Rendre publique les données des GAFAM (Le Monde)

https://www.lemonde.fr/idees/article/2017/05/23/le-big-data-du-xixe-siecle-l-exemple-a-suivre-face-aux-gafa_5132444_3232.html

Le big data du XIXe siècle, l’exemple à suivre face aux GAFA

Dans sa chronique mensuelle « Histoire », Pierre-Cyrille Hautcœur estime que l’Union européenne, qui doit aujourd’hui réguler les propriétaires de données massives, devrait s’inspirer des expériences menées par le passé.

Publié le 23 mai 2017 à 11h51 – Mis à jour le 23 mai 2017 à 11h51 Temps de Lecture 2 min.

« La gestion optimale des données est devenue un horizon commun à de très nombreuses entreprises. Elles restent leur propriété et ne sont pas rendues publiques, quand bien même elles concernent d’autres parties (sauf de très hypothétiques droits de rectification) ».
« La gestion optimale des données est devenue un horizon commun à de très nombreuses entreprises. Elles restent leur propriété et ne sont pas rendues publiques, quand bien même elles concernent d’autres parties (sauf de très hypothétiques droits de rectification) ». LUCKEY_SUN/FLICKR/CC BY 2.0

Aujourd’hui, des quantités considérables de données de gestion des administrations (contrats, dossiers médicaux, impôts, etc.) sont accessibles aux chercheurs et, souvent, au public, sous des conditions d’anonymisation et de confidentialité qui permettent de protéger la vie privée des individus tout en s’appuyant sur leurs données individuelles.

Au-delà des chercheurs ou des experts, les entreprises étudient aussi ces données publiques pour affiner de nouveaux produits et services. Ces données s’ajoutent aux données privées qu’elles produisent elles-mêmes, notamment grâce aux traces numériques de leurs interactions avec leurs clients et fournisseurs.

La gestion optimale des données est ainsi devenue un horizon commun à de très nombreuses entreprises, avec des effets très concrets sur la vie de chacun : depuis la tarification « optimale » (pour ses profits) pratiquée par la SNCF jusqu’aux compteurs­ « intelligents » d’EDF, en passant par l’ajustement des « propositions » des GAFA (Google, Amazon, Facebook et Apple) et autres entreprises du secteur du numérique accumulant les données à des échelles pharamineuses (le big data).

Celles-ci, néanmoins, restent leur propriété et ne sont pas rendues publiques, quand bien même elles concernent d’autres parties (sauf de très hypothétiques droits de rectification).

Publicité des données stockées

Dans une autre époque libérale et mondialisée, le XIXe siècle européen, les nouvelles technologies de l’information de l’époque (poste, télégraphe, imprimerie bon marché) permirent également la diffusion et l’exploitation de grandes quantités d’informations en vue de l’amélioration de l’efficacité productive : des banques et des administrations aux tailles inédites accumulèrent des ­fichiers de clients ou d’usagers (dont on a gardé des traces dans quelques cas). Des entreprises émergèrent, qui collectaient des informations pour les revendre sous une forme organisée : ainsi de l’annuaire de Bottin, ou des annuaires des faillites.

L’Etat libéral, soucieux d’une concurrence équilibrée dénuée de rentes de situation ou d’information, vei­llait alors à rendre publique l’activité de ses administrations : par des statistiques administratives à partir des années 1820, par le caractère public de l’activité de certaines administrations, et en veillant à rendre les ­administrations incontournables par rapport à des alternatives privées, comme dans le cas de la justice commerciale.

Il imposait ainsi l’enregistrement et donc la publicité des actes de société et des faillites, ce qui permettait de rassurer les créanciers face à ces sociétés encore à peine tolérées qu’étaient les sociétés anonymes, ne reposant pas sur la réputation d’associés responsables.

Le « cri » des prix

En Bourse, la procédure française de « cri » des prix les rendait observables par tous et évitait les manipulations de cours par les initiés. Leur ­publication rapide (une imprimerie fonctionnait sous le Palais Brongniart) ­garantissait la même information à tous les épargnants, à la différence de beaucoup d’autres marchés financiers.

Le droit français insistait sur l’égalité de traitement que cette publicité permettait, et on a montré depuis que nombre d’acteurs économiques y trouvaient des avantages importants par rapport, par exemple, à un droit américain qui s’avérait plus tolérant envers la privatisation de l’information.

L’Union européenne, qui doit aujourd’hui réguler les GAFA pour éviter les abus de pouvoir des propriétaires de données massives, devrait réfléchir à ces précédents. Un principe de symétrie devrait être envisagé qui, face aux données administratives ­rendues publiques pour rassurer le public sur leur efficacité, viserait à ­rendre également publiques celles que les entreprises privées accumulent sur les personnes, condition de la vérification par les citoyens du caractère politiquement acceptable des activités de ces entreprises qui n’existent que par la bienveillance des pouvoirs publics. Car le savoir reste la clé du pouvoir, et le pouvoir, en démocratie, appartient au peuple.

 

P.Y.Gomez et le capitalisme financier et spéculatif

https://www.lefigaro.fr/vox/economie/pierre-yves-gomez-le-capitalisme-speculatif-est-fragile-car-il-est-condamne-a-realiser-ses-promesses-20191122

La démocratisation de l’entreprise (ECE1)

Entretien avec M.Fleurbaey; la question de l’entreprise est abordée à partir de 7mn54

https://www.xerficanal.com/economie/emission/Marc-Fleurbaey-Penser-a-nouveau-le-progres-social_3747413.html?utm_source=Mod%E8le%20diffusion%20Xerfi%20Canal&utm_medium=email&utm_campaign=XC181019

Facebook et la gouvernance d’entreprise

A mettre en perspective avec les travaux de P.Y.Gomez sur la gouvernance d’entreprise :

https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/05/30/le-grand-pouvoir-de-mark-zuckerberg-conteste-a-l-assemblee-generale-de-facebook_5469563_3234.html#xtor=AL-32280270

Rachats d’actions et déconnexion sphère réelle/sphère financière (The Conversation)

Depuis plusieurs années maintenant, afin de lutter contre la crise financière mondiale déclenchée en 2007-2008, les autorités monétaires des principales zones économiques concernées ont mis en œuvre des politiques monétaires dites « non conventionnelles ». Ces politiques se sont traduites par des baisses des taux directeurs (allant jusqu’au zero interest rate policy, voire des taux négatifs) et par une ouverture quasi sans limites de l’offre de crédits (Quantitative Easing) via les banques centrales.

Les entreprises, notamment les plus grandes, ont largement bénéficié de ces politiques accommodantes. Elles ont pu accéder à l’emprunt encore plus facilement qu’autrefois et plus aisément que les petites entreprises via le crédit bancaire ou le marché obligataire. Par ailleurs, la baisse drastique de coût de l’emprunt a eu pour effet de faire baisser le coût du capital, à due concurrence de la part relative de la dette de l’entreprise par rapport à ses fonds propres.

La tentation est alors grande, non seulement de recourir massivement à l’emprunt pour le financement de leurs activités, mais d’aller au-delà en utilisant une partie de ces facilités d’endettement pour racheter leurs propres actions, ce qui diminuera leurs fonds propres, correspondant à ce que les analystes appellent « un double effet de levier ».

La vertu… en théorie

Effectivement, depuis la mise en place des nouvelles politiques monétaires, l’évolution des structures financières des grandes entreprises cotées reflète bien ces tendances : essor considérable des émissions obligataires et des crédits bancaires, croissance concomitante des programmes de rachats d’actions, avec maintien, à l’actif des bilans, de trésoreries pléthoriques.

Le désinvestissement auquel correspond un rachat d’actions n’est pas négatif en soi. La justification théorique d’une telle opération peut être entendue ; elle en cohérence avec la théorie du free cash flow énoncée par Michael C. Jensen dès 1986. En bref, si les dirigeants d’une société cotée considèrent qu’ils disposent d’un excès de liquidités après avoir effectué les investissements au taux de rentabilité requis (c’est-à-dire couvrant au moins le coût du capital), il est plus sage de rendre cet excédent aux actionnaires plutôt que de l’utiliser d’une manière qui serait sous-optimale.

La conjoncture incite les entreprises, en particulier les plus grandes, à profiter des facilités d’endettement pour racheter leurs propres actions. Dennizn/Shutterstock

Le désinvestissement auquel correspondent les rachats d’actions correspond bien à cette logique qui exprime, avec d’autres décisions (choix des investissements, recentrage, externalisation, etc.) une financiarisation croissante des entreprises. En asséchant les trésoreries excédentaires, les rachats d’actions participent ainsi à « discipliner » les dirigeants, au même titre que le service de la dette (et parfois en cumul avec celui-ci lorsque ces opérations de rachats ont été financées par recours à l’emprunt).

Si une telle justification théorique peut être argumentée en faveur des rachats d’action, elle peut toute aussi être critiquée sur divers plans : tout d’abord, rien n’indique que les sommes ainsi rendues aux actionnaires seront ensuite réinvesties dans des investissements intéressants. Les actionnaires qui ont répondu positivement à la proposition de rachats feront ce qu’ils voudront des sommes reçues, y compris de n’effectuer aucun investissement, de le dépenser autrement ou de le thésauriser. Par là, si les opérations de rachats d’actions participent à la fluidité des marchés financiers, elles ne garantissent en rien une allocation optimale des ressources.

Une drogue plus qu’une vitamine

Ensuite, cette vision idéalisée du fonctionnement des marchés fait l’impasse sur le biais qu’introduisent les opérations de rachats dans le fonctionnement de ces marchés, dès lors qu’elles portent sur des montants significatifs. En pesant sur les transactions actuelles via la demande d’actions et en influençant les transactions futures via l’amélioration « mécanique » des performances par action, les opérations de rachats d’actions ont un effet apparemment positif. Cependant, ces effets étant liés ponctuellement à chaque opération, la question se pose de leur maintien sur une plus longue période.

Enfin, on ne peut également faire l’impasse sur la relation entre ces opérations qui tendent à soutenir – parfois artificiellement – les cours boursiers et les rémunérations des dirigeants, lesquelles sont, pour une part souvent majeure (bonus et primes), liées au niveau de ces cours.

Les interactions des risques exposés ci-dessus dessinent un tableau de la réalité des marchés financiers assez éloignée des vertus que la théorie leur prête. Dans leur fonctionnement concret, ces marchés sont souvent sous-optimaux et soumis à des actions relevant d’opérations menées dans l’intérêt d’acteurs particuliers. Dans ce contexte, l’effet euphorisant des rachats d’actions n’est peut-être pas à ranger dans les catégories de fortifiant tonique, mais plutôt d’analeptique ; en bref, plus une drogue qu’une vitamine…

Une situation américaine préoccupante

Le nombre et l’importance des rachats d’actions sur les places boursières américaines, ont connu, ces dernières années, une croissance exceptionnelle. En 2018, le montant des 1 000 milliards de dollars a été atteint pour les sociétés du SP 500 ; il devrait en être de même pour l’année en cours, sauf mise en place d’un dispositif approprié.

Les cercles d’opinion concernés aux États-Unis ont commencé à s’inquiéter de cette dérive. Les analystes financiers craignent que la situation actuelle, très favorable aux actions – correspondant à un « alignement des planètes » – ne soit que provisoire. « Les marchés boursiers établissent des records, mais les bénéfices, les réductions d’impôt, les emprunts bon marché, les rachats et la patience de la Fed ne devrait pas durer », écrivait ainsi le journal Markets Insider fin avril. Pour l’agence Blommberg, seuls les rachats d’actions empêchent le marché boursier de se retourner. Certains analystes vont plus loin et demandent même l’interdiction de ces opérations.

Les autorités de régulation – la Securities and Exchange Commission (SEC) – deviennent sourcilleuses et sortent de leur habituelle réserve. Le commissaire de la SEC, Robert Jackson a ainsi déclaré que cette vague de rachats d’actions profitait aux dirigeants plus qu’aux actionnaires. Les partis politiques également prennent position. Le parti démocrate avait été le premier à s’inquiéter de l’importance croissante des rachats d’actions, en demandant une plus stricte réglementation en début d’année.

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À ce stade, il ne paraît pas possible de prévoir comment la situation va évoluer, compte tenu des incertitudes qui caractérisent les politiques économiques et monétaires, notamment aux États-Unis. On peut simplement esquisser quelques scénarios selon diverses hypothèses possibles :

  • Une réglementation moins laxiste – comparable à celle en vigueur dans l’Union européenne – obligerait les acteurs concernés à s’y conformer. Les conséquences sur les marchés financiers risqueraient d’être négatives à court terme, mais une stabilisation avec des structures moins déséquilibrées paraît possible.
  • Une modification des politiques monétaires – via un relèvement des taux directeurs et la fin du quantitative easing aurait probablement des effets comparables ; a fortiori si ces mesures globales étaient combinées avec une réglementation a minima comme évoquée ci-dessus.

En revanche, si aucune des deux politiques précédentes n’était mise en œuvre, donc en absence de réglementation des rachats d’actions et avec le maintien des politiques monétaires accommodantes (ZIRP et QE), on peut craindre que la vague actuelle des rachats d’actions continue et s’amplifie pour devenir un vrai tsunami dépassant largement la barre du trillion de dollars atteinte en 2018 pour le SP 500. On risque alors de voir s’accentuer la déconnexion relative entre la sphère de l’économie réelle et sa représentation financière via les marchés. Les conditions d’apparition d’une nouvelle bulle financière seraient alors réunies… Les historiens futurs pourraient alors parler d’autophagie de la finance de marché.

La hausse du pouvoir de marché des entreprises, une nouvelle source de stagnation séculaire ?

Quelles sont les répercussions macroéconomiques du plus grand pouvoir de marché des entreprises ?

Plusieurs tendances inquiétantes ont marqué les économies développées ces dernières décennies. Par exemple, les coûts d’emprunt ont diminué et, comme le suggère par exemple le Q de Tobin (qui rapporte la valeur boursière des entreprises sur la valeur de leur stock de capital), les rendements de l’investissement ont augmenté, et pourtant ce dernier est resté atone : dans les pays développés, l’investissement privé fixe est d’environ inférieur de 25 % en moyenne par rapport à sa tendance d’avant-crise depuis la crise financière mondiale. La richesse financière a eu tendance à croître plus vite que le capital productif. La part des revenus nationaux rémunérant le travail a eu tendance à diminuer et les inégalités de revenu à augmenter. Ou encore, la croissance de la productivité a durablement ralenti [Adler et alii, 2017].

Une cause est susceptible d’expliquer toutes ces tendances : ces dernières décennies, que ce soit aux Etats-Unis [De Loecker et Eeckhout, 2017 ; Eggertsson et alii, 2018] ou dans le reste des pays développés [Diéz et alii, 2018 ; De Loecker et Eeckhout, 2018], il se pourrait que la concurrence ait décliné et le pouvoir de marché des entreprises augmenté. En effet, un accroissement du pouvoir de marché des entreprises pourrait inciter ces dernières à moins investir, notamment dans l’accumulation du capital physique et la recherche-développement. Un tel sous-investissement contribuerait à freiner la croissance de la productivité, sans que les rendements du capital en soient affectés. Les cours boursiers augmenteraient alors plus vite que la valeur du capital productif, ce qui pousserait mécaniquement à la baisse la part du travail dans la valeur ajoutée. Autrement dit, les débats autour de la réglementation des géants du numérique qui enflamment les deux côtés de l’Atlantique ne sont peut-être pas absurdes [Rogoff, 2019].

Il est difficile de juger quelle est l’importance du pouvoir de marché d’une entreprise. La concentration d’un marché ne suffit pas pour mesurer celle des entreprises qui y sont présentes ; par exemple, une plus forte concurrence peut se traduire par une plus forte concentration, si les entreprises les plus efficaces évincent les moins efficaces. Par conséquent, la littérature s’est tournée vers d’autres indicateurs. Dans la mesure où l’on considère qu’une entreprise possède un pouvoir de marché si elle est à même de fixer un prix plus élevé que ses coûts marginaux, la littérature a cherché à mesurer ce pouvoir de marché en utilisant le taux de marge, qui rapporte le prix d’un bien sur le coût marginal de sa production. Dans la mesure où l’on peut également considérer qu’une entreprise possède un pouvoir de marché si elle est à même de dégager des surprofits, c’est-à-dire des rentes, on peut aussi chercher à déterminer l’ampleur de ces dernières pour juger de son pouvoir de marché. Mais ces divers indicateurs ne sont pas sans limites : par exemple, le taux de marge peut surestimer le pouvoir de marché en présence de coûts fixes et une mesure des rentes (par exemple l’indice de Lerner) est difficile à être estimée avec précision et s’avère volatil.

Dans le deuxième chapitre des nouvelles Perspectives de l’économie mondiale du FMI, Wenjie Chen, Federico Díez, Romain Duval, Callum Jones et Carolina Villegas-Sánchez (2019) ont étudié les données relatives à près d’un million d’entreprises couvrant de larges pans de l’économie de 27 pays, en l’occurrence 16 pays développés et 11 pays émergents, à partir de l’année 2000. Ils se sont appuyés sur trois types d’indicateurs, en l’occurrence les degrés de concentration des marchés, les taux de marge et des indices de Lerner, pour déterminer comment le pouvoir de marché des entreprises a évolué depuis le début du siècle, avant d’en identifier les répercussions économiques.

Leur analyse suggère que le pouvoir de marché a augmenté modérément dans les pays développés : le taux de marge a augmenté d’environ 7,7 % entre 2000 et 2015, en parallèle avec la hausse des profits et de la concentration des marchés. Il est resté à peu près stable dans les pays émergents, augmentant d’environ 1,8 % en leur sein, mais Chen et ses coauteurs notent que la concurrence sur le marché des produits était initialement plus faible dans les pays émergents que dans les pays développés.

Parmi les économies avancées, la hausse du pouvoir de marché des entreprises a été assez généralisée entre les pays, mais son amplitude diffère tout de même selon les pays ; elle a par exemple été plus forte aux Etats-Unis qu’en Europe. Elle a aussi été généralisée entre les secteurs, mais là aussi son amplitude diffère selon les secteurs : elle a été plus forte hors de l’industrie et dans les secteurs qui utilisent beaucoup les technologies digitales. Dans la plupart des pays, la hausse des marges au niveau agrégé s’explique essentiellement par celle des entreprise déjà en place et, dans une moindre mesure, par l’entrée sur les marchés de nouvelles entreprises à taux de marge élevé, plutôt que par une hausse de la part de marché des entreprises déjà en place qui présentaient des marges élevées. Mais les Etats-Unis font exception : les quatre cinquièmes de la hausse des taux de marge au niveau agrégé s’expliquent par la hausse de la part de marché des entreprises déjà en place présentant un taux de marge élevé, ce qui suggère qu’un processus de réallocation a été à l’œuvre, au bénéfice de l’économie.

Au sein de chaque secteur, la hausse des taux de marge se concentre sur une petite fraction des entreprises, en l’occurrence des entreprises souvent de petite taille, mais les plus grandes d’entre elles contribuent bien à la majorité des recettes que ce groupe génère. Les entreprises présentant un taux de marge élevé semblent réaliser de meilleures performances que les autres : leur productivité est plus forte, leur profitabilité plus élevée et elles sont davantage susceptibles d’investir dans des actifs intangibles comme les brevets et les logiciels.

Chen et ses coauteurs se sont ensuite tournés vers les répercussions de l’accroissement du pouvoir de marché des entreprises sur la croissance et la répartition du revenu. Leur analyse suggère que jusqu’à présent les répercussions macroéconomiques de l’accroissement de pouvoir de marché ont été assez modestes ; mais celles-ci pourraient être plus importantes si cette tendance se poursuivait. Malgré des profits et un Q de Tobin élevés, la hausse des taux de marge a contribué à affaiblir l’investissement [Gutiérrez et Philippon, 2016]. En effet, une hausse de 10 points de pourcentage du taux de marge d’une entreprise est associée à une baisse de 0,6 point de pourcentage de son taux d’investissement dans le capital physique. Au niveau agrégé, l’analyse empirique suggère que la production aurait été 1 % plus élevée aujourd’hui dans le pays développé moyen si le pouvoir de marché des entreprises ne s’était pas accru depuis 2000.

Le pouvoir de marché a un effet ambigu sur les décisions des entreprises en matière d’innovation. D’un côté, la perspective d’en acquérir un devrait les inciter à innover. D’un autre côté, c’est l’intensification de la concurrence, donc la réduction de leur pouvoir de marché, qui pourrait au contraire les inciter à innover, afin de s’extraire de cette concurrence. La littérature a tendance à évoquer une relation en U inversé : un accroissement du pouvoir de marché stimule tout d’abord l’innovation, puis il la freine [Aghion et alii, 2005]. L’analyse de Chen et alii tend à mettre en évidence une telle relation dans leur échantillon de 27 pays. Au niveau sectoriel, l’essentiel des observations se situe avant le point tournant, ce qui suggère que la hausse du pouvoir de marché a été bénéfique à l’innovation, mais c’est de moins en moins vrai : 21 % des observations se situaient au-delà du seuil en 2015, contre 15 % en 2000.

La hausse du pouvoir de marché des entreprises devrait se traduire par une accélération de l’inflation, puisque celles-ci peuvent plus facilement relever leurs prix de vente. Mais elles peuvent aussi profiter de leur plus grand pouvoir de marché, non pour augmenter leurs prix, mais pour réduire leur production et leur investissement. Au niveau agrégé, la hausse des taux de marge peut affaiblir la demande, l’activité économique et l’emploi, ce qui compense en retour ses effets inflationnistes. Ce faisant, elle peut aussi contribuer à déprimer le taux d’intérêt naturel, c’est-à-dire accroître le risque que les taux d’intérêt soient contraints par leur borne inférieure lorsque l’économie bascule en récession, ce qui réduit la marge de manœuvre de la politique monétaire dans une telle situation.

Enfin, Chen et ses coauteurs se sont intéressés aux répercussions sur la répartition des revenus. Pour expliquer la déformation du partage des revenus nationaux au détriment du travail que l’on a pu observer ces dernières décennies, les études évoquent souvent le progrès technique, la mondialisation et le recul du pouvoir de négociation des travailleurs ; de plus en plus d’analyses suggèrent que l’accroissement du pouvoir de marché des entreprises y a contribué, dans la mesure où les rentes qu’elles génèrent vont être captées par les propriétaires de ces firmes [Barkai, 2016 ; Autor et alii, 2017], ce qui contribue directement à creuser les inégalités interpersonnelles de revenu [Gans et alii, 2018]. Selon Chen et ses coauteurs, la hausse du pouvoir de marché semble effectivement avoir quelque peu contribué à la déformation du partage de la valeur ajoutée : elle expliquerait 0,2 point de pourcentage de la baisse de la part du travail, soit environ un dixième de celle-ci. Une poursuite de l’accroissement du pouvoir de marché des entreprises pourrait ainsi davantage déformer le partage de la valeur ajoutée au détriment du travail.

 

Références

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AGHION, Philippe, Nick BLOOM, Richard BLUNDELL, Rachel GRIFFITH, & Peter HOWITT (2005), « Competition and innovation: An inverted-U relationship », in Quarterly Journal of Economics, vol. 120, n° 2.

AUTOR, David, David DORN, Lawrence F. KATZ, Christina PATTERSON & John VAN REENEN (2017), « Concentrating on the fall of the labor share », NBER, working paper, n° 23108.

BARKAI, Simcha (2016), « Declining labor and capital shares », Université de Chicago, document de travail.

CHEN, Wenjie, Federico DÍEZ, Romain DUVAL, Callum JONES & Carolina VILLEGAS-SÁNCHEZ (2019), « The rise of corporate market power and its macroeconomic effects », in FMI, World Economic Outlook.

DE LOECKER, Jan, & Jan EECKHOUT (2017), « The rise of market power and the macroeconomic implications », NBER, working paper, n° 23687, août.

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DÍEZ, Federico J., Daniel LEIGH & Suchanan TAMBUNLERTCHAI (2018), « Global market power and its macroeconomic implications », FMI, working paper, n° 18/137, juin.

EGGERTSSON, Gauti B., Jacob A. ROBBINS & Ella Getz WOLD (2018), « Kaldor and Piketty’s facts: The rise of monopoly power in the United States », NBER, working paper, n° 24287, février.

GANS, Joshua, Andrew LEIGH, Martin SCHMALZ & Adam TRIGGS (2018), « Inequality and market concentration, when shareholding is more skewed than consumption », CESifo, working paper, n° 7402.

GUTIÉRREZ, Germán, & Thomas PHILIPPON (2016), « Investment-less growth: An empirical investigation », NBER, working paper, n° 22897.

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ROGOFF, Kenneth (2019), « Elizabeth Warren’s big ideas on big tech », in Project Syndicate, 1er avril. Traduction française, « Les grandes idées d’Elizabeth Warren sur les géants du Web ».

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