Danone prend le statut d’entreprise à mission

« Etre une “entreprise à mission”, ce n’est pas “business as usual” » pour Danone

Le groupe dirigé par Emmanuel Faber est la première société française à passer sous ce statut créé par la loi Pacte.

Par Laurence Girard et Jean-Michel Bezat Publié le 20 mai 2020 à 10h43, mis à jour hier à 11h10

Temps de Lecture 3 min.

Danone a annoncé, mercredi 20 mai, une transformation importante de son objet social, votée en conseil d’administration la veille avant d’être soumise à l’assemblée générale des actionnaires le 26 juin : elle va devenir la première « entreprise à mission » française cotée en Bourse, un statut créé par la loi Pacte votée au printemps 2019. Le géant de l’agroalimentaire n’aura plus pour seules raisons d’être la performance économique et la recherche du profit, ce qui n’a jamais été l’objectif de son fondateur.

Antoine Riboud avait sidéré – et irrité – le patronat, en octobre 1972, en affirmant devant les assises du CNPF (devenu Medef) que le groupe poursuit « un double projet, économique et social ». C’est cette filiation que revendique le PDG de Danone. « Pour l’entreprise, devenir la première entreprise à mission cotée au monde, c’est un moment naturel et historique, explique Emmanuel Faber dans un entretien au Monde. Au moment où nous vivons une crise sans précédent, nous puisons dans l’histoire de Danone. » S’il reconnaît que la pandémie pèsera lourdement sur les résultats 2020, elle conforte sa stratégie sur le moyen et le long terme.

Quatre objectifs

Danone s’est fixé quatre grands objectifs : un « portefeuille de produits plus sains » apportant la santé au plus grand nombre ; le soutien à une « agriculture régénératrice » pour protéger et renouveler les ressources de la planète (usage de l’eau, réduction du plastique et des émissions de CO2) ; la poursuite de l’innovation sociale ; et une politique inclusive pour ses salariés et son écosystème proche (prestataires…). Se transformer en « entreprise à mission » dotée d’une raison d’être, insiste M. Faber, « ce n’est pas business as usual d’un côté et philanthropie de l’autre, mais une démarche intégrée ».

Le conseil d’administration nommera un comité de mission « composé de personnalités d’expertise mondiale » venues de tous les horizons. Le respect des objectifs sera vérifié chaque année, sur la base d’indicateurs précis, par un « organisme tiers indépendant », indique M. Faber. Les résultats seront présentés aux actionnaires lors de l’assemblée générale annuelle. Cette démarche s’inscrit dans le mouvement de certification « B Corp » dans lequel Danone s’est engagé en 2015.

Ce label « B Corp », décerné aux entreprises ayant une gestion durable, couvre déjà 30 % du chiffre d’affaires de Danone, notamment grâce à sa filiale américaine Danone North America. M. Faber veut « accélérer » le mouvement pour décrocher la certification de toute l’activité du groupe en 2025. En février, lors de la présentation des résultats 2019, il avait annoncé un plan pour le climat de 2 milliards d’euros sur trois ans pour « transformer en profondeur notre agriculture, notre consommation d’énergie, notre production, nos emballages ; accélérer la digitalisation de nos activités ».

Le dividende sera versé

Ces contraintes sont aussi des avantages. « Etre une entreprise à mission renforce la clarté de nos priorités et de notre combat », avance le dirigeant. Le nouveau statut permettra, selon lui, de « construire une entreprise résiliente au service d’une économie résiliente ». Et d’« attirer des talents, des personnes qui ont envie de donner du sens à leur engagement professionnel ». Cet engagement a, jusqu’à présent, reçu le soutien des fonds et des gestionnaires d’actifs anglo-saxons et européens actionnaires de Danone. « Nous avons un dialogue constant avec eux », indique son PDG. Ils lui ont donné « des signes d’encouragement forts » à l’approche de l’assemblée générale.

« Nous n’aurions pas pu faire cela sans le soutien des actionnaires »

Un autre sujet sera à son ordre du jour : le dividende versé au titre de l’exercice 2019. Le conseil d’administration a décidé, mardi, de le maintenir à 2,10 euros par action, le niveau fixé en février lors de la publication des bons résultats annuels. M. Faber précise que Danone n’a pas eu recours aux aides de l’Etat, notamment aux mesures de financement du chômage partiel, et qu’il va assurer le versement du salaire intégral jusqu’à la fin juin à ses 100 000 salariés.

« Le maintien du dividende nous paraît juste dans l’équilibre entre nos parties prenantes », dit-il, en précisant qu’« aucune entreprise du secteur agroalimentaire ne l’a baissé »« Nous avons protégé nos salariés jusqu’à la fin juin pendant cette période difficile, mais aussi nos petits prestataires, ajoute-t-il. Et nous avons servi tous nos clients. Nous n’aurions pas pu faire cela sans le soutien des actionnaires, dont le titre a perdu 20 % de sa valeur. »

Emmanuel Faber, qui avait renoncé à sa retraite chapeau il y a un an, a proposé de réduire de 30 % son salaire annuel fixe au second semestre 2020. Les membres du conseil d’administration ont renoncé à leur rémunération sur cette période. Ces sommes abonderont le fonds Dan Care destiné à élargir la protection sociale des salariés de l’entreprise. « C’est un geste qui exprime un mouvement de solidarité, justifie-t-il. Il y a un besoin de renforcer la cohésion sociale. »

Laurence Girard et Jean-Michel Bezat

 

 

Un état des lieux de l’économie américaine (Le Monde)

https://www.lemonde.fr/international/article/2020/05/13/face-au-coronavirus-une-amerique-aux-pieds-d-argile_6039486_3210.html#xtor=AL-32280270

Face au coronavirus, une Amérique aux pieds d’argile

Par et

Le 4 mai, dans l’espace virtuel que la diplomatie du coronavirus impose désormais aux dirigeants de la planète, Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, annonce le lancement d’un fonds mondial pour la recherche d’un vaccin contre le Covid-19. Parmi les nombreux chefs d’Etat et de gouvernement réunis en mosaïque sur l’écran face à elle, le premier ministre japonais, Shinzo Abe, côtoie la chancelière allemande, Angela Merkel, et l’on reconnaît le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, non loin d’Emmanuel Macron. Un dirigeant brille par son absence : le président des Etats-Unis.

Donald Trump n’a pas jugé utile de participer à cette opération internationale, qui réunit dès son coup d’envoi 7,4 milliards d’euros, ni même de s’y faire représenter. En fait, il y a bien une participante américaine, dont le visage s’affiche sur les écrans : Melinda Gates, coprésidente, avec son mari Bill, de la fondation qui porte leur nom. Très active dans le domaine de la santé publique, la Fondation Gates annoncera le même jour que ses dons pour la recherche sur le Covid-19 s’élèvent à 300 millions de dollars.

Que la présence américaine à un sommet mondial soit assurée par une philanthrope privée, aussi riche soit-elle, et non par un dirigeant politique, en dit long sur l’effacement de la puissance américaine sur la scène diplomatique. La veille, Melinda Gates ne s’est d’ailleurs pas privée de critiquer cette absence : « Le manque de leadership des Etats-Unis est extrêmement décevant, confie-t-elle aux Echos. C’est pour cela que nous nous sommes tournés vers l’Europe. »

Amorcé progressivement depuis le début du XXIe siècle, le repli américain s’est accéléré sous la présidence Trump. Le choc du coronavirus l’a accentué. En l’espace de quelques semaines, Washington a tourné le dos à la communauté internationale. En pleine pandémie, Donald Trump a pris prétexte des manœuvres de Pékin à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour suspendre la contribution américaine – la plus importante de l’OMS. Un sénateur républicain du Missouri, Josh Hawley, réclame même l’abolition de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) : son pays, dit-il, doit « recouvrer sa souveraineté économique ».

Le vernis craque

Vu de l’extérieur, c’est la négation même du modèle américain. Ce monde dont ils se retirent, ce sont eux, les Etats-Unis, qui ont en grande partie contribué à le modeler. Mais si le Covid-19 a fait des dégâts partout, son offensive aux Etats-Unis est particulièrement cruelle : au-delà du bilan humain – près de 80 000 morts, 1,3 million de cas –, elle révèle les failles profondes du système économique, social et politique de la première puissance mondiale.

Cette offensive, Donald Trump ne l’a pas vue venir. Lorsque, le 4 février, il prononce son troisième discours sur l’état de l’Union, les mots claquent et les formules triomphales s’enchaînent. « En seulement trois ans, dit-il au Congrès, nous avons brisé l’idée du déclin américain, et nous avons refusé l’atrophie du destin de l’Amérique. Nous allons de l’avant à un rythme qui était inimaginable il y a peu de temps encore, et nous ne reculerons plus jamais. » Ce succès, pense-t-il, est irrévocable : le pays vient de connaître son 128e mois d’affilée de croissance, le plus long cycle jamais connu, le taux de chômage est tombé à son plus bas niveau depuis près de cinquante ans, Wall Street atteint des sommets historiques.

Deux semaines auparavant, un homme de 35 ans du comté de Snohomish (Etat de Washington), revenu quelques jours plus tôt de Wuhan, a été testé positif au coronavirus SARS-CoV-2. C’est le premier cas confirmé aux Etats-Unis. Mais, ce 4 février, Donald Trump a les yeux rivés sur sa possible réélection en novembre. Il ne peut imaginer que cette première contamination constitue le point de départ d’une crise sanitaire sans précédent, qui va agir comme le révélateur d’un modèle économique rongé par les inégalités et un système sanitaire et social particulièrement inadapté à ce choc.

Le vernis commence à craquer dès la proclamation de l’état d’urgence, le week-end du 13 mars. A New York, le gouverneur de l’Etat, Andrew Cuomo, et le maire de la ville, Bill de Blasio, affrontent un dilemme : fermer ou non les écoles. Dans la ville qui compte le plus de milliardaires au monde, ce n’est pas la pertinence sanitaire ou éducative de cette décision qui les fait hésiter, mais ses risques sociaux. Car, sur le million d’élèves des 1 700 écoles publiques de New York, 750 000 vivent au-dessous du seuil de pauvreté et un élève sur dix est sans domicile fixe. Pour eux, l’école est d’abord un lieu où ils sont assurés d’avoir un repas par jour et où les services sociaux peuvent apporter un peu de soutien à des familles très précaires. Conscient des enjeux, MM. Cuomo et De Blasio résistent jusqu’au dernier moment, mais, face à l’urgence sanitaire, finissent par opter pour la fermeture.

Inégalités caricaturales

Deux images résument à elles seules l’ampleur des inégalités sur lesquelles la pandémie jette une lumière crue. D’abord, une photo du producteur de musique et de films David Geffen, postée le 28 mars sur son compte Instagram, qui rapidement enflamme les réseaux sociaux. On y voit son yacht de 140 mètres au mouillage dans une crique de la Grenade, accompagné de cette légende : « Confiné pour éviter le virus. J’espère que tout le monde est à l’abri. » L’autre, c’est celle de trois lycéens de Phoenix (Arizona) découverts par leur proviseur blottis sous une couverture à l’abri de la pluie à l’extérieur de leur établissement, fermé pour cause de Covid-19, utilisant le réseau sans fil du lycée pour terminer leurs devoirs faute de connexion Internet à la maison.

A New York, la situation frise la caricature, avec un rapport d’un à quarante entre les 20 % les plus riches et les 20 % les plus pauvres, une situation similaire à celles de la Namibie ou de la Sierra Leone. Au plus fort de la crise sanitaire, le Bronx et le Queens, les deux quartiers les plus pauvres, comptaient deux fois plus de personnes contaminées que Manhattan, où pourtant la densité de population est la plus élevée, avant qu’une partie des résidents aisés filent vers les plages des Hamptons ou la verdure de la vallée de l’Hudson. Fin mars, les joueurs de l’une des plus célèbres équipes de basket américaines, les Brooklyn Nets, ont pu se faire tester pour savoir s’ils avaient été contaminés, pendant que des milliers de soignants se voyaient refuser cette possibilité. Dans le Michigan, 40 % des victimes du Covid-19 sont afro-américaines, alors que cette catégorie constitue à peine 14 % de la population.

Mais c’est la vulnérabilité du système de santé qui se révèle la plus désastreuse. « Dans les classements internationaux sur la capacité d’un pays à affronter une pandémie, les Etats-Unis faisaient toujours partie du peloton de tête avec l’Allemagne, qu’il s’agisse des réserves stratégiques, des capacités industrielles pour produire des traitements et du matériel, de la qualité des laboratoires et des chercheurs, remarque Thomas Philippon, économiste à l’université de New York. La propagation du Covid-19 constitue pour le pays une défaite très lourde, dans laquelle l’administration Trump porte une responsabilité écrasante. » Malgré les alertes répétées des services de renseignement, malgré les deux à trois semaines dont ils ont bénéficié par rapport à l’Europe pour se préparer, les Etats-Unis se sont fait surprendre par la pandémie. L’Etat de New York déplore 1 300 morts de Covid-19 par million d’habitants – un taux trois fois supérieur à celui de l’Italie.

L’« absurdité » d’un modèle

Les faiblesses du système de santé américain ne sont pas nouvelles. Il coûte cher – 11 000 dollars par habitant, 18 % du PIB – pour des résultats très médiocres. L’espérance de vie, qui ne cesse de baisser depuis quatre ans, notamment à cause de la crise des opioïdes, qui a fait des ravages dans la dernière décennie, est très inférieure à celle dans la plupart des pays de l’OCDE, tandis que les taux de comorbidité au Covid-19 (40 % des Américains sont obèses, un sur trois souffre de diabète, un sur deux de maladie cardio-vasculaire) sont parmi les plus élevés du monde. Cet état sanitaire est aggravé par le fait que les Etats-Unis sont l’un des seuls pays au sein du monde développé à ne pas imposer aux entreprises un système d’indemnisation maladie.

Pourtant, depuis son élection, Donald Trump n’a cessé de tailler dans les budgets des agences de santé, tout en détricotant l’Obamacare, le système d’assurance mis en place par son prédécesseur. Résultat : lorsque la pandémie se déclare, 30 millions de personnes n’ont aucune couverture maladie, et la moitié de la population déclarait être sous-assurée. Cette situation empire à une vitesse vertigineuse avec l’explosion du chômage, car un Américain sur deux a une assurance santé liée à son emploi. Pour Gabriel Zucman, économiste et professeur à Berkeley, « cette crise illustre très clairement les limites et l’absurdité du modèle, qui est perpétué par le lobbying intensif des compagnies d’assurance privées ».

Les Américains savaient tout cela. Mais, lorsque les images des hôpitaux débordés défilent sur leurs écrans, lorsque les réseaux sociaux sont submergés par les témoignages déchirants d’infirmières privées de masque et de médecins paniqués par l’absence de respirateurs, lorsque les gouverneurs des Etats doivent rivaliser pour s’approvisionner en équipement médical au lieu de s’entre-aider, l’inadaptation de leur système éclate au grand jour.

Les conséquences économiques de la crise sanitaire aggravent encore le déséquilibre structurel du système hospitalier, constitué, pour l’essentiel, d’établissements à but lucratif, qui accueillent les patients assurés auprès de compagnies privées. Avec la montée du chômage, les assurés sont de moins en moins nombreux et l’on assiste à des faillites d’hôpitaux en cascade, alors que, dans le même temps, le secteur public n’a pas les capacités pour accueillir les malades qui se retrouvent sans assurance.

L’état de la désunion

Alors que des files de 4 x 4 se forment devant les banques alimentaires, prises d’assaut par des salariés licenciés du jour au lendemain, la violence de la crise, sanitaire et économique, plonge les intellectuels américains nostalgiques de l’ère pré-Trump dans une impitoyable introspection. La gestion erratique de l’épidémie par la Maison Blanche les étonne d’autant moins que ce président a toujours fait preuve d’un profond scepticisme à l’égard de la science. Donald Trump passe successivement du déni à la fanfaronnade, puis au discours guerrier, sans jamais parvenir à donner l’impression qu’il maîtrise la situation, et il place son gendre, Jared Kushner, qui n’a d’autre qualification qu’une brève expérience dans l’immobilier, au centre du dispositif Covid-19. Pour de nombreux analystes, les dysfonctionnements, cependant, dépassent largement le chaos du bureau Ovale.

« Alors que, sur le papier, les Etats-Unis ont une énorme capacité d’action publique, l’incompétence choquante de la gestion du coronavirus a montré qu’elle ne servait à rien, observe Yascha Mounk. La population est trop divisée pour suivre les consignes de santé publique. Les autorités sont beaucoup moins efficaces qu’elles n’auraient dû l’être. Et la Maison Blanche est incapable d’organiser une riposte coordonnée à la pandémie. » Ce politiste à Harvard, auteur du Peuple contre la démocratie (L’Observatoire, 2018), met le doigt sur un élément crucial dans cette crise : la division du peuple américain. Polarisés comme jamais, les Américains, qui avaient fait preuve d’une remarquable unité après les attentats du 11 septembre 2001, se déchirent aujourd’hui sur la question du déconfinement et sur le débat qu’elle sous-tend : la suprématie de la valeur économique sur la valeur santé, ou la supériorité de la liberté individuelle sur la sécurité collective.

En avril, encouragés à coups de Tweet par le président Trump – « Libérez le Michigan ! » « Libérez la Virginie ! » « Libérez le Minnesota ! » –, des manifestants protestent contre le confinement décrété par le gouverneur de leur Etat. A Denver, dans le Colorado, on les voit s’opposer à des soignants en tenue verte d’hôpital, auxquels ils crient : « Retournez en Chine ! » A Lansing, capitale du Michigan, le 30 avril, des manifestants armés envahissent le bâtiment du Parlement local pour protester contre le strict confinement imposé par la gouverneure Gretchen Whitmer.

Là encore, cette fracture dans l’opinion n’est pas apparue avec le Covid-19. Les séquelles de la guerre d’Irak, après l’invasion du pays par les forces américaines en 2003, ont rompu la belle unité du 11-Septembre, puis celles de la crise financière de 2008, dont les banquiers se sont rapidement remis alors que la classe moyenne plongeait, ont continué de semer la division et la méfiance. Donald Trump a ramassé la mise en 2016 et n’a fait que souffler sur les braises depuis. Dans le magazine The Atlantic, le politiste Francis Fukuyama prédit que, dans la lutte crise contre le Covid-19, c’est la confiance dans le leadership et sa compétence, bien plus que le clivage entre démocraties et autocraties, qui détermineront le succès. Et, dans le cas présent, ces critères ne sont pas à l’avantage des Etats-Unis.

Signes extérieurs de richesse

D’autant plus que l’une des caractéristiques du système américain, le fédéralisme, est elle aussi mise à l’épreuve. Faute d’un président capable d’incarner le rassemblement, les Etats se protègent les uns des autres pour tenter de freiner la progression de la maladie. L’Alaska et Hawaï mettent en quarantaine les Américains arrivant du continent. Les citoyens se tournent vers leur gouverneur, dans lequel les sondages montrent qu’ils placent leur confiance bien plus que dans le système fédéral. La Californie, dont le gouverneur, Gavin Newsom, a été le premier à décréter le confinement de la population entière d’un Etat, prend des allures d’Etat-nation. Gavin Newsom et son collègue de l’Etat de New York, Andrew Cuomo, démocrate comme lui, deviennent des figures nationales, dont la gestion de la crise est plus rationnelle. « Les gouverneurs ne doivent rien nous demander », proclame Jared Kushner. Ils retiendront la leçon. A la mi-mars, 16 Etats ordonnent le confinement, qui concerne alors la majorité de la population américaine. Il ne reste plus au président qu’à encourager rageusement les opposants, en tapant sur son smartphone depuis la Maison Blanche.

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Plus la crise avance, moins Donald Trump cache en effet sa fébrilité quant à la reprise de l’activité, alors qu’apparaît l’ampleur de la catastrophe économique. Dans un contexte où la précarité de l’emploi et des salaires était déjà importante, les Etats-Unis ont fait le choix, quand la pandémie a paralysé l’économie, de laisser les entreprises faire faillite et licencier. Tandis que les pays européens ont opté pour des mesures de chômage partiel en attendant que l’activité reparte, 33,5 millions d’Américains ont perdu leur emploi. Le taux de chômage atteint 14,7 %, un niveau inégalé depuis la seconde guerre mondiale.

« C’est une option très risquée, car elle pourrait se traduire par une reprise beaucoup plus lente qu’en Europe », estime Gabriel Zucman, qui souligne le gâchis que représente la rupture du lien entre un salarié et son entreprise. Pour Patrick Artus, chef économiste chez Natixis, « le gouvernement américain a fait la bêtise d’utiliser les mêmes recettes que d’habitude », alors que la nature de cette crise est très différente des précédentes. « Cette soudaine montée du chômage peut déclencher une crise bancaire avec une hausse massive des défauts sur les crédits », s’inquiète-t-il. Déjà, avant la crise, quatre Américains sur dix étaient incapables de faire face à une dépense imprévue de 400 dollars, selon la Réserve fédérale. Ce chiffre est en train d’exploser.

C’est une autre fragilité du modèle américain qui est mise en évidence par l’irruption du Covid-19. « Depuis pas mal d’années, la réussite de ce modèle se résume au succès de la Silicon Valley, dont les entreprises emblématiques vont ressortir renforcées de cette crise, souligne Thomas Philippon. Mais c’est un modèle qui ne fonctionne plus pour les deux tiers des Américains. » Comme le notent Martha Ross et Nicole Bateman, deux chercheuses de la Brookings Institution, dans une récente étude, 53 millions d’Américains sont considérés comme « bas salaires », avec une rémunération horaire médiane de 10,22 dollars. « Le dernier cycle de croissance a finalement été très pauvre en termes d’évolution des revenus et d’emploi », relève l’économiste Véronique Riches-Flores, spécialiste des Etats-Unis. Ainsi, alors que les indices boursiers battaient record sur record, le salaire horaire moyen ajusté de l’inflation n’a pas bougé depuis 1973, tandis que le pouvoir d’achat du salaire minimum fédéral diminue depuis 1968.

« Revers majeur »

Même constat sur le taux de chômage, dont la baisse tient essentiellement à la faiblesse du taux de participation au marché du travail. Avant que n’éclate la crise, 23 millions d’Américains âgés de 25 à 54 ans étaient sans emploi. La plupart n’étaient plus comptabilisés dans les statistiques du chômage, simplement parce qu’ils avaient renoncé à chercher un poste par découragement ou pour raisons de santé. « Si l’on avait un taux d’activité comparable à celui d’avant la crise de 2008, le chômage serait plus du double des chiffres officiels », estime Véronique Riches-Flores.

Diplomatique, politique, économique, social, sanitaire : sur tous les fronts, les fondements du système américain se trouvent ainsi attaqués et se montrent d’autant plus vulnérables qu’ils étaient déjà affaiblis. Pour certains commentateurs, c’est bien le légendaire exceptionnalisme américain qui se trouve remis en cause. Auteur d’un livre d’une grande lucidité publié en 2013, The Unwinding, (« Le défoulement », FSG, non traduit), portrait d’une superpuissance dont le modèle est usé et les acteurs livrés à eux-mêmes, George Packer vient de livrer au mensuel The Atlantic un verdict d’une sévérité glaçante : « Nous vivons dans un Etat failli, dit-il. La crise exigeait une réponse rapide, rationnelle et collective. Les Etats-Unis ont réagi comme le Pakistan ou la Biélorussie. La Russie, Taïwan et les Nations unies ont envoyé de l’aide humanitaire à la puissance la plus riche du monde une nation réduite à mendier dans un chaos total. »

Pour Yascha Mounk, qui porte un regard d’Européen sur le pays qui l’a adopté, « si l’Amérique ne renouvelle pas sa culture politique et ses institutions, elle se révélera incapable de servir ses propres citoyens et d’agir en leader du monde libre ». Bien d’autres pensent que cette mission de leadership est déjà sacrifiée, victime de l’hubris et des erreurs de jugement. Le Russe Andreï Kortounov, qui dirige à Moscou un centre d’études sur les relations internationales, est convaincu que le mythe américain ne sortira pas indemne de la pandémie : « S’il y a un pays qui aurait dû savoir faire face à cette crise, c’étaient bien les Etats-Unis, dit-il. C’est un revers majeur pour leur image dans le monde. »

Attention à la démoralisation collective, avertit Kurt Campbell, ex-responsable diplomatique dans l’administration Obama, aujourd’hui à la Fondation Carnegie, qui ne compte plus les fois où la théorie du déclin américain a alimenté les hypothèses les plus sombres. « Chaque fois, nous avons fait preuve d’une formidable capacité à rebondir », souligne-t-il. C’est vrai. Les Etats-Unis conservent quelques atouts et pas des moindres, le dollar, la puissance militaire, la force de l’innovation scientifique et technologique. Et tous les yeux de ceux qui veulent le croire sont rivés, comme ceux de Donald Trump, sur l’élection présidentielle du 3 novembre. Mais, quel que soit le vainqueur, la pente à remonter pour rétablir l’aura du modèle américain sera rude.

 

Stéphane Lauer, Sylvie Kauffmann

Chocs d’offre et de demande produits par le Covid-19 (vidéo)

Une vidéo réalisée par le site du Monde : je trouve la partie sur les déplacements des courbes d’offre et de demande globales intéressante et bien réalisée. Par contre, le début de la vidéo qui explique comment on construit ces courbes se trompe complètement. il y a assimilation des droites Dg et OG à un unique marché concurrentiel, et l’explication des pentes des droits Dg et OG n’est pas bonne (j’ai traité cela en cours).

https://www.lemonde.fr/economie/video/2020/05/10/coronavirus-la-crise-economique-due-a-l-epidemie-est-unique-voici-pourquoi_6039218_3234.html#xtor=AL-32280270

Entretien avec C. de Perthuis (à lire – spécialiste de la question environnementale)

“Il ne faut pas assouplir les réglementations environnementales”

“Il ne faut pas assouplir les réglementations environnementales”

Si les émissions mondiales de CO2 connaissent une chute historique en période de confinement, cette baisse n’enlève rien à l’urgence climatique, explique Christian De Perthuis, Professeur d’Économie et fondateur de la Chaire Economie du Climat à l’Université Paris-Dauphine.

Plus que jamais nécessaires, il estime que les réglementations environnementales doivent être maintenues et que l’octroi des soutiens publics doit être subordonné au respect et au maintien de ces normes environnementales. Interview.

Les prix du pétrole sont en chute libre. Cette situation n’est-elle pas préjudiciable à la fin de l’exploitation des énergies fossiles ?

Le premier impact du recul du prix du pétrole est un affaiblissement de la capacité financière des producteurs, qu’il s’agisse des pays ou des compagnies. Cet affaiblissement considérable n’est pas vraiment propice à une relance de l’exploration de la production pétrolière. Donc les incitations du côté de l’offre vont dans le bon sens. Chaque fois qu’il y a un recul du prix du pétrole, on constate que les investissements concernant l’exploration du pétrole comme sa production se contractent. Avec la chute actuelle, je ne les vois pas vraiment repartir à court et moyen terme.

Il faut en parallèle s’intéresser à l’impact de cette situation sur la demande et sur la consommation. Il est clair qu’en situation de confinement et de récession, la baisse du pétrole ne va pas augmenter la consommation d’énergie à court terme, puisque l’on ne peut pas consommer d’essence ou de kérozène.

À moyen et long terme effectivement se posera la question de l’incitation négative de la faiblesse des prix du pétrole, au moment du redémarrage de l’économie.

Dans mon dernier ouvrage, « Le tic-tac de l’horloge climatique », je décris avec plus de précision le cycle de la rente pétrolière. Le prix du pétrole s’inscrit dans un cycle permanent : quand il baisse, c’est mauvais pour les productions, mais cela stimule la consommation tandis que quand son prix est élevé, cela freine la consommation, mais stimule la production.

Au moment de la reprise économique, il faudra veiller à ce que la faiblesse du prix du fossile ne constitue pas un facteur de redémarrage fort de la demande. Le bon instrument pour contrer ceci c’est de mettre en place une tarification carbone. Si vous avez des taxes CO2 qui sont au bon niveau, vous envoyez les bonnes incitations du côté de l’offre comme du côté de la demande. Vous cassez ainsi la transmission de la baisse du prix à la production vers la consommation.

La baisse des émissions de CO2 à laquelle nous assistons pendant le confinement aura-t-elle un impact significatif sur l’ambition de neutralité carbone des États d’ici 2050 ?

Il faut bien comprendre que ce qui compte, c’est avant tout la durée du confinement et surtout, ses conditions de sortie. Il est peu probable que l’on sorte du jour au lendemain de confinement et que l’on se retrouve d’ici l’été dans le contexte d’avant la catastrophe. Ce ne sont pas les gouvernements qui décident du rythme de sortie du confinement, c’est bien le virus. Donc, il y a une très grande incertitude.

Cela étant dit, j’ai essayé d’estimer l’impact de la catastrophe sanitaire sur les émissions de CO2 à l’échelle mondiale, à partir de deux hypothèses. Un scénario de sortie lente et un scénario avec sortie rapide. Au moment où j’ai fait les calculs, je ne savais pas très bien sur quel scénario il fallait se positionner.

Aujourd’hui, la majorité des informations disponibles suggèrent que nous nous dirigeons vers un scénario de sortie lente. Dans les deux scénarios, la baisse des émissions sera plus forte que la baisse du PIB, parce les secteurs à très forte croissance en termes d’émissions sont les plus impactés. C’est notamment le cas des secteurs du transport et du tourisme.

Par ailleurs, en ce qui concerne l’impact de la récession sur les zones économiques, nous sommes dans une situation radicalement différente par rapport à 2009. Alors qu’à cette date, la Chine avait à peine infléchi ses émissions de CO2, nous savons déjà qu’elles ont reculé. Le plus probable aujourd’hui est que nous nous dirigions vers une baisse de l’ordre de 5 Gt de CO2, soit un peu moins de 15 % des émissions mondiales. C’est absolument inédit, du jamais vu en temps de paix !

Cela modifie-t-il pour autant les perspectives à moyen terme ? Non, car ce qui compte, ce n’est pas le flux des émissions annuel, mais le stock de CO2 présent dans l’atmosphère. La baisse du flux annuel d’émissions ne nous fait que faire gagner un peu de temps : de deux à cinq ans suivant que l’on retient un scénario à 1,5°C ou 2°C. Mais l’essentiel se jouera sur les effets de la récession à moyen et long terme.

Il faudra en effet continuer à baisser les émissions dans les prochaines décennies pour viser la neutralité carbone qui, seule, permet de stabiliser le stock de CO2 atmosphérique. 

RE2020, lois anti gaspillage, compensation de la croissance du trafic aérien… Certaines voix s’élèvent pour demander un report des exigences environnementales pour faciliter la relance. Est-ce souhaitable selon vous ?

Il ne faut pas assouplir les réglementations environnementales. Il convient au contraire de subordonner l’octroi des soutiens publics au respect et au maintien de ces normes environnementales. C’est particulièrement vrai dans le secteur des transports et notamment l’aérien.

Il faut dissocier la phase dans laquelle nous nous trouvons encore, qui est une phase de « sauve qui peut », où l’on ouvre les vannes monétaires et budgétaires pour éviter que l’économie ne s’effondre à la suite d’une crise de liquidités. Ensuite va arriver le moment des plans de redémarrage. Je milite pour ma part pour un plan de relance, au niveau européen.

 Sur quoi devra selon vous s’appuyer le plan de relance européen ?

D’abord, l’Europe ne doit pas avoir un plan de relance d’un côté et un green deal de l’autre, il faut fusionner les deux. C’est-à-dire modifier ce qui était prévu initialement dans le green deal, qui est un programme d’investissement sur plusieurs années et qui n’est pas du tout conçu pour l’urgence sanitaire.

En ce qui concerne la question de l’allocation sectorielle des investissements, j’ai deux recommandations. Aujourd’hui, le green deal prévoit mille milliards d’euro d’investissements dits « verts » — si vous me trouvez un critère distinctif intelligent qui permet de distinguer le « vert » du « pas vert », je suis preneur.

D’un autre côté, un fonds de 100 milliards d’euros est destiné à la reconversion des secteurs liés aux fossiles. Je pense que le poids relatif du 1000 et du 100 n’est pas du tout le bon. L’essentiel des investissements de la transition bas carbone dans les pays européens pour les pouvoirs publics consiste à financer le désinvestissement des énergies fossiles.

Nous avons besoin d’investir beaucoup plus largement dans les reconversions. Un exemple parlant est celui des batteries et des moteurs thermiques. Il faut trois fois moins d’ouvriers pour fabriquer des voitures électriques qu’une voiture thermique.

Évidemment, il faut investir dans les batteries. Avec une dizaine d’années de retard sur les Asiatiques, les Européens s’y sont lancés. Il n’y a pas ici un besoin massif d’argent public. En revanche, il en faut beaucoup pour reconvertir dans de bonnes conditions les usines thermiques.

Les émissions de CO₂ liées aux énergies fossiles et aux industries représentent 70 % des émissions de gaz à effet de serre totales.

D’autre part, il faut s’interroger sur le critère qui permet de dissocier le « vert » du « pas vert ». Est-ce qu’il va falloir négocier au cas par cas ? Pour le climat, il y a un seul critère qui compte : c’est la quantité de CO2 qu’on émet dans l’atmosphère. La meilleure façon d’intégrer ce critère est de taxer les émissions de CO2. Ce point est incontournable.

En l’absence d’un étalon clair, simple et unique pour dissocier ce qui est bas carbone de ce qui ne l’est pas, nous allons nous lancer dans des mesures compliquées à mettre en place à l’image de la taxonomie des produits verts. Le critère économique différenciant doit être le prix de la tonne de CO2.

Comment financer cette transition verte ?

Les États s’endettent massivement : on a ouvert les vannes monétaires et budgétaires et c’est nécessaire. Mais à un moment, il faudra payer la dette et le plan de redémarrage, que je préfère au terme de « relance », ne va pas se faire en 6 mois, mais sur plusieurs années.

La deuxième composante du green deal, et elle est déjà dans le texte, c’est qu’il faut élargir la tarification du CO2 en Europe et utiliser cette tarification à la fois pour orienter les investissements vers le bas carbone et en même temps, créer de nouvelles ressources. Il ne faut pas augmenter la taxe carbone au premier juillet prochain, il faut le faire intelligemment.

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Trois sources de financements et de taxation sont donc à mettre en place : l’élargissement de la taxation carbone au niveau européen dans les transports et le bâtiment ; la fameuse taxe aux frontières — même si je pense à titre personnel qu’elle est compliquée à mettre en place et qu’elle rapportera probablement beaucoup moins que ce qu’on imagine ; et enfin la mise en place d’un système de prix plancher sur le système européen d’échange de quotas, qui aurait pour conséquence de rehausser ce prix du quota, qui est un indicateur extrêmement important pour les choix d’investissement dans le secteur électrique, dans le secteur industriel, etc…

 

 

T.Piketty et financement de la transition énergétique en zone euro (Le Monde)

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/05/09/apres-la-crise-le-temps-de-la-monnaie-verte_6039129_3232.html#xtor=AL-32280270

Thomas Piketty : « Après la crise, le temps de la monnaie verte »

L’arrêt économique devrait être mis à profit pour réfléchir à une relance par des investissements dans des secteurs comme la santé et l’environnement, avec une réduction des activités les plus carbonées, estime l’économiste Thomas Piketty dans sa chronique.

Publié aujourd’hui à 03h02, mis à jour à 16h21 Temps de Lecture 4 min.

Une éolienne dans un champ de colza, à Magny (Eure-et-Loir), le 4 mai.
Une éolienne dans un champ de colza, à Magny (Eure-et-Loir), le 4 mai. JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

Chronique. La crise engendrée par le Covid-19 peut-elle précipiter l’adoption d’un nouveau modèle de développement, plus équitable et plus durable ? Oui, mais à condition d’assumer un changement clair des priorités et de remettre en cause un certain nombre de tabous dans la sphère monétaire et fiscale, qui doit enfin être mise au service de l’économie réelle et d’objectifs sociaux et écologiques.

Il faut d’abord mettre à profit cet arrêt économique forcé pour redémarrer autrement. Après une telle récession, la puissance publique va devoir jouer un rôle central pour relancer l’activité et l’emploi. Mais il faut le faire en investissant dans de nouveaux secteurs (santé, innovation, environnement), et en décidant une réduction graduelle et durable des activités les plus carbonées. Concrètement, il faut créer des millions d’emplois et augmenter les salaires dans les hôpitaux, les écoles et universités, la rénovation thermique des bâtiments, les services de proximité.

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Dans l’immédiat, le financement ne pourra se faire que par la dette, et avec le soutien actif des banques centrales. Depuis 2008, ces dernières ont procédé à une création monétaire massive pour sauver les banques de la crise financière qu’elles avaient elles-mêmes provoquée. Le bilan de l’Eurosystème (le réseau de banques centrales piloté par la BCE) est passé de 1 150 milliards d’euros début 2007 à 4 675 milliards fin 2018, c’est-à-dire de 10 % à peine à près de 40 % du PIB de la zone euro (12 000 milliards d’euros).

Il faut assumer le fait que la création monétaire serve à financer la relance verte et sociale, et non à doper les cours de Bourse

Sans doute cette politique a-t-elle permis d’éviter les faillites en cascade qui avaient entraîné le monde dans la dépression en 1929. Mais cette création monétaire, décidée à huis clos et sans encastrement démocratique adéquat, a aussi contribué à doper les cours financiers et immobiliers et à enrichir les plus riches, sans résoudre les problèmes structurels de l’économie réelle (manque d’investissement, hausse des inégalités, crise environnementale).

Mutualiser le taux d’intérêt

Or il existe un risque réel que l’on se contente de continuer dans la même direction. Pour faire face au Covid-19, la BCE a lancé un nouveau programme de rachat d’actifs. Le bilan de l’Eurosystème a bondi, passant de 4 692 milliards au 28 février à 5 395 milliards au 1er mai 2020 (suivant les données publiées par le BCE le 5 mai). Pour autant, cette injection monétaire massive (700 milliards en deux mois) ne suffira pas : le spread de taux d’intérêt en défaveur de l’Italie, qui s’était abaissé mi-mars à la suite des annonces de la BCE, est très vite reparti à la hausse.

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Que faire ? D’abord prendre conscience que la zone euro restera fragile tant qu’elle fera le choix de soumettre ses dix-neuf taux d’intérêt à la spéculation des marchés. Il faut d’urgence se donner le moyen d’émettre une dette commune dotée d’un seul et même taux d’intérêt. Contrairement à ce que l’on entend parfois, l’objectif est avant tout de mutualiser le taux d’intérêt et non d’obliger certains pays à rembourser la dette des autres. Les pays qui se disent le plus en pointe sur cette question (France, Italie, Espagne) doivent formuler une proposition précise et opérationnelle, avec au passage la création d’une Assemblée parlementaire permettant de superviser l’ensemble (sur le modèle de l’Assemblée franco-allemande créée l’an dernier, mais avec de réels pouvoirs, et ouverte à tous les pays qui le souhaitent). L’Allemagne, qui est pressée par ses juges constitutionnels de clarifier sa relation à l’Europe, choisira sans doute de participer dès lors qu’une proposition solide sera sur la table et que ses principaux partenaires seront prêts à avancer. En tout état de cause, l’urgence interdit de rester les bras ballants en attendant l’unanimité, qui ne viendra pas.

La proposition espagnole de fonds doit être soutenue

Ensuite et surtout, il faut assumer le fait que la création monétaire serve à financer la relance verte et sociale, et non à doper les cours de Bourse. Le gouvernement espagnol a proposé que l’on émette entre 1 000 et 1 500 milliards d’euros de dette commune (environ 10 % du PIB de la zone euro), et que cette dette sans intérêts soit prise en charge sur le bilan de la BCE sur une base perpétuelle (ou à très long terme). Rappelons à ce sujet que la dette extérieure allemande a été gelée en 1953 (et définitivement supprimée en 1991), et que le reste de l’énorme dette publique de l’après-guerre a été éteint par un prélèvement exceptionnel sur les plus hauts patrimoines financiers (ce qu’il faudra également faire). La proposition espagnole doit être soutenue, et répétée s’il le faut, tant que l’inflation demeure modérée. Précisons que les traités ne donnent pas de définition de l’objectif de stabilité de prix (c’est la BCE qui a fixé la cible de 2 % : cela pourrait aussi être 3 % ou 4 %). Ces mêmes traités indiquent que la BCE doit concourir à la réalisation des objectifs généraux de l’Union, qui incluent le plein-emploi, le progrès social et la protection de l’environnement (Traité sur l’Union européenne, art. 3).

Ceux, à Bruxelles, qui évoquent des chiffres faramineux sur le Green Deal sans proposer de financements ne grandissent pas la politique

Ce qui est certain, c’est qu’il est impossible de réunir de telles sommes sans faire appel à l’emprunt. Ceux, à Bruxelles, qui évoquent des chiffres faramineux sur le Green Deal sans proposer de financements ne grandissent pas la politique. Par définition, cela veut dire qu’ils recyclent des sommes déjà promises ailleurs (par exemple, en reprenant des ressources au maigre budget de l’UE, qui est à peine de 150 milliards d’euros par an, soit 1 % du PIB européen), qu’ils comptent plusieurs fois les mêmes dépenses, ou bien qu’ils additionnent les apports publics et privés (avec des effets de levier à faire pâlir d’envie tous les spéculateurs de la planète), le plus souvent tout à la fois. Ces pratiques doivent cesser. L’Europe court un danger mortel si elle ne montre pas à ses citoyens qu’elle est capable de se mobiliser face au Covid au moins autant qu’elle l’a fait pour ses banques.

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