Origine sociale et représentations de l’avenir

« Quand un jeune se sent dans une position sociale dominante, rien ne lui semble impossible en matière d’orientation »

La confiance dans ses choix d’orientation et la réussite dans l’enseignement supérieur est le résultat d’un long processus qui prend racine dès l’école, raconte Bernard Lahire, sociologue à l’Ecole normale supérieure de Lyon.

Propos recueillis par Publié aujourd’hui à 07h00, mis à jour à 09h09

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Bernard Lahire, professeur de sociologie à l’Ecole normale supérieure de Lyon
Bernard Lahire, professeur de sociologie à l’Ecole normale supérieure de Lyon © Bénédicte Roscot

Entre 2014 et 2018, un collectif de 17 chercheurs piloté par Bernard Lahire, professeur de sociologie à l’Ecole normale supérieure de Lyon, a mené une enquête sur la reproduction des inégalités, en dressant le portrait de 35 enfants de 5 ans. Si Enfances de Classe (Seuil, 2019), un travail sociologique d’une ampleur inédite, éclaire les déterminants de la réussite scolaire, il permet aussi de comprendre les inégalités d’accès et de réussite dans l’enseignement supérieur, comme l’explique Bernard Lahire.

Oser des choix d’études ambitieux, ne pas « s’autocensurer », avoir confiance dans ses possibilités : en quoi ces capacités individuelles sont-elles influencées par les origines sociales ?

Le système français est très hiérarchisé. Il existe d’importantes différences de réputation et de « valeur » entre les filières de bac, entre les mentions obtenues, entre les lycées d’origine… L’espace de l’enseignement supérieur l’est aussi : des filières les plus « populaires » que sont les BTS jusqu’aux classes préparatoires à l’autre bout du spectre, avec au milieu l’université et les IUT. Tout cela est inégalement « noble ». Quelqu’un qui a un bac général sait qu’il « vaut mieux » qu’un bac techno et pro. Il sait aussi que s’il est en S, il est plus « légitime » que quelqu’un qui est en ES ou en L.

« Les étudiants qui entrent dans le supérieur ont intégré les hiérarchies scolaires »

Ainsi, les étudiants qui entrent dans le supérieur sont déjà remplis de ces différences, ils ont intégré ces hiérarchies, et cela a des effets sur la perception qu’ils peuvent avoir d’eux-mêmes, de leur avenir, de leurs possibilités. Ils n’arrivent pas avec la même énergie scolaire, la même assurance… Pour certains, il est évident qu’ils vont aller jusqu’à bac + 5, pour d’autres, l’horizon, c’est péniblement deux ou trois années d’études.

Quand vous vous sentez dans une position dominante dans la société, rien ne vous semble impossible en matière d’orientation. Et plus vous avez d’assurance, moins vous doutez de vos capacités d’aller dans des filières d’études les plus prestigieuses. Récemment j’ai mené un entretien avec un fils de gynécologue qui me disait : « Je faisais le pitre, j’étais un élève moyen au collège puis assez catastrophique au lycée, j’avais 6 de moyenne dans des grosses matières. Mais j’étais pourtant certain de réussir médecine. » Il avait la confiance que lui donnait son statut social. Et dans les faits, il a eu le bac avec une mention assez bien, et médecine du deuxième coup. On ne retire pas à un enfant de la bourgeoisie la certitude qu’il a en lui.

Tout cela se conjugue à des effets de socialisation genrés. Des travaux montrent qu’à un niveau de performance égale, les filles s’autorisent moins que les garçons à aller dans les filières les plus prestigieuses. Et tout cela se conjugue avec les origines sociales.

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Lors d’une de mes dernières enquêtes, une jeune femme issue d’un milieu populaire qui avait réussi le Capes, et qui était parmi les premières au niveau national, continuait malgré tout à se sentir peu sûre d’elle, attribuait son succès à de la « chance », et vivait le syndrome de l’imposteur. Cela en dit long sur l’intériorisation de l’infériorité, et le complexe de réussite que peuvent entretenir des jeunes femmes issues de milieux ouvriers.

Dans Enfances de classe, vous montrez à quel point les enfants sont plus ou moins armés, selon leur milieu social, pour endosser le « métier d’élève » – et plus tard, le « métier d’étudiant ». Quels sont les facteurs les plus déterminants ?

De multiples facteurs entrent en jeu. Pendant les premières années, les enfants acquièrent des rapports différents, selon leur milieu familial, au langage oral et écrit, ce qui a un impact considérable sur la réussite de leurs études. Cela s’étend à la capacité à jouer avec les mots, à faire de l’ironie, qui sont des choses socialement plus développées dans les familles de classes supérieures, et qui permettent de prendre de la distance face au langage – une compétence que l’on demande à l’école.

« Plus on monte dans la hiérarchie des capitaux scolaires, plus les enfants, même à 5 ans, sont invités au quotidien à développer leur esprit critique »

En outre, les enfants de milieux aisés sont plus à l’aise avec la prise de parole. Nous avons observé qu’ils sont plus à même de développer une certaine aisance sociale et ont tendance à avoir une meilleure estime d’eux-mêmes. On voit dans Enfances de classe des enfants qui sont déjà des leaders à 5 ans, alors que leurs parents sont des leaders dans leurs métiers.

Nous avons observé que plus on monte dans la hiérarchie des capitaux scolaires, plus les enfants, même à 5 ans, sont invités au quotidien à développer leur esprit critique, à déconstruire les croyances, à analyser. Cela concerne la publicité, la politique, la religion, les histoires qu’on raconte aux enfants (le Père Noël ou la petite souris). Or, la prise de distance argumentée face à des situations, des images ou des textes fait partie des choses qu’on développe à l’école et pendant les études.

D’autres capacités ont un impact sur la réussite à l’école. Le rapport au temps par exemple, qui est plus ou moins spontané ou planifié. Certains enfants apprennent très tôt à se situer dans le temps, à savoir lire l’heure et les jours, d’autres sont moins encouragés à le maîtriser.

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Aussi, le rapport à la compétition est très marqué socialement. Cet esprit se cultive dans certains loisirs sportifs ou culturels et s’étend à l’univers scolaire. Les élèves de prépas et les gagnants des concours des grandes écoles, issus de milieux favorisés, ont intégré l’idée qu’il fallait en permanence être au top, toujours se dépasser, qu’on ne réussit pas sans un surtravail et une pression permanente.

A tout cela s’ajoutent les pratiques culturelles des parents, plus ou moins éloignées de l’univers scolaire. Si le week-end, votre seule sortie est la promenade au centre commercial, ce n’est pas comme être allé dans un musée où on vous explique que tel tableau est tiré d’une scène de la mythologie grecque ou de la Bible…

Vous parlez aussi du rapport à la lecture…

Pour les enfants des classes moyennes et supérieures, le livre est une évidence : on leur lit des histoires chaque soir, il y a des livres à la maison, on leur en offre en cadeau, on les abonne à des magazines, les enfants voient leurs parents lire, ils fréquentent des librairies et des bibliothèques. Tout cela fait que plus tard, un étudiant va se sentir plus ou moins « bien » dans une bibliothèque. Il n’aura aucun mal à y aller pour travailler ou emprunter des livres. Ce sont des habitudes culturelles qui s’ancrent très tôt. Pour ma part, venant d’un milieu populaire, je n’ai jamais réussi, même aujourd’hui, à me sentir complètement à l’aise dans une bibliothèque.

Vous montrez que le style d’autorité parentale a un impact sur la réussite dans un contexte scolaire… Cela peut-il avoir une influence dans les études supérieures ?

S’approprier le savoir scolaire nécessite d’accepter une forme spécifique d’autorité. Plus on monte dans la hiérarchie sociale, plus les parents pratiquent une forme d’autorité basée sur l’explication des bons comportements, la justification des règles – celles-ci sont même parfois affichées dans la maison, comme à l’école. Les enfants apprennent qu’il est dans leur intérêt d’agir selon ces règles explicites. Dans ces familles, on travaille sur l’autocontrôle des enfants, on prévient que si certaines choses ne sont pas faites, cela aura telles conséquences. A contrario, dans les familles plus populaires, nous avons observé que les parents ont davantage tendance à imposer l’autorité de l’extérieur. L’enfant fait ce qu’il veut jusqu’au moment où les parents disent stop car il dépasse les bornes, mais l’enfant a peu conscience de la nature de ces bornes. Certains ont ainsi du mal à intégrer les limites. L’autorité est donc quelque chose d’extérieur plutôt qu’elle n’est intériorisée.

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Ces comportements se prolongent en classe. Or, l’école ne fonctionne que sur le modèle d’autorité autocontraint. Par la suite, cela fait que les étudiants n’ont pas tous le même degré d’autonomie et d’autodiscipline. Pour réussir à l’université, en particulier, il faut pouvoir se mettre au travail par soi-même.

« A la fac, personne ne va vous sursolliciter, il est facile de se laisser couler »

Quand j’enseignais à des premières années, je disais bien aux étudiants, en particulier ceux issus de milieux populaires, de se faire des programmes de travail, de lire tous les jours, d’organiser leur temps de manière cadrée. A la fac, personne ne va vous sursolliciter, il est facile de se laisser couler. Il est capital de compenser par un travail personnel tout ce qu’on ne va pas vous demander, et qui est pourtant nécessaire. Et cela, c’est quelque chose pour lequel les étudiants sont très inégalement préparés.

Le problème, c’est que dans le système actuel, ce sont les élèves de classes préparatoires qui bénéficient des meilleures conditions d’encadrement. Or, ce sont aussi ceux qui savent déjà le mieux s’organiser, qui sont les plus autonomes… A côté, dans les universités, il y a moins d’heures de cours, moins d’encadrement, les étudiants ne sont pas évalués avant les partiels de janvier… Ils ont du mal à savoir ce qu’ils valent, alors qu’en prépa, les devoirs et les khôlles se succèdent chaque semaine, sans parler des concours blancs.

Avez-vous observé d’autres facteurs qui pèsent sur la réussite étudiante ?

Le degré d’autonomie matérielle dont dispose un étudiant joue un rôle considérable. Les parents les plus aisés peuvent aider leur enfant à payer son loyer, ses repas, ses transports, son ordinateur, pour qu’il puisse se consacrer uniquement à ses études. Ceux qui n’ont pas cette chance doivent travailler, parfois à mi-temps. Non seulement ils sont moins armés scolairement, mais ils vivent dans des conditions qui ne favorisent pas la réussite. La nature des jobs joue aussi beaucoup. Les étudiants les plus aisés mettent à profit leurs étés pour travailler, mais sous forme de stages ou de jobs dans de grandes entreprises ou des institutions culturelles par exemple, des choses que l’on peut plus facilement valoriser sur un CV qu’un emploi étudiant à l’année dans un supermarché ou dans la restauration rapide.

Contre la polarisation du marché du travail, d’où viennent les « bons » emplois ? (D.Acemoglu)

https://www.project-syndicate.org/commentary/automation-vs-job-creation-by-daron-acemoglu-2019-04/french

Les classes sociales en France aujourd’hui (Camille Peugny)

http://ses.ens-lyon.fr/articles/le-nouveau-visage-des-classes-sociales

Entretien avec Camille Peugny : Le nouveau visage des classes sociales

Publié le 12/10/2017
Vivons-nous encore dans une société de classes sociales ? Pour Camille Peugny, l’approche en termes de classes sociales reste essentielle pour comprendre la nature des inégalités dans les sociétés d’aujourd’hui, même si le processus de stratification est multidimensionnel. Cela suppose d’analyser les recompositions de la structure sociale et les nouvelles formes de polarisation qui émergent. Pour saisir ces transformations, les sociologues doivent s’appuyer sur des enquêtes de terrain, mais aussi sur des travaux quantitatifs mobilisant des échantillons de grande taille, afin d’avoir une vue d’ensemble plus précise du paysage social.

Camille Peugny est Maître de conférences en sociologie à l’Université Paris 8 et chercheur au CRESPPA (Centre de Recherches Sociologiques et Politiques de Paris). Spécialiste de la stratification sociale et des inégalités, ses recherches portent sur la mobilité sociale et les inégalités entre les générations (Le déclassement, Grasset, 2009), la reproduction sociale (Le destin au berceau. Inégalités et reproduction sociale, Seuil, 2013), le rapport au politique des classes populaires. Il travaille actuellement sur les transformations des classes populaires et mène une enquête de terrain auprès de femmes de ménage employées par une grande entreprise de services à la personne. Lors du 7ème congrès de l’AFS en juillet dernier, il a participé à une table ronde intitulée « À quoi bon parler encore de classes sociales ? ».

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1) Le concept de classe sociale est-il encore pertinent pour analyser la société française d’aujourd’hui ?

La société française reste et a toujours été une société de classes sociales. Le rôle des sciences sociales et de la sociologie en particulier est ensuite de donner du contenu, à la fois empirique et théorique, à ce concept de classe sociale. Il me semble qu’en France tout le débat sur la disparition des classes sociales est nourri par une ambition théorique très forte. L’existence des classes sociales est toujours renvoyée à la théorisation initiale de Marx qui met l’accent sur la conscience de classe. Mais lorsqu’on parle de classes sociales aujourd’hui, ce n’est évidemment pas tout à fait dans le même sens qu’il y a un siècle ou même qu’il y a trente ans. Comment pourrait-on les définir alors ? Selon moi, la société française est une société de classes sociales, tout simplement parce qu’il existe en son sein des univers de vie encore assez largement disjoints. Il suffit d’observer les pratiques culturelles, la consommation, le départ en vacances ou beaucoup d’autres indicateurs pour le constater. C’est une définition simple et assez empirique des classes sociales. Dire que la société française demeure, comme les autres sociétés occidentales, structurée en classes sociales n’est donc pas seulement une affaire de conviction personnelle, ce sont les données qui le montrent.

Il n’en reste pas moins que les rapports sociaux, le contenu ou le contour des classes sociales évoluent, en lien avec les transformations de la société, ce que les chercheurs en sciences sociales et en sociologie se doivent aussi d’analyser. Il y a quarante ans, on parlait de la classe ouvrière pour désigner les salariés qui se trouvent dans une position subalterne et qui subissent une forme de domination dans le monde du travail, car ces salariés travaillaient principalement dans des usines. Aujourd’hui, on parle des classes populaires du tertiaire, car désormais ce sont pour une grande part des employés des services qui sont dans cette situation, comme l’illustrait un récent reportage de Cash Investigation sur les conditions de travail chez Lidl et Free [1].

Parallèlement, il s’est produit ce qu’Olivier Schwarz nomme un processus d’«acculturation scolaire des classes populaires» [2]. Au cours des trente dernières années, la durée de scolarité moyenne des enfants d’ouvriers a augmenté de trois ans, ce n’est pas rien. En 2012, 20% des ouvriers en France étaient bacheliers, contre 4 ou 5% il y a 25 ans. Cette acculturation des classes populaires à la culture scolaire, qui est aussi en partie une culture des classes moyennes, doit être prise en compte dans l’analyse. Par conséquent, il faut toujours penser les classes populaires en termes de domination, sur le marché du travail en particulier, mais aussi en termes d’extraversion, ce qui complique le paysage. Cela nécessite d’être d’autant plus rigoureux dans les théories que l’on va mobiliser.

De même, il faut étudier les transformations des catégories supérieures, dont la position privilégiée dans l’espace social repose sur le cumul de ressources de différents types : diplôme, revenus et patrimoine, capital symbolique, etc. Aujourd’hui, les comportements autoségrégatifs et les choix de scolarisation d’une fraction des classes supérieures participent à un durcissement des frontières sociales et à la persistance d’une forte reproduction sociale.

2) Quelles recompositions se sont opérées dans la structure sociale ? Observe-t-on de nouvelles formes de polarisation sociale ?

D’abord, la structure sociale a été profondément transformée par ce que j’ai déjà évoqué, à savoir l’acculturation scolaire, une diffusion de la culture scolaire au sein de la société y compris parmi les classes populaires. C’est une première dimension très importante à prendre en compte dans l’analyse de la structure sociale.

Ensuite, au sein des classes populaires, les employés et les ouvriers, qui représentent encore la moitié de la population active, s’est opéré un clivage grandissant entre l’emploi qualifié et l’emploi non qualifié. Thomas Amossé et Olivier Chardon par exemple ont montré dans un article de 2006 [3] que les non qualifiés forment, parmi les ouvriers et les employés, un groupe de salariés à part, avec des conditions d’emploi et de travail spécifiques. Ils cumulent les facteurs de désavantages sociaux : une surreprésentation des femmes, des étrangers et des immigrés, des non diplômés. Leur intégration professionnelle est beaucoup plus fragile que celle des employés et ouvriers qualifiés : ils sont beaucoup plus fréquemment en CDD, à temps partiel, confrontés au risque de pauvreté. Ces emplois non qualifiés concernent environ la moitié des employés et un tiers des ouvriers [4]. L’emploi non qualifié industriel ayant reculé, ils sont désormais majoritairement dans le secteur des services, notamment les services à la personne (aides à domicile, personnel de ménage, etc.), la vente, la restauration.

Le troisième phénomène très important est effectivement le retour d’une certaine forme de polarisation de la structure sociale. On a longtemps cru, dans les années 1970-80, à l’avènement d’une société moyenne, une société de la connaissance dans laquelle les emplois les plus pénibles auraient disparu. Or, l’observation de l’évolution de la structure des emplois depuis une trentaine d’années montre que, certes les emplois très qualifiés ont fortement progressé, mais c’est aussi le cas des emplois les moins qualifiés des services [5]. Si le progrès technologique a participé à la réduction du nombre d’ouvriers dans l’industrie, c’est loin d’être encore le cas dans les services : jusqu’à présent, aucun robot ne peut se substituer totalement à une femme de ménage, à une aide à domicile ou à une nourrice. Pourquoi cette concomitance de la hausse des emplois très qualifiés d’un côté et des emplois faiblement qualifiés des services de l’autre côté ? Les salariés les plus qualifiés vendent très cher leurs compétences sur le marché du travail, ils sont donc en mesure d’acheter le temps de travail d’autres salariés peu qualifiés pour s’occuper de leurs enfants ou de l’entretien de leurs maisons. En France, cette évolution a aussi été encouragée par les politiques publiques de soutien aux emplois de services à la personne.[6]

Enfin, la mondialisation des échanges est aussi source de nouveaux clivages [7]. Des formes de polarisation apparaissent au sein d’un même groupe d’emploi, en fonction du degré d’exposition aux effets de la mondialisation. Par exemple, la profession d’employé de bureau, que l’on trouve au niveau le plus détaillé de la nomenclature des catégories socioprofessionnelles de l’Insee, n’est pas exercée dans les mêmes conditions selon que le salarié est employé de bureau dans une administration encore relativement protégée, dans une agence bancaire ou dans une usine de métallurgie soumise à la concurrence internationale. Avec la mondialisation, des inégalités intracatégorielles ont vu le jour, le secteur d’activité vient encore compliquer la mosaïque.

3) Comment repérer empiriquement ces recompositions dans la structure sociale pour les analyser ?

Pour bien décrire le paysage des classes sociales de la société actuelle, on a besoin de deux types de travaux. Il faut d’abord des travaux ethnographiques, de terrain, qui donnent à voir finement les conditions d’emploi, de travail, de vie, d’un type particulier d’ouvrier, d’employé, ou de cadre. Il existe aujourd’hui de nombreux travaux monographiques qui permettent d’éclairer les conditions de travail et d’emploi d’un certain nombre de catégories : les ouvriers de la RATP (Martin Thibault), les aides à domicile (Christelle Avril), les caissières (Sophie Bernard, Marlène Benquet), les travailleurs du nettoyage (Cristina Nizzoli), du bâtiment (Nicolas Jounin), etc.

Ensuite, il faut des travaux quantitatifs, qui utilisent les données statistiques disponibles, pour essayer de donner une vue d’ensemble du paysage social. Les chercheurs en sciences sociales ont à leur disposition des matériaux empiriques pour mener ce type de travaux : les données des grandes enquêtes de la statistique publique, type Insee, et celles de grandes enquêtes européennes internationales, comme l’European Social Survey, qui certes portent sur des échantillons de taille beaucoup plus réduite, mais qui sont répétées dans le temps et permettent, en cumulant les différentes vagues, de construire des échantillons plus larges. Car seuls les échantillons suffisamment grands rendent possible une observation des écarts à l’intérieur des catégories traditionnelles.

Il me paraît très important de tenir cette étude des classes sociales par les deux bouts, une approche ethnographique et une approche quantitative. L’un des enjeux actuellement pour les sciences sociales, et pour la sociologie en particulier, est plutôt de développer l’approche quantitative, car les travaux sont moins nombreux et qu’on a désormais, me semble-t-il, quelques données qui permettent de le faire.

4) Peut-on le faire avec la nomenclature des PCS de l’Insee dont la construction semble mal refléter les nouveaux clivages inter ou intracatégoriels que vous avez mentionnés ?

La nomenclature des PCS de l’Insee permet de descendre aux niveaux les plus fins. Elle distingue, au niveau le plus désagrégé (trois chiffres et une lettre), plusieurs centaines de professions, très variées. Le chercheur peut alors faire les regroupements qui lui semblent pertinents. C’est la même chose pour les nomenclatures européennes : elles reposent – c’est le cas de la future nomenclature socioéconomique européenne (ESeG, European Socio-economic Groups) – sur la classification internationale des professions de l’OIT, l’ISCO (International Standard Classification of Occupations), qui distingue elle aussi des centaines de professions à son niveau le plus fin. Le problème vient davantage de la taille des échantillons comme je le disais que de la disponibilité de données. Dans beaucoup d’enquêtes, il n’est pas possible d’exploiter le niveau très désagrégé car les effectifs sont trop faibles dans les catégories.

Le niveau agrégé des PCS repose sur des clivages qui ont peut-être un peu vieilli, mais, pour peu qu’on ait les échantillons de taille suffisante, il est toujours possible de descendre à un niveau plus détaillé de la nomenclature. C’est une approche assez pragmatique de l’usage des nomenclatures. Le chercheur peut reconstituer des catégories qui ont du sens, en croisant le niveau le plus désagrégé des professions avec d’autres variables qui semblent aujourd’hui importantes, comme le secteur d’activité. [8]

5) Vous avez appliqué cette démarche dans votre recherche sur la participation électorale des classes populaires. En quoi ce travail montre-t-il l’intérêt d’une nouvelle approche des nomenclatures et l’actualité du concept de classe sociale ?

Pour illustrer la portée du concept de classe sociale, il faut trouver des indicateurs. L’un des indicateurs peut être le vote ou la participation électorale et c’est d’autant plus important qu’on utilise souvent l’argument de la fin du vote de classe – une thèse développée par certains spécialistes de la sociologie électorale – pour enterrer les classes sociales. On a tendance à penser que, dans les années 1960-70, tous les ouvriers votaient à gauche, tous les cadres à droite et que la classe sociale d’appartenance prédisait le vote, alors qu’aujourd’hui le comportement politique des ouvriers serait beaucoup plus diversifié qu’hier, avec la montée de l’abstention, du vote FN, le fait que beaucoup d’entre eux se détournent de la gauche. Or c’est oublier qu’une part non négligeable des ouvriers a toujours voté à droite – le vote ouvrier pour le Front national viendrait d’une radicalisation de la fraction conservatrice de la classe ouvrière [9]. La diversité de la classe ouvrière dans le rapport au politique a en réalité toujours existé.

Il est possible de saisir l’hétérogénéité des classes populaires et de montrer l’effet de l’univers professionnel sur le vote, à condition, une fois encore, de considérer des catégories professionnelles relativement fines. Dans les sondages classiques, qui portent sur 1 000 personnes et ne peuvent raisonner qu’à partir de grands agrégats abstraits, on va trouver effectivement un comportement électoral très divers parmi les ouvriers, les employés ou les cadres, et conclure que la classe sociale n’explique plus le vote. Même les enquêtes du Cevipof auprès de quelques milliers de personnes permettent au mieux de distinguer les ouvriers qualifiés des ouvriers non qualifiés. Tandis qu’en utilisant les données de l’enquête sur la participation électorale de l’Insee par exemple, comme je l’ai fait pour mon étude sur la participation électorale des ouvriers et des employés [10], on est en mesure, avec un échantillon d’environ 40 000 personnes, de distinguer une quinzaine de catégories d’ouvriers et d’employés dans l’analyse des données, avec des résultats statistiquement significatifs. Ces distinctions fines, également possibles en compilant de plusieurs vagues de l’Enquête Sociale Européenne, font apparaître de fortes disparités dans le rapport au vote parmi les ouvriers et les employés. Certaines catégories, les employés les moins qualifiés des services aux particuliers, les ouvriers du bâtiment, restent éloignées du vote, contrairement à d’autres catégories comme les employés administratifs ou les ouvriers de la grande industrie. Cette stratification interne aux classes populaires en matière de comportements politiques n’est pas seulement liée au degré de qualification ou au type de contrat de travail. Elle s’explique aussi par les conditions d’exercice de l’emploi et l’insertion dans un collectif de travail dans la mesure où une partie du rapport au politique se noue dans le cadre professionnel. De nos jours, les catégories populaires qui connaissent la plus forte augmentation numérique sont aussi les plus fragiles et les plus isolées dans le travail, ce qui explique leur faible politisation et renforce leur invisibilité dans le champ politique.

Par conséquent, un enjeu très important dans l’étude des processus de stratification sociale est d’abandonner les analyses réalisées à partir de cinq ou six très grands agrégats et de descendre à un niveau plus fin des nomenclatures, en mobilisant des échantillons de grande taille. A ce niveau, on peut encore observer des effets très forts des univers professionnels et du vote de classe.

6) Un certain nombre de recherches sur la stratification sociale se sont orientées vers l’analyse d’autres clivages, par exemple de genre ou d’origine ethnique. Vous avez-vous-même fait des travaux sur clivages générationnels en matière de mobilité sociale, où vous avez mobilisé le concept de déclassement. Comment articuler les différents critères d’analyse des inégalités avec une approche en termes de classes sociales ?

Nous savons bien depuis Max Weber que la stratification est multidimensionnelle. Aujourd’hui, la notion d’intersectionnalité, qui nous vient du féminisme américain, nous enseigne la nécessité de penser ensemble les inégalités de classe, de race et de sexe. Le travail de déconstruction statistique que l’on vient d’évoquer l’illustre parfaitement dans le cas des employés. En descendant à un niveau fin, on repère différentes catégories de salariés. Des catégories, d’abord, où les salariés sont d’âge moyen voire relativement âgés, plus diplômés que la moyenne des employés et où les immigrés sont peu nombreux : il s’agit essentiellement des employés administratifs du privé et de leurs homologues stables du public. Des catégories massivement féminines ensuite, peu diplômées et où les immigrées et étrangères sont nombreuses : il s’agit des services à la personne, et singulièrement des activités de ménage et de nettoyage. Ces salariées sont par ailleurs plutôt âgées. Les agents de service du public présentent un profil similaire du point de vue de l’âge et des diplômes, mais les salariés immigrés sont peu nombreux. On repère aussi des catégories masculines dans lesquelles les immigrés sont nombreux : les agents civils de sécurité et les employés de l’hôtellerie-restauration. Cette dernière catégorie est jeune et assez polarisée du point de vue des diplômes, mais les immigrés appartiennent clairement à la fraction moins diplômée de ces métiers. Les employés de la vente, quant à eux, sont aujourd’hui une catégorie jeune et plutôt diplômée.

Au-delà de cet exemple, nous savons aujourd’hui à quel point les inégalités font système et se renforcent mutuellement. Rendre compte de la multidimensionnalité du processus de stratification sociale tout en conservant une approche classiste, voilà un enjeu important pour les sciences sociales. Je pense que c’est possible, encore une fois, du point de vue quantitatif, car les données existent : au chercheur de se montrer rigoureux et inventif.

Propos recueillis par Anne Châteauneuf-Malclès pour SES-ENS


Notes

[1] « Travail : ton univers impitoyable », Cash investigation, France 2, 26 septembre 2017.

[2] Olivier Schwartz, La notion de «classes populaires», mémoire d’habilitation à diriger des recherches en sociologie, Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, février 1998. Extraits publiés sur le site La Vie des Idées : « Peut-on parler des classes populaires » (2011).

[3] Thomas Amossé et Olivier Chardon, « Les travailleurs non qualifiés : une nouvelle classe sociale ? », Economie et Statistique n°393-94, novembre 2006.

[4] D’après les données de l’Enquête Emploi de l’Insee de 2016, 40% de l’ensemble des employés et des ouvriers en emploi sont non qualifiés, soit 20% du total des actifs occupés. Le nombre d’employés non qualifiés atteignait 3,5 millions en France en 2016.

[5] Selon la Dares, les métiers dans lesquels l’emploi a le plus progressé en France entre les années 1982-84 et 2012-2014 sont d’abord les aides à domicile, aides ménagères et assistantes maternelles (+ 671 000) et ensuite les cadres des services administratifs, comptables et financiers (+ 412 000). Source : « Comment ont évolué les métiers en France depuis 30 ans ? », Dares Analyses n°003, janvier 2017.

[6] Sur la question de la polarisation des emplois, nous renvoyons aussi à l’étude récente de l’économiste Grégory Verdugo : Les nouvelles inégalités du travail. Pourquoi l’emploi se polarise, Blog de l’OFCE, 10 octobre 2017.

[7] Voir Anne-Catherine Wagner, Les classes sociales dans la mondialisation, La Découverte, coll. Repères, 2007.

[8] Dans le même sens, Cédric Hugrée propose de recourir à des tables de mobilité détaillées construites à partir du niveau 2 de la nomenclature des PCS, afin d’observer plus finement les déplacements sociaux entre générations et de mieux articuler études quantitatives et qualitatives de la mobilité sociale. Voir sur SES-ENS : La mobilité intergénérationnelle des actifs au début des années 2010 (novembre 2016).

[9] Voir Florent Gougou, « Les mutations du vote ouvrier sous la Ve république », Nouvelles FondationS, 2007/1, n°5, p.15-20.

[10] Camille Peugny, « Pour une prise en compte des clivages au sein des classes populaires. La participation politique des ouvriers et des employés », Revue française de science politique, 2015/5, vol.65, p.735-759. Les principaux résultats de cette étude sont présentés dans cet autre article de Camille Peugny : « Loin des urnes. L’exclusion politique des classes populaires », Métropolitiques, 23 mars 2017.

Transformation des structures productives et malaise social (Artus / Natixis )

Une courte synthèse particulièrement claire sur le lien entre transformation actuelle des structures productives dans les PDEM et malaise social par l’équipe de Patrick Artus.

https://www.research.natixis.com/GlobalResearchWeb/main/globalresearch/ViewDocument/FKuJHnpuJlwpgtzjZ_4mBQ==

Les vieux depuis l'Ancien régime (Le Monde du 26 mai 2018)

Dans les rides de l’histoire
Sous l’Ancien Régime, l’aide aux vieillards miséreux relevait de la charité chrétienne. La Révolution lui a substitué la notion de  » dette sociale « , mais ce n’est qu’en 1905 qu’une loi a proclamé le droit à l’assistance pour les personnes âgées indigentes, souligne l’historienne Elise Feller
Dans un avis publié le 16 mai, le Comité consultatif national d’éthique dénonce la  » ghettoïsation  » des personnes âgées dans les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes -(Ehpad).  » L’institutionnalisation des personnes âgées dépendantes et leur concentration entre elles génèrent des situations parfois indignes, qui sont source d’un sentiment d’indignité de ces personnes, écrit le comité. Leur exclusion de fait de la société, ayant probablement trait à une dénégation collective de ce que peuvent être la vieillesse, la fin de la vie et la mort, pose de véritables problèmes éthiques, notamment en termes de respect dû aux personnes.  »

De l’Ancien Régime à l’Etat-providence, en passant par les lois sociales de la IIIe République, l’historienne Elise Feller, auteure d’un livre intitulé Du vieillard au retraité. La construction de la vieillesse dans la France du XXe siècle (L’Harmattan, 2005), -retrace, à l’occasion de ce débat, l’histoire du vieillissement. Longtemps conçu comme un moment privé que l’on vit au sein de la sphère familiale, il est devenu, au cours du XIXe et surtout du XXe siècle, un objet social justifiant une politique sociale et médicale édictée par la collectivité.

 

Vous avez travaillé sur l’histoire de la vieillesse. Comment vieillissait-on, en France, sous -l’Ancien Régime ?

Dans la société d’Ancien Régime, la vieillesse est une affaire privée : on prend de l’âge au sein de sa famille, sur son bien, entouré des siens. Lorsqu’ils vieillissent, les petits paysans, les commerçants et les artisans cessent peu à peu d’accomplir les tâches nobles mais ils restent présents, voire agissants dans la ferme, le magasin ou l’entreprise familiale : ils -donnent des conseils à leurs descendants, gardent les bêtes, s’occupent des enfants. Dans cette France essentiellement rurale des XVIIe et XVIIIe siècles, la plupart des personnes âgées restent entourées de leurs proches jusqu’à la fin.

Les vieillards qui ont failli à la norme sociale ou dont les familles ont failli, sont, en revanche, enfermés dans des établissements relevant de l’hôpital général créé par Louis XIV. Ces dépôts de mendicité, ces asiles et ces hospices qui cherchent à faire disparaître les indésirables des rues et des chemins -rassemblent des vieillards isolés, mais aussi des prostituées, des mendiants, des voleurs, des alcooliques et des enfants abandonnés.. Vieillesse miséreuse, vieillesse dangereuse, pourrait-on résumer en paraphrasant l’historien Louis Chevalier : dans ces lieux se mêlent des préoccupations policières d’ordre public et des préoccupations sociales de secours.

Enfin, à côté de ces institutions, on trouve des hospices à vocation religieuse qui acheminent les personnes âgées vers la  » bonne mort « , c’est-à-dire la mort chrétienne. La charité ne se réclame ni de l’égalité, ni de la justice, ni d’un droit de la personne : fondée sur l’amour du prochain, inspirée par l’amour de Dieu, elle s’exprime par un geste volontaire -accompli dans un but à la fois matériel et spirituel. Le soulagement de la misère est une étape vers le -redressement moral du malheureux comme du bienfaiteur, qui y gagne son propre salut.

 

La Révolution, en 1789, se montre sévère envers ces formes d’assistance. Pourquoi ?

La Révolution estime que la charité est une manière d’humilier le pauvre. Le grand devoir de la Constitution française est donc de faire valoir les droits de l’homme pauvre sur la société, et ceux de la société sur lui. Les principes fondateurs de cette action -publique sont énoncés en 1790 par La Rochefoucauld-Liancourt devant la Constituante : il -condamne le traitement de la pauvreté de l’Ancien Régime, qui était fondé sur la charité et l’enfermement des miséreux.  » Plus d’aumônes, plus d’hôpitaux « , résume Bertrand Barère devant la Convention.

Avec la Révolution, la notion de dette sociale remplace la notion de charité. Les Constituants proclament que cette dette enjoint  » d’assister sans travail ceux à qui l’âge et les infirmités ôtent tout moyen de s’y livrer  » – un droit qui sera réaffirmé par le préambule de la Constitution de 1848. La Révolution de 1789 est une période exceptionnelle : c’est l’un des rares moments de l’histoire de France où la vieillesse n’est pas jugée de manière péjorative. Les révolutionnaires reconnaissent solennellement que la société est le fruit des efforts qui ont été -accomplis dans le passé par les aînés.

 

Ce passage de la notion de charité à la notion de dette sociale améliore-t-il le sort des -personnes âgées ?

Les révolutionnaires veulent remplacer les hospices par des lieux d’accueil, mais ils n’ont ni le temps ni les moyens de concrétiser ces nouveaux principes : la Révolution et l’Empire reviennent aux institutions créées par la monarchie. Au XIXe siècle, l’enfermement des personnes âgées indigentes se poursuit dans les hôpitaux, les hospices et les dépôts de mendicité. Celui de Nanterre, sous le nom de  » maison de Nanterre « , est un lieu disciplinaire de la préfecture de police qui devient le cauchemar des personnes âgées de Paris : on y enferme les vagabonds, les sans-abri et les vieillards sans ressources dans des conditions déplorables. L’hospice de Bordeaux rassemble, lui aussi, des délinquants, des enfants abandonnés, des infirmes, des vagabonds et des vieillards nécessiteux.

Ces institutions mettent à l’abri les démunis, mais elles cherchent aussi à les discipliner, à les surveiller et à les contenir. Jusqu’à l’aube du XXe siècle, la -société ne se soucie de ses vieillards que s’ils portent préjudice à l’harmonie sociale : la pauvreté, le vagabondage, la mendicité, la délinquance, les maladies ou les infirmités désignent le vieillard à la vigilance publique ou à la sollicitude privée. Le souci est alors de contenir les désordres que la vieillesse miséreuse pourrait susciter. Au XIXe siècle, la norme reste -cependant de vieillir en famille, comme sous -l’Ancien Régime : la plupart des personnes âgées -finissent leur vie entourées de leurs proches, en participant comme elles le peuvent au travail commun et à la vie domestique.

 

Une grande rupture intervient au début du XXe siècle, avec les lois sociales de la IIIe République. En quoi renouvellent-elles ces politiques de prise en charge des personnes âgées ?

Après la création de l’assistance médicale gratuite, en 1893, la IIIe République adopte, en 1905, une loi instaurant l’assistance obligatoire aux infirmes, aux malades incurables et aux vieillards indigents. Ce texte ne crée pas un droit automatique à l’assistance mais il reconnaît une  » aptitude  » aux secours pour les vieillards de plus de 70 ans dépourvus de ressources : la commune examine trois critères (l’âge, les ressources et le domicile), puis elle dresse la liste des assistés qui doivent être accueillis dans les hospices ou secourus à domicile. Pour la première fois de l’histoire, la vieillesse des pauvres est constituée en objet social : elle devient un lieu d’intervention de la collectivité.

Cette loi est d’une portée considérable sur la -situation et la perception de la vieillesse : elle -installe -durablement la notion de  » dette sociale  » qui avait été proclamée par la Révolution française avant d’être reprise, un siècle plus tard, par le -solidarisme de Léon Bourgeois. Elle répond en outre à une très forte demande sociale : dès 1908, les communes -enregistrent une flambée des -demandes – 350 000 vieillards sont inscrits. En 1912, le bilan est impressionnant : 22,27 % des personnes âgées de 70 ans et plus sont admises à l’assistance. C’est la première fois en France qu’une aussi large fraction de la population âgée bénéficie de l’aide de la nation.

 

A quoi ressemblent les institutions qui, jusqu’à la seconde guerre mondiale, accueillent les -personnes âgées ?

L’entre-deux-guerres peut être considérée comme  » l’âge d’or  » des hospices. Les institutions qui -accueillent les personnes âgées se modernisent : -elles installent l’électricité, mettent en place des chauffages, créent des lavabos et des douches – toutes choses qui n’existent pas toujours dans les logements privés, notamment dans le monde rural. L’hospice promet donc aux personnes âgées un -confort dont elles ne disposent pas toujours chez -elles ! La IIIe République applique aux hospices les normes sanitaires qui s’imposent alors à l’hôpital : elle les fait entrer dans le vaste projet hygiéniste qui travaille la société française du début du XXe siècle.

L' » hospice des vieux  » connaît alors une période faste, où la promesse de sécurité et de modernité équilibre en partie la menace d’enfermement et de solitude. Certains établissements, comme la Salpêtrière, à Paris, restent surpeuplés ou insalubres, mais ailleurs, la modernisation est générale. Elle se fait tantôt à l’occasion de la création d’établissements nouveaux, comme à Saint-Rambert (Loire) ou à Roubaix (Nord), tantôt à l’occasion de déménagements ou de reconstructions, tantôt à l’occasion d’extensions ou tout simplement, un peu partout, à l’occasion de travaux d’entretien.

Le rôle social de l’hospice, lui aussi, se transforme. La loi sur l’assistance obligatoire aux vieillards a été -votée la même année que la loi sur la séparation des Eglises et de l’Etat : dans la loi de 1905 sur les personnes âgées indigentes, le législateur se réfère, non pas à la charité chrétienne, mais à la solidarité républicaine. Ce texte ébranle la tradition religieuse qui -façonnait, jusqu’au début du XXe siècle, les institutions destinées à l’hébergement des -personnes âgées : il n’est plus question d’imposer au vieillard indigent un -rachat par le travail ou par la pénitence, mais de satisfaire les besoins vitaux de personnes âgées qui, à la fin de leur vie, ne peuvent plus y pourvoir.

 

Les hospices sont-ils toujours, à cette époque, destinés aux seules personnes âgées  » indigentes  » protégées par la loi de 1905 sur l’assistance ?

Dans l’entre-deux-guerres, de nouvelles populations, que l’on appelle à l’époque les  » nouveaux pauvres « , demandent à entrer dans les hospices. L’inflation plonge en effet dans le dénuement beaucoup de classes moyennes et de petits-bourgeois qui croyaient être à l’abri. En 1923, le Conseil supérieur de l’assistance publique fait un rapport remarqué sur les  » nouveaux pauvres  » et  » demi-pauvres « . Deux ans plus tard, la même instance présente un rapport sur l’assistance aux classes moyennes qui annonce une conception nouvelle de l’hospice : le Conseil souhaite assouplir les critères d’admission afin que des pensionnaires payants puissent -désormais y accéder.

L’hospice, qui était jusqu’alors réservé aux vieillards sans ressources ou rejetés par leurs proches, s’ouvre à une vieillesse plus argentée qui peut supporter une partie des frais de prise en charge – retraités, paysans ou rentiers appauvris par -l’inflation. Sous le terme générique d’hospice pour la vieillesse, l’institution paraît entre les deux -guerres répondre à cette nouvelle question sociale qu’est la vieillesse. Nettement distinguée des lieux de soin que sont les hôpitaux, elle offre un logement collectif, plus sain, plus confortable et moins coûteux que les logements individuels, à une -population âgée dont les revenus s’érodent et que l’isolement menace.

 

Ces hospices sont-ils une manière de répondre au déclin des solidarités familiales ?

On croit souvent qu’au XXe siècle les structures -familiales se sont effritées et que les relations entre générations se sont distendues, laissant les anciens de plus en plus isolés et démunis. L’historien -Patrice Bourdelais montre pourtant qu’en 1936, dans une région profondément touchée par l’exode rural et le vieillissement démographique comme le Sud-Ouest, la vieillesse au quotidien reste largement une affaire familiale. On vieillit parmi les siens, en poursuivant ses activités. Les échanges -entre les générations, soulignés par la fréquence de la cohabitation, assurent aux plus anciens une relative sécurité matérielle et un rôle social suffisant pour qu’un recours extérieur soit exceptionnel.

Au début du XXe siècle, le vieillissement en -famille n’est pas l’apanage des paysans qui sont -restés sur le domaine où travaille leur fils. Les dossiers de retraite des agents des transports parisiens que j’ai dépouillés montrent que les solidarités -familiales restent très fortes, y compris dans les -villes. Ces salariés qui viennent souvent du Centre et du Sud gardent des liens très étroits avec leurs milieux d’origine : les enfants en bas âge sont élevés à la ferme, les salariés reviennent pendant l’été donner un coup de main à leur famille, les vieux parents viennent s’implanter à la ville pour aider leurs enfants. Les solidarités intergénérationnelles résistent finalement bien aux bouleversements de l’entre-deux-guerres.

 

Comment se renouvelle cette idée d’assistance dans l’après-guerre ?

Dans les années 1960, tant sur le plan des soins que sur celui de la qualité de vie qu’il réserve à ses -pensionnaires, l’hospice apparaît de plus en plus critiquable. L’amélioration des conditions de vie fait -apparaître les contraintes de l’hospice – uniforme, promiscuité, discipline, enfermement – comme de plus en plus insupportables. Margi-nalisation sanitaire, marginalisation sociale : l’hospice des vieux -finit par symboliser une double mise à l’écart de la vieillesse, que la société prospère de la fin du XXe siècle ne peut prolonger. A la demande du premier ministre, Pierre Laroque -dirige de 1960 à 1962 une Commission d’étude des problèmes de la vieillesse qui doit être  » le point de départ d’une transformation profonde de la condition matérielle et morale des personnes âgées (…) et d’une évolution de l’attitude de la population, de l’opinion entière, à l’égard des problèmes de la vieillesse et du vieillissement « .

Depuis la Révolution, le chemin parcouru est -immense. Aujourd’hui, pour la majorité des Français, la vieillesse ne peut plus reposer sur la charité ni sur l’entraide familiale, si importante soit-elle : elle fait l’objet d’un traitement social et médical qui relève de la solidarité nationale.

Propos recueillis par Anne Chemin

L'école et la sociologie

Les sciences cognitives (qui ont le vent en poupe) expliquent le rôle du développement du cerveau dans la progression des apprentissages et les résultats scolaires. C’est certain que cela joue; mais bien souvent, elles occultent complètement un savoir important et ancien de la sociologie: l’appartenance à un milieu social a des conséquences sur le rapport au langage, à l’écrit, au vocabulaire, l’abstraction …

http://huet.blog.lemonde.fr/2018/01/18/leducation-les-sciences-du-cerveau-la-sociologie/

Le capital scolaire étant la ressource essentielle des classes moyennes, celles-ci sont en pleine logique de compétition scolaire

Quel est l’influence d’un « bon » lycée sur le devenir scolaire des enfants de classes moyennes ? http://www.liberation.fr/debats/2018/01/17/eric-maurin-il-n-y-a-aucun-benefice-scolaire-a-aller-dans-le-lycee-le-plus-repute_1623164

Comment les parents des classes moyennes justifient leurs stratégies scolaires ? http://www.liberation.fr/debats/2018/01/17/les-parents-dechires-par-l-ecole_1623163

 

 

Classes moyennes et inégalités (B.Milanovic)

Le Monde du 14/12/2017

 » Un risque de désarticulation sociale « 
L’économiste américain Branko Milanovic met en garde contre le déclin relatif des classes moyennes occidentales
Rien sans doute ne résume mieux les changements économiques et les défis politiques qui ont émergé au cours de la période actuelle de mondialisation que le schéma de  » la courbe de l’éléphant  » – ainsi nommé en raison de sa forme. Il permet de visualiser la répar-tition des individus, d’une part, sur l’échelle de la distribution mondiale des revenus (des plus pauvres aux plus riches) et, d’autre part, selon la progression de leurs revenus au cours des vingt-cinq à trente dernières années.

Grâce à cette courbe, on observe que, pendant la période considérée, la classe moyenne asiatique a vu ses revenus croître de façon sensible, allant, dans certains cas, comme en Chine, jusqu’à tripler, voire quadrupler. En revanche, les classes ouvrière et moyenne occidentales sont certes plus riches que la classe moyenne asiatique, mais leurs revenus n’ont presque pas augmenté. Enfin, les gens les plus fortunés de la planète ont vu leurs revenus et leur richesse au moins doubler.

Ce graphique a été représenté sous de nombreuses formes en fonction des données légèrement différentes utilisées à chaque fois. Dans la dernière version disponible, qui figure dans le récent World Inequality Report 2018, la progression des revenus des plus riches est encore plus forte que ce que l’on avait précédemment estimé.

Le principal message à retenir de cette courbe est qu’elle désigne clairement les gagnants et les perdants de la mondialisation. Les gagnants sont les riches du monde entier et l’Asie, les perdants, les classes moyennes occidentales. Celles-ci sont prises entre les deux feux de la concurrence et de l’indifférence : la concurrence des gens les plus formés et désireux d’effectuer le même travail pour un moindre salaire, et l’indifférence de leurs riches compatriotes à l’égard de leurs difficultés.

Essayons maintenant d’imaginer à quoi pourrait ressembler ce tableau en 2050. Il est peu probable que le monde riche actuel connaisse dans les prochaines décennies une croissance comparable à celle des géants asiatiques comme la Chine, l’Inde, le Vietnam, la Thaïlande et l’Indonésie. Ce qui veut dire que la classe moyenne asiatique va progressivement évoluer vers la droite de la courbe, autrement dit vers des positions de plus hauts revenus qui vont empiéter sur le  » territoire  » actuellement occupé par les classes moyennes occidentales.

Dans le classement mondial des revenus, les classes moyennes occidentales, qui se situent aux alentours des 80e et 90e centiles mondiaux, vont amorcer un glissement vers le bas, cédant leurs positions à une classe moyenne asiatique en progression. Il convient de souligner que, pour que cette redistribution ait lieu, il n’est pas nécessaire que les revenus occidentaux déclinent. Il suffit qu’ils évoluent moins vite que les revenus asiatiques. Les riches Occidentaux qui occupent l’échelon supérieur de la distribution mondiale des revenus resteront à la droite du graphique, mais verront leurs rangs grossir à mesure que de riches Chinois et Indiens les rejoindront (comme c’est déjà le cas).

Homogénéité mise à mal
Quelles seront les implications de ce changement de position relative de la classe moyenne occidentale ? Pour le comprendre, il faut tenir compte du fait que, depuis les années 1950 jusqu’à la fin du XXe siècle, les sociétés occidentales (y compris leurs classes ouvrières) ont occupé la position  » privilégiée  » dans le monde ; elles se rangeaient dans les échelons supérieurs de la distri-bution mondiale des revenus. Dans de nombreux pays européens dotés d’Etats-providence forts, même les plus pauvres appartenaient au quintile (20 % de la population) supérieur mondial.

Cela conférait une certaine homogénéité de comportement, de consommation et même de pratique politique aux sociétés occidentales. Or, si les classes moyennes occidentales venaient à décliner, cette homogénéité serait mise à mal. Prenons un exemple : il est devenu courant, pour les membres des couches moyennes ou même inférieures des sociétés occidentales, d’aller passer leurs vacances en Asie. Mais plus l’Asie s’enrichit, plus le coût de ces vacances va devenir prohibitif, ce qui veut dire que seuls les Occidentaux les plus aisés pourront se les offrir, à un coût sans doute équivalant à des vacances actuelles au Japon. Dans un monde interdépendant où une grande partie des revenus est consacrée aux services, les schémas de consommation pourraient changer simplement en raison de l’évolution de la position relative d’un individu dans l’échelle des revenus, et pas nécessairement en raison de l’appauvrissement de cet individu.

Les sociétés occidentales pourraient alors ressembler à celles que l’on peut actuellement observer en Amérique -latine : une poignée de riches avec les revenus et habitudes de consommation des 1 % les plus riches du monde, une importante classe moyenne, mais aussi un nombre significatif de gens qui, -selon les critères internationaux, seraient relativement pauvres, avec des revenus inférieurs à la médiane mondiale. Les sociétés occidentales deviendraient par conséquent beaucoup plus hétérogènes, même sans un creusement supplémentaire de leurs propres inégalités de revenus.

Ce qui nous amène à cette question capitale : des sociétés dans lesquelles cohabitent des gens aux revenus et schémas de consommation extrêmement différents peuvent-elles rester stables et démocratiques ? De telles -sociétés n’auraient-elles pas tendance à exacerber les caractéristiques de ce qui était autrefois considéré comme le fléau du tiers-monde, à savoir la désarticulation sociale, avec une couche supérieure prospère parfaitement intégrée à l’économie mondiale et des couches inférieures stagnantes, progressivement dépassées par les classes moyennes des économies émergentes ? C’est là, me semble-t-il, la question essentielle que devraient se poser les responsables politiques des sociétés -riches actuelles.

(Traduit par Gilles Berton)

par Branko Milanovic