Pandémie et arrêt de la dynamique de développement des pays émergents (Le Monde)

Le grand bond en arrière des pays émergents, forcés de réajuster leur « stratégie d’insertion dans l’économie mondiale »

La pandémie de Covid-19 a stoppé net l’ascension des pays émergents, dont la croissance montrait déjà des signes de ralentissement. Une chute qui a replongé des millions de personnes dans la pauvreté.

Par Julien Bouissou Publié le 15 septembre 2021 à 06h07 – Mis à jour le 15 septembre 2021 à 16h40

Temps de Lecture 8 min.

Distribution de nourriture à Calcutta, en Inde, le 23 mai 2021. Le pays compte 85 millions de personnes en plus vivant dans l’extrême pauvreté.
Distribution de nourriture à Calcutta, en Inde, le 23 mai 2021. Le pays compte 85 millions de personnes en plus vivant dans l’extrême pauvreté. INDRANIL ADITYA / NURPHOTO VIA AFP

Pour Ford, le marché indien n’aura été qu’un mirage. Le constructeur automobile américain a annoncé le 9 septembre qu’il se retirait du pays après avoir cumulé plus de 2 milliards de dollars de pertes (près de 1,7 milliard d’euros) au cours des dix dernières années. Une fin de route douloureuse et inattendue pour une entreprise qui, il y a quelques années encore, voyait dans le géant asiatique et son 1,3 milliard d’habitants l’un des marchés automobiles les plus prometteurs de la planète.

En 2020, c’est Harley-Davidson qui a quitté le pays, précédé de General Motors en 2017. « Que des grandes entreprises comme Ford, qui investissent sur le long terme, se retirent d’un pays émergent comme l’Inde est inquiétant, explique Rebecca Ray, chercheuse au Global Development Policy Center de l’université américaine de Boston. Même si leur ralentissement avait déjà commencé il y a une dizaine d’années, la crise du Covid-19 aggrave cette tendance. » Article réservé à nos abonnés Lire aussi En Inde, le miracle automobile se fait attendre

La crise a fait voler en éclats le concept des « émergents » popularisé dans les années 2000 par les banques d’affaires et les cabinets de conseil pour désigner les pays en développement à la croissance rapide, et en pleine insertion dans l’économie mondiale. Or depuis 2020, tous, sauf la Chine, sont tombés de leurs sommets avec des décrochages parfois violents, à l’instar de l’Inde et du Mexique, qui ont connu des récessions respectives de 8,7 % et 9,1 % l’an dernier.

Des écarts creusés

A en juger par leur taux de croissance, les émergents ne forment plus un groupe homogène tant les écarts se sont creusés en 2020, à la fois dans la même région, par exemple entre les Philippines (où le produit intérieur brut a chuté de 9,5 %) et le Vietnam (avec un PIB en hausse de 2,9 %), ou entre les continents. La récession a été contenue en Asie (l’économie a reculé de 1,5 %), mais marquée en Amérique du Sud (– 6,6 %). Alors que la croissance en Afrique était supérieure au reste du monde avant la pandémie (3,6 % contre 2,7 % en 2019), elle est repassée derrière la moyenne mondiale depuis le début de la pandémie.

A l’occasion de la crise, d’autres failles se sont ouvertes. « Alors que l’usage de la télémédecine explose en Chine et en Indonésie, le Laos et le Cambodge souffrent de pénuries d’électricité », relève Federico Bonaglia, directeur adjoint du Centre de développement de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Article réservé à nos abonnés Lire aussi Pour l’OCDE, la reprise économique mondiale passe par une accélération de la vaccination contre le Covid-19

La classe moyenne, autre indicateur de développement des pays émergents, s’est également réduite avec des millions de familles qui sont retombées sous le seuil de pauvreté. Dans un rapport publié en 2020, la Banque mondiale montre que les pays à revenu intermédiaire totaliseraient 80 % des 100 millions à 150 millions d’habitants étant tombés dans l’extrême pauvreté à cause de la crise du Covid-19. L’Asie du Sud-Est est la région la plus touchée, suivie de l’Afrique subsaharienne. Ces nouveaux pauvres aux profils différents sont en majorité employés dans le secteur informel, dans l’industrie manufacturière ou dans la construction, et vivent dans les villes.

Protéger les économies

Si les émergents ont moins bien résisté à la crise que les économies avancées, c’est que les vieux pays riches disposent de marges de manœuvre budgétaires plus importantes et de banques centrales prêtes à tout pour protéger leurs économies. Le creusement du déficit public en 2020 a atteint les 8,7 points de PIB dans les pays avancés, contre 5,1 points chez les émergents. La crise sanitaire, qui avait relativement épargné en 2020 l’Afrique et l’Asie du Sud-Est, les a finalement frappées de plein fouet au cours des derniers mois, en raison d’un accès plus difficile aux vaccins. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Une relance économique mondiale à deux vitesses

Alors qu’au début de l’année 2021, un pays comme le Vietnam était cité en exemple par le Fonds monétaire international comme l’économie ayant « géré avec succès sa réponse à la pandémie », il se retrouve aujourd’hui à l’arrêt pour avoir sous-estimé les mutations du virus et l’importance de la vaccination. L’arrivée du variant Delta a obligé la nation de 100 millions d’habitants à se confiner et à revoir à la baisse ses prévisions de croissance. A la mi-septembre, seuls 3,8 % de ses habitants étaient vaccinés. Ailleurs dans les pays émergents, la situation est meilleure sans être totalement satisfaisante : seul le quart des populations des pays à revenu intermédiaire est vacciné contre 56 % dans les pays riches.

La crise pourrait avoir des conséquences durables. En avril 2021, le Fonds monétaire international a averti que de nombreux emplois perdus pendant la crise du Covid-19 seraient détruits à jamais, sous l’effet des « forces transformatrices de la numérisation et de l’automatisation des chaînes de production », qui se sont accélérées au cours des dix-huit derniers mois. Pendant la crise, les premiers robots serveurs ont fait leur apparition dans les restaurants et le numérique a envahi toutes les sphères de l’économie. Les emplois peu qualifiés, tout comme les bas salaires, étant concentrés dans les pays à moyen et bas revenus, sont les plus menacés. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Dans les pays pauvres, le piège du confinement pour les travailleurs informels

Dans un rapport publié en mai 2021, la Bank of America estime par exemple que 3 millions d’emplois seront détruits en raison de l’automatisation dans l’industrie informatique indienne sur les 16 millions que compte le secteur, d’ici à 2022. Les pays émergents seraient les plus touchés par l’automatisation des tâches de travail ou la robotisation avec 85 % des emplois menacés au cours des vingt prochaines années, contre 45 % aux Etats-Unis.

Reprise plus lente et plus tardive

La crise a également alourdi la dette des émergents, à un moment où ces derniers ont besoin de relancer leurs économies. Selon les derniers chiffres de l’Institut de la finance internationale, une association regroupant des établissements financiers du monde entier, la dette des pays émergents – hors Chine – a atteint un nouveau record de 36 000 milliards de dollars au deuxième trimestre 2021. La dette publique a bondi de 52 % à 62 % du PIB entre le dernier trimestre 2019 et le deuxième trimestre 2021 et le poids de son remboursement a augmenté dans des proportions encore plus élevées.

Scott Price, le président du transporteur UPS International, affirme que les grandes entreprises manufacturières et de distribution « poussent » à la régionalisation de leur chaîne d’approvisionnement

« En 2020, les marchés émergents ont vu leurs monnaies se déprécier de plus de 20 % par rapport au dollar (…), ce qui a augmenté la valeur de leur dette libellée en devises étrangères », constate la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement dans un rapport publié le 15 septembre. La moindre hausse des taux d’intérêt aux Etats-Unis pourrait conduire à une sortie des capitaux des pays émergents, laquelle affaiblirait leurs devises et alourdirait le coût de leur dette, alors que leur reprise est bien plus lente et tardive.

Autre inquiétude : la régionalisation des chaînes de valeur qui pourrait exclure de nombreux pays pauvres et émergents de la croissance mondiale. Fin 2019, la Banque mondiale publiait un rapport montrant que la participation d’un pays en développement à l’une des étapes de la conception, de la production ou de la distribution d’un produit ou d’un service, augmentait les revenus de ses habitants de 1 %. Or les flux tendus à l’échelle mondiale se sont révélés fragiles et incertains, comme l’a montré la fermeture des usines en Asie du Sud-Est, cet été, ce qui a aggravé la pénurie de semi-conducteurs et a obligé les constructeurs automobiles du nord de la France à arrêter leurs chaînes d’assemblage. L’idée est de bâtir des circuits d’approvisionnement plus robustes ou agiles en diversifiant les centres de production, ou de les rapprocher des marchés pour éviter les goulets d’étranglement dans les flux de marchandises. Article réservé à nos abonnés Lire aussi La pénurie historique de puces électroniques devient une crise industrielle pour le secteur automobile

« Encore plus qu’une crise, la pandémie est un choc qui amène les pays émergents à réajuster leurs stratégies de développement et d’insertion dans l’économie mondiale, analyse Thi Anh-Dao Tran, chercheuse associée à l’Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine. Le Vietnam a ainsi découvert que sa dépendance vis-à-vis des importations de Chine pouvait le fragiliser. » Cité dans les colonnes du quotidien économique Financial Times du 13 septembre, Scott Price, le président du transporteur UPS International, affirme que les grandes entreprises manufacturières et de distribution « poussent » à la régionalisation de leur chaîne d’approvisionnement, précisant que ce phénomène ne serait visible que « dans cinq ou dix ans ». « La régionalisation des chaînes de valeur pourrait rééquilibrer la croissance des pays émergents vers d’autres continents que l’Asie, comme, par exemple, en Afrique du Nord », note Federico Bonaglia.

Fin d’un cycle

Plusieurs économistes doutent cependant que les entreprises sacrifient leur compétitivité en relocalisant une partie de leurs activités. « Si les industries prenaient vraiment en compte les risques à long terme, alors le changement climatique serait mieux pris en compte », glisse Rebecca Ray.

Bien avant la crise du Covid-19, la croissance dans certains pays montrait déjà des signes de ralentissement, laissant présager la fin d’un cycle. Le PIB de la région des Caraïbes et de l’Amérique latine n’avait ainsi progressé que de 0,3 % en moyenne annuelle entre 2014 et 2019. « De nombreux pays se sont enlisés dans leur spécialisation sectorielle, que ce soit l’agroalimentaire au Brésil ou les matières premières en Russie, sans qu’ils ne parviennent à diversifier leurs économies, observe Sébastien Jean, directeur du Centre d’études prospectives et d’informations internationales. Les gains de la modernisation sont d’abord très rapides car la main-d’œuvre qui passe de l’agriculture à l’industrie est beaucoup plus productive, l’urbanisation entraîne des investissements dans l’immobilier et les infrastructures, mais cette croissance doit ensuite trouver de nouveaux relais. » Article réservé à nos abonnés Lire aussi Jim O’Neill : « Le concept des BRIC disait que la domination économique américaine ne continuerait pas »

Rares sont les pays à avoir mené leur diversification sur l’innovation. Le contexte international a également changé. Dans les années 2000, le concept des BRICS pour désigner le décollage du Brésil, de la Russie, de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique du Sud a symbolisé l’ascension des pays émergents qui s’est traduite par une hausse des investissements privés. « Au cours de la décennie suivante, la Chine a ensuite pris le relais en investissant massivement dans les “nouvelles routes de la soie” mais ces fonds se tarissent », explique Rebecca Ray. A tel point que certains économistes se demandent si les pays intermédiaires n’ont pas fini d’émerger.

Julien Bouissou

Rapport du Giec : visualisez le dérèglement du climat depuis 30 ans en cinq infographies

Rapport du Giec : visualisez le dérèglement du climat depuis 30 ans en cinq infographies

Article rédigé par

Noé Bauduin – franceinfo France Télévisions Publié le 09/08/2021 06:49 Mis à jour le 09/08/2021 12:06 Temps de lecture : 3 min.

Franceinfo vous présente en graphiques l'évolution du climat depuis 30 ans (JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)
Franceinfo vous présente en graphiques l’évolution du climat depuis 30 ans (JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

Emissions de CO2, hausse des températures, montée des eaux… Plus de 30 ans après le premier rapport du Giec, franceinfo fait le point sur les principaux indicateurs du dérèglement climatique.

« Les émissions résultant des activités humaines augmentent considérablement les concentrations atmosphériques des gaz à effet de serre. » Cette phrase, extraite du premier rapport du Giec* (groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), date de 1990. Depuis, cet organisme lancé par les Nations unies pour évaluer les informations scientifiques sur le réchauffement climatique, ses risques et le rôle de l’activité humaine a publié quatre autres rapports. Lundi 9 août, c’est le premier volet de son sixième rapport, attendu pour l’automne 2022, qui est rendu public. Il devrait, une nouvelle fois, donner des arguments à ceux qui appellent à agir plus rapidement contre le changement climatique. Car ce dernier a déjà largement commencé et le climat n’est plus celui d’il y a 30 ans. Franceinfo vous propose de visualiser cette évolution en graphiques.

Des émissions de dioxyde de carbone toujours en hausse

Première cause du réchauffement climatique, les émissions humaines de gaz à effet de serre n’ont pas baissé depuis 1990. C’est même tout l’inverse : la production annuelle de CO2 a bondi de 63%, atteignant aujourd’hui plus de 36 gigatonnes, selon la Banque mondiale. Cette augmentation est un peu moins rapide depuis 2010 que lors de la décennie précédente. Mais, pour limiter le réchauffement au seuil recommandé de +1,5 °C par rapport à la période préindustrielle, les experts réunis en 2015 à la COP21 estimaient que l’humanité ne pouvait pas dépasser les 580 gigatonnes d’émissions. Cela signifie que 25% de ce volume théorique a été  émis… en seulement quatre ans.

Avec une telle production, ce CO2 ne peut pas être entièrement absorbé par la planète. Sa concentration augmente donc rapidement dans l’atmosphère. En 30 ans, ce niveau est passé de 355 parties par million à 412, soit une hausse de 16%, selon l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique (NOAA)*. Quant au CO2 absorbé par la planète, le phénomène n’est pas sans conséquence : « Un quart des émissions sont absorbées par les océans, ce qui les acidifie. Cette acidification a des impacts directs sur la faune, comme le blanchiment des coraux ou la fragilisation des animaux à coquille », souligne Joël Guiot, directeur de recherche au Centre européen de recherche et d’enseignement des géosciences de l’environnement.

Déjà +1 °C à l’échelle mondiale

C’est sans doute l’indicateur le plus scruté : la hausse des températures. Sur le graphique, la courbe rouge représente la différence par année et la noire est une moyenne lissée qui permet de voir plus clairement l’évolution.  D’après les données de la Nasa*, par rapport à la période 1950-1980, la hausse des températures au niveau mondial atteint déjà +1 °C et Joël Guiot pointe les disparités cachées de cette moyenne, affirmant qu' »au niveau des hautes altitudes, le réchauffement atteint déjà +3 °C ». Sur les dix dernières années, la hausse globale s’élève à +0,35 °C. Cela signifie qu’au rythme actuel, la barre critique des +1,5 °C, qui réduirait les risques et les conséquences du réchauffement, serait franchie dès 2035. 

Une fonte des glaces qui s’accélère depuis 2007

Les effets du changement climatique se voient aussi sur la présence de glaces à la surface de la Terre. Ce graphique représente la surface minimale gelée par année dans l’hémisphère nord, selon le National Snow and Ice Data Center*. Le constat est frappant : les 14 niveaux les plus bas enregistrés depuis le début des années 1980 correspondent aux 14 dernières années. En 2020, la surface gelée dans l’hémisphère nord est descendue en dessous des 4 millions de kilomètres carrés ; dans les années 1990, cette surface minimale annuelle était en moyenne de 6,4 millions de kilomètres carrés. « Cette accélération de la fonte des glaces est le résultat d’un cercle vicieux : la hausse des températures fait fondre les glaces, et comme la glace réfléchit normalement les rayons du soleil, sa disparition entraîne une absorption plus grande de cette chaleur solaire, et donc une hausse des températures », détaille Joël Guiot.

Une hausse du niveau de la mer de 9 cm en 30 ans

Autre conséquence de cette fonte des glaces : la hausse du niveau de la mer. Là encore, cette augmentation, de l’ordre d’environ 9 centimètres en 30 ans, est très nette et continue, rapporte la NOAA*. Si cette montée de quelques centimètres peut sembler négligeable, Joël Guiot explique que « lors de tempêtes ou de phénomènes de submersion marine, ces centimètres suffisent pour permettre à l’eau d’avancer beaucoup plus loin dans les terres. En France, une région comme la Camargue est particulièrement sensible à cette hausse. »

* Les liens suivis d’un astérisque sont en anglais. Voir les commentaires

Vivre et mourir aux États-Unis en 2021 (Angus Deaton)

Vivre et mourir aux États-Unis en 2021

Dec 28, 2020 Anne CaseAngus Deaton

https://www.project-syndicate.org/commentary/post-covid-economy-more-deaths-of-despair-by-anne-case-and-angus-deaton-2020-12/french

PRINCETON – Le capitalisme américain ne bénéficie qu’à une minorité aux États-Unis. Tandis que les élites instruites vivent une existence plus longue et plus prospère, les Américains moins éduqués – qui représentent deux tiers de la population – meurent plus jeunes, et peinent sur le plan physique, économique et social. mueller29_BRENDAN SMIALOWSKIAFP via Getty Images_trump speech

Cette fracture croissante entre les titulaires d’une licence universitaire et les non diplômés s’inscrit au cœur de notre dernier livre intitulé Deaths of Despair and the Future of Capitalism. L’augmentation de la mortalité que nous décrivons concerne presque exclusivement les non titulaires du baccalauréat, une qualification qui tend également à diviser les individus en termes d’emploi, de rémunération, de morbidité, de mariage et d’estime sociale – autant de clés d’une existence heureuse.La pandémie de COVID-19 s’opère de la même manière. De nombreux professionnels instruits ont été en mesure de travailler à la maison – se protégeant et préservant ainsi leur salaire – tandis qu’un grand nombre de travailleurs dans le domaine des services et de la vente au détail ont perdu leur emploi, ou se sont retrouvés exposés à un risque professionnel plus élevé. Lorsque l’heure de faire les comptes sera venue, il ne fait aucun doute que les vies et les salaires perdus se diviseront globalement selon cette même ligne de fracture liée à l’éducation.La pandémie transforme également le paysage des entreprises, les plus grandes l’emportant sur les plus réduites, tout comme le commerce électronique sur les enseignes physiques. Nombre de grandes entreprises – en particulier les Big Tech – emploient moins de salariés par rapport à leur valorisation de marché, et ne proposent pas les emplois satisfaisants dont pouvaient bénéficier les travailleurs moins éduqués dans les entreprises de l’ancienne économie.Si ces transformations dans la nature de l’emploi existent depuis de nombreuses années, la pandémie vient les accélérer. La part du revenu national liée au travail décline et continuera de décliner à long terme, ce qui se reflète dans l’actuel niveau record du marché boursier. La forte hausse du marché observée durant la pandémie démontre à nouveau qu’elle est un indicateur des profits futurs (et non du revenu national) : les prix des actions augmentent alors même que la part du travail diminue.En fonction de la rapidité et de la mesure dans laquelle seront administrés les vaccins récemment approuvés contre le COVID-19, certaines de ces tendances s’inverseront, mais seulement temporairement. À quel nombre de morts les États-Unis peuvent-ils s’attendre en 2021 ? Le pays enregistre d’ores et déjà plus de 340 000 décès liés au COVID-19 en 2020, sachant que le total incluant les morts du COVID-19 non classés comme tel, ainsi que les décès liés à d’autres situations indirectement causées par la pandémie, est supérieur d’environ un quart à ce bilan.

Par ailleurs, même si les vaccins étaient largement distribués d’ici le milieu de l’année 2021, nous pourrions avant d’y parvenir déplorer plusieurs centaines de milliers de décès supplémentaires liés à la pandémie aux États-Unis, sans parler des morts qui auraient pu être évitées par détection ou traitement précoce d’autres maladies laissées de côté durant la pandémie.Quoi qu’il en soit, nous pouvons au moins entrevoir un avenir dans lequel le COVID-19 aura perdu sa place de cause majeure de décès aux États-Unis. Il en va malheureusement autrement pour les morts du désespoir (suicides, overdoses médicamenteuses accidentelles, ou encore maladies du foie liées à l’alcool), qui ont atteint le nombre de 164 000 en 2019, contre un niveau antérieur « normal » d’environ 60 000 par an aux États-Unis (sur la base des données des années 1980 et du début des années 1990).[Graphique]Si le nombre d’overdoses médicamenteuses a augmenté en 2019, tout comme en 2020 avant la pandémie, les prédictions de suicides de masse pendant les confinements ne se sont encore vérifiées dans aucun pays, et ne se confirmeront probablement pas.Dans nos travaux antérieurs, nous avons démontré que les suicides et autres morts du désespoir étaient liées à la lente destruction de l’existence de la classe ouvrière depuis les années 1970. Il est désormais tout à fait possible que les décès aux États-Unis augmentent à nouveau à mesure du changement de la structure de l’économie après la pandémie. Les villes connaîtront par exemple une transformation radicale, qui verra de nombreuses entreprises quitter les gratte-ciels urbains pour gagner des bâtiments moins vertigineux dans les banlieues. S’il en résulte moins de déplacements pendant la journée, les emplois se feront alors plus rares dans les services d’entretien des immeubles ainsi que dans les transports, la sécurité, l’alimentaire, les parkings, la vente au détail ou encore le divertissement. Certains emplois se déplaceront, mais d’autres disparaîtront purement et simplement. Des emplois entièrement nouveaux apparaîtront également, mais au prix d’un bouleversement majeur dans l’existence des individus.Les overdoses sont aujourd’hui principalement liées à des drogues de rue illégales (fentanyl et héroïne), plutôt qu’aux opiacés sous ordonnance comme dans un passé récent, et cette épidémie spécifique sera tôt ou tard ramenée sous contrôle. Pour autant, les épidémies de drogues ayant tendance à suivre des épisodes majeurs de bouleversement social et de destruction, nous devons nous attendre à en connaître de nouvelles dans le futur.L’économie américaine connaît depuis longtemps un bouleversement à grande échelle, en raison de l’évolution des techniques de production (notamment de l’automatisation) et dans une moindre mesure de la mondialisation. Les perturbations qui en découlent inévitablement au niveau de l’emploi, en particulier pour les travailleurs moins éduqués et donc plus vulnérables face à elles, sont considérablement aggravées par l’insuffisance des filets de sécurité sociale et les coûts incroyablement élevés du système de santé. Ce système étant principalement financé par une assurance basée sur l’employeur, qui varie peu en fonction des revenus, il fait peser le plus lourd de la charge sur les moins qualifiés, qui sont privés d’emplois satisfaisants.Les blocages législatifs chroniques de Washington rendent par ailleurs difficile tout optimisme quant à l’amélioration de ces problèmes. Or, s’il est une période qui exige de surmonter l’impasse politique, c’est bien la période actuelle.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

Institutions extractives : le cas libanais (Le Monde)

La banque centrale du Liban, un « Etat dans l’Etat » opaque et intouchable

L’institution monétaire, soupçonnée d’avoir orchestré une ingénierie financière ayant bénéficié à l’élite du pays du Cèdre, cherche à se soustraire à l’examen de ses comptes et de ses pratiques.

Par Benjamin Barthe Publié aujourd’hui à 04h25, mis à jour à 15h31

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Manifestation contre la corruption, devant la Banque centrale du Liban, le 24 octobre 2019 à Beyrouth.
Manifestation contre la corruption, devant la Banque centrale du Liban, le 24 octobre 2019 à Beyrouth. MAHMOUD ZAYYAT / AFP

Les bailleurs de fonds internationaux du Liban le réclament. Le président de la République, Michel Aoun, en fait une affaire personnelle. Le gouvernement d’Hassan Diab, qui avait lancé ce chantier en mars, continue de le soutenir bien qu’il soit démissionnaire depuis l’explosion du port de Beyrouth, survenue le 4 août. Pourtant, dans l’un de ces dysfonctionnements institutionnels dont le pays du Cèdre a la spécialité, l’audit juricomptable de la Banque du Liban (BDL, la banque centrale du pays), un élément-clé du sauvetage économique du pays, risque de ne jamais voir le jour.

Vendredi 20 novembre, le cabinet mandaté par le ministère libanais des finances pour mener à bien cette mission, la firme américaine Alvarez & Marsal, a jeté l’éponge, après que la BDL a refusé de lui ouvrir ses comptes, en arguant du secret bancaire. Son gouverneur, l’inamovible Riad Salamé, en poste depuis vingt-sept ans, résiste bec et ongles à cette opération, destinée à faire la lumière sur la faillite du secteur bancaire du pays, dont les pertes sont évaluées à 68 milliards de dollars (57 milliards d’euros). Article réservé à nos abonnés Lire aussi Riad Salamé, la faillite du « magicien » libanais

Le gouverneur de la Banque centrale du Liban, Riad Salamé, en novembre 2019 à Beyrouth.
Le gouverneur de la Banque centrale du Liban, Riad Salamé, en novembre 2019 à Beyrouth. JOSEPH EID / AFP

« C’est une gifle pour l’Etat libanais », s’indigne Marie-Claude Najm, la ministre de la justice, qui, comme ses homologues, continue d’expédier les affaires courantes, le temps que Saad Hariri, le successeur d’Hassan Diab désigné fin octobre, ait formé son équipe. « La BDL s’est transformée en un Etat dans l’Etat, qui refuse de rendre des comptes, poursuit la ministre. Cela envoie un très mauvais signal, celui d’une institution qui a quelque chose à cacher. »

C’est peu dire qu’il y a urgence, pourtant. La crise de liquidités, qui a éclaté à la fin de l’été 2019, a entraîné un effondrement de la monnaie nationale et une hausse vertigineuse du prix des denrées de base. La part de la population vivant sous le seuil de pauvreté est passée de 30 % en 2019 à 55 % aujourd’hui.

Pratiques peu orthodoxes

A l’instar de la France, les Etats occidentaux et arabes, qui n’ont cessé de renflouer le Liban ces vingt dernières années, refusent de ressortir leur chéquier tant que le pays n’a pas signé un accord avec le Fonds monétaire international (FMI). Et ce dernier, avec lequel le gouvernement avait négocié sans succès au printemps, exige au préalable une série de réformes, dont l’audit de la BDL.

Celui-ci se divise en trois volets : un volet purement comptable, confié au cabinet KPMG, qui vise à connaître le bilan exact de la BDL ; un volet « conformité », attribué au cabinet Oliver Wyman, pour vérifier que les pratiques de l’institution monétaire ne dérogent pas aux standards des banques centrales ; et un volet juricomptable donc, pour détecter d’éventuelles malversations. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Au Liban, le « parti des banques » fait barrage au plan du FMI

Ces procédures ont été lancées par le gouvernement d’Hassan Diab à la fin du mois de mars. Elles répondaient à la colère de la rue, imputant la responsabilité de la crise à l’oligarchie politico-financière. Ce faisant, Hassan Diab, un nouveau venu sur l’échiquier politique, remplaçant de Saad Hariri, poussé à la démission par les manifestations de l’automne 2019, faisait acte de courage politique.

Pour financer le déficit budgétaire et maintenir la parité de la livre libanaise avec le dollar, la BDL a recouru à des pratiques peu orthodoxes, qualifiées d’« ingénieries financières ». Un système destiné à aspirer les dépôts en dollars des banques commerciales, moyennant un taux d’intérêt très élevé, que le président français Emmanuel Macron a lui-même qualifié de « pyramide de Ponzi ».

Zones d’ombre

Avant de précipiter la chute du secteur bancaire, ces montages ont fait la fortune des actionnaires des banques, parmi lesquels on trouve de nombreux hommes politiques. La Bankmed, au capital de laquelle figure Saad Hariri, en a été l’une des grandes bénéficiaires. Rien qu’en 2016, les « ingénieries » de la BDL ont fait gagner 5 milliards de dollars aux établissements financiers libanais, selon le FMI. L’équivalent de 10 % du produit intérieur brut (PIB) du pays, sans la moindre contrepartie pour l’Etat.

Un rapport d’audit « classique », réalisé en 2018 par les cabinets EY et Deloitte, dont Le Monde s’est procuré une copie, fait apparaître d’autres éléments problématiques. Les auditeurs relèvent qu’ils n’ont pas été autorisés à procéder à l’inventaire du stock d’or de la BDL, valorisé à 10 trillions de livres en décembre 2018 (5,5 milliards d’euros). Leur rapport pointe aussi une augmentation suspecte de ses actifs, de l’ordre de 6 milliards de dollars, basée sur des procédés comptables contestables. Lire aussi « Le désastre libanais est le résultat de décennies de mauvaise gestion, de corruption, menées par une élite oligarchique »

Les détracteursde Riad Salamé soupçonnent que ces zones d’ombre ne soient que la partie émergée d’un système plus vaste, ayant profité à l’élite libanaise. Dans leur esprit, la BDL est la boîte noire du système politique prédateur qui a fait le malheur du Liban. « La BDL s’est infiltrée dans tous les circuits économiques du pays et la classe politique en a largement bénéficié », soutient l’économiste Toufic Gaspard.

« La BDL a rempli son mandat et a œuvré pour l’intérêt du Liban, rétorque Riad Salamé, qui a répondu par écrit aux questions du Monde. Le double déficit qui a généré la vulnérabilité, déficit du budget ou déficit du compte courant, n’est pas de son ressort. » Au début du mois, le gouverneur affirmait aussi que « le Liban n’est pas un pays en faillite », attribuant la crise actuelle aux tensions régionales. Une déclaration que les Libanais, qui ne peuvent pas accéder à leur épargne depuis bientôt un an, n’ont guère appréciée.

Une fin de non-recevoir

Concernant l’audit juricomptable, M. Salamé a assuré au Monde que « la Banque du Liban a coopéré avec Alvarez & Marsal ». Le déroulement de la procédure permet d’en douter. Via ses relais au sein de l’establishment libanais, le gouverneur a multiplié les obstacles. L’un de ses fidèles, le chef du Parlement, Nabih Berri, leader du parti chiite Amal, a fait échouer la candidature d’un premier cabinet d’audit, l’américain Kroll, en laissant entendre qu’il aurait partie liée avec Israël. Une rumeur infondée, qui n’a pas même inquiété le Hezbollah, le mouvement chiite pro-iranien, pourtant très hostile à l’Etat hébreu. Article réservé à nos abonnés

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Saad Hariri, le premier ministre désigné, chef de file de la communauté sunnite, s’oppose aussi à l’audit juricomptable. Une position logique compte tenu de son implication dans la Bankmed et de sa proximité avec M. Salamé, qui fut longtemps le gestionnaire de portefeuille de son père, l’ancien premier ministre Rafic Hariri, assassiné en 2005. « Le message implicite que Riad Salamé envoie à la classe dirigeante, c’est : “Si je coule, vous coulez aussi.” Le désastre libanais est le résultat de décennies de mauvaise gestion, de corruption, menées par une élite oligarchique », suggère Toufic Gaspard.

En dépit des pressions, le gouvernement Diab a tenu bon. En juillet, il a sélectionné un nouveau candidat, Alvarez & Marsal. A la rentrée de septembre, ce cabinet a envoyé à la BDL une liste de 129 requêtes. La réponse de l’institution s’est apparentée à une fin de non-recevoir. Elle a refusé de satisfaire 58 % des demandes de la société américaine, qu’elles soient d’ordre financier (fournir des documents comptables), administratif (fournir la liste des employés de la BDL depuis 2015) ou même logistique (mettre un bureau à disposition des auditeurs).

« Alvarez & Marsal ont compris que ce serait l’enfer, c’est pour cela qu’ils ont renoncé », argue un analyste financier libanais sous couvert d’anonymat. Dans sa réponse au Monde, Riad Salamé justifie son attitude par l’article 151 du code de la monnaie et du crédit qui « interdit à la Banque centrale de révéler les comptes d’autrui qui sont ouverts auprès d’elle ». Il assure aussi avoir demandé au ministre des finances l’autorisation écrite de livrer les comptes souverains et que celle-ci ne lui est jamais parvenue.

La crainte d’un arrangement en coulisses

« Les comptes souverains appartiennent à l’Etat et c’est l’Etat qui a mandaté Alvarez & Marsal. Il n’y a pas d’autorisation à demander », riposte Alain Bifani, ancien directeur général du ministère libanais des finances, qui a claqué la porte des négociations avec le FMI pour protester contre l’obstruction du secteur bancaire.Le Haut Conseil consultatif du ministère de la justice a d’ailleurs statué que l’argument du secret bancaire brandi par la BDL n’était pas recevable.

Depuis quelques jours, l’entourage de Riad Salamé affirme que l’audit de la BDL sera mené par la Banque de France. Une idée suggérée cet été par Emmanuel Macron, qui revient à minorer l’importance de l’audit juricomptable. Mais selon les informations du Monde, la Banque de France n’a aucunement l’intention de réaliser cette opération. Celle-ci s’est juste engagée à fournir une assistance technique, en tant que « tiers de confiance ». Article réservé à nos abonnés

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Derrière ce rapprochement, les milieux réformateurs libanais redoutent un arrangement en coulisses entre les bailleurs de fonds du Liban et le patron de la BDL. Un « deal » qui enterrerait l’enquête juricomptable, jugée trop politisée, en échange des deux autres volets de l’audit. « La communauté internationale a couvert notre classe politique pendant trente ans, confie une source au sein du gouvernement. Pourrait-elle lui offrir l’impunité contre un simple engagement à changer ses pratiques ? »

Vendredi 27 novembre, lors d’une séance exceptionnelle au Parlement, les députés ont rivalisé de déclarations favorables à l’audit juricomptable. Une mobilisation de pure forme, sans implication concrète, destinée à leur donner le beau rôle vis-à-vis de l’opinion publique. Les élus auraient pu voter un texte contraignant et ils ne l’ont pas fait. On ne touche pas à la BDL, la boîte de Pandore du système libanais.

Benjamin Barthe(Beyrouth, correspondant)