Décès de Gisèle Halimi (un exemple de réussite « paradoxale »)

Gisèle Halimi : « J’avais en moi une rage, une force sauvage, je voulais me sauver »

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Publié le 22 septembre 2019 à 03h52, mis à jour à 16h36

[Cet entretien a été publié le 22 septembre 2019. La célèbre avocate, qui a défendu des militants FLN pendant la guerre d’Algérie et s’est battue pour la libéralisation de l’avortement et la criminalisation du viol, est morte à l’âge de 93 ans.]

Entretien. Soixante-dix ans de combats. Soixante-dix ans d’énergie, de passion, d’engagement au service de la justice et de la cause des femmes. La silhouette est frêle désormais, et le beau visage émacié. Mais le regard garde sa flamboyance et la voix conserve la force soyeuse qui a frappé tant de prétoires. Gisèle Halimi, l’avocate la plus célèbre de France, se souvient. Tunis où elle est née, en 1927, dans une famille juive de condition modeste, sa découverte précoce de la malédiction d’être née fille, son refus d’un destin assigné par son genre et son rêve ardent de devenir avocate.

Avocate pour se défendre et pour défendre. Avocate parce que l’injustice lui est « physiquement intolérable ». Avocate parce que, femme, elle est depuis le début dans le camp des faibles et des opprimés. Avocate « irrespectueuse », comme elle aime à se définir, parce que l’ordre établi est à bousculer et que la loi doit parfois être changée. Enfin parce que « ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience », comme l’écrit René Char, qu’elle cite volontiers.

Son appartement parisien est rempli des livres, tableaux, photos des personnages qui ont marqué sa vie : Claude Faux, son mari, et ses trois fils ; mais aussi Louis Aragon ; Sartre, Simone de Beauvoir, Simone Veil… Près de la fenêtre, le petit bureau où Paul Eluard écrivit plusieurs de ses poèmes. Et, à l’étage au-dessous, posée sur un cintre dans son cabinet, la robe d’avocate à laquelle elle tient tant. Celle avec laquelle elle prêta serment à Tunis, en 1949. Celle qu’elle portait au procès de Bobigny sur l’avortement en 1972. Sa robe « fétiche », maintes fois réparée, reprisée, raccommodée, dont elle triturait fiévreusement les petits boutons de nacre noire lors des attentes interminables de délibérés…

Je ne serais pas arrivée là si…

Si ma mère, et tout mon entourage depuis la prime enfance, ne m’avaient constamment rappelé que le fait d’être une fille impliquait un sort très différent de celui de mes frères. Un sort dans lequel le choix, le libre arbitre, la liberté n’avaient aucune place. Un sort uniquement déterminé par mon genre.

Gisèle Halimi, chez elle, à Paris, le 18 septembre.

« Ma grand-mère, ma mère et moi avons vécu comme ça ; alors toi aussi ! », me disait ma mère, Fritna, faisant du mariage et de la sujétion à un homme mon horizon ultime. Cela impliquait de me mettre au service des hommes de la famille, de servir mes frères à table et de faire leur lit, le ménage et la vaisselle. Je trouvais cela stupéfiant. Pourquoi ? Au nom de quoi ? Avant même la révolte, je ressentais une immense perplexité. Pourquoi cette différence ? Elle n’avait selon moi aucun fondement ni aucun sens.

L’anecdote familiale autour de votre naissance ne vous avait-elle pas donné très tôt un indice de la différence de traitement entre garçons et filles ?

Si ! Tout était déjà là. Et ce récit, entendu dès mon plus jeune âge, m’a tout de suite fait comprendre la malédiction d’être née femme. C’est l’histoire de mon père Edouard, si consterné en apprenant que sa femme avait mis au monde une petite fille, qu’il a nié ma naissance pendant près de trois semaines ! Aux amis qui venaient aux nouvelles, il affirmait : « Non, Fritna n’a pas encore accouché. Bientôt, bientôt… » Il a fini par s’habituer à l’idée de la catastrophe – après tout, l’honneur était sauf, il avait déjà un fils aîné –, et nous nous sommes beaucoup aimés. Mais tout, dans mon enfance, était fait pour me rappeler que je n’étais qu’une femme, un être éminemment inférieur.

D’où la rébellion ?

Instinctive ! Viscérale ! Elle s’est même exprimée par une grève de la faim quand j’avais 10 ans. C’est une arme terrible, vous savez. Elle déconcerte les parents et les affole très vite. Ma mère en perdait la tête. Mais il n’était pas question que je fasse les tâches ménagères dont mes frères étaient exemptés. Plutôt mourir ! Et mes parents ont cédé. Ce fut au fond ma première victoire féministe. « C’est pas juste !, disais-je constamment. C’est pas juste ! » Mon père s’énervait : « Tu n’as que ce mot-là à la bouche ! » C’est vrai. Je l’ai eu toute ma vie. Et il est indéniable que mon féminisme et mon besoin de corriger les injustices sont ancrés dans cette révolte initiale.

Aimiez-vous l’école ?

Avec passion ! C’est là que je me sentais le mieux. J’étais une bonne élève. Et j’étais littéralement amoureuse de ma prof de français, mademoiselle Nicot, qui poussait un soupir en rendant les rédactions : « Et, comme toujours, c’est Gisèle la première. »

« Pour mes parents, j’étais l’inessentielle. Toute l’attention était focalisée sur mon frère aîné »

Je me souviens du chagrin fou ressenti lorsque je l’ai croisée un jour au bras d’un homme plus âgé dont elle devait être la fiancée. Elle ne m’avait pas prévenue ! Je me disais : « C’est pas possible qu’elle me fasse ça ! » Je l’ai perdue de vue, mais elle a été un phare, elle a tout de suite perçu ma conviction que l’école serait ma libération. Je me demande parfois ce que je serais devenue sans elle. Mais j’aurais forcément fait quelque chose, car j’avais en moi, comment vous dire, une force mauvaise, une force sauvage. Une rage : faut pas qu’on m’empêche ! Je veux apprendre ! Je dois me sauver !

Vos parents étaient-ils fiers de vos exploits scolaires ?

Fiers ? Ils s’en fichaient. Je rapportais mes bonnes notes dans l’indifférence générale. J’étais l’inessentielle. Toute l’attention était focalisée sur mon frère aîné, l’essentiel, qui passait son temps entre colles, mensonges, zéros pointés et renvois. Ce qui rendait fou mon père, qui hurlait et tabassait mon frère lors de scènes d’une violence insensée. Tout l’espoir de la famille – y compris nous sortir de la pauvreté – reposait sur ce fils aîné pour lequel mes parents étaient prêts à tous les sacrifices.

Moi, en revanche, je ne devais pas leur coûter un sou. Ma mère ne voyait d’ailleurs pas l’utilité d’investir dans mon éducation. « Les frais du lycée pourraient payer ton trousseau de mariée ! », a-t-elle dit lorsque je devais entrer en 6e. Mais je m’étais renseignée. J’avais appris, dès l’âge de 10 ans, qu’il existait un concours des bourses, et j’ai été reçue première. Je ne leur ai donc rien coûté ! Même pas en livres, puisque les élèves de familles « nombreuses et nécessiteuses » avaient droit à un prêt pendant leurs études.

Quelle chance !

Et quelle frustration lorsque je devais les rendre en fin d’année scolaire ! J’aurais tellement aimé les garder. C’était ça, la vraie nourriture. Je les palpais, les humais, les feuilletais mille fois. Il n’y avait aucun livre à la maison et, petite, je me contentais de l’annuaire et d’un gros dictionnaire médical qu’un représentant de commerce avait laissé chez nous. Mais, plus tard, inscrite dans toutes les bibliothèques, je lisais avec fièvre et boulimie.

« Ma propension à m’insurger à l’école m’avait souvent valu la question : “Vous vous prenez pour une avocate ?” »

Nous étions quatre enfants dans la chambre et ma mère déclarait très tôt l’extinction des feux. J’avais acheté une mini-ampoule d’un watt, que je branchais sur une prise au ras du sol. La lumière était trop faible pour que ma mère puisse la repérer de sa chambre et je lisais à plat ventre sur le sol des nuits entières. C’est à ce moment-là que j’ai compris que les livres me donnaient de la force et que c’était à moi, et à moi seule, de décider de mon chemin.

Ce tempérament indépendant et votre refus du schéma classique inquiétaient-ils votre mère ?

C’était bien au-delà de l’inquiétude. Elle me pensait anormale. Quelque chose ne tournait pas rond chez sa fille pour qu’elle refuse ainsi sa condition de fille. Elle-même avait été mariée à 16 ans, selon la norme en Tunisie, avait ensuite enfanté tous les deux ans, et entendait bien que je poursuive la tradition. Le jour où j’ai eu mes règles, elle m’a d’ailleurs prévenue : « Maintenant, c’est fini !

– Qu’est-ce qui est fini ?

– Tu ne joues plus du tout avec les garçons. »

J’étais sidérée. Moi qui jouais au foot avec eux, courais pieds nus dans les rues, nageais à perte de souffle avec une bande de copains, j’aurais dû tout arrêter ? « Mais pourquoi ?

– C’est comme ça ! »

Là encore, quelle injustice ! De quoi étais-je coupable ? Quand j’avais 16 ans, elle a tenté de me marier à un riche marchand d’huile de 35 ans. « Il a trois voitures ! », répétait-elle, tel l’Harpagon de L’Avare répétant « sans dot ! ».

La dot, comme dans la pièce de Molière, était-elle encore en usage ?

Et comment ! Il y avait des tarifs qui variaient en fonction de la situation du fiancé. Pour épouser par exemple un médecin (ce qui était exclu pour moi, car c’était bien trop cher), il fallait fournir une belle somme et apporter ce que l’on appelait « la maison montée », c’est-à-dire une maison complète, de la petite cuillère au drap brodé. La future belle-mère de la mariée venait vérifier à l’avance que rien ne manquait. Je me souviens de mon père travaillant comme un fou, parce qu’il devait marier ses deux sœurs et payer leur dot. Je trouvais cela ahurissant. Je voulais étudier. Et devenir avocate.

Avocate avec un « e » ?

Ah oui ! J’ai toujours rectifié quand les bâtonniers me présentaient comme avocat. Je prétends, surtout à l’époque où j’ai commencé, que ce n’est pas la même chose. C’est le même métier, le même diplôme, mais je prétends qu’une femme ne plaide pas de la même façon qu’un homme quand elle défend la vie d’un client. Je ne dis pas qu’elle plaide mieux ou moins bien. Je dis qu’il y a des étincelles provoquées par une sensibilité mêlée à une intelligence différente. Nos parcours et notre expérience de la discrimination nourrissent cette différence. Quand j’entre dans le prétoire, j’emporte ma vie avec moi.

Que saviez-vous de ce métier ?

Mon père avait été garçon de courses avant de devenir clerc d’avocat. Quand j’allais le chercher au travail, l’univers m’était donc familier. Et puis ma propension à m’insurger à l’école contre les injustices m’avait souvent valu la question : « Vous vous prenez pour une avocate ? » Eh bien, l’idée s’est en effet imposée, dès l’adolescence. Je défendrais les autres, et, par ce biais, je me défendrais moi-même. Je remettrais en cause les choses injustement établies. Et j’aurais une voix publique. Ma révolte personnelle est à la source de tous mes engagements.

Vous partez donc à Paris à 18 ans, le bac en poche, pour faire des études de droit et… de philosophie…

Oui, il me semblait que les deux matières allaient de pair, et il fut d’ailleurs une époque où de grands avocats humanistes avaient cette double formation. J’achetais les polycopiés de droit, que j’apprenais très facilement ; mais, pour la philo, j’allais à la Sorbonne suivre avec passion les conférences des professeurs. La philo aurait même pu devenir prioritaire si je n’avais pas eu la rage de me mettre au service des plus faibles et des plus isolés. J’étais depuis le début dans leur camp. J’aime cette phrase de l’abbé Lacordaire [dominicain, journaliste et homme politique, 1802-1861] : « Entre le faible et le fort, c’est la liberté qui opprime et le droit qui affranchit. »

Comment votre retour à Tunis, en 1949, où vous vous êtes inscrite au barreau sitôt vos diplômes réussis, se passe-t-il ?

Je prête serment sous les yeux éblouis de mon père, qui se pavane comme un paon dans les couloirs du palais de justice. Son fils aîné a ruiné ses espoirs d’ascension sociale, il est contraint de faire un transfert sur sa fille. Ma mère est là, elle aussi, dans une robe de dentelle de laine noire, malgré le soleil, et parée de tous ses bijoux. Et mon père sort son petit Kodak. Peu après, je me présente à un tournoi d’éloquence ouvert aux jeunes stagiaires. Je suis la première femme à m’inscrire à ce concours.

Gisèle Halimi avec sa mère, lorsqu’elle prête son serment d’avocate, à Tunis, en 1949.

On a l’impression que vous aviez alors toutes les audaces. Quel est le thème de ce concours ?

« Le droit de supprimer la vie. » Les plaidoiries ont lieu dans la plus vaste salle du tribunal, devant un jury composé des bâtonniers et membres du conseil de l’ordre, qu’on installe à la place des juges. Les candidats prennent la place des procureurs. Et, en bas, deux énormes fauteuils accueillent le représentant de Son Altesse le bey et le résident général [le représentant officiel du gouvernement français en Tunisie, sous protectorat].

C’est terriblement impressionnant, mais je suis très calme. Le sujet me passionne, et quand je commence à parler, je me sens m’envoler. Non à la peine de mort, bien sûr ; je cite Camus et Victor Hugo. Oui à l’euthanasie et au droit au suicide ; et je cite les stoïciens. L’écoute est attentive. Tout le monde se demande qui est cette fille à l’accent français. Mon père, debout en attendant l’issue des délibérations, dit autour de lui : « C’est ma fille ! » Je suis proclamée lauréate à l’unanimité. Et, dès le lendemain, je suis embauchée par l’un des meilleurs avocats de Tunisie.

Pleine de fougue et d’ambition ?

Comme un être « dont un dessein ferme emplit l’âme », selon le mot de Victor Hugo. Il se trouve que l’histoire est rapidement venue à ma rencontre. Les luttes d’indépendance m’ont cueillie de plein fouet. D’abord celle de mon pays d’origine, la Tunisie, que je soutenais spontanément. Puis celle de l’Algérie. Je commence commise d’office devant les tribunaux militaires. Il est possible de refuser, mais j’accepte, ravie.

« “Bonjour, madame”, m’a lancé le général de Gaulle. “Madame… ou mademoiselle ?” Je n’ai pas aimé du tout ! »

Et je m’engage avec flamme dans la voie de la résistance. En 1952, avec des collègues, je vais rendre visite à Habib Bourguiba, le chantre de l’indépendance tunisienne, alors en exil sur l’île de la Galite. Je souhaite être son avocate et je deviendrai plus tard son amie. Voilà un visionnaire qui avait compris que l’inclusion des femmes était gage de progrès. Puis se tient le grand procès de Moknine, en 1953, où trois des Tunisiens accusés d’avoir participé à une émeute sont condamnés à mort, parmi lesquels mon client. En janvier 1954, je vais donc à Paris plaider à l’Elysée mon premier recours en grâce. C’est aussi la première fois qu’une telle démarche est faite par une femme.

René Coty venait tout juste d’accéder à la présidence de la République…

Et il n’était déjà plus tout jeune ! Quelle angoisse, cette audience devant le plus haut magistrat de France ! Je me disais que j’étais la dernière chance, la dernière voix, les derniers mots d’un homme vivant. Son ultime bataille. Et tout reposait sur mes épaules. Je me concentrais sur mon plaidoyer quand l’épouse d’un autre avocat m’a prévenue : « Tu ne peux pas y aller sans chapeau.

– Comment ça ? Je n’ai jamais porté de chapeau de ma vie !

– C’est l’étiquette présidentielle. Sans chapeau, tu ne seras pas reçue à l’Elysée. »

Infiniment contrariée, je me suis donc fait prêter un chapeau et je me suis présentée à l’Elysée coiffée d’un tambourin noir. L’huissier m’a fait entrer et patienter quelques instants. Le temps que je m’observe dans les miroirs du grand salon et que je me trouve grotesque. La vie d’un homme était en jeu et l’on m’obligeait à me déguiser pour obtenir sa grâce ? Ah non ! Cette mascarade allait m’empêcher de parler librement. A l’instant précis où l’huissier a ouvert la porte du bureau présidentiel, j’ai enlevé prestement mon chapeau et le lui ai donné. Coty m’attendait.

Connaissait-il le dossier ?

Pas du tout ! Il m’a accueillie d’un : « Comment allez-vous ? » saugrenu. J’ai répondu un peu froidement : « Bien, monsieur le Président. » Et il a continué : « Je voudrais vous voir sourire. » C’était très déplacé. J’ai dit : « Je pourrai sourire si vous accédez à ma demande. » « Ah ça ! Il n’y a pas que moi qui décide, vous savez… » Je me suis lancée dans l’histoire de mon client tunisien, quand, soudain, il s’est levé pour arpenter la pièce. « Continuez, a-t-il dit. Je cherche juste un verre d’eau pour prendre mes cachets. » J’étais interloquée et j’ai voulu l’aider. Il devait bien y avoir des sonnettes quelque part pour appeler l’huissier ! Il promenait maladroitement ses doigts sur les murs à la recherche d’un cordon. La vie d’un homme était en jeu et le président ne songeait qu’à ses pilules ! « Il ne faut pas m’en vouloir, a-t-il dit, je suis nouveau dans la maison. » C’était incroyable !

Votre client a-t-il été gracié ?

Oui, heureusement. Et je me suis un peu familiarisée avec ce président qui me regardait d’un air paternel et que j’allais voir chaque fois que la vie d’un homme était en jeu. Au printemps 1958, j’ai battu mon propre record et suis allée le voir trois fois dans une même journée pour trois condamnés à mort différents. Deux le matin, un l’après-midi. C’était oppressant. Dans l’audience de l’après-midi, Coty, qui écoutait en général passivement, s’est animé et m’a contredite sur les faits. Je ne comprenais plus rien. Et soudain j’ai eu une fulgurance : il confondait les condamnés ! Un homme pouvait être guillotiné à la place d’un autre ! J’ai dit : « Nous ne parlons pas de la même affaire. C’est le dossier de ce matin que vous évoquez. » Il a ri.

Avez-vous eu l’occasion de défendre la grâce d’un condamné à mort devant le général de Gaulle ?

Oui, le 12 mai 1959, à la suite du grand procès d’El Halia en Algérie [en août 1955, des insurgés algériens tuèrent une trentaine d’Européens dans le village d’El Halia]. Et croyez-moi, c’était autre chose ! Quand il m’est apparu, il m’a semblé gigantesque. Il m’a tendu la main en me toisant. Et, de sa voix rocailleuse, il a lancé : « Bonjour madame » Il a marqué un temps. « Madame… ou mademoiselle ? » Je n’ai pas aimé. Mais alors pas du tout ! Ma vie personnelle ne le regardait pas. J’ai répondu en le regardant bien droit : « Appelez-moi maître, monsieur le Président ! » Il a senti que j’étais froissée et il a accentué sa courtoisie : « Veuillez entrer, je vous prie, maître. Asseyez-vous je vous prie, maître. Je vous écoute, maître. »

Connaissait-il le dossier mieux que son prédécesseur ?

Il l’avait étudié jusqu’aux moindres détails. Mon léger malaise venait du fait qu’il ne me regardait pas durant mes explications. Or j’ai toujours eu besoin de croiser le regard de ceux que je veux convaincre. Comme au tribunal, où j’essaie de capturer mes interlocuteurs. Les attirer à moi pour qu’ils m’écoutent. Le général posait cependant des questions précises à mon confrère Léo Matarasso et moi-même, prouvant qu’il avait lu tous les procès-verbaux. Et, à la fin, il s’est contenté de dire : « Je vous ai entendus. Je vous remercie. »

En sortant, nous croisons André Malraux, alors ministre de la culture, puis le secrétaire du conseil de la magistrature, que je supplie de m’appeler dès qu’il connaîtra la décision. Il refuse, l’affaire est trop sensible, il a peur que j’ameute la presse. « S’il vous plaît ! Au moins pour que je dorme ! » J’ai donné ma parole d’honneur que je garderais le secret. Et, deux jours plus tard, un coup de fil m’apprendra que nos deux clients sont graciés.

J’imagine l’immense satisfaction des avocats !

Vous vous rendez compte ? Il s’agissait de deux vies ! Et elles tenaient à la grâce d’un président, doté d’un droit régalien hérité de l’Ancien Régime. Il n’avait aucune explication à donner. C’était son bon plaisir de monarque. Aucun avocat ne sort indemne de cette ultime mission.

Avez-vous dû assister à une exécution par guillotine ?

Non ! Mais je voyais l’échafaud dans la cour de la prison de Barberousse (aujourd’hui Serkadji), à Alger, lorsque j’allais voir mes clients. Et puis j’ai vécu de près l’exécution de Christian Ranucci, 22 ans, en 1976, l’un des derniers guillotinés en France. Son avocat, Paul Lombard, me téléphone le 28 juillet 1976, vers 1 heure du matin. « Je viens d’apprendre que la grâce a été refusée par Giscard. Ranucci va être guillotiné. J’ai rendez-vous à 4 heures moins le quart aux Baumettes. » Il étouffe un sanglot. « C’est un gosse qu’ils vont massacrer ! Un gosse ! Une seule des contradictions du dossier aurait dû interdire sa mort ! »

Je suis bouleversée. Je lui conseille de prendre un somnifère. Il me supplie de ne pas raccrocher. « Que puis-je dire à un gosse qu’on envoie à la mort ? » Je ne sais pas. Je ne connais aucun mot capable d’apaiser un homme qu’on va couper en deux. Comment un pays civilisé peut-il en arriver là ? Comment peut-on mettre en place une machinerie pour tuer après des procès, des recours, des réflexions, des signatures ? « Parlez-lui, dis-je enfin. Anesthésiez-le de paroles. Prenez-lui la main. Et embrassez-le. »

La guerre d’Algérie vous a vite happée dans un tourbillon de procès politiques explosifs…

Je ne pensais pas que ces guerres feraient irruption dans ma vie avec une telle violence. J’ai foncé, à la fois avocate et témoin engagée. Je ne pouvais pas refuser. Et, de 1956 aux accords d’Evian, en 1962, je n’ai cessé de faire des allers-retours entre Alger et Paris, où j’étais désormais installée pour assurer la défense des Algériens arrêtés, insurgés, indépendantistes.

« Je n’ai jamais eu peur. Sauf une nuit, au centre de torture du Casino de la Corniche, à Alger, m’attendant à être exécutée »

C’était pour moi une évidence. Mais les pouvoirs spéciaux votés en 1956 [qui permettaient au gouvernement du socialiste Guy Mollet de poursuivre la guerre en Algérie] avaient pris le droit en otage. La justice n’était souvent qu’un simulacre. J’ai découvert, horrifiée, l’étendue des exactions commises par l’armée française, la torture érigée en système, les viols systématiques des militantes arrêtées, les condamnations sur aveux extorqués, sans compter les disparitions et exécutions sommaires. J’étais abasourdie.

Vous étiez l’une des rares femmes avocates à défendre les fellagas…

Oui, et j’étais assurément considérée comme une « traîtresse à la France » par les militaires et tenants de l’Algérie française. Il y avait des crachats, des huées, des insultes et des coups à l’arrivée au tribunal. Des coups de fil nocturnes – « tu ferais mieux de t’occuper de tes gosses, salope ! », des menaces de plastiquage de mon appartement et des petits cercueils envoyés par la poste. Je n’y ai longtemps vu que gesticulations et tentatives d’intimidation, jusqu’à l’assassinat, à Alger, de deux confrères très proches, puis la réception, en 1961, d’un papier à en-tête de l’OAS [Organisation de l’armée secrète, pour le maintien de la France en Algérie] qui annonçait ma condamnation à mort en donnant ordre à chaque militant de m’abattre « immédiatement » et « en tous lieux ». Je n’ai jamais eu peur. Sauf une nuit, au centre de torture du Casino de la Corniche, à Alger, où l’on m’avait jetée et où j’ai pensé avec culpabilité à mes fils de 3 et 6 ans, m’attendant à être exécutée.

Gisèle Halimi avec ses trois fils, à la fin des années 1960.

Avez-vous rencontré le général Massu, le grand organisateur de toutes les exactions ?

Je me suis imposée un jour de 1957 dans son QG d’Alger. Sans rendez-vous, et dans un état de colère immense. J’avais attendu en vain un de mes clients à la prison de Barberousse. Il avait disparu de sa cellule, enlevé par les militaires pour de nouvelles séances de torture. J’ai couru sans réfléchir vers le bureau de Massu. Qui m’a reçu, contre toute attente. Visage osseux, fine moustache. Il a écouté patiemment mon flot de protestations et mes menaces de porter plainte pour enlèvement et séquestration. Et puis il a entrepris de défendre la torture. « Croyez-moi, pour avoir des renseignements, c’est efficace ! »

Je n’arrivais pas à croire qu’il tente sur moi son prosélytisme abject. « Tout de même, vous, une mère de famille, comment acceptez-vous que des assassins cachent des bombes dans des couffins et tuent des enfants ? » Il m’écœurait. J’ai demandé : « De Gaulle est d’accord ? – Ne mélangez pas tout ! », a-t-il répondu.

De retour à Paris, vous faisiez tout pour alerter la presse et chercher des soutiens parmi les intellectuels français…

J’ai appelé Hubert Beuve-Mery (1902-1989), le patron du Monde, qui a été formidable. « Venez me voir », m’a-t-il dit. Et quand je suis arrivée dans son bureau de la rue des Italiens, il a levé les bras : « Maître Halimi ! Vous avez l’air d’une étudiante ! » Il a voulu que je lui raconte en détail tout ce que je savais, promettant de m’envoyer le lendemain un journaliste qui écrirait un article. C’est d’ailleurs Le Monde qui a accueilli, le 2 juin 1960, la tribune de Simone de Beauvoir « Pour Djamila Boupacha », cette jeune militante du FLN [le Front de libération nationale algérien] que je défendais de toutes mes forces et qui avait été violée et torturée par les militaires français.

« “Le spéculum, vous l’avez mis dans la bouche ?” », a demandé le président du tribunal de Bobigny, en 1972, à la femme qui avait pratiqué l’avortement »

Le texte de Simone de Beauvoir était parfait, décrivant avec précisions les tortures atroces endurées par la jeune fille, y compris la pire : le viol par l’introduction dans son vagin du goulot d’une bouteille. Mais, là, le rédacteur en chef adjoint Robert Gauthier s’est cabré. « On ne peut pas écrire le mot “vagin” dans Le Monde, c’est impossible ! Sachez, madame, que nous sommes les héritiers du Temps ! » Le journal Le Temps devait bien écrire la vérité ! Simone de Beauvoir a menacé de retirer son texte. J’ai négocié et proposé de remplacer « vagin » par « ventre ». « C’est ridicule, Gisèle, grondait Simone de Beauvoir. Comment voulez-vous enfoncer une bouteille dans un ventre ? »

Parlez-nous de votre rencontre avec Simone de Beauvoir…

Essentielle, bien sûr ! J’avais lu Le Deuxième Sexe avec passion, je trouvais qu’elle y avait posé toutes les bases théoriques du féminisme. Il nous restait à en inventer les luttes. Et, quand je l’ai vu arriver avec Sartre, ce soir de septembre 1958, à un meeting soutenant le non au référendum de De Gaulle, j’étais terriblement impressionnée. Elle m’a glissé quelques mots gentils et suggéré que nous déjeunions ensemble. Quelle joie ! Dès lors, je l’ai beaucoup fréquentée et je n’ai cessé d’apprécier sa lucidité, sa rigueur, sa combativité. Elle restait ma référence.

Dans votre livre « Le Lait de l’oranger » (1988), vous avouez pourtant une petite déception : « J’attendais une sœur de combat, je découvrais une entomologiste »…

C’est vrai. Son manque de chaleur me troublait. On ne lui sautait pas au cou ! Et elle se barricadait devant la moindre émotion. Sans élan et sans affection pour les personnages de mes grandes affaires, qu’elle considérait essentiellement comme des « cas » utiles pour mener un combat.

Lors d’une conférence de presse du comité pour Djamila Boupacha, qu’elle présidait, j’avais demandé à sa jeune amie, Bianca Lamblin, de lire la lettre du père de Djamila, lui aussi torturé. Son récit était bouleversant, ses énumérations des tortures terribles. Bianca a éclaté en sanglots. Il y a eu un long silence, les journalistes retenaient leur souffle. Simone de Beauvoir a alors arraché la feuille des mains de Bianca et, d’une voix très sèche, a terminé le récit, très mécontente de l’incident. Elle ne supportait pas les failles. Mais elle était fiable ! C’était essentiel dans nos combats.

Vos relations avec Sartre étaient plus affectueuses…

Lui, je l’aimais comme un père ! J’avais infiniment plus d’intimité avec lui. D’ailleurs, quand j’ai eu un problème avec un de mes fils, c’est à lui que j’ai demandé conseil. C’était un juste. Un généreux. J’étais son avocate, et Dieu sait qu’il en avait besoin !

Gisèle Halimi (à droite), avec Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre dans un restaurant parisien, en mai 1970.

Pour ses affaires littéraires ou politiques ?

Pour tout ! Ses contrats, ses procès, ses impôts, les royalties de ses pièces jouées partout dans le monde sans qu’on lui paye les droits… Je cherchais à tout prix à le protéger et à lui épargner la moindre tracasserie. Il m’arrivait même de recevoir à sa place un metteur en scène qui rêvait de monter une de ses pièces, un acteur qui le sollicitait. Sa seule obsession était d’écrire. Le reste n’était que broutilles, et il trouvait toujours des excuses à ceux qui pirataient ses textes. Il se fichait de l’argent, et pourtant il avait des besoins, car il entretenait plusieurs personnes. C’était ainsi. Je faisais partie de ce que Simone de Beauvoir appelait « la famille » et nous dînions souvent à la maison autour d’un couscous.

En 1971, le manifeste des 343 femmes proclamant avoir avorté a lancé un sacré pavé dans la mare. Simone de Beauvoir, Françoise Sagan, Catherine Deneuve, Delphine Seyrig…

Et moi ! J’avais tenu à le signer malgré ma profession d’avocate et le blâme probable qui en résulterait. Car j’avais moi aussi, à 19 ans, connu la plus profonde détresse après un avortement réalisé par un jeune médecin sadique, un monstre, qui avait fait un curetage à vif en disant : « Comme ça, tu ne recommenceras pas. » J’ai beaucoup pleuré cette nuit-là, avec le sentiment qu’on m’avait torturée pour sanctionner ma liberté de femme et me rappeler que je dépendais des hommes. Mais je ne regrettais pas. La biologie m’avait tendu un piège. Je l’avais déjoué. Je voulais vivre en harmonie avec mon corps, pas sous son diktat.

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Est-ce à partir de ce manifeste que vous avez créé le mouvement Choisir la cause des femmes ?

Oui. Car plusieurs femmes signataires ont été inquiétées et je me suis juré de les défendre toutes. Deneuve, Sagan ne risquaient rien, mais les autres ? Les « pas connues » ? Simone de Beauvoir a tout de suite été partante. Quant au nom – Choisir – il évoquait ce droit élémentaire pour les femmes de choisir de procréer ou pas.

Réunion du mouvement Choisir la cause des femmes, cofondé par plusieurs personnalités, dont Gisèle Halimi, à Paris, en 1978.

Quelle effervescence alors dans votre cabinet !

Jour et nuit. Le jour, les femmes faisaient la queue, dans l’escalier de mon immeuble, pensant qu’il suffisait de s’inscrire chez moi pour avoir droit à un avortement. Le soir, jusque très tard, les militantes de Choisir fourmillaient d’idées, de débats, de projets. C’était stimulant, solidaire, inventif. Sans doute l’un des moments les plus extraordinaires de la vie des féministes.

Et puis est arrivé le procès de Bobigny, en 1972, dont vous avez fait un grand procès politique de l’avortement…

L’histoire était exemplaire, comme son héroïne, Michèle Chevalier, la mère si courageuse et si intègre de la jeune Marie-Claire, violée à 16 ans et accusée de s’être fait avorter. Alors, oui, j’ai choisi d’en faire un procès politique et de m’adresser, au-dessus de la tête des magistrats, à l’opinion publique et au pays. Les accusées reconnaissaient les faits, ne s’en excusaient pas, ne les regrettaient pas. Et, avec leurs témoins, elles faisaient le procès d’une loi et d’un système ineptes. Pendant que je plaidais, j’entendais la foule, aux portes du tribunal, crier avec Delphine Seyrig : « Libérez Marie-Claire ! » ou « Nous avons toutes avorté ! » Ça porte, vous savez. Comme la colère que je ressentais devant ces hommes qui allaient nous juger et qui ne savaient rien de la vie d’une femme.

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Pas même à quoi servait un spéculum !

« Vous l’avez mis dans la bouche ? », avait demandé le président du tribunal à la femme qui avait pratiqué l’avortement. Quelle honte ! Une magistrate n’aurait jamais posé une question aussi stupide !

Le procès de Bobigny a ouvert la voie à la loi autorisant l’avortement en 1975. Quels étaient vos rapports avec Simone Veil ?

On s’aimait beaucoup. J’ai longuement travaillé avec elle et j’ai vu grandir son féminisme. Elle m’invitait à déjeuner chez elle et n’hésitait pas à chasser son mari pour qu’on puisse papoter tranquillement : « Antoine, tu nous gênes ! » Ou bien elle m’emmenait en virée dans sa voiture avec chauffeur à la recherche d’un bistrot, moche et bien planqué, où elle pourrait fumer sans être reconnue… car elle était alors ministre de la santé. On buvait un verre de vin et on s’amusait en passant en revue le gouvernement ou en évoquant nos maris et nos fils.

C’est le moment d’évoquer Claude Faux, votre mari…

Claude, mon merveilleux compagnon pendant soixante ans… Je l’ai perdu il y a deux ans et je me rends compte chaque jour à quel point c’est irrattrapable. J’éprouve un manque terrible. Nous étions si bien ensemble. C’était un avocat, mais c’était surtout un poète. Il avait été le secrétaire de Sartre. Aragon et l’artiste Jean Lurçat étaient nos témoins de mariage. Et nous avions mille complicités sur des choses fondamentales qui étaient pour nous des raisons de vivre. On parlait le soir. On parlait sans cesse. Et je n’ai pas connu d’homme plus féministe. On me l’enviait à Choisir ! Il me donnait des idées, des conseils : « Tiens, tu devrais travailler là-dessus, ce truc ferait avancer les femmes… »

Faire avancer les femmes, votre obsession de toujours…

Et plus que jamais ! Je suis encore surprise que les injustices faites aux femmes ne suscitent pas une révolte générale.

Que prônez-vous ?

La sororité ! Depuis toujours ! La solidarité ! Quand les femmes comprendront-elles que leur union leur donnerait une force fabuleuse ? Désunies, elles sont vulnérables. Mais, ensemble, elles représentent une force de création extraordinaire. Une force capable de chambouler le monde, sa culture, son organisation, en le rendant plus harmonieux. Les femmes sont folles de ne pas se faire confiance, et les hommes sont fous de se priver de leur apport. J’attends toujours la grande révolution des mentalités. Et je dis aux femmes trois choses : votre indépendance économique est la clé de votre libération. Ne laissez rien passer dans les gestes, le langage, les situations, qui attentent à votre dignité. Ne vous résignez jamais !

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Le cabinet de MHalimi est-il toujours ouvert ?

Mais oui ! Et quand je sais que je peux pousser une idée, je fonce ! Cela fait soixante-dix ans que j’ai prêté serment et, si c’était à refaire, croyez-moi, je prendrais les mêmes engagements, je ferais exactement le même choix.

Retrouvez tous les entretiens de la série « Je ne serais pas arrivé là si… » de La Matinale ici

Annick Cojean

Origine sociale et représentations de l’avenir

« Quand un jeune se sent dans une position sociale dominante, rien ne lui semble impossible en matière d’orientation »

La confiance dans ses choix d’orientation et la réussite dans l’enseignement supérieur est le résultat d’un long processus qui prend racine dès l’école, raconte Bernard Lahire, sociologue à l’Ecole normale supérieure de Lyon.

Propos recueillis par Publié aujourd’hui à 07h00, mis à jour à 09h09

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Bernard Lahire, professeur de sociologie à l’Ecole normale supérieure de Lyon
Bernard Lahire, professeur de sociologie à l’Ecole normale supérieure de Lyon © Bénédicte Roscot

Entre 2014 et 2018, un collectif de 17 chercheurs piloté par Bernard Lahire, professeur de sociologie à l’Ecole normale supérieure de Lyon, a mené une enquête sur la reproduction des inégalités, en dressant le portrait de 35 enfants de 5 ans. Si Enfances de Classe (Seuil, 2019), un travail sociologique d’une ampleur inédite, éclaire les déterminants de la réussite scolaire, il permet aussi de comprendre les inégalités d’accès et de réussite dans l’enseignement supérieur, comme l’explique Bernard Lahire.

Oser des choix d’études ambitieux, ne pas « s’autocensurer », avoir confiance dans ses possibilités : en quoi ces capacités individuelles sont-elles influencées par les origines sociales ?

Le système français est très hiérarchisé. Il existe d’importantes différences de réputation et de « valeur » entre les filières de bac, entre les mentions obtenues, entre les lycées d’origine… L’espace de l’enseignement supérieur l’est aussi : des filières les plus « populaires » que sont les BTS jusqu’aux classes préparatoires à l’autre bout du spectre, avec au milieu l’université et les IUT. Tout cela est inégalement « noble ». Quelqu’un qui a un bac général sait qu’il « vaut mieux » qu’un bac techno et pro. Il sait aussi que s’il est en S, il est plus « légitime » que quelqu’un qui est en ES ou en L.

« Les étudiants qui entrent dans le supérieur ont intégré les hiérarchies scolaires »

Ainsi, les étudiants qui entrent dans le supérieur sont déjà remplis de ces différences, ils ont intégré ces hiérarchies, et cela a des effets sur la perception qu’ils peuvent avoir d’eux-mêmes, de leur avenir, de leurs possibilités. Ils n’arrivent pas avec la même énergie scolaire, la même assurance… Pour certains, il est évident qu’ils vont aller jusqu’à bac + 5, pour d’autres, l’horizon, c’est péniblement deux ou trois années d’études.

Quand vous vous sentez dans une position dominante dans la société, rien ne vous semble impossible en matière d’orientation. Et plus vous avez d’assurance, moins vous doutez de vos capacités d’aller dans des filières d’études les plus prestigieuses. Récemment j’ai mené un entretien avec un fils de gynécologue qui me disait : « Je faisais le pitre, j’étais un élève moyen au collège puis assez catastrophique au lycée, j’avais 6 de moyenne dans des grosses matières. Mais j’étais pourtant certain de réussir médecine. » Il avait la confiance que lui donnait son statut social. Et dans les faits, il a eu le bac avec une mention assez bien, et médecine du deuxième coup. On ne retire pas à un enfant de la bourgeoisie la certitude qu’il a en lui.

Tout cela se conjugue à des effets de socialisation genrés. Des travaux montrent qu’à un niveau de performance égale, les filles s’autorisent moins que les garçons à aller dans les filières les plus prestigieuses. Et tout cela se conjugue avec les origines sociales.

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Lors d’une de mes dernières enquêtes, une jeune femme issue d’un milieu populaire qui avait réussi le Capes, et qui était parmi les premières au niveau national, continuait malgré tout à se sentir peu sûre d’elle, attribuait son succès à de la « chance », et vivait le syndrome de l’imposteur. Cela en dit long sur l’intériorisation de l’infériorité, et le complexe de réussite que peuvent entretenir des jeunes femmes issues de milieux ouvriers.

Dans Enfances de classe, vous montrez à quel point les enfants sont plus ou moins armés, selon leur milieu social, pour endosser le « métier d’élève » – et plus tard, le « métier d’étudiant ». Quels sont les facteurs les plus déterminants ?

De multiples facteurs entrent en jeu. Pendant les premières années, les enfants acquièrent des rapports différents, selon leur milieu familial, au langage oral et écrit, ce qui a un impact considérable sur la réussite de leurs études. Cela s’étend à la capacité à jouer avec les mots, à faire de l’ironie, qui sont des choses socialement plus développées dans les familles de classes supérieures, et qui permettent de prendre de la distance face au langage – une compétence que l’on demande à l’école.

« Plus on monte dans la hiérarchie des capitaux scolaires, plus les enfants, même à 5 ans, sont invités au quotidien à développer leur esprit critique »

En outre, les enfants de milieux aisés sont plus à l’aise avec la prise de parole. Nous avons observé qu’ils sont plus à même de développer une certaine aisance sociale et ont tendance à avoir une meilleure estime d’eux-mêmes. On voit dans Enfances de classe des enfants qui sont déjà des leaders à 5 ans, alors que leurs parents sont des leaders dans leurs métiers.

Nous avons observé que plus on monte dans la hiérarchie des capitaux scolaires, plus les enfants, même à 5 ans, sont invités au quotidien à développer leur esprit critique, à déconstruire les croyances, à analyser. Cela concerne la publicité, la politique, la religion, les histoires qu’on raconte aux enfants (le Père Noël ou la petite souris). Or, la prise de distance argumentée face à des situations, des images ou des textes fait partie des choses qu’on développe à l’école et pendant les études.

D’autres capacités ont un impact sur la réussite à l’école. Le rapport au temps par exemple, qui est plus ou moins spontané ou planifié. Certains enfants apprennent très tôt à se situer dans le temps, à savoir lire l’heure et les jours, d’autres sont moins encouragés à le maîtriser.

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Aussi, le rapport à la compétition est très marqué socialement. Cet esprit se cultive dans certains loisirs sportifs ou culturels et s’étend à l’univers scolaire. Les élèves de prépas et les gagnants des concours des grandes écoles, issus de milieux favorisés, ont intégré l’idée qu’il fallait en permanence être au top, toujours se dépasser, qu’on ne réussit pas sans un surtravail et une pression permanente.

A tout cela s’ajoutent les pratiques culturelles des parents, plus ou moins éloignées de l’univers scolaire. Si le week-end, votre seule sortie est la promenade au centre commercial, ce n’est pas comme être allé dans un musée où on vous explique que tel tableau est tiré d’une scène de la mythologie grecque ou de la Bible…

Vous parlez aussi du rapport à la lecture…

Pour les enfants des classes moyennes et supérieures, le livre est une évidence : on leur lit des histoires chaque soir, il y a des livres à la maison, on leur en offre en cadeau, on les abonne à des magazines, les enfants voient leurs parents lire, ils fréquentent des librairies et des bibliothèques. Tout cela fait que plus tard, un étudiant va se sentir plus ou moins « bien » dans une bibliothèque. Il n’aura aucun mal à y aller pour travailler ou emprunter des livres. Ce sont des habitudes culturelles qui s’ancrent très tôt. Pour ma part, venant d’un milieu populaire, je n’ai jamais réussi, même aujourd’hui, à me sentir complètement à l’aise dans une bibliothèque.

Vous montrez que le style d’autorité parentale a un impact sur la réussite dans un contexte scolaire… Cela peut-il avoir une influence dans les études supérieures ?

S’approprier le savoir scolaire nécessite d’accepter une forme spécifique d’autorité. Plus on monte dans la hiérarchie sociale, plus les parents pratiquent une forme d’autorité basée sur l’explication des bons comportements, la justification des règles – celles-ci sont même parfois affichées dans la maison, comme à l’école. Les enfants apprennent qu’il est dans leur intérêt d’agir selon ces règles explicites. Dans ces familles, on travaille sur l’autocontrôle des enfants, on prévient que si certaines choses ne sont pas faites, cela aura telles conséquences. A contrario, dans les familles plus populaires, nous avons observé que les parents ont davantage tendance à imposer l’autorité de l’extérieur. L’enfant fait ce qu’il veut jusqu’au moment où les parents disent stop car il dépasse les bornes, mais l’enfant a peu conscience de la nature de ces bornes. Certains ont ainsi du mal à intégrer les limites. L’autorité est donc quelque chose d’extérieur plutôt qu’elle n’est intériorisée.

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Ces comportements se prolongent en classe. Or, l’école ne fonctionne que sur le modèle d’autorité autocontraint. Par la suite, cela fait que les étudiants n’ont pas tous le même degré d’autonomie et d’autodiscipline. Pour réussir à l’université, en particulier, il faut pouvoir se mettre au travail par soi-même.

« A la fac, personne ne va vous sursolliciter, il est facile de se laisser couler »

Quand j’enseignais à des premières années, je disais bien aux étudiants, en particulier ceux issus de milieux populaires, de se faire des programmes de travail, de lire tous les jours, d’organiser leur temps de manière cadrée. A la fac, personne ne va vous sursolliciter, il est facile de se laisser couler. Il est capital de compenser par un travail personnel tout ce qu’on ne va pas vous demander, et qui est pourtant nécessaire. Et cela, c’est quelque chose pour lequel les étudiants sont très inégalement préparés.

Le problème, c’est que dans le système actuel, ce sont les élèves de classes préparatoires qui bénéficient des meilleures conditions d’encadrement. Or, ce sont aussi ceux qui savent déjà le mieux s’organiser, qui sont les plus autonomes… A côté, dans les universités, il y a moins d’heures de cours, moins d’encadrement, les étudiants ne sont pas évalués avant les partiels de janvier… Ils ont du mal à savoir ce qu’ils valent, alors qu’en prépa, les devoirs et les khôlles se succèdent chaque semaine, sans parler des concours blancs.

Avez-vous observé d’autres facteurs qui pèsent sur la réussite étudiante ?

Le degré d’autonomie matérielle dont dispose un étudiant joue un rôle considérable. Les parents les plus aisés peuvent aider leur enfant à payer son loyer, ses repas, ses transports, son ordinateur, pour qu’il puisse se consacrer uniquement à ses études. Ceux qui n’ont pas cette chance doivent travailler, parfois à mi-temps. Non seulement ils sont moins armés scolairement, mais ils vivent dans des conditions qui ne favorisent pas la réussite. La nature des jobs joue aussi beaucoup. Les étudiants les plus aisés mettent à profit leurs étés pour travailler, mais sous forme de stages ou de jobs dans de grandes entreprises ou des institutions culturelles par exemple, des choses que l’on peut plus facilement valoriser sur un CV qu’un emploi étudiant à l’année dans un supermarché ou dans la restauration rapide.

Contre la polarisation du marché du travail, d’où viennent les « bons » emplois ? (D.Acemoglu)

https://www.project-syndicate.org/commentary/automation-vs-job-creation-by-daron-acemoglu-2019-04/french

Les classes sociales en France aujourd’hui (Camille Peugny)

http://ses.ens-lyon.fr/articles/le-nouveau-visage-des-classes-sociales

Entretien avec Camille Peugny : Le nouveau visage des classes sociales

Publié le 12/10/2017
Vivons-nous encore dans une société de classes sociales ? Pour Camille Peugny, l’approche en termes de classes sociales reste essentielle pour comprendre la nature des inégalités dans les sociétés d’aujourd’hui, même si le processus de stratification est multidimensionnel. Cela suppose d’analyser les recompositions de la structure sociale et les nouvelles formes de polarisation qui émergent. Pour saisir ces transformations, les sociologues doivent s’appuyer sur des enquêtes de terrain, mais aussi sur des travaux quantitatifs mobilisant des échantillons de grande taille, afin d’avoir une vue d’ensemble plus précise du paysage social.

Camille Peugny est Maître de conférences en sociologie à l’Université Paris 8 et chercheur au CRESPPA (Centre de Recherches Sociologiques et Politiques de Paris). Spécialiste de la stratification sociale et des inégalités, ses recherches portent sur la mobilité sociale et les inégalités entre les générations (Le déclassement, Grasset, 2009), la reproduction sociale (Le destin au berceau. Inégalités et reproduction sociale, Seuil, 2013), le rapport au politique des classes populaires. Il travaille actuellement sur les transformations des classes populaires et mène une enquête de terrain auprès de femmes de ménage employées par une grande entreprise de services à la personne. Lors du 7ème congrès de l’AFS en juillet dernier, il a participé à une table ronde intitulée « À quoi bon parler encore de classes sociales ? ».

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1) Le concept de classe sociale est-il encore pertinent pour analyser la société française d’aujourd’hui ?

La société française reste et a toujours été une société de classes sociales. Le rôle des sciences sociales et de la sociologie en particulier est ensuite de donner du contenu, à la fois empirique et théorique, à ce concept de classe sociale. Il me semble qu’en France tout le débat sur la disparition des classes sociales est nourri par une ambition théorique très forte. L’existence des classes sociales est toujours renvoyée à la théorisation initiale de Marx qui met l’accent sur la conscience de classe. Mais lorsqu’on parle de classes sociales aujourd’hui, ce n’est évidemment pas tout à fait dans le même sens qu’il y a un siècle ou même qu’il y a trente ans. Comment pourrait-on les définir alors ? Selon moi, la société française est une société de classes sociales, tout simplement parce qu’il existe en son sein des univers de vie encore assez largement disjoints. Il suffit d’observer les pratiques culturelles, la consommation, le départ en vacances ou beaucoup d’autres indicateurs pour le constater. C’est une définition simple et assez empirique des classes sociales. Dire que la société française demeure, comme les autres sociétés occidentales, structurée en classes sociales n’est donc pas seulement une affaire de conviction personnelle, ce sont les données qui le montrent.

Il n’en reste pas moins que les rapports sociaux, le contenu ou le contour des classes sociales évoluent, en lien avec les transformations de la société, ce que les chercheurs en sciences sociales et en sociologie se doivent aussi d’analyser. Il y a quarante ans, on parlait de la classe ouvrière pour désigner les salariés qui se trouvent dans une position subalterne et qui subissent une forme de domination dans le monde du travail, car ces salariés travaillaient principalement dans des usines. Aujourd’hui, on parle des classes populaires du tertiaire, car désormais ce sont pour une grande part des employés des services qui sont dans cette situation, comme l’illustrait un récent reportage de Cash Investigation sur les conditions de travail chez Lidl et Free [1].

Parallèlement, il s’est produit ce qu’Olivier Schwarz nomme un processus d’«acculturation scolaire des classes populaires» [2]. Au cours des trente dernières années, la durée de scolarité moyenne des enfants d’ouvriers a augmenté de trois ans, ce n’est pas rien. En 2012, 20% des ouvriers en France étaient bacheliers, contre 4 ou 5% il y a 25 ans. Cette acculturation des classes populaires à la culture scolaire, qui est aussi en partie une culture des classes moyennes, doit être prise en compte dans l’analyse. Par conséquent, il faut toujours penser les classes populaires en termes de domination, sur le marché du travail en particulier, mais aussi en termes d’extraversion, ce qui complique le paysage. Cela nécessite d’être d’autant plus rigoureux dans les théories que l’on va mobiliser.

De même, il faut étudier les transformations des catégories supérieures, dont la position privilégiée dans l’espace social repose sur le cumul de ressources de différents types : diplôme, revenus et patrimoine, capital symbolique, etc. Aujourd’hui, les comportements autoségrégatifs et les choix de scolarisation d’une fraction des classes supérieures participent à un durcissement des frontières sociales et à la persistance d’une forte reproduction sociale.

2) Quelles recompositions se sont opérées dans la structure sociale ? Observe-t-on de nouvelles formes de polarisation sociale ?

D’abord, la structure sociale a été profondément transformée par ce que j’ai déjà évoqué, à savoir l’acculturation scolaire, une diffusion de la culture scolaire au sein de la société y compris parmi les classes populaires. C’est une première dimension très importante à prendre en compte dans l’analyse de la structure sociale.

Ensuite, au sein des classes populaires, les employés et les ouvriers, qui représentent encore la moitié de la population active, s’est opéré un clivage grandissant entre l’emploi qualifié et l’emploi non qualifié. Thomas Amossé et Olivier Chardon par exemple ont montré dans un article de 2006 [3] que les non qualifiés forment, parmi les ouvriers et les employés, un groupe de salariés à part, avec des conditions d’emploi et de travail spécifiques. Ils cumulent les facteurs de désavantages sociaux : une surreprésentation des femmes, des étrangers et des immigrés, des non diplômés. Leur intégration professionnelle est beaucoup plus fragile que celle des employés et ouvriers qualifiés : ils sont beaucoup plus fréquemment en CDD, à temps partiel, confrontés au risque de pauvreté. Ces emplois non qualifiés concernent environ la moitié des employés et un tiers des ouvriers [4]. L’emploi non qualifié industriel ayant reculé, ils sont désormais majoritairement dans le secteur des services, notamment les services à la personne (aides à domicile, personnel de ménage, etc.), la vente, la restauration.

Le troisième phénomène très important est effectivement le retour d’une certaine forme de polarisation de la structure sociale. On a longtemps cru, dans les années 1970-80, à l’avènement d’une société moyenne, une société de la connaissance dans laquelle les emplois les plus pénibles auraient disparu. Or, l’observation de l’évolution de la structure des emplois depuis une trentaine d’années montre que, certes les emplois très qualifiés ont fortement progressé, mais c’est aussi le cas des emplois les moins qualifiés des services [5]. Si le progrès technologique a participé à la réduction du nombre d’ouvriers dans l’industrie, c’est loin d’être encore le cas dans les services : jusqu’à présent, aucun robot ne peut se substituer totalement à une femme de ménage, à une aide à domicile ou à une nourrice. Pourquoi cette concomitance de la hausse des emplois très qualifiés d’un côté et des emplois faiblement qualifiés des services de l’autre côté ? Les salariés les plus qualifiés vendent très cher leurs compétences sur le marché du travail, ils sont donc en mesure d’acheter le temps de travail d’autres salariés peu qualifiés pour s’occuper de leurs enfants ou de l’entretien de leurs maisons. En France, cette évolution a aussi été encouragée par les politiques publiques de soutien aux emplois de services à la personne.[6]

Enfin, la mondialisation des échanges est aussi source de nouveaux clivages [7]. Des formes de polarisation apparaissent au sein d’un même groupe d’emploi, en fonction du degré d’exposition aux effets de la mondialisation. Par exemple, la profession d’employé de bureau, que l’on trouve au niveau le plus détaillé de la nomenclature des catégories socioprofessionnelles de l’Insee, n’est pas exercée dans les mêmes conditions selon que le salarié est employé de bureau dans une administration encore relativement protégée, dans une agence bancaire ou dans une usine de métallurgie soumise à la concurrence internationale. Avec la mondialisation, des inégalités intracatégorielles ont vu le jour, le secteur d’activité vient encore compliquer la mosaïque.

3) Comment repérer empiriquement ces recompositions dans la structure sociale pour les analyser ?

Pour bien décrire le paysage des classes sociales de la société actuelle, on a besoin de deux types de travaux. Il faut d’abord des travaux ethnographiques, de terrain, qui donnent à voir finement les conditions d’emploi, de travail, de vie, d’un type particulier d’ouvrier, d’employé, ou de cadre. Il existe aujourd’hui de nombreux travaux monographiques qui permettent d’éclairer les conditions de travail et d’emploi d’un certain nombre de catégories : les ouvriers de la RATP (Martin Thibault), les aides à domicile (Christelle Avril), les caissières (Sophie Bernard, Marlène Benquet), les travailleurs du nettoyage (Cristina Nizzoli), du bâtiment (Nicolas Jounin), etc.

Ensuite, il faut des travaux quantitatifs, qui utilisent les données statistiques disponibles, pour essayer de donner une vue d’ensemble du paysage social. Les chercheurs en sciences sociales ont à leur disposition des matériaux empiriques pour mener ce type de travaux : les données des grandes enquêtes de la statistique publique, type Insee, et celles de grandes enquêtes européennes internationales, comme l’European Social Survey, qui certes portent sur des échantillons de taille beaucoup plus réduite, mais qui sont répétées dans le temps et permettent, en cumulant les différentes vagues, de construire des échantillons plus larges. Car seuls les échantillons suffisamment grands rendent possible une observation des écarts à l’intérieur des catégories traditionnelles.

Il me paraît très important de tenir cette étude des classes sociales par les deux bouts, une approche ethnographique et une approche quantitative. L’un des enjeux actuellement pour les sciences sociales, et pour la sociologie en particulier, est plutôt de développer l’approche quantitative, car les travaux sont moins nombreux et qu’on a désormais, me semble-t-il, quelques données qui permettent de le faire.

4) Peut-on le faire avec la nomenclature des PCS de l’Insee dont la construction semble mal refléter les nouveaux clivages inter ou intracatégoriels que vous avez mentionnés ?

La nomenclature des PCS de l’Insee permet de descendre aux niveaux les plus fins. Elle distingue, au niveau le plus désagrégé (trois chiffres et une lettre), plusieurs centaines de professions, très variées. Le chercheur peut alors faire les regroupements qui lui semblent pertinents. C’est la même chose pour les nomenclatures européennes : elles reposent – c’est le cas de la future nomenclature socioéconomique européenne (ESeG, European Socio-economic Groups) – sur la classification internationale des professions de l’OIT, l’ISCO (International Standard Classification of Occupations), qui distingue elle aussi des centaines de professions à son niveau le plus fin. Le problème vient davantage de la taille des échantillons comme je le disais que de la disponibilité de données. Dans beaucoup d’enquêtes, il n’est pas possible d’exploiter le niveau très désagrégé car les effectifs sont trop faibles dans les catégories.

Le niveau agrégé des PCS repose sur des clivages qui ont peut-être un peu vieilli, mais, pour peu qu’on ait les échantillons de taille suffisante, il est toujours possible de descendre à un niveau plus détaillé de la nomenclature. C’est une approche assez pragmatique de l’usage des nomenclatures. Le chercheur peut reconstituer des catégories qui ont du sens, en croisant le niveau le plus désagrégé des professions avec d’autres variables qui semblent aujourd’hui importantes, comme le secteur d’activité. [8]

5) Vous avez appliqué cette démarche dans votre recherche sur la participation électorale des classes populaires. En quoi ce travail montre-t-il l’intérêt d’une nouvelle approche des nomenclatures et l’actualité du concept de classe sociale ?

Pour illustrer la portée du concept de classe sociale, il faut trouver des indicateurs. L’un des indicateurs peut être le vote ou la participation électorale et c’est d’autant plus important qu’on utilise souvent l’argument de la fin du vote de classe – une thèse développée par certains spécialistes de la sociologie électorale – pour enterrer les classes sociales. On a tendance à penser que, dans les années 1960-70, tous les ouvriers votaient à gauche, tous les cadres à droite et que la classe sociale d’appartenance prédisait le vote, alors qu’aujourd’hui le comportement politique des ouvriers serait beaucoup plus diversifié qu’hier, avec la montée de l’abstention, du vote FN, le fait que beaucoup d’entre eux se détournent de la gauche. Or c’est oublier qu’une part non négligeable des ouvriers a toujours voté à droite – le vote ouvrier pour le Front national viendrait d’une radicalisation de la fraction conservatrice de la classe ouvrière [9]. La diversité de la classe ouvrière dans le rapport au politique a en réalité toujours existé.

Il est possible de saisir l’hétérogénéité des classes populaires et de montrer l’effet de l’univers professionnel sur le vote, à condition, une fois encore, de considérer des catégories professionnelles relativement fines. Dans les sondages classiques, qui portent sur 1 000 personnes et ne peuvent raisonner qu’à partir de grands agrégats abstraits, on va trouver effectivement un comportement électoral très divers parmi les ouvriers, les employés ou les cadres, et conclure que la classe sociale n’explique plus le vote. Même les enquêtes du Cevipof auprès de quelques milliers de personnes permettent au mieux de distinguer les ouvriers qualifiés des ouvriers non qualifiés. Tandis qu’en utilisant les données de l’enquête sur la participation électorale de l’Insee par exemple, comme je l’ai fait pour mon étude sur la participation électorale des ouvriers et des employés [10], on est en mesure, avec un échantillon d’environ 40 000 personnes, de distinguer une quinzaine de catégories d’ouvriers et d’employés dans l’analyse des données, avec des résultats statistiquement significatifs. Ces distinctions fines, également possibles en compilant de plusieurs vagues de l’Enquête Sociale Européenne, font apparaître de fortes disparités dans le rapport au vote parmi les ouvriers et les employés. Certaines catégories, les employés les moins qualifiés des services aux particuliers, les ouvriers du bâtiment, restent éloignées du vote, contrairement à d’autres catégories comme les employés administratifs ou les ouvriers de la grande industrie. Cette stratification interne aux classes populaires en matière de comportements politiques n’est pas seulement liée au degré de qualification ou au type de contrat de travail. Elle s’explique aussi par les conditions d’exercice de l’emploi et l’insertion dans un collectif de travail dans la mesure où une partie du rapport au politique se noue dans le cadre professionnel. De nos jours, les catégories populaires qui connaissent la plus forte augmentation numérique sont aussi les plus fragiles et les plus isolées dans le travail, ce qui explique leur faible politisation et renforce leur invisibilité dans le champ politique.

Par conséquent, un enjeu très important dans l’étude des processus de stratification sociale est d’abandonner les analyses réalisées à partir de cinq ou six très grands agrégats et de descendre à un niveau plus fin des nomenclatures, en mobilisant des échantillons de grande taille. A ce niveau, on peut encore observer des effets très forts des univers professionnels et du vote de classe.

6) Un certain nombre de recherches sur la stratification sociale se sont orientées vers l’analyse d’autres clivages, par exemple de genre ou d’origine ethnique. Vous avez-vous-même fait des travaux sur clivages générationnels en matière de mobilité sociale, où vous avez mobilisé le concept de déclassement. Comment articuler les différents critères d’analyse des inégalités avec une approche en termes de classes sociales ?

Nous savons bien depuis Max Weber que la stratification est multidimensionnelle. Aujourd’hui, la notion d’intersectionnalité, qui nous vient du féminisme américain, nous enseigne la nécessité de penser ensemble les inégalités de classe, de race et de sexe. Le travail de déconstruction statistique que l’on vient d’évoquer l’illustre parfaitement dans le cas des employés. En descendant à un niveau fin, on repère différentes catégories de salariés. Des catégories, d’abord, où les salariés sont d’âge moyen voire relativement âgés, plus diplômés que la moyenne des employés et où les immigrés sont peu nombreux : il s’agit essentiellement des employés administratifs du privé et de leurs homologues stables du public. Des catégories massivement féminines ensuite, peu diplômées et où les immigrées et étrangères sont nombreuses : il s’agit des services à la personne, et singulièrement des activités de ménage et de nettoyage. Ces salariées sont par ailleurs plutôt âgées. Les agents de service du public présentent un profil similaire du point de vue de l’âge et des diplômes, mais les salariés immigrés sont peu nombreux. On repère aussi des catégories masculines dans lesquelles les immigrés sont nombreux : les agents civils de sécurité et les employés de l’hôtellerie-restauration. Cette dernière catégorie est jeune et assez polarisée du point de vue des diplômes, mais les immigrés appartiennent clairement à la fraction moins diplômée de ces métiers. Les employés de la vente, quant à eux, sont aujourd’hui une catégorie jeune et plutôt diplômée.

Au-delà de cet exemple, nous savons aujourd’hui à quel point les inégalités font système et se renforcent mutuellement. Rendre compte de la multidimensionnalité du processus de stratification sociale tout en conservant une approche classiste, voilà un enjeu important pour les sciences sociales. Je pense que c’est possible, encore une fois, du point de vue quantitatif, car les données existent : au chercheur de se montrer rigoureux et inventif.

Propos recueillis par Anne Châteauneuf-Malclès pour SES-ENS


Notes

[1] « Travail : ton univers impitoyable », Cash investigation, France 2, 26 septembre 2017.

[2] Olivier Schwartz, La notion de «classes populaires», mémoire d’habilitation à diriger des recherches en sociologie, Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, février 1998. Extraits publiés sur le site La Vie des Idées : « Peut-on parler des classes populaires » (2011).

[3] Thomas Amossé et Olivier Chardon, « Les travailleurs non qualifiés : une nouvelle classe sociale ? », Economie et Statistique n°393-94, novembre 2006.

[4] D’après les données de l’Enquête Emploi de l’Insee de 2016, 40% de l’ensemble des employés et des ouvriers en emploi sont non qualifiés, soit 20% du total des actifs occupés. Le nombre d’employés non qualifiés atteignait 3,5 millions en France en 2016.

[5] Selon la Dares, les métiers dans lesquels l’emploi a le plus progressé en France entre les années 1982-84 et 2012-2014 sont d’abord les aides à domicile, aides ménagères et assistantes maternelles (+ 671 000) et ensuite les cadres des services administratifs, comptables et financiers (+ 412 000). Source : « Comment ont évolué les métiers en France depuis 30 ans ? », Dares Analyses n°003, janvier 2017.

[6] Sur la question de la polarisation des emplois, nous renvoyons aussi à l’étude récente de l’économiste Grégory Verdugo : Les nouvelles inégalités du travail. Pourquoi l’emploi se polarise, Blog de l’OFCE, 10 octobre 2017.

[7] Voir Anne-Catherine Wagner, Les classes sociales dans la mondialisation, La Découverte, coll. Repères, 2007.

[8] Dans le même sens, Cédric Hugrée propose de recourir à des tables de mobilité détaillées construites à partir du niveau 2 de la nomenclature des PCS, afin d’observer plus finement les déplacements sociaux entre générations et de mieux articuler études quantitatives et qualitatives de la mobilité sociale. Voir sur SES-ENS : La mobilité intergénérationnelle des actifs au début des années 2010 (novembre 2016).

[9] Voir Florent Gougou, « Les mutations du vote ouvrier sous la Ve république », Nouvelles FondationS, 2007/1, n°5, p.15-20.

[10] Camille Peugny, « Pour une prise en compte des clivages au sein des classes populaires. La participation politique des ouvriers et des employés », Revue française de science politique, 2015/5, vol.65, p.735-759. Les principaux résultats de cette étude sont présentés dans cet autre article de Camille Peugny : « Loin des urnes. L’exclusion politique des classes populaires », Métropolitiques, 23 mars 2017.