P.Aghion à propos de son dernier livre « Le pouvoir de la destruction créatrice » (2020)

L’économiste Philippe Aghion: « Nous pouvons sortir renforcés de cette crise du Covid »

Philippe Aghion dans la lignée de l’économiste Schumpeter. ©doc

Marc Lambrechts 30 octobre 2020 03:00

L’innovation et la destruction créatrice peuvent nous sortir de la crise, nous dit l’économiste Philippe Aghion qui ajoute que « surtaxer le capital revient à nous tirer une balle dans le pied ».

Philippe Aghion, 64 ans, est considéré comme l’anti-Piketty dans le domaine économique. Cité comme un potentiel prix Nobel d’économie, ce professeur au Collège de France et à la London School of Economics a développé une nouvelle théorie de la croissance en lien avec l’approche de l’économiste Joseph Schumpeter (1883-1950) sur la destruction créatrice. Ce sont les innovations qui alimentent la croissance économique et augmentent notre prospérité. Il faut dès lors accepter que des emplois nouvellement créés viennent sans cesse remplacer les emplois existants. Celui qui a conseillé le candidat Emmanuel Macron avant les élections décrit ses idées dans le livre « Le pouvoir de la destruction créatrice », coécrit avec Céline Antonin et Simon Bunel (1).

Vous tenez un discours plutôt optimiste. Cela tranche avec le pessimisme ambiant…

Il s’agit d’un optimisme de combat. Je veux montrer qu’il existe des solutions et que, oui, il y a un futur. Beaucoup de gens broient actuellement du noir, en pensant que les inégalités augmentent de manière inexorable, que le réchauffement climatique nous condamne à la décroissance économique, que l’on ne sortira jamais du Covid…  Je dis ‘non’ car l’innovation et la destruction créatrice peuvent nous sortir de là. Il faut simplement diriger l’État et la société civile dans la direction voulue. CONSEIL

Quelles sont les leçons à tirer de cette crise du Covid en les reliant au concept de destruction créatrice?

C’est évident que dans le cadre de cette crise, certaines activités vont cesser, mais d’autres activités, nouvelles, vont devenir importantes. Je suis persuadé que des choses vont changer durablement. Personnellement, je ne prendrai plus autant l’avion que par le passé. On va avoir davantage recours au télétravail, avec des visioconférences via Zoom. Même chose pour les consultations médicales par internet, via Skype. « Le Covid a été le révélateur que notre écosystème d’innovations n’est pas à la hauteur. »

Aux États-Unis, le Covid a été le révélateur d’un système social qui ne fonctionne pas. Pour nous Européens, il est le révélateur que notre écosystème d’innovations n’est pas à la hauteur, que l’on a trop désindustrialisé par exemple en France. Elle a montré la vulnérabilité d’une économie qui est allée trop loin dans la délocalisation de ses chaînes de valeur, y compris dans des secteurs stratégiques comme la santé.

On va devoir reprendre la main dans certains secteurs au niveau européen. J’ai poussé notamment avec Michel Goldman et Mathias Dewatripont à la création d’un équivalent européen de l’agence «Barda» américaine pour développer l’innovation dans les vaccins. Je suis aussi favorable à un équivalent européen de l’agence Darpa pour l’énergie et pour le digital (ces deux agences américaines Barda et Darpa facilitent les innovations de rupture, NDLR).  On peut sortir renforcés de cette crise du Covid.

De manière générale, l’Europe a été trop obsédée par les déficits budgétaires et elle a trop peu investi. L’Allemagne notamment a laissé vieillir ses infrastructures. Sans perdre l’idée de discipline budgétaire, on peut se doter d’une vraie politique industrielle et investir davantage. Si cette crise du Covid permet cela, c’est une bonne chose.

Vous écrivez dans le livre que les sociétés qui automatisent sont créatrices d’emplois. Il ne faut donc pas taxer les robots, selon vous.

Une étude menée en France montre en effet que les entreprises qui automatisent le plus sont créatrices nettes d’emplois. Il y a d’abord un effet de substitution: on remplace des hommes par des machines. Mais comme ces entreprises deviennent plus productives et plus compétitives, elles étendent leurs parts de marché. Les commandes augmentent et donc elles créent des emplois. Cet effet de productivité l’emporte sur l’effet de substitution. Cela explique qu’historiquement, les grandes révolutions technologiques n’ont pas créé de chômage de masse. « On a laissé les Gafam devenir complètement hégémoniques. »

Mais vous dites dans le même temps qu’il faut contrôler les Gafam (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft).

Oui, absolument. Ces sociétés ont prospéré grâce à la révolution des technologies de l’information. Mais une fois qu’elles sont devenues hégémoniques, elles ont inhibé l’innovation des autres. Et c’est cela qui a créé cette situation de stagnation séculaire aux USA. La politique de concurrence n’a pas été adaptée à l’heure digitale. Avant d’autoriser une fusion ou une acquisition, il faut regarder si elle a des effets néfastes sur l’innovation future. Cela n’a pas été suffisamment fait aux États-Unis. On a laissé ces entreprises devenir complètement hégémoniques. La révolution technologique est bonne en elle-même, mais il est nécessaire que les institutions s’adaptent. « Si on taxe trop le capital, on se tire une balle dans le pied. »

Vous soutenez aussi que surtaxer le capital est nuisible à l’innovation.

Attention, cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas taxer le capital. La fiscalité est un instrument important. L’État protecteur ou l’État investisseur a besoin de lever l’impôt pour se doter de moyens, que ce soit pour investir dans l’éducation ou pour développer une politique industrielle. Mais trop de taxation du capital décourage l’innovation. Car l’innovation crée non seulement de la croissance, mais elle est aussi un ascenseur social. Si on taxe trop le capital, on se tire une balle dans le pied. Il s’agit de trouver un équilibre raisonnable.

Vous écrivez que ce ne sont pas les « Steve Jobs » de ce monde, les innovateurs, qui doivent être pénalisés fiscalement, mais plutôt des rentiers du capitalisme comme l’homme d’affaires mexicain Carlos Slim qui a accru sa fortune en profitant de la privatisation du système mexicain de télécommunications.

Oui, il faut se rendre compte que dans le haut de la distribution des revenus, il y a à la fois des Steve Jobs et des Carlos Slim. L’innovation augmente l’inégalité au sommet de la distribution des revenus pour le top 1% des plus riches. Mais cette innovation n’accroît pas l’inégalité globale calculée par le coefficient de Gini et elle encourage par ailleurs la mobilité sociale. Pour moi, les riches deviennent un problème s’ils utilisent leur argent et leur pouvoir pour empêcher l’arrivée de nouveaux innovateurs. Je ne veux pas qu’ils achètent le système politique. Cela passe par des règles strictes de financement des campagnes politiques. En Suède, il y a des gens riches, mais ces gens ne contrôlent pas le système.

Vous défendez beaucoup le modèle scandinave, en particulier le modèle danois de « flexisécurité », où l’on protège les personnes, mais pas les jobs.

Le modèle danois de flexisécurité fonctionne très bien. Une étude a montré que lorsque l’on se retrouve au chômage au Danemark, cela n’a pas d’incidence sur la santé de la personne. Je peux vous garantir que ce n’est pas le cas aux États-Unis. Au Danemark, perdre un emploi ne constitue pas la fin du monde parce que vous savez que vous avez une garantie de revenus et que vous pouvez rebondir grâce à des formations.

Dans cette crise, l’endettement des Etats est en train de grimper fortement. Qui va payer la facture finale?

C’est un grand débat. Pour l’instant, les pays sont en effet en train de s’endetter. Mais à un moment donné, il faudra évidemment remettre les montres à l’heure. Aujourd’hui, il faut soutenir la demande pour éviter tout effondrement. Mais il faut aussi savoir cibler les dépenses publiques, tout en développant des politiques industrielles bien réfléchies. Le moment venu, les États devront poursuivre les réformes. La France doit notamment poursuivre sa réforme des retraites. Cela doit se faire évidemment d’une manière acceptable socialement, mais la France ne doit pas en abandonner l’idée. Et il faudra sans doute travailler plus.

Et plus longtemps?

Cela dépend des professions. En tant que professeur, je serais ravi de travailler cinq ans de plus. Mais si je travaillais dans une usine chimique, je vous dirais non.

On vous a déjà cité en tant que potentiel prix Nobel d’économie. Vous y pensez?

Je pense à beaucoup d’autres choses. Notamment à poursuivre mes activités de recherche. Vous savez, je suis très content avec ce que j’ai pour le moment (rires). 

(1) « Le pouvoir de la destruction créatrice » par Philippe Aghion, Céline Antonin et Simon Bunel. Odile Jacob, 436 pages, 24,90 euros.

De l’utilité du PIB (Charles Wyplosz)

En défense du PIB

par Charles Wyplosz

20 novembre 2019 

L’affaire est entendue, le PIB n’est pas la bonne mesure de la santé d’un pays, même pas de sa santé économique. Des quantités d’alternatives sont proposées, mais ne parviennent pas à s’insérer dans le paysage encombré des indicateurs. C’est un faux débat qui repose sur une fausse idée.

S’attaquer au PIB est populaire. Il y manque tant de choses, comme le travail domestique non rémunéré, le marché noir, le coût environnemental des activités économiques, la pénibilité du travail ou le temps passé à s’instruire (et s’amuser) sur internet. Une petite industrie s’est créée pour essayer de remplacer le produit intérieur brut pas une mesure du bonheur national brut parce que, c’est bien connu, l’argent ne fait pas le bonheur.

Tout ceci est vrai. Mais il est aussi vrai que l’on ne peut pas résumer une personne par sa taille, il faut au moins prendre en compte son poids, et beaucoup d’autres choses. Personne ne prétend que le PIB résume un pays, ni même son économie. Le PIB mesure l’activité économique, et c’est tout. Mais c’est déjà beaucoup. Ce sont les revenus des habitants d’un pays, obtenus parce qu’ils contribuent, chacun à sa place, à produire des biens ou des services qui se vendent, en plus des services publics qui sont gratuits mais financés par les impôts.

Définir et mesurer correctement le PIB est compliqué, pas moins de deux prix Nobel ont été attribués à ceux qui ont contribué à cet effort. Eux et tous ceux qui ont participé à la recherche ont buté, bien longtemps avant tout le monde, sur les objections et critiques qui foisonnent. Ils ont proposé des solutions, par définition imparfaites, qui ont été soigneusement débattues avant d’être adoptées. Il a ensuite fallu des années pour que ce soit de la même manière partout dans le monde, pour mieux comprendre ce qui se passe et pour faire des comparaisons fiables. Les organismes qui le font respectent des procédures qui limitent les manipulations, sans toutefois les éliminer dans certains pays.

Toutes ces limites sont connues et reconnues. Des améliorations sont régulièrement apportées et, parfois, le concept est ajusté. Par exemple, on parlait avant surtout du PNB, aujourd’hui l’accent est mis sur le PIB (la différence est un peu impénétrable). Les critiques ignorent souvent, ou feignent d’ignorer, tout cela. Elles semblent se concentrer sur trois aspects.

Le premier est que le PIB ne mesure pas les activités non marchandes (comme le travail à la maison) et mesurent mal la valeur des services publics. Une autre question concerne la consommation gratuite sur internet, pour des services comme Facebook qui sont compensés par l’incontournable publicité. Des chercheurs – tels Erik Brynjolfsson du MIT – proposent d’évaluer la valeur de ces services au moyen d’enquêtes et d’expériences de laboratoire. Mais, dans tous les cas, résoudre ce problème est particulièrement ardu et nécessite des choix arbitraires ou des jugements de valeur, parfois les deux à la fois. La question qui se pose est alors de savoir s’il vaut mieux conserver une mesure claire, vérifiable et largement dépourvue de jugements de valeur ou s’il faut lui préférer une mesure qui sera inévitablement controversée et probablement même politisée.

La seconde critique est que le PIB est intrinsèquement matérialiste. Or la population ne se préoccupe pas uniquement de revenus et de consommation. Le risque est que l’on se polarise sur les aspects matériels en ignorant bien d’autres considérations tout aussi importantes. Cette critique a conduit à l’élaboration de divers indicateurs qui prennent aussi en compte le bien-être, voire le bonheur. Certains de ces travaux sont inventifs et fascinants, mais ils restent marginaux. La raison essentielle est que, si la notion de revenu est claire et mesurable (en termes monétaires), le reste de ce qui constitue le bonheur est essentiellement subjectif et sa valeur monétaire est arbitraire. Difficile, dans ces conditions, de concurrencer le PIB, malgré tous ses défauts, il suffit d’accepter ses étroites limites, à commencer par ne pas en faire l’objet d’une critique qui va bien au-delà de son objet.

La troisième critique observe que l’évolution du PIB est au cœur des choix de politiques économiques par les gouvernements, les banques centrales et les organisations internationales, aiguillonnés par les marchés financiers. De ce fait, disent les critiques, les politiques économiques perdent de vue d’autres aspects importants comme les inégalités, la santé, le chômage, l’éducation ou l’environnement. Il reste à démontrer que c’est bien le cas. Mais à supposer que ce soit le cas, cela ne signifie pas que le PIB est une mauvaise mesure qui doit être soit modifiée, soit ignorée. Comme la taille d’une personne, le PIB est une mesure qui a l’avantage d’être précise et claire. La rendre confuse et subjective n’arrangerait rien à l’affaire. Les autres éléments du bien-être sont aussi mesurables et il ne manque pas de données pour évaluer les inégalités, les systèmes de santé, etc. Si elles le souhaitent, les autorités peuvent consulter ces autres mesures, et tout indique qu’elles le font. Ensuite, elles prennent leurs décisions en fonction de leurs préférences et de leurs impératifs politiques. Les décrire comme obnubilées par le PIB est peut-être une critique intéressante, mais ce n’est pas une remise en cause de l’instrument de mesure.

En fin de compte, la remise en cause du concept de PIB et de la méthode mise en œuvre pour le calculer est peu convaincante. Les limites ont été identifiée depuis longtemps et ce qui pouvait être amélioré l’a été, et l’est constamment. Cette remise en cause est plus utile lorsqu’elle nous rappelle que le PIB ne peut pas être l’alpha et l’oméga de l’évaluation de la situation économique d’un pays, mais est-ce vraiment nécessaire ? Les analyses produites par les responsables de la politique économique, les organisations internationales, les marchés financiers et même les médias vont bien au-delà du PIB. Certains sujets, comme les inégalités ou l’environnement, ne sont apparus sur le radar que relativement récemment, d’autres apparaitront à coup sûr à l’avenir.

Certains vont plus loin et considèrent que l’intérêt accordé au PIB relève d’une vision matérialiste de la société et des mécanismes économiques. Si le PIB prétendait mesurer le bien-être, cette critique serait recevable, mais ce n’est pas le cas. Les utilisateurs de ce concept sont parfaitement conscients qu’il ne mesure que le revenu d’un pays et rares sont ceux qui croient qu’il résume à lui seul la santé du pays. Mais, le revenu est quelque chose d’important, qui mérite qu’on examine son niveau et son évolution. Le mépris des aspects matériels du revenu (le pognon, comme on dit) est une posture qui ne représente pas ce que pensent les gens, il suffit de regarder les myriades de revendications qui fleurissent constamment en France et ailleurs. C’est bien parce que le pognon est très important pour la quasi-totalité de l’humanité que le PIB est une mesure qui mérite d’exister dans le monde entier, indépendamment d’autres mesures qui correspondent à d’autres besoins.

https://www.telos-eu.com/fr/en-defense-du-pib.html

Contre la polarisation du marché du travail, d’où viennent les « bons » emplois ? (D.Acemoglu)

https://www.project-syndicate.org/commentary/automation-vs-job-creation-by-daron-acemoglu-2019-04/french