Transformation des structures productives et malaise social (Artus / Natixis )

Une courte synthèse particulièrement claire sur le lien entre transformation actuelle des structures productives dans les PDEM et malaise social par l’équipe de Patrick Artus.

https://www.research.natixis.com/GlobalResearchWeb/main/globalresearch/ViewDocument/FKuJHnpuJlwpgtzjZ_4mBQ==

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Les vieux depuis l'Ancien régime (Le Monde du 26 mai 2018)

Dans les rides de l’histoire
Sous l’Ancien Régime, l’aide aux vieillards miséreux relevait de la charité chrétienne. La Révolution lui a substitué la notion de  » dette sociale « , mais ce n’est qu’en 1905 qu’une loi a proclamé le droit à l’assistance pour les personnes âgées indigentes, souligne l’historienne Elise Feller
Dans un avis publié le 16 mai, le Comité consultatif national d’éthique dénonce la  » ghettoïsation  » des personnes âgées dans les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes -(Ehpad).  » L’institutionnalisation des personnes âgées dépendantes et leur concentration entre elles génèrent des situations parfois indignes, qui sont source d’un sentiment d’indignité de ces personnes, écrit le comité. Leur exclusion de fait de la société, ayant probablement trait à une dénégation collective de ce que peuvent être la vieillesse, la fin de la vie et la mort, pose de véritables problèmes éthiques, notamment en termes de respect dû aux personnes.  »

De l’Ancien Régime à l’Etat-providence, en passant par les lois sociales de la IIIe République, l’historienne Elise Feller, auteure d’un livre intitulé Du vieillard au retraité. La construction de la vieillesse dans la France du XXe siècle (L’Harmattan, 2005), -retrace, à l’occasion de ce débat, l’histoire du vieillissement. Longtemps conçu comme un moment privé que l’on vit au sein de la sphère familiale, il est devenu, au cours du XIXe et surtout du XXe siècle, un objet social justifiant une politique sociale et médicale édictée par la collectivité.

 

Vous avez travaillé sur l’histoire de la vieillesse. Comment vieillissait-on, en France, sous -l’Ancien Régime ?

Dans la société d’Ancien Régime, la vieillesse est une affaire privée : on prend de l’âge au sein de sa famille, sur son bien, entouré des siens. Lorsqu’ils vieillissent, les petits paysans, les commerçants et les artisans cessent peu à peu d’accomplir les tâches nobles mais ils restent présents, voire agissants dans la ferme, le magasin ou l’entreprise familiale : ils -donnent des conseils à leurs descendants, gardent les bêtes, s’occupent des enfants. Dans cette France essentiellement rurale des XVIIe et XVIIIe siècles, la plupart des personnes âgées restent entourées de leurs proches jusqu’à la fin.

Les vieillards qui ont failli à la norme sociale ou dont les familles ont failli, sont, en revanche, enfermés dans des établissements relevant de l’hôpital général créé par Louis XIV. Ces dépôts de mendicité, ces asiles et ces hospices qui cherchent à faire disparaître les indésirables des rues et des chemins -rassemblent des vieillards isolés, mais aussi des prostituées, des mendiants, des voleurs, des alcooliques et des enfants abandonnés.. Vieillesse miséreuse, vieillesse dangereuse, pourrait-on résumer en paraphrasant l’historien Louis Chevalier : dans ces lieux se mêlent des préoccupations policières d’ordre public et des préoccupations sociales de secours.

Enfin, à côté de ces institutions, on trouve des hospices à vocation religieuse qui acheminent les personnes âgées vers la  » bonne mort « , c’est-à-dire la mort chrétienne. La charité ne se réclame ni de l’égalité, ni de la justice, ni d’un droit de la personne : fondée sur l’amour du prochain, inspirée par l’amour de Dieu, elle s’exprime par un geste volontaire -accompli dans un but à la fois matériel et spirituel. Le soulagement de la misère est une étape vers le -redressement moral du malheureux comme du bienfaiteur, qui y gagne son propre salut.

 

La Révolution, en 1789, se montre sévère envers ces formes d’assistance. Pourquoi ?

La Révolution estime que la charité est une manière d’humilier le pauvre. Le grand devoir de la Constitution française est donc de faire valoir les droits de l’homme pauvre sur la société, et ceux de la société sur lui. Les principes fondateurs de cette action -publique sont énoncés en 1790 par La Rochefoucauld-Liancourt devant la Constituante : il -condamne le traitement de la pauvreté de l’Ancien Régime, qui était fondé sur la charité et l’enfermement des miséreux.  » Plus d’aumônes, plus d’hôpitaux « , résume Bertrand Barère devant la Convention.

Avec la Révolution, la notion de dette sociale remplace la notion de charité. Les Constituants proclament que cette dette enjoint  » d’assister sans travail ceux à qui l’âge et les infirmités ôtent tout moyen de s’y livrer  » – un droit qui sera réaffirmé par le préambule de la Constitution de 1848. La Révolution de 1789 est une période exceptionnelle : c’est l’un des rares moments de l’histoire de France où la vieillesse n’est pas jugée de manière péjorative. Les révolutionnaires reconnaissent solennellement que la société est le fruit des efforts qui ont été -accomplis dans le passé par les aînés.

 

Ce passage de la notion de charité à la notion de dette sociale améliore-t-il le sort des -personnes âgées ?

Les révolutionnaires veulent remplacer les hospices par des lieux d’accueil, mais ils n’ont ni le temps ni les moyens de concrétiser ces nouveaux principes : la Révolution et l’Empire reviennent aux institutions créées par la monarchie. Au XIXe siècle, l’enfermement des personnes âgées indigentes se poursuit dans les hôpitaux, les hospices et les dépôts de mendicité. Celui de Nanterre, sous le nom de  » maison de Nanterre « , est un lieu disciplinaire de la préfecture de police qui devient le cauchemar des personnes âgées de Paris : on y enferme les vagabonds, les sans-abri et les vieillards sans ressources dans des conditions déplorables. L’hospice de Bordeaux rassemble, lui aussi, des délinquants, des enfants abandonnés, des infirmes, des vagabonds et des vieillards nécessiteux.

Ces institutions mettent à l’abri les démunis, mais elles cherchent aussi à les discipliner, à les surveiller et à les contenir. Jusqu’à l’aube du XXe siècle, la -société ne se soucie de ses vieillards que s’ils portent préjudice à l’harmonie sociale : la pauvreté, le vagabondage, la mendicité, la délinquance, les maladies ou les infirmités désignent le vieillard à la vigilance publique ou à la sollicitude privée. Le souci est alors de contenir les désordres que la vieillesse miséreuse pourrait susciter. Au XIXe siècle, la norme reste -cependant de vieillir en famille, comme sous -l’Ancien Régime : la plupart des personnes âgées -finissent leur vie entourées de leurs proches, en participant comme elles le peuvent au travail commun et à la vie domestique.

 

Une grande rupture intervient au début du XXe siècle, avec les lois sociales de la IIIe République. En quoi renouvellent-elles ces politiques de prise en charge des personnes âgées ?

Après la création de l’assistance médicale gratuite, en 1893, la IIIe République adopte, en 1905, une loi instaurant l’assistance obligatoire aux infirmes, aux malades incurables et aux vieillards indigents. Ce texte ne crée pas un droit automatique à l’assistance mais il reconnaît une  » aptitude  » aux secours pour les vieillards de plus de 70 ans dépourvus de ressources : la commune examine trois critères (l’âge, les ressources et le domicile), puis elle dresse la liste des assistés qui doivent être accueillis dans les hospices ou secourus à domicile. Pour la première fois de l’histoire, la vieillesse des pauvres est constituée en objet social : elle devient un lieu d’intervention de la collectivité.

Cette loi est d’une portée considérable sur la -situation et la perception de la vieillesse : elle -installe -durablement la notion de  » dette sociale  » qui avait été proclamée par la Révolution française avant d’être reprise, un siècle plus tard, par le -solidarisme de Léon Bourgeois. Elle répond en outre à une très forte demande sociale : dès 1908, les communes -enregistrent une flambée des -demandes – 350 000 vieillards sont inscrits. En 1912, le bilan est impressionnant : 22,27 % des personnes âgées de 70 ans et plus sont admises à l’assistance. C’est la première fois en France qu’une aussi large fraction de la population âgée bénéficie de l’aide de la nation.

 

A quoi ressemblent les institutions qui, jusqu’à la seconde guerre mondiale, accueillent les -personnes âgées ?

L’entre-deux-guerres peut être considérée comme  » l’âge d’or  » des hospices. Les institutions qui -accueillent les personnes âgées se modernisent : -elles installent l’électricité, mettent en place des chauffages, créent des lavabos et des douches – toutes choses qui n’existent pas toujours dans les logements privés, notamment dans le monde rural. L’hospice promet donc aux personnes âgées un -confort dont elles ne disposent pas toujours chez -elles ! La IIIe République applique aux hospices les normes sanitaires qui s’imposent alors à l’hôpital : elle les fait entrer dans le vaste projet hygiéniste qui travaille la société française du début du XXe siècle.

L' » hospice des vieux  » connaît alors une période faste, où la promesse de sécurité et de modernité équilibre en partie la menace d’enfermement et de solitude. Certains établissements, comme la Salpêtrière, à Paris, restent surpeuplés ou insalubres, mais ailleurs, la modernisation est générale. Elle se fait tantôt à l’occasion de la création d’établissements nouveaux, comme à Saint-Rambert (Loire) ou à Roubaix (Nord), tantôt à l’occasion de déménagements ou de reconstructions, tantôt à l’occasion d’extensions ou tout simplement, un peu partout, à l’occasion de travaux d’entretien.

Le rôle social de l’hospice, lui aussi, se transforme. La loi sur l’assistance obligatoire aux vieillards a été -votée la même année que la loi sur la séparation des Eglises et de l’Etat : dans la loi de 1905 sur les personnes âgées indigentes, le législateur se réfère, non pas à la charité chrétienne, mais à la solidarité républicaine. Ce texte ébranle la tradition religieuse qui -façonnait, jusqu’au début du XXe siècle, les institutions destinées à l’hébergement des -personnes âgées : il n’est plus question d’imposer au vieillard indigent un -rachat par le travail ou par la pénitence, mais de satisfaire les besoins vitaux de personnes âgées qui, à la fin de leur vie, ne peuvent plus y pourvoir.

 

Les hospices sont-ils toujours, à cette époque, destinés aux seules personnes âgées  » indigentes  » protégées par la loi de 1905 sur l’assistance ?

Dans l’entre-deux-guerres, de nouvelles populations, que l’on appelle à l’époque les  » nouveaux pauvres « , demandent à entrer dans les hospices. L’inflation plonge en effet dans le dénuement beaucoup de classes moyennes et de petits-bourgeois qui croyaient être à l’abri. En 1923, le Conseil supérieur de l’assistance publique fait un rapport remarqué sur les  » nouveaux pauvres  » et  » demi-pauvres « . Deux ans plus tard, la même instance présente un rapport sur l’assistance aux classes moyennes qui annonce une conception nouvelle de l’hospice : le Conseil souhaite assouplir les critères d’admission afin que des pensionnaires payants puissent -désormais y accéder.

L’hospice, qui était jusqu’alors réservé aux vieillards sans ressources ou rejetés par leurs proches, s’ouvre à une vieillesse plus argentée qui peut supporter une partie des frais de prise en charge – retraités, paysans ou rentiers appauvris par -l’inflation. Sous le terme générique d’hospice pour la vieillesse, l’institution paraît entre les deux -guerres répondre à cette nouvelle question sociale qu’est la vieillesse. Nettement distinguée des lieux de soin que sont les hôpitaux, elle offre un logement collectif, plus sain, plus confortable et moins coûteux que les logements individuels, à une -population âgée dont les revenus s’érodent et que l’isolement menace.

 

Ces hospices sont-ils une manière de répondre au déclin des solidarités familiales ?

On croit souvent qu’au XXe siècle les structures -familiales se sont effritées et que les relations entre générations se sont distendues, laissant les anciens de plus en plus isolés et démunis. L’historien -Patrice Bourdelais montre pourtant qu’en 1936, dans une région profondément touchée par l’exode rural et le vieillissement démographique comme le Sud-Ouest, la vieillesse au quotidien reste largement une affaire familiale. On vieillit parmi les siens, en poursuivant ses activités. Les échanges -entre les générations, soulignés par la fréquence de la cohabitation, assurent aux plus anciens une relative sécurité matérielle et un rôle social suffisant pour qu’un recours extérieur soit exceptionnel.

Au début du XXe siècle, le vieillissement en -famille n’est pas l’apanage des paysans qui sont -restés sur le domaine où travaille leur fils. Les dossiers de retraite des agents des transports parisiens que j’ai dépouillés montrent que les solidarités -familiales restent très fortes, y compris dans les -villes. Ces salariés qui viennent souvent du Centre et du Sud gardent des liens très étroits avec leurs milieux d’origine : les enfants en bas âge sont élevés à la ferme, les salariés reviennent pendant l’été donner un coup de main à leur famille, les vieux parents viennent s’implanter à la ville pour aider leurs enfants. Les solidarités intergénérationnelles résistent finalement bien aux bouleversements de l’entre-deux-guerres.

 

Comment se renouvelle cette idée d’assistance dans l’après-guerre ?

Dans les années 1960, tant sur le plan des soins que sur celui de la qualité de vie qu’il réserve à ses -pensionnaires, l’hospice apparaît de plus en plus critiquable. L’amélioration des conditions de vie fait -apparaître les contraintes de l’hospice – uniforme, promiscuité, discipline, enfermement – comme de plus en plus insupportables. Margi-nalisation sanitaire, marginalisation sociale : l’hospice des vieux -finit par symboliser une double mise à l’écart de la vieillesse, que la société prospère de la fin du XXe siècle ne peut prolonger. A la demande du premier ministre, Pierre Laroque -dirige de 1960 à 1962 une Commission d’étude des problèmes de la vieillesse qui doit être  » le point de départ d’une transformation profonde de la condition matérielle et morale des personnes âgées (…) et d’une évolution de l’attitude de la population, de l’opinion entière, à l’égard des problèmes de la vieillesse et du vieillissement « .

Depuis la Révolution, le chemin parcouru est -immense. Aujourd’hui, pour la majorité des Français, la vieillesse ne peut plus reposer sur la charité ni sur l’entraide familiale, si importante soit-elle : elle fait l’objet d’un traitement social et médical qui relève de la solidarité nationale.

Propos recueillis par Anne Chemin

L'école et la sociologie

Les sciences cognitives (qui ont le vent en poupe) expliquent le rôle du développement du cerveau dans la progression des apprentissages et les résultats scolaires. C’est certain que cela joue; mais bien souvent, elles occultent complètement un savoir important et ancien de la sociologie: l’appartenance à un milieu social a des conséquences sur le rapport au langage, à l’écrit, au vocabulaire, l’abstraction …

http://huet.blog.lemonde.fr/2018/01/18/leducation-les-sciences-du-cerveau-la-sociologie/

Le capital scolaire étant la ressource essentielle des classes moyennes, celles-ci sont en pleine logique de compétition scolaire

Quel est l’influence d’un « bon » lycée sur le devenir scolaire des enfants de classes moyennes ? http://www.liberation.fr/debats/2018/01/17/eric-maurin-il-n-y-a-aucun-benefice-scolaire-a-aller-dans-le-lycee-le-plus-repute_1623164

Comment les parents des classes moyennes justifient leurs stratégies scolaires ? http://www.liberation.fr/debats/2018/01/17/les-parents-dechires-par-l-ecole_1623163

 

 

Classes moyennes et inégalités (B.Milanovic)

Le Monde du 14/12/2017

 » Un risque de désarticulation sociale « 
L’économiste américain Branko Milanovic met en garde contre le déclin relatif des classes moyennes occidentales
Rien sans doute ne résume mieux les changements économiques et les défis politiques qui ont émergé au cours de la période actuelle de mondialisation que le schéma de  » la courbe de l’éléphant  » – ainsi nommé en raison de sa forme. Il permet de visualiser la répar-tition des individus, d’une part, sur l’échelle de la distribution mondiale des revenus (des plus pauvres aux plus riches) et, d’autre part, selon la progression de leurs revenus au cours des vingt-cinq à trente dernières années.

Grâce à cette courbe, on observe que, pendant la période considérée, la classe moyenne asiatique a vu ses revenus croître de façon sensible, allant, dans certains cas, comme en Chine, jusqu’à tripler, voire quadrupler. En revanche, les classes ouvrière et moyenne occidentales sont certes plus riches que la classe moyenne asiatique, mais leurs revenus n’ont presque pas augmenté. Enfin, les gens les plus fortunés de la planète ont vu leurs revenus et leur richesse au moins doubler.

Ce graphique a été représenté sous de nombreuses formes en fonction des données légèrement différentes utilisées à chaque fois. Dans la dernière version disponible, qui figure dans le récent World Inequality Report 2018, la progression des revenus des plus riches est encore plus forte que ce que l’on avait précédemment estimé.

Le principal message à retenir de cette courbe est qu’elle désigne clairement les gagnants et les perdants de la mondialisation. Les gagnants sont les riches du monde entier et l’Asie, les perdants, les classes moyennes occidentales. Celles-ci sont prises entre les deux feux de la concurrence et de l’indifférence : la concurrence des gens les plus formés et désireux d’effectuer le même travail pour un moindre salaire, et l’indifférence de leurs riches compatriotes à l’égard de leurs difficultés.

Essayons maintenant d’imaginer à quoi pourrait ressembler ce tableau en 2050. Il est peu probable que le monde riche actuel connaisse dans les prochaines décennies une croissance comparable à celle des géants asiatiques comme la Chine, l’Inde, le Vietnam, la Thaïlande et l’Indonésie. Ce qui veut dire que la classe moyenne asiatique va progressivement évoluer vers la droite de la courbe, autrement dit vers des positions de plus hauts revenus qui vont empiéter sur le  » territoire  » actuellement occupé par les classes moyennes occidentales.

Dans le classement mondial des revenus, les classes moyennes occidentales, qui se situent aux alentours des 80e et 90e centiles mondiaux, vont amorcer un glissement vers le bas, cédant leurs positions à une classe moyenne asiatique en progression. Il convient de souligner que, pour que cette redistribution ait lieu, il n’est pas nécessaire que les revenus occidentaux déclinent. Il suffit qu’ils évoluent moins vite que les revenus asiatiques. Les riches Occidentaux qui occupent l’échelon supérieur de la distribution mondiale des revenus resteront à la droite du graphique, mais verront leurs rangs grossir à mesure que de riches Chinois et Indiens les rejoindront (comme c’est déjà le cas).

Homogénéité mise à mal
Quelles seront les implications de ce changement de position relative de la classe moyenne occidentale ? Pour le comprendre, il faut tenir compte du fait que, depuis les années 1950 jusqu’à la fin du XXe siècle, les sociétés occidentales (y compris leurs classes ouvrières) ont occupé la position  » privilégiée  » dans le monde ; elles se rangeaient dans les échelons supérieurs de la distri-bution mondiale des revenus. Dans de nombreux pays européens dotés d’Etats-providence forts, même les plus pauvres appartenaient au quintile (20 % de la population) supérieur mondial.

Cela conférait une certaine homogénéité de comportement, de consommation et même de pratique politique aux sociétés occidentales. Or, si les classes moyennes occidentales venaient à décliner, cette homogénéité serait mise à mal. Prenons un exemple : il est devenu courant, pour les membres des couches moyennes ou même inférieures des sociétés occidentales, d’aller passer leurs vacances en Asie. Mais plus l’Asie s’enrichit, plus le coût de ces vacances va devenir prohibitif, ce qui veut dire que seuls les Occidentaux les plus aisés pourront se les offrir, à un coût sans doute équivalant à des vacances actuelles au Japon. Dans un monde interdépendant où une grande partie des revenus est consacrée aux services, les schémas de consommation pourraient changer simplement en raison de l’évolution de la position relative d’un individu dans l’échelle des revenus, et pas nécessairement en raison de l’appauvrissement de cet individu.

Les sociétés occidentales pourraient alors ressembler à celles que l’on peut actuellement observer en Amérique -latine : une poignée de riches avec les revenus et habitudes de consommation des 1 % les plus riches du monde, une importante classe moyenne, mais aussi un nombre significatif de gens qui, -selon les critères internationaux, seraient relativement pauvres, avec des revenus inférieurs à la médiane mondiale. Les sociétés occidentales deviendraient par conséquent beaucoup plus hétérogènes, même sans un creusement supplémentaire de leurs propres inégalités de revenus.

Ce qui nous amène à cette question capitale : des sociétés dans lesquelles cohabitent des gens aux revenus et schémas de consommation extrêmement différents peuvent-elles rester stables et démocratiques ? De telles -sociétés n’auraient-elles pas tendance à exacerber les caractéristiques de ce qui était autrefois considéré comme le fléau du tiers-monde, à savoir la désarticulation sociale, avec une couche supérieure prospère parfaitement intégrée à l’économie mondiale et des couches inférieures stagnantes, progressivement dépassées par les classes moyennes des économies émergentes ? C’est là, me semble-t-il, la question essentielle que devraient se poser les responsables politiques des sociétés -riches actuelles.

(Traduit par Gilles Berton)

par Branko Milanovic

Choix politiques et inégalités (G.Zucman et L.Chancel)

« La hausse des inégalités n’est pas une fatalité, c’est le résultat de choix politiques »

Les économistes Lucas Chancel et Gabriel Zucman, coauteurs du « Rapport sur les inégalités mondiales 2018 », publié jeudi, ont répondu aux internautes.

LE MONDE | • Mis à jour le

 

Un frère et une soeur, dans une favela de Rio de Janeiro, en juin 2016.

Un frère et une soeur, dans une favela de Rio de Janeiro, en juin 2016. Nacho Doce / REUTERS

Une centaine d’économistes réunis au sein de la World Wealth and Income Database (WID.world) ont publié, jeudi 14 décembre, le premier rapport sur les inégalités mondiales entre 1980 et 2016. Partout, les écarts de richesses se creusent : depuis les années 1980, les 1 % les plus riches ont capté 27 % de la croissance du revenu, contre 12 % pour la moitié la plus pauvre.

Lucas Chancel et Gabriel Zucman, coauteurs du « Rapport sur les inégalités mondiales 2018 », ont répondu aux questions de lecteurs du Monde.fr lors d’un tchat, vendredi.

Bonjour : Qu’est-ce que le rapport dit de nouveau ?

Lucas Chancel : Jusqu’à présent, le débat sur les inégalités mondiales s’est largement focalisé sur les 1 % ou les 10 % « du haut » (les plus riches), et ce à juste titre, car c’est là que l’on observe une croissance élevée des revenus et des patrimoines au cours des dernières décennies. Mais on disposait jusqu’alors de peu d’informations sur l’évolution des niveaux de revenu des 90 % « du bas ». On est désormais en mesure de couvrir l’ensemble de la distribution des revenus. C’est une nouveauté. On observe ainsi un effondrement des bas revenus aux Etats-Unis, et un décrochage en Europe par rapport à la moyenne, mais bien moindre qu’outre Atlantique.

Lire aussi :   Les inégalités explosent dans le monde, l’instabilité politique menace

La seconde nouveauté, et pas des moindres, c’est que l’on dispose aujourd’hui d’informations précises sur l’évolution des inégalités dans les pays émergents. Avant, on était incapable de dire comment la forte croissance de certains pays émergents au cours des dernières décennies s’était répartie au sein de la population. On sait que la pauvreté a diminué. Mais il peut y avoir réduction de la pauvreté absolue et hausse des inégalités. Désormais, on dispose de données sur les inégalités en Inde, en Chine, en Russie, au Brésil…, des pays qui ont connu de profondes transformations depuis 1980. On observe une explosion des inégalités en Inde et en Russie, une hausse moindre en Chine et une stabilisation (à un niveau d’inégalité extrême) au Brésil.

Lire aussi :   L’Inde plus inégalitaire que la Chine

Enfin, dès lors que l’on peut mesurer l’ensemble des revenus, des plus riches aux plus pauvres, dans les pays du Nord et dans les pays émergents, on est en mesure de répartir l’ensemble de la croissance mondiale. Cela nous permet de publier des chiffres tout à fait inédits sur l’inégalité mondiale entre individus

Nathan Guillot : La mondialisation croissante des flux explique-t-elle cette explosion des inégalités ?

Gabriel Zucman : La mondialisation et l’explosion du commerce international ont sans doute joué un rôle dans la hausse des inégalités, mais sans doute secondaire. Ce qui compte bien plus, c’est l’évolution des politiques publiques, en particulier fiscales. Aux Etats-Unis, où les inégalités ont le plus augmenté, il y a eu une forte baisse de la progressivité du système fiscal, du pouvoir des syndicats, du salaire minimum ; l’accès à l’enseignement supérieur y est très inégalitaire. Les pays européens, qui sont tout autant que les Etats-Unis (voire plus) exposés à la mondialisation, ont connu une augmentation bien moindre des inégalités, car les changements de politiques publiques y ont été moins extrêmes.

Papillo : Au vu des résultats, pouvons-nous dire que l’Europe s’en sort mieux ? Les politiques européennes auraient-elles été plus judicieuses pour les citoyens ?

Lucas Chancel : On observe une hausse des inégalités dans la plupart des pays du monde depuis 1980, mais cette hausse ne s’est pas faite au même rythme partout. Aux Etats-Unis, les inégalités de revenu et de patrimoine ont explosé. En Europe, la hausse des inégalités a été plus contenue. Plus précisément, les 1 % les plus riches détenaient 12 % du revenu total en Europe en 1980. Aux Etats-Unis, sur la même période, la part du top 1 % est passée de 11 % à 20 %.

Il est intéressant de comparer ces deux ensembles (Etats-Unis et Europe), car ils ont à peu près la même taille, le même niveau de revenu moyen, la même exposition aux nouvelles technologies ou à la mondialisation des échanges. Cela suggère que la divergence extrême en matière d’inégalités observée dans ces deux régions est due à des choix (ou des non-choix) politiques.

Lire aussi :   En matière d’inégalités, les Etats-Unis perdent le match face à l’Europe

En particulier en matière de politiques fiscales (la progressivité de l’impôt a fortement chuté aux Etats-Unis depuis les années 1980, en Europe aussi, mais dans une moindre mesure), on observe aussi un accès inégalitaire à l’éducation et à la santé aux Etats-Unis, alors que les Etats européens ont réussi à maintenir un socle de protection sociale qui jusqu’ici s’avère relativement efficace. Même si, bien sûr, tout n’est pas rose en Europe. Les hauts revenus et patrimoines y ont également progressé plus vite que le reste de la population, qui a largement subi les effets de la crise économique et de la crise de la gouvernance économique européenne depuis dix ans.

Pierre : Le plus terrible est que l’on a l’impression que l’Europe court après les Etats-Unis au niveau économique. Est-ce une illusion?

Lucas Chancel : Contrairement à une idée largement répandue, la hausse des inégalités n’est pas une fatalité. Ce n’est pas la faute de la « mondialisation » ou de « révolutions technologiques » sur lesquelles nous n’aurions aucune prise. C’est bien le résultat de choix politiques, comme le montre la comparaison entre les Etats-Unis et la France, ou entre la Chine et l’Inde, par exemple.

L’Europe suit-elle le chemin des Etats-Unis ? Si l’on continue à réduire la progressivité fiscale, si l’on ne passe pas du discours sur l’égalité des chances à une égalité réelle des chances (en France, le budget par étudiant de l’enseignement supérieur a diminué de 10 % en dix ans, malgré tous les discours sur l’économie de la connaissance !) alors oui, la France et l’Europe peuvent rejoindre la trajectoire américaine.

Maëlys : Qu’en est-il de la situation de la France ? Dans quelles proportions les inégalités se sont-elles creusées ? Certains sont-ils davantage concernés ?

Gabriel Zucman : En France, les inégalités ont eu tendance à augmenter, mais moins qu’aux Etats-Unis, par exemple. Les 1 % les plus riches ont capté 21 % de la croissance depuis 1983, date du fameux « tournant de la rigueur ». Mais on reste loin des niveaux d’inégalités observés outre-Atlantique, où les revenus ont stagné depuis 1980 pour la moitié de la population.

Pierre : Assiste-t-on, en France, à un appauvrissement de la classe moyenne ?

Gabriel Zucman : Non, la classe moyenne ne s’appauvrit pas à proprement parler. Entre 1983 et 2014, ses revenus ont crû de 0,8 % par an (+ 27 % au total au cours de cette période). C’est insuffisant, mais ce n’est pas zéro.

Michael : Comment voyez-vous l’évolution des inégalités avec les disparitions massives d’emplois attendues ?

Gabriel Zucman : Il est bien sûr difficile de prédire l’évolution future des inégalités, mais quand on regarde les vagues de progrès technologiques passées, il ne semble pas qu’elles se soient accompagnées d’un effondrement du taux d’emploi. En revanche, il est clair que la fiscalité joue un rôle déterminant dans l’évolution des inégalités. De ce point de vue, la suppression de l’ISF (impôt de solidarité sur la fortune), la baisse de l’impôt sur les sociétés et de la taxation des dividendes risquent fort de contribuer à une augmentation des inégalités.

Je doute : Pensez-vous que votre travail puisse avoir une chance d’influencer les responsables politiques ?

Lucas Chancel : La dernière réforme fiscale aux Etats-Unis ou en France ne va pas dans le sens de plus de progressivité fiscale, bien au contraire. On continue sur une logique consistant à accorder aux plus aisés des taux d’imposition dérogatoires, alors que la classe moyenne, elle, ne bénéficie pas de tels avantages. Pourtant, la progressivité fiscale est un outil extrêmement puissant pour lutter contre l’explosion des inégalités au sommet de la pyramide sociale.

Lire aussi :   Chancel et Piketty : « A un moment, les contribuables captifs finissent par se rebeller »

R.V. : Quel impact ce rapport pourrait-il avoir sur les politiques publiques ? Suggère-t-il des solutions aux inégalités croissantes ?

Gabriel Zucman : Le but principal du rapport est de fournir des chiffres, nécessaires au débat démocratique. Tout le monde a son avis sur le niveau optimal d’inégalité, le niveau approprié de redistribution — et c’est très bien ainsi. Simplement, si l’on veut avoir un débat de qualité, encore faut-il que l’on puisse savoir qui gagne quoi, qui possède quoi, qui peut contribuer et à quel niveau. C’est particulièrement important dans un pays comme la France, où l’Etat prélève et redistribue 50 % de la richesse créée chaque année.

Lire aussi :   L’inquiétant déclin de la richesse publique

Citoyen européen : Pour une économie, est-il plus intéressant que l’Etat enrichisse les plus riches pour qu’ils investissent ou qu’il enrichisse les plus pauvres pour qu’ils consomment ?

Gabriel Zucman : Les Etats-Unis ont mis en œuvre la théorie dite du « ruissellement » depuis les années 1980 — moins d’impôts pour les plus fortunés, les créateurs d’entreprise, les « premiers de cordée ». Cela n’a pas été un franc succès. Les revenus des 0,1 % les plus favorisés ont explosé, mais ceux des classes populaire et moyenne ont stagné — pour 50 % de la population, il y a eu zéro croissance depuis 1980. Sur le long terme, l’économie ne peut bien fonctionner que si la croissance est équitablement répartie.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/economie/article/2017/12/15/la-hausse-des-inegalites-n-est-pas-une-fatalite-c-est-le-resultat-de-choix-politiques_5230558_3234.html#KcDshRpsy9CQ3wj9.99

Inégalités et concentration des marchés (Emmanuel Farhi)

Le Monde 17 décembre 2017

 » Les monopoles nuisent à la croissance « 
L’économiste Emmanuel Fahri rappelle que les inégalités de revenus aux Etats-Unis découlent surtout de la concentration de secteurs de l’économie
Selon l’économiste britannique David Ricardo, la rente se définit comme un revenu excessif tiré d’une ressource économique par rapport aux coûts nécessaires à la production de cette ressource. Ricardo prend l’exemple de la terre, une ressour-ce donnée gratuitement par la nature, mais dont le revenu de sa simple propriété n’est pas nul : c’est ce que l’on -appelle la rente foncière. De même, on parle d’une rente de monopole ou d’une rente de situation.

Or, les Etats-Unis ont connu au cours des vingt dernières années une augmentation de la concentration dans la majorité des industries. L’exemple le plus frappant est celui des technologies de l’information, avec l’émergence de géants planétaires (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft). Mais le phénomène est général. Dans la grande distribution, la part des 50 plus grosses entreprises a augmenté de 10 % ; dans la finance, celle des 10 plus grandes banques de prêts aux particuliers et aux entreprises a augmenté de 30 % à 50 %, etc.

L’hypothèse optimiste serait d’y voir la manifestation d’une compétition accrue et d’une augmentation des rendements d’échelle. L’hypothèse pessimiste serait d’y voir un accroissement des barrières à l’entrée de certains marchés, du pouvoir de monopoles et des rentes qui en découlent. C’est malheureusement la seconde hypothèse qui semble être la bonne.

Tout d’abord, la part du travail dans la valeur ajoutée est passée en vingt ans de 65 % à 58 %, au profit du capital. L’accroissement de la rente foncière (le -secteur immobilier est très intensif en capital) n’explique qu’une partie du phénomène. De nombreux indices laissent penser que le reste s’explique par une augmentation du pouvoir de marché des entreprises et des rentes de monopoles associées, ces effets se concentrant sur les entreprises  » superstar  » qui as-socient taux de profits élevés, forte intensité capitalistique et rendements d’échelles importants.

Processus schumpétérien
Par ailleurs, le taux moyen de rendement sur le capital est resté stable, autour de 8 %, alors que les taux d’intérêt réels sont passés de 5 % à – 2 %. L’excès de rendement du capital par rapport au taux d’intérêt ajusté du risque reflète l’augmen-tation des profits de monopoles. La faiblesse chronique de l’investissement depuis le début de la reprise malgré des taux de rendement élevés du capital s’explique en partie par une incitation à préserver ces rentes en limitant le rythme d’expansion des capacités productives.

Un phénomène confirmé par la dispersion des taux de rendement du capital entre entreprises : le ratio du rendement du premier décile par rapport au médian est passé de 2 à 5, ce qui suggère une augmentation des rentes des entreprises les plus profitables.

De même, l’accroissement des inéga-lités de salaires entre entreprises ne -s’explique pas par des caractéristiques différentes de leurs salariés, mais par le partage des rentes des entreprises les plus profitables entre actionnaires et salariés.

Au final, le dynamisme économique a pâti de cet essor de la rente. Le processus schumpétérien de création destructrice a ralenti : la part des emplois dans les entreprises de moins de 5 ans a décliné de 20 % à 10 %, et le taux d’entrée de nouvelles entreprises a décliné de 14 % à 8 %. Le taux de création de nouveaux emplois a décliné de 20 % à 14 %, celui des destructions d’emploi de 16 % à 12 % ; la mobilité professionnelle et géographique a diminué.

Il est tentant de conclure qu’il faut agir pour dissiper ces rentes : par la taxe foncière pour contrer la rente foncière, par l’impôt pour compenser les inégalités, par une politique de concurrence pour contrer les profits de monopoles, etc. Mais il ne faut pas aller trop vite en besogne car la grande question, à laquelle personne n’a pour l’instant apporté de réponse décisive, est de savoir si ces rentes sont réellement des rentes pures, ou si elles sont la compensation imparfaite mais nécessaire d’investissements passés.

Par Emmanuel Farhi