Prix du meilleur jeune économiste 2019

Le Monde daté du 14 mai 2019
Stefanie Stantcheva : « L’objectif de mes recherches est d’améliorer la conception des politiques fiscales »
Propos Recueillis Par
Antoine Reverchon
La jeune professeure à Harvard travaille sur les effets à long terme et les changements de comportement générés par les réformes de l’impôt
ENTRETIEN
Stefanie Stantcheva, 33 ans, est professeure d’économie à l’université Harvard (Etats-Unis). Elle est également chercheuse associée au National Bureau of Economic Research, chercheuse au Center for Economic Policy Research et membre, en France, du Conseil d’analyse économique. Elle est diplômée de Cambridge, de l’Ecole polytechnique, de l’Ecole nationale de la statistique et de l’administration économique, de l’Ecole d’économie de Paris, et titulaire d’un doctorat du Massachusetts Institute of Technology (MIT).
Vos travaux actuels portent sur la fiscalité, un domaine de recherche pourtant déjà largement balisé. Qu’avez-vous apporté de nouveau ?
Deux angles jusqu’ici peu explorés : tout d’abord, les effets à long terme des politiques fiscales, en matière d’innovation, d’entrepreneuriat, de mobilité sociale et professionnelle – essentiellement à partir de la collecte de données historiques, par exemple sur l’innovation technique aux Etat-Unis depuis 1850 ; ensuite, une analyse des déterminants des comportements et des opinions de tout un chacun vis-à-vis de la fiscalité, à partir de données issues de questionnaires en ligne, d’enquêtes de terrain et d’expériences de laboratoire – car, dans ce domaine, il faut construire les données.
L’objectif de ces recherches est, en croisant modèles théoriques et données inédites, d’améliorer la conception des politiques fiscales. Il s’agit de tendre vers ce qui serait une « fiscalité optimale », une fiscalité qui à la fois maximise l’apport des impôts à la société – l’investissement public dans les infrastructures et les services publics, la redistribution équitable des revenus – et minimise les coûts pour les acteurs économiques, et donc l’impact des changements de comportement des individus et des entreprises : délocalisation, évasion ou exil fiscal, désincitation à innover ou à entreprendre…
Mais peut-on, à partir de modèles théoriques, déterminer ce que serait une « fiscalité optimale » en toute période et sous toute latitude ?
Non, car il y a des contraintes spécifiques à chaque pays, à chaque période. Par exemple, les attentes et les perceptions vis-à-vis de la fiscalité sont différentes dans chaque pays. C’est le rôle du politique d’agréger les préférences et de déterminer les objectifs d’équité sociale, ce ne sont pas la théorie économique et les économistes qui peuvent le faire. Notre rôle est juste de montrer quels sont les coûts et les contraintes, pas de définir l’impôt optimal.
Les économistes sont là pour étudier et prédire les effets des différentes politiques et les évolutions des comportements des agents économiques, en se basant sur des modèles et des données, parfois de façon créative. Et ensuite d’en informer la société et les politiques.
Pourquoi et comment vous êtes-vous intéressée à l’économie ?
Je suis née en Bulgarie, mon père était ingénieur, et nous avons séjourné en Allemagne de l’Est jusqu’à la chute du Mur. J’ai fait l’essentiel de ma scolarité en France, mais je suis retournée régulièrement à l’Est pendant la période de transition ; je voyais, pendant l’hyperinflation de la fin des années 1990, en Bulgarie, les gens se précipiter pour dépenser tout leur salaire ; j’ai vu les inégalités incroyables entre l’ouest et l’est de l’Allemagne ; je voyais aussi les SDF dans les rues de cette ville pourtant riche qu’est Paris… Qu’est-ce qui peut expliquer tout ça ? Une fois passé mon bac scientifique, j’ai tout de suite fait le choix des sciences économiques, et je suis partie étudier à Cambridge.
Et pourquoi la fiscalité ?
Parce que l’impôt est un instrument économique extrêmement puissant. Un petit changement peut produire de grands effets, positifs comme négatifs. Et puis, j’ai fait deux grandes rencontres au MIT : Esther Duflo, qui y était mon mentor, m’a éveillée à tout ce qui était nouvelles méthodes d’enquête et aller-retour entre modèles théoriques et travail empirique sur les comportements et les préférences des acteurs ; j’aurais pu faire, avec elle, de l’économie du développement, mais j’ai croisé le chemin d’Emmanuel Saez, alors professeur visitant au MIT, qui m’a initiée aux méthodes de construction de données à partir des informations fiscales.
Professeure assistante à Harvard en 2016, à 30 ans, vous devenez professeure titulaire de cette même université deux ans après. C’est un délai très court, et d’ailleurs cohérent avec la rapidité de votre carrière et l’accumulation de diplômes d’établissements prestigieux. Avez-vous une explication ?
Non, pas vraiment… J’ai fait de mon mieux. J’ai eu la chance de rencontrer des gens qui m’ont très bien conseillée. J’ai toujours eu le goût des mathématiques, non pas comme une fin en soi, même si ça peut être très « joli » à faire, mais comme outil, comme discipline de l’intuition. Et le niveau d’enseignement des mathématiques est très bon en France, on a su me donner le goût d’en faire. Maintenant que je suis professeure à mon tour, je pense que le rôle de l’enseignant est de donner à ses étudiants le goût de travailler dans la discipline qu’il enseigne.
« Les causes des guerres civiles africaines »
Propos Recueillis Par A. R.
Vos travaux portent sur les déterminants économiques des violences politiques et des guerres civiles contemporaines, un sujet peu traité par les économistes. Quels sont vos résultats principaux ?
Nous avons croisé les données extrêmement précises de géolocalisation des conflits armés en Afrique entre 1997 et 2010 avec la géolocalisation des exploitations minières et avec la variation sur la même période des prix mondiaux des ressources minières d’une part, des produits et intrants agricoles d’autre part. Nous avons pu démontrer que le doublement des prix des minerais intervenu sur la période explique un accroissement de 25 % de la violence armée dans les régions concernées.
De même, la baisse des prix agricoles de certains produits d’exportation, le café par exemple, cause un choc de revenus qui facilite le ralliement des populations touchées aux groupes armés qui offrent des revenus supérieurs, d’ailleurs souvent tirés… des ressources minières. Enfin, dans des régions où l’essentiel du revenu local provient de l’agriculture, les événements climatiques et l’évolution de la productivité agricole, due autant à la fertilité naturelle qu’aux prix des intrants (engrais, pesticides…), sont aussi un facteur déterminant du niveau de violence politique. Limiter la volatilité de prix internationaux des minerais ou des produits agricoles semble donc être un moyen de limiter la violence politique. Nous avons ainsi pu montrer que le niveau de responsabilité sociale et éthique des entreprises minières internationales qui acceptaient de se soumettre à plus de transparence et de coopération avec les ONG était corrélé avec des niveaux de conflits légèrement inférieurs.
Mais les causes des conflits ne sont-elles pas un objet de recherche en sciences politiques plutôt qu’en économie ?
Certes, mais en utilisant l’économétrie pour analyser l’évolution des prix sous l’angle des chocs qui impactent les revenus des populations locales et des groupes armés, on dispose d’une mesure précise des déterminants des conflits. Plus jeune, passionné par l’actualité internationale, je dévorais les journaux ; j’étais très bon en histoire-géographie et, disons, moins bon en maths.
Admis à l’ENS Cachan, j’ai fait un master à Paris-I et à l’Ecole d’économie de Paris ; j’y ai rencontré Thierry Mayer, qui a été mon directeur de thèse, et Farid Toubal, qui m’ont convaincu que les mathématiques font de l’économie un outil de recherche intellectuelle particulièrement rigoureux. Mais il est vrai que j’ai plus d’appétence pour la collecte et le traitement des données, afin de distinguer les causalités des corrélations, que pour la construction ou l’application de modèles théoriques. Et mes meilleures notes de master n’étaient pas en mathématiques… Comme quoi on peut faire de l’économie sans être forcément un crack en maths !
Vous avez aussi travaillé sur d’autres sujets, toujours liés à la violence cependant…
Dans une autre étude, réalisée en Suisse, nous avons pu montrer que, parmi la population des demandeurs d’asile, ceux qui avaient vécu directement des conflits armés avaient des comportements plus violents que leurs compatriotes qui y avaient échappé, mais aussi que ce différentiel disparaissait dans les cantons qui mènent une politique volontariste d’insertion des demandeurs d’asile dans l’emploi.
Mathieu Couttenier
35 ans
Chercheur à l’Ecole normale supérieure
« Délégués discriminés, dialogue social entravé » 
Propos Recueillis Par Anne Rodier
Vous êtes nominé au Prix du meilleur jeune économiste 2019 pour l’ensemble de vos travaux. En quoi s’inscrivent-ils dans l’actualité ?
La France a engagé avec la loi El Khomri de 2016 puis les ordonnances Pénicaud de 2017 une profonde refonte du marché du travail, accordant plus de poids au dialogue social au niveau de l’entreprise, par rapport à la branche et au code du travail. Les thèmes de la négociation collective sont au cœur de mes travaux, qui traitent plus largement des inégalités sur le marché du travail, du rôle des institutions et des normes sociales : normes de genre (femmes-hommes), règles de représentation du personnel et fiscalité du travail. La représentation des salariés avait jusqu’alors été très peu étudiée par les économistes. Mes travaux sur la carrière des délégués et leur place dans les entreprises ont mis en évidence la discrimination des représentants syndicaux, rémunérés 10 % de moins que les autres salariés, et ses conséquences sur le dialogue social. On constate dans les entreprises que plus la situation est conflictuelle, plus les syndicats sont actifs, et plus la condition des représentants syndicaux est mauvaise.
Comment l’expliquez-vous ?
C’est le produit d’un cercle vicieux : les employeurs trouvent un intérêt stratégique à stigmatiser ceux qui sont le moins enclins aux compromis, ne serait-ce que parce que la négociation est coûteuse. Mais cette discrimination avérée entraîne des effets de désaffection des salariés, qui ne veulent pas se mettre en difficulté en rejoignant un syndicat. Ainsi, 35 % des salariés déclarent éviter de se syndiquer par peur des représailles. En conséquence, seuls des profils singuliers sont prêts à s’engager : des salariés très militants, ou particulièrement attachés à la défense de l’intérêt général, qui ne sont finalement pas toujours très représentatifs des autres salariés. Mes travaux établissent ainsi qu’avant de vouloir donner plus de poids à la négociation d’entreprise, il faut d’abord renforcer la valeur et la légitimité des représentants auprès des employeurs et des autres salariés. Ce n’est pas vraiment ce qu’a fait la refonte El Khomri-Pénicaud.
Comment avez-vous été amené à vous intéresser aux inégalités ?
Les travaux économiques portent soit sur l’efficacité soit sur les inégalités. Le monde évolue vers davantage d’inégalités. Lorsque, après des études de mathématiques à l’Ecole normale supérieure, j’ai décidé de faire de l’économie, c’était pour être dans le concret, au plus près des gens, pour essayer de réaliser quelque chose d’utile, par un travail qui soit racontable. L’évaluation de la réforme de 2008 que nous avons effectuée avec Philippe Askenazy en est un bon exemple. En remplaçant la désignation du délégué syndical par un seuil minimum de 10 % des voix pour pouvoir représenter les salariés, cette réforme a introduit une vraie démocratie électorale dans l’entreprise, qui a très fortement renforcé la légitimité des délégués auprès des employeurs. C’est ce qu’a mis au jour notre évaluation de la réforme. Du côté des salariés, cette même recherche a aussi établi un regain de confiance et de satisfaction envers les syndicats et mesuré une forte hausse du taux de syndicalisation dans les entreprises observées. L’enjeu est important dans un des pays les plus mal classés au monde pour sa coopération entre salariés et employeurs. De telles évaluations d’impact chiffrées auraient sans doute été très utiles avant les réformes El Khomri et Pénicaud.
Thomas Breda
36 ans
Economiste du travail. Chercheur au CNRS
« Les médias, la démocratie et le prix d’un vote »
Propos Recueillis Par Philippe Escande
Comment en êtes-vous venue à l’économie ?
Très jeune, j’étais fascinée par la figure de l’intellectuelle engagée et j’ai intégré l’Ecole normale supérieure en lettres, philosophie et sciences sociales. L’économie m’a rapidement séduite par les questions qu’elle posait, par son aspect interdisciplinaire et son rapport direct avec le politique. C’est la raison pour laquelle je me suis intéressée à la démocratie et à l’un de ses vecteurs principaux, les médias. Ma thèse de doctorat a étudié l’effet de la concurrence entre les journaux sur la qualité de l’information. Elle a montré que la multiplication des titres, ajoutée à la concurrence de la publicité télévisée, a fragilisé la profession et, paradoxalement, homogénéisé l’information.
Est-ce cela qui vous a amenée à étudier le financement des partis politiques ?
En travaillant sur les médias, je me suis interrogée sur l’influence de certains individus fortunés, et le monde des partis me paraissait plus vertueux avec son système de plafonnement des dons et d’interdiction du financement par les entreprises. En creusant le sujet, je me suis rendu compte qu’il était très peu documenté. J’ai donc plongé dans les données publiques pour déterminer combien chacun donne en fonction de ses revenus. Au final, le don moyen, cotisation comprise, des 50 % de la population la moins aisée était de 120 euros par personne, quand dans le 0,01 % des plus riches donnait chacun 5 245 euros. Cette situation m’est apparue d’autant plus injuste que ces derniers ne paient qu’un tiers de ce montant, compte tenu de la réduction d’impôt. De facto, les préférences politiques des plus riches sont subventionnées par le reste des contribuables.
Mais y a-t-il un lien direct entre l’argent donné aux campagnes et le succès électoral ?
Ce n’est, bien sûr, pas le seul facteur, mais il est important et a été largement démontré aux Etats-Unis. Pour notre part, nous avons étudié avec Yasmine Bekkouche l’ensemble des élections législatives françaises depuis 1993 et des municipales depuis 1995. La corrélation est très forte, restait à démontrer la causalité qui permettrait de dire que, en éliminant les autres causes, un euro supplémentaire accroît les chances d’élection. Pour cela, nous nous sommes penchées sur le choc provoqué par l’interdiction des dons des entreprises aux partis, avant les élections de 1997. Un certain nombre de candidats de droite n’étaient pas préparés à ce changement brutal et ont donc manqué de moyens. Ce phénomène explique en partie la victoire de la gauche à ce scrutin. Notre recherche a chiffré le prix d’une voix supplémentaire à 32 euros. Cela a fait l’objet d’un article scientifique et a donné un chapitre à mon livre (Le Prix de la démocratie, Fayard, 2018).
Pourquoi passer de la recherche au livre ?
Parce que cela permet de lancer le sujet dans le débat public et de pousser des propositions. Comme celle de l’instauration de bons pour l’égalité démocratique qui permettrait à chaque citoyen d’allouer une somme, la même pour tout le monde, au parti de son choix. Je serai d’ailleurs cette semaine à Chicago pour défendre cette idée également dans le domaine du financement des médias. Comme on choisit un parti, on pourrait choisir le média que l’on souhaiterait financer.
Les nommés parlent de leurs travaux
Julia Cagé
35 ans
Assistante professeure à Sciences Po Paris
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Les transformations de la science économique (Le Monde 14/12)

Pour une science économique ouverte

La discipline a élargi ses préoccupations et s’est ouverte au croisement des méthodes, estime la professeure Françoise Benhamou

Certains économistes parmi les plus célèbres ont su s’évader des territoires auxquels ils étaient assignés. Adam Smith rédigea un essai sur l’imitation dans les arts. Keynes n’hésita pas à s’insurger contre l’importance des réparations réclamées à l’Allemagne. Becker ouvrit la question de la famille à la science économique. Et c’est une politologue américaine, Elinor Ostrom, qui reçut avec Oliver Williamson le prix Nobel d’économie en  2009  » pour son analyse de la gouvernance économique et, en particulier, des biens communs « .

Mise en cause pour sa faible capacité de prédiction et pour le caractère monolithique de certaines de ses hypothèses, l’économie s’est ouverte à la faveur d’un quadruple mouvement : élargissement du champ, enrichissement des données, évolution des méthodes, construction d’un dialogue interdisciplinaire.

Premièrement, le champ de l’analyse économique s’est considérablement élargi et renouvelé, bien au-delà du cœur de la discipline (micro et macroéconomie), vers de nombreuses thématiques sectorielles (économie de la santé, de l’éducation, de la culture) et de nouveaux modèles (économie des secteurs non marchands, des biens communs, etc.).

Deuxièmement, le big data et l’ouverture des données publiques autorisent des recherches d’ampleur ; on pense aux travaux sur les inégalités, la fiscalité, les épidémies… Cela implique de nouvelles compétences, notamment en informatique pour l’extraction et le tri des données.

Économie expérimentaleTroisièmement, la méthodologie évolue à grands pas. Les recherches témoignent du souci d’intégrer finement la prise en compte de l’ensemble des déterminants des comportements. Dès la fin des années 1940, Herbert Simon introduisait le concept de rationalité limitée, reconnaissant la pauvreté de l’hypothèse, qui prévalait jusqu’alors dans une large partie des travaux économiques, d’un individu informé et doté de capacités cognitives lui permettant d’optimiser ses choix. Une autre voie qui s’est avérée parmi les plus prometteuses est celle de l’économie expérimentale, dans la lignée des travaux de Daniel Kahneman et de Vernon Smith (tous deux prix Nobel  en  2002). A la manière d’un physicien, l’économiste teste la validité des résultats des théories économiques par le biais d’expériences de laboratoire, au cours desquelles il lui est possible d’observer et de comprendre les facteurs qui affectent les comportements et la prise de décision.

Autre exemple, l’action publique peut être évaluée grâce à des outils robustes : tester une mesure sur une population tirée au sort – tandis qu’une autre population témoin n’en bénéficie pas – permet d’évaluer objectivement les chances d’atteindre l’objectif que l’on s’est fixé. Sans relever des mêmes méthodes, des recherches ont aussi permis d’intégrer la confiance, les émotions, les processus affectifs dans l’analyse économique.

Quatrièmement, de nouvelles ouvertures pluridisciplinaires, de nouvelles approches croisées débordent largement le seul champ de la sociologie ou de l’histoire. La psychologie ou les neurosciences ont ouvert de nouvelles perspectives.

C’est un défi que de s’engager dans ces voies nouvelles : d’un côté, les économistes acceptent de rompre avec le confort de leur discipline pour que d’autres champs viennent irriguer leurs travaux ; et d’un autre, ils étendent leur domaine de compétence vers de nouveaux horizons… au risque d’être accusés de visées hégémoniques. Comme le note Jean Tirole,  » l’économie est au service du bien commun ; elle a pour tâche de rendre le monde meilleur « . C’est plus vrai encore lorsque les économistes acceptent, en explorant ces nouveaux territoires, en confrontant leurs modèles aux résultats de l’expérimentation, en important des outils ou résultats venus d’autres disciplines, de faire évoluer leurs modèles et de demeurer modestes dans leurs préconisations.

Françoise Benhamou

De l’intérêt de l’homo oeconomicus et de son dépassement – J.Tirole (Le Monde 07/10/2018)

Jean Tirole  » L’Homo economicus a vécu « 

Pour le Prix Nobel 2014, le modèle théorique abstrait qui a dominé la science économique au XXe siècle est dépassé. Il défend une plus grande transversalité avec les sciences sociales

Les penseurs du siècle des Lumières, ainsi que leurs prédécesseurs, réfléchissaient aux comportements des individus et des groupes sociaux sans faire de distinction entre les sciences sociales. Adam Smithavait, par exemple, publié, dix-sept ans avant son célèbre traité La -Richesse des nations, un livre remarquable intitulé La Théorie des sentiments moraux.Ce n’est que progressivement – et essentiellement au XXe  siècle – que les différentes cloisons scientifiques sont apparues, -séparant artificiellement les activités humaines en différents objets d’étude, pour lesquels des méthodes d’analyse et de compréhension ont évolué chacune de leur côté. Pourtant, toutes les sciences sociales partagent bel et bien un même sujet d’étude, les mêmes individus et les mêmes groupes sociaux.

L’économie, par exemple, a construit son identité propre au XXe siècle, à travers, d’une part, une -emphase particulière sur des méthodes statistiques et quantitatives, et, d’autre part, le concept d’Homo -economicus. Cet Homo economicus est supposé défendre rationnellement ses intérêts, compte tenu de l’information dont il dispose. Un -apport essentiel de cette approche et des recommandations associées est la mise en exergue des différences qui peuvent exister entre rationalité individuelle et collective : ce qui est bon pour un acteur économique n’est pas forcément bon pour l’ensemble de la société.

De l’abstraction au réalismePar exemple, un individu, une entreprise ou une administration peuvent choisir de polluer l’environnement plutôt que de réduire leurs -activités ou de les rendre plus vertes ; une entreprise ou une banque peut abuser de son pouvoir de marché ou prendre des risques inconsidérés, au détriment des consommateurs ou du contribuable ; un politicien pourra faire passer sa carrière politique avant l’intérêt général en choisissant des politiques populaires mais -contraires au bien commun, etc. Plus généralement, les économistes ont mis en exergue ce qu’ils appellent des  » défaillances de marché «  et des  » défaillances organisationnelles « , et ont conçu des politiques permettant de les pallier.

L’abstraction de l’Homo economicus s’est avérée très utile, mais elle ne fait pourtant pas longtemps illusion lorsqu’elle est soumise à l’épreuve de certains faits. Nous ne nous comportons pas toujours aussi rationnellement que le suppose la théorie, et avons des objectifs complexes, qui diffèrent -entre individus. Nos choix peuvent ainsi être mus par une empathie, qu’elle soit réelle ou de façade (nous avons le souci de projeter une bonne image aux autres et aussi à nous-mêmes, un trait qui occupe une place prépondérante dans certains de mes travaux avec Roland Bénabou).

Ces mêmes choix peuvent dépendre de notre humeur du moment, de notre stress ou de notre fatigue. Ils peuvent souffrir de procrastination, c’est-à-dire de la tendance à maximiser notre bien-être à un instant donné au détriment de notre bien-être futur, parfois au prix d’une -réduction de notre bien-être global : nous ne nous arrêtons pas de fumer ou de boire, regardons trop les écrans, faisons trop peu d’exercice et mangeons trop, n’épargnons pas toujours suffisamment et n’investissons pas assez dans les relations humaines. Nous sommes enfin victimes de nombreuses erreurs cognitives. L’humain est bien plus complexe dans sa prise de décision que ne le décrivaient les économistes du XXe  siècle. Au-delà de la psychologie, tout un corpus de savoirs fut -négligé : sociologie, anthropologie, histoire, droit, sciences politiques, sciences de l’évolution…

Cette remise en cause de l’Homo economicus a peu à peu poussé l’économie à se rapprocher des autres sciences sociales, afin de mieux -comprendre les comportements -humains et ainsi améliorer ses -connaissances, ses modèles et ses théories. Ce faisant, les économistes ont beaucoup appris et le nombre de théories économiques directement influencées par une ou plusieurs autres sciences sociales est en croissance rapide depuis les années 1980 ; cette tendance est déjà reflétée par l’attribution de trois prix Nobel d’économie liés au comportementalisme (Daniel Kahneman en  2002, Robert Shiller en  2013 et Richard Thaler en  2017) et un aux sciences politiques (Elinor Ostrom en  2009). L’Homo -economicus a vécu, remplacé par un humain plus complexe, plus aléatoire, plus difficile à comprendre et à étudier, mais aussi plus réaliste.

Parmi les nombreux apports des sciences sociales à l’économie, on peut citer l’incorporation de l’Homo socialis. Les sociologues insistent, à juste titre, sur l’importance de ne pas analyser l’individu hors contexte, c’est-à-dire sans considérer son environnement social. L’individu fait partie de groupes sociaux et ces -groupes affectent de multiples -manières la façon dont il va se -comporter : transmission de culture et de croyances, pression sociale, -recherche d’identité et d’appartenance au groupe, confiance en autrui, -influence de la réputation d’un groupe social sur les individus y appartenant,  » narratifs  » qui circulent au sein du groupe, structures d’autorité réelle et formelle, etc. J’ai, avec mes coauteurs, travaillé sur plusieurs de ces sujets, comme beaucoup d’autres économistes.

Plus généralement, les différentes sciences sociales ont bousculé notre vision de l’Homo economicus, que ce soit au travers de sa psychologie, de ses comportements hérités d’une longue évolution et du contexte historique, de sa boussole morale qui traduit sa vision idéale de la société dans laquelle il vit ou de sa considération pour le cadre légal dans lequel il évolue. Les économistes apprennent peu à peu à prendre en compte la complexité humaine dans leurs travaux, aidés par les apports de l’anthropologie, du droit, de l’histoire, de la philosophie, de la psychologie, de la science politique et de la sociologie.

Cette vision d’une plus grande transversalité au sein des sciences -humaines et sociales m’a convaincu, ainsi que mes collègues, de la nécessité de créer un nouveau type de centre de recherches. En  2011, l’Institut des études avancées de Toulouse (Institute for Advanced Study in Toulouse, IAST), dirigé par Paul Seabright, a vu le jour avec pour mission la facilitation de projets de recherche multidisciplinaires. Avec une cinquantaine de chercheurs issus d’une dizaine de disciplines et un important réseau international de visiteurs, cette initiative a été un franc succès, d’une part en créant une vie scientifique riche et un intérêt croissant des communautés scientifiques internationales pour ce type de travaux, d’autre part en facilitant le rapprochement des économistes de l’Ecole d’économie de Toulouse avec les autres sciences sociales.

Réunification scientifiqueParmi les thèmes sur lesquels les chercheurs de l’IAST ont déjà publié des travaux pluridisciplinaires, on trouve : les défis éthiques des véhicules autonomes (par le psychologue Jean-François Bonnefon, dans Science, en  2016, et Nature, en  2018) ; les maladies du vieillissement chez les communautés indigènes en Amazonie (par l’anthropologue Jonathan Stieglitz dans The Lancet, en  2017) et l’impact du changement économique sur la coopération au sein de ces communautés (par Jonathan Stieglitz et l’économiste Astrid Hopfensitz dans Evolution and Human Behavior, en  2017) ; le rôle bénéfique du partage de l’information au sein des groupes (par le mathématicien Adrien Blanchet et le biologiste Guy Théraulaz dans Proceedings of the National Academy of Sciences, en  2017) ; les biais dans les décisions des juges et des jurys (par l’économiste et juriste Daniel Chen dans Quarterly Journal of Economics, en  2016, et l’économiste Arnaud -Philippe dans Journal of Political -Economy, en  2018).

Cette ouverture est cependant -complexe à mettre en œuvre, notamment parce qu’elle suppose, pour le chercheur, de remettre en cause ses connaissances et théories et d’apprendre les méthodologies et travaux majeurs d’autres disciplines. Cette ouverture se -limite le plus souvent à un croisement entre deux disciplines et une influence, par exemple, de la psychologie sur une étude d’économie, ou de l’économie sur un projet de -recherche en histoire. Ces croisements bilatéraux sont un excellent début, mais ne sauraient être un aboutissement satisfaisant du rapprochement en cours des sciences sociales.

Je pense que la science sociale de -demain sera plus unifiée qu’aujourd’hui et que les scientifiques y laisseront peu à peu disparaître leurs différentes étiquettes pour qu’elles soient reléguées au second plan d’un ensemble unifié de -connaissances. De nouvelles formations interdisciplinaires, telle que celle que nous ouvrons à Toulouse, seront nécessaires pour que cette réunification ait lieu. Les chercheurs de demain devront être formés aux différentes méthodes et outils de toutes les sciences sociales et en comprendre les points de vue afin de mieux les combiner et ainsi atteindre une compréhension et une analyse de l’humain plus justes et plus précises. La réunification nécessitera de la part des différentes communautés scientifiques beaucoup de temps, d’efforts, d’ouverture aux techniques et aux idées des autres disciplines, ainsi que le développement d’institutions de recherche et de formation -allant dans ce sens.

Jean Tirole

R.Thaler (PN 2017) et l’économie comportementale (Le Monde 5/10/2018)

RICHARD THALER, PRIX NOBEL D’ÉCONOMIE EN 2017 POUR SES TRAVAUX D’ÉCONOMIE COMPORTEMENTALE, RACONTE AVEC HUMOUR DANS  » MISBEHAVING  » SA TRAJECTOIRE DE CHERCHEUR NON CONFORMISTE DANS UN MONDE ACADÉMIQUE FIGÉ DANS SES CERTITUDES THÉORIQUES. NOUS EN PUBLIONS ICI UN EXTRAIT

 » Nous avons besoin, en économie, d’une approche enrichie qui reconnaisse l’existence des humains « 

 

Cela fait une quarantaine d’années, depuis mes études de troisième cycle, que je m’intéresse aux mille et une manières dont les gens diffèrent des créatures imaginaires dont sont peuplés les modèles économiques. Jamais il ne m’est venu à l’idée de dire que les gens n’étaient pas normaux : nous sommes tous, autant que nous sommes, des êtres humains – Homo sapiens. Le problème vient plutôt du modèle utilisé par les économistes, un modèle qui remplace Homo sapiens par une créature fictive appelée Homo -economicus, et que je préfère quant à moi, pour faire court, appeler  » Econo « . Comparés à ces Econos fictifs, les humains se comportent souvent très mal, ce qui signifie que les modèles économiques font à leur sujet beaucoup de prédictions fausses, lesquelles peuvent avoir des conséquences graves. Pratiquement aucun économiste, par exemple, n’a vu venir la crise financière de 2007-2008 ; pire encore, beaucoup pensaient que le krach et ses répercussions étaient des choses qui ne pouvaient tout simplement jamais se produire.

Paradoxalement, l’existence de modèles formels -reposant sur cette conception erronée du comportement humain est précisément ce qui fait que l’économie a la réputation d’être la plus puissante des sciences sociales, et ce pour deux raisons.. La première est incontestable : de tous les praticiens des sciences -sociales, il n’en est guère qui aient plus d’influence sur les politiques publiques que les économistes. De fait, ces derniers exercent même un véritable monopole en matière de conseil auprès des décideurs -politiques. Jusqu’à très récemment, rares étaient les non-économistes invités à la fête, et quand ils l’étaient on les traitait un peu comme les enfants qui, au cours des repas de famille, sont priés de manger en bout de table, quand ce n’est pas dans la cuisine, et de ne pas faire trop de bruit.

La seconde raison pour laquelle l’économie est -considérée comme la plus puissante des sciences sociales est d’ordre intellectuel. Cette puissance vient du fait qu’elle dispose d’une théorie centrale unifiée d’où découle presque tout le reste. Quand on dit  » théorie économique « , tout le monde sait ce que cela signifie. Aucune autre science sociale ne dispose d’une assise similaire.. Les théories des autres sciences sociales -tendent à se spécialiser, à expliquer ce qui se passe dans telle ou telle -situation. En réalité, les économistes comparent souvent leur champ à la physique : comme celle-ci, la théorie économique a été -construite à partir de quelques -prémisses fondamentales.

Le principe premier de la théorie économique est que les gens font des choix  » optimaux « . Entre tous les biens et services que pourrait acheter une famille, elle choisira toujours ce qu’il y a de mieux relativement à ses moyens. De plus, les idées et les croyances sur la base desquelles les Econos font leurs choix sont censées ne jamais être biaisées. Ce qui veut dire que nos choix se font toujours en fonction de ce que les économistes appellent des  » anticipations rationnelles « . Si les personnes qui créent une entreprise croient, en moyenne, que leurs chances de réussite sont de 75  %, alors ce chiffre sera une bonne estimation du nombre réel de celles qui vont réussir. L’Econo n’a jamais trop confiance en lui.

Ce principe d’optimisation sous contrainte, qui signifie que l’on choisit toujours ce qu’il y a de mieux dans le cadre d’un budget ayant certaines limites, s’ajoute à un autre cheval de bataille de la théorie économique : l’équilibre. Sur les marchés dits concurrentiels, où les prix sont libres de baisser et de monter, les fluctuations de prix se font de sorte que l’offre égale la demande. On peut résumer cela par cette équation : optimisation + équilibre =  théorie économique. Il s’agit d’une combinaison puissante, qui n’a pas d’équivalent dans les autres sciences sociales.

Mais il y a un petit problème : les principes sur lesquels repose la théorie économique sont défectueux. Premièrement, les problèmes d’optimisation auxquels sont confrontés les individus ordinaires sont souvent, pour eux, trop difficiles à résoudre, même approximativement. Un magasin d’alimentation de taille moyenne propose à la clientèle des millions de combinaisons d’articles et de produits susceptibles d’entrer dans le budget d’une famille. Celle-ci va-t-elle vraiment choisir la meilleure d’entre elles ? Sans oublier que nous devons faire face à des problèmes bien plus ardus que le choix d’un produit : celui d’une carrière, d’un prêt immobilier, d’un conjoint, par exemple. Compte tenu du taux d’échec que l’on -observe dans l’ensemble de ces domaines, il paraît difficile de défendre l’idée que tous ces choix sont réellement optimaux.

Deuxièmement, les croyances et les convictions à partir desquelles les gens font leurs choix ne sont pas dépourvues de biais. L’excès de confiance ne fait peut-être pas partie du vocabulaire des économistes, mais c’est un trait fort ancien de la nature humaine, et il existe d’innombrables autres biais, qui ont d’ailleurs été documentés par les psychologues.

Troisièmement, il y a bien d’autres facteurs qui ne sont pas pris en compte par le modèle d’optimisation. Dans un monde d’Econos, longue est la liste des choses supposées sans pertinence. (…) Un Econo ne penserait pas recevoir de cadeau le jour de l’année où il se trouve, par hasard, qu’il est né ou qu’il s’est marié. Quelle différence cela devrait-il faire ? En réalité, l’Econo serait complètement désorienté par l’idée même de cadeau. Il saurait que l’argent liquide est le meilleur cadeau possible, car l’argent permet d’acheter ce qui est optimal. Je vous déconseille cependant, sauf si vous êtes marié à une économiste, de lui offrir de l’argent pour votre anniversaire de mariage. Et à la réflexion, même si elle fait ce métier, ce n’est probablement pas une très bonne idée non plus.

Vous savez, comme moi, que nous ne vivons pas dans un monde d’Econos mais dans un monde d’humains. Et comme la plupart des économistes sont également des humains, ils le savent sans doute eux aussi. Adam Smith, le père de la pensée économique moderne, a reconnu explicitement ce fait. En  1759, avant donc son  » magnum opus « Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, il avait publié un ouvrage sur les  » passions  » humaines, un mot qui n’apparaît dans aucun manuel d’économie. L’Econo est sans passion : c’est un optimisateur à sang froid. Un peu comme M. Spock dans Star Trek.

Il est temps d’arrêter de s’excuserC’est pourtant ce modèle dépassionné de comportement économique, fondé sur une population -composée exclusivement d’Econos, qui a élevé la discipline économique au sommet d’influence qui est aujourd’hui le sien. Au fil des années, les critiques ont été balayées d’un revers de main, doublé d’excuses indigentes, d’explications invraisemblables et de données empiriques embarrassantes. Mais à chacune de ces critiques il a été répondu par des études qui ont progressivement fait monter les enchères. Il n’est déjà pas facile d’écarter des études attestant de mauvais choix effectués dans des domaines aussi importants que l’épargne retraite, le choix d’un prêt immobilier ou d’un placement en Bourse. Et il est totalement impossible de ne pas tenir compte de la série de booms, de bulles et de krachs que l’on a observée sur les marchés financiers à partir du 19  octobre 1987, le jour où le prix des actions a baissé de plus de 20  % dans le monde entier, en l’absence de toute mauvaise nouvelle substantielle, et qui fut suivie, quelques années plus tard, d’une bulle et d’un effondrement des valeurs technologiques, lesquels ont bientôt cédé la place, après quelques années encore, à une bulle des prix de l’immobilier, qui, lorsqu’elle a explosé à son tour, a provoqué une crise financière mondiale.

Il est temps d’arrêter de s’excuser. Nous avons besoin, dans la recherche en économie, d’une approche enrichie qui reconnaisse l’existence et la pertinence des humains. La bonne nouvelle, c’est qu’il n’est pas -nécessaire, pour ce faire, de jeter tout ce que nous savons sur la manière dont fonctionnent les économies et les marchés. Les théories qui reposent sur l’hypothèse que nous sommes tous des Econos ne doivent pas forcément être mises au placard. Elles peuvent encore servir de point de départ à des modèles plus réalistes. Dans certaines circonstances, par exemple quand les problèmes à résoudre sont simples ou que les acteurs de l’économie ont des compétences très spécialisées, alors les modèles à Econos peuvent donner une approximation correcte de ce qui se passe dans le monde réel. Mais, comme on le verra, ces situations sont moins souvent la règle que l’exception. (…)

Pour une large part de la théorie économique, l’hypothèse selon laquelle tous les agents ont toujours un comportement optimal n’est pas considérée comme problématique, même quand les individus étudiés ne sont pas des experts. Ainsi, il est assez simple de prédire que les agriculteurs utiliseront davantage d’engrais en cas de baisse du prix des engrais, même si beaucoup mettront du temps à modifier leurs pratiques en réaction aux évolutions du marché. La prédiction est sûre parce qu’elle n’est pas précise : tout ce qu’elle dit, c’est le sens dans lequel va s’exercer l’effet. Ce qui revient à dire que, si des pommes tombent d’un pommier, elles iront plutôt vers le bas que vers le haut. La prédiction est juste, mais il ne s’agit pas pour autant de la définition de la loi de la gravitation.

Les économistes ont en revanche des difficultés chaque fois qu’ils font une prédiction très spécifique dépendant expressément du fait que la totalité des sujets concernés soient économiquement avertis. Revenons à nos agriculteurs. Imaginons que des scientifiques découvrent que ces derniers seraient plus riches s’ils utilisaient plus – ou moins – d’engrais qu’ils ne le font généralement. Si l’on pouvait supposer qu’ils rectifieraient tous le tir dès l’instant qu’ils disposent tous de l’information, alors il n’y aurait pas de meilleure prescription politique que de faire en sorte que cette information soit librement accessible. Il suffirait de publier la découverte, de permettre aux agriculteurs d’en prendre connaissance, et de laisser la magie des marchés opérer.

De jeunes économistes créatifsMais, en réalité, à moins que les agriculteurs ne soient tous des Econos, ce serait un mauvais conseil. Peut-être les multinationales de l’agroalimentaire vont-elles s’emparer rapidement des dernières découvertes scientifiques, mais comment vont se comporter les paysans d’Inde ou d’Afrique ?

De même, si vous croyez que tout un chacun va épargner exactement ce dont il a besoin pour sa -retraite, comme le ferait tout Econo, et que vous en déduisez qu’il n’y a aucune raison d’aider les gens à épargner (disons, en créant des régimes de retraite), alors vous manquez une belle occasion d’améliorer leur sort.. Et si vous êtes banquier central et que vous croyez que l’apparition de bulles financières est théoriquement impossible, alors vous pouvez faire de graves erreurs – comme l’ancien président de la Réserve fédérale Alan Greenspan, on peut lui en reconnaître le mérite, l’a lui-même admis.

Il n’est cependant pas nécessaire de mettre fin à l’élaboration de nouveaux modèles abstraits décrivant le comportement d’Econos imaginaires. Cependant, il faut arrêter de croire que ces modèles permettent de donner une description exacte des comportements humains, et cesser de prendre des décisions politiques sur la base d’analyses aussi erronées. Il est temps de s’intéresser aux facteurs prétendument non pertinents.

Il est déjà difficile de changer l’opinion des gens sur ce qu’ils mangent au petit déjeuner, mais il est bien plus compliqué de modifier leur jugement sur des problèmes qu’ils ont étudiés toute leur vie. Pendant des années, de nombreux économistes ont fortement résisté aux exhortations à fonder leurs modèles sur une description plus juste du comportement humain. Cependant, grâce à l’arrivée de jeunes économistes créatifs qui n’ont pas hésité à prendre des risques et à s’écarter de la manière traditionnelle de faire de l’économie, le rêve d’une théorie économique enrichie est en train de se réaliser. Ce champ nouveau est connu sous le nom d' » économie comportementale « . Il ne s’agit pas d’une discipline nouvelle : c’est toujours de la théorie économique, mais dans laquelle ont été injectées de fortes doses de psychologie et de diverses autres sciences sociales.

La principale raison pour laquelle il est nécessaire d’intégrer les humains au sein des théories économiques, c’est que cela doit permettre d’améliorer la précision des prédictions faites dans le cadre de ces théories. Mais prendre en compte les  » personnes réelles  » présente un autre avantage : l’économie comportementale est bien plus intéressante et plus amusante que l’économie conventionnelle. Elle est le contraire d’une science triste.

  • Profil
    Richard Thaler

    L’économiste américain -Richard Thaler est l’un des pères de l’économie -comportementale, aux -côtés de Daniel Kahneman, Amos Tversky, George -Akerlof, -Robert Shiller. -Cette branche de la science économique, lancée dans les années 1980, mène des -expériences de laboratoire en plaçant des cobayes en situation de prendre des -décisions économiques. Ces expériences montrent que, contrairement à ce qu’affirme la théorie classique, les hommes n’agissent pas rationnellement en fonction de leurs intérêts individuels, mais de la combinaison de facteurs psychologiques, institutionnels, culturels, historiques, biologiques…

    Dans Misbehaving – The -Making of Behavioral Economics, paru en  2015, Richard Thaler rapporte avec délectation les résultats de dizaines de ces expériences – qui laisseront le lecteur -rêveur sur la diversité et la complexité de la nature -humaine –, expose avec clarté les concepts théoriques qui en découlent, et -raconte avec humour la longue lutte que, de congrès d’économistes en affrontements par publications interposées, ses collègues et lui-même ont menée pendant trente ans pour faire reconnaître par la communauté académique les résultats de leurs travaux.

Prix du meilleur jeune économiste 2018 (G.Zucman)

Gabriel Zucman :  » Je suis un enfant de la crise

 »
Le jeune trentenaire consacre ses recherches aux mécanismes de l’impôt et à l’évasion fiscale
Gabriel Zucman, 31 ans, est professeur assistant d’économie à l’université de Berkeley, en Californie. Il explique pourquoi il s’est passionné pour la fiscalité et les paradis fiscaux.

 

Comment en êtes-vous venu, très jeune, à vous intéresser aux sujets de fiscalité ?

La fiscalité, c’est-à-dire la manière dont on prélève et on redistribue la moitié de la richesse produite chaque année, est sans doute la question la plus importante à laquelle on doit faire face en tant que citoyen. Si les impôts sont injustes ou inefficaces, c’est notre capacité à agir collectivement qui est minée.

Je suis un enfant de la crise financière : quand j’ai commencé ma thèse, en 2009, j’ai voulu comprendre ce qui se passait. Cela m’a conduit à regarder les statistiques bancaires internationales. On y voit des centaines de milliards de dollars qui passent par les îles -Caïmans, le Luxembourg ou Hongkong. J’ai voulu comprendre ce qui relevait de l’évasion ou de l’optimisation fiscale, et quelles implications tout cela pouvait avoir pour les gouvernements et l’impôt au XXIe siècle.

 

Comment avez-vous procédé et qu’avez-vous trouvé ?

J’ai d’abord cherché à quantifier ces pratiques, celles des grandes fortunes et celles des sociétés multinationales. Pour cela, j’ai combiné les données macroéconomiques provenant des banques centrales et celles de la comptabilité nationale. De plus, nous nous sommes appuyés sur les informations émanant des fuites du type  » SwissLeaks  » ou  » Panama Papers « . Enfin, certaines administrations fiscales, notamment des pays nordiques, ont accepté de travailler avec nous. Nous avons ainsi établi que 8 % du patrimoine financier mondial est détenu dans les paradis fiscaux, soit près de 7 900 milliards d’euros.

 

Qui en sont les propriétaires ?

Nous nous sommes rendu compte qu’ils étaient en fait très peu nombreux. Les ultrariches, ceux dont le patrimoine est supérieur à 50 millions d’euros et qui représentent 0,01 % de la population mondiale, possèdent 50 % de cette masse d’argent, dont une grande partie est non déclarée. Qu’il y ait de l’évasion fiscale parmi les plus fortunés pourrait surprendre, dans la mesure où le fisc a tout intérêt à surveiller ces contribuables de près. Pour bien comprendre ce phénomène, au lieu de s’intéresser aux fraudeurs, il faut étudier ceux qui les aident, cette industrie de conseillers, avocats, banquiers qui perçoivent des commissions élevées.

 

Quel est le danger d’une telle évasion fiscale pour les pays ?

En dehors de l’aspect purement financier, le risque est d’alimenter une course au moins-disant fiscal pour les grandes fortunes, un phénomène qu’on a observé un peu partout ces dernières années – particulièrement en Europe. A terme, cette érosion de la progressivité de l’impôt risque d’alimenter une spirale inégalitaire.

 

Et pour les multinationales, est-ce aussi massif ?

Largement, puisque nos recherches montrent que 40 % des profits des multinationales sont déclarés dans des paradis à fiscalité faible ou nulle, soit près de 650 milliards de dollars (557 milliards d’euros) chaque année. Ainsi, Google, en 2016, a enregistré près de 20 milliards de recettes aux Bermudes. Un pays où son activité réelle est quasi inexistante mais où le taux d’imposition est de zéro. Contrairement aux fortunes privées, les entreprises ne cherchent pas à dissimuler des richesses, mais elles choisissent où elles déclarent leurs profits en jouant sur les prix auxquels elles se facturent des prestations à elles-mêmes.

Les gouvernements ne sont pas arrivés à lutter et ont quasiment perdu foi dans la taxation des multinationales. C’est comme cela que les grands gagnants de la mondialisation de ces quarante dernières années, les Apple, Google ou Amazon, sont aussi ceux qui payent le moins d’impôts. Or la mondialisation a-t-elle un avenir si ceux-là mêmes qui en bénéficient le plus voient leurs impôts baisser, et quand ceux qui en pâtissent voient les leurs augmenter ? On peut en douter. Le vote Trump aux Etats-Unis ou celui en faveur du Brexit au Royaume-Uni peuvent être analysés comme une réaction à cet état de fait.

 

Que faudrait-il faire ?

Les Etats – et non les entreprises – devraient choisir où les profits sont taxables, en instaurant un système où le bénéfice mondial est ventilé à l’aide d’une clé de répartition non manipulable. Par exemple, en fonction du chiffre d’affaires réalisé dans chaque pays. Si Apple réalise un bénéfice mondial de 100 et 10 % de ses ventes en France, il devra déclarer un profit de 10 dans ce pays et payer les impôts qui correspondent à ce montant. Ce système mettrait fin du jour au lendemain à l’optimisation fiscale et à la délocalisation dans des territoires à fiscalité faible. D’ailleurs, il existe déjà et fonctionne bien pour les gouvernements locaux qui ont leurs propres impôts sur les sociétés. Aux Etats-Unis, il est en vigueur entre les différents Etats. En Californie, l’impôt est de 9 % et au Texas, de 0 %. Cela n’empêche pas Apple d’être installé en Californie.

 

Les Etats ont tout de même réagi depuis quelques années…

Oui, il y a eu de vrais progrès, comme l’échange automatique de données bancaires, mais c’est loin d’être suffisant. On fait encore confiance aux paradis fiscaux, alors que ceux-ci gagnent beaucoup d’argent avec ce système et ne sont donc pas incités à la transparence. L’Europe pourrait imposer des sanctions élevées, mais elle n’arrive pas à articuler un discours de nature à changer en profondeur les comportements. Avec d’autres chercheurs, nous travaillons sur la faisabilité de l’établissement d’un cadastre financier mondial, qui recenserait la détention d’avoirs financiers comme des actions ou des obligations.

 

Après vos études en France, vous vous êtes installé aux Etats-Unis, alors que vous êtes très présent dans le débat français. Pourquoi ?

Tous les jeunes chercheurs français sont fortement encouragés à passer quelques années à l’étranger, et ce pour de bonnes raisons : ces années sont essentielles pour se confronter à la communauté scientifique internationale et pour développer une réflexion innovante et indépendante. Une particularité de la science économique est qu’elle est très concentrée aux Etats-Unis, plus que d’autres disciplines, comme les mathématiques par exemple, d’où la présence de nombreux jeunes économistes de tous les pays, et pas seulement français, outre-Atlantique. C’est ce contexte qui explique pourquoi quelqu’un comme moi enseigne, à 31 ans, en Californie.

Propos recueillis par Philippe Escande