Où va la sociologie? (Telos)

Où va la sociologie?

15 juin 2021          https://apis.google.com/u/0/se/0/_/+1/fastbutton?usegapi=1&size=small&count=false&origin=https%3A%2F%2Fwww.telos-eu.com&url=https%3A%2F%2Fwww.telos-eu.com%2Ffr%2Fsociete%2Fou-va-la-sociologie.html&gsrc=3p&jsh=m%3B%2F_%2Fscs%2Fapps-static%2F_%2Fjs%2Fk%3Doz.gapi.fr.aIaiQr4697s.O%2Fam%3DAQ%2Fd%3D1%2Frs%3DAGLTcCNCMTZTEIe1KexGVl7WsBOALBMobQ%2Fm%3D__features__#_methods=onPlusOne%2C_ready%2C_close%2C_open%2C_resizeMe%2C_renderstart%2Concircled%2Cdrefresh%2Cerefresh&id=I0_1624252951099&_gfid=I0_1624252951099&parent=https%3A%2F%2Fwww.telos-eu.com&pfname=&rpctoken=87825711

Dans une récente interview (Le Figaro, 25 mai 2021) Nathalie Heinich dénonce le parti-pris militant d’une partie de la sociologie française. Même si cette tendance remonte à loin, elle note avec raison le tournant qu’a constitué l’orientation prise par Pierre Bourdieu avec la publication de La Misère du monde en 1993. S’engageant alors dans une démarche explicitement militante, Bourdieu semblait renier son beau livre écrit vingt-cinq ans plus tôt avec ses collègues Jean-Claude Chamboredon et Jean-Claude Passeron), Le Métier de sociologue. Dans cet ouvrage  que beaucoup d’apprentis sociologues avaient eu entre les mains, les auteurs expliquaient les conditions pour que la sociologie devienne « une science comme les autres ». Avec La Misère du monde, Bourdieu semblait renoncer complétement à cette ambition pour ne plus faire de la sociologie que le porte-voix des exclus et de ceux qui vivent la « misère sociale ».

Si Bourdieu a été suivi, fort heureusement c’est loin d’être l’entièreté de la communauté sociologique qui serait aujourd’hui engagée dans un dévoiement de la discipline en vue d’en faire une pratique militante axée sur la dénonciation systématique des dominants. Ceux qui connaissent la sociologie savent que dans les laboratoires la plupart des chercheurs travaillent sérieusement et sont même de plus en plus professionnels dans l’usage des méthodes et la rigueur de leur démarche. Je peux en témoigner après de nombreuses années passées à la Revue française de sociologie, à lire les articles soumis par de jeunes sociologues. Ces jeunes collègues savent que pour se qualifier au CNU ou pour être recruté au CNRS une posture strictement militante n’est pas un bon choix. La sociologie française produit des travaux d’excellence dans bien des domaines – la sociologie de l’éducation, la sociologie des organisations, la sociologie politique, la sociologie des sciences, la sociologie de la mobilité sociale et bien d’autres encore.

Quant à la sociologie bourdieusienne, même si elle occupe toujours une place importante, elle s’est un peu enfermée dans sa tour d’ivoire et fonctionne en vase-clos. Son aura auprès des jeunes chercheurs a décliné et Bourdieu est peut-être aujourd’hui plus cité dans monde anglo-saxon qu’en France même. 

Il ne faut donc pas jeter le bébé avec l’eau du bain et considérer que la sociologie française dans son ensemble est totalement minée par le virus idéologique.

En même temps il faut bien reconnaître la réalité que décrit Nathalie Heinich dans son papier : l’apparition de nouveaux enjeux idéologiques autour de notions identitaires importées d’Outre-Atlantique – cancel culture, pensée woke, décolonialisme…. – qui sont le véhicule de nouveaux engagements militants travestis en postures scientifiques. D’ailleurs un sociologue de gauche de la vieille école comme Stéphane Beaud (dont le directeur de thèse fut Jean-Claude Chamboredon, proche de Pierre Bourdieu), dénonçait récemment, avec Gérard Noiriel (Race et sciences sociales, Agone, 2021), la prégnance des théories identitaires dans le débat scientifique. À quel degré ces idéologies identitaires ont-elles gagné le monde universitaire ? Dans son interview Nathalie Heinich affirme que ce serait la moitié du monde universitaire qui serait concerné. Cette évaluation me semble très excessive, mais attendons d’avoir en mains un recensement exhaustif.

Mais, quel que soit le diagnostic que l’on porte sur l’état de la sociologie et le degré auquel la politisation et l’idéologie l’auraient gagnée, le plus important est peut-être de se mettre d’accord sur les bases qui donneraient du crédit à une approche scientifique de la discipline. Dénoncer les travers idéologiques ne suffit pas : il est peut-être plus important et plus constructif de délimiter le terrain sur lequel devrait se déployer une sociologie à visée scientifique.

Je voudrais très modestement avancer quelques idées à ce sujet, des idées très simples, qui sont le fruit de mon expérience de chercheur. Ces idées pourront paraître à certains lecteurs évidentes, voire triviales, mais dans la foire d’empoigne idéologique qui caractérise le débat intellectuel aujourd’hui, n’est-il pas utile de les rappeler ?

Tout d’abord il me semble totalement irréaliste de penser que le sociologue, à l’instar du physicien ou du chimiste, puisse être radicalement dégagé de toute orientation personnelle dans ses travaux. Les sociologues (comme les économistes, les historiens, les anthropologues etc.) sont des hommes et des femmes engagés dans le monde social qu’ils étudient. Ils en sont le produit et sont influencés par lui (par leur milieu d’origine, leur formation, leurs maîtres etc..). Le pire serait de ne pas le reconnaître et de penser être vierge de toute influence. Il faut au contraire l’admettre pour pouvoir tenter de les maîtriser. Il me semble par exemple évident que les chercheurs en sciences sociales choisissent leurs sujets de recherche en fonction de préoccupations et d’orientations personnelles. Il n’y a rien là de condamnable, à une condition, que le milieu soit suffisamment hétérogène pour que toutes les idées puissent s’y déployer. C’est bien là que le bât blesse, il y a une trop grande homogénéité idéologique des sociologues en France (voir à ce sujet la chronique de Vincent Debierre dans Telos). Les quelques années que j’ai passées la section 19 (sociologie) du CNU m’avaient à cet égard un peu terrifié : une très faible diversité thématique des sujets de thèses. Cela pose la question difficile de la sélection des chercheurs et de l’ouverture d’esprit de la communauté tout entière pour accueillir tous les sujets possibles. À cet égard, il ne devrait y avoir aucun tabou : tout peut être étudié par la science, même les idées qui dérangent et qui choquent, et peut-être surtout celles-là. Ainsi, pour prendre un exemple à l’opposé de mon orientation personnelle, le « décolonialisme », avant d’être combattu idéologiquement, devrait être étudié scientifiquement, mais pour que cette étude soit possible, quelques conditions doivent être remplies. Les énoncés doivent être falsifiables pour pouvoir être soumis au test empirique. L’idée de « racisme systémique », par exemple, dans ses différentes acceptions, doit pouvoir être opérationnalisée sur le plan historique et sociologique : y a-t-il une tradition raciste dans l’Etat Français, son histoire, ses institutions, ses procédures ? Les pays ayant un passé colonial sont-ils plus touchés par le racisme que les autres ? Etc. En revanche, les idées si générales qu’elles sont « infalsifiables » (au sens de Popper : on pourrait dire aussi irréfutables) sortent du champ scientifique ; elles peuvent participer au débat d’idées mais ne permettent pas d’emporter la conviction.

Si on ne peut interdire au sociologue d’avoir des intérêts de recherche qui sont le produit de son histoire personnelle, il doit par contre bannir tout engagement militant et politique. La raison en est très simple. Un scientifique doit pouvoir se déjuger si les faits lui donnent tort. Il doit même plus souvent chercher à vérifier s’il a tort que chercher à prouver qu’il a raison. C’est la base de la démarche scientifique. Elle implique humilité et doute permanent, l’exact contraire de l’engagement militant fondé sur des convictions inébranlables.

Un sociologue qui s’engage, en se fondant sur ses résultats de recherche, à défendre publiquement des causes politiques est pris dans un effet de cliquet : il ne pourra pas revenir en arrière, son engagement moral proclamé haut et fort, prendra le pas inévitablement sur son engagement scientifique. Son engagement militant le poussera à sélectionner les faits qui viennent à l’appui de ses thèses et à ignorer tous les autres.

Ces quelques principes simples – totale liberté des choix de recherche, falsifiabilité des énoncés de recherche pouvant être ainsi soumis au test empirique, refus de mêler engagement de recherche et engagement militant – devraient pouvoir faire consensus.

Dans un monde idéal, si les sociologues parvenaient à se mettre d’accord sur ces points de méthode, beaucoup de polémiques perdraient leur raison d’être. Mais bien sûr, ne soyons pas naïfs, les véritables militants n’accepteront pas de jouer ce jeu scientifique. Pour autant, ceux qui s’opposent à eux ont plus à perdre qu’à gagner en s’engageant dans un combat strictement contre-idéologique. Il n’est pas impossible de redonner à la sociologie un statut scientifique qu’elle a un peu perdu. Ce sera la meilleure arme contre les dérives politiques en permettant de distinguer clairement ce qui relève d’une démarche scientifique de ce qui relève de l’engagement militant.

L'habitus de jeunes lycéens parisiens (France culture)

Un travail documentaire à propos du concept d’habitus.

Un des intérêts de ce travail est notamment la réflexivité dont font preuve ces adolescents issus des classes dominantes. Réflexivité qui justement manque à ceux des milieux populaires (violence symbolique).

https://www.franceculture.fr/sociologie/lhabitus-pour-les-nuls

Déterminisme social ou génétique ? (Le Monde, 19 mai 2018)

Et Bourdieu dans tout ça ?

L’intelligence et la réussite scolaire sont-elles -déterminées génétiquement ?

Des recherches menées en génétique comportementale – semblent abonder en ce sens, avec une héritabilité qui avoisinerait les 50 %. A la suite de ces résultats, Laurent Alexandre, président de l’entreprise DNAVision et chroniqueur au Monde – supplément  » Science et médecine  » , a cru pertinent d’affirmer dans un hebdomadaire que  » ce n’est pas parce qu’il y a des livres dans les bibliothèques des bourgeois que leurs enfants sont de bons lecteurs, c’est parce qu’ils ont reçu un bon patrimoine génétique « , et que Bourdieu avait donc eu tort de nier l’importance de la génétique (ce qu’il n’a au -demeurant jamais fait).

A une époque où l’on met en avant l’épigénétique et la plasticité cérébrale, prétendre quantifier de façon aussi simpliste la part qui revient à la génétique et celle qui revient au social est critiquable, comme cela a été à juste titre relevé par un collectif de chercheurs dans une tribune récente supplément  » Science et médecine  » du Monde daté 25 avril  . Mais même en partant du postulat contestable que l’intelligence est effectivement déterminée à 50 % par la génétique, la carte blanche que certains voudraient donner aux neuroscientifiques et généticiens au détriment des chercheurs en sciences sociales ne se justifie pas d’un point de vue strictement scientifique.

Tout d’abord, si l’on suit les résultats des recherches menées en génétique comportementale, environ 50 % de la variance statistique observée dans le quotient intellectuel -demeurerait environnementale. Si bien que l’on comprend mal cette tentative d’éclipser le social, qui se trouve ici symbolisée par le prétendu crépuscule de l’idole bourdieusienne. Il est par ailleurs particulièrement naïf de réduire le système scolaire à une chambre d’enregistrement d’une qualité biologique quantifiable, le quotient intellectuel. Depuis l’école primaire jusqu’à l’université, la réussite scolaire repose en partie sur l’incorporation par l’élève des schèmes de perception et des goûts culturels socialement légitimes qui sont au fondement des critères d’évaluation. L’on dépasse donc largement le stade du simple potentiel génétique.

Stigmatiser
De manière paradoxale, les tenants de cette approche biologisante font également fi des trajectoires individuelles, lesquelles s’effacent pour laisser place à des moyennes statistiques. Le cœfficient mathématique d’héritabilité génétique étant calculé à partir d’une population, il est strictement impossible d’évaluer l’importance respective du patrimoine génétique et de l’environnement social dans la détermination de l’intelligence d’une personne précise. C’est-à-dire que rien ne permet d’affirmer que le quotient intellectuel d’une personne x ou y est effectivement lié pour 50 % à son patrimoine génétique.

Puisque Laurent Alexandre semble souhaiter le lancement d’un programme de politique publique, le seul possible consisterait donc à dépister, grâce à un examen standardisé, les individus présentant les polymorphismes génétiques statistiquement corrélés à des difficultés d’apprentissage. Bien sûr, l’accompagnement de ces personnes pourra par la suite être individualisé, mais l’individu sera stigmatisé et ramené à ces quelques facteurs de risque méta-individuels. Quant à celui qui aura la chance d’avoir hérité des bons polymorphismes génétiques, on l’exclura des programmes d’accompagnement quand bien même son environnement familial serait peu propice à l’apprentissage.

Ce n’est pas dire qu’il convient de ne rien faire, bien au contraire. Mais si la réussite scolaire est effectivement déterminée pour une moitié par des facteurs génétiques et neurologiques, et pour une autre moitié par des variables sociales, alors distribuons les ressources de façon équitable, en attribuant aux différentes communautés de chercheurs des moyens à la hauteur de l’importance des facteurs qu’ils étudient : 50 % aux chercheurs en neurosciences et génétique, 50 % aux chercheurs en sciences sociales. Toute autre répartition qui ne serait pas fondée scientifiquement se ferait au détriment du progrès social et cognitif.

Julien Larrègue