Qu’attendre du Pass culture ? (Le Monde)

« Pourquoi la grande majorité du monde culturel, les spécialistes aussi, sont hostiles au Pass proposé par Macron »

Chronique

Michel Guerrin rédacteur en chef au « Monde »

Beaucoup redoutent que cette offre renforce l’industrie du divertissement et qu’elle creuse la fracture culturelle entre jeunes urbains issus des classes favorisées et les autres, relève dans sa chronique Michel Guerrin, rédacteur en chef au « Monde ».

Publié le 28 mai 2021 à 06h16 – Mis à jour le 28 mai 2021 à 07h09 Temps de Lecture 4 min.

Emmanuel Macron écoute la ministre de la culture Roselyne Bachelot au cinéma Mazarin, à Nevers (Nièvre), le 21 mai 2021.
Emmanuel Macron écoute la ministre de la culture Roselyne Bachelot au cinéma Mazarin, à Nevers (Nièvre), le 21 mai 2021. THIBAULT CAMUS / AP

Chronique. Emmanuel Macron s’est mis dans la peau d’un oncle voulant faire un cadeau de Noël à un neveu. Ne sachant pas ses goûts, il place quelques billets dans une enveloppe. Le geste est peu poétique mais au moins le gamin saura quoi faire de l’argent.

C’est la philosophie du Pass culture : 300 euros pour chaque jeune de 18 ans, à dépenser sur vingt-quatre mois, par le biais d’une offre riche proposée sur une application numérique. Après deux ans de tests dans quatorze départements, la promesse phare du président de la République vient d’être lancée dans la France entière.

C’est a priori gagnant-gagnant : des jeunes s’offrent des places de cinéma, des livres ou des cours de guitare, et des librairies ou théâtres renflouent leurs caisses pâlottes depuis la pandémie. Et pourtant la grande majorité du monde culturel, les spécialistes aussi, sont hostiles à ce chéquier numérique. Nombre de lieux de spectacles subventionnés demandent déjà sa suppression dans un communiqué daté du 19 mai. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Emmanuel Macron offre un Pass culture de 300 euros à tous les jeunes de 18 ans

Partisans et opposants au Pass se rejoignent autour d’une question : comment inciter les exclus de la culture à lire un roman, à aller au théâtre, au musée, à l’opéra, à voir un film autre qu’un blockbuster ?

Depuis la création du ministère de la culture, en 1959, la réponse est grosso modo celle-ci : multiplier les lieux d’art et de création, leur donner des moyens, charge à eux d’attirer le public le plus diversifié. L’audience de cette culture dite « légitime » a augmenté en soixante ans mais, en dépit d’actions louables, les milieux modestes n’en sont pas, limitant souvent leurs loisirs à la télévision ou à des formes industrielles – écrans en tous genres, YouTube, jeux vidéo, films populaires.

Privilégier la demande

Avec son Pass, Macron entend faire sauter ce clivage mais par un tout autre moyen que celui de l’offre : privilégier la demande, donner directement l’argent aux jeunes, en pariant qu’ils découvriront des œuvres auxquelles ils ne pensaient pas.

Il sait les dangers de cette approche. D’abord si l’argent public finit surtout dans les caisses d’entreprises privées, notamment étrangères, ce serait un fiasco. Aussi le Pass est « orienté » : le jeune peut s’abonner à la plate-forme française de musique Deezer mais pas au suédois Spotify, à Canal+ et non à Netflix ; un algorithme le pousse vers les théâtres et musées publics ; les offres numériques sont plafonnées à 100 euros, etc. Article réservé à nos abonnés Lire aussi En tournant la page du Covid-19, Emmanuel Macron compte séduire la jeunesse

Les milieux culturels redoutent néanmoins que l’industrie du divertissement, déjà irrésistible, en sorte renforcée. Il est vrai que les spectacles subventionnés et les musées étaient peu demandés lors des premiers tests, mais il y aurait du mieux. Sauf qu’en Italie, seul pays à proposer un dispositif similaire, 80 % des achats des jeunes vont à des livres scolaires, donc contraints – loin d’un désir de lecture – et la demande en théâtre ou en danse reste marginale.

Le danger principal est que le Pass se réduise à un cadeau fait aux jeunes connectés, de milieux aisés et urbains. Là encore, ses animateurs, chiffres à l’appui, se veulent rassurants, mais il faudra attendre pour voir comment les classes populaires utilisent leur chéquier.

La gratuité n’est pas la solution

On peut néanmoins se demander pourquoi le Pass culture est ouvert à tous, alors que le Pass sport de 50 euros, annoncé au même moment, visant à alléger l’inscription à un club de football ou de basket, lui, est réservé aux enfants de milieux modestes.

Les mauvaises langues répondent que si on avait retiré du dispositif les « 18 ans aisés », il n’y aurait plus grand monde pour acheter des places au théâtre public ou au musée. A rapprocher d’une confidence faite par un conseiller de Macron : « C’est déjà pas mal si le Pass sert aux jeunes friands de culture. » Lire aussi : Intermittents du spectacle, un prolongement de l’année blanche et des « filets de sécurité » pour 2022

Si la construction de théâtres ou de musées n’a pas bouleversé la sociologie du public, et si l’amélioration des librairies n’a pas élargi les lecteurs de romans, un chèque de 300 euros risque de ne pas changer la donne.

Les sociologues de la culture ont montré qu’une réponse économique – le Pass en est une – est fragile. Nombre de villes ou de lieux culturels proposent déjà des cartes jeunes et des tarifs très attractifs, et ils peinent à diversifier leur audience. La gratuité non plus n’est pas la solution. Il faudrait un miracle pour que le Pass démente ces faits.

Il y a un océan entre l’offre à Paris et dans quelques grandes villes, et le reste de la France

D’autant que la fracture culturelle est aussi géographique. Il y a un océan entre l’offre à Paris et dans quelques grandes villes, et le reste de la France. Enfin, le sociologue Olivier Donnat, dans une étude récente pour le ministère de la culture, douche les espoirs d’une application qui parlerait aux jeunes : « Le numérique produit les mêmes effets que les équipements proposés par l’Etat : ce sont les milieux aisés et cultivés qui en profitent. »

Une fuite en avant

Les spécialistes en matière d’éducation répètent que c’est bien avant 18 ans, à l’école, dans le cadre familial, et puis dans les associations culturelles de proximité qu’on suscite le désir culturel et qu’on lutte contre le sentiment de classe qui bloque l’accès à un théâtre ou à un roman.

Ce Pass va coûter à l’Etat entre 160 millions et 180 millions d’euros la première année. Cet argent manque cruellement au tissu associatif local, aux maisons des jeunes et de la culture ou aux centres culturels de rencontre. Soutenir ce réseau constituerait une politique culturelle volontariste, alors que le Pass traduit plutôt une fuite en avant – dépensez l’argent comme il vous plaira.

Un deuxième Pass culture, prévu en janvier 2022 avec l’éducation nationale, se rapproche, lui, d’une politique culturelle. Chaque élève se verra offrir 200 euros étalés entre la 4e et la terminale, mais il sera accompagné dans ses choix par les enseignants.

Encore un effort, et l’Etat agira dès la maternelle, où domine déjà une « malnutrition culturelle », selon la psychanalyste Sophie Marinopoulos, qui a remis un rapport en ce sens, en 2019, au ministère de la culture. 18 ans, c’est trop tard.

Michel Guerrin(rédacteur en chef au « Monde »)Contribuer

Délinquance ou sentiment d’insécurité (O.Galland)

Délinquance, insécurité: quelle est la réalité des chiffres?

Dans une chronique des Echos publiée le 19 mai, le philosophe Gaspard Koenig s’élève contre le piège du discours sécuritaire et affirme, en s’appuyant sur les statistiques du ministère de l’Intérieur, que « ce qui explose aujourd’hui, c’est moins la violence que les images de la violence ». Qu’en est-il?

Pour le vérifier il faut revenir en détail sur ces statistiques. Saluons d’abord le travail remarquable accompli par Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI). Ces données sont disponibles en ligne et sont passionnantes. Il est d’ailleurs bien dommage que les médias ne s’en soient pas saisis et ne leur aient pas donné un large écho[1].

L’assertion de Gaspard Koenig est en grande partie vérifiée, avec quelques nuances.

Une baisse de la délinquance d’appropriation

Les figures 1 et 2 montrent les évolutions des faits de délinquance enregistrés par la police et la gendarmerie. Les données sont présentées en base 100 en 2008 pour pouvoir comparer les évolutions de différents types d’actes délinquants, dont l’ampleur est évidemment très variable : il y a eu 880 homicides en 2019, mais plus de 1 200 000 faits de vols de différents types. Il faut aussi garder à l’esprit que ces données administratives ne reflètent pas toujours parfaitement, on le verra, l’évolution effective de la délinquance, du fait notamment que les faits en cause ne sont pas systématiquement signalés aux autorités. Néanmoins, ces données sont très instructives.

La figure 1 met en lumière la baisse de la délinquance d’appropriation : tous les types de vols ont connu une décroissance, parfois spectaculaire comme pour les vols avec armes qui ont diminué de moitié entre 2008 et 2019. Cette baisse des vols reflète peut-être simplement une évolution des techniques délinquantes d’appropriation puisque la figure 2 montre que les escroqueries ont connu, quant à elles, une hausse sensible (+50% entre 2012 et 2020). Ces escroqueries se font souvent sur internet (une sur deux). Cette transformation de la structure de la délinquance d’appropriation diminue la probabilité de la rencontre physique entre le délinquant et la victime et diminue donc les risques de violence associés à la spoliation. Cette délinquance devient en quelque sorte immatérielle.

Une hausse des actes violents, mais en trompe-l’œil

Parmi les faits de délinquance en hausse recensés dans la figure 2, on relève deux comportements violents : les violences sexuelles et les coups et blessures. La croissance des faits déclarés de victimes de violences sexuelles notamment est spectaculaire. Mais cette croissance des faits enregistrés ne correspond pas à une croissance de même ampleur des violences sexuelles effectivement perpétrées.

En effet, après la libération de la parole qui a suivi l’affaire Weinstein et le mouvement #MeToo, les victimes ont plus souvent révélé les faits qu’elles ne le faisaient dans le passé. L’augmentation de la violence constatée dans ce domaine est donc plus le résultat d’un abaissement du seuil de tolérance que d’une croissance effective des violences. On en voit un indice clair dans le fait que la part des victimes ayant porté plainte pour des faits datant de plus d’un an a augmenté ces dernières années. En particulier, le nombre de victimes ayant déclaré des faits commis plus de cinq ans auparavant a plus que doublé entre 2016 et 2020.

Les enquêtes de victimation (en interrogeant un échantillon représentatif sur les faits de délinquance dont les personnes ont pu être victimes) montrent d’ailleurs une relative stabilité du nombre de violences sexuelles sur la période 2009-2016. D’après l’enquête « Cadre de vie et sécurité » (CVS), les violences sexuelles concernent 0,7% des 18-75 ans.

Quant à la hausse des coups et blessures volontaires enregistrés, elle est liée surtout, d’après les chiffres de la police et de la gendarmerie, à l’augmentation des violences intrafamiliales (même si les coups et blessures volontaires dans un cadre extrafamilial ont aussi augmenté mais dans une moindre proportion). La moitié des victimes de coups et blessures volontaires les ont subies dans un cadre familial.  Ces victimes sont beaucoup plus souvent des femmes. Les enquêtes de victimation ne peuvent malheureusement pas donner d’indication sur l’évolution des violences intrafamiliales car les effectifs sont trop faibles. Sur l’ensemble de la période 2011-2018, ces enquêtes comptent 0,8% de victimes parmi les 18-75 ans.

Quant aux violences physiques hors ménage, l’enquête CVS de victimation ne confirme pas la hausse enregistrée par les données administratives : celles-ci auraient même plutôt baissé, du pic de 887 000 en 2008 (1,7%) à 710 000 en 2018 (1,4%).

Les données subjectives recueillies dans les enquêtes de victimation sur le sentiment d’insécurité ne montrent d’ailleurs aucune tendance à l’augmentation depuis 2007 : ce sont toujours entre 10% et 11% des personnes âgées de 14 ans ou plus qui se sentent en insécurité dans leur quartier ou leur village. Selon un autre indicateur, entre 5% et 6% des personnes disent renoncer souvent ou parfois à des sorties seules pour des raisons de sécurité depuis 2007. Aucune explosion du sentiment d’insécurité donc.

Et la délinquance des mineurs?

Il est souvent fait état dans les médias d’une hausse et d’une aggravation de la violence des actes commis par des mineurs qui seraient de plus en plus jeunes à s’engager dans des activités délinquantes. Qu’en est-il effectivement ?

Les chiffres de la délinquance des mineurs collectés par le ministère de la Justice ne corroborent pas cette idée. Le nombre de mineurs délinquants dans les affaires traitées par les parquets est resté stable depuis 2012, avec une moyenne de 220 000 cas annuels et d’ailleurs un chiffre en baisse en 2019 (211 000 cas). Les données ne confirment pas non plus l’idée d’un rajeunissement de la délinquance des mineurs, du moins depuis 2012 (date à partir de laquelle on dispose de cette statistique par âges).

Cependant, ces derniers mois, à la suite d’agressions violentes (donc celle du jeune Yuriy laissé pour mort sur la dalle de Beaugrenelle à Paris), la question des bandes a défrayé la chronique. Mais l’ampleur du phénomène est très difficile à évaluer et le dénombrement du Ministère a beaucoup fluctué. Récemment Gérald Darmanin a évoqué le nombre de 74 bandes en France, alors que le ministère les évaluait, avec d’autres méthodes de recensement, à 611 et 2010.  Manifestement les réseaux sociaux jouent un grand rôle dans ces phénomènes de bande, des groupes de jeunes se lançant des défis via les applications les plus populaires chez les adolescents. Mais ces bandes peuvent être, pour certaines d’entre elles en tout cas, très éphémères.

La violence de certains de ces affrontements entre bandes, l’usage semble-t-il plus fréquents d’armes blanches pouvant blesser gravement ou tuer, donnent le sentiment d’une intensification du phénomène et d’une forme de banalisation de la violence. Mais ces constats reposent malgré tout sur des cas isolés et des témoignages qu’il est difficile jusqu’à présent de corroborer par des mesures plus objectives, d’autant que, comme rappelé plus haut, la délinquance générale des mineurs n’a pas évolué ces dernières années.

La violence contre les forces de l’ordre et les dépositaires de l’autorité publique s’est accrue

Il s’agit bien d’un domaine dans lequel les violences semblent s’être effectivement accrues. Le nombre de policiers blessés par armes en mission de police s’est accru de 140% entre 2012 et 2018 ; le nombre de gendarmes blessés à la suite d’une agression a augmenté de 30%[2] durant la même période. La croissance des agressions à l’encontre des sapeurs-pompiers est encore plus spectaculaire ; on peut parler ici d’une véritable explosion : 899 personnels agressés en 2008, 3411 en 2018[3], soit presque un quadruplement des cas recensés. Même si cette croissance peut être due pour une part à un abaissement du seuil d’acceptabilité des violences, elle est trop importante pour pouvoir être réduite à ce seul facteur explicatif. D’ailleurs les dégradations de véhicules des sapeurs-pompiers sont également en nette hausse.

Si l’on tente un premier bilan, contrairement à ce que pense une grande majorité de Français[4], il n’y a  pas de hausse spectaculaire de la délinquance dans notre pays. La délinquance d’appropriation a changé de nature (moins de vols, plus d’escroqueries). Les violences entre personnes ne semblent pas non plus s’être fortement accrues. Seules les violences contre les forces de l’ordre et les représentants de l’autorité publique semblent avoir connues une hausse sensible. La question de la violence des mineurs et des phénomènes de bandes mériterait bien sûr une investigation beaucoup plus approfondie que les quelques informations parcellaires qui ont pu être rassemblées dans ce papier. Il reste néanmoins vrai que la délinquance générale des mineurs n’a pas connu d’évolution sensible. La thèse d’un ensauvagement généralisé de la société ne semble donc pas validée par ces données.

Si une partie des Français a le sentiment contraire c’est probablement que le seuil de tolérance à la violence s’est fortement abaissé, ce qui va dans le sens de la thèse qu’avait développée Steven Pinker dans son livre sur l’histoire de violence (voir la chronique dans Telos : https://www.telos-eu.com/fr/societe/la-violence-est-elle-eradiquee-ou-resurgit-elle.html). Le cas des violences à l’encontre des femmes est à cet égard symptomatique. Les faits eux-mêmes ne semblent avoir connu de hausse sensible, mais aujourd’hui ils sont plus dénoncés qu’hier et suscitent l’indignation, alors qu’ils se déroulaient dans une relative indifférence de l’opinion autrefois.

Une autre hypothèse pour expliquer le décalage entre le ressenti de la population et les chiffres de la délinquance serait que ces derniers ne concernent que les faits recensés par la police ou la justice. Ce qu’on a appelé les « incivilités » n’en font généralement pas partie et pourraient alimenter le sentiment d’insécurité. Notons cependant, comme je l’ai signalé plus haut, que celui-ci, d’après les enquêtes de victimation, n’augmente pas. Ces dernières d’ailleurs recensent des faits comme les menaces, les insultes et les injures (y compris par internet et via les réseaux sociaux) dont seraient victimes les personnes, et là également on n’enregistre pas de croissance des déclarations depuis 12 ans que ces questions sont posées dans les enquêtes (9% à 10% de personnes se disant victimes d’injures et 3% à 4% de menaces).

On enregistre pour la délinquance un décalage entre la représentation du phénomène à l’échelle de la société et son impact individuel, du même type que celui enregistré pour beaucoup d’autres phénomènes sociaux. Ce décalage tient à la vision très sombre, très pessimiste, qu’ont les Français de leur société. La crise de confiance dans les institutions et dans l’avenir de la société rejaillit sur toutes les perceptions. Ceci ne signifie pas que cette crise de confiance n’a pas de causes objectives, mais ces causes sont manifestement beaucoup plus complexes que celles qui résulteraient d’un lien direct entre chaque situation individuelle – mesurée par des indicateurs objectifs (revenus, insécurité etc..) – et l’appréhension du bien-être collectif.

Enfin, comme dans toute mesure statistique, il ne faut pas confondre la moyenne et la dispersion. La moyenne peut rester stable mais cacher des écarts grandissants entre certaines catégories ou certaines parties du territoire. On n’en a pas la preuve avec les données fournies par le ministère, mais elles montrent néanmoins de manière très nette, la surreprésentation des victimes (et très probablement des auteurs) de la délinquance dans les quartiers prioritaires de la ville, c’est-à-dire les quartiers les plus pauvres, les plus jeunes et les plus ségrégués du territoire. A l’échelle nationale, les incidents qui s’y déroulent ont un faible impact statistique, mais leur impact médiatique, politique et émotionnel est très fort. Il est probable également – et beaucoup d’incidents répertoriés ces dernières années le confirment – que les violences que subissent les forces de l’ordre et les représentants de l’autorité y sont plus fréquentes que dans d’autres parties du territoire[5].

[1] Signalons malgré tout le dossier de L’Express du 20-26 mai 2021 « Insécurité : craintes et réalités ».

[2] ONRDP, La Note n° 39, « Les policiers et gendarmes décédés et blessés en 2018 », novembre 2019.

[3] ONRDP, La Note n° 41, « Les agressions déclarées par les sapeurs-pompiers volontaires et professionnels en 2018 », décembre 2019.

[4] 71% pensent que la délinquance a augmenté ces derniers mois (sondage IFOP avril 2021).

[5] Dans l’enquête sur la radicalité des jeunes menée en 2016 auprès de lycéens, le % de jeunes disant « avoir déjà affronté les forces de l’ordre et la police » est deux fois plus élevés parmi les lycéens fréquentant un établissement où le % d’élèves en ZUS est supérieur à 50%, que dans les établissements où il est inférieur à 6% (La Tentation radicale, PUF, 2018).

Sentiment de déclassement et vote RN (Telos)

Le parti des classes malheureuses

12 mai 2021          

Le sondeur et politologue Jérôme Fourquet vient de publier une note pour la Fondation Jean Jaurès, « 1988-2021 : Trente ans de métamorphose de l’électorat frontiste », consacrée à l’étude de l’électorat du Rassemblement national (RN) dans un contexte où Marine Le Pen est créditée d’intentions de vote élevées pour l’élection présidentielle de 2022. Il souligne, en premier lieu, « la solidité de cet électorat » et « l’ancrage profond de ce courant de pensée dans le paysage politique hexagonal ».

Même si, pour Jérôme Fourquet, « les structures socioculturelles de cet électorat ont connu des évolutions très marquées », celui-ci présente néanmoins deux caractéristiques spécifiques maintenant bien connues. La première est que le RN est « le parti des perdants de la nouvelle stratification éducative ». On a pu, en effet, observer à partir de 1995 une nette progression du vote des catégories les moins diplômées en faveur du FN/RN (Graphique 1).

Graphique 1 – Évolution du vote FN/RN au 1er tour de l’élection présidentielle en fonction du niveau de diplôme, 1988-2021

Source : Ifop, intentions de vote pour 2021.

La seconde caractéristique réside dans le fait que le FN/RN « va rencontrer un succès croissant auprès des ouvriers et des employés » puisqu’il « rassemble aujourd’hui plus de 40% des suffrages exprimés dans ces catégories ». Jérôme Fourquet en conclut qu’« en trente ans, le vote RN est devenu hégémonique dans les milieux populaires » (Graphique 2).

Graphique 2 – Évolution du vote FN/RN au 1er tour de l’élection présidentielle en fonction du niveau de la CSP, 1988-2021

Source : Ifop, intentions de vote pour 2021.

Ces données semblent faire écho à l’idée abondamment martelée par Marine Le Pen selon laquelle le RN est le premier parti ouvrier de France. En même temps, le directeur du CEVIPOF Martial Foucault appelle à la prudence : « Cessons de dire que le RN est le parti des ouvriers et des personnes sans qualification, mais plutôt qu’il est le parti des classes malheureuses ».

Qu’en est-il en réalité ? Les catégories populaires (ouvriers et employés) conservent tout d’abord un poids démographique significatif dans la population française. D’après l’INSEE, en 2020, elles représentaient 25,1% de la population et même jusqu’à 43,7% si l’on y rajoute les ouvriers et les employés retraités. Une enquête IFOP indiquait ainsi qu’au premier tour de la présidentielle de 2017, les catégories populaires représentaient 27,3% des votants.

Néanmoins, une proportion non négligeable d’ouvriers et d’employés ne s’inscrit pas sur les listes électorales et ceux qui le font préfèrent souvent s’abstenir, notamment lors des élections intermédiaires : seulement 44% de votants au sein des catégories populaires lors des Européennes de 2019 par exemple (enquête IFOP). En 2018, l’INSEE rappelait ainsi que « les taux d’inscription [sur les listes électorales] varient […] selon la catégorie sociale : les ouvriers, et encore plus les inactifs ou les chômeurs n’ayant jamais travaillé, sont ainsi les groupes sociaux les moins souvent inscrits ». Une autre enquête de l’INSEE indique que seuls 26,1% des ouvriers et 30,3% des employés votent systématiquement, contre 45,1% des cadres supérieurs. Les ouvriers sont également la CSP la plus nombreuse à s’abstenir systématiquement. D’ailleurs, 24% des CSP- se sont abstenues au premier tour de la présidentielle de 2017, contre 13% des cadres.

Le vote des catégories populaire et en particulier des ouvriers est assez diversifié. Comme l’écrit Jérôme Fourquet, « le vote ouvrier ne doit pas être perçu comme un bloc monolithique ». D’après l’enquête IFOP post-1er tour de la présidentielle de 2017, les suffrages des CSP- se répartissaient de la manière suivante : Le Pen (34%), Mélenchon (24%), Macron (16%), Fillon (10%), Hamon et Dupont-Aignan (5%). En définitive, 24% des catégories populaires se sont abstenues, 26% ont voté pour Marine Le Pen et 24% ont voté pour un candidat de gauche (si l’on calcule la part des suffrages exprimés par rapport au total des électeurs CSP-). De même, 24% des ouvriers ont préféré s’abstenir, 30% ont voté Le Pen et 26% à gauche. Enfin, ces catégories populaires représentent une part importante des électeurs de Marine Le Pen (42,5%), mais aussi des candidats d’extrême-gauche et de François Asselineau (plus de 50%) et, dans une moindre mesure, de Jean-Luc Mélenchon (33,1%). Les ouvriers en tant que tels représentent 20,4% des électeurs de Marine Le Pen et 14,3% de ceux de Jean-Luc Mélenchon.

Même s’il n’y a pas de consensus académique sur la question du vote FN/RN des catégories populaires et en particulier des ouvriers, il est néanmoins possible de s’accorder sur quelques points. On a pu, tout d’abord, observer une mutation spectaculaire du vote des catégories populaires depuis la fin des années 1970. Celles-ci votent de moins en moins à gauche et de plus en plus à droite et surtout à l’extrême-droite. C’est à partir de 1995 que la droite dans son ensemble est devenue systématiquement majoritaire dans l’électorat ouvrier au premier tour des élections présidentielles. Le succès électoral du FN/RN s’explique en grande partie par ce ralliement d’une partie du monde ouvrier et employé. C’est ce que la politologue Nonna Mayer a appelé l’« ouvriéro-lepénisme ».

Mais cela ne signifie pas pour autant, comme on l’a vu, que les catégories populaires, et tout particulièrement les anciens électeurs de gauche, ont massivement basculé en faveur des Le Pen et que l’électeur moyen du FN/RN est un ouvrier. Les ouvriers qui votent FN/RN sont des ouvriers qui se situent plutôt à droite de l’échiquier politique ou qui sont dans une logique ni droite, ni gauche. C’est beaucoup plus rarement le cas des ouvriers de gauche qui préfèrent plutôt s’abstenir. Le vote ouvrier FN/RN est également générationnel. Les anciennes générations d’ouvriers qui sont maintenant à la retraite et qui ont été sous l’influence du PC et votaient de façon automatique pour la gauche sont peu enclines à voter Le Pen. Ce n’est plus le cas pour les générations suivantes qui ont été marquées par la désindustrialisation, les désillusions par rapport à la gauche au pouvoir, le déclin du PCF, la montée du FN et d’une insécurité économique, sociale et « culturelle ».

En outre, il n’existe pas d’« électeur-type » du FN/RN comme le disait Nonna Mayer dès 1997 et cela reste vrai. L’« ouvriéro-lepénisme » correspond à un type spécifique d’électeur, mais il y en a d’autres. Ainsi, Arnaud Huc, qui a étudié l’électorat FN des Hauts-de-France et de PACA, a identifié « deux familles d’électeurs FN aux caractéristiques particulières » : « au nord de la France et dans le Pas-de-Calais en particulier, le vote FN est avant tout un vote populaire, un vote de villes en déclin économique », mais « dans le Sud, en revanche, et particulièrement dans les Bouches-du-Rhône, le vote FN n’est pas celui des « oubliés ». […] le vote frontiste est élevé tant dans les communes « populaires » que dans celles plus « bourgeoises » ». En définitive, « là où les villes favorables à M. Le Pen se définissent par des marqueurs de popularité dans le Pas-de-Calais, ce sont plutôt, dans les Bouches-du-Rhône, les marqueurs « d’urbanité » et de dynamisme immobilier qui sont révélateurs d’un vote important pour le FN ».

Au final, ainsi que l’affirme Martial Foucault, « Ce n’est pas la condition socioprofessionnelle qui est déterminante, c’est la situation subjective et ressentie ». C’est également la thèse du démographe Hervé Le Bras : « Plus que la condition sociale ou la profession, ce qui regroupe les électeurs de ce parti, c’est plutôt le sentiment de ne pas s’en sortir face à la crise, et de ne pas avoir d’avenir. Le FN recrute dans une population plus large, comprenant des artisans et des commerçants, appartenant à une classe moyenne inférieure ou à une classe populaire supérieure : autant de gens qui se sentent menacés ou bloqués dans leurs vies ou dans leur travail ». Pour lui, « ce ne sont pas tant les plus fragiles socialement qui votent FN que ceux qui les côtoient et redoutent de basculer dans une forme ou une autre de précarité » et qui sont obsédés par le déclassement personnel.

Métamorphoses de la structure sociale française (Telos)

Les métamorphoses de la structure sociale et leurs conséquences

10 mai 2021        

En France, la structure sociale s’est profondément transformée depuis un siècle. Ces évolutions sont bien connues –  poursuite de l’effondrement de l’emploi agricole, recul de l’emploi industriel, montée d’une société de services – mais il est utile de les analyser plus en détail et d’étudier leurs conséquences sociales et politiques.

La figure 1 illustre cette profonde transformation de la structure sociale française. L’emploi agricole, si on adjoint aux agriculteurs les ouvriers agricoles, représentait encore 32% de la population active en 1936 et 26% en 1954. Il n’en représente plus qu’une part infirme de nos jours (2,5% en 2018). Même si elle reste économiquement une grande puissance agricole, la France a cessé de l’être sur le plan de l’emploi.

Figure 1. Évolution de la structure sociale en France depuis 1936 (% de la population active)

Lecture : la série repose sur la nomenclature CSP simplifiée mise au point par Olivier Marchand et Claude Thélot et reprise par Baudoin Seys (INSEE première n° 434, mars 1996). Dans celle-ci, la catégorie « ouvriers agricoles » est retirée du groupe « ouvriers » et les catégories « policiers et militaires » et « clergé, religieux » ont été enlevées respectivement du groupe « employés » et du groupe « professions intermédiaires ». De 1975 à 2018, la série a été poursuivie sur la base des données de l’enquête Emploi de l’INSEE.

Le déclin de l’emploi ouvrier a été plus tardif. Il s’est enclenché en 1981 – paradoxalement au moment précis où une coalition des forces de gauche accédait au pouvoir en France – pour ne plus se démentir par la suite malgré un répit dans les années 1990. Parallèlement, les emplois tertiaires n’ont cessé de se développer, à différents niveaux de qualification : employés, professions intermédiaires (autrefois cadres moyens) et cadres supérieurs. À partir de 1993, le pourcentage d’employés a dépassé celui des ouvriers dans la population active, il en a été de même pour les professions intermédiaires en 2007, et si les tendances se prolongent le poids des cadres supérieurs sera lui aussi supérieur à celui des ouvriers dans quelques années. La part des artisans et commerçants a également décru jusqu’au début des années 2000 pour se stabiliser par la suite.

Le déclin de l’emploi ouvrier n’est pas que relatif, il n’est pas le seul résultat de la part croissante des cols blancs dans la population active ; il résulte aussi de la décroissance rapide du nombre d’ouvriers employés dans l’économie : de 1982 à 2018, on compte 1 378 000 ouvriers en moins dans la population active. Le nombre de cadres et de professions intermédiaires s’est quant à lui accru de 6 200 000 salariés. Si on y ajoute les employés ce sont près de 8 000 000 cols blancs supplémentaires qui ont rejoint la population active depuis 1982. Une transformation de grande ampleur.

Le déclin de l’emploi ouvrier est-il le symptôme de la désindustrialisation?

L’explication du déclin de l’emploi ouvrier par la désindustrialisation vient spontanément à l’esprit. Ce thème de la désindustrialisation est d’ailleurs omniprésent dans le débat public. Pourtant les choses ne sont pas aussi simples.

Figure 2 – Actifs occupés par types d’activité de l’établissement employeur (%) (Insee, Enquêtes Emploi)

La baisse du nombre d’ouvriers est bien associée à un recul de l’emploi dans l’industrie manufacturière comme le montre la figure 2. Mais ce que montre aussi cette figure, c’est que cette tendance est structurelle : le déclin est continu depuis 1975. Comme l’explique une note récente du Conseil d’analyse économique[1], les « causes de ce mouvement de désindustrialisation (…) tiennent d’abord à l’évolution structurelle des postes de consommation (hausse de la consommation de services plutôt que de biens industriels[2]) qui s’observe dans tous les pays développés depuis cinquante ans ».

Cette baisse de l’emploi manufacturier est aussi en partie en trompe-l’œil car elle résulte également « de l’externalisation croissante de certaines tâches nécessaires à la production industrielle » (note du CAE). La croissance de l’emploi dans les services marchands que montre la figure 2 tient pour une large part à la contribution de plus en plus importante des services aux entreprises à l’emploi total. La note du CAE cite une étude américaine qui montre que l’augmentation de l’emploi non manufacturier des entreprises industrielles américaines a fait plus que compenser la diminution de l’emploi manufacturier. Mais, bien sûr il ne s’agit plus d’emplois ouvriers.

Cette externalisation, comme le progrès technique, l’automatisation qui remplace des tâches routinières, se traduisent par une augmentation de la productivité du travail et donc par une baisse de l’emploi à production constante. Même si l’industrie française souffre d’un déficit de compétitivité, elle n’a pas pour autant disparu du paysage économique, loin de là. Jusqu’au début des années 2000 il n’y a pas eu de recul de la production industrielle, au contraire. La valeur ajoutée brute en euros constants des industries manufacturières et extractives a augmenté de 20% entre 1980 et 2000 (Comptes nationaux), alors que dans le même temps les effectifs employés dans ces industries baissaient de 21%. On produit donc autant, voire plus, dans l’industrie mais avec de moins en moins de salariés. La productivité apparente du travail (VAB en volume/effectifs) s’est ainsi accrue de 80% dans l’industrie entre 1980 et 2016 (même si elle reste inférieure à la productivité des services marchands).

Au total, plutôt que d’incriminer la désindustrialisation, il vaudrait mieux évoquer la recomposition de l’industrie, sous l’effet combiné des préférences de consommation, du progrès technique et de l’imbrication croissante de l’industrie et des services. Ce dernier point est capital. Lionel Fontagné dans un livre que j’évoquerai par la suite plus longuement donne l’exemple du smartphone qui est à la fois un produit industriel mais aussi et peut-être surtout un produit « qui devient le support permettant de vendre des services ». « La valeur ajoutée s’est déplacée vers l’amont de la chaîne de valeur – la conception du produit – et vers la valorisation de son ‘écosystème’ de services en aval ».

Il n’en reste pas moins vrai que l’ensemble de ces tendances contribue fortement au recul de l’emploi ouvrier. Et il n’y a pas de raisons de penser que cela ne se poursuivra pas.

Le déclin de l’emploi ouvrier s’explique-t-il par la mondialisation?

Un coupable tout trouvé pour expliquer les fermetures d’usines et les problèmes sociaux et humains qui les accompagnent, est la mondialisation. Dans un lumineux petit ouvrage[3], Lionel Fontagné un économiste spécialiste d’économie internationale, instruit le procès, à charge et à décharge. Il y a en effet des gains et des pertes liés à la mondialisation. Les pertes sont bien connues, ce sont les destructions d’emplois, et notamment d’emplois industriels routiniers, liés au transfert vers des pays à bas coût de main d’œuvre et principalement la Chine, de ces emplois facilement délocalisables du fait des progrès fulgurants des technologies de l’information et de la communication ainsi que des progrès et de la baisse des coûts de la logistique et des transports.

Les gains sont moins connus et moins souvent évoqués. Ils peuvent être d’une double nature. Il y a d’abord des gains en termes de pouvoir d’achat liés directement à la mondialisation qui permet de produire moins cher les produits importés. Ces gains de pouvoir d’achat sur des produits industriels ou de grande consommation contribuent d’ailleurs à réorienter la demande vers les services. Comme le dit de manière imagée Lionel Fontagné, « avec les économies réalisées sur vos chemises vous allez plus souvent au restaurant » ! Les gains sont encore plus importants sur les biens durables. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder l’évolution du prix moyen d’un téléviseur couleur : de 917€ en 1989, il bondit à 1250€ en 2006 suite à l’innovation des écrans plats, mais il chute ensuite à moins de 500€ en 2018, pour une qualité qui n’a évidemment rien à voir avec l’ancêtre de 1989.

Il y a ensuite des gains en termes de salaires et d’emplois liés aux exportations tirées par la croissance de l’économie mondiale associée à la mondialisation.

Le problème est que les gains et les pertes ne concernent pas les mêmes catégories de travailleurs ni les mêmes zones d’emploi. Comme le montre Lionel Fontagné, les pertes, soit en perte de salaire, soit en perte d’emploi concernent certains métiers et certaines zones d’emploi, surtout des ouvriers non qualifiés exerçant des tâches répétitives et codifiables dans des bassins de main-d’œuvre où sont concentrées ce type de métiers. Par ailleurs, pour ces perdants, les gains en termes de baisse des prix des produits importés ne compensent pas les pertes. Les gagnants, quant à eux, par exemple des ingénieurs dans l’industrie aéronautique, gagnent sur les deux tableaux : leur métier étant plus demandé leur salaire augmente et ils profitent également de la baisse des prix. Pour reprendre l’image de Lionel Fontagné, ils sont gagnants sur la feuille de paye et sur le caddie.

Mais surtout, c’est un point central de l’analyse de Lionel Fontagné, les gains sont diffus, ce sont des « effets d’équilibre général » qui concernent l’ensemble de l’économie – des gains globaux de pouvoir d’achat et de croissance économique générés par la mondialisation – alors que les pertes sont concentrées dans des zones d’emploi spécifiques. Au total d’ailleurs, le bilan est plutôt positif pour l’ensemble de l’économie : « les ‘effets d’équilibre général’ l’emportent. Dit autrement, les gains globaux pour l’économie l’emportent sur la somme des pertes locales ». Mais au niveau local, les perdants n’y trouvent pas leur compte si l’Etat ne compense pas leurs pertes. Par ailleurs, la visibilité sociale des perdants (les usines qui ferment et les ouvriers qui sont licenciés) est bien supérieure à la visibilité sociale du gain global. C’est ce contraste entre des gains diffus, socialement invisibles, et des pertes localisées et très douloureuses qu’exploitent les leaders politiques populistes en accusant la mondialisation. Il n’en reste pas moins vrai que ces effets locaux sont fortement ressentis, et à raison, par les perdants lorsqu’ils sont laissés à eux-mêmes et à leur triste sort.

La recomposition des classes populaires et ses conséquences

L’évolution de la structure sociale ne conduit pas à une attrition indifférenciée de la totalité des différentes catégories socioprofessionnelles composant les classes populaires (si on les définit comme l’ensemble des employés et des ouvriers). La figure 3 détaille cette évolution pour ces différentes catégories.

Figure 3 – La recomposition des classes populaires (Enquetes Emploi, INSEE)

Le point le plus notable est le chassé-croisé entre les employés peu qualifiés dans le commerce et les services aux particuliers (en croissance) et les ouvriers non qualifiés (en nette décroissance). De nouveaux prolétaires, une nouvelle classe de service, prend progressivement la place dans anciens prolétaires de l’industrie. On remarque également qu’à partir des années 2000, à l’instar des ouvriers qualifiés, les employés administratifs entament un déclin relatif. Ce déclin peut pour une part résulter des délocalisations (les employés des centres d’appel des pays du Maghreb), mais il doit tenir surtout à l’automatisation croissante des tâches qui touche aussi évidemment les emplois de bureau (dans la banque et l’assurance par exemple). Certains métiers de ce type – la sténodactylo par exemple – ont presque totalement disparu. Et le phénomène va très certainement s’amplifier.

La concentration des emplois hautement qualifiés dans les grands centres urbains est concomitante de la croissance de la nouvelle classe de service. Les travailleurs à haut potentiel et à hauts salaires des directions des grandes firmes, de la finance, des services aux entreprises et des entreprises de nouvelle technologie, cette nouvelle « classe créative » (Richard Florida), se concentrent dans ce que la géographe Saskia Sassen appelle les « villes globales ». Ces salariés hyper-qualifiés célibataires ou membres de couples biactifs, entièrement dévolus à leur travail, attendent en retour que l’environnement urbain leur offre une gamme de services de haut vol pour eux-mêmes (transports, loisirs, restauration, commerces, services de santé, qualité de vie en général), pour leur progéniture (services de la petite enfance, établissements scolaires) et éventuellement leurs parents lorsqu’ils sont âgés. La polarisation sociale prend ainsi un tour plus marqué dans ces grandes aires urbaines, ce qui explique d’ailleurs que le taux de pauvreté y soit plus élevé que dans les zones rurales.

Quelles sont les conséquences politiques de ces évolutions?

La migration du vote ouvrier du Parti Communiste vers le Front National, dorénavant Rassemblement National, est maintenant bien connue. Dans une note pour la Fondation Jean Jaurès[4], Jérôme Fourquet montre ainsi, en exploitant une série de sondages sur l’évolution du vote FN/RN, que le vote ouvrier en faveur du parti frontiste est passé (au premier tour de la Présidentielle), de 17% en 1988 à 39% en 2017, tandis que les intentions de vote pour 2022 le situent à 45% en 2021. Parallèlement, le vote FN/RN des cadres supérieurs est resté à peu près stable sur la même période (entre 10% et 14%). Mais quels sont les ouvriers qui votent préférentiellement pour le parti frontiste ? D’après Nonna Mayer[5], une bonne spécialiste de cette question, ce ne sont pas les ouvriers les plus précaires, plutôt tentés par l’abstention, mais « des non précaires, qui ont un petit patrimoine, notamment leur logement, une qualification, un diplôme professionnel, et craignent le déclassement ».

Reprenant la célèbre notion de Georges Lavau sur la fonction tribunitienne du Parti Communiste, Jérôme Fourquet considère qu’elle a été reprise à son compte par le Rassemblent national pour parler au nom des ouvriers. C’est certainement le cas, mais la fonction a changé de sens. Le Parti Communiste pouvait célébrer la fierté et la force d’une classe ouvrière alors en ascension et considérée comme un maillon essentiel de l’appareil productif. Le Front puis le Rassemblement National se place dans un registre beaucoup plus défensif, celui de la défense de l’emploi ouvrier attaqué par la mondialisation et la concurrence supposée des immigrés, celui de la défense également des zones du territoire où cet emploi périclite.

N’oublions pas les employés ; eux aussi ont été progressivement attirés par le vote frontiste. D’après Jérôme Fourquet, leurs intentions de vote en ce sens pour 2022 sont d’un niveau presque équivalent à celui des ouvriers (42% contre 45%). Eux aussi, dans les emplois de bureaux, sont une catégorie sociale en régression sous l’effet de l’informatisation de l’économie des services. Eux aussi très certainement se sentent ainsi menacés par l’évolution de l’économie.

Ainsi, logiquement, la polarisation sociale liée à la fois à la mondialisation, mais surtout à l’automatisation, le « progrès technique biaisé » comme disent les économistes, trouve son pendant dans la polarisation politique. Quant à la nouvelle classe de service qui comprend également, outre les employés de commerce et les employés de service aux particuliers, une partie des professions intermédiaires (dans le domaine de la santé notamment) et des petits indépendants (fonctions de logistique et de transport par exemple), elle est orpheline politiquement. Elle est mal représentée, aussi bien par les syndicats ouvriers que par les partis, et a peu de moyens de faire entendre sa voix. Elle est aussi hétérogène socialement, comprenant une bonne partie des travailleurs immigrés (il suffit de se rendre dans l’arrière salle des restaurants parisiens ou de considérer l’origine de beaucoup de travailleurs des services d’aide à domicile pour s’en rendre compte). Le mouvement des Gilets jaunes a sans doute mobilisé une partie de ces travailleurs de l’ombre (mais pas les immigrés).

Au total, il sera extrêmement difficile de renverser cette polarisation politique, car la polarisation sociale a toutes les chances de se poursuivre. Même si la crise sanitaire conduit à une révision relative des formes de la mondialisation, elle ne va pas l’abolir. Et surtout le mouvement d’automatisation et d’informatisation se poursuivra. Il va même peut-être s’amplifier dans les services avec le développement du travail à domicile en rendant la présence physique des travailleurs de moins en moins indispensable.

Dans ce contexte, comme l’écrit Lionel Fontagné, la question de la sécurisation des parcours individuels menacés, dans certains métiers, par une insécurité économique grandissante devient la question centrale. C’est à l’État d’être imaginatif dans ce domaine.

[1] Xavier Jaravel et Isabelle Méjean, « Quelle stratégie de résilience dans la mondialisation ? », Notes du conseil d’analyse économique n°64, avril 2021

[2] La part des services dans la dépense de consommation de ménages est passée de 30% à 50% entre 1959 et 2007 (INSEE, Cinquante ans de consommation en France)

[3] Lionel Fontagné, La feuille de paye et le caddie. Mondialisation, salaires et emploi. Presses de Sciences Po, coll. Sécuriser l’emploi, 2021

[4] Jérôme Fourquet, 1988-2021 : Trente ans de métamorphose de l’électorat frontiste, Fondation Jean Jaurès 28 avril 2021

[5] Nona Mayer, « Les Français, les inégalités et la politique », dans Galland (dir.), La France des inégalités. Réalités et perceptions, PUPS, 2016

Décès de Gisèle Halimi (un exemple de réussite « paradoxale »)

Gisèle Halimi : « J’avais en moi une rage, une force sauvage, je voulais me sauver »

Par

https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/09/22/gisele-halimi-j-avais-en-moi-une-rage-une-force-sauvage-je-voulais-me-sauver_6012578_3224.html#xtor=AL-32280270

Publié le 22 septembre 2019 à 03h52, mis à jour à 16h36

[Cet entretien a été publié le 22 septembre 2019. La célèbre avocate, qui a défendu des militants FLN pendant la guerre d’Algérie et s’est battue pour la libéralisation de l’avortement et la criminalisation du viol, est morte à l’âge de 93 ans.]

Entretien. Soixante-dix ans de combats. Soixante-dix ans d’énergie, de passion, d’engagement au service de la justice et de la cause des femmes. La silhouette est frêle désormais, et le beau visage émacié. Mais le regard garde sa flamboyance et la voix conserve la force soyeuse qui a frappé tant de prétoires. Gisèle Halimi, l’avocate la plus célèbre de France, se souvient. Tunis où elle est née, en 1927, dans une famille juive de condition modeste, sa découverte précoce de la malédiction d’être née fille, son refus d’un destin assigné par son genre et son rêve ardent de devenir avocate.

Avocate pour se défendre et pour défendre. Avocate parce que l’injustice lui est « physiquement intolérable ». Avocate parce que, femme, elle est depuis le début dans le camp des faibles et des opprimés. Avocate « irrespectueuse », comme elle aime à se définir, parce que l’ordre établi est à bousculer et que la loi doit parfois être changée. Enfin parce que « ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience », comme l’écrit René Char, qu’elle cite volontiers.

Son appartement parisien est rempli des livres, tableaux, photos des personnages qui ont marqué sa vie : Claude Faux, son mari, et ses trois fils ; mais aussi Louis Aragon ; Sartre, Simone de Beauvoir, Simone Veil… Près de la fenêtre, le petit bureau où Paul Eluard écrivit plusieurs de ses poèmes. Et, à l’étage au-dessous, posée sur un cintre dans son cabinet, la robe d’avocate à laquelle elle tient tant. Celle avec laquelle elle prêta serment à Tunis, en 1949. Celle qu’elle portait au procès de Bobigny sur l’avortement en 1972. Sa robe « fétiche », maintes fois réparée, reprisée, raccommodée, dont elle triturait fiévreusement les petits boutons de nacre noire lors des attentes interminables de délibérés…

Je ne serais pas arrivée là si…

Si ma mère, et tout mon entourage depuis la prime enfance, ne m’avaient constamment rappelé que le fait d’être une fille impliquait un sort très différent de celui de mes frères. Un sort dans lequel le choix, le libre arbitre, la liberté n’avaient aucune place. Un sort uniquement déterminé par mon genre.

Gisèle Halimi, chez elle, à Paris, le 18 septembre.

« Ma grand-mère, ma mère et moi avons vécu comme ça ; alors toi aussi ! », me disait ma mère, Fritna, faisant du mariage et de la sujétion à un homme mon horizon ultime. Cela impliquait de me mettre au service des hommes de la famille, de servir mes frères à table et de faire leur lit, le ménage et la vaisselle. Je trouvais cela stupéfiant. Pourquoi ? Au nom de quoi ? Avant même la révolte, je ressentais une immense perplexité. Pourquoi cette différence ? Elle n’avait selon moi aucun fondement ni aucun sens.

L’anecdote familiale autour de votre naissance ne vous avait-elle pas donné très tôt un indice de la différence de traitement entre garçons et filles ?

Si ! Tout était déjà là. Et ce récit, entendu dès mon plus jeune âge, m’a tout de suite fait comprendre la malédiction d’être née femme. C’est l’histoire de mon père Edouard, si consterné en apprenant que sa femme avait mis au monde une petite fille, qu’il a nié ma naissance pendant près de trois semaines ! Aux amis qui venaient aux nouvelles, il affirmait : « Non, Fritna n’a pas encore accouché. Bientôt, bientôt… » Il a fini par s’habituer à l’idée de la catastrophe – après tout, l’honneur était sauf, il avait déjà un fils aîné –, et nous nous sommes beaucoup aimés. Mais tout, dans mon enfance, était fait pour me rappeler que je n’étais qu’une femme, un être éminemment inférieur.

D’où la rébellion ?

Instinctive ! Viscérale ! Elle s’est même exprimée par une grève de la faim quand j’avais 10 ans. C’est une arme terrible, vous savez. Elle déconcerte les parents et les affole très vite. Ma mère en perdait la tête. Mais il n’était pas question que je fasse les tâches ménagères dont mes frères étaient exemptés. Plutôt mourir ! Et mes parents ont cédé. Ce fut au fond ma première victoire féministe. « C’est pas juste !, disais-je constamment. C’est pas juste ! » Mon père s’énervait : « Tu n’as que ce mot-là à la bouche ! » C’est vrai. Je l’ai eu toute ma vie. Et il est indéniable que mon féminisme et mon besoin de corriger les injustices sont ancrés dans cette révolte initiale.

Aimiez-vous l’école ?

Avec passion ! C’est là que je me sentais le mieux. J’étais une bonne élève. Et j’étais littéralement amoureuse de ma prof de français, mademoiselle Nicot, qui poussait un soupir en rendant les rédactions : « Et, comme toujours, c’est Gisèle la première. »

« Pour mes parents, j’étais l’inessentielle. Toute l’attention était focalisée sur mon frère aîné »

Je me souviens du chagrin fou ressenti lorsque je l’ai croisée un jour au bras d’un homme plus âgé dont elle devait être la fiancée. Elle ne m’avait pas prévenue ! Je me disais : « C’est pas possible qu’elle me fasse ça ! » Je l’ai perdue de vue, mais elle a été un phare, elle a tout de suite perçu ma conviction que l’école serait ma libération. Je me demande parfois ce que je serais devenue sans elle. Mais j’aurais forcément fait quelque chose, car j’avais en moi, comment vous dire, une force mauvaise, une force sauvage. Une rage : faut pas qu’on m’empêche ! Je veux apprendre ! Je dois me sauver !

Vos parents étaient-ils fiers de vos exploits scolaires ?

Fiers ? Ils s’en fichaient. Je rapportais mes bonnes notes dans l’indifférence générale. J’étais l’inessentielle. Toute l’attention était focalisée sur mon frère aîné, l’essentiel, qui passait son temps entre colles, mensonges, zéros pointés et renvois. Ce qui rendait fou mon père, qui hurlait et tabassait mon frère lors de scènes d’une violence insensée. Tout l’espoir de la famille – y compris nous sortir de la pauvreté – reposait sur ce fils aîné pour lequel mes parents étaient prêts à tous les sacrifices.

Moi, en revanche, je ne devais pas leur coûter un sou. Ma mère ne voyait d’ailleurs pas l’utilité d’investir dans mon éducation. « Les frais du lycée pourraient payer ton trousseau de mariée ! », a-t-elle dit lorsque je devais entrer en 6e. Mais je m’étais renseignée. J’avais appris, dès l’âge de 10 ans, qu’il existait un concours des bourses, et j’ai été reçue première. Je ne leur ai donc rien coûté ! Même pas en livres, puisque les élèves de familles « nombreuses et nécessiteuses » avaient droit à un prêt pendant leurs études.

Quelle chance !

Et quelle frustration lorsque je devais les rendre en fin d’année scolaire ! J’aurais tellement aimé les garder. C’était ça, la vraie nourriture. Je les palpais, les humais, les feuilletais mille fois. Il n’y avait aucun livre à la maison et, petite, je me contentais de l’annuaire et d’un gros dictionnaire médical qu’un représentant de commerce avait laissé chez nous. Mais, plus tard, inscrite dans toutes les bibliothèques, je lisais avec fièvre et boulimie.

« Ma propension à m’insurger à l’école m’avait souvent valu la question : “Vous vous prenez pour une avocate ?” »

Nous étions quatre enfants dans la chambre et ma mère déclarait très tôt l’extinction des feux. J’avais acheté une mini-ampoule d’un watt, que je branchais sur une prise au ras du sol. La lumière était trop faible pour que ma mère puisse la repérer de sa chambre et je lisais à plat ventre sur le sol des nuits entières. C’est à ce moment-là que j’ai compris que les livres me donnaient de la force et que c’était à moi, et à moi seule, de décider de mon chemin.

Ce tempérament indépendant et votre refus du schéma classique inquiétaient-ils votre mère ?

C’était bien au-delà de l’inquiétude. Elle me pensait anormale. Quelque chose ne tournait pas rond chez sa fille pour qu’elle refuse ainsi sa condition de fille. Elle-même avait été mariée à 16 ans, selon la norme en Tunisie, avait ensuite enfanté tous les deux ans, et entendait bien que je poursuive la tradition. Le jour où j’ai eu mes règles, elle m’a d’ailleurs prévenue : « Maintenant, c’est fini !

– Qu’est-ce qui est fini ?

– Tu ne joues plus du tout avec les garçons. »

J’étais sidérée. Moi qui jouais au foot avec eux, courais pieds nus dans les rues, nageais à perte de souffle avec une bande de copains, j’aurais dû tout arrêter ? « Mais pourquoi ?

– C’est comme ça ! »

Là encore, quelle injustice ! De quoi étais-je coupable ? Quand j’avais 16 ans, elle a tenté de me marier à un riche marchand d’huile de 35 ans. « Il a trois voitures ! », répétait-elle, tel l’Harpagon de L’Avare répétant « sans dot ! ».

La dot, comme dans la pièce de Molière, était-elle encore en usage ?

Et comment ! Il y avait des tarifs qui variaient en fonction de la situation du fiancé. Pour épouser par exemple un médecin (ce qui était exclu pour moi, car c’était bien trop cher), il fallait fournir une belle somme et apporter ce que l’on appelait « la maison montée », c’est-à-dire une maison complète, de la petite cuillère au drap brodé. La future belle-mère de la mariée venait vérifier à l’avance que rien ne manquait. Je me souviens de mon père travaillant comme un fou, parce qu’il devait marier ses deux sœurs et payer leur dot. Je trouvais cela ahurissant. Je voulais étudier. Et devenir avocate.

Avocate avec un « e » ?

Ah oui ! J’ai toujours rectifié quand les bâtonniers me présentaient comme avocat. Je prétends, surtout à l’époque où j’ai commencé, que ce n’est pas la même chose. C’est le même métier, le même diplôme, mais je prétends qu’une femme ne plaide pas de la même façon qu’un homme quand elle défend la vie d’un client. Je ne dis pas qu’elle plaide mieux ou moins bien. Je dis qu’il y a des étincelles provoquées par une sensibilité mêlée à une intelligence différente. Nos parcours et notre expérience de la discrimination nourrissent cette différence. Quand j’entre dans le prétoire, j’emporte ma vie avec moi.

Que saviez-vous de ce métier ?

Mon père avait été garçon de courses avant de devenir clerc d’avocat. Quand j’allais le chercher au travail, l’univers m’était donc familier. Et puis ma propension à m’insurger à l’école contre les injustices m’avait souvent valu la question : « Vous vous prenez pour une avocate ? » Eh bien, l’idée s’est en effet imposée, dès l’adolescence. Je défendrais les autres, et, par ce biais, je me défendrais moi-même. Je remettrais en cause les choses injustement établies. Et j’aurais une voix publique. Ma révolte personnelle est à la source de tous mes engagements.

Vous partez donc à Paris à 18 ans, le bac en poche, pour faire des études de droit et… de philosophie…

Oui, il me semblait que les deux matières allaient de pair, et il fut d’ailleurs une époque où de grands avocats humanistes avaient cette double formation. J’achetais les polycopiés de droit, que j’apprenais très facilement ; mais, pour la philo, j’allais à la Sorbonne suivre avec passion les conférences des professeurs. La philo aurait même pu devenir prioritaire si je n’avais pas eu la rage de me mettre au service des plus faibles et des plus isolés. J’étais depuis le début dans leur camp. J’aime cette phrase de l’abbé Lacordaire [dominicain, journaliste et homme politique, 1802-1861] : « Entre le faible et le fort, c’est la liberté qui opprime et le droit qui affranchit. »

Comment votre retour à Tunis, en 1949, où vous vous êtes inscrite au barreau sitôt vos diplômes réussis, se passe-t-il ?

Je prête serment sous les yeux éblouis de mon père, qui se pavane comme un paon dans les couloirs du palais de justice. Son fils aîné a ruiné ses espoirs d’ascension sociale, il est contraint de faire un transfert sur sa fille. Ma mère est là, elle aussi, dans une robe de dentelle de laine noire, malgré le soleil, et parée de tous ses bijoux. Et mon père sort son petit Kodak. Peu après, je me présente à un tournoi d’éloquence ouvert aux jeunes stagiaires. Je suis la première femme à m’inscrire à ce concours.

Gisèle Halimi avec sa mère, lorsqu’elle prête son serment d’avocate, à Tunis, en 1949.

On a l’impression que vous aviez alors toutes les audaces. Quel est le thème de ce concours ?

« Le droit de supprimer la vie. » Les plaidoiries ont lieu dans la plus vaste salle du tribunal, devant un jury composé des bâtonniers et membres du conseil de l’ordre, qu’on installe à la place des juges. Les candidats prennent la place des procureurs. Et, en bas, deux énormes fauteuils accueillent le représentant de Son Altesse le bey et le résident général [le représentant officiel du gouvernement français en Tunisie, sous protectorat].

C’est terriblement impressionnant, mais je suis très calme. Le sujet me passionne, et quand je commence à parler, je me sens m’envoler. Non à la peine de mort, bien sûr ; je cite Camus et Victor Hugo. Oui à l’euthanasie et au droit au suicide ; et je cite les stoïciens. L’écoute est attentive. Tout le monde se demande qui est cette fille à l’accent français. Mon père, debout en attendant l’issue des délibérations, dit autour de lui : « C’est ma fille ! » Je suis proclamée lauréate à l’unanimité. Et, dès le lendemain, je suis embauchée par l’un des meilleurs avocats de Tunisie.

Pleine de fougue et d’ambition ?

Comme un être « dont un dessein ferme emplit l’âme », selon le mot de Victor Hugo. Il se trouve que l’histoire est rapidement venue à ma rencontre. Les luttes d’indépendance m’ont cueillie de plein fouet. D’abord celle de mon pays d’origine, la Tunisie, que je soutenais spontanément. Puis celle de l’Algérie. Je commence commise d’office devant les tribunaux militaires. Il est possible de refuser, mais j’accepte, ravie.

« “Bonjour, madame”, m’a lancé le général de Gaulle. “Madame… ou mademoiselle ?” Je n’ai pas aimé du tout ! »

Et je m’engage avec flamme dans la voie de la résistance. En 1952, avec des collègues, je vais rendre visite à Habib Bourguiba, le chantre de l’indépendance tunisienne, alors en exil sur l’île de la Galite. Je souhaite être son avocate et je deviendrai plus tard son amie. Voilà un visionnaire qui avait compris que l’inclusion des femmes était gage de progrès. Puis se tient le grand procès de Moknine, en 1953, où trois des Tunisiens accusés d’avoir participé à une émeute sont condamnés à mort, parmi lesquels mon client. En janvier 1954, je vais donc à Paris plaider à l’Elysée mon premier recours en grâce. C’est aussi la première fois qu’une telle démarche est faite par une femme.

René Coty venait tout juste d’accéder à la présidence de la République…

Et il n’était déjà plus tout jeune ! Quelle angoisse, cette audience devant le plus haut magistrat de France ! Je me disais que j’étais la dernière chance, la dernière voix, les derniers mots d’un homme vivant. Son ultime bataille. Et tout reposait sur mes épaules. Je me concentrais sur mon plaidoyer quand l’épouse d’un autre avocat m’a prévenue : « Tu ne peux pas y aller sans chapeau.

– Comment ça ? Je n’ai jamais porté de chapeau de ma vie !

– C’est l’étiquette présidentielle. Sans chapeau, tu ne seras pas reçue à l’Elysée. »

Infiniment contrariée, je me suis donc fait prêter un chapeau et je me suis présentée à l’Elysée coiffée d’un tambourin noir. L’huissier m’a fait entrer et patienter quelques instants. Le temps que je m’observe dans les miroirs du grand salon et que je me trouve grotesque. La vie d’un homme était en jeu et l’on m’obligeait à me déguiser pour obtenir sa grâce ? Ah non ! Cette mascarade allait m’empêcher de parler librement. A l’instant précis où l’huissier a ouvert la porte du bureau présidentiel, j’ai enlevé prestement mon chapeau et le lui ai donné. Coty m’attendait.

Connaissait-il le dossier ?

Pas du tout ! Il m’a accueillie d’un : « Comment allez-vous ? » saugrenu. J’ai répondu un peu froidement : « Bien, monsieur le Président. » Et il a continué : « Je voudrais vous voir sourire. » C’était très déplacé. J’ai dit : « Je pourrai sourire si vous accédez à ma demande. » « Ah ça ! Il n’y a pas que moi qui décide, vous savez… » Je me suis lancée dans l’histoire de mon client tunisien, quand, soudain, il s’est levé pour arpenter la pièce. « Continuez, a-t-il dit. Je cherche juste un verre d’eau pour prendre mes cachets. » J’étais interloquée et j’ai voulu l’aider. Il devait bien y avoir des sonnettes quelque part pour appeler l’huissier ! Il promenait maladroitement ses doigts sur les murs à la recherche d’un cordon. La vie d’un homme était en jeu et le président ne songeait qu’à ses pilules ! « Il ne faut pas m’en vouloir, a-t-il dit, je suis nouveau dans la maison. » C’était incroyable !

Votre client a-t-il été gracié ?

Oui, heureusement. Et je me suis un peu familiarisée avec ce président qui me regardait d’un air paternel et que j’allais voir chaque fois que la vie d’un homme était en jeu. Au printemps 1958, j’ai battu mon propre record et suis allée le voir trois fois dans une même journée pour trois condamnés à mort différents. Deux le matin, un l’après-midi. C’était oppressant. Dans l’audience de l’après-midi, Coty, qui écoutait en général passivement, s’est animé et m’a contredite sur les faits. Je ne comprenais plus rien. Et soudain j’ai eu une fulgurance : il confondait les condamnés ! Un homme pouvait être guillotiné à la place d’un autre ! J’ai dit : « Nous ne parlons pas de la même affaire. C’est le dossier de ce matin que vous évoquez. » Il a ri.

Avez-vous eu l’occasion de défendre la grâce d’un condamné à mort devant le général de Gaulle ?

Oui, le 12 mai 1959, à la suite du grand procès d’El Halia en Algérie [en août 1955, des insurgés algériens tuèrent une trentaine d’Européens dans le village d’El Halia]. Et croyez-moi, c’était autre chose ! Quand il m’est apparu, il m’a semblé gigantesque. Il m’a tendu la main en me toisant. Et, de sa voix rocailleuse, il a lancé : « Bonjour madame » Il a marqué un temps. « Madame… ou mademoiselle ? » Je n’ai pas aimé. Mais alors pas du tout ! Ma vie personnelle ne le regardait pas. J’ai répondu en le regardant bien droit : « Appelez-moi maître, monsieur le Président ! » Il a senti que j’étais froissée et il a accentué sa courtoisie : « Veuillez entrer, je vous prie, maître. Asseyez-vous je vous prie, maître. Je vous écoute, maître. »

Connaissait-il le dossier mieux que son prédécesseur ?

Il l’avait étudié jusqu’aux moindres détails. Mon léger malaise venait du fait qu’il ne me regardait pas durant mes explications. Or j’ai toujours eu besoin de croiser le regard de ceux que je veux convaincre. Comme au tribunal, où j’essaie de capturer mes interlocuteurs. Les attirer à moi pour qu’ils m’écoutent. Le général posait cependant des questions précises à mon confrère Léo Matarasso et moi-même, prouvant qu’il avait lu tous les procès-verbaux. Et, à la fin, il s’est contenté de dire : « Je vous ai entendus. Je vous remercie. »

En sortant, nous croisons André Malraux, alors ministre de la culture, puis le secrétaire du conseil de la magistrature, que je supplie de m’appeler dès qu’il connaîtra la décision. Il refuse, l’affaire est trop sensible, il a peur que j’ameute la presse. « S’il vous plaît ! Au moins pour que je dorme ! » J’ai donné ma parole d’honneur que je garderais le secret. Et, deux jours plus tard, un coup de fil m’apprendra que nos deux clients sont graciés.

J’imagine l’immense satisfaction des avocats !

Vous vous rendez compte ? Il s’agissait de deux vies ! Et elles tenaient à la grâce d’un président, doté d’un droit régalien hérité de l’Ancien Régime. Il n’avait aucune explication à donner. C’était son bon plaisir de monarque. Aucun avocat ne sort indemne de cette ultime mission.

Avez-vous dû assister à une exécution par guillotine ?

Non ! Mais je voyais l’échafaud dans la cour de la prison de Barberousse (aujourd’hui Serkadji), à Alger, lorsque j’allais voir mes clients. Et puis j’ai vécu de près l’exécution de Christian Ranucci, 22 ans, en 1976, l’un des derniers guillotinés en France. Son avocat, Paul Lombard, me téléphone le 28 juillet 1976, vers 1 heure du matin. « Je viens d’apprendre que la grâce a été refusée par Giscard. Ranucci va être guillotiné. J’ai rendez-vous à 4 heures moins le quart aux Baumettes. » Il étouffe un sanglot. « C’est un gosse qu’ils vont massacrer ! Un gosse ! Une seule des contradictions du dossier aurait dû interdire sa mort ! »

Je suis bouleversée. Je lui conseille de prendre un somnifère. Il me supplie de ne pas raccrocher. « Que puis-je dire à un gosse qu’on envoie à la mort ? » Je ne sais pas. Je ne connais aucun mot capable d’apaiser un homme qu’on va couper en deux. Comment un pays civilisé peut-il en arriver là ? Comment peut-on mettre en place une machinerie pour tuer après des procès, des recours, des réflexions, des signatures ? « Parlez-lui, dis-je enfin. Anesthésiez-le de paroles. Prenez-lui la main. Et embrassez-le. »

La guerre d’Algérie vous a vite happée dans un tourbillon de procès politiques explosifs…

Je ne pensais pas que ces guerres feraient irruption dans ma vie avec une telle violence. J’ai foncé, à la fois avocate et témoin engagée. Je ne pouvais pas refuser. Et, de 1956 aux accords d’Evian, en 1962, je n’ai cessé de faire des allers-retours entre Alger et Paris, où j’étais désormais installée pour assurer la défense des Algériens arrêtés, insurgés, indépendantistes.

« Je n’ai jamais eu peur. Sauf une nuit, au centre de torture du Casino de la Corniche, à Alger, m’attendant à être exécutée »

C’était pour moi une évidence. Mais les pouvoirs spéciaux votés en 1956 [qui permettaient au gouvernement du socialiste Guy Mollet de poursuivre la guerre en Algérie] avaient pris le droit en otage. La justice n’était souvent qu’un simulacre. J’ai découvert, horrifiée, l’étendue des exactions commises par l’armée française, la torture érigée en système, les viols systématiques des militantes arrêtées, les condamnations sur aveux extorqués, sans compter les disparitions et exécutions sommaires. J’étais abasourdie.

Vous étiez l’une des rares femmes avocates à défendre les fellagas…

Oui, et j’étais assurément considérée comme une « traîtresse à la France » par les militaires et tenants de l’Algérie française. Il y avait des crachats, des huées, des insultes et des coups à l’arrivée au tribunal. Des coups de fil nocturnes – « tu ferais mieux de t’occuper de tes gosses, salope ! », des menaces de plastiquage de mon appartement et des petits cercueils envoyés par la poste. Je n’y ai longtemps vu que gesticulations et tentatives d’intimidation, jusqu’à l’assassinat, à Alger, de deux confrères très proches, puis la réception, en 1961, d’un papier à en-tête de l’OAS [Organisation de l’armée secrète, pour le maintien de la France en Algérie] qui annonçait ma condamnation à mort en donnant ordre à chaque militant de m’abattre « immédiatement » et « en tous lieux ». Je n’ai jamais eu peur. Sauf une nuit, au centre de torture du Casino de la Corniche, à Alger, où l’on m’avait jetée et où j’ai pensé avec culpabilité à mes fils de 3 et 6 ans, m’attendant à être exécutée.

Gisèle Halimi avec ses trois fils, à la fin des années 1960.

Avez-vous rencontré le général Massu, le grand organisateur de toutes les exactions ?

Je me suis imposée un jour de 1957 dans son QG d’Alger. Sans rendez-vous, et dans un état de colère immense. J’avais attendu en vain un de mes clients à la prison de Barberousse. Il avait disparu de sa cellule, enlevé par les militaires pour de nouvelles séances de torture. J’ai couru sans réfléchir vers le bureau de Massu. Qui m’a reçu, contre toute attente. Visage osseux, fine moustache. Il a écouté patiemment mon flot de protestations et mes menaces de porter plainte pour enlèvement et séquestration. Et puis il a entrepris de défendre la torture. « Croyez-moi, pour avoir des renseignements, c’est efficace ! »

Je n’arrivais pas à croire qu’il tente sur moi son prosélytisme abject. « Tout de même, vous, une mère de famille, comment acceptez-vous que des assassins cachent des bombes dans des couffins et tuent des enfants ? » Il m’écœurait. J’ai demandé : « De Gaulle est d’accord ? – Ne mélangez pas tout ! », a-t-il répondu.

De retour à Paris, vous faisiez tout pour alerter la presse et chercher des soutiens parmi les intellectuels français…

J’ai appelé Hubert Beuve-Mery (1902-1989), le patron du Monde, qui a été formidable. « Venez me voir », m’a-t-il dit. Et quand je suis arrivée dans son bureau de la rue des Italiens, il a levé les bras : « Maître Halimi ! Vous avez l’air d’une étudiante ! » Il a voulu que je lui raconte en détail tout ce que je savais, promettant de m’envoyer le lendemain un journaliste qui écrirait un article. C’est d’ailleurs Le Monde qui a accueilli, le 2 juin 1960, la tribune de Simone de Beauvoir « Pour Djamila Boupacha », cette jeune militante du FLN [le Front de libération nationale algérien] que je défendais de toutes mes forces et qui avait été violée et torturée par les militaires français.

« “Le spéculum, vous l’avez mis dans la bouche ?” », a demandé le président du tribunal de Bobigny, en 1972, à la femme qui avait pratiqué l’avortement »

Le texte de Simone de Beauvoir était parfait, décrivant avec précisions les tortures atroces endurées par la jeune fille, y compris la pire : le viol par l’introduction dans son vagin du goulot d’une bouteille. Mais, là, le rédacteur en chef adjoint Robert Gauthier s’est cabré. « On ne peut pas écrire le mot “vagin” dans Le Monde, c’est impossible ! Sachez, madame, que nous sommes les héritiers du Temps ! » Le journal Le Temps devait bien écrire la vérité ! Simone de Beauvoir a menacé de retirer son texte. J’ai négocié et proposé de remplacer « vagin » par « ventre ». « C’est ridicule, Gisèle, grondait Simone de Beauvoir. Comment voulez-vous enfoncer une bouteille dans un ventre ? »

Parlez-nous de votre rencontre avec Simone de Beauvoir…

Essentielle, bien sûr ! J’avais lu Le Deuxième Sexe avec passion, je trouvais qu’elle y avait posé toutes les bases théoriques du féminisme. Il nous restait à en inventer les luttes. Et, quand je l’ai vu arriver avec Sartre, ce soir de septembre 1958, à un meeting soutenant le non au référendum de De Gaulle, j’étais terriblement impressionnée. Elle m’a glissé quelques mots gentils et suggéré que nous déjeunions ensemble. Quelle joie ! Dès lors, je l’ai beaucoup fréquentée et je n’ai cessé d’apprécier sa lucidité, sa rigueur, sa combativité. Elle restait ma référence.

Dans votre livre « Le Lait de l’oranger » (1988), vous avouez pourtant une petite déception : « J’attendais une sœur de combat, je découvrais une entomologiste »…

C’est vrai. Son manque de chaleur me troublait. On ne lui sautait pas au cou ! Et elle se barricadait devant la moindre émotion. Sans élan et sans affection pour les personnages de mes grandes affaires, qu’elle considérait essentiellement comme des « cas » utiles pour mener un combat.

Lors d’une conférence de presse du comité pour Djamila Boupacha, qu’elle présidait, j’avais demandé à sa jeune amie, Bianca Lamblin, de lire la lettre du père de Djamila, lui aussi torturé. Son récit était bouleversant, ses énumérations des tortures terribles. Bianca a éclaté en sanglots. Il y a eu un long silence, les journalistes retenaient leur souffle. Simone de Beauvoir a alors arraché la feuille des mains de Bianca et, d’une voix très sèche, a terminé le récit, très mécontente de l’incident. Elle ne supportait pas les failles. Mais elle était fiable ! C’était essentiel dans nos combats.

Vos relations avec Sartre étaient plus affectueuses…

Lui, je l’aimais comme un père ! J’avais infiniment plus d’intimité avec lui. D’ailleurs, quand j’ai eu un problème avec un de mes fils, c’est à lui que j’ai demandé conseil. C’était un juste. Un généreux. J’étais son avocate, et Dieu sait qu’il en avait besoin !

Gisèle Halimi (à droite), avec Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre dans un restaurant parisien, en mai 1970.

Pour ses affaires littéraires ou politiques ?

Pour tout ! Ses contrats, ses procès, ses impôts, les royalties de ses pièces jouées partout dans le monde sans qu’on lui paye les droits… Je cherchais à tout prix à le protéger et à lui épargner la moindre tracasserie. Il m’arrivait même de recevoir à sa place un metteur en scène qui rêvait de monter une de ses pièces, un acteur qui le sollicitait. Sa seule obsession était d’écrire. Le reste n’était que broutilles, et il trouvait toujours des excuses à ceux qui pirataient ses textes. Il se fichait de l’argent, et pourtant il avait des besoins, car il entretenait plusieurs personnes. C’était ainsi. Je faisais partie de ce que Simone de Beauvoir appelait « la famille » et nous dînions souvent à la maison autour d’un couscous.

En 1971, le manifeste des 343 femmes proclamant avoir avorté a lancé un sacré pavé dans la mare. Simone de Beauvoir, Françoise Sagan, Catherine Deneuve, Delphine Seyrig…

Et moi ! J’avais tenu à le signer malgré ma profession d’avocate et le blâme probable qui en résulterait. Car j’avais moi aussi, à 19 ans, connu la plus profonde détresse après un avortement réalisé par un jeune médecin sadique, un monstre, qui avait fait un curetage à vif en disant : « Comme ça, tu ne recommenceras pas. » J’ai beaucoup pleuré cette nuit-là, avec le sentiment qu’on m’avait torturée pour sanctionner ma liberté de femme et me rappeler que je dépendais des hommes. Mais je ne regrettais pas. La biologie m’avait tendu un piège. Je l’avais déjoué. Je voulais vivre en harmonie avec mon corps, pas sous son diktat.

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Est-ce à partir de ce manifeste que vous avez créé le mouvement Choisir la cause des femmes ?

Oui. Car plusieurs femmes signataires ont été inquiétées et je me suis juré de les défendre toutes. Deneuve, Sagan ne risquaient rien, mais les autres ? Les « pas connues » ? Simone de Beauvoir a tout de suite été partante. Quant au nom – Choisir – il évoquait ce droit élémentaire pour les femmes de choisir de procréer ou pas.

Réunion du mouvement Choisir la cause des femmes, cofondé par plusieurs personnalités, dont Gisèle Halimi, à Paris, en 1978.

Quelle effervescence alors dans votre cabinet !

Jour et nuit. Le jour, les femmes faisaient la queue, dans l’escalier de mon immeuble, pensant qu’il suffisait de s’inscrire chez moi pour avoir droit à un avortement. Le soir, jusque très tard, les militantes de Choisir fourmillaient d’idées, de débats, de projets. C’était stimulant, solidaire, inventif. Sans doute l’un des moments les plus extraordinaires de la vie des féministes.

Et puis est arrivé le procès de Bobigny, en 1972, dont vous avez fait un grand procès politique de l’avortement…

L’histoire était exemplaire, comme son héroïne, Michèle Chevalier, la mère si courageuse et si intègre de la jeune Marie-Claire, violée à 16 ans et accusée de s’être fait avorter. Alors, oui, j’ai choisi d’en faire un procès politique et de m’adresser, au-dessus de la tête des magistrats, à l’opinion publique et au pays. Les accusées reconnaissaient les faits, ne s’en excusaient pas, ne les regrettaient pas. Et, avec leurs témoins, elles faisaient le procès d’une loi et d’un système ineptes. Pendant que je plaidais, j’entendais la foule, aux portes du tribunal, crier avec Delphine Seyrig : « Libérez Marie-Claire ! » ou « Nous avons toutes avorté ! » Ça porte, vous savez. Comme la colère que je ressentais devant ces hommes qui allaient nous juger et qui ne savaient rien de la vie d’une femme.

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Pas même à quoi servait un spéculum !

« Vous l’avez mis dans la bouche ? », avait demandé le président du tribunal à la femme qui avait pratiqué l’avortement. Quelle honte ! Une magistrate n’aurait jamais posé une question aussi stupide !

Le procès de Bobigny a ouvert la voie à la loi autorisant l’avortement en 1975. Quels étaient vos rapports avec Simone Veil ?

On s’aimait beaucoup. J’ai longuement travaillé avec elle et j’ai vu grandir son féminisme. Elle m’invitait à déjeuner chez elle et n’hésitait pas à chasser son mari pour qu’on puisse papoter tranquillement : « Antoine, tu nous gênes ! » Ou bien elle m’emmenait en virée dans sa voiture avec chauffeur à la recherche d’un bistrot, moche et bien planqué, où elle pourrait fumer sans être reconnue… car elle était alors ministre de la santé. On buvait un verre de vin et on s’amusait en passant en revue le gouvernement ou en évoquant nos maris et nos fils.

C’est le moment d’évoquer Claude Faux, votre mari…

Claude, mon merveilleux compagnon pendant soixante ans… Je l’ai perdu il y a deux ans et je me rends compte chaque jour à quel point c’est irrattrapable. J’éprouve un manque terrible. Nous étions si bien ensemble. C’était un avocat, mais c’était surtout un poète. Il avait été le secrétaire de Sartre. Aragon et l’artiste Jean Lurçat étaient nos témoins de mariage. Et nous avions mille complicités sur des choses fondamentales qui étaient pour nous des raisons de vivre. On parlait le soir. On parlait sans cesse. Et je n’ai pas connu d’homme plus féministe. On me l’enviait à Choisir ! Il me donnait des idées, des conseils : « Tiens, tu devrais travailler là-dessus, ce truc ferait avancer les femmes… »

Faire avancer les femmes, votre obsession de toujours…

Et plus que jamais ! Je suis encore surprise que les injustices faites aux femmes ne suscitent pas une révolte générale.

Que prônez-vous ?

La sororité ! Depuis toujours ! La solidarité ! Quand les femmes comprendront-elles que leur union leur donnerait une force fabuleuse ? Désunies, elles sont vulnérables. Mais, ensemble, elles représentent une force de création extraordinaire. Une force capable de chambouler le monde, sa culture, son organisation, en le rendant plus harmonieux. Les femmes sont folles de ne pas se faire confiance, et les hommes sont fous de se priver de leur apport. J’attends toujours la grande révolution des mentalités. Et je dis aux femmes trois choses : votre indépendance économique est la clé de votre libération. Ne laissez rien passer dans les gestes, le langage, les situations, qui attentent à votre dignité. Ne vous résignez jamais !

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Le cabinet de MHalimi est-il toujours ouvert ?

Mais oui ! Et quand je sais que je peux pousser une idée, je fonce ! Cela fait soixante-dix ans que j’ai prêté serment et, si c’était à refaire, croyez-moi, je prendrais les mêmes engagements, je ferais exactement le même choix.

Retrouvez tous les entretiens de la série « Je ne serais pas arrivé là si… » de La Matinale ici

Annick Cojean