Rôle des institutions et lutte contre le réchauffement (D.Acemoglu)

https://www.project-syndicate.org/commentary/climate-change-economic-growth-by-daron-acemoglu-2019-11/french

Les jeunes mobilisés en défense du climat ont-ils raison ?

CAMBRIDGE – L’augmentation des émissions de gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère a entraîné une hausse de près de 1°C de la température moyenne à la surface du globe au cours du siècle dernier. Il ne fait aucun doute, au sein de la communauté scientifique, que les changements climatiques sont une conséquence directe de l’activité humaine. Il semble pourtant de plus en plus probable que nous ne parviendrons pas à réduire suffisamment les émissions de GES pour stopper, puis inverser, le réchauffement climatique.

    Il est attendu que les coûts de cet échec – élévation du niveau de la mer, déplacements massifs de populations, augmentation de la fréquence des phénomènes météorologiques extrêmes et propagation de nouvelles maladies infectieuses – seront pharamineux, même si l’on ne tient pas compte des « risques extrêmes » réellement apocalyptiques identifiés par feu Martin Weitzman de l’Université Harvard. Et une grande partie de ces coûts devra être assumée par les jeunes d’aujourd’hui.Dans ce contexte, la « grève scolaire pour le climat », le mouvement international de lycéens, d’étudiants et de jeunes militants, pourrait-elle être la solution ? Oui et non. Une véritable prise de conscience de la communauté internationale – et des États-Unis en particulier  – est impérative. Nous devons renoncer à notre faux sentiment de confort – nourri par des récits de mauvaise foi sur les prouesses de la géo-ingénierie ou d’autres solutions technologiques miracles. Mobiliser des réponses déterminées aux défis collectifs de grande ampleur a toujours nécessité un engagement soutenu de la part des citoyens et de la société civile.Mais toute transformation sociale implique l’adoption de nouvelles lois, normes et incitations. En l’absence de mesures législatives pertinentes, les entreprises et les particuliers ne changeront pas leurs habitudes. Et sans l’émergence de nouvelles normes, les entreprises trouveront toujours le moyen de contourner les nouvelles lois. La législation et les normes doivent donc être associées pour créer de nouvelles incitations à long terme.La colère manifestée par les jeunes militants climatiques aujourd’hui pourrait entraîner un changement des normes mondiales. Mais la vague actuelle d’activisme devra aussi se traduire par un mouvement politique organisé pour contrebalancer le pouvoir de l’industrie des énergies fossiles, peut-être en fusionnant avec les partis verts existants ou en les supplantant. Le défi pour les militants est de faire en sorte que les enjeux climatiques prédominent sur toutes les autres questions, afin que les citoyens soutiennent les politiques visant à réduire les émissions de GES, quelles que soient leurs autres priorités économiques, sociales et culturelles. Ce n’est qu’alors que la question climatique sera au centre des préoccupations.Pour l’instant, la principale faiblesse du mouvement des jeunes pour le climat est qu’il n’a pas de programme cohérent pour la décarbonisation de l’économie. En fait, de nombreux jeunes militants considèrent les marchés et la croissance économique comme faisant partie du problème, étant bien conscients du fait que l’industrie des combustibles fossiles invoque depuis longtemps les principes du libre-échange pour s’opposer aux taxes et aux réglementations sur le carbone.

    Les marchés pourraient toutefois contribuer de manière significative à la lutte contre le changement climatique. Il n’y a en réalité aucune raison de penser que la croissance économique doit être une victime de l’action climatique mondiale. Une taxe carbone suffisamment élevée fixerait un prix prévisible pour les dommages infligés à l’humanité et à la planète par les activités économiques à forte intensité en carbone, encourageant ainsi les entreprises et les individus à se détourner de ces activités. Et en faisant comprendre que les émissions de dioxyde de carbone sont une menace environnementale majeure, une telle taxe aurait pour deuxième fonction d’encourager le changement normatif .

    Mais pour qu’une taxe carbone soit efficace, il faut qu’elle soit bien plus élevée que le taux appliqué aujourd’hui dans de nombreux pays, basé sur un prix implicite de 30 à 50 dollars par tonne de CO2. Et même dans ce cas de figure, les législateurs et les militants climatiques devront aller plus loin. Bien qu’une taxe encouragera les entreprises à rechercher des sources d’énergie plus propres, elle ne créera pas une dynamique suffisamment puissante pour le développement de technologies alternatives à faibles émissions de GES. Ainsi, les taxes carbone devraient être complétées par des subventions aux énergies vertes adéquates, à l’intention des entreprises et des chercheurs qui mettent au point des technologies éoliennes, solaires et géothermiques performantes ou qui cherchent de nouveaux moyens de limiter les émissions des technologies existantes.Comme les taxes carbone, les subventions aux énergies vertes tirent parti des forces du marché. Ce n’est pas un hasard si la plupart des grandes innovations technologiques du XXe siècle – les antibiotiques, l’informatique, l’internet, la nanotechnologie – ont vu le jour grâce à des marchés créés et orientés par les États. Mais si la recherche et les subventions financées par les gouvernements ont joué un rôle déterminant dans la création des mesures incitatives, nul doute que leur développement n’aurait pas été possible sans le concours du secteur privé. Pour se faire une idée de ce que peut donner le soutien de l’État sans une économie de marché robuste, il suffit de considérer l’expérience désastreuse de l’Union soviétique dans les années 1970 et 1980.Enfin, les jeunes militants climatiques d’aujourd’hui ne doivent pas s’imaginer que l’avenir de l’humanité sur cette planète est conditionné à l’arrêt, ou à une limitation sévère, de la croissance économique. La transition vers une économie à faibles émissions de GES impliquera forcément des sacrifices. (Affirmer qu’un « New Deal vert » permettrait à la fois de réduire les émissions et de stimuler l’emploi à court terme n’est pas crédible). Mais en fin de compte, la croissance économique peut bénéficier de politiques écologiques bien conçues. En outre, sans croissance, les politiques de lutte contre le changement climatique risquent de ne pas être viables étant donné que les difficultés économiques pourraient inciter le public à ne pas soutenir des réformes de grande envergure.Il n’en reste pas moins que la croissance future ne peut pas dépendre d’une production inexhaustible de biens manufacturés. Notre tâche consiste à trouver des moyens plus efficaces, plus créatifs et moins gourmands en ressources pour répondre aux besoins divers de plus de 7 milliards de personnes. Une fois réalisée la transition vers une économie plus propre, la croissance pourra se poursuivre sans augmenter notre empreinte climatique. Les militants du climat ont raison d’œuvrer en faveur d’un langage commun concernant la nécessité de trouver de meilleurs moyens de produire et de consommer de l’énergie. Mais, plus précisément, nous avons besoin que la croissance économique elle-même se poursuive – et pas seulement pour préserver un soutien politique à un ordre du jour politique vert. Dans un monde où plus d’un milliard de personnes vivent encore dans une pauvreté extrême et où des milliards d’autres aspirent à un niveau de vie plus élevé, une promesse réaliste de croissance partagée sera beaucoup plus convaincante que des appels à l’arrêt du progrès économique.Nous avons une dette énorme envers la Génération Climat pour avoir lancé un cri d’alarme. Maintenant, nous devons transformer l’enthousiasme de ses militants en une force politique institutionnalisée et élaborer la feuille de route d’un programme économique porteur d’avenir, bien conçu et productif. Les marchés n’ont pas besoin de se mettre en travers de notre chemin. Au contraire, ils pourraient être un allié puissant.

    Daron Acemoglu, Professor of Economics at MIT, is co-author (with James A. Robinson) of Why Nations Fail: The Origins of Power, Prosperity and Poverty and The Narrow Corridor: States, Societies, and the Fate of Liberty.

    Croissance et inégalités (Jeffrey Sachs) ECE1

    https://www.project-syndicate.org/commentary/explaining-social-protest-in-paris-hong-kong-santiago-by-jeffrey-d-sachs-2019-10/french

    Démocratie et progrès technique (Acemoglu)

    https://www.project-syndicate.org/commentary/big-tech-high-modernist-disaster-by-daron-acemoglu-2019-08/french

    La dérive moderniste des géants technologiques

    CAMBRIDGE – Les technologies numériques ont transformé notre manière de communiquer, de nous déplacer, de faire nos achats, d’apprendre et de nous divertir. Bientôt, les technologies telles que l’intelligence artificielle (IA), le big data et l’Internet des Objets (IoT) révolutionneront probablement la santé, l’énergie, les transports, l’agriculture, le secteur public, l’environnement naturel, voire notre corps et notre esprit.

    Le fait d’appliquer la science aux problématiques sociales a immensément porté ses fruits par le passé. Bien avant l’invention de la puce électronique, un certain nombre d’innovations médicales et technologiques avaient déjà rendu notre existence plus confortable – et plus longue. Mais l’histoire abonde également de catastrophes provoquées par la puissance de la science, et sa volonté zélée d’améliorer la condition humaine.Les efforts d’augmentation des rendements agricoles via l’optimisation scientifique ou technologiques dans le cadre de la collectivisation menée en URSS ou en Tanzanie ont par exemple spectaculairement mal tourné. De même, les projets de refonte des villes dans le cadre de l’aménagement urbain ont parfois conduit à leur quasi-destruction. Le politologue James Scott qualifie de « haut modernisme » ces efforts consistant à transformer l’existence au moyen de la science.Idéologie aussi dangereuse que dogmatiquement très sûre d’elle, le haut modernisme refuse de reconnaître qu’un grand nombre de pratiques et comportements humains revêtent une logique inhérente adaptée à l’environnement complexe dans lequel ils s’expriment. Lorsque les partisans du haut modernisme ignorent ces pratiques afin d’instituer une approche plus scientifique et rationnelle, ils échouent quasi-systématiquement.Historiquement, l’œuvre du haut modernisme s’est particulièrement révélée dommageable entre les mains d’États autoritaires déterminés à transformer une société soumise et affaiblie. Dans le cas de la collectivisation soviétique, l’autoritarisme étatique a puisé sa source dans le « rôle de leader » autoproclamé du Parti communiste, et a poursuivi ses objectifs en l’absence de toute organisation susceptible de lui résister efficacement, ou de fournir une protection à des paysans qui n’ont pu que subir.Mais l’autoritarisme n’est pas l’apanage des États. Il peut également être associé à la prétention d’une connaissance ou capacité supérieure sans limite. Songez aux efforts des grandes entreprises, entrepreneurs et autres acteurs déterminés à améliorer notre monde via les technologies numériques. Les récentes innovations ont considérablement optimisé la productivité manufacturière, amélioré la communication, et enrichi l’existence de milliards d’individus. Mais elles pourraient également facilement dégénérer en un fiasco du haut modernisme.

    Les technologies d’avant-garde telles que l’IA, le big data et l’IoT sont souvent présentées comme autant de miracles pour l’optimisation du travail, les loisirs, la communication et la santé. L’idée est que nous n’aurions pas grand chose à apprendre des individus ordinaires et des adaptations qu’ils ont développées dans différents contextes sociaux.

    Le problème, c’est que cette conviction inconditionnelle selon laquelle « l’IA peut tout faire mieux que nous », pour ne prendre qu’un seul exemple, crée un déséquilibre de pouvoir entre ceux qui développent les technologies d’IA et ceux dont l’existence est vouée à être transformée par ces technologies. Ces derniers n’ont pour l’essentiel pas leur mot à dire quant à la manière dont ces applications seront conçues et déployées.Les problèmes qui touchent actuellement les réseaux sociaux constituent un parfait exemple de ce qu’il peut se produire lorsque des règles uniformes sont imposées, sans considération du contexte social et des comportements évolués. Les modes de communication riches et variés qui existent en dehors d’Internet ont été remplacés par la communication formatée, standardisée et limitée que l’on retrouve sur des plateformes comme Facebook et Twitter. Conséquence, les nuances de la communication en face à face, ainsi que des informations d’actualité modérées par des organes de confiance, ont pour ainsi dire disparu. Les efforts visant à « connecter le monde » aux technologies ont engendré un marasme de propagande, de désinformation, de discours de haine, et d’intimidation.Tout n’est cependant pas joué d’avance sur cette voie caractéristique du haut modernisme.

    Plutôt que d’ignorer le contexte social, ceux qui développent les nouvelles technologies pourraient au contraire apprendre de l’expérience et des préoccupations des individus du monde réel. Ces technologies pourraient elles-mêmes être adaptatives plutôt qu’immuables, veiller à élever la société plutôt qu’à la faire taire.Deux forces peuvent orienter les nouvelles technologies dans cette direction.

    Premièrement, le marché peut faire office de barrière aux démarches verticales malavisées. Dès lors que les planificateurs soviétiques ont décidé de collectiviser l’agriculture, il était trop tard pour les paysans ukrainiens, avec pour conséquence une famine de masse. Ce n’est pas inéluctable pour les technologies numériques d’aujourd’hui, dont le succès dépendra des décisions prises par des milliards de consommateurs et des millions d’entreprises à travers le monde (à l’exception peut-être des entreprises en Chine).Le pouvoir de contrainte du marché ne doit toutefois pas être surestimé. Rien ne garantit que le marché sélectionnera les bonnes technologies pour une adoption généralisée, ni qu’il internalisera les effets négatifs de certaines nouvelles applications. Le fait que Facebook existe, et que l’entreprise collecte les informations de ses 2,5 milliards d’utilisateurs actifs au sein d’un environnement de marché, ne signifie pas que nous pouvons avoir confiance dans la manière dont sont utilisées ces données. Le marché ne garantit pas que le business model et les technologies sous-jacentes de Facebook n’entraîneront pas des conséquences imprévues.

    Pour que fonctionne le pouvoir de contrainte du marché, il doit être secondé par un autre garde-fou, plus puissant : le système politique démocratique. Tout État a son rôle à jouer dans la réglementation de l’activité économique ainsi que de l’utilisation et de la propagation des nouvelles technologies. La démocratie favorise bien souvent une demande en réglementations de ce type. Elle constitue également la meilleure défense contre la captation des politiques publiques par des sociétés rentières déterminées à accroître leurs parts de marchés et leurs bénéfices.La démocratie constitue également le mécanisme le plus propice à l’expression de points de vue divers, ainsi qu’à l’organisation d’une résistance contre les volontés coûteuses et périlleuses du haut modernisme. En nous exprimant, nous pouvons ralentir voire empêcher l’avancée d’applications pernicieuses de surveillance, de contrôle et de manipulation numérique. Une voix démocratique, tel est précisément ce qui a manqué aux paysans ukrainiens et tanzaniens confrontés aux programmes de collectivisation.Mais la tenue régulière d’élections ne suffira pas à empêcher les géants du numérique de faire de notre réalité un cauchemar moderniste. Tant que les nouvelles technologies pourront étouffer la liberté d’expression, entraver le compromis politique, et accentuer la concentration du pouvoir dans les mains de l’État ou du secteur privé, elles risqueront de contrecarrer le fonctionnement de la démocratie elle-même, et d’engendrer un cercle vicieux. Si le monde technologique choisit la voie du haut modernisme, il pourrait tôt ou tard endommager notre seule barrière de défense fiable contre son arrogance : le contrôle démocratique sur la manière dont sont développées et déployées les nouvelles technologies. Nous autres consommateurs, travailleurs et citoyens devons prendre davantage conscience de la menace, car nous sommes les seuls à pouvoir la stopper.

    Traduit de l’anglais par Martin Morel

    Daron Acemoglu is Professor of Economics at MIT and co-author (with James A. Robinson) of Why Nations Fail: The Origins of Power, Prosperity and Poverty and The Narrow Corridor: States, Societies, and the Fate of Liberty.

    Démocratie et institutions extractives (Acemoglu et Robinson)

    https://www.project-syndicate.org/commentary/what-underlies-ukraine-corruption-by-daron-acemoglu-and-james-a-robinson-2019-10/french

    Comment arrêter la corruption en Ukraine?

    CAMBRIDGE – Dans l’euphorie qui suivit d’abord l’effondrement de l’Union soviétique, bien peu de gens imaginaient que l’Ukraine – pays industrialisé disposant d’une main-d’œuvre formée et d’importantes ressources naturelles – souffrirait de stagnation pendant les vingt-huit années qui allaient suivre. La Pologne voisine, plus pauvre que l’Ukraine en 1991, est parvenu à tripler son PIB par habitant (à parité de pouvoir d’achat) au cours de la même période.

    Les Ukrainiens connaissent presque tous les raisons pour lesquelles ils sont restés à la traîne : leur pays compte parmi les plus corrompus du monde. Mais la corruption n’est pas le fruit d’une génération spontanée ; aussi la vraie question est-elle celle de ce qui la produit. Comme dans les autres républiques soviétiques, le pouvoir fut longtemps concentré en Ukraine entre les mains des élites du parti communiste, souvent directement mises en place par le Kremlin. Mais le parti communiste ukrainien n’était lui-même à bien des égards qu’un décalque du parti communiste russe, et il fut régulièrement instrumentalisé aux dépens des Ukrainiens.En outre, comme dans la plupart des autres anciennes républiques soviétiques (à l’exception notable des pays Baltes), la transition hors du communisme fut dirigée en Ukraine par les anciennes élites communistes, qui s’étaient elles-mêmes réinventées en dirigeants nationalistes. Nulle part cela n’a bien fonctionné. Mais dans le cas ukrainien, la situation s’est encore aggravée du fait de la rivalité pour le pouvoir entre anciennes élites communistes et oligarques, que les premières ont contribué à créer et dont elles ont favorisé la multiplication. Dominée par différentes factions en guerre les unes contre les autres, l’Ukraine est devenue la proie de ce que nous nommons des institutions extractives : les compromis sociaux y accroissent l’influence d’un étroit segment de la société tout en privant le reste d’expression politique. En faussant continûment le champ de l’activité économique, ces compromis ont depuis longtemps découragé les investissements et les innovations nécessaires à une croissance durable.Il n’est pas possible de comprendre la corruption si l’on n’a pas compris son contexte institutionnel. Quand bien même pots-de-vin et abus de biens sociaux auraient été maîtrisés, les institutions extractives empêcheraient la croissance. C’est ce qui s’est passé à Cuba, par exemple, où Fidel Castro a pris le pouvoir et mis le holà aux extorsions et à la corruption de l’ancien régime, mais construit un système extractif d’un autre genre. La corruption fonctionne comme une surinfection ; elle amplifie les inefficacités créées par les institutions extractives. Et cette surinfection est particulièrement virulente en Ukraine, en raison d’une perte totale de confiance dans les institutions.

    Les sociétés modernes s’appuient sur un réseau complexe d’institutions qui arbitrent les différends, réglementent les marchés, et allouent les ressources. Faute de la confiance des citoyens, ces institutions ne peuvent remplir les fonctions qui sont les leurs. Dès lors, tout un chacun en vient à penser que la réussite dépend de faveurs à vendre, et la corruption supposée devient prophétie auto-réalisatrice. Les marchés sont truqués, la justice se noie dans les marchandages, et les responsables politique eux-mêmes se vendent au plus offrant. Tôt ou tard, la « culture de la corruption » infiltre la société. En Ukraine, même les universités sont corrompues : les diplômes s’y achètent et s’y vendent régulièrement.

    Si la corruption est plus un symptôme que la cause des malheurs de l’Ukraine, la situation ne s’améliorera pas, en revanche, sans que soit extirpée la culture de la corruption. On pourrait penser qu’il ne faut pour cela qu’un État fort, qui ait les moyens d’éradiquer les politiciens et les hommes d’affaire corrompus. Ce n’est hélas pas aussi simple. Comme l’illustre la du président chinois Xi Jinping, les initiatives imposées d’en haut ne se traduisent pas aisément par une véritable lutte contre les malversations d’où qu’elles viennent et font souvent place à une chasse aux opposants politiques du gouvernement. Il est inutile d’ajouter que la partialité n’est pas la voie la plus efficace pour rebâtir la confiance.C’est plutôt l’engagement solide de la société civile que requiert la lutte contre la corruption. La réussite naît de la réhabilitation de la transparence, de la garantie de l’indépendance du système judiciaire et des moyens qu’auront les simples citoyens de chasser les responsables politiques corrompus. Ainsi les traits distinctifs de la transition post-communiste en Pologne ne résidèrent-ils ni dans les mesures qu’auraient prises une direction efficace ni dans l’introduction de l’économie de marché, mais dans la participation directe de la société polonaise à la construction, à la base, des institutions post-communistes du pays.Certes, beaucoup d’économistes occidentaux en visite à Varsovie après la chute du mur de Berlin plaidaient en faveur d’une libéralisation impulsée d’en haut. Mais ces premières étapes de la « thérapie de choc » occidentale déclenchèrent des licenciements en masse et poussèrent nombre d’entreprises à la faillite, provoquant une réponse sociétale appuyée sur une base sociale étendue, conduite par les syndicats. Les Polonais envahirent les rues, et les grèves connurent une augmentation spectaculaire, passant de 215 en 1990 à plus de 6 000 en 1992 et à plus de 7 000 en 1993. Au grand dam les experts occidentaux, le gouvernement polonais fit marche arrière sur toutes ces mesures impulsées d’en haut et s’efforça de construire un consensus politique sur une vision partagée des réformes. Les syndicats furent conviés à la table des négociations, des ressources supplémentaires furent allouées au secteur privé, et un nouvel impôt progressif sur le revenu fut instauré. Ces sont ces réponses, alors choisies par le gouvernement, qui permirent aux institutions post-communistes d’inspirer confiance. Puis ce furent ces institutions qui empêchèrent les oligarques et les anciennes élites communistes de détourner à leur profit la transition en généralisant et en normalisant la corruption. L’Ukraine subit en revanche (tout comme la Russie) le traitement de cheval des « privatisations » et de l’« économie de marché » imposées d’en haut. Sans même prétexter confier à la société civile des responsabilités, la transition fut détournée, comme on aurait dû le prévoir, par les oligarques et par les anciens du KGB. Une mobilisation à l’échelle de la société est-elle encore envisageable dans un pays qui a souffert aussi longtemps que l’Ukraine aux mains de dirigeants corrompus, aux prises avec des institutions extractives. Pour le dire vite, oui. L’Ukraine a une population jeune, politiquement engagée, comme nous l’avons vu lors de la révolution Orange, en 2004-2005 et de celle du Maïdan, en 2014. Et le peuple ukrainien comprend que la corruption doit être extirpée afin de construire de meilleures institutions, ce qui n’est pas moins important. Le nouveau président, Volodymyr Zelenski, qui a promis, lors de la campagne électorale, de combattre la corruption, a été élu haut la main. Il doit désormais commencer à faire le ménage. La tentative du président des États-Unis Donald Trump d’impliquer l’Ukraine dans ses propres affaires de corruption donne à Zelinski la chance, à saisir, d’un geste symbolique. Il devrait refuser publiquement tout accord avec les Américains, jusqu’à ce que ceux-ci aient réglé leurs propres problèmes de corruption (même si cela signifie renoncer à une aide déjà éclaboussée par le scandale).Car les États-Unis sont l’un des derniers pays qui doivent aujourd’hui donner des leçons à l’Ukraine en matière de corruption. Ils ne pourront reprendre ce rôle avant que leurs tribunaux et leurs électeurs aient montré à tous que les malversations de l’administration Trump, ses attaques contre les institutions démocratiques et ses atteintes à la confiance publique ne resteront pas impunies. Alors seulement les États-Unis représenteront un digne d’être suivi.Traduit de l’anglais par François Boisivon

    Daron Acemoglu is Professor of Economics at MIT and co-author (with James A. Robinson) of Why Nations Fail: The Origins of Power, Prosperity and Poverty and The Narrow Corridor: States, Societies, and the Fate of Liberty.

    James A. Robinson

    James A. Robinson

    Writing for PS since 2012
    6 Commentaries

    James A. Robinson is Professor of Global Conflict at the University of Chicago and co-author (with Daron Acemoglu) of Why Nations Fail: The Origins of Power, Prosperity, and Poverty and The Narrow Corridor: States, Societies, and the Fate of Liberty.

     

    Transition énergétique et régulation bancaire (Le Monde -J.Couppey-Soubeyran)

    LA CHRONIQUE DE JÉZABEL COUPPEY-SOUBEYRAN

    Banques, banquise et pingouins

    Les banques ne peuvent plus ignorer la banquise, car le dérèglement climatique est une nouvelle source de risques pour elles. La banquise ne tiendra pas longtemps non plus sans l’attention des banques, car la transition écologique a grandement besoin de financement. Mais attention aux pingouins qui braient qu’il suffira pour cela d’un peu d’incitation – par exemple un allégement de la réglementation bancaire…
    Le dérèglement climatique pourrait affecter les bilans des banques et des autres intermédiaires financiers de multiples manières. En créant bien sûr des dommages à rembourser, en détruisant des valeurs d’actifs immobiliers, d’entreprises, etc. Egalement en les exposant à des risques de transition, car le « verdissement » de leurs emprunteurs, engagés dans de nouveaux modèles économiques bas carbone, ne réussira pas sans quelques échecs. Mais aussi parce que, de plus en plus, leur responsabilité se trouvera engagée si, par-delà les critères environnementaux naissants, elles continuent de financer aveuglément de gros émetteurs de CO2.
    Les banques n’ignorent pas ou plus ces risques que Mark Carney – gouverneur de la Banque d’Angleterre et président du Conseil de stabilité financière – avait mis en lumière dans son discours « Briser la tragédie des horizons », le 29 septembre 2015 à Londres. Ce discours a depuis lors inspiré d’autres banquiers centraux et superviseurs. A l’initiative de la Banque de France lors du One Planet Summit de décembre 2017, un réseau consacré au verdissement du système financier s’est constitué. Le Network of Central Banks and Supervisors for Greening the Financial System produira des travaux d’évaluation instructifs. La banque centrale des Pays-Bas a, par exemple, commencé à introduire le risque climatique dans un stress test bancaire (DNB Occasional Studies n0 16-7, 2018), estimant que le risque climatique pourrait – au minimum car le scénario n’inclut ni destruction d’actifs ni effets en chaîne – faire perdre aux banques un tiers de leurs fonds propres !
    Pratiques hétérogènes
    Les banques ne peuvent donc plus détourner le regard de la banquise. Or, les besoins de financement de la transition écologique sont colossaux. Dans leur livre Finance, climat, réveillez-vous ! (Indigène Editions, 2018), Anne Hessel, Jean Jouzel et Pierre Larrouturou reprennent le chiffre de la Cour des comptes européenne, qui les estime à 1 115 milliards d’euros par an entre 2021 et 2030 pour les pays de l’Union, s’ils veulent réduire de 40 % leurs émissions de CO2 d’ici à 2030. Si, à première vue, le chiffre paraît astronomique, il est, tout bien pesé, à la mesure des 31 000 milliards d’euros d’actifs que les banques européennes détiennent à leur bilan (contre environ 20 000 pour les banques américaines et 133 000 pour le secteur bancaire au niveau mondial – conversion en euros des chiffres du « Global Monitoring Report on NBFI 2018 Monitoring Dataset », publié par le Financial Stability Board en février 2019). La question n’est clairement pas celle d’un manque de moyens, mais de leur fléchage.
    Peut-on compter sur les banques pour qu’elles orientent spontanément leurs ressources vers la transition écologique ? Certaines s’engagent déjà dans cette voie, et les analyses comme celles de l’ONG Carbon Disclosure Project les y invitent. Mais les pratiques restent hétérogènes, le plus souvent associées au risque de réputation. Aucune banque n’a publié le détail de ses expositions selon l’éventail du vert au brun… Ce serait pourtant une bonne façon de convaincre clients et créanciers qu’il s’agit bien d’une démarche sincère, et non d’un verdissement de surface. Des études ont même montré que les banques les plus « responsables » en surface sont souvent les moins « vertueuses » (« Corporate Social Responsability for Irresponsability », Matthew Kotchen et Jon Jungbien Moon, NBER Working Paper Series no 17254, 2011).
    Mais pour que les bilans des banques verdissent, il faut que la régulation financière verdisse aussi, et surtout pas en allégeant les contraintes de celles qui se signaleraient comme les plus vertueuses : c’est pourtant l’idée du « bonus prudentiel », ou green supporting factor, soutenu par la Fédération bancaire française. Car, pour faire face au risque climatique, la capacité des banques à absorber des pertes doit augmenter et non diminuer.
    C’est aussi la politique monétaire qui doit verdir, en conditionnant les sommes mises à la disposition des banques à l’obligation de contribuer au financement d’investissements bas carbone. La puissance publique se doit de fixer la direction à suivre. La mise en place d’une banque publique européenne du climat est une excellente initiative, mais il faudra aller plus loin, avec des obligations publiques vertes pour que le secteur privé ne craigne plus de s’engager.
    Ce n’est pas que l’isolation thermique de nos bâtiments qu’il s’agit de rénover, mais tout notre modèle de croissance. Les banques ont là une formidable occasion de réorienter leur modèle d’activité vers les besoins de l’économie réelle à un horizon de long terme, horizon qu’elles n’auraient pas dû abandonner. Mettre la finance au service du climat, c’est la remettre au service du citoyen, c’est faire le tri entre celle qui est utile et celle qui ne l’est pas dans une financiarisation dont les excès n’ont toujours pas été résorbés depuis la crise. L’objectif ultime restant « moins de banquiers, plus de banquise » !
    Jézabel Couppey- Soubeyran est économiste,
    maîtresse de conférences
    à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne. Elle a notamment écrit « Blablabanque. Le discours de l’inaction » (Michalon, 2015)

    La politique climatique dans l’UE (Le Monde)

    Réchauffement climatique : l’inertie coupable de l’Union européenne

    Audrey Garric

    (Service Planète)

    ANALYSE
    En matière d’écologie et de climat, il y a les « petits pas » dénoncés par Nicolas Hulot, l’ancien ministre de la transition écologique et solidaire. Et le surplace. C’est l’allure que semble avoir adoptée l’Union européenne : les chefs d’Etat et de gouvernement ne sont pas parvenus à s’entendre, les 21 et 22 mars, pour rehausser leurs efforts dans la lutte contre le changement climatique. Un nouvel échec après une première tentative en octobre, malgré la très forte mobilisation citoyenne, notamment des jeunes.
    A l’échelle mondiale, les Etats sont pourtant engagés dans un marathon pour limiter le dérèglement climatique. Une course qui a pris des allures de sprint ces derniers temps, à mesure que l’inaction politique rétrécissait les années comptées par les scientifiques. Or les engagements des pays, dont ceux de l’UE (− 40 % d’émissions d’ici à 2030 par rapport à 1990), sont insuffisants pour respecter l’objectif de limiter le réchauffement bien en dessous de 2 °C, et si possible à 1,5 °C, comme le prévoit l’accord de Paris de 2015.
    C’est pourquoi la Commission européenne pousse pour adopter un objectif de neutralité carbone d’ici à 2050, parmi les scénarios qu’elle propose dans le cadre de sa stratégie à long terme. Le 14 mars, le Parlement de Strasbourg a approuvé cette idée et celle d’un accroissement de l’effort pour atteindre − 55 % des rejets d’ici à 2030. Mais les dirigeants sont plus que jamais divisés sur le climat, paralysés par une ligne de fracture Ouest-Est qui ne cesse de se creuser. D’un côté, une dizaine d’Etats (France, Pays-Bas, Luxembourg, Espagne, Portugal, Suède ou encore Danemark) demandent une mention claire de l’objectif de neutralité carbone au milieu du siècle ; de l’autre, la Pologne, la Hongrie et la République Tchèque s’opposent à toute référence à 2050 et à l’objectif de limiter le réchauffement à 1,5 °C. Or, en matière de climat comme de fiscalité, les décisions se prennent à l’unanimité dans l’Union.
    Lors du sommet des 21 et 22 mars, l’Allemagne a créé la surprise en soutenant le camp des réfractaires pour demander un report de la discussion au prochain sommet en juin. Malgré un accord pour sortir du charbon au plus tard en 2038, le pays est toujours empêtré dans des conflits au sein de sa coalition gouvernementale, notamment entre la ministre de l’environnement Svenja Schulze (SPD) et le ministre de l’économie Peter Altmaier (CDU). Tous attendent l’adoption d’une loi climat, qui doit être présentée au printemps, pour entériner les conclusions de la commission sur le charbon..
    Mais Berlin n’est pas la seule responsable. Au-delà des incertitudes liées au Brexit, qui freinent toute avancée, Paris pèche également par le décalage entre ses discours et ses actes, en raison du retard pris dans le respect de ses objectifs climatiques. Toute « championne du climat » qu’elle soit, la France ne peut désormais plus compter sur sa seule diplomatie pour entraîner les autres pays dans son sillage et relancer le couple avec l’Allemagne. Elle doit mettre en œuvre des politiques nationales ambitieuses (dans la loi d’orientation des mobilités, la « petite loi » énergie-climat, etc.) afin de retrouver à la fois une crédibilité auprès de ses voisins et un effet d’entraînement.
    Cette bataille en matière climatique est de fait purement politique. Les mutations économiques récentes prouvent que l’Europe est capable d’aller plus loin, plus vite. Dans une étude publiée le 26 mars, le think tank britannique Sandbag montre que l’Union, troisième pollueuse mondiale après la Chine et les Etats-Unis, peut limiter de 50 % ses émissions d’ici à 2030 par la simple application des politiques communautaires et nationales existantes.
    Présenter des plans « réalistes et concrets »
    Les experts parviennent à ce résultat en mettant bout à bout le paquet énergie-climat de 2014, renforcé en juin 2018 par des objectifs plus ambitieux pour les énergies renouvelables (32 %) et l’efficacité énergétique (− 32,5 %), et l’accord trouvé en février 2019 pour réduire les émissions de CO2 des poids lourds. A quoi il faut ajouter les plans de sortie du charbon pris par une bonne dizaine de pays (France et Suède en 2022, puis Italie, Irlande, Autriche, Pays-Bas, Finlande, etc.).
    Ne reste finalement qu’à inscrire dans le marbre de nouveaux objectifs plus ambitieux, une décision nécessaire et urgente. D’abord, en vue du sommet sur le climat convoqué le 23 septembre par le secrétaire général de l’ONU. Antonio Guterres appelle les Etats à venir non pas avec des discours, mais avec des plans « réalistes et concrets » pour accroître leurs engagements climatiques d’ici à 2020 – comme le prévoit l’accord de Paris. L’Europe ne peut se permettre d’arriver les mains vides. D’autant que la Chine, moins prompte à agir en raison du ralentissement de sa croissance économique, ne sera en mesure d’accroître ses efforts qu’après avoir trouvé un terrain d’entente avec Bruxelles.
    Ensuite, parce qu’un accord sur la neutralité carbone en 2050 donnerait une feuille de route claire au nouveau Parlement et à la nouvelle Commission sur les mesures à prendre dans les cinq prochaines années, à la suite des élections européennes de mai. Ce rendez-vous électoral peut justement changer la donne, par exemple si les Verts arrivent deuxièmes en Allemagne ou si le parti au pouvoir en Pologne, Droit et justice (PiS), perd du terrain.
    Les financements, nerf de la guerre des politiques climatiques, sont également à même de faire bouger les lignes. Alors que le budget européen est en cours de négociations, les chefs d’Etat et de gouvernement doivent décider de la part consacrée à l’action climatique dans les 1 200 milliards d’euros prévus pour la période 2021-2027. Une hausse de l’enveloppe permettrait d’amortir le choc de la transition écologique pour les régions dépendantes des énergies fossiles et débloquer la situation. Pour enfin avancer.