Vieillissement, le cas du Japon (Le Monde)

Le Japon confronté à un rude déclin démographique (Le monde du 10/01/2018)

Organisation du travail et freins culturels expliquent la chute des naissances, au niveau le plus bas depuis 1899
Lundi 8 janvier, 1,23 million de Japonais ayant eu 20 ans au cours des douze derniers mois ont participé aux traditionnelles  » seijinshiki « , les cérémonies d’entrée dans l’âge adulte. En ce jour férié, les jeunes femmes vêtues de kimonos aux teintes chatoyantes et les hommes en costume ou en ensemble hakama-haori ont assisté à des réunions publiques dans leur commune pour écouter leurs aînés énoncer leurs droits et devoirs. Puis ils ont envahi les gargotes pour fêter ce jour qui leur donne officiellement le droit de boire de l’alcool. Moment de fête, la seijinshiki, héritière d’une tradition liée au culte shinto, est révélatrice du déclin démographique de l’Archipel. En 1994, les jeunes de 20 ans étaient 2,07 millions.

Et la tendance à la baisse devrait se poursuivre. Selon les chiffres rendus publics fin décembre 2017 par le ministère de la santé, seuls 941 000 bébés seraient nés cette année, soit 36 000 de moins qu’en 2016. Il s’agit surtout du chiffre le plus bas depuis 1899. Dans le même temps, 1,3 million de Japonais sont décédés. La population poursuit donc son déclin amorcé à la fin des années 2000.L’Institut pour la population et la -sécurité sociale (IPSS) évalue à 88 millions le nombre probable de Japonais en 2065, contre 126 millions lors du dernier recensement -effectué en 2015. En 2008, ce même IPSS voyait déjà la population japonaise tom-ber à… zéro en l’An 3000.

La première conséquence de cette évolution est le vieillissement accéléré de la population. Les plus de 65 ans représentent 27,2 % de la population. En 2065, ils seront 40 %. Ce qui a un coût : les dépenses de la Sécurité sociale représentaient 32,5 % du budget de l’exercice 2017 clos fin mars, contre 17,6 % de celui de 2000. Et la question du paiement des retraites est soulevée, puisque la population active devrait tomber à 38 millions de personnes en 2060, contre 65,8 millions en 2013. Se pose aussi le problème de la prise en charge des personnes âgées. Yukio Noguchi, économiste de l’université Waseda, estime que le secteur des services aux seniors et des soins médicaux pourrait mobiliser un quart de la population active dans les années 2050.

 » Crise nationale « 
Il n’est donc pas surprenant que le premier ministre, Shinzo Abe, ait profité de ses vœux du Nouvel An pour, à nouveau, évoquer le déclin démographique, parlant d’une  » crise nationale « . Il a même établi un parallèle avec l’ère Meiji (1868-1912), commencée dans un climat de crise profonde, qui mit fin au shogunat des Tokugawa, en place depuis 1603, pour lancer le Japon dans une période de restauration impériale et de modernisation qui devait le transformer en une puissance mondiale. Ayant toujours souhaité lui-même faire entrer l’Archipel dans une nouvelle ère, M. Abe a donc déclaré que surmonter la crise actuelle dépendait  » de la conviction que nous avons de pouvoir changer l’avenir et d’être capables d’agir, comme l’ont fait nos ancêtres il y a cent cinquante ans « .

Pendant la campagne pour les législatives d’octobre 2017, M. Abe a promis d’utiliser le produit de la hausse de la TVA, qui passera de 8 % à 10 % en octobre 2019, pour financer des politiques sociales plus orientées vers la natalité. Il a proposé la gratuité des crèches et de l’école maternelle. En 2016, il avait souhaité augmenter la capacité des crèches pour atteindre 320 000 places et porter, d’ici à 2025, à 1,8 enfant par femme le taux de fécondité, qui était alors de 1,44. En 2014, il évoquait le maintien de la population à 100 millions à l’horizon 2064.

Le premier ministre peine toutefois à convaincre, car les objectifs sont  » annoncés au coup par coup et sans réel suivi « , regrette une élue de l’opposition. Ses déclarations et engagements semblent même contradictoires. La régression démographique  » n’est pas un mal, mais un bien « , déclarait-il ainsi en septembre 2016. Et M. Abe de compter sur la robotique, l’intelligence artificielle ou les technologies sans contact pour renforcer la productivité d’une population déclinante.

Pour compenser la baisse du nombre de travailleurs, le gouvernement exclut de recourir à l’immigration. L’institut de recherche Nomura a cependant calculé que si ce dernier veut atteindre son objectif de 77 % de femmes ayant un emploi, il doit augmenter le nombre de places en crèche de 880 000 d’ici à 2020. Il doit également trouver du personnel pour ces établissements. Or peu de jeunes veulent y travailler, car les salaires sont bas, autour de 220 000 yens (1 600 euros) par mois, et l’emploi très exigeant.

Le congé paternité mal perçu
De quoi faire dire à Mika Ikemoto, spécialiste des questions d’éducation à l’Institut de recherche du Japon, que la gratuité ne devrait pas être la priorité du gouvernement.  » S’il n’y a pas de place en crèche ou pas suffisamment de personnel, ça ne changera rien. Il faut promouvoir des mesures pour la petite enfance suffisamment efficaces pour mériter des investissements publics massifs.  » Il est également nécessaire de faire évoluer les mentalités. Ainsi, le recours à une nourrice reste rare au Japon, où il est mal vu de confier son enfant à une personne étrangère à la famille.

De même, seuls 3,16 % des pères d’enfants en bas âge ont profité en 2016 de leur droit au congé paternité, pourtant généreux puisqu’il autorise jusqu’à un an d’absence, mais mal vu professionnellement. Dans le même temps, l’organisation du travail au Japon empêche les salariés de s’investir pleinement dans l’éducation des enfants.  » Les femmes sont donc souvent obligées de renoncer à leur carrière pour s’occuper de leur famille « , expliquaient Matthias Helble et Asami Takeda, du département de recherche de la Banque asiatique de développement, dans une analyse publiée le 21 décembre 2017 par le Japan Times.

Ces problèmes persistants montrent à quel point la question démographique semble négligée depuis son origine, dans les années 1970. Elle découlait alors de la baisse des solidarités familiales et entre voisins, puis de la présence grandissante, dès la décennie 1980, des femmes sur le marché du travail. A l’époque déjà, l’absence de mécanismes d’aide et l’idée que celles-ci doivent arrêter de travailler dès le premier enfant incitent beaucoup d’entre elles à renoncer à fonder une famille. Puis la crise des années 1990, synonyme de précarisation, va pousser nombre de couples à ne pas avoir d’enfant, craignant de ne pouvoir assurer une éducation toujours onéreuse.

Le gouvernement a fini par réagir, en 1994, en mettant en place un plan qui prévoyait déjà l’augmentation des places en crèche et des avantages fiscaux pour les couples avec enfants. Cependant, ce sont souvent les administrations locales qui se montrent les plus entreprenantes et compensent les lacunes du système national. Il n’est notamment pas prévu de rembourser les frais de grossesse.

Philippe Mesmer

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