Les conséquences de la désindustrialisation en France (Le Monde)

« La désindustrialisation a des conséquences économiques, sociales et politiques profondes »

Selon l’économiste Vincent Aussilloux, la perte de compétitivité des industries françaises n’a pas été compensée par un essor suffisant des services, ce qui a favorisé le chômage et le vote populiste.

Propos recueillis par Béatrice Madeline Publié aujourd’hui à 18h00

Vincent Aussilloux est directeur du département économie de France Stratégie. Il est le coauteur d’une étude sur « Les politiques industrielles en France », en novembre 2020.

Peut-on avoir une économie compétitive sans industrie forte ?

Si on définit l’industrie dans son périmètre traditionnel, qui correspond à la production de marchandises, oui il existe des économies performantes dans lesquelles le secteur manufacturier s’est très affaibli. C’est, par exemple, le cas des Etats-Unis où la part de l’industrie dans l’économie a beaucoup baissé même si elle reste supérieure à la France.

Mais à la grande différence de la France, les Etats-Unis ont développé des activités productives qu’on ne compte traditionnellement pas dans l’industrie, notamment tout le secteur du numérique hors la production de matériels et d’équipements. Les Etats-Unis ont su développer tout une économie des plates-formes, notamment les Gafam [Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft], qui ont fortement tiré la croissance américaine et creusé l’écart avec les niveaux de vie en Europe (+ 50 % par rapport à la France en PIB courant par tête).

A part des pays fortement dotés en ressources naturelles, il y en a peu qui arrivent à avoir des niveaux de vie élevés et en croissance sans une industrie forte ou, au moins comme les Etats-Unis, sans un secteur des services très inséré dans l’économie internationale. Certains pays se sont spécialisés dans les services financiers internationaux comme le Royaume-Uni, le Luxembourg ou Hongkong, mais on connaît les limites et les risques d’une économie qui repose trop sur la finance.

En quoi une économie qui repose sur l’industrie est-elle plus solide ?

L’industrie est porteuse de gains de productivité, qui sont la principale source de la hausse des niveaux de vie, d’emplois de qualité répartis sur le territoire et d’innovations. Elle compte pour plus de 70 % des dépenses privées en recherche et développement [R&D] du pays, alors qu’elle ne compte plus que pour 10 % de l’emploi total et 13 % du PIB.

En outre, un déficit commercial comme celui de la France dans le secteur manufacturier engendre un déficit d’emplois important, alors même que le pays connaît un taux de chômage structurellement élevé.

A contrario, quels sont les risques liés à la désindustrialisation ?

En France, les régions les plus touchées par la désindustrialisation dans les dernières décennies, notamment dans une partie du Grand-Est, ont perdu beaucoup d’emplois, ce qui a fortement affecté les niveaux de vie et le dynamisme économique de ces territoires. La désindustrialisation, qui n’a pas été compensée par un essor suffisant des services à forte valeur ajoutée, a donc des conséquences économiques, sociales et politiques profondes. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Transférer la fiscalité des entreprises vers la consommation : l’exemple danois

Des travaux ont montré, par exemple, que les territoires les plus touchés par la désindustrialisation sont ceux qui sont gagnés par le vote populiste avec des conséquences xtrêmement négatives, comme on a pu le voir aux Etats-Unis avec Donald Trump. Cela génère un fort degré d’insatisfaction d’une partie de la population, qui peut finir par conduire à une remise en cause des règles démocratiques.

Béatrice Madeline