Rebond économique spectaculaire aux Etats-Unis (Le Monde)

La Fed anticipe un rebond économique spectaculaire aux Etats-Unis

Malgré une inflation à 5 % au mois de mai, la banque centrale américaine maintient son soutien monétaire. Ses membres prévoient néanmoins une remontée des taux dès 2023, au lieu de 2024.

Par Eric Albert Publié le 17 juin 2021 à 10h28 – Mis à jour le 17 juin 2021 à 10h43

Le président de la Réserve fédérale américaine (Fed), Jerome Powell,  à Washington, le 11 décembre 2019.
Le président de la Réserve fédérale américaine (Fed), Jerome Powell,  à Washington, le 11 décembre 2019. JOSHUA ROBERTS / REUTERS

A écouter Jerome Powell, le président de la Réserve fédérale américaine (Fed), tous les signaux de la reprise économique sont au vert aux Etats-Unis. « La demande est très forte. Les revenus des ménages sont élevés, les gens ont de l’argent sur leur compte en banque, la demande pour les biens de consommation est extrêmement élevée et ne s’est pas réduite, le secteur des services est en train de rouvrir… »

La Fed, dont le comité directeur se réunissait, mercredi 16 juin, prévoit désormais une croissance de 7 % en 2021 et un taux de chômage qui va baisser à 4,5 % d’ici à la fin de l’année, contre 5,8 % actuellement. Avec le programme de vaccination contre le Covid-19 qui progresse rapidement, les restrictions sanitaires sont levées les unes après les autres.

Grâce au plan de relance de 1 900 milliards de dollars (1 571 milliards d’euros) mis en place par le président Joe Biden – lequel a notamment permis de distribuer des chèques de 1 400 dollars à la plupart des Américains –, les ménages amorcent ce tournant en bonne santé financière. Le marché du travail devrait suivre la même dynamique. D’ailleurs, le nombre d’offres d’emploi est aujourd’hui supérieur au nombre de chômeurs. « Il y a actuellement un emploi pour qui en veut un », souligne Aneta Markowska, économiste au sein de la banque américaine Jefferies. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Fantasme ou risque réel, les Etats-Unis se divisent sur l’inflation

M. Powell est pourtant confronté à un écueil : l’inflation. En mai, elle a atteint 5 %, très au-dessus de l’objectif officiel de 2 % fixé par la Fed. L’inflation sous-jacente (hors prix alimentaires et énergie) est de 3,8 %, son plus haut niveau depuis 1992. D’où l’inquiétude de certains économistes : l’économie nationale n’est-elle pas en surchauffe ? La Fed ne doit-elle pas commencer à appuyer sur le frein ?

« Goulets d’étranglement plus importants que prévu »

Pas pour l’instant, rétorque Jerome Powell. Pour lui, la forte poussée d’inflation n’est que temporaire et l’indice des prix devrait redescendre à 2,1 % en 2022. La Fed a donc décidé de maintenir son taux directeur dans la fourchette de 0 % à 0,25 %, et de continuer à intervenir sur les marchés, dépensant 120 milliards de dollars par mois pour acheter des dettes. Seul changement par rapport à ses réunions précédentes, ses membres anticipent désormais une remontée des taux dès 2023, au lieu de 2024. Ils ont aussi, pour la première fois, évoqué la possibilité de réduire les achats de dette, mais sans prendre de décision, ni établir de calendrier. Article réservé à nos abonnés Lire aussi La crainte de l’inflation provoque une brutale remontée des taux aux Etats-Unis et fait chuter Wall Street

Pour M. Powell, l’inflation n’est guère inquiétante parce qu’elle vient d’abord d’un effet de base (les prix actuels sont comparés à ceux d’un an plus tôt, qui étaient déprimés du fait de la première vague pandémique). A cela s’ajoutent de nombreux « goulets d’étranglement plus importants que prévu ». En clair, les ménages américains se remettent tous à consommer en même temps. Dans cette situation, l’offre peine à suivre.

Cela crée des pénuries, par exemple dans les matériaux de construction, en particulier le bois. Avec le télétravail et les confinements, les Américains ont profité de la crise sanitaire pour lancer la rénovation et l’agrandissement de leur maison, provoquant une explosion de la demande et une envolée des prix.

Ajustement de l’offre

Le même phénomène se produit pour les voitures d’occasion, dont les prix ont crû de 30 % sur un an. Ceux des hôtels et des billets d’avion flambent également. « Mais il n’y a pas de raison de penser que ces prix continueront à progresser, estime M. Powell. Sinon, de nouveaux hôtels seront construits [pour répondre à la demande]. » Il note d’ailleurs que le coût du bois montre de premiers signes de fléchissement. Ensuite, une fois un nouvel équilibre économique trouvé, les grandes tendances déflationnistes de ces dernières décennies vont reprendre le dessus, pense-t-il : population vieillissante, mondialisation, numérisation…

« Le principal risque à court terme pour l’économie américaine est la surchauffe », a écrit sur Twitter Lawrence Summers, ancien secrétaire américain au Trésor

Mme Markowska confirme dans l’ensemble l’idée qu’il s’agit d’un phénomène passager, mais prévient que cela pourrait durer un an. « La consommation de biens de consommation aux Etats-Unis est 20 % au-dessus de son niveau d’avant la pandémie. Il n’y a tout simplement pas assez de capacités de production à travers le monde pour y faire face. » Or, la rentrée scolaire de septembre, puis les fêtes de fin d’année sont traditionnellement de fortes périodes de consommation. L’ajustement de l’offre risque de prendre du temps.

Lawrence Summers, ancien secrétaire américain au Trésor sous Bill Clinton, se montre beaucoup plus alarmiste. « Je ne comprends pas que des décideurs responsables puissent ne pas comprendre que le principal risque à court terme pour l’économie américaine est la surchauffe », écrivait-il sur Twitter, mercredi. Il prédit, d’ici à la fin de 2021, une situation où l’inflation serait de 4 % et la croissance de 8 %, où les goulets d’étranglement perdureraient, des pénuries de main-d’œuvre se feraient sentir et le marché immobilier serait « en feu ». Dans ce cas, juge-t-il, la bulle inflationniste ne serait pas loin. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Coronavirus : le monde d’après… selon Wall Street

M. Powell rejette cette vision, mais reconnaît l’extrême incertitude qui entoure les prévisions de la Fed. Il n’y a pas de précédent à une économie qui a été artificiellement fermée puis rouverte, et il est encore plus difficile que d’habitude de savoir ce qui va advenir. L’économie américaine redémarre à toute allure, mais fonce dans le brouillard.

Eric Albert

Faire face à la crise et éviter la trappe à la liquidité (J.Stiglitz)

https://www.project-syndicate.org/commentary/stimulus-policies-must-benefit-real-economy-not-financial-speculation-by-joseph-e-stiglitz-and-hamid-rashid-2020-06/french

Quelle est la bonne manière de stimuler l’économie ?

NEW YORK – Les gouvernements du monde entier ont réagi vigoureusement à la crise de la COVID-19, avec une réponse budgétaire et monétaire combinée qui a déjà atteint 10% du PIB mondial. Pourtant, selon la dernière évaluation mondiale du Département des affaires économiques et sociales des Nations Unies, ces mesures de relance pourraient ne pas stimuler la consommation et l’investissement autant que ce que les décideurs politiques n’espèrent.

    Le problème est qu’une partie importante de l’argent est acheminé directement vers des réserves de fonds propres, entraînant une augmentation des stocks de précaution. La situation s’apparente au « piège à liquidité » qui a tant inquiété John Maynard Keynes pendant la Grande Dépression. Les mesures de relance d’aujourd’hui ont naturellement été déployées à la hâte – presque dans la panique – pour contenir les retombées économiques de la pandémie. Bien que cette approche « pompier » n’ait été ni ciblée, ni précise, de nombreux commentateurs diraient que c’était la seule option à l’époque. Sans une injection massive de liquidités en urgence, il y aurait probablement eu des faillites généralisées, des pertes de capital organisationnel et une récession encore plus profonde. Pourtant, il est désormais clair que la pandémie durera beaucoup plus longtemps que quelques semaines, comme cela avait été initialement supposé lors de l’adoption de ces mesures d’urgence. Cela signifie que ces programmes doivent tous être évalués plus attentivement, dans une perspective de long terme. Pendant les périodes d’incertitude profonde, l’épargne de précaution augmente généralement car les ménages et entreprises s’accrochent à la trésorerie par crainte de ce qui les attend. La crise actuelle ne fait pas exception. Une grande partie de l’argent que les ménages et les entreprises reçoivent sous forme de chèques de relance restera probablement inutilisée sur leurs comptes bancaires, en raison des inquiétudes quant à l’avenir et d’une réduction plus générale des opportunités de dépenses. Dans le même temps, les banques devront probablement s’asseoir sur leur excédent de liquidité, faute d’emprunteurs solvables désireux de contracter de nouveaux prêts. Sans surprise, les réserves excédentaires détenues dans les institutions de dépôt américaines ont presque doublé entre février et avril, passant de 1,5 billion à 2,9 billions de dollars. À titre de comparaison, les réserves excédentaires détenues dans les banques pendant la Grande Récession n’avaient atteint que 1 billion de dollars. Cette augmentation massive des réserves bancaires suggère que les politiques de relance mises en œuvre jusqu’à présent ont eu un faible effet multiplicateur. De toute évidence, le crédit bancaire à lui seul ne nous sortira pas de l’impasse économique actuelle.

    Pour aggraver les choses, l’excès de liquidité actuel peut entraîner un coût social élevé. Au-delà des craintes habituelles au sujet de la dette et de l’inflation, il y a également de bonnes raisons de penser que l’excédent de trésorerie des banques ne soit orienté vers la spéculation financière. Les marchés boursiers connaissent déjà de folles fluctuations quotidiennes. Cette volatilité pourrait à son tour perpétuer le climat d’incertitude accrue, conduisant à un comportement encore plus prudent et décourageant à la fois la consommation et les investissements nécessaires pour permettre une reprise.

    Dans ce cas, nous serons confrontés à un piège à liquidité, ainsi qu’à une énigme de liquidité : une augmentation massive de la masse monétaire combinée à une utilisation limitée de celle-ci par les ménages et entreprises. Des mesures de relance bien conçues pourraient aider une fois que la COVID-19 aura été maîtrisée. Mais, tant que la pandémie fait rage, il ne peut y avoir de retour à la normalité. La clé pour l’instant est donc de réduire les risques et d’augmenter les incitations à dépenser. Tant que les entreprises craignent que l’économie reste faible pendant encore six mois ou un an, elles retarderont l’investissement, retardant ainsi la reprise. Seul l’État peut briser ce cercle vicieux. Les gouvernements doivent se charger d’assurer contre les risques actuels, en offrant une compensation aux entreprises dans le cas où l’économie ne se rétablirait pas à un certain moment. Il existe déjà un modèle pour ce faire: des « titres Arrow-Debreu » (portant le nom des économistes lauréats du prix Nobel Kenneth Arrow et Gérard Debreu), dont le paiement serait déclenché par certaines conditions prédéterminées. Par exemple, le gouvernement pourrait garantir que, si un ménage achète une voiture aujourd’hui et que la courbe épidémique demeurait à un certain niveau dans six mois, les remboursements mensuels de son crédit auto seraient suspendus. De même, des prêts et hypothèques conditionnels au revenu pourraient être utilisés pour encourager l’achat d’une large gamme de biens de consommation durables, y compris du logement. Des dispositions similaires pourraient s’appliquer aux investissements réels réalisés par les entreprises. Les gouvernements devraient également envisager d’émettre des bons d’achat pour stimuler la consommation des ménages. Cela se fait déjà en Chine, où les gouvernements locaux de 50 villes émettent des bons numériques qui peuvent être utilisés pour acheter divers biens et services dans un certain délai. La date d’expiration en fait de puissants stimulants de la consommation et de la demande globale à court terme – au moment où c’est le plus nécessaire. La pandémie étant susceptible de durer beaucoup plus longtemps que ce qui avait été initialement supposé, il faudra encore davantage de stimulants. Bien que les États-Unis, par exemple, aient déjà dépensé 3 billions de dollars pour diverses formes d’assistance, en l’absence de mesures nouvelles – et, on l’espère, mieux conçues, cet argent aura simplement prolongé la vie de nombreuses entreprises de quelques mois, sans les sauver réellement. Une approche qui a fonctionné dans plusieurs pays consiste à fournir une assistance aux entreprises à condition qu’elles conservent leurs travailleurs, en soutenant la masse salariale et les autres coûts proportionnellement à la baisse des revenus de l’entreprise. Aux États-Unis, la parlementaire Pramila Jayapal, membre du Congrès de l’État de Washington, a proposé une législation dans ce sens, comme l’ont fait plusieurs sénateurs. Des programmes de relance mal conçus ne sont pas seulement inefficaces, mais potentiellement dangereux. De mauvaises politiques peuvent accroître les inégalités, semer l’instabilité et saper le soutien politique au gouvernement, précisément au moment où il est nécessaire pour empêcher que l’économie ne tombe dans une récession prolongée. Heureusement, il existe des alternatives. Il reste à voir si les gouvernements les accepteront. Les opinions exprimées ici ne reflètent pas celles des Nations-Unies ou de ses États membres.

    Traduit de l’anglais par Timothée Demont