Une prise de position de Zucman/Rodrik/Naidu

L’économie après le néolibéralisme

Un peu long, mais beaucoup d’arguments que l’on retrouve dans nos cours

Un nouveau site avec plusieurs contributions de qualité.

Je rappelle que vous pouvez également consulter http://www.project-syndicate.org et http://www.theconversation.com

La française Esther Duflo, Prix Nobel d’économie 2019

Esther Duflo, un choix inédit pour le Nobel d’économie 2019

La chercheuse française est colauréate avec les américains Abhijit Banerjee et Michael Kremer, tous trois récompensés pour leurs expériences de terrain dans la lutte contre la pauvreté. Elle est la plus jeune et la deuxième femme jamais récompensée.

Par Publié aujourd’hui à 05h42, mis à jour à 08h48

Esther Duflo reçoit son prix nobel d’économie à l’université MIT de Cambridge, Massachusetts le 14 octobre.
Esther Duflo reçoit son prix nobel d’économie à l’université MIT de Cambridge, Massachusetts le 14 octobre. JOSEPH PREZIOSO / AFP

La plus jeune (46 ans), l’une des deux seules femmes (après Elinore Ostrom en 2009), le quatrième Français (contre 62 Américains) lauréat du Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel : Esther Duflo « coche » plusieurs cases qui marquent cette édition 2019 du Nobel d’économie.

Mais à travers elle et ses deux colauréats, les Américains Abhijit Banerjee et Michael Kremer, ce sont en réalité les travaux d’un laboratoire de recherche, le Abdul Latif Jameel Poverty Action Lab (J-PAL), qui sont récompensés.

Les deux premiers, mari et femme à la ville, ont cofondé le J-PAL en 2003 au Massachusets Institute of Technology (MIT) ; le troisième, Michael Kremer, ancien du MIT aujourd’hui à Harvard, a publié, en 2004, un article marquant dans la revue Econometrica, où il utilisait une méthode banale de la recherche médicale, « l’évaluation par échantillonnage aléatoire » (randomized controlled trials, RCT), pour évaluer l’impact de l’administration d’un médicament à des enfants kenyans sur… leur fréquentation scolaire. Le principe de la RCT est d’évaluer l’efficacité d’un traitement en comparant la situation d’un échantillon de population « traitée » à celle d’une population non-traitée.

Lire aussi Le Nobel d’économie à Esther Duflo, Michael Kremer et Abhijit Banerjee pour leurs travaux sur la lutte contre la pauvreté

La méthode n’est en fait pas nouvelle en sciences sociales : elle a été utilisée dans les années 1960 pour évaluer les effets des mesures de la « guerre à la pauvreté » du président Lyndon B. Johnson. Mais elle était tombée en désuétude, les économistes préférant baser leurs prescriptions sur des modélisations mathématisées à partir de statistiques – y compris la modélisation des comportements humains – plutôt que sur des expériences de terrain.

Améliorer les politiques publiques

Partant du constat de l’échec des « grands programmes » de lutte contre la pauvreté appliqués selon les mêmes modalités quelles que soient les réalités locales, le J-PAL a systématisé cette méthode dans ce domaine.

En observant de près les changements de comportement des populations face à une aide financière, une nouvelle technologie, une nouvelle réglementation, etc., il est possible, affirme le J-PAL, d’améliorer les politiques publiques. Le J-PAL compte aujourd’hui 180 chercheurs et cinq antennes implantées en Afrique du Sud, au Chili, en Indonésie, en Inde et en France, dédiés à ce type d’expérimentations menées le plus souvent en interaction avec les acteurs de terrain, mais aussi à la formation des experts chargés de leur évaluation.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Mesurer l’impact des politiques publiques est un exercice indispensable »

Cette approche a conquis des sphères de plus en plus larges tout d’abord dans le monde académique – Esther Duflo a reçu le prix du meilleur jeune économiste décerné par le Cercle des économistes et Le Monde en 2005, la médaille John Bates Clark en 2010, celle du CNRS en 2011, et désormais le Nobel.

Dans l’équipe Obama

Mais aussi politique : aux Etats-Unis, le président Barack Obama l’avait désignée comme conseillère de son administration en 2012 ; la Banque mondiale, plusieurs ONG, des agences de développement et des gouvernements ont adopté les vues du J-PAL, et Esther Duflo aime à présenter les économistes comme les « plombiers » chargés de réparer les tuyaux percés des politiques publiques.

Lire aussi Esther Duflo : «  »Obamacare » est peut-être la seule grande réussite d’Obama »

Le prix Nobel ne peut que renforcer l’engouement pour cette approche, qui suscite désormais un afflux d’étudiants, de thèses et de publications.

Au point d’irriter certains collègues, dont les prix Nobel Angus Deaton et Joseph Stiglitz, qui voient dans cette polarisation sur la microéconomie expérimentale, dont les adeptes sont qualifiés narquoisement par le premier de « randomistas », un risque majeur : celui de négliger l’analyse macroéconomique des structures économiques et des institutions, qui orientent en définitive les politiques de développement.

Tournant empirique de la science économique

Sans parler des risques méthodologiques : pourquoi des résultats observés en un lieu et un temps donné autoriseraient à tirer des conclusions pour d’autres lieux et d’autres temps ? Et si le constat est que les résultats sont spécifiques à l’expérimentation, quel en est alors l’intérêt scientifique, même si l’expertise locale s’en trouve améliorée ?

Il n’en reste pas moins que l’académie Nobel n’avait plus récompensé d’économistes s’intéressant aux questions de développement et de pauvreté depuis Gunnar Myrdal (1974), Arthur Lewis (1979) et Amartya Sen (1998).

Lire aussi Esther Duflo : des neurones contre la misère

Un retour qui traduit le tournant empirique de la science économique, après des décennies de lauriers offerts aux adeptes de la modélisation théorique.

Prix du meilleur jeune économiste 2019

Le Monde daté du 14 mai 2019
Stefanie Stantcheva : « L’objectif de mes recherches est d’améliorer la conception des politiques fiscales »
Propos Recueillis Par
Antoine Reverchon
La jeune professeure à Harvard travaille sur les effets à long terme et les changements de comportement générés par les réformes de l’impôt
ENTRETIEN
Stefanie Stantcheva, 33 ans, est professeure d’économie à l’université Harvard (Etats-Unis). Elle est également chercheuse associée au National Bureau of Economic Research, chercheuse au Center for Economic Policy Research et membre, en France, du Conseil d’analyse économique. Elle est diplômée de Cambridge, de l’Ecole polytechnique, de l’Ecole nationale de la statistique et de l’administration économique, de l’Ecole d’économie de Paris, et titulaire d’un doctorat du Massachusetts Institute of Technology (MIT).
Vos travaux actuels portent sur la fiscalité, un domaine de recherche pourtant déjà largement balisé. Qu’avez-vous apporté de nouveau ?
Deux angles jusqu’ici peu explorés : tout d’abord, les effets à long terme des politiques fiscales, en matière d’innovation, d’entrepreneuriat, de mobilité sociale et professionnelle – essentiellement à partir de la collecte de données historiques, par exemple sur l’innovation technique aux Etat-Unis depuis 1850 ; ensuite, une analyse des déterminants des comportements et des opinions de tout un chacun vis-à-vis de la fiscalité, à partir de données issues de questionnaires en ligne, d’enquêtes de terrain et d’expériences de laboratoire – car, dans ce domaine, il faut construire les données.
L’objectif de ces recherches est, en croisant modèles théoriques et données inédites, d’améliorer la conception des politiques fiscales. Il s’agit de tendre vers ce qui serait une « fiscalité optimale », une fiscalité qui à la fois maximise l’apport des impôts à la société – l’investissement public dans les infrastructures et les services publics, la redistribution équitable des revenus – et minimise les coûts pour les acteurs économiques, et donc l’impact des changements de comportement des individus et des entreprises : délocalisation, évasion ou exil fiscal, désincitation à innover ou à entreprendre…
Mais peut-on, à partir de modèles théoriques, déterminer ce que serait une « fiscalité optimale » en toute période et sous toute latitude ?
Non, car il y a des contraintes spécifiques à chaque pays, à chaque période. Par exemple, les attentes et les perceptions vis-à-vis de la fiscalité sont différentes dans chaque pays. C’est le rôle du politique d’agréger les préférences et de déterminer les objectifs d’équité sociale, ce ne sont pas la théorie économique et les économistes qui peuvent le faire. Notre rôle est juste de montrer quels sont les coûts et les contraintes, pas de définir l’impôt optimal.
Les économistes sont là pour étudier et prédire les effets des différentes politiques et les évolutions des comportements des agents économiques, en se basant sur des modèles et des données, parfois de façon créative. Et ensuite d’en informer la société et les politiques.
Pourquoi et comment vous êtes-vous intéressée à l’économie ?
Je suis née en Bulgarie, mon père était ingénieur, et nous avons séjourné en Allemagne de l’Est jusqu’à la chute du Mur. J’ai fait l’essentiel de ma scolarité en France, mais je suis retournée régulièrement à l’Est pendant la période de transition ; je voyais, pendant l’hyperinflation de la fin des années 1990, en Bulgarie, les gens se précipiter pour dépenser tout leur salaire ; j’ai vu les inégalités incroyables entre l’ouest et l’est de l’Allemagne ; je voyais aussi les SDF dans les rues de cette ville pourtant riche qu’est Paris… Qu’est-ce qui peut expliquer tout ça ? Une fois passé mon bac scientifique, j’ai tout de suite fait le choix des sciences économiques, et je suis partie étudier à Cambridge.
Et pourquoi la fiscalité ?
Parce que l’impôt est un instrument économique extrêmement puissant. Un petit changement peut produire de grands effets, positifs comme négatifs. Et puis, j’ai fait deux grandes rencontres au MIT : Esther Duflo, qui y était mon mentor, m’a éveillée à tout ce qui était nouvelles méthodes d’enquête et aller-retour entre modèles théoriques et travail empirique sur les comportements et les préférences des acteurs ; j’aurais pu faire, avec elle, de l’économie du développement, mais j’ai croisé le chemin d’Emmanuel Saez, alors professeur visitant au MIT, qui m’a initiée aux méthodes de construction de données à partir des informations fiscales.
Professeure assistante à Harvard en 2016, à 30 ans, vous devenez professeure titulaire de cette même université deux ans après. C’est un délai très court, et d’ailleurs cohérent avec la rapidité de votre carrière et l’accumulation de diplômes d’établissements prestigieux. Avez-vous une explication ?
Non, pas vraiment… J’ai fait de mon mieux. J’ai eu la chance de rencontrer des gens qui m’ont très bien conseillée. J’ai toujours eu le goût des mathématiques, non pas comme une fin en soi, même si ça peut être très « joli » à faire, mais comme outil, comme discipline de l’intuition. Et le niveau d’enseignement des mathématiques est très bon en France, on a su me donner le goût d’en faire. Maintenant que je suis professeure à mon tour, je pense que le rôle de l’enseignant est de donner à ses étudiants le goût de travailler dans la discipline qu’il enseigne.
« Les causes des guerres civiles africaines »
Propos Recueillis Par A. R.
Vos travaux portent sur les déterminants économiques des violences politiques et des guerres civiles contemporaines, un sujet peu traité par les économistes. Quels sont vos résultats principaux ?
Nous avons croisé les données extrêmement précises de géolocalisation des conflits armés en Afrique entre 1997 et 2010 avec la géolocalisation des exploitations minières et avec la variation sur la même période des prix mondiaux des ressources minières d’une part, des produits et intrants agricoles d’autre part. Nous avons pu démontrer que le doublement des prix des minerais intervenu sur la période explique un accroissement de 25 % de la violence armée dans les régions concernées.
De même, la baisse des prix agricoles de certains produits d’exportation, le café par exemple, cause un choc de revenus qui facilite le ralliement des populations touchées aux groupes armés qui offrent des revenus supérieurs, d’ailleurs souvent tirés… des ressources minières. Enfin, dans des régions où l’essentiel du revenu local provient de l’agriculture, les événements climatiques et l’évolution de la productivité agricole, due autant à la fertilité naturelle qu’aux prix des intrants (engrais, pesticides…), sont aussi un facteur déterminant du niveau de violence politique. Limiter la volatilité de prix internationaux des minerais ou des produits agricoles semble donc être un moyen de limiter la violence politique. Nous avons ainsi pu montrer que le niveau de responsabilité sociale et éthique des entreprises minières internationales qui acceptaient de se soumettre à plus de transparence et de coopération avec les ONG était corrélé avec des niveaux de conflits légèrement inférieurs.
Mais les causes des conflits ne sont-elles pas un objet de recherche en sciences politiques plutôt qu’en économie ?
Certes, mais en utilisant l’économétrie pour analyser l’évolution des prix sous l’angle des chocs qui impactent les revenus des populations locales et des groupes armés, on dispose d’une mesure précise des déterminants des conflits. Plus jeune, passionné par l’actualité internationale, je dévorais les journaux ; j’étais très bon en histoire-géographie et, disons, moins bon en maths.
Admis à l’ENS Cachan, j’ai fait un master à Paris-I et à l’Ecole d’économie de Paris ; j’y ai rencontré Thierry Mayer, qui a été mon directeur de thèse, et Farid Toubal, qui m’ont convaincu que les mathématiques font de l’économie un outil de recherche intellectuelle particulièrement rigoureux. Mais il est vrai que j’ai plus d’appétence pour la collecte et le traitement des données, afin de distinguer les causalités des corrélations, que pour la construction ou l’application de modèles théoriques. Et mes meilleures notes de master n’étaient pas en mathématiques… Comme quoi on peut faire de l’économie sans être forcément un crack en maths !
Vous avez aussi travaillé sur d’autres sujets, toujours liés à la violence cependant…
Dans une autre étude, réalisée en Suisse, nous avons pu montrer que, parmi la population des demandeurs d’asile, ceux qui avaient vécu directement des conflits armés avaient des comportements plus violents que leurs compatriotes qui y avaient échappé, mais aussi que ce différentiel disparaissait dans les cantons qui mènent une politique volontariste d’insertion des demandeurs d’asile dans l’emploi.
Mathieu Couttenier
35 ans
Chercheur à l’Ecole normale supérieure
« Délégués discriminés, dialogue social entravé » 
Propos Recueillis Par Anne Rodier
Vous êtes nominé au Prix du meilleur jeune économiste 2019 pour l’ensemble de vos travaux. En quoi s’inscrivent-ils dans l’actualité ?
La France a engagé avec la loi El Khomri de 2016 puis les ordonnances Pénicaud de 2017 une profonde refonte du marché du travail, accordant plus de poids au dialogue social au niveau de l’entreprise, par rapport à la branche et au code du travail. Les thèmes de la négociation collective sont au cœur de mes travaux, qui traitent plus largement des inégalités sur le marché du travail, du rôle des institutions et des normes sociales : normes de genre (femmes-hommes), règles de représentation du personnel et fiscalité du travail. La représentation des salariés avait jusqu’alors été très peu étudiée par les économistes. Mes travaux sur la carrière des délégués et leur place dans les entreprises ont mis en évidence la discrimination des représentants syndicaux, rémunérés 10 % de moins que les autres salariés, et ses conséquences sur le dialogue social. On constate dans les entreprises que plus la situation est conflictuelle, plus les syndicats sont actifs, et plus la condition des représentants syndicaux est mauvaise.
Comment l’expliquez-vous ?
C’est le produit d’un cercle vicieux : les employeurs trouvent un intérêt stratégique à stigmatiser ceux qui sont le moins enclins aux compromis, ne serait-ce que parce que la négociation est coûteuse. Mais cette discrimination avérée entraîne des effets de désaffection des salariés, qui ne veulent pas se mettre en difficulté en rejoignant un syndicat. Ainsi, 35 % des salariés déclarent éviter de se syndiquer par peur des représailles. En conséquence, seuls des profils singuliers sont prêts à s’engager : des salariés très militants, ou particulièrement attachés à la défense de l’intérêt général, qui ne sont finalement pas toujours très représentatifs des autres salariés. Mes travaux établissent ainsi qu’avant de vouloir donner plus de poids à la négociation d’entreprise, il faut d’abord renforcer la valeur et la légitimité des représentants auprès des employeurs et des autres salariés. Ce n’est pas vraiment ce qu’a fait la refonte El Khomri-Pénicaud.
Comment avez-vous été amené à vous intéresser aux inégalités ?
Les travaux économiques portent soit sur l’efficacité soit sur les inégalités. Le monde évolue vers davantage d’inégalités. Lorsque, après des études de mathématiques à l’Ecole normale supérieure, j’ai décidé de faire de l’économie, c’était pour être dans le concret, au plus près des gens, pour essayer de réaliser quelque chose d’utile, par un travail qui soit racontable. L’évaluation de la réforme de 2008 que nous avons effectuée avec Philippe Askenazy en est un bon exemple. En remplaçant la désignation du délégué syndical par un seuil minimum de 10 % des voix pour pouvoir représenter les salariés, cette réforme a introduit une vraie démocratie électorale dans l’entreprise, qui a très fortement renforcé la légitimité des délégués auprès des employeurs. C’est ce qu’a mis au jour notre évaluation de la réforme. Du côté des salariés, cette même recherche a aussi établi un regain de confiance et de satisfaction envers les syndicats et mesuré une forte hausse du taux de syndicalisation dans les entreprises observées. L’enjeu est important dans un des pays les plus mal classés au monde pour sa coopération entre salariés et employeurs. De telles évaluations d’impact chiffrées auraient sans doute été très utiles avant les réformes El Khomri et Pénicaud.
Thomas Breda
36 ans
Economiste du travail. Chercheur au CNRS
« Les médias, la démocratie et le prix d’un vote »
Propos Recueillis Par Philippe Escande
Comment en êtes-vous venue à l’économie ?
Très jeune, j’étais fascinée par la figure de l’intellectuelle engagée et j’ai intégré l’Ecole normale supérieure en lettres, philosophie et sciences sociales. L’économie m’a rapidement séduite par les questions qu’elle posait, par son aspect interdisciplinaire et son rapport direct avec le politique. C’est la raison pour laquelle je me suis intéressée à la démocratie et à l’un de ses vecteurs principaux, les médias. Ma thèse de doctorat a étudié l’effet de la concurrence entre les journaux sur la qualité de l’information. Elle a montré que la multiplication des titres, ajoutée à la concurrence de la publicité télévisée, a fragilisé la profession et, paradoxalement, homogénéisé l’information.
Est-ce cela qui vous a amenée à étudier le financement des partis politiques ?
En travaillant sur les médias, je me suis interrogée sur l’influence de certains individus fortunés, et le monde des partis me paraissait plus vertueux avec son système de plafonnement des dons et d’interdiction du financement par les entreprises. En creusant le sujet, je me suis rendu compte qu’il était très peu documenté. J’ai donc plongé dans les données publiques pour déterminer combien chacun donne en fonction de ses revenus. Au final, le don moyen, cotisation comprise, des 50 % de la population la moins aisée était de 120 euros par personne, quand dans le 0,01 % des plus riches donnait chacun 5 245 euros. Cette situation m’est apparue d’autant plus injuste que ces derniers ne paient qu’un tiers de ce montant, compte tenu de la réduction d’impôt. De facto, les préférences politiques des plus riches sont subventionnées par le reste des contribuables.
Mais y a-t-il un lien direct entre l’argent donné aux campagnes et le succès électoral ?
Ce n’est, bien sûr, pas le seul facteur, mais il est important et a été largement démontré aux Etats-Unis. Pour notre part, nous avons étudié avec Yasmine Bekkouche l’ensemble des élections législatives françaises depuis 1993 et des municipales depuis 1995. La corrélation est très forte, restait à démontrer la causalité qui permettrait de dire que, en éliminant les autres causes, un euro supplémentaire accroît les chances d’élection. Pour cela, nous nous sommes penchées sur le choc provoqué par l’interdiction des dons des entreprises aux partis, avant les élections de 1997. Un certain nombre de candidats de droite n’étaient pas préparés à ce changement brutal et ont donc manqué de moyens. Ce phénomène explique en partie la victoire de la gauche à ce scrutin. Notre recherche a chiffré le prix d’une voix supplémentaire à 32 euros. Cela a fait l’objet d’un article scientifique et a donné un chapitre à mon livre (Le Prix de la démocratie, Fayard, 2018).
Pourquoi passer de la recherche au livre ?
Parce que cela permet de lancer le sujet dans le débat public et de pousser des propositions. Comme celle de l’instauration de bons pour l’égalité démocratique qui permettrait à chaque citoyen d’allouer une somme, la même pour tout le monde, au parti de son choix. Je serai d’ailleurs cette semaine à Chicago pour défendre cette idée également dans le domaine du financement des médias. Comme on choisit un parti, on pourrait choisir le média que l’on souhaiterait financer.
Les nommés parlent de leurs travaux
Julia Cagé
35 ans
Assistante professeure à Sciences Po Paris

Les transformations de la science économique (Le Monde 14/12)

Pour une science économique ouverte

La discipline a élargi ses préoccupations et s’est ouverte au croisement des méthodes, estime la professeure Françoise Benhamou

Certains économistes parmi les plus célèbres ont su s’évader des territoires auxquels ils étaient assignés. Adam Smith rédigea un essai sur l’imitation dans les arts. Keynes n’hésita pas à s’insurger contre l’importance des réparations réclamées à l’Allemagne. Becker ouvrit la question de la famille à la science économique. Et c’est une politologue américaine, Elinor Ostrom, qui reçut avec Oliver Williamson le prix Nobel d’économie en  2009  » pour son analyse de la gouvernance économique et, en particulier, des biens communs « .

Mise en cause pour sa faible capacité de prédiction et pour le caractère monolithique de certaines de ses hypothèses, l’économie s’est ouverte à la faveur d’un quadruple mouvement : élargissement du champ, enrichissement des données, évolution des méthodes, construction d’un dialogue interdisciplinaire.

Premièrement, le champ de l’analyse économique s’est considérablement élargi et renouvelé, bien au-delà du cœur de la discipline (micro et macroéconomie), vers de nombreuses thématiques sectorielles (économie de la santé, de l’éducation, de la culture) et de nouveaux modèles (économie des secteurs non marchands, des biens communs, etc.).

Deuxièmement, le big data et l’ouverture des données publiques autorisent des recherches d’ampleur ; on pense aux travaux sur les inégalités, la fiscalité, les épidémies… Cela implique de nouvelles compétences, notamment en informatique pour l’extraction et le tri des données.

Économie expérimentaleTroisièmement, la méthodologie évolue à grands pas. Les recherches témoignent du souci d’intégrer finement la prise en compte de l’ensemble des déterminants des comportements. Dès la fin des années 1940, Herbert Simon introduisait le concept de rationalité limitée, reconnaissant la pauvreté de l’hypothèse, qui prévalait jusqu’alors dans une large partie des travaux économiques, d’un individu informé et doté de capacités cognitives lui permettant d’optimiser ses choix. Une autre voie qui s’est avérée parmi les plus prometteuses est celle de l’économie expérimentale, dans la lignée des travaux de Daniel Kahneman et de Vernon Smith (tous deux prix Nobel  en  2002). A la manière d’un physicien, l’économiste teste la validité des résultats des théories économiques par le biais d’expériences de laboratoire, au cours desquelles il lui est possible d’observer et de comprendre les facteurs qui affectent les comportements et la prise de décision.

Autre exemple, l’action publique peut être évaluée grâce à des outils robustes : tester une mesure sur une population tirée au sort – tandis qu’une autre population témoin n’en bénéficie pas – permet d’évaluer objectivement les chances d’atteindre l’objectif que l’on s’est fixé. Sans relever des mêmes méthodes, des recherches ont aussi permis d’intégrer la confiance, les émotions, les processus affectifs dans l’analyse économique.

Quatrièmement, de nouvelles ouvertures pluridisciplinaires, de nouvelles approches croisées débordent largement le seul champ de la sociologie ou de l’histoire. La psychologie ou les neurosciences ont ouvert de nouvelles perspectives.

C’est un défi que de s’engager dans ces voies nouvelles : d’un côté, les économistes acceptent de rompre avec le confort de leur discipline pour que d’autres champs viennent irriguer leurs travaux ; et d’un autre, ils étendent leur domaine de compétence vers de nouveaux horizons… au risque d’être accusés de visées hégémoniques. Comme le note Jean Tirole,  » l’économie est au service du bien commun ; elle a pour tâche de rendre le monde meilleur « . C’est plus vrai encore lorsque les économistes acceptent, en explorant ces nouveaux territoires, en confrontant leurs modèles aux résultats de l’expérimentation, en important des outils ou résultats venus d’autres disciplines, de faire évoluer leurs modèles et de demeurer modestes dans leurs préconisations.

Françoise Benhamou