Concentration des marchés et ralentissement économique (P.Aghion)

https://publications.banque-france.fr/une-theorie-du-ralentissement-et-de-laugmentation-des-rentes

De l’utilité du PIB (Charles Wyplosz)

En défense du PIB

par Charles Wyplosz

20 novembre 2019 

L’affaire est entendue, le PIB n’est pas la bonne mesure de la santé d’un pays, même pas de sa santé économique. Des quantités d’alternatives sont proposées, mais ne parviennent pas à s’insérer dans le paysage encombré des indicateurs. C’est un faux débat qui repose sur une fausse idée.

S’attaquer au PIB est populaire. Il y manque tant de choses, comme le travail domestique non rémunéré, le marché noir, le coût environnemental des activités économiques, la pénibilité du travail ou le temps passé à s’instruire (et s’amuser) sur internet. Une petite industrie s’est créée pour essayer de remplacer le produit intérieur brut pas une mesure du bonheur national brut parce que, c’est bien connu, l’argent ne fait pas le bonheur.

Tout ceci est vrai. Mais il est aussi vrai que l’on ne peut pas résumer une personne par sa taille, il faut au moins prendre en compte son poids, et beaucoup d’autres choses. Personne ne prétend que le PIB résume un pays, ni même son économie. Le PIB mesure l’activité économique, et c’est tout. Mais c’est déjà beaucoup. Ce sont les revenus des habitants d’un pays, obtenus parce qu’ils contribuent, chacun à sa place, à produire des biens ou des services qui se vendent, en plus des services publics qui sont gratuits mais financés par les impôts.

Définir et mesurer correctement le PIB est compliqué, pas moins de deux prix Nobel ont été attribués à ceux qui ont contribué à cet effort. Eux et tous ceux qui ont participé à la recherche ont buté, bien longtemps avant tout le monde, sur les objections et critiques qui foisonnent. Ils ont proposé des solutions, par définition imparfaites, qui ont été soigneusement débattues avant d’être adoptées. Il a ensuite fallu des années pour que ce soit de la même manière partout dans le monde, pour mieux comprendre ce qui se passe et pour faire des comparaisons fiables. Les organismes qui le font respectent des procédures qui limitent les manipulations, sans toutefois les éliminer dans certains pays.

Toutes ces limites sont connues et reconnues. Des améliorations sont régulièrement apportées et, parfois, le concept est ajusté. Par exemple, on parlait avant surtout du PNB, aujourd’hui l’accent est mis sur le PIB (la différence est un peu impénétrable). Les critiques ignorent souvent, ou feignent d’ignorer, tout cela. Elles semblent se concentrer sur trois aspects.

Le premier est que le PIB ne mesure pas les activités non marchandes (comme le travail à la maison) et mesurent mal la valeur des services publics. Une autre question concerne la consommation gratuite sur internet, pour des services comme Facebook qui sont compensés par l’incontournable publicité. Des chercheurs – tels Erik Brynjolfsson du MIT – proposent d’évaluer la valeur de ces services au moyen d’enquêtes et d’expériences de laboratoire. Mais, dans tous les cas, résoudre ce problème est particulièrement ardu et nécessite des choix arbitraires ou des jugements de valeur, parfois les deux à la fois. La question qui se pose est alors de savoir s’il vaut mieux conserver une mesure claire, vérifiable et largement dépourvue de jugements de valeur ou s’il faut lui préférer une mesure qui sera inévitablement controversée et probablement même politisée.

La seconde critique est que le PIB est intrinsèquement matérialiste. Or la population ne se préoccupe pas uniquement de revenus et de consommation. Le risque est que l’on se polarise sur les aspects matériels en ignorant bien d’autres considérations tout aussi importantes. Cette critique a conduit à l’élaboration de divers indicateurs qui prennent aussi en compte le bien-être, voire le bonheur. Certains de ces travaux sont inventifs et fascinants, mais ils restent marginaux. La raison essentielle est que, si la notion de revenu est claire et mesurable (en termes monétaires), le reste de ce qui constitue le bonheur est essentiellement subjectif et sa valeur monétaire est arbitraire. Difficile, dans ces conditions, de concurrencer le PIB, malgré tous ses défauts, il suffit d’accepter ses étroites limites, à commencer par ne pas en faire l’objet d’une critique qui va bien au-delà de son objet.

La troisième critique observe que l’évolution du PIB est au cœur des choix de politiques économiques par les gouvernements, les banques centrales et les organisations internationales, aiguillonnés par les marchés financiers. De ce fait, disent les critiques, les politiques économiques perdent de vue d’autres aspects importants comme les inégalités, la santé, le chômage, l’éducation ou l’environnement. Il reste à démontrer que c’est bien le cas. Mais à supposer que ce soit le cas, cela ne signifie pas que le PIB est une mauvaise mesure qui doit être soit modifiée, soit ignorée. Comme la taille d’une personne, le PIB est une mesure qui a l’avantage d’être précise et claire. La rendre confuse et subjective n’arrangerait rien à l’affaire. Les autres éléments du bien-être sont aussi mesurables et il ne manque pas de données pour évaluer les inégalités, les systèmes de santé, etc. Si elles le souhaitent, les autorités peuvent consulter ces autres mesures, et tout indique qu’elles le font. Ensuite, elles prennent leurs décisions en fonction de leurs préférences et de leurs impératifs politiques. Les décrire comme obnubilées par le PIB est peut-être une critique intéressante, mais ce n’est pas une remise en cause de l’instrument de mesure.

En fin de compte, la remise en cause du concept de PIB et de la méthode mise en œuvre pour le calculer est peu convaincante. Les limites ont été identifiée depuis longtemps et ce qui pouvait être amélioré l’a été, et l’est constamment. Cette remise en cause est plus utile lorsqu’elle nous rappelle que le PIB ne peut pas être l’alpha et l’oméga de l’évaluation de la situation économique d’un pays, mais est-ce vraiment nécessaire ? Les analyses produites par les responsables de la politique économique, les organisations internationales, les marchés financiers et même les médias vont bien au-delà du PIB. Certains sujets, comme les inégalités ou l’environnement, ne sont apparus sur le radar que relativement récemment, d’autres apparaitront à coup sûr à l’avenir.

Certains vont plus loin et considèrent que l’intérêt accordé au PIB relève d’une vision matérialiste de la société et des mécanismes économiques. Si le PIB prétendait mesurer le bien-être, cette critique serait recevable, mais ce n’est pas le cas. Les utilisateurs de ce concept sont parfaitement conscients qu’il ne mesure que le revenu d’un pays et rares sont ceux qui croient qu’il résume à lui seul la santé du pays. Mais, le revenu est quelque chose d’important, qui mérite qu’on examine son niveau et son évolution. Le mépris des aspects matériels du revenu (le pognon, comme on dit) est une posture qui ne représente pas ce que pensent les gens, il suffit de regarder les myriades de revendications qui fleurissent constamment en France et ailleurs. C’est bien parce que le pognon est très important pour la quasi-totalité de l’humanité que le PIB est une mesure qui mérite d’exister dans le monde entier, indépendamment d’autres mesures qui correspondent à d’autres besoins.

https://www.telos-eu.com/fr/en-defense-du-pib.html

Contre la polarisation du marché du travail, d’où viennent les « bons » emplois ? (D.Acemoglu)

https://www.project-syndicate.org/commentary/automation-vs-job-creation-by-daron-acemoglu-2019-04/french

Les conséquences économiques de l’automation par R.Skidelsky (ECE 1)

https://www.project-syndicate.org/commentary/automation-impact-jobs-unemployment-by-robert-skidelsky-2019-09/french

Les conséquences économiques de l’automatisation

LONDRES – À l’heure où le Brexit mobilise l’attention des médias au Royaume-Uni et ailleurs, la marche silencieuse de l’automatisation se poursuit. La plupart des économistes considèrent cette tendance comme positive, s’attendant à voir la technologie faire disparaître de nombreux emplois à court terme, mais en créer de nouveaux et de meilleurs à long terme.

La destruction d’emplois est aujourd’hui claire et directe, les entreprises automatisant les convoyeurs d’usine, le paiement dans les supermarchés, pour ne conserver qu’une dixième des employés à des postes de superviseurs, et licencier tous les autres. C’est la suite des événements qui apparaît beaucoup moins évidente.L’argument économique habituel consiste à considérer que les travailleurs affectés par l’automatisation perdront dans un premier temps leur emploi, mais que la population dans son ensemble verra par la suite ces pertes compensées. L’économiste et lauréat du prix Nobel Christopher Pissarides ainsi que Jacques Bughin du McKinsey Global Institute affirment ainsi que l’augmentation de productivité permise par l’automatisation engendrera « une croissance économique plus rapide, des dépenses de consommation plus élevées, une demande supérieure en main-d’œuvre, et par conséquent une plus forte création d’emplois ».Cette théorie de la compensation apparaît cependant beaucoup trop abstraite. Pour commencer, il convient d’établir une distinction entre les innovations qui réduisent la main d’œuvre et celles qui la développent. L’innovation en matière de produits, par exemple, telle que l’arrivée de l’automobile ou du téléphone portable, vient accroître la main d’œuvre. Par opposition, l’innovation en matière de processus, ou l’introduction d’une méthode de production optimisée, vient réduire le besoin en main d’œuvre, puisqu’elle permet à une entreprise de produire la même quantité de produits ou services existants en employant moins de travailleurs.Il est certes possible que les nouveaux emplois créés par l’innovation en matière de produits soient compensés par un « effet de substitution », le succès d’un nouveau produit conduisant à l’inutilité d’un effectif employé dans la production d’un ancien produit. Le grand défi concerne toutefois l’innovation en matière de processus, qui se contente de déplacer des emplois sans en créer de nouveaux. Si l’innovation liée aux processus devient dominante, seuls des mécanismes compensatoires pourront contribuer à empêcher l’augmentation du chômage, ou ce que l’économiste britannique David Ricardo a appelé la « redondance » des individus.Plusieurs mécanismes de ce type existent. Premièrement, l’augmentation des bénéfices conduira à davantage d’investissements dans les nouvelles technologies, et par conséquent à des nouveaux produits en plus grand nombre. Par ailleurs, la concurrence entre les entreprises entraînera une baisse générale des prix, augmentant ainsi la demande en produits et donc en main d’œuvre. Enfin, la réduction des salaires engendrée dans un premier temps par le chômage technologique élèvera la demande en travailleurs, et conduira au retour à des méthodes de production à plus forte intensité de main d’œuvre, qui absorberont les travailleurs redondants.

La vitesse à laquelle opéreront ces mécanismes de compensation dépendra de la facilité avec laquelle le capital et le travail circuleront entre les différentes professions et régions. L’apparition de technologies réductrices de main d’œuvre entraînera une baisse des prix, mais réduira également la consommation du côté des travailleurs devenus redondants. La question est alors de savoir quel effet sera le plus rapide. Les économistes keynésiens pensent que la baisse de demande en produits résultant du chômage précédera et par conséquent primera sur la réduction des prix résultant de l’automatisation, et que ceci conduira à encore davantage de chômage, du moins à court terme.

Par ailleurs, même si ces disparitions d’emplois se limitaient à un phénomène de court terme, l’effet cumulatif d’une série d’innovations réductrices de main d’œuvre pourrait avec le temps engendrer un chômage à long terme. De plus, un mécanisme efficace d’ajustement des prix présuppose la prévalence générale de la concurrence. Or, sur un marché oligopolistique, une entreprise peut choisir d’user des économies de coûts pour booster ses bénéfices plutôt que pour réduire les prix.Les considérations de ce type renforcent la vision contemporaine selon laquelle les bienfaits de l’automatisation existent sur le long terme, la « redondance » étant vouée à augmenter au cours d’une « période de transition ». Mais si cette transition est elle-même vouée à durer plusieurs décennies, comme l’estime un récent rapport du McKinsey Global Institute, il n’est pas surprenant que les travailleurs se disent sceptiques face à cet ensemble d’arguments compensatoires.Pour Karl Marx, ces processus compensatoires n’existent pas, que ce soit à court ou à long terme. L’histoire qu’il raconte ne se termine pas sur une fin heureuse pour les travailleurs, du moins pas sous le règne du capitalisme.Selon Marx, la concurrence contraint les entreprises dans leur individualité à investir autant de bénéfices que possible dans des machines économes en main d’œuvre, c’est-à-dire dans la réduction des coûts. Le développement de la mécanisation ne bénéficie toutefois pas aux capitalistes en tant que classe. Certes, le premier entrant jouit d’un avantage temporaire, surfant sur des « courbes de coûts moyens décroissantes », comme l’explique Joseph Schumpeter dans son ouvrage Histoire de l’analyse économique, et annihilant au passage les entreprises plus fragiles. Mais la concurrence diffuse ensuite les nouvelles technologies, ce qui élimine rapidement les superprofits temporaires.Le rétablissement du taux de profit nécessite selon Marx une « armée de réserve de chômeurs » de plus en plus nombreuse. Il écrit par conséquent que la mécanisation « jette les ouvriers sur le pavé ». Pour Marx, le chômage est par nature essentiellement technologique. Et si l’armée de réserve peut être absorbée dans la main d’œuvre en périodes de sursaut de prospérité, son existence continue conduit à une paupérisation croissante à long terme.Ainsi, selon Marx, la séquence d’événements à long terme se situe à l’opposé exact de la vision orthodoxe : la mécanisation engendre une prospérité fébrile à court terme, au prix d’une dégradation à long terme.Les effets redistributifs de l’évolution technologique occupent depuis bien longtemps les discussions entre économistes. Dans son ouvrage de 1932 La Théorie des salaires, John Hicks développe l’idée de l’innovation induite. Il considère que des salaires plus élevés, en menaçant le taux de profit, risquent de conduire les entreprises à économiser du côté de la main d’œuvre, puisque ce facteur de production devient relativement plus coûteux. L’automatisation de l’économie ne constitue donc pas simplement le résultat d’une puissance de calcul accrue, dans l’esprit de la loi de Moore, mais dépend de changements dans le coût relatif du travail et du capital.Ce sont là des arguments techniquement complexes. Mais la théorie économique nous fournit à l’évidence pas de réponse claire à la question des effets à long terme du progrès technologique sur l’emploi. La meilleure conclusion que nous puissions tirer consiste à estimer que l’impact dépendra de l’équilibre entre les innovations associées aux produits et les innovations liées aux processus, ainsi que de facteurs tels que l’état de la demande, le degré de concurrence sur le marché, sans oublier l’équilibre de pouvoir entre le capital et le travail.Les gouvernements peuvent intervenir dans tous ces domaines majeurs. Même si l’automatisation s’est historiquement révélée bénéfique à long terme, les décideurs politiques ne doivent pas en ignorer les effets perturbateurs à court terme. Car c’est toujours dans le court terme que se produisent les drames de l’histoire.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

Robert Skidelsky, membre de la Chambre des Lords britanniques, est professeur émérite