Qu’attendre du Pass culture ? (Le Monde)

« Pourquoi la grande majorité du monde culturel, les spécialistes aussi, sont hostiles au Pass proposé par Macron »

Chronique

Michel Guerrin rédacteur en chef au « Monde »

Beaucoup redoutent que cette offre renforce l’industrie du divertissement et qu’elle creuse la fracture culturelle entre jeunes urbains issus des classes favorisées et les autres, relève dans sa chronique Michel Guerrin, rédacteur en chef au « Monde ».

Publié le 28 mai 2021 à 06h16 – Mis à jour le 28 mai 2021 à 07h09 Temps de Lecture 4 min.

Emmanuel Macron écoute la ministre de la culture Roselyne Bachelot au cinéma Mazarin, à Nevers (Nièvre), le 21 mai 2021.
Emmanuel Macron écoute la ministre de la culture Roselyne Bachelot au cinéma Mazarin, à Nevers (Nièvre), le 21 mai 2021. THIBAULT CAMUS / AP

Chronique. Emmanuel Macron s’est mis dans la peau d’un oncle voulant faire un cadeau de Noël à un neveu. Ne sachant pas ses goûts, il place quelques billets dans une enveloppe. Le geste est peu poétique mais au moins le gamin saura quoi faire de l’argent.

C’est la philosophie du Pass culture : 300 euros pour chaque jeune de 18 ans, à dépenser sur vingt-quatre mois, par le biais d’une offre riche proposée sur une application numérique. Après deux ans de tests dans quatorze départements, la promesse phare du président de la République vient d’être lancée dans la France entière.

C’est a priori gagnant-gagnant : des jeunes s’offrent des places de cinéma, des livres ou des cours de guitare, et des librairies ou théâtres renflouent leurs caisses pâlottes depuis la pandémie. Et pourtant la grande majorité du monde culturel, les spécialistes aussi, sont hostiles à ce chéquier numérique. Nombre de lieux de spectacles subventionnés demandent déjà sa suppression dans un communiqué daté du 19 mai. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Emmanuel Macron offre un Pass culture de 300 euros à tous les jeunes de 18 ans

Partisans et opposants au Pass se rejoignent autour d’une question : comment inciter les exclus de la culture à lire un roman, à aller au théâtre, au musée, à l’opéra, à voir un film autre qu’un blockbuster ?

Depuis la création du ministère de la culture, en 1959, la réponse est grosso modo celle-ci : multiplier les lieux d’art et de création, leur donner des moyens, charge à eux d’attirer le public le plus diversifié. L’audience de cette culture dite « légitime » a augmenté en soixante ans mais, en dépit d’actions louables, les milieux modestes n’en sont pas, limitant souvent leurs loisirs à la télévision ou à des formes industrielles – écrans en tous genres, YouTube, jeux vidéo, films populaires.

Privilégier la demande

Avec son Pass, Macron entend faire sauter ce clivage mais par un tout autre moyen que celui de l’offre : privilégier la demande, donner directement l’argent aux jeunes, en pariant qu’ils découvriront des œuvres auxquelles ils ne pensaient pas.

Il sait les dangers de cette approche. D’abord si l’argent public finit surtout dans les caisses d’entreprises privées, notamment étrangères, ce serait un fiasco. Aussi le Pass est « orienté » : le jeune peut s’abonner à la plate-forme française de musique Deezer mais pas au suédois Spotify, à Canal+ et non à Netflix ; un algorithme le pousse vers les théâtres et musées publics ; les offres numériques sont plafonnées à 100 euros, etc. Article réservé à nos abonnés Lire aussi En tournant la page du Covid-19, Emmanuel Macron compte séduire la jeunesse

Les milieux culturels redoutent néanmoins que l’industrie du divertissement, déjà irrésistible, en sorte renforcée. Il est vrai que les spectacles subventionnés et les musées étaient peu demandés lors des premiers tests, mais il y aurait du mieux. Sauf qu’en Italie, seul pays à proposer un dispositif similaire, 80 % des achats des jeunes vont à des livres scolaires, donc contraints – loin d’un désir de lecture – et la demande en théâtre ou en danse reste marginale.

Le danger principal est que le Pass se réduise à un cadeau fait aux jeunes connectés, de milieux aisés et urbains. Là encore, ses animateurs, chiffres à l’appui, se veulent rassurants, mais il faudra attendre pour voir comment les classes populaires utilisent leur chéquier.

La gratuité n’est pas la solution

On peut néanmoins se demander pourquoi le Pass culture est ouvert à tous, alors que le Pass sport de 50 euros, annoncé au même moment, visant à alléger l’inscription à un club de football ou de basket, lui, est réservé aux enfants de milieux modestes.

Les mauvaises langues répondent que si on avait retiré du dispositif les « 18 ans aisés », il n’y aurait plus grand monde pour acheter des places au théâtre public ou au musée. A rapprocher d’une confidence faite par un conseiller de Macron : « C’est déjà pas mal si le Pass sert aux jeunes friands de culture. » Lire aussi : Intermittents du spectacle, un prolongement de l’année blanche et des « filets de sécurité » pour 2022

Si la construction de théâtres ou de musées n’a pas bouleversé la sociologie du public, et si l’amélioration des librairies n’a pas élargi les lecteurs de romans, un chèque de 300 euros risque de ne pas changer la donne.

Les sociologues de la culture ont montré qu’une réponse économique – le Pass en est une – est fragile. Nombre de villes ou de lieux culturels proposent déjà des cartes jeunes et des tarifs très attractifs, et ils peinent à diversifier leur audience. La gratuité non plus n’est pas la solution. Il faudrait un miracle pour que le Pass démente ces faits.

Il y a un océan entre l’offre à Paris et dans quelques grandes villes, et le reste de la France

D’autant que la fracture culturelle est aussi géographique. Il y a un océan entre l’offre à Paris et dans quelques grandes villes, et le reste de la France. Enfin, le sociologue Olivier Donnat, dans une étude récente pour le ministère de la culture, douche les espoirs d’une application qui parlerait aux jeunes : « Le numérique produit les mêmes effets que les équipements proposés par l’Etat : ce sont les milieux aisés et cultivés qui en profitent. »

Une fuite en avant

Les spécialistes en matière d’éducation répètent que c’est bien avant 18 ans, à l’école, dans le cadre familial, et puis dans les associations culturelles de proximité qu’on suscite le désir culturel et qu’on lutte contre le sentiment de classe qui bloque l’accès à un théâtre ou à un roman.

Ce Pass va coûter à l’Etat entre 160 millions et 180 millions d’euros la première année. Cet argent manque cruellement au tissu associatif local, aux maisons des jeunes et de la culture ou aux centres culturels de rencontre. Soutenir ce réseau constituerait une politique culturelle volontariste, alors que le Pass traduit plutôt une fuite en avant – dépensez l’argent comme il vous plaira.

Un deuxième Pass culture, prévu en janvier 2022 avec l’éducation nationale, se rapproche, lui, d’une politique culturelle. Chaque élève se verra offrir 200 euros étalés entre la 4e et la terminale, mais il sera accompagné dans ses choix par les enseignants.

Encore un effort, et l’Etat agira dès la maternelle, où domine déjà une « malnutrition culturelle », selon la psychanalyste Sophie Marinopoulos, qui a remis un rapport en ce sens, en 2019, au ministère de la culture. 18 ans, c’est trop tard.

Michel Guerrin(rédacteur en chef au « Monde »)Contribuer

Délinquance ou sentiment d’insécurité (O.Galland)

Délinquance, insécurité: quelle est la réalité des chiffres?

Dans une chronique des Echos publiée le 19 mai, le philosophe Gaspard Koenig s’élève contre le piège du discours sécuritaire et affirme, en s’appuyant sur les statistiques du ministère de l’Intérieur, que « ce qui explose aujourd’hui, c’est moins la violence que les images de la violence ». Qu’en est-il?

Pour le vérifier il faut revenir en détail sur ces statistiques. Saluons d’abord le travail remarquable accompli par Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI). Ces données sont disponibles en ligne et sont passionnantes. Il est d’ailleurs bien dommage que les médias ne s’en soient pas saisis et ne leur aient pas donné un large écho[1].

L’assertion de Gaspard Koenig est en grande partie vérifiée, avec quelques nuances.

Une baisse de la délinquance d’appropriation

Les figures 1 et 2 montrent les évolutions des faits de délinquance enregistrés par la police et la gendarmerie. Les données sont présentées en base 100 en 2008 pour pouvoir comparer les évolutions de différents types d’actes délinquants, dont l’ampleur est évidemment très variable : il y a eu 880 homicides en 2019, mais plus de 1 200 000 faits de vols de différents types. Il faut aussi garder à l’esprit que ces données administratives ne reflètent pas toujours parfaitement, on le verra, l’évolution effective de la délinquance, du fait notamment que les faits en cause ne sont pas systématiquement signalés aux autorités. Néanmoins, ces données sont très instructives.

La figure 1 met en lumière la baisse de la délinquance d’appropriation : tous les types de vols ont connu une décroissance, parfois spectaculaire comme pour les vols avec armes qui ont diminué de moitié entre 2008 et 2019. Cette baisse des vols reflète peut-être simplement une évolution des techniques délinquantes d’appropriation puisque la figure 2 montre que les escroqueries ont connu, quant à elles, une hausse sensible (+50% entre 2012 et 2020). Ces escroqueries se font souvent sur internet (une sur deux). Cette transformation de la structure de la délinquance d’appropriation diminue la probabilité de la rencontre physique entre le délinquant et la victime et diminue donc les risques de violence associés à la spoliation. Cette délinquance devient en quelque sorte immatérielle.

Une hausse des actes violents, mais en trompe-l’œil

Parmi les faits de délinquance en hausse recensés dans la figure 2, on relève deux comportements violents : les violences sexuelles et les coups et blessures. La croissance des faits déclarés de victimes de violences sexuelles notamment est spectaculaire. Mais cette croissance des faits enregistrés ne correspond pas à une croissance de même ampleur des violences sexuelles effectivement perpétrées.

En effet, après la libération de la parole qui a suivi l’affaire Weinstein et le mouvement #MeToo, les victimes ont plus souvent révélé les faits qu’elles ne le faisaient dans le passé. L’augmentation de la violence constatée dans ce domaine est donc plus le résultat d’un abaissement du seuil de tolérance que d’une croissance effective des violences. On en voit un indice clair dans le fait que la part des victimes ayant porté plainte pour des faits datant de plus d’un an a augmenté ces dernières années. En particulier, le nombre de victimes ayant déclaré des faits commis plus de cinq ans auparavant a plus que doublé entre 2016 et 2020.

Les enquêtes de victimation (en interrogeant un échantillon représentatif sur les faits de délinquance dont les personnes ont pu être victimes) montrent d’ailleurs une relative stabilité du nombre de violences sexuelles sur la période 2009-2016. D’après l’enquête « Cadre de vie et sécurité » (CVS), les violences sexuelles concernent 0,7% des 18-75 ans.

Quant à la hausse des coups et blessures volontaires enregistrés, elle est liée surtout, d’après les chiffres de la police et de la gendarmerie, à l’augmentation des violences intrafamiliales (même si les coups et blessures volontaires dans un cadre extrafamilial ont aussi augmenté mais dans une moindre proportion). La moitié des victimes de coups et blessures volontaires les ont subies dans un cadre familial.  Ces victimes sont beaucoup plus souvent des femmes. Les enquêtes de victimation ne peuvent malheureusement pas donner d’indication sur l’évolution des violences intrafamiliales car les effectifs sont trop faibles. Sur l’ensemble de la période 2011-2018, ces enquêtes comptent 0,8% de victimes parmi les 18-75 ans.

Quant aux violences physiques hors ménage, l’enquête CVS de victimation ne confirme pas la hausse enregistrée par les données administratives : celles-ci auraient même plutôt baissé, du pic de 887 000 en 2008 (1,7%) à 710 000 en 2018 (1,4%).

Les données subjectives recueillies dans les enquêtes de victimation sur le sentiment d’insécurité ne montrent d’ailleurs aucune tendance à l’augmentation depuis 2007 : ce sont toujours entre 10% et 11% des personnes âgées de 14 ans ou plus qui se sentent en insécurité dans leur quartier ou leur village. Selon un autre indicateur, entre 5% et 6% des personnes disent renoncer souvent ou parfois à des sorties seules pour des raisons de sécurité depuis 2007. Aucune explosion du sentiment d’insécurité donc.

Et la délinquance des mineurs?

Il est souvent fait état dans les médias d’une hausse et d’une aggravation de la violence des actes commis par des mineurs qui seraient de plus en plus jeunes à s’engager dans des activités délinquantes. Qu’en est-il effectivement ?

Les chiffres de la délinquance des mineurs collectés par le ministère de la Justice ne corroborent pas cette idée. Le nombre de mineurs délinquants dans les affaires traitées par les parquets est resté stable depuis 2012, avec une moyenne de 220 000 cas annuels et d’ailleurs un chiffre en baisse en 2019 (211 000 cas). Les données ne confirment pas non plus l’idée d’un rajeunissement de la délinquance des mineurs, du moins depuis 2012 (date à partir de laquelle on dispose de cette statistique par âges).

Cependant, ces derniers mois, à la suite d’agressions violentes (donc celle du jeune Yuriy laissé pour mort sur la dalle de Beaugrenelle à Paris), la question des bandes a défrayé la chronique. Mais l’ampleur du phénomène est très difficile à évaluer et le dénombrement du Ministère a beaucoup fluctué. Récemment Gérald Darmanin a évoqué le nombre de 74 bandes en France, alors que le ministère les évaluait, avec d’autres méthodes de recensement, à 611 et 2010.  Manifestement les réseaux sociaux jouent un grand rôle dans ces phénomènes de bande, des groupes de jeunes se lançant des défis via les applications les plus populaires chez les adolescents. Mais ces bandes peuvent être, pour certaines d’entre elles en tout cas, très éphémères.

La violence de certains de ces affrontements entre bandes, l’usage semble-t-il plus fréquents d’armes blanches pouvant blesser gravement ou tuer, donnent le sentiment d’une intensification du phénomène et d’une forme de banalisation de la violence. Mais ces constats reposent malgré tout sur des cas isolés et des témoignages qu’il est difficile jusqu’à présent de corroborer par des mesures plus objectives, d’autant que, comme rappelé plus haut, la délinquance générale des mineurs n’a pas évolué ces dernières années.

La violence contre les forces de l’ordre et les dépositaires de l’autorité publique s’est accrue

Il s’agit bien d’un domaine dans lequel les violences semblent s’être effectivement accrues. Le nombre de policiers blessés par armes en mission de police s’est accru de 140% entre 2012 et 2018 ; le nombre de gendarmes blessés à la suite d’une agression a augmenté de 30%[2] durant la même période. La croissance des agressions à l’encontre des sapeurs-pompiers est encore plus spectaculaire ; on peut parler ici d’une véritable explosion : 899 personnels agressés en 2008, 3411 en 2018[3], soit presque un quadruplement des cas recensés. Même si cette croissance peut être due pour une part à un abaissement du seuil d’acceptabilité des violences, elle est trop importante pour pouvoir être réduite à ce seul facteur explicatif. D’ailleurs les dégradations de véhicules des sapeurs-pompiers sont également en nette hausse.

Si l’on tente un premier bilan, contrairement à ce que pense une grande majorité de Français[4], il n’y a  pas de hausse spectaculaire de la délinquance dans notre pays. La délinquance d’appropriation a changé de nature (moins de vols, plus d’escroqueries). Les violences entre personnes ne semblent pas non plus s’être fortement accrues. Seules les violences contre les forces de l’ordre et les représentants de l’autorité publique semblent avoir connues une hausse sensible. La question de la violence des mineurs et des phénomènes de bandes mériterait bien sûr une investigation beaucoup plus approfondie que les quelques informations parcellaires qui ont pu être rassemblées dans ce papier. Il reste néanmoins vrai que la délinquance générale des mineurs n’a pas connu d’évolution sensible. La thèse d’un ensauvagement généralisé de la société ne semble donc pas validée par ces données.

Si une partie des Français a le sentiment contraire c’est probablement que le seuil de tolérance à la violence s’est fortement abaissé, ce qui va dans le sens de la thèse qu’avait développée Steven Pinker dans son livre sur l’histoire de violence (voir la chronique dans Telos : https://www.telos-eu.com/fr/societe/la-violence-est-elle-eradiquee-ou-resurgit-elle.html). Le cas des violences à l’encontre des femmes est à cet égard symptomatique. Les faits eux-mêmes ne semblent avoir connu de hausse sensible, mais aujourd’hui ils sont plus dénoncés qu’hier et suscitent l’indignation, alors qu’ils se déroulaient dans une relative indifférence de l’opinion autrefois.

Une autre hypothèse pour expliquer le décalage entre le ressenti de la population et les chiffres de la délinquance serait que ces derniers ne concernent que les faits recensés par la police ou la justice. Ce qu’on a appelé les « incivilités » n’en font généralement pas partie et pourraient alimenter le sentiment d’insécurité. Notons cependant, comme je l’ai signalé plus haut, que celui-ci, d’après les enquêtes de victimation, n’augmente pas. Ces dernières d’ailleurs recensent des faits comme les menaces, les insultes et les injures (y compris par internet et via les réseaux sociaux) dont seraient victimes les personnes, et là également on n’enregistre pas de croissance des déclarations depuis 12 ans que ces questions sont posées dans les enquêtes (9% à 10% de personnes se disant victimes d’injures et 3% à 4% de menaces).

On enregistre pour la délinquance un décalage entre la représentation du phénomène à l’échelle de la société et son impact individuel, du même type que celui enregistré pour beaucoup d’autres phénomènes sociaux. Ce décalage tient à la vision très sombre, très pessimiste, qu’ont les Français de leur société. La crise de confiance dans les institutions et dans l’avenir de la société rejaillit sur toutes les perceptions. Ceci ne signifie pas que cette crise de confiance n’a pas de causes objectives, mais ces causes sont manifestement beaucoup plus complexes que celles qui résulteraient d’un lien direct entre chaque situation individuelle – mesurée par des indicateurs objectifs (revenus, insécurité etc..) – et l’appréhension du bien-être collectif.

Enfin, comme dans toute mesure statistique, il ne faut pas confondre la moyenne et la dispersion. La moyenne peut rester stable mais cacher des écarts grandissants entre certaines catégories ou certaines parties du territoire. On n’en a pas la preuve avec les données fournies par le ministère, mais elles montrent néanmoins de manière très nette, la surreprésentation des victimes (et très probablement des auteurs) de la délinquance dans les quartiers prioritaires de la ville, c’est-à-dire les quartiers les plus pauvres, les plus jeunes et les plus ségrégués du territoire. A l’échelle nationale, les incidents qui s’y déroulent ont un faible impact statistique, mais leur impact médiatique, politique et émotionnel est très fort. Il est probable également – et beaucoup d’incidents répertoriés ces dernières années le confirment – que les violences que subissent les forces de l’ordre et les représentants de l’autorité y sont plus fréquentes que dans d’autres parties du territoire[5].

[1] Signalons malgré tout le dossier de L’Express du 20-26 mai 2021 « Insécurité : craintes et réalités ».

[2] ONRDP, La Note n° 39, « Les policiers et gendarmes décédés et blessés en 2018 », novembre 2019.

[3] ONRDP, La Note n° 41, « Les agressions déclarées par les sapeurs-pompiers volontaires et professionnels en 2018 », décembre 2019.

[4] 71% pensent que la délinquance a augmenté ces derniers mois (sondage IFOP avril 2021).

[5] Dans l’enquête sur la radicalité des jeunes menée en 2016 auprès de lycéens, le % de jeunes disant « avoir déjà affronté les forces de l’ordre et la police » est deux fois plus élevés parmi les lycéens fréquentant un établissement où le % d’élèves en ZUS est supérieur à 50%, que dans les établissements où il est inférieur à 6% (La Tentation radicale, PUF, 2018).

Sentiment de déclassement et vote RN (Telos)

Le parti des classes malheureuses

12 mai 2021          

Le sondeur et politologue Jérôme Fourquet vient de publier une note pour la Fondation Jean Jaurès, « 1988-2021 : Trente ans de métamorphose de l’électorat frontiste », consacrée à l’étude de l’électorat du Rassemblement national (RN) dans un contexte où Marine Le Pen est créditée d’intentions de vote élevées pour l’élection présidentielle de 2022. Il souligne, en premier lieu, « la solidité de cet électorat » et « l’ancrage profond de ce courant de pensée dans le paysage politique hexagonal ».

Même si, pour Jérôme Fourquet, « les structures socioculturelles de cet électorat ont connu des évolutions très marquées », celui-ci présente néanmoins deux caractéristiques spécifiques maintenant bien connues. La première est que le RN est « le parti des perdants de la nouvelle stratification éducative ». On a pu, en effet, observer à partir de 1995 une nette progression du vote des catégories les moins diplômées en faveur du FN/RN (Graphique 1).

Graphique 1 – Évolution du vote FN/RN au 1er tour de l’élection présidentielle en fonction du niveau de diplôme, 1988-2021

Source : Ifop, intentions de vote pour 2021.

La seconde caractéristique réside dans le fait que le FN/RN « va rencontrer un succès croissant auprès des ouvriers et des employés » puisqu’il « rassemble aujourd’hui plus de 40% des suffrages exprimés dans ces catégories ». Jérôme Fourquet en conclut qu’« en trente ans, le vote RN est devenu hégémonique dans les milieux populaires » (Graphique 2).

Graphique 2 – Évolution du vote FN/RN au 1er tour de l’élection présidentielle en fonction du niveau de la CSP, 1988-2021

Source : Ifop, intentions de vote pour 2021.

Ces données semblent faire écho à l’idée abondamment martelée par Marine Le Pen selon laquelle le RN est le premier parti ouvrier de France. En même temps, le directeur du CEVIPOF Martial Foucault appelle à la prudence : « Cessons de dire que le RN est le parti des ouvriers et des personnes sans qualification, mais plutôt qu’il est le parti des classes malheureuses ».

Qu’en est-il en réalité ? Les catégories populaires (ouvriers et employés) conservent tout d’abord un poids démographique significatif dans la population française. D’après l’INSEE, en 2020, elles représentaient 25,1% de la population et même jusqu’à 43,7% si l’on y rajoute les ouvriers et les employés retraités. Une enquête IFOP indiquait ainsi qu’au premier tour de la présidentielle de 2017, les catégories populaires représentaient 27,3% des votants.

Néanmoins, une proportion non négligeable d’ouvriers et d’employés ne s’inscrit pas sur les listes électorales et ceux qui le font préfèrent souvent s’abstenir, notamment lors des élections intermédiaires : seulement 44% de votants au sein des catégories populaires lors des Européennes de 2019 par exemple (enquête IFOP). En 2018, l’INSEE rappelait ainsi que « les taux d’inscription [sur les listes électorales] varient […] selon la catégorie sociale : les ouvriers, et encore plus les inactifs ou les chômeurs n’ayant jamais travaillé, sont ainsi les groupes sociaux les moins souvent inscrits ». Une autre enquête de l’INSEE indique que seuls 26,1% des ouvriers et 30,3% des employés votent systématiquement, contre 45,1% des cadres supérieurs. Les ouvriers sont également la CSP la plus nombreuse à s’abstenir systématiquement. D’ailleurs, 24% des CSP- se sont abstenues au premier tour de la présidentielle de 2017, contre 13% des cadres.

Le vote des catégories populaire et en particulier des ouvriers est assez diversifié. Comme l’écrit Jérôme Fourquet, « le vote ouvrier ne doit pas être perçu comme un bloc monolithique ». D’après l’enquête IFOP post-1er tour de la présidentielle de 2017, les suffrages des CSP- se répartissaient de la manière suivante : Le Pen (34%), Mélenchon (24%), Macron (16%), Fillon (10%), Hamon et Dupont-Aignan (5%). En définitive, 24% des catégories populaires se sont abstenues, 26% ont voté pour Marine Le Pen et 24% ont voté pour un candidat de gauche (si l’on calcule la part des suffrages exprimés par rapport au total des électeurs CSP-). De même, 24% des ouvriers ont préféré s’abstenir, 30% ont voté Le Pen et 26% à gauche. Enfin, ces catégories populaires représentent une part importante des électeurs de Marine Le Pen (42,5%), mais aussi des candidats d’extrême-gauche et de François Asselineau (plus de 50%) et, dans une moindre mesure, de Jean-Luc Mélenchon (33,1%). Les ouvriers en tant que tels représentent 20,4% des électeurs de Marine Le Pen et 14,3% de ceux de Jean-Luc Mélenchon.

Même s’il n’y a pas de consensus académique sur la question du vote FN/RN des catégories populaires et en particulier des ouvriers, il est néanmoins possible de s’accorder sur quelques points. On a pu, tout d’abord, observer une mutation spectaculaire du vote des catégories populaires depuis la fin des années 1970. Celles-ci votent de moins en moins à gauche et de plus en plus à droite et surtout à l’extrême-droite. C’est à partir de 1995 que la droite dans son ensemble est devenue systématiquement majoritaire dans l’électorat ouvrier au premier tour des élections présidentielles. Le succès électoral du FN/RN s’explique en grande partie par ce ralliement d’une partie du monde ouvrier et employé. C’est ce que la politologue Nonna Mayer a appelé l’« ouvriéro-lepénisme ».

Mais cela ne signifie pas pour autant, comme on l’a vu, que les catégories populaires, et tout particulièrement les anciens électeurs de gauche, ont massivement basculé en faveur des Le Pen et que l’électeur moyen du FN/RN est un ouvrier. Les ouvriers qui votent FN/RN sont des ouvriers qui se situent plutôt à droite de l’échiquier politique ou qui sont dans une logique ni droite, ni gauche. C’est beaucoup plus rarement le cas des ouvriers de gauche qui préfèrent plutôt s’abstenir. Le vote ouvrier FN/RN est également générationnel. Les anciennes générations d’ouvriers qui sont maintenant à la retraite et qui ont été sous l’influence du PC et votaient de façon automatique pour la gauche sont peu enclines à voter Le Pen. Ce n’est plus le cas pour les générations suivantes qui ont été marquées par la désindustrialisation, les désillusions par rapport à la gauche au pouvoir, le déclin du PCF, la montée du FN et d’une insécurité économique, sociale et « culturelle ».

En outre, il n’existe pas d’« électeur-type » du FN/RN comme le disait Nonna Mayer dès 1997 et cela reste vrai. L’« ouvriéro-lepénisme » correspond à un type spécifique d’électeur, mais il y en a d’autres. Ainsi, Arnaud Huc, qui a étudié l’électorat FN des Hauts-de-France et de PACA, a identifié « deux familles d’électeurs FN aux caractéristiques particulières » : « au nord de la France et dans le Pas-de-Calais en particulier, le vote FN est avant tout un vote populaire, un vote de villes en déclin économique », mais « dans le Sud, en revanche, et particulièrement dans les Bouches-du-Rhône, le vote FN n’est pas celui des « oubliés ». […] le vote frontiste est élevé tant dans les communes « populaires » que dans celles plus « bourgeoises » ». En définitive, « là où les villes favorables à M. Le Pen se définissent par des marqueurs de popularité dans le Pas-de-Calais, ce sont plutôt, dans les Bouches-du-Rhône, les marqueurs « d’urbanité » et de dynamisme immobilier qui sont révélateurs d’un vote important pour le FN ».

Au final, ainsi que l’affirme Martial Foucault, « Ce n’est pas la condition socioprofessionnelle qui est déterminante, c’est la situation subjective et ressentie ». C’est également la thèse du démographe Hervé Le Bras : « Plus que la condition sociale ou la profession, ce qui regroupe les électeurs de ce parti, c’est plutôt le sentiment de ne pas s’en sortir face à la crise, et de ne pas avoir d’avenir. Le FN recrute dans une population plus large, comprenant des artisans et des commerçants, appartenant à une classe moyenne inférieure ou à une classe populaire supérieure : autant de gens qui se sentent menacés ou bloqués dans leurs vies ou dans leur travail ». Pour lui, « ce ne sont pas tant les plus fragiles socialement qui votent FN que ceux qui les côtoient et redoutent de basculer dans une forme ou une autre de précarité » et qui sont obsédés par le déclassement personnel.