Protégé : Correction Partage VA et croissance

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Protégé : Correction Révolution numérique et inégalités

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Expliquer les transformations de la valeur ajoutée (Cepii)

http://ses.ens-lyon.fr/articles/comment-expliquer-la-deformation-du-partage-de-la-valeur-ajoutee-depuis-30-ans

Comment expliquer la déformation du partage de la valeur ajoutée depuis 30 ans ?

Publié le 28/09/2018
Auteur(s) : Sophie Piton
Le partage de la valeur ajoutée revient comme un thème majeur de recherche en économie. Les dernières décennies ont en effet été marquées par une déformation du partage de la valeur ajoutée au détriment du travail. Dans cette interview, Sophie Piton nous éclaire sur les différentes causes de cette tendance de long terme, aujourd’hui discutées par les économistes : le progrès technique, la mondialisation, le renforcement de la concentration, les changements de gouvernance dans les grandes entreprises.

Cette ressource fait partie de notre dossier : CEPII – L’économie mondiale 2019.

Sophie Piton est macroéconomiste au CEPII. Elle a effectué un doctorat de science économique à PSE-École d’économie de Paris et à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sous la direction d’Agnès Benassy-Quéré. Elle travaille principalement dans deux domaines de recherche : l’intégration internationale (sa thèse porte sur les déséquilibres macroéconomiques en Europe) et le partage du revenu entre travail et capital au niveau macroéconomique.

Sophie Piton a rédigé avec Antoine Vatan le chapitre « Le partage de la valeur ajoutée : un problème capital » dans L’économie mondiale 2019 (La Découverte, coll. Repères, septembre 2018).

Quelles sont les grandes tendances de l’évolution du partage de la richesse dans les pays européens et aux États-Unis sur les dernières décennies ?

Dans l’ensemble des pays du monde, la part de la valeur ajoutée distribuée aux salariés a baissé depuis le début des années 1980. Il s’agit d’une tendance de long terme que l’on observe aussi bien dans les pays avancés que dans les pays en développement (Karabarbounis & Neiman, 2014). L’Europe et les États-Unis enregistrent une baisse de cette part (part des traitements, salaires, et cotisations sociales dans la valeur ajoutée) de même ampleur depuis 1980. Elle passe de 68 % à 60 % dans les pays européens et de 65 % à 58 % aux États-Unis, et ce en dépit de l’augmentation des cotisations sociales (graphique 1) [1]. Mais le profil de la baisse diffère. En Europe, la part salariale diminue fortement entre 1980 et 2000 et stagne depuis. Les États-Unis affichent une dynamique inverse. Cette part stagne jusqu’au début des années 2000, puis chute. De plus, la crise financière de 2007-2008 semble n’avoir eu que peu d’effets aux États-Unis, alors qu’en Europe un rebond apparaît. Ces différences ne remettent toutefois pas en question la tendance de plus long terme, qui est celle d’une baisse de la part salariale. Cette baisse concerne la majorité des pays européens. En France et en Allemagne par exemple, la part salariale a perdu 3 points tous les dix ans en moyenne depuis 1980. L’exception la plus notable est celle du Royaume-Uni, où la part salariale a légèrement augmenté (de 1 point en moyenne tous les dix ans depuis 1980). Dans ce pays, la part salariale a en fait baissé dans les années 1970.

Graphique 1 : Évolution de la part du travail dans la valeur ajoutée en Europe et aux États-Unis, 1950-2015

Comment ces évolutions sont-elles prises en compte dans les modèles des macroéconomistes ?

La majorité des modèles macroéconomiques considère encore aujourd’hui que la répartition du revenu national entre travail et capital est stable en longue période, en s’appuyant sur les faits stylisés de la croissance mis en évidence par Kaldor [2]. Les cadres théoriques des macroéconomistes ne sont donc plus en adéquation avec les faits stylisés, à savoir le recul de la part du travail depuis le début des années 1980. Ils sont alors moins pertinents pour saisir les dynamiques macroéconomiques à l’œuvre dans les économies actuelles, en particulier la montée des inégalités.

Quel rôle a joué le progrès technologique dans cette déformation du partage de la valeur ajoutée au détriment des salariés ?

Le progrès technologique, du fait de l’automatisation de nombreuses tâches ou du développement de l’intelligence artificielle par exemple, entraînerait une « course entre l’homme et la machine ». C’est ce que mettent en avant Karabarbounis et Neiman (2014) dans un article publié en 2014. Les auteurs montrent que le progrès technologique fait baisser le prix de l’investissement (des machines) relativement aux prix à la consommation, ce qui incite les entreprises à remplacer du travail par du capital, et accumuler ainsi plus de capital productif.

Une deuxième explication souligne l’utilisation croissante, dans la production, d’actifs immatériels tels que les brevets, la recherche et développement, ou encore les logiciels (Koh, Santaeulàlia-Llopis et Zheng, 2016). L’inclusion de ce type d’actifs immatériels dans les récentes réformes de la comptabilité nationale a pu participer à la plus forte accumulation du capital.

Pourquoi cette explication par le progrès technologique n’est pas suffisante à vos yeux pour comprendre l’augmentation de la part des revenus du capital la valeur ajoutée ?

Les deux explications technologiques s’attachent surtout à expliquer l’accumulation croissante du capital productif. Or l’augmentation de la part des revenus du capital dans la valeur ajoutée (et son corollaire, la baisse de la part des revenus du travail) s’explique surtout par une augmentation de la part des profits, ou plus généralement du rendement du capital. Les profits sont ce qui reste de la valeur ajoutée après déduction des rémunérations du travail (ce qui donne l’excédent brut d’exploitation), déduction du remplacement du capital usé (on obtient ainsi l’excédent net d’exploitation), et une fois payé l’ensemble des charges, intérêts sur les dettes et impôts (le solde correspond au compte du revenu d’entreprise, l’équivalent dans la comptabilité nationale des profits courants avant distribution). Ces profits sont utilisés pour payer les actionnaires (sous forme de dividendes et de rachats d’actions), ou peuvent aussi être réinvestis à l’étranger, investis dans les moyens de production ou encore mis en réserve. Entre 1980 et 2015, la part des profits dans la valeur ajoutée a augmenté de 7 points aux États-Unis, et de 19 points en Europe, contribuant fortement à l’augmentation de la part revenant au capital (graphique 2).

Graphique 2 : Évolution de la part des profits et des rémunérations des actionnaires dans la valeur ajoutée des sociétés non financières

Quelles autres évolutions structurelles sont à l’origine de la croissance des revenus du capital ?

Deux explications sont avancées pour expliquer l’augmentation des profits. Une première s’intéresse à la marge que font les entreprises lors de la vente de leur production, soit l’écart entre leur prix de vente et leurs coûts de production. Cette marge aurait beaucoup augmenté depuis le début des années 1980. En cause, une concentration accrue de l’activité économique qui augmenterait le pouvoir de marché des plus grandes entreprises. Autor et al. (2017) font ainsi le constat que les États-Unis sont de plus en plus dominés par des entreprises « superstars » – comme Google ou Apple.

L’évolution des profits est aussi à relier à des changements dans la gouvernance des entreprises. Une part accrue de ces profits est distribuée aux actionnaires, sous la forme de dividendes ou de rachats d’actions. Cette évolution reflète le passage depuis les années 1980 d’un capitalisme contractuel à un capitalisme financiarisé, facilité par la globalisation financière (Michel Aglietta, 2017). Ce dernier a pour principe la maximisation de la valeur actionnariale, en cherchant à réduire le plus possible la part salariale dans le revenu global.

Enfin, au-delà de l’explication par les profits, d’autres hypothèses ont également été avancées pour comprendre la baisse de la part salariale. Notamment la diminution du taux de syndicalisation et l’affaiblissement du pouvoir de négociation des salariés, mais celui-ci n’est pas observé (ou difficilement mesurable). Le rôle des délocalisations et du commerce international a également été questionné. Or, la baisse de la part salariale concerne l’ensemble des secteurs et non pas seulement les secteurs les plus exposés à la concurrence internationale. Cela laisse penser que le commerce international ne joue au final qu’un rôle secondaire dans l’explication de cette tendance, ou agit de façon indirecte notamment en participant à la concentration accrue des entreprises (Van Reenen, 2018).

Si la concentration est une explication majeure, peut-on en inférer que la politique de la concurrence est un moyen efficace d’infléchir les évolutions structurelles du partage de la valeur ajoutée ?

Le rôle des structures de marché dans ces évolutions a largement été discuté aux États-Unis, à l’occasion du symposium annuel des banquiers centraux qui a eu lieu à Jackson Hole en août dernier. A cette occasion, Van Reenen (2018) suggère que la concentration accrue des entreprises américaines ne provient pas tant d’une faiblesse dans la politique de concurrence. L’émergence des entreprises « superstars » a pu être facilitée par la nature des innovations technologiques ou par la globalisation – des évolutions qu’une seule politique de la concurrence peut difficilement infléchir. Néanmoins, plusieurs chercheurs pointent le rôle de plus en plus important de ces monopoles sur le marché du travail, pouvant affaiblir le pouvoir de négociation des salariés. Ces entreprises peuvent également profiter de leur situation pour fixer des prix plus élevés. Dans ce cas, la politique de la concurrence permettrait d’infléchir de telles conséquences d’une concentration accrue.

Peut-on imaginer une bonne combinaison de politiques économiques afin de favoriser le retour à un partage de la valeur ajoutée plus équitable ?

Avant même de réfléchir à des politiques économiques qui viseraient à changer le partage de la valeur ajoutée, il est important de se poser la question à savoir quel est le « bon » niveau de la part salariale. Ensuite, postuler que la baisse de cette part provient essentiellement du progrès technologique pose la question des effets inégalitaires de l’innovation, source pourtant importante de croissance économique. Considérer que cette déformation provient d’un accroissement de la concentration et des rentes qui en résultent amène à repenser le rôle des structures de marché. Enfin, postuler que ces évolutions reflètent une gouvernance centrée sur la maximisation de valeur pour les actionnaires invite à une remise en cause du capitalisme financiarisé.

Propos recueillis par Anne Châteauneuf-Malclès et Pascal Le Merrer pour SES-ENS.

Références

Aglietta M. [2017], « Capitalisme : les mutations d’un système de pouvoirs », in CEPII, L’économie mondiale 2018, La Découverte, coll. Repères, p.24-41.

Autor D., Dorn D., Katz L.F., Patterson C., Van Reenen J. [2017], « The fall of the labor share and the rise of superstar firms », NBER Working Paper n°23396.

Karabarbounis L., Neiman B. [2014], « The global decline of the labor share », The Quarterly Journal of Economics, vol. 129, n°1, p.61-103.

Koh D., Santaeulàlia-Llopis R., Zheng Y. [2016], « Labor share decline and intellectual property products capital », Working Papers n°927, Barcelona Graduate School of Economics.

Piton S., Vatan A. [2018], « Firm ownership and the labour share », Document de travail du CEPII, à paraître.

Van Reenen J., « Increasing differences between firms: Market power and the macro-economy », papier présenté au Symposium 2018 de Jackson Hole, août 2018.

Pour aller plus loin

Intervention de Sophie Piton à la conférence de présentation de L’économie mondiale 2019 au CEPII le 12 septembre 2018 : diaporama « Quelle approche macroéconomique pour cerner le partage de la VA ? » et table ronde.

Piton S. et Vatan A., « Partage de la valeur ajoutée. Une déformation au détriment du travail », in Bensidoun I. et Couppey-Soubeyran J. (dir.), Carnets graphiques, CEPII, 2018, p.80-81.

Antoine Vatan, « La baisse de la part salariale : reflet de la montée en puissance des investisseurs institutionnels ? », Lettre du CEPII, n°396, février 2019.

Sur SES-ENS : Guillaume Allègre, « Les inégalités en Europe durant la Grande Récession », février 2018.

Notes

[1] Ces estimations s’appuient sur des données de comptabilité nationale, plus appropriées pour saisir les évolutions structurelles dans l’ensemble de l’économie et pour réaliser des comparaisons internationales. Pour davantage de précisions concernant le calcul de la part dans la valeur ajoutée des revenus du travail et des revenus du capital, on pourra consulter : Sophie Piton et Antoine Vatan, « Répartition de la valeur ajoutée entre revenus du travail et du capital : de quoi parle-t-on ? », Blog du CEPII, 10 janvier 2018.

[2] Nicholas Kaldor [1957], « A Model of Economic Growth », Economic Journal, Vol. 67, n°268, p.591-624. Nicholas Kaldor [1961], « Capital Accumulation and Economic Growth », in Lutz and Hague (eds.), The Theory of Capital, Macmillan et St. Martin’s Press, p.177-222.

 

Quelle régulation du capitalisme aujourd’hui ? (R.Rajan)

Je ne trouve pas le terme de populisme judicieusement choisi pour le titre mais je conseille la lecture de cet article de Rajan

https://www.project-syndicate.org/commentary/survival-of-capitalism-needs-populism-by-raghuram-rajan-2019-05/french

Pourquoi le capitalisme a besoin du populisme

CHICAGO – Les plus grandes entreprises sont actuellement prises d’assaut aux États-Unis. Amazon a annulé son projet de nouveau siège dans le quartier du Queens à New York, face à une forte opposition locale. Lindsey Graham, sénatrice républicaine de Caroline du Sud, a soulevé des inquiétudes concernant la position de marché incontestée de Facebook, tandis que sa collègue démocrate Elizabeth Warren, sénatrice du Massachussetts, a appelé au démantèlement de l’entreprise. Warren a également introduit une législation consistant à réserver aux employés 40 % des sièges aux conseils d’administration.

Ces propositions peuvent sembler hors de propos en terres de capitalisme et de libre marché, mais le débat actuel constitue exactement ce dont l’Amérique a besoin. Car tout au long de l’histoire du pays, c’est bien la critique du capitalisme qui a permis au système de fonctionner correctement, en luttant contre la concentration du pouvoir économique, et contre l’influence politique qu’elle confère. Lorsqu’une poignée de grande sociétés dominent une économie, ces entreprises finissent inévitablement par faire équipe avec les instruments du contrôle étatique, ce qui aboutit à une alliance contre nature d’élites des secteurs privé et public.C’est ce qu’il s’est passé en Russie, qui n’est démocratique et capitaliste que de nom. En maintenant un contrôle total sur l’extraction des matières premières et le secteur bancaire, une oligarchie obéissant au Kremlin a exclu tout possibilité de véritable concurrence économique et politique. La Russie constitue en effet l’apothéose du problème que le président américain Dwight D. Einsenhower décrit en 1961 dans son discours de fin de mandat, lorsqu’il attire l’attention des Américains sur la nécessité de « [se] garder de toute influence injustifiée » exercée par le « complexe militaro-industriel », et sur « le risque de désastreuse ascension d’un pouvoir illégitime ».De nombreux secteurs étant d’ores et déjà par quelques grandes sociétés à succès, nous devons nous réjouir que les militants « démocrates-socialistes » et les contestataires populistes s’inspirent de l’avertissement formulé par Eisenhower. Pour autant, à la différence des sociétés en Russie, où les oligarques doivent leur fortune à la captation des actifs de l’État dans les années 1990, les géants américains en sont arrivés là grâce à leur productivité supérieure. C’est la raison pour laquelle les efforts réglementaires à fournir doivent être plus nuancés – et user davantage du scalpel que du marteau.Plus précisément, à l’ère des chaîne logistiques mondiales, les grandes sociétés américaines bénéficient d’immenses économies d’échelle, d’effets de réseau, ainsi que de l’utilisation de données en temps réel permettant d’optimiser la performance et l’efficience à tous les stades du processus de production. Une société comme Amazon apprend en permanence de ses données, pour minimiser les délais de livraison et améliorer la qualité de ses services. Confiante quant à sa relative supériorité par rapport à la concurrence, l’entreprise n’a pas réellement besoin des faveurs du gouvernement – ce qui explique pourquoi il arrive au fondateur d’Amazon, Jeff Bezos, d’approuver un Washington Post souvent très critique à l’égard de l’administration américaine.Mais le fait que les plus grandes entreprises à succès soient aujourd’hui ultra-efficientes ne signifie pas nécessairement qu’elle le resteront, particulièrement en l’absence de véritable concurrence. Les géants en place seront toujours tentés de pérenniser leur position via des pratiques anticoncurrentielles. En soutenant des législations telles que le Computer Fraud and Abuse Act de 1984 et le Digital Millenium Copyright Act de 1998, les sociétés leaders de l’Internet veillent à ce que les concurrents ne gagnent pas leurs plateformes pour bénéficier d’effets de réseau produits par les utilisateurs. De même, après la crise financière de 2009, les grandes banques ont accepté l’inévitabilité d’une multiplication des réglementations, puis ont opéré un lobbying en faveur de règles qui se sont révélées augmenter les coûts de conformité, ce qui a désavantagé les concurrents de moindre envergure. Et maintenant que l’administration Trump dégaine les tarifs douaniers sur les importations, les sociétés qui pèsent le plus peuvent influencer la question de savoir qui bénéficie d’une protection, et qui en supporte les coûts.

De manière générale, plus les droits de propriété intellectuelle, réglementations et tarifs douaniers définis par un État favorisent les profits d’une grande société – davantage que le fait sa productivité – et plus cette société devient dépendante de la bienveillance du gouvernement. La seule garantie d’efficience et d’indépendance d’entreprise demain réside dans la concurrence aujourd’hui.

La pression exercée pour que l’État maintienne un capitalisme concurrentiel, et empêche son glissement naturel vers la domination d’une poignée d’entités dépendantes, provient généralement des citoyens ordinaires, qui s’organisent démocratiquement dans leurs communautés. Ne possédant pas l’influence de l’élite, ils aspirent souvent à plus de concurrence, ainsi qu’à un accès plus ouvert. Aux États-Unis, le mouvement populiste de la fin du XIXe siècle et le mouvement progressiste du début du XXe ont été des réactions à une monopolisation de secteurs majeurs tels que les chemins de fer et la banque. Ces mobilisations de base ont conduit à des réglementations telles que le Sherman Antitrust Act de 1890, le Glass-Steagall Act de 1933 (toutefois moins directement), ainsi qu’à des mesures visant à améliorer l’accès à l’éducation, à la santé, au crédit et aux opportunités d’affaires. En défendant la concurrence, ces mouvements ont non seulement conféré de la vie au capitalisme, mais également évité le risque d’autoritarisme corporatiste.Aujourd’hui, à l’heure où les meilleurs emplois dérivent vers des grandes sociétés à succès qui embauchent principalement dans une poignée d’universités prestigieuses, à l’heure où les petites et moyennes entreprises arpentent vers la croissance un chemin semé d’obstacles érigés par les sociétés dominantes, et tandis que l’activité économique abandonne les petites villes et les communautés semi-rurales pour privilégier les mégalopoles, le populisme émerge de nouveau. Les dirigeants politiques s’efforcent d’y répondre, mais rien ne garantit que leurs propositions nous orienteront dans la bonne direction. Comme l’ont clairement démontré les années 1930, il arrive que le statu quo cède la place à des alternatives beaucoup plus sombres. Si les électeurs des villages français et des petites villes américaines en déclin succombent au désespoir, s’ils perdent foi en l’économie de marché, ils deviendront vulnérables aux sirènes du nationalisme identitaire ou du socialisme à l’extrême, qui l’un ou l’autre seraient susceptibles d’anéantir l’équilibre délicat entre les marchés et l’État. Ceci mettrait fin à la fois à la prospérité et à la démocratie.La juste réponse réside non pas dans une révolution, mais dans un rééquilibrage. Le capitalisme a besoin de réformes du sommet jusqu’à la base, telles qu’une modernisation de la réglementation antitrust, s’il entend veiller à ce que les secteurs demeurent efficients, ouverts à l’entrée, et non monopolisés. Mais des politiques verticales ascendantes sont également nécessaires pour aider les communautés économiquement dévastées à bénéficier de nouvelles opportunités, et pour maintenir la confiance de leurs membres en l’économie de marché. La critique populiste doit être écoutée attentivement, même si les propositions les plus radicales des leaders populistes ne doivent pas être suivies naïvement. Cette démarche est essentielle si nous entendons maintenir pleinement en vie les marchés et la démocratie.Traduit de l’anglais par Martin Morel

Raghuram G. Rajan, Governor of the Reserve Bank of India from 2013 to 2016, is Professor of Finance at the University of Chicago Booth School of Business and the author, most recently, of The Third Pillar: How Markets and the State Leave the Community Behind.

Concentration des marchés aux Etats-Unis (T.Philippon)

Thomas Philippon L’œil tourné vers l’Amérique
Arnaud Leparmentier (New York, Correspondant)
A 44 ans, l’économiste français, professeur de finance à la New York University, a documenté, chiffres à l’appui, la cartellisation de l’économie aux Etats-Unis
PORTRAIT
Lorsqu’il a débarqué à Boston pour faire sa thèse au Massachusetts Institute of Technology (MIT), en 1999, le jeune polytechnicien Thomas Philippon s’est retrouvé au paradis. Au paradis du consommateur, en tout cas : pendant l’euphorie économique des années Clinton, les ordinateurs portables coûtaient bien moins cher qu’en Europe, la connexion à l’Internet naissant était très bon marché et lorsqu’il fallait se rendre à un séminaire, Thomas Philippon prenait l’avion, comme tous les étudiants. Puis, insensiblement, tout a changé : vingt ans plus tard, les abonnements au téléphone portable et à Internet coûtent bien plus cher qu’en Europe, les prix des billets d’avion sont prohibitifs et nul ne rapporte plus de matériel informatique des Etats-Unis. Cette dérive s’est faite progressivement, sans que les Américains s’en aperçoivent vraiment.
Thomas Philippon, qui nous reçoit dans son bureau de la New York University, au cœur de Manhattan, compare le destin du consommateur américain à celui d’une grenouille : la légende (erronée) prétend que, plongée dans l’eau bouillante, la grenouille saute et s’échappe, alors que mise dans l’eau froide sur un réchaud, elle s’endort et se laisse cuire sans réagir – comme le consommateur américain, qui n’a pas réalisé que, depuis une vingtaine d’années, les prix avaient augmenté. L’économiste français explique, dans un livre à paraître en septembre aux Etats-Unis, The Great Reversal (« le grand renversement »), « comment l’Amérique a abandonné les marchés libres » et a cartellisé son économie. Astucieuse analyse qui consiste à prendre les Etats-Unis au piège de leur propre credo capitalistique : Thomas Philippon leur prêche les vertus du libéralisme.
Il y a quelques années, M. Philippon figurait parmi les « jeunes économistes » distingués par le Cercle des économistes et Le Monde (2009), ainsi que parmi les 25 jeunes économistes récompensés par le FMI (2014). Il a désormais 44 ans et il est professeur de finance. « Je suis titulaire d’une chaire depuis 2018. Je suis un vieux ponte, donc je peux radoter », plaisante ce grand gaillard sportif, qui juge un peu « archaïque » le statut inamovible de professeur – il protège la liberté de recherche mais peut conduire à « s’encroûter ». Pour écrire son livre, l’économiste ne s’est pas fondé sur ses intuitions : dans son propos liminaire, il rend hommage à un professeur de la fin des années 1970, qui avait détourné la devise américaine (« In God we trust ») lors d’une audition devant le Congrès : « Nous avons confiance en Dieu, les autres doivent fournir des données. »
Economie de rentiers
Thomas Philippon adhère à cette démarche fondée sur la preuve. « Fondamentalement, je ne suis pas idéologue. En économie, il faut regarder les données. » Et l’étude des données a produit des découvertes inattendues. « Mon livre explique que les Américains ont laissé leur marché se cartelliser et qu’il faut qu’ils reviennent à des marchés libres et concurrentiels. Ce n’est pas ce que j’avais l’intention d’écrire quand j’ai commencé ma recherche : j’essayais de comprendre pourquoi l’investissement baissait depuis 2000, alors que les valorisations boursières et les profits augmentaient. » Réponse : ces profits étaient le fruit, non pas de la productivité, mais de la cartellisation – aux Etats-Unis, il ne reste plus que quatre compagnies aériennes et trois opérateurs de téléphonie. Protégées de la concurrence, les entreprises augmentent leurs prix sans procéder à des investissements.
Le héraut de cette économie de rentiers n’est autre que Warren Buffett, cet investisseur de génie qui a investi dans des entreprises quasi monopolistiques aux profits garantis, comme Coca-Cola. Les Américains ont inventé l’antitrust à la fin du XIXe siècle, démantelé l’empire pétrolier Rockefeller en 1914, libéralisé sous les démocrates (Jimmy Carter dans l’aérien) et les républicains (Ronald Reagan dans les télécoms, avec l’éclatement d’ATT), mais ils se sont assoupis, au début du XXIe siècle, alors que leurs idées libérales triomphaient partout sur la planète. « Maintenir des marchés libres, c’est une tâche de tous les jours, c’est un travail de Sisyphe, constate Thomas Philippon. Les chefs d’entreprise tentent de créer des situations de monopole. »
La bascule historique repérée par M. Philippon est en partie idéologique : depuis des décennies, les juges ont repris à leur compte les idées émises par Robert Bork, ancien ministre de la justice républicain et adepte de l’école de Chicago. Dans The Antitrust Paradox (New York Free Press, 1978, non traduit), M. Bork estimait que les consommateurs bénéficiaient de la concentration des entreprises et que le capitalisme se régulerait tout seul. La bascule est aussi politique : le lobbying outrancier des entreprises auprès des élus a conduit à ériger des barrières limitant l’arrivée de nouveaux entrants sur les marchés.
Thomas Philippon pensait que l’Europe, comme souvent, suivrait la destinée américaine, mais ce fut sa seconde surprise : il n’en est rien, au contraire. « L’Europe a créé un système indépendant, dont la résistance à la corruption est assez forte parce qu’il a un objet clair : protéger le consommateur européen. » L’économiste, qui a successivement soutenu Ségolène Royal, François Hollande et Emmanuel Macron aux élections présidentielles, tord le cou aux idées souvent propagées en France. « La politique de concurrence est ce qui marche le mieux en Europe, tranche cet homme qui a passé un an au cabinet de Pierre Moscovici, en 2012-2013, avant de revenir à New York. Quand on voit la manière dont l’économie française marche, c’est dur de ne pas devenir un peu plus libéral. L’Etat centralisé est trop omniprésent dans trop de domaines. Le savoir de manière abstraite, c’est une chose, le constater tous les jours, c’en est une autre. »
« Il va se passer quelque chose »
Aujourd’hui, Thomas Philippon pense Amérique. Il espère qu’à l’automne, son livre, qui a été placé en tête de promotion par les éditions Harvard University Press, sera un succès. Et qu’il nourrira le débat politique, un an avant l’élection présidentielle américaine de 2020. Car il est convaincu qu’« il va se passer quelque chose ». Aux Etats-Unis, Donald Trump a voulu insuffler une nouvelle jeunesse à la politique de concurrence en interdisant la fusion AT&T-Time Warner, mais les juges lui ont infligé un camouflet. « Donald Trump a eu tort de politiser le débat : il a instrumentalisé l’antitrust à des fins politiques pour se venger de CNN [une chaîne, propriété de Time Warner, en guerre ouverte avec le président], alors que la concurrence devrait être une politique transpartisane. »
Jusqu’à présent, les présidents américains avaient beaucoup protégé leurs amis : la défense et l’énergie pour les républicains, la Silicon Valley pour les démocrates. « Ce n’est pas Obama qui allait démanteler Google », souligne Thomas Philippon. Il ne croît guère aux solutions radicales, comme le démantèlement d’Amazon, de Google et de Facebook prôné par Elizabeth Warren, la sénatrice du Massachusetts candidate à l’investiture démocrate. M. Philippon pense qu’il sera très dur de revenir sur la concentration dans l’aviation et les télécoms, mais il estime que l’on peut faire beaucoup d’autres choses. « Cela commence par la protection des données. » Après avoir ricané contre l’Europe, les Américains suivent d’ailleurs le mouvement, notamment en Californie. « Je ne vois plus un article qui se moque de l’Europe. La première chose à faire désormais, c’est de regarder ce que font les Européens et de s’en inspirer. »

Transformer le capitalisme, M.Aglietta (Le Monde)

Transformer le capitalisme est une nécessité vitale

Pour l’économiste Michel Aglietta, il faut trouver un point d’équilibre entre l’impératif de rendement des entreprises et celui du bien-être social

Comment respecter l’exigence d’un développement inclusif et durable ? Cette question est à la fois le problème majeur de ce siècle et un sujet d’actualité brûlant, souligné par le mouvement des  » gilets jaunes  » en France. Ce mouvement illustre bien le dilemme – le gouverneur de la banque centrale d’Angleterre, Mark Carney, l’a nommé  » la tragédie des horizons  » – auquel sont confrontés les décideurs politiques. Le défi écologique implique un effort de longue haleine, comportant une hausse prolongée du prix du carbone qu’il faut amorcer immédiatement. En même temps, cet effort ne doit pas peser indûment sur les classes -populaires et moyennes, durement -affectées depuis la crise financière.

En détruisant les régulations biogéochimiques et en exacerbant les inégalités, l’accumulation capitaliste est la cause historique essentielle de cette -dynamique divergente. Transformer le régime de croissance est donc devenu une nécessité vitale.

Cette dynamique est régie par des -cycles financiers de longue période, qui influencent les conditions de production et l’ensemble des structures sociales. Depuis l’essor de la financiarisation, au début des années 1980, le mode de régulation s’est détérioré avec l’adoption du principe dominant de la valeur pour l’actionnaire. Certaines -caractéristiques de la Belle Epoque (1900-1914) ont réapparu : la montée des inégalités sociales, la concentration du pouvoir et de la richesse des classes dirigeantes, la multiplication des rivalités géopolitiques. Mais notre époque est aussi celle de l’accélération des déséquilibres socio-écologiques, qui met en relation le franchissement des limites planétaires et l’accumulation des vulnérabilités financières.

C’est le temps des ruptures et des -incertitudes au point de jonction de l’analyse historique et de la visée prospective. Le lien prétendument organique entre le développement capitaliste et la démocratie libérale est brisé par le surgissement de la puissance chinoise. Les limites écologiques, franchies, et les inégalités sociales, de moins en moins supportées, amorcent l’ébranlement du capitalisme financiarisé. Le besoin d’action collective mobilisant les citoyens émerge pour changer notre mode de vie, en préservant la nature et en protégeant les habitats humains.

Le mythe du marché pur et parfait s’effaçant, le besoin de biens publics comme matrice de la cohésion des groupements humains et de la protection contre les risques collectifs -conduit à affronter la question du choix social. C’est pourquoi le retour à John Rawls (La Justice comme équité, La Découverte, 2003) est incontournable pour poser les principes de justice -nécessaires pour guider les stratégies de développement durable.

 » Catastrophisme éclairé « La conception normative de Rawls, qui pose l’équité à la racine de la justice -sociale, est en opposition radicale à l’utilitarisme. Pour établir les principes de justice et définir le sens du bien commun, Rawls se place dans un cadre -moral de nature kantienne. Ses principes s’appliquent à la distribution de ce que Rawls appelle  » les biens premiers « . L’accès aux biens premiers est le fondement de la liberté réelle, et le déni de cet accès une privation de liberté. L’élimination de la pauvreté doit donc être le premier objectif des politiques -publiques dans une perspective de justice comme équité.

La dégradation de l’environnement peut restreindre les biens premiers disponibles et modifier leur répartition, au détriment des plus démunis. Inversement, s’inscrire dans une perspective de biens premiers oriente la manière dont la lutte contre le changement climatique et contre le franchissement des autres limites planétaires doit être -conduite. Il faut veiller à la participation des collectivités aux décisions.

Rawls a donc posé le socle théorique du choix social en rompant radicalement avec l’utilitarisme. L’économiste indien Amartya Sen a fait une avancée considérable dans la poursuite pratique de ces principes en ouvrant la voie à une démocratie participative (L’Idée de justice, Flammarion, 2010). Il donne aux biens premiers une signification dynamique en forgeant la notion de  » capabilities «  ( » capacités « ). Les capacités sont les libertés réelles d’accomplissement : capacités à transformer les ressources dont on dispose en liberté réelle de choisir le projet de vie que l’on a des raisons de valoriser. Sen met l’accent sur les facteurs de conversion des ressources en réalisations de vie. Parmi ces facteurs, l’accès à l’éducation sur toute la vie est crucial.

Lorsque les économistes  » classiques  » critiquent cette définition de la richesse inclusive, ils font une confusion entre prix et prix de marché. Un prix est une valeur partagée résultant d’un contrat social, dont l’envergure dépend de la taille et du nombre des participants, directement ou indirectement impliqués par l’accord. Lorsque cet accord échappe à l’organisation du marché parce qu’il s’agit de biens publics, de biens communs ou d’interrelations qui sont des externalités par rapport au marché, il n’en a pas moins une valeur sociale.

Les valorisations partagées doivent, selon les situations, surmonter deux distorsions complémentaires que le marché est incapable de corriger. La première : le marché sous-produit des biens et services fournissant des externalités positives, parce que le rendement social est supérieur au rendement privé. La seconde : le marché surproduit des biens et services qui produisent conjointement des externalités négatives, parce que le coût privé est inférieur au coût social. Un accord collectif sur la valeur sociale est un préalable à la mise à disposition et au calibrage d’instruments économiques destinés à fermer cet écart, et donc à inciter les entreprises à agir dans le sens de la croissance soutenable. Cette organisation des interdépendances, dépassant et complétant les relations marchandes, est particulièrement pertinente pour le capital -humain, les coopérations au sein des entreprises et les interrelations entre économie et environnement.

Il faut donc une démarche en trois phases.. D’abord, il faut comprendre ce que la condition de soutenabilité signifie pour la comptabilité macroéconomique. Ensuite, il faut saisir comment des actifs qui n’ont pas de prix négociables et des services qui n’ont pas de prix de marché peuvent être valorisés pour étendre le domaine de la comptabilité monétaire. Enfin, il faut réfléchir à la transformation de la comptabilité d’entreprise pour la rendre compatible avec les conditions de soutenabilité dérivées du niveau macroéconomique.

Une telle stratégie de transformation du capitalisme peut être considérée comme symbiotique en ce qu’elle cherche à atteindre un point d’équilibre entre l’impératif de rendement économique des entreprises et celui d’un bien-être social, élargi à l’environnement.

Stratégie coûteuseMais toute transformation  » progressiste  » des structures du capitalisme se heurte au pouvoir de blocage d’acteurs puissants, profitant des structures existantes et capables de mobiliser toutes leurs ressources pour s’y opposer. Or le changement climatique est une catastrophe d’un type nouveau. C’est un -potentiel de destruction de la civilisation qui est irréversible s’il se produit. Il peut être prévenu, mais pas enrayé.

C’est dans ce contexte qu’émerge l’idée de  » catastrophisme éclairé « , -défendue initialement par Jean-Pierre Dupuy (Pour un catastrophisme éclairé, Seuil, 2004). En donnant à voir les dangers les plus fondamentaux pour les sociétés, le catastrophisme éclairé est un outil de choix social pour le temps des ruptures et des incertitudes. Il conduit à avertir les individus sur les sources de la catastrophe, et donc à éclairer les rapports sociaux catalyseurs de changement et ceux catalyseurs d’inégalités.

Mais la mise en œuvre du catastrophisme éclairé requiert une forte implication du politique et une adhésion des citoyens pour orienter la finance vers les investissements nécessaires à la baisse des émissions de gaz à effet de serre. Il s’agit donc d’une stratégie coûteuse, qui doit être mise en œuvre dans le présent pour s’étendre dans le temps long, de manière à porter ses fruits dans plusieurs décennies. C’est cette planification du temps que les dirigeants politiques et économiques sont incapables de conduire sous l’emprise du capitalisme financiarisé.

Il revient aux responsables politiques de donner les orientations permettant à la finance de jeter un pont entre un présent marqué par l’aversion au risque et un futur construit sur des -enjeux collectifs portés par l’adhésion des citoyens. Pour que la démocratie de participation dépasse la contestation et aille dans le sens des investissements transformant le régime de croissance, il faut accroître la taxation du carbone, baisser les taxes sur les salaires et -accroître la progressivité de l’impôt sur les revenus. Pour remettre la finance au service de l’économie, il faut éradiquer l’évasion fiscale en réglementant les oligopoles transnationaux et imposer fortement les plus-values oisives.

La démocratie de participation à tous les niveaux de l’organisation des sociétés est indispensable pour rétablir la soutenabilité de la vie sur la planète. Elle ne mobilisera les citoyens qu’associée au principe de justice pour démocratiser la richesse.

Michel Aglietta