l’employeur, qui varie peu en fonction des revenus, il fait peser le plus lourd de la charge sur les moins qualifiés, qui sont privés d’emplois satisfaisants.Les blocages législatifs chroniques de Washington rendent par ailleurs difficile tout optimisme quant à l’amélioration de ces problèmes. Or, s’il est une période qui exige de surmonter l’impasse politique, c’est bien la période actuelle.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

Institutions extractives : le cas libanais (Le Monde)

La banque centrale du Liban, un « Etat dans l’Etat » opaque et intouchable

L’institution monétaire, soupçonnée d’avoir orchestré une ingénierie financière ayant bénéficié à l’élite du pays du Cèdre, cherche à se soustraire à l’examen de ses comptes et de ses pratiques.

Par Benjamin Barthe Publié aujourd’hui à 04h25, mis à jour à 15h31

Temps de Lecture 7 min.

  • Favoris

Partage

Manifestation contre la corruption, devant la Banque centrale du Liban, le 24 octobre 2019 à Beyrouth.
Manifestation contre la corruption, devant la Banque centrale du Liban, le 24 octobre 2019 à Beyrouth. MAHMOUD ZAYYAT / AFP

Les bailleurs de fonds internationaux du Liban le réclament. Le président de la République, Michel Aoun, en fait une affaire personnelle. Le gouvernement d’Hassan Diab, qui avait lancé ce chantier en mars, continue de le soutenir bien qu’il soit démissionnaire depuis l’explosion du port de Beyrouth, survenue le 4 août. Pourtant, dans l’un de ces dysfonctionnements institutionnels dont le pays du Cèdre a la spécialité, l’audit juricomptable de la Banque du Liban (BDL, la banque centrale du pays), un élément-clé du sauvetage économique du pays, risque de ne jamais voir le jour.

Vendredi 20 novembre, le cabinet mandaté par le ministère libanais des finances pour mener à bien cette mission, la firme américaine Alvarez & Marsal, a jeté l’éponge, après que la BDL a refusé de lui ouvrir ses comptes, en arguant du secret bancaire. Son gouverneur, l’inamovible Riad Salamé, en poste depuis vingt-sept ans, résiste bec et ongles à cette opération, destinée à faire la lumière sur la faillite du secteur bancaire du pays, dont les pertes sont évaluées à 68 milliards de dollars (57 milliards d’euros). Article réservé à nos abonnés Lire aussi Riad Salamé, la faillite du « magicien » libanais

Le gouverneur de la Banque centrale du Liban, Riad Salamé, en novembre 2019 à Beyrouth.
Le gouverneur de la Banque centrale du Liban, Riad Salamé, en novembre 2019 à Beyrouth. JOSEPH EID / AFP

« C’est une gifle pour l’Etat libanais », s’indigne Marie-Claude Najm, la ministre de la justice, qui, comme ses homologues, continue d’expédier les affaires courantes, le temps que Saad Hariri, le successeur d’Hassan Diab désigné fin octobre, ait formé son équipe. « La BDL s’est transformée en un Etat dans l’Etat, qui refuse de rendre des comptes, poursuit la ministre. Cela envoie un très mauvais signal, celui d’une institution qui a quelque chose à cacher. »

C’est peu dire qu’il y a urgence, pourtant. La crise de liquidités, qui a éclaté à la fin de l’été 2019, a entraîné un effondrement de la monnaie nationale et une hausse vertigineuse du prix des denrées de base. La part de la population vivant sous le seuil de pauvreté est passée de 30 % en 2019 à 55 % aujourd’hui.

Pratiques peu orthodoxes

A l’instar de la France, les Etats occidentaux et arabes, qui n’ont cessé de renflouer le Liban ces vingt dernières années, refusent de ressortir leur chéquier tant que le pays n’a pas signé un accord avec le Fonds monétaire international (FMI). Et ce dernier, avec lequel le gouvernement avait négocié sans succès au printemps, exige au préalable une série de réformes, dont l’audit de la BDL.

Celui-ci se divise en trois volets : un volet purement comptable, confié au cabinet KPMG, qui vise à connaître le bilan exact de la BDL ; un volet « conformité », attribué au cabinet Oliver Wyman, pour vérifier que les pratiques de l’institution monétaire ne dérogent pas aux standards des banques centrales ; et un volet juricomptable donc, pour détecter d’éventuelles malversations. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Au Liban, le « parti des banques » fait barrage au plan du FMI

Ces procédures ont été lancées par le gouvernement d’Hassan Diab à la fin du mois de mars. Elles répondaient à la colère de la rue, imputant la responsabilité de la crise à l’oligarchie politico-financière. Ce faisant, Hassan Diab, un nouveau venu sur l’échiquier politique, remplaçant de Saad Hariri, poussé à la démission par les manifestations de l’automne 2019, faisait acte de courage politique.

Pour financer le déficit budgétaire et maintenir la parité de la livre libanaise avec le dollar, la BDL a recouru à des pratiques peu orthodoxes, qualifiées d’« ingénieries financières ». Un système destiné à aspirer les dépôts en dollars des banques commerciales, moyennant un taux d’intérêt très élevé, que le président français Emmanuel Macron a lui-même qualifié de « pyramide de Ponzi ».

Zones d’ombre

Avant de précipiter la chute du secteur bancaire, ces montages ont fait la fortune des actionnaires des banques, parmi lesquels on trouve de nombreux hommes politiques. La Bankmed, au capital de laquelle figure Saad Hariri, en a été l’une des grandes bénéficiaires. Rien qu’en 2016, les « ingénieries » de la BDL ont fait gagner 5 milliards de dollars aux établissements financiers libanais, selon le FMI. L’équivalent de 10 % du produit intérieur brut (PIB) du pays, sans la moindre contrepartie pour l’Etat.

Un rapport d’audit « classique », réalisé en 2018 par les cabinets EY et Deloitte, dont Le Monde s’est procuré une copie, fait apparaître d’autres éléments problématiques. Les auditeurs relèvent qu’ils n’ont pas été autorisés à procéder à l’inventaire du stock d’or de la BDL, valorisé à 10 trillions de livres en décembre 2018 (5,5 milliards d’euros). Leur rapport pointe aussi une augmentation suspecte de ses actifs, de l’ordre de 6 milliards de dollars, basée sur des procédés comptables contestables. Lire aussi « Le désastre libanais est le résultat de décennies de mauvaise gestion, de corruption, menées par une élite oligarchique »

Les détracteursde Riad Salamé soupçonnent que ces zones d’ombre ne soient que la partie émergée d’un système plus vaste, ayant profité à l’élite libanaise. Dans leur esprit, la BDL est la boîte noire du système politique prédateur qui a fait le malheur du Liban. « La BDL s’est infiltrée dans tous les circuits économiques du pays et la classe politique en a largement bénéficié », soutient l’économiste Toufic Gaspard.

« La BDL a rempli son mandat et a œuvré pour l’intérêt du Liban, rétorque Riad Salamé, qui a répondu par écrit aux questions du Monde. Le double déficit qui a généré la vulnérabilité, déficit du budget ou déficit du compte courant, n’est pas de son ressort. » Au début du mois, le gouverneur affirmait aussi que « le Liban n’est pas un pays en faillite », attribuant la crise actuelle aux tensions régionales. Une déclaration que les Libanais, qui ne peuvent pas accéder à leur épargne depuis bientôt un an, n’ont guère appréciée.

Une fin de non-recevoir

Concernant l’audit juricomptable, M. Salamé a assuré au Monde que « la Banque du Liban a coopéré avec Alvarez & Marsal ». Le déroulement de la procédure permet d’en douter. Via ses relais au sein de l’establishment libanais, le gouverneur a multiplié les obstacles. L’un de ses fidèles, le chef du Parlement, Nabih Berri, leader du parti chiite Amal, a fait échouer la candidature d’un premier cabinet d’audit, l’américain Kroll, en laissant entendre qu’il aurait partie liée avec Israël. Une rumeur infondée, qui n’a pas même inquiété le Hezbollah, le mouvement chiite pro-iranien, pourtant très hostile à l’Etat hébreu. Article réservé à nos abonnés

Lire aussi Il faut « un programme ambitieux pour reconstruire l’économie du Liban »

Saad Hariri, le premier ministre désigné, chef de file de la communauté sunnite, s’oppose aussi à l’audit juricomptable. Une position logique compte tenu de son implication dans la Bankmed et de sa proximité avec M. Salamé, qui fut longtemps le gestionnaire de portefeuille de son père, l’ancien premier ministre Rafic Hariri, assassiné en 2005. « Le message implicite que Riad Salamé envoie à la classe dirigeante, c’est : “Si je coule, vous coulez aussi.” Le désastre libanais est le résultat de décennies de mauvaise gestion, de corruption, menées par une élite oligarchique », suggère Toufic Gaspard.

En dépit des pressions, le gouvernement Diab a tenu bon. En juillet, il a sélectionné un nouveau candidat, Alvarez & Marsal. A la rentrée de septembre, ce cabinet a envoyé à la BDL une liste de 129 requêtes. La réponse de l’institution s’est apparentée à une fin de non-recevoir. Elle a refusé de satisfaire 58 % des demandes de la société américaine, qu’elles soient d’ordre financier (fournir des documents comptables), administratif (fournir la liste des employés de la BDL depuis 2015) ou même logistique (mettre un bureau à disposition des auditeurs).

« Alvarez & Marsal ont compris que ce serait l’enfer, c’est pour cela qu’ils ont renoncé », argue un analyste financier libanais sous couvert d’anonymat. Dans sa réponse au Monde, Riad Salamé justifie son attitude par l’article 151 du code de la monnaie et du crédit qui « interdit à la Banque centrale de révéler les comptes d’autrui qui sont ouverts auprès d’elle ». Il assure aussi avoir demandé au ministre des finances l’autorisation écrite de livrer les comptes souverains et que celle-ci ne lui est jamais parvenue.

La crainte d’un arrangement en coulisses

« Les comptes souverains appartiennent à l’Etat et c’est l’Etat qui a mandaté Alvarez & Marsal. Il n’y a pas d’autorisation à demander », riposte Alain Bifani, ancien directeur général du ministère libanais des finances, qui a claqué la porte des négociations avec le FMI pour protester contre l’obstruction du secteur bancaire.Le Haut Conseil consultatif du ministère de la justice a d’ailleurs statué que l’argument du secret bancaire brandi par la BDL n’était pas recevable.

Depuis quelques jours, l’entourage de Riad Salamé affirme que l’audit de la BDL sera mené par la Banque de France. Une idée suggérée cet été par Emmanuel Macron, qui revient à minorer l’importance de l’audit juricomptable. Mais selon les informations du Monde, la Banque de France n’a aucunement l’intention de réaliser cette opération. Celle-ci s’est juste engagée à fournir une assistance technique, en tant que « tiers de confiance ». Article réservé à nos abonnés

Lire aussi Le naufrage économique de la classe moyenne au Liban : « La “Suisse du Proche-Orient” va devenir un nouvel Afghanistan »

Derrière ce rapprochement, les milieux réformateurs libanais redoutent un arrangement en coulisses entre les bailleurs de fonds du Liban et le patron de la BDL. Un « deal » qui enterrerait l’enquête juricomptable, jugée trop politisée, en échange des deux autres volets de l’audit. « La communauté internationale a couvert notre classe politique pendant trente ans, confie une source au sein du gouvernement. Pourrait-elle lui offrir l’impunité contre un simple engagement à changer ses pratiques ? »

Vendredi 27 novembre, lors d’une séance exceptionnelle au Parlement, les députés ont rivalisé de déclarations favorables à l’audit juricomptable. Une mobilisation de pure forme, sans implication concrète, destinée à leur donner le beau rôle vis-à-vis de l’opinion publique. Les élus auraient pu voter un texte contraignant et ils ne l’ont pas fait. On ne touche pas à la BDL, la boîte de Pandore du système libanais.

Benjamin Barthe(Beyrouth, correspondant)

Une analyse des mesures proposées par la Convention citoyenne sur le climat (Y.Crozet)

https://www.telos-eu.com/fr/societe/ce-que-nous-apprend-le-ni-ni-de-la-convention-cito.html

Ce que nous apprend le «ni-ni» de la Convention citoyenne sur le climat

2 juillet 2020 

Alain Duhamel expliquait que le président Valéry Giscard d’Estaing maîtrisait l’art d’introduire dans ses discours des gadgets. Puisque les médias cherchent le scoop, autant leur offrir un os à ronger. Mettre en avant une proposition originale ou un vocabulaire inédit fait désormais partie du B.A.-BA de la communication politique. On se souvient de Jacques Chirac bluffant son auditoire en prononçant sans hésitation son fameux « abracadabrantesque ». Ce qualificatif pourrait être appliqué à une des propositions phares de la CCC : inscrire dans la constitution le « crime d’écocide » !

La première chose que nous apprenons est donc que les 150 citoyens tirés au sort et ayant accepté de siéger ont vite appris les ficelles de la communication politique. Ce faisant, ils rendent service à Emmanuel Macron en lui fournissant une idée peu propice à lancer un référendum. Ils lui donnent aussi une leçon de réalisme. Le tirage au sort n’est pas une baguette magique. De même que Louis XVI, en convoquant l’Assemblée des Notables (1787) puis les Etats Généraux (1789), n’a pas trouvé de solution propre à régler les problèmes financiers de la monarchie, de même il faut être bien naïf pour croire que 150 citoyens supposés exempts de tout virus politicien et délibérant « sans filtre » ( ?) allaient, comme par miracle, proposer des solutions innovantes. Or, mis à part le gadget de l’écocide, il n’y a dans la longue liste des propositions de la CCC que des recommandations connues, convenues, « conventionnelles ».

Pour l’adjectif « conventionnel », les dictionnaires proposent comme synonymes « artificiel » et « traditionnel ». La richesse de la langue française nous aide ainsi à mieux comprendre les messages, explicites et surtout implicites, de la CCC.

La méthode suivie pour lancer la CCC n’a rien de naturel ou de spontané. Le principe même de cette forme artificielle de délibération, née dans les pays d’Europe du Nord, est d’aboutir à un consensus. Logiquement les options retenues par les participants s’éloignent donc des solutions extrêmes. Pour cette raison évidente, la CCC a opté pour une forme de « ni-ni ».

Elle a d’une part et sans surprise repoussé l’idée de réduire le temps de travail à 28 heures par semaine. Comme l’a indiqué une des participantes, il fallait éviter de « passer pour des guignols » en proposant de fait la baisse du niveau de vie.

Mais d’autre part, et symétriquement, la CCC a refusé d’évoquer les sujets qui fâchent comme la taxe carbone ou les quotas d’émissions. Sur ces thèmes non consensuels, il aurait fallu que les participants puissent entendre longuement Jean Tirole et pas seulement les « experts » sélectionnés par les animateurs. Il aurait aussi fallu abandonner l’idée naïve que le dérèglement climatique, comme il tombe du ciel, au sens propre, et concerne tout le monde, va forcément conduire à un consensus. Or c’est le contraire qui est vrai. Une politique climatique ambitieuse crée du dissensus, c’est à cela que les décideurs publics doivent se préparer, pas au lancement d’un référendum prétendument salvateur !

Sur la base de ce qui leur a été exposé, les participants de la CCC se sont donc orientés, en matière de mobilité, vers les « solutions » traditionnelles en France pour obtenir un consensus : jouer sur le ressentiment, opposer « le peuple et les gros[1] » via des contraintes fiscales sur la tête d’une minorité de payeurs (les très grandes entreprises, les poids lourds, les propriétaires de grosse cylindrée) et pour tous les autres, des subventions en faveur d’une transition écologique essentiellement fondée sur la technique via l’électrification des véhicules. Mais obtenir un consensus lors d’une délibération ne signifie pas que les mesures en question seront faciles à mettre en œuvre. D’abord parce que les perdants d’une délibération ont les moyens de se défendre (bonnets rouges, pigeons, Gilets jaunes…) et ensuite parce qu’il est simpliste de croire qu’en taxant une minorité on peut subventionner largement la majorité.

Il en va ainsi du système de bonus-malus, au cœur de la panoplie proposée. Si le système était  financièrement équilibré depuis quelques années[2] c’est parce que le nombre de bénéficiaires est très faible. En 2019, 3% des ménages seulement ont acheté un véhicule neuf et les motorisations électriques ont représenté 2% des ventes. La hausse des aides annoncée récemment ne pourra durer que si… le nombre d’acheteurs reste limité !

Pour faire évoluer le parc automobile, un moyen beaucoup plus efficace serait l’instauration d’une vignette annuelle payée par tous les véhicules motorisés en fonction de leur poids, de leur puissance et de l’énergie motrice. Mais comme cela revient à énoncer l’évidence selon laquelle, face à l’urgence écologique, tout le monde doit payer, fut-ce une petite somme, l’idée n’a même pas été avancée. Il y a bien dans la liste une « éco-contribution », mais elle n’est envisagée que pour le transport aérien. Pour lui comme pour les autres on prend bien garde de ne pas parler de taxe carbone. Pour le reste, les propositions reprennent des idées anciennes (cf le serpent de mer du report modal) ou dont les impacts sont très limités en termes d’émissions. Il en va ainsi de ce gadget habilement utilisé dans la communication du gouvernement : l’interdiction de certains vols domestiques de courte distance. Ils ont représenté en 2019 à peine 1% des émissions du transport aérien au départ ou à l’arrivée des aéroports français ! Mais que ne ferait-on pas, en plus de la baisse de la TVA sur les billets de train, pour se persuader que le TGV peut se substituer massivement à l’avion.

Il est donc très probable que, comme d’autres gadgets politiques, la CCC aura une postérité limitée. Cette évidence-là nous apprend quelque chose de plus fondamental que la liste de ses recommandations. Si les citoyens tirés au sort ont choisi des solutions aussi traditionnelles que difficiles à mettre en place,  s’ils se sont quittés en sachant très bien que le gouvernement ne pourra en concrétiser qu’une petite partie, c’est parce qu’un autre constat a été implicitement fait : nous ne pourrons pas atteindre les objectifs de la neutralité carbone en matière de mobilité.

Une telle affirmation est taboue mais elle est réaliste. Faut-il rappeler que les émissions de CO2 baissent régulièrement en France (presque moins 20% en 2018 par rapport à 1990), mais qu’elles ont continué à croître dans le secteur des transports (+ 10% depuis 1990).  Les niveaux atteints en 2018 (137 millions de tonnes) sont très supérieurs à ce qui était programmé il y a 15 ans dans le cadre des accords de Kyoto (100 Mt). S’engager aujourd’hui à la neutralité carbone à l’horizon 2050 et à réduire les émissions de 30% à l’horizon 2030 nous fait immanquablement penser à un mauvais élève qui, faute d’avoir obtenu la moyenne au premier trimestre, affirme qu’il peut obtenir 15/20 au second !

Or l’électrification du parc automobile, pour nécessaire qu’elle soit, ne signifie pas plus la fin des émissions de CO2 qu’un monde sans tabac est un monde sans fumeur. L’analyse du cycle de vie (ACV) révèle que les voitures électriques n’émettent en moyenne que moitié moins de GES que les voitures thermiques[3]. En outre l’électrification du parc sera lente. Pour qu’il compte 25% de véhicules électriques en 2030, il faudrait vendre plus de 800 000 voitures de ce type par an dans la prochaine décennie, soit une multiplication par 20 des chiffres de 2019[4]. Pour corser le tout, rappelons que les moteurs électriques utilisent une électricité qui, si elle ne doit pas être fossile, ne peut pas être uniquement renouvelable. L’électrification du parc automobile implique de conserver une part non négligeable d’électricité nucléaire, autre thème étrangement absent de la CCC.

Face à un tel scénario l’économiste est conduit à raisonner en termes de préférences révélées, celles que les acteurs n’expriment pas clairement, mais que leurs comportements traduisent. Dans cette perspective, la pusillanimité des gouvernements face à ce qu’ils nomment pourtant « urgence climatique » et le caractère aléatoire des recommandations de la CCC se rejoignent. Implicitement ils considèrent que le dérèglement climatique est une réalité mais que ce ne sera pas la fin du monde, que des mesures d’adaptation (progrès technique, réglementation…) nous permettront de faire face aux coûts du changement climatique fussent-ils localement très élevés. Pour le dire autrement, en reprenant les bases méthodologiques de l’économie de l’environnement, les coûts d’évitement, économiques et sociaux, qu’il faudrait supporter pour respecter les accords de Paris sont jugés trop élevés par rapport au coût des dommages attendus. Sans le vouloir, Jean Jouzel[5] renforce ce type d’arbitrage quand, suite à la forte baisse des émissions liée au confinement il déclare « Il faudra répéter une telle diminution chaque année d’ici 2030 pour respecter l’objectif de 1,5 ou 2 degrés ».  Le problème est que cette diminution, nous la payons en forte hausse du chômage et des déficits publics.

Ce n’est pas très politiquement correct de dire cela, mais c’est ce que révèlent les choix effectués en France, mais aussi en Europe et plus encore aux Etats-Unis. Cette préférence implicite pour un relatif statu quo économique et social, nous apprend enfin une dernière chose, peut-être la plus importante. S’il est peu probable que nous réussissions à empêcher le dérèglement climatique, l’urgence écologique consiste alors à se préparer aux mesures d’adaptation.

En 2008, mon collègue Jean-Pierre Orfeuil prônait une approche « laïque » de la mobilité[6]. Dans le même esprit il est temps d’en finir avec le traitement religieux des questions climatiques. La sensibilisation des citoyens se fait aujourd’hui sur le mode de la contrition. Les tenants d’une prochaine Apocalypse nous sermonnent : les pollueurs que nous sommes tous, à cause de la hausse du niveau de vie, doivent expier leur faute comme le veut l’idée même de crime écocide. Ils font inévitablement penser à Malthus qui abordait la question de la surpopulation du seul point de vue moral : les hommes devaient maîtriser leur ardeur à se reproduire, faute de quoi la famine se chargerait de les punir !

Mais cette approche moralisatrice se heurte à l’arbitrage implicite entre les coûts d’évitement et les coûts estimés des dommages. Si le progrès technique doit être mobilisé, ce n’est pas seulement pour substituer les énergies renouvelables aux énergies fossiles. Comme il devient de plus en plus évident que les objectifs de l’accord de Paris sont hors d’atteinte, très probablement pour l’Europe, mais plus encore pour le reste de la planète, les politiques publiques devront aussi se concentrer sur les nécessaires mesures d’adaptation et pas seulement pour la mobilité. Avec une convention citoyenne ?

 

[1] Pierre Birnbaum, Le Peuple et les gros. Histoire d’un mythe, Grasset, 1979.

[2] https://www.ccomptes.fr/system/files/2019-05/NEB-2018-Aides-acquisition-vehicules-propres.pdf

[3] Global EV Outlook 2019 Scaling up the transition to electric mobility, International Energy Agency, 27 mai

[4] Les véhicules hybrides ne sont pas comptabilisés ici car la majorité de ceux qui étaient vendus en France étaient non rechargeables. Leurs émissions étaient les mêmes que celles d’un véhicule diesel.

[5] Sur la radio France-Info le 22 mai 2020.

[6] Jean-Pierre Orfeuil, Une approche laïque de la mobilité. Éditions Descartes & Cie, Paris, 2008.

Entretien avec C. de Perthuis (à lire – spécialiste de la question environnementale)

“Il ne faut pas assouplir les réglementations environnementales”

“Il ne faut pas assouplir les réglementations environnementales”

Si les émissions mondiales de CO2 connaissent une chute historique en période de confinement, cette baisse n’enlève rien à l’urgence climatique, explique Christian De Perthuis, Professeur d’Économie et fondateur de la Chaire Economie du Climat à l’Université Paris-Dauphine.

Plus que jamais nécessaires, il estime que les réglementations environnementales doivent être maintenues et que l’octroi des soutiens publics doit être subordonné au respect et au maintien de ces normes environnementales. Interview.

Les prix du pétrole sont en chute libre. Cette situation n’est-elle pas préjudiciable à la fin de l’exploitation des énergies fossiles ?

Le premier impact du recul du prix du pétrole est un affaiblissement de la capacité financière des producteurs, qu’il s’agisse des pays ou des compagnies. Cet affaiblissement considérable n’est pas vraiment propice à une relance de l’exploration de la production pétrolière. Donc les incitations du côté de l’offre vont dans le bon sens. Chaque fois qu’il y a un recul du prix du pétrole, on constate que les investissements concernant l’exploration du pétrole comme sa production se contractent. Avec la chute actuelle, je ne les vois pas vraiment repartir à court et moyen terme.

Il faut en parallèle s’intéresser à l’impact de cette situation sur la demande et sur la consommation. Il est clair qu’en situation de confinement et de récession, la baisse du pétrole ne va pas augmenter la consommation d’énergie à court terme, puisque l’on ne peut pas consommer d’essence ou de kérozène.

À moyen et long terme effectivement se posera la question de l’incitation négative de la faiblesse des prix du pétrole, au moment du redémarrage de l’économie.

Dans mon dernier ouvrage, « Le tic-tac de l’horloge climatique », je décris avec plus de précision le cycle de la rente pétrolière. Le prix du pétrole s’inscrit dans un cycle permanent : quand il baisse, c’est mauvais pour les productions, mais cela stimule la consommation tandis que quand son prix est élevé, cela freine la consommation, mais stimule la production.

Au moment de la reprise économique, il faudra veiller à ce que la faiblesse du prix du fossile ne constitue pas un facteur de redémarrage fort de la demande. Le bon instrument pour contrer ceci c’est de mettre en place une tarification carbone. Si vous avez des taxes CO2 qui sont au bon niveau, vous envoyez les bonnes incitations du côté de l’offre comme du côté de la demande. Vous cassez ainsi la transmission de la baisse du prix à la production vers la consommation.

La baisse des émissions de CO2 à laquelle nous assistons pendant le confinement aura-t-elle un impact significatif sur l’ambition de neutralité carbone des États d’ici 2050 ?

Il faut bien comprendre que ce qui compte, c’est avant tout la durée du confinement et surtout, ses conditions de sortie. Il est peu probable que l’on sorte du jour au lendemain de confinement et que l’on se retrouve d’ici l’été dans le contexte d’avant la catastrophe. Ce ne sont pas les gouvernements qui décident du rythme de sortie du confinement, c’est bien le virus. Donc, il y a une très grande incertitude.

Cela étant dit, j’ai essayé d’estimer l’impact de la catastrophe sanitaire sur les émissions de CO2 à l’échelle mondiale, à partir de deux hypothèses. Un scénario de sortie lente et un scénario avec sortie rapide. Au moment où j’ai fait les calculs, je ne savais pas très bien sur quel scénario il fallait se positionner.

Aujourd’hui, la majorité des informations disponibles suggèrent que nous nous dirigeons vers un scénario de sortie lente. Dans les deux scénarios, la baisse des émissions sera plus forte que la baisse du PIB, parce les secteurs à très forte croissance en termes d’émissions sont les plus impactés. C’est notamment le cas des secteurs du transport et du tourisme.

Par ailleurs, en ce qui concerne l’impact de la récession sur les zones économiques, nous sommes dans une situation radicalement différente par rapport à 2009. Alors qu’à cette date, la Chine avait à peine infléchi ses émissions de CO2, nous savons déjà qu’elles ont reculé. Le plus probable aujourd’hui est que nous nous dirigions vers une baisse de l’ordre de 5 Gt de CO2, soit un peu moins de 15 % des émissions mondiales. C’est absolument inédit, du jamais vu en temps de paix !

Cela modifie-t-il pour autant les perspectives à moyen terme ? Non, car ce qui compte, ce n’est pas le flux des émissions annuel, mais le stock de CO2 présent dans l’atmosphère. La baisse du flux annuel d’émissions ne nous fait que faire gagner un peu de temps : de deux à cinq ans suivant que l’on retient un scénario à 1,5°C ou 2°C. Mais l’essentiel se jouera sur les effets de la récession à moyen et long terme.

Il faudra en effet continuer à baisser les émissions dans les prochaines décennies pour viser la neutralité carbone qui, seule, permet de stabiliser le stock de CO2 atmosphérique. 

RE2020, lois anti gaspillage, compensation de la croissance du trafic aérien… Certaines voix s’élèvent pour demander un report des exigences environnementales pour faciliter la relance. Est-ce souhaitable selon vous ?

Il ne faut pas assouplir les réglementations environnementales. Il convient au contraire de subordonner l’octroi des soutiens publics au respect et au maintien de ces normes environnementales. C’est particulièrement vrai dans le secteur des transports et notamment l’aérien.

Il faut dissocier la phase dans laquelle nous nous trouvons encore, qui est une phase de « sauve qui peut », où l’on ouvre les vannes monétaires et budgétaires pour éviter que l’économie ne s’effondre à la suite d’une crise de liquidités. Ensuite va arriver le moment des plans de redémarrage. Je milite pour ma part pour un plan de relance, au niveau européen.

 Sur quoi devra selon vous s’appuyer le plan de relance européen ?

D’abord, l’Europe ne doit pas avoir un plan de relance d’un côté et un green deal de l’autre, il faut fusionner les deux. C’est-à-dire modifier ce qui était prévu initialement dans le green deal, qui est un programme d’investissement sur plusieurs années et qui n’est pas du tout conçu pour l’urgence sanitaire.

En ce qui concerne la question de l’allocation sectorielle des investissements, j’ai deux recommandations. Aujourd’hui, le green deal prévoit mille milliards d’euro d’investissements dits « verts » — si vous me trouvez un critère distinctif intelligent qui permet de distinguer le « vert » du « pas vert », je suis preneur.

D’un autre côté, un fonds de 100 milliards d’euros est destiné à la reconversion des secteurs liés aux fossiles. Je pense que le poids relatif du 1000 et du 100 n’est pas du tout le bon. L’essentiel des investissements de la transition bas carbone dans les pays européens pour les pouvoirs publics consiste à financer le désinvestissement des énergies fossiles.

Nous avons besoin d’investir beaucoup plus largement dans les reconversions. Un exemple parlant est celui des batteries et des moteurs thermiques. Il faut trois fois moins d’ouvriers pour fabriquer des voitures électriques qu’une voiture thermique.

Évidemment, il faut investir dans les batteries. Avec une dizaine d’années de retard sur les Asiatiques, les Européens s’y sont lancés. Il n’y a pas ici un besoin massif d’argent public. En revanche, il en faut beaucoup pour reconvertir dans de bonnes conditions les usines thermiques.

Les émissions de CO₂ liées aux énergies fossiles et aux industries représentent 70 % des émissions de gaz à effet de serre totales.

D’autre part, il faut s’interroger sur le critère qui permet de dissocier le « vert » du « pas vert ». Est-ce qu’il va falloir négocier au cas par cas ? Pour le climat, il y a un seul critère qui compte : c’est la quantité de CO2 qu’on émet dans l’atmosphère. La meilleure façon d’intégrer ce critère est de taxer les émissions de CO2. Ce point est incontournable.

En l’absence d’un étalon clair, simple et unique pour dissocier ce qui est bas carbone de ce qui ne l’est pas, nous allons nous lancer dans des mesures compliquées à mettre en place à l’image de la taxonomie des produits verts. Le critère économique différenciant doit être le prix de la tonne de CO2.

Comment financer cette transition verte ?

Les États s’endettent massivement : on a ouvert les vannes monétaires et budgétaires et c’est nécessaire. Mais à un moment, il faudra payer la dette et le plan de redémarrage, que je préfère au terme de « relance », ne va pas se faire en 6 mois, mais sur plusieurs années.

La deuxième composante du green deal, et elle est déjà dans le texte, c’est qu’il faut élargir la tarification du CO2 en Europe et utiliser cette tarification à la fois pour orienter les investissements vers le bas carbone et en même temps, créer de nouvelles ressources. Il ne faut pas augmenter la taxe carbone au premier juillet prochain, il faut le faire intelligemment.

taxe-carbone-jpg

Trois sources de financements et de taxation sont donc à mettre en place : l’élargissement de la taxation carbone au niveau européen dans les transports et le bâtiment ; la fameuse taxe aux frontières — même si je pense à titre personnel qu’elle est compliquée à mettre en place et qu’elle rapportera probablement beaucoup moins que ce qu’on imagine ; et enfin la mise en place d’un système de prix plancher sur le système européen d’échange de quotas, qui aurait pour conséquence de rehausser ce prix du quota, qui est un indicateur extrêmement important pour les choix d’investissement dans le secteur électrique, dans le secteur industriel, etc…

 

 

T.Piketty et financement de la transition énergétique en zone euro (Le Monde)

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/05/09/apres-la-crise-le-temps-de-la-monnaie-verte_6039129_3232.html#xtor=AL-32280270

Thomas Piketty : « Après la crise, le temps de la monnaie verte »

L’arrêt économique devrait être mis à profit pour réfléchir à une relance par des investissements dans des secteurs comme la santé et l’environnement, avec une réduction des activités les plus carbonées, estime l’économiste Thomas Piketty dans sa chronique.

Publié aujourd’hui à 03h02, mis à jour à 16h21 Temps de Lecture 4 min.

Une éolienne dans un champ de colza, à Magny (Eure-et-Loir), le 4 mai.
Une éolienne dans un champ de colza, à Magny (Eure-et-Loir), le 4 mai. JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

Chronique. La crise engendrée par le Covid-19 peut-elle précipiter l’adoption d’un nouveau modèle de développement, plus équitable et plus durable ? Oui, mais à condition d’assumer un changement clair des priorités et de remettre en cause un certain nombre de tabous dans la sphère monétaire et fiscale, qui doit enfin être mise au service de l’économie réelle et d’objectifs sociaux et écologiques.

Il faut d’abord mettre à profit cet arrêt économique forcé pour redémarrer autrement. Après une telle récession, la puissance publique va devoir jouer un rôle central pour relancer l’activité et l’emploi. Mais il faut le faire en investissant dans de nouveaux secteurs (santé, innovation, environnement), et en décidant une réduction graduelle et durable des activités les plus carbonées. Concrètement, il faut créer des millions d’emplois et augmenter les salaires dans les hôpitaux, les écoles et universités, la rénovation thermique des bâtiments, les services de proximité.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Thomas Piketty : « L’urgence absolue est de prendre la mesure de la crise en cours et de tout faire pour éviter le pire »

Dans l’immédiat, le financement ne pourra se faire que par la dette, et avec le soutien actif des banques centrales. Depuis 2008, ces dernières ont procédé à une création monétaire massive pour sauver les banques de la crise financière qu’elles avaient elles-mêmes provoquée. Le bilan de l’Eurosystème (le réseau de banques centrales piloté par la BCE) est passé de 1 150 milliards d’euros début 2007 à 4 675 milliards fin 2018, c’est-à-dire de 10 % à peine à près de 40 % du PIB de la zone euro (12 000 milliards d’euros).

Il faut assumer le fait que la création monétaire serve à financer la relance verte et sociale, et non à doper les cours de Bourse

Sans doute cette politique a-t-elle permis d’éviter les faillites en cascade qui avaient entraîné le monde dans la dépression en 1929. Mais cette création monétaire, décidée à huis clos et sans encastrement démocratique adéquat, a aussi contribué à doper les cours financiers et immobiliers et à enrichir les plus riches, sans résoudre les problèmes structurels de l’économie réelle (manque d’investissement, hausse des inégalités, crise environnementale).

Mutualiser le taux d’intérêt

Or il existe un risque réel que l’on se contente de continuer dans la même direction. Pour faire face au Covid-19, la BCE a lancé un nouveau programme de rachat d’actifs. Le bilan de l’Eurosystème a bondi, passant de 4 692 milliards au 28 février à 5 395 milliards au 1er mai 2020 (suivant les données publiées par le BCE le 5 mai). Pour autant, cette injection monétaire massive (700 milliards en deux mois) ne suffira pas : le spread de taux d’intérêt en défaveur de l’Italie, qui s’était abaissé mi-mars à la suite des annonces de la BCE, est très vite reparti à la hausse.

Lire aussi La BCE dévoile un nouvel arsenal de mesures pour soigner l’économie européenne

Que faire ? D’abord prendre conscience que la zone euro restera fragile tant qu’elle fera le choix de soumettre ses dix-neuf taux d’intérêt à la spéculation des marchés. Il faut d’urgence se donner le moyen d’émettre une dette commune dotée d’un seul et même taux d’intérêt. Contrairement à ce que l’on entend parfois, l’objectif est avant tout de mutualiser le taux d’intérêt et non d’obliger certains pays à rembourser la dette des autres. Les pays qui se disent le plus en pointe sur cette question (France, Italie, Espagne) doivent formuler une proposition précise et opérationnelle, avec au passage la création d’une Assemblée parlementaire permettant de superviser l’ensemble (sur le modèle de l’Assemblée franco-allemande créée l’an dernier, mais avec de réels pouvoirs, et ouverte à tous les pays qui le souhaitent). L’Allemagne, qui est pressée par ses juges constitutionnels de clarifier sa relation à l’Europe, choisira sans doute de participer dès lors qu’une proposition solide sera sur la table et que ses principaux partenaires seront prêts à avancer. En tout état de cause, l’urgence interdit de rester les bras ballants en attendant l’unanimité, qui ne viendra pas.

La proposition espagnole de fonds doit être soutenue

Ensuite et surtout, il faut assumer le fait que la création monétaire serve à financer la relance verte et sociale, et non à doper les cours de Bourse. Le gouvernement espagnol a proposé que l’on émette entre 1 000 et 1 500 milliards d’euros de dette commune (environ 10 % du PIB de la zone euro), et que cette dette sans intérêts soit prise en charge sur le bilan de la BCE sur une base perpétuelle (ou à très long terme). Rappelons à ce sujet que la dette extérieure allemande a été gelée en 1953 (et définitivement supprimée en 1991), et que le reste de l’énorme dette publique de l’après-guerre a été éteint par un prélèvement exceptionnel sur les plus hauts patrimoines financiers (ce qu’il faudra également faire). La proposition espagnole doit être soutenue, et répétée s’il le faut, tant que l’inflation demeure modérée. Précisons que les traités ne donnent pas de définition de l’objectif de stabilité de prix (c’est la BCE qui a fixé la cible de 2 % : cela pourrait aussi être 3 % ou 4 %). Ces mêmes traités indiquent que la BCE doit concourir à la réalisation des objectifs généraux de l’Union, qui incluent le plein-emploi, le progrès social et la protection de l’environnement (Traité sur l’Union européenne, art. 3).

Ceux, à Bruxelles, qui évoquent des chiffres faramineux sur le Green Deal sans proposer de financements ne grandissent pas la politique

Ce qui est certain, c’est qu’il est impossible de réunir de telles sommes sans faire appel à l’emprunt. Ceux, à Bruxelles, qui évoquent des chiffres faramineux sur le Green Deal sans proposer de financements ne grandissent pas la politique. Par définition, cela veut dire qu’ils recyclent des sommes déjà promises ailleurs (par exemple, en reprenant des ressources au maigre budget de l’UE, qui est à peine de 150 milliards d’euros par an, soit 1 % du PIB européen), qu’ils comptent plusieurs fois les mêmes dépenses, ou bien qu’ils additionnent les apports publics et privés (avec des effets de levier à faire pâlir d’envie tous les spéculateurs de la planète), le plus souvent tout à la fois. Ces pratiques doivent cesser. L’Europe court un danger mortel si elle ne montre pas à ses citoyens qu’elle est capable de se mobiliser face au Covid au moins autant qu’elle l’a fait pour ses banques.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Le coronavirus met le Green Deal européen à l’épreuve