Transition énergétique et régulation bancaire (Le Monde -J.Couppey-Soubeyran)

LA CHRONIQUE DE JÉZABEL COUPPEY-SOUBEYRAN

Banques, banquise et pingouins

Les banques ne peuvent plus ignorer la banquise, car le dérèglement climatique est une nouvelle source de risques pour elles. La banquise ne tiendra pas longtemps non plus sans l’attention des banques, car la transition écologique a grandement besoin de financement. Mais attention aux pingouins qui braient qu’il suffira pour cela d’un peu d’incitation – par exemple un allégement de la réglementation bancaire…
Le dérèglement climatique pourrait affecter les bilans des banques et des autres intermédiaires financiers de multiples manières. En créant bien sûr des dommages à rembourser, en détruisant des valeurs d’actifs immobiliers, d’entreprises, etc. Egalement en les exposant à des risques de transition, car le « verdissement » de leurs emprunteurs, engagés dans de nouveaux modèles économiques bas carbone, ne réussira pas sans quelques échecs. Mais aussi parce que, de plus en plus, leur responsabilité se trouvera engagée si, par-delà les critères environnementaux naissants, elles continuent de financer aveuglément de gros émetteurs de CO2.
Les banques n’ignorent pas ou plus ces risques que Mark Carney – gouverneur de la Banque d’Angleterre et président du Conseil de stabilité financière – avait mis en lumière dans son discours « Briser la tragédie des horizons », le 29 septembre 2015 à Londres. Ce discours a depuis lors inspiré d’autres banquiers centraux et superviseurs. A l’initiative de la Banque de France lors du One Planet Summit de décembre 2017, un réseau consacré au verdissement du système financier s’est constitué. Le Network of Central Banks and Supervisors for Greening the Financial System produira des travaux d’évaluation instructifs. La banque centrale des Pays-Bas a, par exemple, commencé à introduire le risque climatique dans un stress test bancaire (DNB Occasional Studies n0 16-7, 2018), estimant que le risque climatique pourrait – au minimum car le scénario n’inclut ni destruction d’actifs ni effets en chaîne – faire perdre aux banques un tiers de leurs fonds propres !
Pratiques hétérogènes
Les banques ne peuvent donc plus détourner le regard de la banquise. Or, les besoins de financement de la transition écologique sont colossaux. Dans leur livre Finance, climat, réveillez-vous ! (Indigène Editions, 2018), Anne Hessel, Jean Jouzel et Pierre Larrouturou reprennent le chiffre de la Cour des comptes européenne, qui les estime à 1 115 milliards d’euros par an entre 2021 et 2030 pour les pays de l’Union, s’ils veulent réduire de 40 % leurs émissions de CO2 d’ici à 2030. Si, à première vue, le chiffre paraît astronomique, il est, tout bien pesé, à la mesure des 31 000 milliards d’euros d’actifs que les banques européennes détiennent à leur bilan (contre environ 20 000 pour les banques américaines et 133 000 pour le secteur bancaire au niveau mondial – conversion en euros des chiffres du « Global Monitoring Report on NBFI 2018 Monitoring Dataset », publié par le Financial Stability Board en février 2019). La question n’est clairement pas celle d’un manque de moyens, mais de leur fléchage.
Peut-on compter sur les banques pour qu’elles orientent spontanément leurs ressources vers la transition écologique ? Certaines s’engagent déjà dans cette voie, et les analyses comme celles de l’ONG Carbon Disclosure Project les y invitent. Mais les pratiques restent hétérogènes, le plus souvent associées au risque de réputation. Aucune banque n’a publié le détail de ses expositions selon l’éventail du vert au brun… Ce serait pourtant une bonne façon de convaincre clients et créanciers qu’il s’agit bien d’une démarche sincère, et non d’un verdissement de surface. Des études ont même montré que les banques les plus « responsables » en surface sont souvent les moins « vertueuses » (« Corporate Social Responsability for Irresponsability », Matthew Kotchen et Jon Jungbien Moon, NBER Working Paper Series no 17254, 2011).
Mais pour que les bilans des banques verdissent, il faut que la régulation financière verdisse aussi, et surtout pas en allégeant les contraintes de celles qui se signaleraient comme les plus vertueuses : c’est pourtant l’idée du « bonus prudentiel », ou green supporting factor, soutenu par la Fédération bancaire française. Car, pour faire face au risque climatique, la capacité des banques à absorber des pertes doit augmenter et non diminuer.
C’est aussi la politique monétaire qui doit verdir, en conditionnant les sommes mises à la disposition des banques à l’obligation de contribuer au financement d’investissements bas carbone. La puissance publique se doit de fixer la direction à suivre. La mise en place d’une banque publique européenne du climat est une excellente initiative, mais il faudra aller plus loin, avec des obligations publiques vertes pour que le secteur privé ne craigne plus de s’engager.
Ce n’est pas que l’isolation thermique de nos bâtiments qu’il s’agit de rénover, mais tout notre modèle de croissance. Les banques ont là une formidable occasion de réorienter leur modèle d’activité vers les besoins de l’économie réelle à un horizon de long terme, horizon qu’elles n’auraient pas dû abandonner. Mettre la finance au service du climat, c’est la remettre au service du citoyen, c’est faire le tri entre celle qui est utile et celle qui ne l’est pas dans une financiarisation dont les excès n’ont toujours pas été résorbés depuis la crise. L’objectif ultime restant « moins de banquiers, plus de banquise » !
Jézabel Couppey- Soubeyran est économiste,
maîtresse de conférences
à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne. Elle a notamment écrit « Blablabanque. Le discours de l’inaction » (Michalon, 2015)
Publicités

La politique climatique dans l’UE (Le Monde)

Réchauffement climatique : l’inertie coupable de l’Union européenne

Audrey Garric

(Service Planète)

ANALYSE
En matière d’écologie et de climat, il y a les « petits pas » dénoncés par Nicolas Hulot, l’ancien ministre de la transition écologique et solidaire. Et le surplace. C’est l’allure que semble avoir adoptée l’Union européenne : les chefs d’Etat et de gouvernement ne sont pas parvenus à s’entendre, les 21 et 22 mars, pour rehausser leurs efforts dans la lutte contre le changement climatique. Un nouvel échec après une première tentative en octobre, malgré la très forte mobilisation citoyenne, notamment des jeunes.
A l’échelle mondiale, les Etats sont pourtant engagés dans un marathon pour limiter le dérèglement climatique. Une course qui a pris des allures de sprint ces derniers temps, à mesure que l’inaction politique rétrécissait les années comptées par les scientifiques. Or les engagements des pays, dont ceux de l’UE (− 40 % d’émissions d’ici à 2030 par rapport à 1990), sont insuffisants pour respecter l’objectif de limiter le réchauffement bien en dessous de 2 °C, et si possible à 1,5 °C, comme le prévoit l’accord de Paris de 2015.
C’est pourquoi la Commission européenne pousse pour adopter un objectif de neutralité carbone d’ici à 2050, parmi les scénarios qu’elle propose dans le cadre de sa stratégie à long terme. Le 14 mars, le Parlement de Strasbourg a approuvé cette idée et celle d’un accroissement de l’effort pour atteindre − 55 % des rejets d’ici à 2030. Mais les dirigeants sont plus que jamais divisés sur le climat, paralysés par une ligne de fracture Ouest-Est qui ne cesse de se creuser. D’un côté, une dizaine d’Etats (France, Pays-Bas, Luxembourg, Espagne, Portugal, Suède ou encore Danemark) demandent une mention claire de l’objectif de neutralité carbone au milieu du siècle ; de l’autre, la Pologne, la Hongrie et la République Tchèque s’opposent à toute référence à 2050 et à l’objectif de limiter le réchauffement à 1,5 °C. Or, en matière de climat comme de fiscalité, les décisions se prennent à l’unanimité dans l’Union.
Lors du sommet des 21 et 22 mars, l’Allemagne a créé la surprise en soutenant le camp des réfractaires pour demander un report de la discussion au prochain sommet en juin. Malgré un accord pour sortir du charbon au plus tard en 2038, le pays est toujours empêtré dans des conflits au sein de sa coalition gouvernementale, notamment entre la ministre de l’environnement Svenja Schulze (SPD) et le ministre de l’économie Peter Altmaier (CDU). Tous attendent l’adoption d’une loi climat, qui doit être présentée au printemps, pour entériner les conclusions de la commission sur le charbon..
Mais Berlin n’est pas la seule responsable. Au-delà des incertitudes liées au Brexit, qui freinent toute avancée, Paris pèche également par le décalage entre ses discours et ses actes, en raison du retard pris dans le respect de ses objectifs climatiques. Toute « championne du climat » qu’elle soit, la France ne peut désormais plus compter sur sa seule diplomatie pour entraîner les autres pays dans son sillage et relancer le couple avec l’Allemagne. Elle doit mettre en œuvre des politiques nationales ambitieuses (dans la loi d’orientation des mobilités, la « petite loi » énergie-climat, etc.) afin de retrouver à la fois une crédibilité auprès de ses voisins et un effet d’entraînement.
Cette bataille en matière climatique est de fait purement politique. Les mutations économiques récentes prouvent que l’Europe est capable d’aller plus loin, plus vite. Dans une étude publiée le 26 mars, le think tank britannique Sandbag montre que l’Union, troisième pollueuse mondiale après la Chine et les Etats-Unis, peut limiter de 50 % ses émissions d’ici à 2030 par la simple application des politiques communautaires et nationales existantes.
Présenter des plans « réalistes et concrets »
Les experts parviennent à ce résultat en mettant bout à bout le paquet énergie-climat de 2014, renforcé en juin 2018 par des objectifs plus ambitieux pour les énergies renouvelables (32 %) et l’efficacité énergétique (− 32,5 %), et l’accord trouvé en février 2019 pour réduire les émissions de CO2 des poids lourds. A quoi il faut ajouter les plans de sortie du charbon pris par une bonne dizaine de pays (France et Suède en 2022, puis Italie, Irlande, Autriche, Pays-Bas, Finlande, etc.).
Ne reste finalement qu’à inscrire dans le marbre de nouveaux objectifs plus ambitieux, une décision nécessaire et urgente. D’abord, en vue du sommet sur le climat convoqué le 23 septembre par le secrétaire général de l’ONU. Antonio Guterres appelle les Etats à venir non pas avec des discours, mais avec des plans « réalistes et concrets » pour accroître leurs engagements climatiques d’ici à 2020 – comme le prévoit l’accord de Paris. L’Europe ne peut se permettre d’arriver les mains vides. D’autant que la Chine, moins prompte à agir en raison du ralentissement de sa croissance économique, ne sera en mesure d’accroître ses efforts qu’après avoir trouvé un terrain d’entente avec Bruxelles.
Ensuite, parce qu’un accord sur la neutralité carbone en 2050 donnerait une feuille de route claire au nouveau Parlement et à la nouvelle Commission sur les mesures à prendre dans les cinq prochaines années, à la suite des élections européennes de mai. Ce rendez-vous électoral peut justement changer la donne, par exemple si les Verts arrivent deuxièmes en Allemagne ou si le parti au pouvoir en Pologne, Droit et justice (PiS), perd du terrain.
Les financements, nerf de la guerre des politiques climatiques, sont également à même de faire bouger les lignes. Alors que le budget européen est en cours de négociations, les chefs d’Etat et de gouvernement doivent décider de la part consacrée à l’action climatique dans les 1 200 milliards d’euros prévus pour la période 2021-2027. Une hausse de l’enveloppe permettrait d’amortir le choc de la transition écologique pour les régions dépendantes des énergies fossiles et débloquer la situation. Pour enfin avancer.

Prix du pétrole et prix du carbone (De Perthuis)

Comment faire reculer l’usage du pétrole (et ses émissions de CO2) ?

https://theconversation.com/un-petrole-a-plus-de-80-dollars-mauvais-pour-leconomie-bon-pour-le-climat-104596?utm_medium=email&utm_campaign=La%20lettre%20de%20The%20Conversation%20France%20du%208%20octobre%202018%20-%201131010163&utm_content=La%20lettre%20de%20The%20Conversation%20France%20du%208%20octobre%202018%20-%201131010163+CID_5ad393bf4bfd2b41a38330efdd69b8b1&utm_source=campaign_monitor_fr&utm_term=Un%20ptrole%20%20plus%20de%2080%20dollars%20mauvais%20pour%20lconomie%20bon%20pour%20le%20climat

 

Le développement de la finance peut provoquer la maladie hollandaise (le Monde 6/10/2018)

La  » malédiction de la finance  » étouffe l’économie

Le poids excessif de la City a eu un impact négatif sur le PIB du Royaume-Uni, montre une nouvelle étude

Les politiciens qui se lèchent les babines à l’idée d’attirer de nombreux banquiers à Paris grâce au Brexit feraient bien de faire attention à ce qu’ils souhaitent.. Economiquement, cela pourrait se retourner contre eux « , prévient Nicholas Shaxson.

L’auteur de The Finance Curse. How Global Finance is Making Us All Poorer ( » la malédiction de la finance « éditions Bodley Head, non traduit), sortie presse le 5  octobre, n’est pas un dangereux -anticapitaliste primaire. La finance est absolument nécessaire au développement économique, selon le journaliste. Mais son ouvrage vient vulgariser un -concept ancien, redéveloppé depuis une dizaine d’années par un groupe d’économistes : trop de finance peut finir par étouffer la croissance.

Une nouvelle étude, d’Andrew Baker, de l’université britannique de Sheffield, Gerald Epstein, de l’université du Massachusetts à Amherst, et Juan Montecino, de l’université de Columbia, à New York, publiée pour coïncideravec la parution du livre, chiffre pour la première fois les dégâts de cet excès de finance pour le Royaume-Uni, pays où la City possède un poids prépondérant. Résultat : de 1995 à 2015, le pays aurait perdu 4 500  milliards de livres, l’équivalent de deux ans du -produit intérieur brut (PIB) actuel. Soit 170 000  livres par foyer en moyenne.  » Le chiffre est une estimation qui demande d’autres recherches, précise immédiatement M.  Baker. Mais il est gigantesque, et c’est un ordre de grandeur qui donne une bonne idée de la façon dont la finance écrase tout le reste de l’économie. «  Ce résultat est particulièrement intéressant comparé à celui des Etats-Unis : sur la même période, la première puissance économique mondiale aurait perdu environ un an de PIB seulement.  » Le coût pour le Royaume-Uni serait donc deux à trois fois plus grand parce que la finance y est proportion-nellement beaucoup plus importante « , explique M. Baker. Au Royaume-Uni, le secteur financier pèse 6,5  % de l’économie, après un pic à 9  % en  2009. En Europe, seuls le Luxembourg (27  %) et la Suisse (9  %) ont des secteurs financiers plus importants. En France, son poids est de 4  %, d’après une étude de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Il identifie une série de phénomènes où le secteur financier déforme le reste de l’économie, à commencer par un brain drain des meilleurs talents.  » Les ingénieurs spécialisés dans l’aérospatial finissent par modéliser les risques des firmes financières plutôt que de travailler sur des fusées « , résume M. Baker. Les salaires très élevés renchérissent le coût de la vie à Londres, repoussant dans les lointaines banlieues enseignants et infirmières. L’attraction des flux financiers augmente le niveau de la livre sterling, sapant la compétitivité des autres secteurs d’activité..  » Londres et son secteur financier dominent les autres régions du Royaume-Uni depuis si longtemps que le pays a fini par perdre une partie de ses compétences « , estime M.  Baker.

Nombreux phénomènes actuelsL’étude de M.. Baker met aussi au jour un autre phénomène : plus le secteur financier est important, plus les flux financiers se dirigent majoritairement vers des activités peu productives.  » Au Royaume-Uni, seuls 3,5  % des prêts vont vers l’industrie « , s’inquiète-t-il. L’immense majorité va vers l’immobilier et les actifs financiers, provoquant des bulles et une économie circulaire sans réelle valeur ajoutée.

Les seuls bénéficiaires directs en sont les personnes qui travaillent dans le secteur financier lui-même : c’est un traditionnel phénomène de  » rente « , comme le documentaient déjà les économistes classiques.

L’ensemble de ces phénomènes coûterait 2 700  milliards de livres, selon l’étude, auxquels il faut ajouter 1 800  milliards de livres dus à la crise financière de 2008, ce qui donne le total de 4 500  milliards de livres.

La  » malédiction de la finance  » est un concept dérivé de la malédiction du pétrole : beaucoup de pays riches en matières premières restent très pauvres, écrasés par un seul secteur qui développe la corruption, aspire tous les meilleurs talents, renchérit le coût de la vie et le cours de la monnaie locale…

Dans les années 1990, M.  Shaxson était journaliste, basé en Angola, et il a largement documenté le phénomène. En  2007, il a -rencontré John Christensen, un ancien conseiller économique de l’île de Jersey qui a ensuite fondé Tax Justice Network, l’une des associations britanniques les plus influentes de la lutte contre l’évasion fiscale. Pour ce dernier, le constat était évident : à Jersey, la finance écrasait tout le reste, et ses rapports appelant à la diver-sification de l’économie restaient lettre morte, tandis que les secteurs économiques locaux étaient asphyxiés.  » Quand John Christensen m’en a parlé,le parallèle m’a paru immédiatement -logique, se rappelle M. Shaxson. Le concept permet de rassembler de nombreux phénomènes actuels : la financiarisation de l’économie, le développement des paradis fiscaux, le poids excessif des monopoles, le court-termisme… « 

Si Adam Smith, Karl Marx ou encore John Maynard Keynes ont tous averti des risques de l’excès de finance, très peu d’économistes avaient tenté de chiffrer son impact. La crise de 2008 a changé les choses. En  2012, une étude du Fonds monétaire international a mis au jour une sorte de plafond maximal de la finance : quand les prêts au secteur privé dans un pays dépassent 90  % ou 100  % du PIB, la croissance commence à ralentir. Or, ce niveau atteignait 134  %, en  2016, au Royaume-Uni. Depuis, la recherche a progressé. La parution de ce livre, et de cette nouvelle étude, espère maintenant vulgariser le concept.

Éric Albert

  • Les chiffres
    4 500

    C’est, en milliards de livres, ce qu’aurait perdu le Royaume-Uni entre 1995 à 2015 à cause du poids excessif de la finance. Soit l’équivalent de deux ans du produit intérieur brut actuel.

    23 000

    C’est, en milliards de dollars la perte atteinte (depuis 1990) par les Etats-Unis, soit environ un an de PIB.

    134  %

    C’est, en  2016, la part des prêts au secteur privé rapporté au PIB du Royaume-Uni. Au-delà de 90  % ou de 100  % du PIB, l’impact sur la croissance est négatif.

    6,5  %

    C’est le poids du secteur -financier dans l’économie -britannique.

Mesurer le capital humain (Le Monde 4/10/2018)

Pour être forte économiquement, la France doit encore investir dans la formation

Le classement international de 195 pays selon la qualité du capital humain place la France au 9e rang, mais au 21e rang seulement en matière de formation, observe l’économiste de la santé Christopher Murray

Un proverbe s’applique bien au concept de  » capital humain « , définissable comme le produit des investissements d’un pays dans la santé et l’éducation : on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre.

Fondamentalement, un gouvernement ne peut s’attendre à être fort économiquement s’il n’investit pas dans le développement de sa force de travail. Tout travail ne se vaut pas, et le degré de productivité des travailleurs peut être amélioré en s’assurant que les individus ne se contentent pas d’aller à l’école, mais y apprennent réellement quelque chose, comme le démontrent plusieurs études. Les dirigeants doivent aussi veiller à permettre à ces actifs bien formés de vivre plus longtemps et en meilleure santé.

Jusqu’à présent, il n’existait aucun outil quantitatif pour mesurer la qualité de la force de travail d’un pays. Une étude, publiée le 24 septembre dans la revue médicale The Lancet, vient pallier ce manque. Elle permet au législateur de comparer l’évolution du capital humain pays par pays entre 1990 et 2016. Elle résulte de l’analyse systématique de données issues de plus de 100 000 sources provenant, entre autres, des administrations gouvernementales, des établissements d’enseignement et des systèmes de santé.

Aujourd’hui, la France n’a pas à rougir de son capital humain, mais d’autres pays progressent plus vite. Le pays se classe 9e sur 195 pays et territoires à l’échelle mondiale en  2016, avec 25  ans de  » capital humain espéré « , c’est-à-dire le nombre moyen d’années que les Français peuvent espérer travailler au maximum de leur productivité, tout en se maintenant en bonne santé et à un haut niveau de compétences.

Force de travailLa Finlande, l’Islande et le Danemark oc-cupaient, dans cet ordre, les trois premières places en  1990. Ils récidivent en  2016. Et chacun de ces pays a augmenté son nombre d’années de capital humain, en améliorant son score de  » santé fonctionnelle  » – dont le calcul intègre de nombreux facteurs tels que les retards de croissance et les cas de dénutrition, d’anémie, de déficience cognitive, de perte d’audition et de vision et de maladies infectieuses comme le sida, le paludisme et la tuberculose. Ces trois pays sont également parvenus à améliorer leur score d’apprentissage, comme en atteste l’analyse de résultats d’examens en langue nationale, en mathématiques et en sciences.

L’étude conduite par l’Institute for Health Metrics and Evaluation (Institut de statistiques sur la santé publique à l’université de Washington, Healthdata.org) montre que la force de travail de la France se porte plutôt bien. Elle évalue également la période considérée comme la plus active pour la force de travail entre 20 et 64 ans : elle était auparavant en moyenne de 43 ans et demi sur 45 possibles pour les travailleurs français.

En revanche, les résultats sont plus problématiques en ce qui concerne la formation des actifs. Les Français passent en moyenne 13 ans et demi dans le système éducatif sur 18 possibles entre 5  ans et 24 ans. Cette donnée peut sembler plutôt favorable, mais elle situe cependant la France au 21e rang mondial en  2016, de surcroît en net recul par rapport à 1990, puisqu’elle se situait alors au 11e rang. Les étudiants passent plus de temps sur les bancs de l’école en Serbie, en Pologne, en Lettonie, en Turquie, au Liban et dans bien d’autres pays…

En outre, les étudiants français n’apprennent pas aussi efficacement qu’ils le pourraient. Sur la base d’une moyenne des résultats obtenus à des tests comparables à l’étranger, la France se classe 28e. D’autres pays, parmi lesquels Cuba, la République tchèque, la Chine et la Russie, obtiennent de meilleurs scores.

L’étude montre également que les pays occupant le premier quartile de ce classement ont connu un taux de croissance annuel médian supérieur de 1,1  % de leur produit intérieur brut (PIB) par rapport aux pays du dernier quartile. A titre d’exemple, entre 2015 et 2016, une augmentation de 1,1  % du taux de croissance s’est traduite par une augmentation du PIB par habitant de 163  dollars (141,55 euros) en Chine, 268 dollars en Turquie et 177 dollars au Brésil.

A la lumière de cette corrélation entre investissements dans le capital humain et croissance du PIB, la France pourrait bien engranger de significatives retombées -économiques. Pour l’avenir économique du pays et son poids dans l’économie mondiale, les décideurs devraient s’y intéresser et prendre les mesures qui s’imposent. Ils pourraient ainsi se rendre compte que l’on peut à la fois avoir le beurre et l’argent du beurre.

Christopher Murray

A quoi sert l'aide au développement ? (Le Monde 22 mai 2018)

L’aide au développement passe par des réformes
Pour neuf économistes, dont les Prix Nobel Angus Deaton, James Heckman et Joseph Stiglitz, la réussite des projets menés dans les pays du Sud ne peut se contenter de micro-interventions. A quoi l’aide publique au développement (APD) sert-elle ? Dans une tribune récente publiée dans Le Monde, Luc Behaghel et Esther Duflo, deux économistes, affirment que l’APD peut permettre de favoriser  » l’innovation sociale « , à condition toutefois de la  » moderniser « , c’est-à-dire de la -fonder sur des méthodes d’évaluation  » scientifiques  » ( » Pour un aggiornamento de la politique d’aide au développement « , Le Monde du 13 avril). Et pour cela, une seule voie possible : s’inspirer de la méthode des essais cliniques pratiqués de longue date en médecine, consistant à comparer un échantillon de bénéficiaires à un groupe témoin, tous deux tirés au hasard, avant et après usage d’un médicament ou d’un vaccin.

Dans le contexte français d’une augmentation inédite de l’effort national en faveur de l’APD lancée par François Hollande et réaffirmée par Emmanuel Macron, la mission de modernisation de l’APD, confiée au député (LRM) Hervé Berville, fera certainement la part belle à la redevabilité des opérateurs chargés de la mise en œuvre de cette politique généreuse. Mais elle visera heureusement plus et mieux que l’application des méthodes d’échantillonnage aléatoire (EA). Car si ces dernières peuvent paraître a priori judicieuses, elles s’avèrent à la fois restrictives, peu fiables et onéreuses.

Restrictives, car seul un nombre étroit de projets de développement peuvent se prêter à des évaluations sous forme d’essai clinique : des micro-interventions, visant des individus et agissant à court terme. Elles ne disent rien des changements macro-économiques, politiques et institutionnels qui, dans l’histoire, se sont révélés cruciaux pour la réduction de la pauvreté dans le monde.

Ces interventions spécifiques peuvent évidemment être utiles, mais leurs conséquences réelles impliquent des effets qui vont au-delà de l’impact immédiat et à court terme sur les individus traités.. Pareilles externalités ne peuvent pas être prises en compte par une approche locale et d’équilibre partiel. Pour être pertinente, chaque évaluation par tirage au sort devrait être insérée dans un cadre d’équilibre général, où l’amélioration de la situation des uns peut entraîner une dégradation de celle des autres.

Protocole onéreux
De toute façon, de telles évaluations souffrent souvent de défaillances sérieuses : rares sont les situations concrètes où les tirages au sortdes humains auxquels on peut procéder sont parfaitement aléatoires. Les sujets disponibles pour ces EA ne constituent presque jamais une sous-population représentative de la population visée, de sorte que les tirages au sort sont réalisés dans un environnement artificiel. Souvent, il n’a que peu de ressemblance avec l’environnement où la politique évaluée sera mise en œuvre.

Or, en la matière, le moindre biais de sélection prive toute la méthode de son intérêt et reconduit l’évaluateur à des méthodes statistiques de correction des biais qui, elles, ont fait leurs preuves, même dans les enquêtes traditionnelles. Les sujets, quant à eux, ne peuvent que très rarement être gardés dans l’ignorance du protocole d’expérimentation, et ce qu’ils savent à ce titre peut modifier les résultats de l’expérience dans un sens qui n’a rien à voir avec l’innovation recherchée. En outre, si l’on hésite entre une centrale solaire et une centrale à charbon, entre un pont et une route, ou sur l’emplacement d’un barrage le long d’un fleuve, il est évidemment hors de question de sélectionner au hasard ceux qui bénéficieront de l’ouvrage. Dans bien des cas, ces évaluations par tirage au sort posent même de redoutables défis éthiques, en particulier lorsqu’il s’agit de traitements médicaux.

Enfin, elles exigent un protocole onéreux : la moindre enquête coûte en moyenne un demi-million d’euros. Davantage, donc, que certains projets à évaluer eux-mêmes. Rien d’étonnant dans ces conditions si, après les avoir testées, l’Agence française de développement (AFD) a renoncé à ces pratiques du fait de leurs limitations intrinsèques. Plusieurs grandes entreprises françaises, aussi modernes et innovantes que Danone, Veolia ou Total, ne sont jamais allées au-delà d’une seule expérimentation.

A l’identification de l’impact à court terme projet par projet, il est préférable de substituer l’évaluation d’une politique publique d’ensemble. Elle doit tenir compte des externalités qui s’exercent sur un territoire ou une population, à l’instar de l’évaluation de la politique de développement au Ghana, réalisée conjointement par plusieurs bailleurs internationaux (dont la Banque mondiale et l’AFD). Dans cet esprit, nous disposons d’un trésor de données sous-utilisées, fournies notamment par les enquêtes sur les ménages réalisées par les instituts nationaux de statistique. Jointes aux données de la NASA, récemment rendues publiques, elles peuvent désormais faire l’objet d’une analyse fine, grâce à l’intelligence artificielle, capable de nous renseigner très précisément sur les politiques publiques qui ont  » réussi « .

C’est ce type d’appréhension systémique qu’il faut privilégier face à l’immensité des questions de développement et des dynamiques de paupérisation et d’inégalités qui gangrènent les sociétés contemporaines. Nous ne devons pas avoir la politique de nos instruments d’évaluation, mais les instruments de notre politique.

Devant l’enjeu de l’accès à l’eau dans le Sahel ou de l’éducation du milliard de jeunes supplémentaires qui naîtront sur le continent africain dans la prochaine génération, les pastilles Micropur ou les primes individuelles aux enseignants ne suffiront pas. Concernant l’agriculture, il convient d’interroger les pratiques de subventions agricoles des pays du Nord, la nécessaire régulation des marchés d’actifs financiers dérivés sur les matières premières, le pillage des ressources naturelles et l’accaparement des terres dont pâtit au premier chef la petite paysannerie qui, pourtant, nourrit l’humanité.

Partout, l’adaptation aux dérèglements écologiques est devenue une urgence absolue qui exige des stratégies de politique publique coordonnées. Si l’on souhaite améliorer les revenus des travailleurs pauvres, bien au-delà des microcrédits, il faut renforcer, et bien souvent tout simplement introduire, une véritable législation du travail – à l’instar des réformes qui ont contribué à sortir des millions de Brésiliens de la pauvreté. Il faut aussi, bien sûr, faire appliquer les réglementations existantes, par exemple en matière de travail des enfants et de sécurité.

Barrières structurelles
Si l’on souhaite soutenir les fractions les plus fragiles de la population, il ne suffira pas de leur donner des cours d’éducation financière : il faut reconnaître que, dans bien des cas, une juste reconstitution des marges de manœuvre budgétaires auxquelles les Etats ont droit est nécessaire. Ce qui veut dire, à la suite des recommandations de l’OCDE, mettre fin aux pratiques de prix de transfert entre filiales de groupes multinationaux logées dans des paradis fiscaux, qui siphonnent la base fiscale des pays du Sud (et du Nord).

Il faut surtout analyser les origines structurelles des barrières au  » développement « , liées notamment aux inégalités femmes-hommes et à la corruption endémique. En toutes ces matières, -l’essentiel reste à faire. Ne serait-ce que dans la lutte contre l’érosion dramatique de la biodiversité, par exemple, les instruments de mesure de l’efficacité de l’action sont encore à construire. Allons-nous tirer au hasard les mangroves détruites par la montée des eaux ?

Les peuples du Sud attendent plus de la communauté internationale. Les Objectifs de développement durable sur lesquels nous nous sommes mis d’accord en 2015 valent pour les pays du Nord et du Sud. Ils font droit au caractère interdépendant, systémique et transversal de la lutte contre l’ostracisme à l’égard des femmes, contre les inégalités de revenus, l’érosion de la biodiversité, le changement climatique et les défaillances de gouvernance. -Moderniser l’aide publique au développement implique de façonner nos projets et nos outils de redevabilité en fonction de cette nouvelle frontière.

Collectif