Le bitcoin et les autres « crypto-monnaies » ne sont pas des monnaies (B.Eichengreen)

https://www.project-syndicate.org/commentary/stable-coins-unviable-cryptocurrencies-by-barry-eichengreen-2018-09/french

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Stabilité financière – extrait du manuel Politique Economique (Bénassy-Quéré et alii)

« Politique économique », 4ème édition

Extraits: Comment la stabilité financière est arrivée au cœur de la politique économique européenne.

La stabilité financière au cœur de la politique économique européenne© SUPERSTOCK/SUPERSTOCK/SIPA

Stabilité financière

Une conséquence importante de la Grande crise financière a été de faire de la stabilité financière une dimension majeure de la politique économique. Alors que celle-ci relevait préalablement de régulateurs sectoriels, et que ministres ou gouverneurs des banques centrales s’en préoccupaient à peine, elle est devenue l’un des principaux objectifs stratégiques de la politique économique parallèlement à la croissance, à l’emploi, à la stabilité des prix ou à l’équité. Cela se comprend : comme l’a rappelé la partie 1, les crises financières peuvent avoir des conséquences dramatiques pour l’économie et pour les finances publiques. Toutes les grandes banques centrales publient aujourd’hui des rapports annuels sur la stabilité financière, et divers organismes ont été créés ou mis à niveau dans ce but. Alors qu’avant la crise, les discussions de politique économique internationale avaient tendance à être exprimées en termes déterministes, beaucoup plus d’attention est aujourd’hui consacrée aux risques, en particulier ceux qui proviennent de la sphère financière. Au sommet de Pittsburgh en 2009, les chefs d’État et de gouvernement du G20 ont lancé un vaste programme de réformes réglementaires, dont découlent les principales réformes détaillées dans le reste de ce chapitre. Ce programme a été mis en œuvre par le Conseil de stabilité financière qui associe banques centrales, régulateurs et ministères des Finances des grands pays développés et émergents.

“La “stabilité financière” ne constitue toutefois pas (en tout cas, pas encore) un domaine autonome de la politique économique”

La “stabilité financière” ne constitue toutefois pas (en tout cas, pas encore) un domaine autonome de la politique économique. L’analyse fait apparaître diverses complémentarités ou, au contraire, divers arbitrages avec d’autres domaines tels que la politique monétaire ou la politique de concurrence. Les politiques de stabilité financière sont de deux sortes. Les politiques microprudentielles visent à assurer la stabilité et la sécurité des institutions et des marchés pris individuellement (par exemple la régulation des banques, des assurances et du marché des valeurs mobilières). Elles reposent d’une part sur des normes visant à assurer la résilience et la transparence des institutions prises une à une, d’autre part sur le suivi de leurs comportements. Les politiques macroprudentielles visent à assurer la stabilité et l’efficacité du système financier dans son ensemble tout au long du cycle d’activité et de crédit. Au sens large, ces politiques mettent en jeu une série de leviers transversaux allant de la politique monétaire aux normes de crédit et éventuellement même à la politique budgétaire et fiscale, et nécessitent une bonne coordination entre différentes entités publiques. Dans un sens plus étroit, elles reposent sur une boîte à outils d’instruments spécifiques, applicables principalement aux banques et actionnés par une autorité macroprudentielle qui est souvent, mais pas toujours, la banque centrale. Dans ce qui suit, nous examinons ces deux dimensions tour à tour, avec une attention particulière aux défis réglementaires posés à la zone euro.

Réglementation et surveillance bancaires

Les banques sont soumises à une réglementation spécifique ainsi qu’à un contrôle prudentiel appelé supervision ou surveillance bancaire 41. Les grandes banques sont contrôlées en temps réel par des équipes chargées de vérifier que les règles sont appliquées et d’évaluer si les risques sont correctement mesurés et gérés.

Les autorités publiques en charge de cette surveillance sont généralement (mais pas toujours) indépendantes et sont souvent (mais pas toujours) intégrées à la banque centrale. Aux États-Unis, la surveillance des banques est répartie entre trois autorités : la Réserve fédérale, la Federal Deposit Insurance Corporation ou FDIC et le Bureau du contrôleur de la monnaie. Au Royaume-Uni, elle est opérée par la Prudential Regulation Authority qui fait partie de la Banque d’Angleterre (avant la crise, elle relevait d’une entité autonome qui surveillait également les marchés financiers, la Financial Services Authority). Dans la zone euro, elle relève depuis 2013 de la Banque centrale européenne pour les plus grandes banques et d’autorités nationales pour les plus petites (en France, l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution ou ACPR). Au Japon comme en Allemagne, la surveillance bancaire est exercée par des autorités distinctes de la banque centrale (Japanese Financial Services Authority et Bundesanstalt für Finanzdienstleistungsaufsicht ou BaFin), placées sous l’autorité du gouvernement et qui sont également en charge de la surveillance des marchés. Les mérites respectifs des deux modèles (surveillance intégrée à la banque centrale ou séparée) font l’objet de débats.

“Les autorités publiques en charge de cette surveillance sont généralement (mais pas toujours) indépendantes et sont souvent (mais pas toujours) intégrées à la banque centrale”

La réglementation bancaire est décidée par les gouvernements et les parlements nationaux, mais elle découle d’un ensemble de règles mondiales dont sont convenus les régulateurs rassemblés au sein du Comité de Bâle sur le contrôle bancaire, un comité de la Banque des règlements internationaux. Depuis la Grande crise financière, le Comité de Bâle s’est ouvert aux grandes économies émergentes.

Principes

La réglementation bancaire porte en priorité sur le capital des institutions bancaires et sur leur liquidité, qui ont été considérablement renforcés après la Grande crise financière. Ils ont été complétés par des mesures spécifiques qui visent à éviter que les plus grandes banques ne soient “trop grandes pour faire faillite” (“too big to fail”). Il s’agissait de remédier à l’aléa moral créé par l’éventualité d’un renflouement public, c’est-à-dire d’une privatisation des profits et d’une socialisation des pertes.

À la grande frustration des économistes, l’affectation des instruments aux objectifs est moins claire en matière de réglementation bancaire que ce que Jan Tinbergen aurait probablement conseillé : les ratios de capital obligatoire poursuivent plusieurs objectifs et ils interagissent avec la réglementation de la liquidité. Par exemple, les coussins de liquidité (c’est-à-dire l’obligation faite aux banques de détenir des montants suffisants d’actifs sans risque, voir ci-dessous), présentent le bénéfice auxiliaire de réduire le risque de crédit pesant sur les banques, tandis qu’à l’inverse, des coussins de capital élevés protègent leur liquidité en rassurant les déposants sur leur solvabilité. L’utilisation d’instruments multiples peut toutefois se justifier par la multiplicité des sources de risque pour les banques et par l’incertitude sur l’efficacité de chaque instrument (Haldane, 2017). L’encadré 6.11 donne un aperçu des ratios de capital et de liquidité et discute plus en détail leurs raisons d’être.

“À la grande frustration des économistes, l’affectation des instruments aux objectifs est moins claire en matière de réglementation bancaire que ce que Jan Tinbergen aurait probablement conseillé”

Comme on l’a vu précédemment, la liquidité n’est pas exclusivement fournie par les banques, mais aussi par des acteurs de marché comme les fonds du marché monétaire ou les investisseurs qui prêtent des titres qui peuvent être mis en pension. Le risque de liquidité en dehors des banques crée également des externalités et appelle une réglementation et/ou une intervention publique. Nous y viendrons dans la partie consacrée à la réglementation du marché des capitaux.

Réglementation et surveillance bancaire dans la zone euro

Comme on l’a vu plus haut dans ce chapitre et au chapitre 5, la crise de la zone euro a été amplifiée par le lien étroit, ou boucle fatale, entre le crédit souverain et le crédit bancaire, en particulier dans de petites économies comme l’Irlande et Chypre dotées de systèmes bancaires hypertrophiés par rapport à l’économie nationale. La décision politique annoncée en juillet 2012 de lancer une union bancaire, initialement entre les 19 États membres de la zone euro, visait à briser cette boucle fatale et à atténuer l’impact des crises futures.

Mettre fin à la “boucle fatale” entre banques et États : l’union bancaire

La corrélation entre les coûts d’assurance contre l’insolvabilité des banques et des États est significativement plus élevée dans la zone euro que dans le reste du monde. Cette corrélation est due aux dettes et créances croisées entre banques et États, et au fait que la banque centrale n’agit pas comme prêteur en dernier ressort à l’égard de ces derniers : d’une part, une grande partie des avoirs des banques est constituée d’obligations souveraines du même pays, qui sont considérées comme sans risque par la réglementation européenne ; d’autre part, jusqu’à la mise en place des règles de recapitalisation interne, il était tenu pour acquis que les banques seraient renflouées en cas de difficulté par leur État d’origine, ce qui créait pour celui-ci un engagement implicite (hors-bilan). Un ensemble de décisions ont été prises en juillet 2012 pour briser la “boucle fatale” :

Un mécanisme de surveillance unique ou MSU, hébergé par la BCE à Francfort, supervise directement les 130 plus grandes banques de la zone euro, harmonise les définitions et les pratiques de supervision pour toutes les banques et supprime progressivement les différences entre pays dans la mise en œuvre de la loi européenne. Le MSU est régi par un Conseil de supervision de 25 membres, dont une présidente, une vice-présidente, 4 membres nommés par la BCE et les 19 chefs des autorités nationales de supervision (Schoenmaker et Véron, 2016).

Un mécanisme de résolution unique ou MRU approuve les plans de redressement des banques et, si nécessaire, organise leur résolution. Le MRU est régi par un Conseil de résolution unique hébergé par la Commission européenne à Bruxelles. Un Fonds de résolution unique doté de 55 milliards d’euros est mis en place entre 2016 et 2023 sur la base de contributions des banques, mutualisées progressivement par les États membres.

Un ensemble de règles ont été inscrites dans la directive sur le redressement et la résolution des banques (en anglais, BRRD) pour organiser la résolution des banques et sécuriser leur capacité d’absorption des pertes. La garantie des dépôts a été testée dans plusieurs pays (Espagne, Slovénie, Italie et, surtout, Chypre) et la procédure de résolution européenne a été utilisée pour la première fois en juin 2017 pour une banque espagnole, Banco Popular (voir Philippon et Salord, 2017) ;

Dans le domaine macroprudentiel, compétence a été donnée à la BCE de compléter si nécessaire les décisions prises par les autorités nationales.

Trois mesures importantes ont cependant été reportées à une date indéfinie :

La création d’un système européen de garantie des dépôts afin que le coût de cette garantie (obligatoire jusqu’à 100 000 euros par compte bancaire) ne soit pas entièrement supporté par chaque gouvernement, mais mutualisé ;

La possibilité pour le mécanisme européen de stabilité de procéder à une recapitalisation directe de banques (sans passer par le canal d’un prêt à l’État national, comme ce fut le cas pour l’Espagne en 2012) ;

“La création d’un système européen de garantie des dépôts
La possibilité pour le mécanisme européen de stabilité de procéder à une recapitalisation directe de banques
Des incitations pour que les banques réduisent leur exposition au risque souverain”

Des incitations pour que les banques réduisent leur exposition au risque souverain, soit sous la forme de limites quantitatives, soit sous la forme d’exigences de capital non nulles (contrairement à la situation actuelle) sur les expositions souveraines non diversifiées.

Ainsi, la “boucle fatale” n’a pas été vraiment rompue. Le risque bancaire et risque souverain demeurent corrélés.

Le livre
Politique économique

Ouvrage collectif d’Agnès Benassy-Quéré, Benoît Cœuré, Pierre Jacquet et Jean Pisani-Ferry‘Politique économique’ est une quatrième édition publiée par Deboeck Supérieur. L’ouvrage destiné à un public d’étudiants est en passe de devenir aussi célèbre que le “Raymond Barre” des années 70. “Ceci n’est pas un manuel”, proclame Jean Pisani-Ferry. De fait, c’est une interface entre la recherche pointue et la politique économique au concret. C’est aussi un guide pour l’action publique. De son côté, Benoît Cœuré remarque que dans la version sortie en 2007 “on enseignait le monde sans la finance”. Aujourd’hui, c’est une force du “bouquin” (666 pages) que d’articuler les avancées théoriques entre finance et macro. L’ouvrage propose également un appareil mathématique pour appuyer les démonstrations, mais chacun a la possibilité de s’en passer. Même sans équations, les argumentaires sont convaincants. Bien des praticiens de la vie publique auraient avantage à puiser, dans la rigueur des raisonnements tenus, matière à décider plus rationnellement.

Les auteurs
Agnès Bénassy-Quéré est professeur à l’Ecole d’économie de Paris, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle a été aussi présidente du Conseil d’analyse économique.
Benoît Cœuré est membre du directoire de la Banque centrale européenne (BCE) et professeur associé à Sciences Po.
Pierre Jacquet est président du Global Development Network (GDN) et professeur à l’Ecole nationale des Ponts et Chaussées.
Jean Pisani-Ferry est professeur à la Hertie School of Governance (Berlin) et professeur associé à Sciences Po.

Publié le

Financement de la transition numérique et fonctionnement des marchés financiers (Libération)

Finance verte : «Le capital naturel n’est pas pris en compte à sa juste valeur»

Par Aude Massiot
Emmanuel Macron au One Planet Summit, sur l’île Seguin à Boulogne-Billancourt, le 12 décembre. Photo Eric Feferberg. AFP

Après le One Planet Summit organisé en décembre par Macron, la finance durable poursuit sa percée dans l’économie européenne. Le président du groupe d’experts désignés par la Commission européenne, Christian Thimann, décrypte les mesures du rapport rendu mercredi.

Le High-Level Expert Group (HLEG) a remis ce mercredi son rapport sur la finance durable commandé en 2016 par la Commission européenne. Avec ses 28 recommandations, ce rapport constitue une feuille de route sur laquelle Bruxelles va s’appuyer pour construire son plan d’action qui devrait être présenté en mars. Christian Thimann, conseiller spécial auprès du président du groupe Axa et président du HLEG, explique à Libération les grandes mesures présentées dans le rapport.

La Commission européenne estime à 170 milliards d’euros les investissements additionnels dans des projets durables. Quels sont les principaux freins au développement de cette finance durable ?

Il manque un cadre commun pour encadrer et guider les acteurs qui sont déjà nombreux à être investis dans le domaine. Ce cadre doit être européen. Dans notre rapport, nous avons étudié toute la chaîne d’investissements. Il apparaît, par exemple, que de nombreux intermédiaires, comme les banques, ne proposent pas systématiquement les produits financiers verts ou durables aux investisseurs finaux, c’est-à-dire par exemple les ménages ou les entreprises. Et quand ces intermédiaires leur demandent leur préférence sur ces sujets, ils ne respectent pas toujours leur choix. Nous recommandons que cela devienne une responsabilité pour ces acteurs. Mais il y a un autre sujet où des améliorations sont nécessaires, c’est celui des obligations vertes [emprunt émis par une entreprise ou une entité publique auprès d’investisseurs pour permettre de financer des projets contribuant à la transition écologique, ndlr]. Nous proposons la création d’un standard européen et pour lequel une entité indépendante vérifierait que les investissements labellisés par ce standard soient bien portés par des projets verts. Le but n’est pas d’avoir plus de bureaucratie mais plus de clarté.

Comment faire pour que la finance durable ne tombe pas dans les mêmes travers que la conventionnelle ?

La finance durable a deux impératifs : arrêter de regarder uniquement les risques financiers, prendre en compte ceux liés à l’environnement, à la société, aux politiques ; et travailler sur des perspectives de long terme. Actuellement, une partie de la finance n’agit qu’en fonction de rendements de court terme, et sur période inférieure à un an. Mais ce n’est pas possible pour des projets comme la construction d’un parc éolien ou d’une école inscrite dans un programme de lutte contre les inégalités sociales. Des projets qui s’étendent sur plusieurs décennies. Nous avons besoin d’une finance patiente.

Cet état des lieux a été fait dès l’après-crise mondiale de 2007. La finance verte serait-elle une solution pour pallier les dérives observées il y a onze ans ?

Il y a eu des évolutions positives tout de même, ces dernières années, pour stabiliser le système financier. Mais il reste beaucoup d’efforts à faire pour que le long terme prime avant tout. La finance verte et durable est parfaite pour orienter les investissements vers les besoins réels de l’économie.

A lire aussiFinance verte : deux avancées et deux dérives

Quelles actions concrètes peut prendre la Commission européenne en ce sens ?

La Commission est le régulateur suprême en Europe. Elle a un rôle très important au niveau mondial dans le secteur. Elle a réellement les moyens d’améliorer le système financier en mettant en avant des recommandations fortes en faveur de la durabilité. Ces recommandations doivent dépasser les questions climatiques, sur lesquelles la Commission a déjà fixé des objectifs ambitieux, et porter aussi sur une meilleure gestion des ressources naturelles. Le capital naturel n’est pas pris en compte à sa juste valeur dans notre économie.

Une des priorités avancées est la nécessité d’avoir plus de transparence sur les actions des investisseurs et leur impact sur le climat et l’environnement…

L’Europe fait déjà beaucoup plus sur le sujet que les autres continents. Nous en sommes, pour l’instant, au stade de la transparence volontaire. La Commission européenne va poursuivre ce test pendant deux ans. Avec le HLEG, nous serons observateurs pour étudier si les comportements changent, ou s’il est nécessaire de rendre ces publications obligatoires.

A la lecture de votre rapport, les avantages et opportunités promises par la finance durable semblent énormes. Pourquoi observe-t-on tant de frilosité à investir dans ce secteur ?

La principale raison est que l’on parle d’investissements de long terme justement. Le futur n’est pas facile à valoriser car il est empli d’incertitudes. Ce n’est pas non plus évident de donner un prix, ou du moins une évaluation, à la nature, à la biodiversité, aux risques du changement climatique. Il faut beaucoup de courage politique pour s’engager dans cette voie. C’est pour cela que la Commission européenne, par exemple, ne peut agir seule dans son coin. Les acteurs institutionnels doivent opérer ensemble pour que les changements structurels dont notre économie a besoin se produisent. C’est pour cela que nous avons besoin d’un cadre commun, assez large pour que tous les acteurs s’y retrouvent. Nous avons posé ce cadre dans notre rapport. J’espère maintenant que la Commission va s’en emparer et le transcrire dans leur plan d’action qui sera présenté en mars. 2017 a été l’année de la réflexion. 2018 doit être celle de l’implémentation.

Le Bitcoin, un gouffre énergétique (Libé)

Le bitcoin, une monnaie qui tourne au charbon

Par Savinien de Rivet
Au cours de l’année 2017, la consommation d’électricité du bitcoin a dépassé celle d’une centaine de pays, dont l’Uruguay, l’Islande, le Nigeria et le Danemark. Photo Justin Tallis. AFP

Les opérations de «minage» de la cryptomonnaie nécessitent aujourd’hui de brûler plus de 11 millions de tonnes de charbon par an. Un chiffre en constante augmentation.

La Chine ira-t-elle jusqu’à interdire le «minage» du bitcoin pour éviter un gaspillage énergétique ? Les dirigeants de la Banque centrale de Chine ont indiqué, d’après une information publiée mercredi par l’agence Reuters, que la consommation d’électricité des «mineurs» de bitcoins sur le sol chinois pourrait être prochainement régulée voire contingentée. Cette annonce, qui suit l’interdiction en septembre des plateformes d’échanges de bitcoins sur le territoire chinois, pourrait provoquer de nombreux remous au sein de la cryptomonnaie au cours spectaculaire, dont l’équation énergétique est aujourd’hui catastrophique.

À lire aussi :Le bitcoin, un mystère monétaire planétaire

Une consommation d’électricité supérieure à celle du Danemark

Le site Digiconomist a fait le bilan énergétique de la cryptomonnaie. Selon ses calculs, actuellement, le bitcoin nécessite 37 216 gigawattsheure par an pour sa consommation d’électricité, soit davantage que le Danemark. Avec l’énergie nécessaire pour une seule transaction, on pourrait charger entièrement la batterie d’une Tesla modèle S et effectuer un trajet de 500 kilomètres, ou fournir plus de onze jours d’électricité à un ménage américain. Une transaction en bitcoin consomme environ 115 kilos de CO2, soit environ 11 000 fois plus qu’une transaction par carte Visa.

Les besoins en électricité du bitcoin ont largement crû l’an passé, parallèlement à la hausse des cours de la monnaie. Au cours de l’année 2017, la consommation d’électricité du bitcoin a dépassé celle d’une centaine de pays, dont l’Uruguay, l’Islande, le Nigeria et le Danemark.

 

Il y a dans le monde 163 pays (dont le Nigeria, pays de plus de 180 millions d’habitants) dont la consommation électrique est inférieure à celle du bitcoin. Au rythme actuel d’augmentation, le bitcoin consommerait d’ici un an la même quantité d’énergie que la France et en 2020, la totalité de l’électricité mondiale.

Un principe de fonctionnement basé sur le «minage»

Comment en est-on arrivé là ? La source du problème se situe dans le fondement de l’algorithme. Lors d’une transaction bancaire classique (paiement par carte, virement…), une autorité centrale, ou tiers de confiance (en général une banque) vérifie sa validité – il faut par exemple, que le compte soit approvisionné – et s’en porte garant. Ceci n’est pas possible pour une monnaie décentralisée comme le bitcoin, bâtie sur le principe du refus d’une autorité centrale.

Les concepteurs de la monnaie ont donc décidé de confier la sécurisation des transactions à ses utilisateurs. Pour les inciter à être suffisamment nombreux à vérifier les transactions et éviter les fraudes, un système de récompense a été mis en place. Pour chaque groupe de transaction (on parle alors de «bloc»), de nombreux utilisateurs (on parle alors de «mineurs») se mettent en compétition pour être celui qui le vérifie et le valide. L’algorithme leur donne une suite de chiffres à trouver, suffisamment complexe pour que sa résolution nécessite de très nombreuses tentatives. Lorsqu’un mineur trouve la bonne suite de chiffres, il a le droit de valider le bloc, et les autres mineurs doivent confirmer la validité de la transaction. L’heureux gagnant se voit alors attribuer une certaine quantité de bitcoins (12,5 bitcoins en ce moment). Toutes les dix minutes, un nouveau bloc de transactions est validé.

Exemple de suite de chiffres à trouver

Exemple de suite de chiffres (en hexadécimal) à trouver pour remporter la validation d’un bloc.

L’algorithme du bitcoin est ainsi paramétré pour augmenter la difficulté de trouver un bloc si la puissance de calcul augmente. Par ailleurs, plus la valeur de la monnaie est élevée, plus il est intéressant de remporter un bloc.

Pour profiter de l’aubaine, tout un écosystème s’est mis en place. Alors qu’à l’origine, il suffisait d’un simple ordinateur de bureau pour miner du bitcoin, aujourd’hui, il faut utiliser des machines ultraspécialisées. Des datacenters se sont installés, regroupant des milliers de serveurs fabriqués spécialement pour le minage du bitcoin.

Le charbon, source d’énergie principale

Selon les estimations, entre 60 et 70% des mineurs de bitcoins opèrent depuis la Chine. Ce qui est confirmé par l’analyse de la répartition des gains de blocs du 1er au 4 janvier :

 

Ces pools de mineurs de bitcoins utilisent donc l’électricité du réseau chinois pour faire tourner leurs serveurs. Or, environ les deux tiers de l’électricité chinoise sont produits à partir de charbon. Ce qui fait qu’a minima, entre 40 et 50% de l’électricité du bitcoin provient de la combustion du charbon. Selon nos calculs, ceci engendre la combustion d’au moins 11 millions de tonnes de charbon par an.

Rendre le fonctionnement moins gourmand ?

Si on résume, les fondateurs du bitcoin ont fait mieux que les Shadoks qui pompaient dans le vide : ils ont créé un actif spéculatif qui nécessite de brûler à minima 11 millions de tonnes de charbon par an pour fonctionner. Serait-il possible de rendre son fonctionnement moins gourmand ?

Fabriquer des serveurs de minage de bitcoins plus performants ne changerait rien : les pools de mineurs adopteraient massivement ces nouveaux serveurs, et produiraient tous davantage de puissance de calcul. L’algorithme du bitcoin s’adapterait alors pour rendre les opérations plus compliquées.

L’autre solution serait de faire évoluer l’algorithme lui-même. C’est possible, cela s’appelle un «fork» : il faut qu’une majorité de mineurs de bitcoins s’accorde pour le faire. Ils pourraient changer le protocole pour le rendre moins gourmand : passer de la preuve de travail à la preuve d’enjeu (1). Ou alors, faire en sorte que le calcul des opérations de minage ait une utilité scientifique. Ou encore, utiliser une forme de tiers de confiance. Ces trois différents protocoles sont utilisés par d’autres cryptomonnaies (successivement le «lisk», le «gridcoin» ou le «ripple»). Il ne semble cependant peu probable que le bitcoin adopte l’un ou l’autre de ces protocoles : les pools de mineurs ont massivement investi dans des serveurs utilisant le protocole actuel, il serait étonnant qu’ils décident en consensus de passer cet investissement par pertes et profits.

Pour éviter le rejet d’une quantité de plus en plus massive de tonnes de CO2 dans l’atmosphère, la seule solution, outre un krach définitif de la cryptomonnaie, serait que les pouvoirs publics eux-mêmes en réglementent ou contingentent la consommation d’électricité. C’est ce qui pourrait se passer prochainement en Chine.

(1) Selon la preuve d’enjeu, ce sont les possesseurs de cryptomonnaie qui sont choisis aléatoirement pour sécuriser une transaction. Ils n’ont pour cela qu’à apporter la preuve qu’ils possèdent une certaine quantité de cette monnaie. Le protocole du bitcoin étant, pour sa part, la preuve de travail : il faut résoudre une équation nécessitant de très nombreuses tentatives pour remporter la mise.

Savinien de Rivet

Conceptions de la monnaie et objectif de la politique monétaire (résumé)

Je vais clarifier les réponses que j’attends sur ce dernier point abordé en cours.

Il y a 3 positions différentes :

1) chez ceux qui défendent la monnaie exogène neutre (quantitativistes) et la monnaie exogène active (autrichiens), la politique monétaire doit permettre de créer suffisamment de monnaie pour que le niveau général des prix reste stable (approche quantitative et monétariste de la monnaie) et pour qu’il n’y ait pas de faux signal et une crise de surproduction (chez les autrichiens). La BC agit sur le taux d’intérêt (ou les réserves obligatoires) pour que l’augmentation de la quantité de monnaie provoquée par le crédit soit proportionnelle à l’augmentation de la production et des biens échangés.

2) chez ceux qui défendent la monnaie endogène et active, l’action de la banque centrale sur les crédits n’a pas vraiment d’impact. Les agents économiques ont des représentations de l’avenir et ils décident d’investir et d’emprunter en fonction de ces représentations; peu importe que le taux d’intérêt augmente ou baisse. La création de monnaie (rôle du crédit) est donc liée à l’activité économique et aux croyances des investisseurs. C’est le point de vue de Keynes et des post-keynésiens (Minsky). Que peut faire la banque centrale ? Elle peut réglementer l’activité des banques et imposer des règles qui permettent de vérifier que les crédits octroyés sont de bonne qualité, ou que les banques auront les réserves nécessaires en cas de crise. L’action de la banque centrale est ici une action de supervision.

3) il y a ensuite une troisième réponse qui mélange les deux approches: celle des keynésiens de la synthèse.
Ils pensent que la création monétaire a un impact sur le niveau d’activité : stimuler les crédits = stimuler les investissements et la production. Ils imaginent que grâce à la création monétaire, la production peut augmenter et le chômage baisser. Ils ont donc une conception « active » de la monnaie. Sur ce point, ils se rapprochent des keynésiens.
Mais ils pensent aussi que c’est la banque centrale qui a le pouvoir d’inciter ou pas à investir. A la différence des keynésiens, ils ne raisonnent pas à partir de la notion de croyance dans l’avenir. ils ne font pas l’hypothèse que les agents font des anticipations; par contre, ils font l’hypothèse que les investisseurs réagissent automatiquement aux variations du taux d’intérêt. Ils donnent donc un pouvoir important à la banque centrale = elle peut agir sur le crédit en manipulant le taux d’intérêt.
En résumé, ils mélangent une conception exogène de la monnaie (rôle de la BC) avec une conception active (conséquence de la création de monnaie sur l’activité). Ce qui leur permet de faire ce mélange, c’est le fait de ne pas utiliser la notion de représentation/croyance de l’avenir. Ils enlèvent l’hypothèse des croyances de leur raisonnement. Ils partent de l’idée que la banque centrale en manipulant le taux d’intérêt va agir directement sur le volume des crédits et que ces crédits vont avoir un impact sur l’activité. Le début du raisonnement est quantitativiste, la fin est keynésienne. C’est le point de vue des « keynésiens de la synthèse ».

Si l’on prend une lecture historique de la politique monétaire : la troisième conception prime dans les années 1950/1970; la première conception prend une influence croissante à partir de 1980 car l’objectif de lutte contre l’inflation devient une priorité. Ce qui se passe depuis 2008 conduit à s’interroger sur l’efficacité de la politique monétaire et le rôle de superviseur de la banque centrale, cela renvoie à la seconde conception de la politique monétaire.

Politique monétaire chez les économistes du circuit monétaire de production

Quelle est le rôle de la politique monétaire chez les économistes du circuit monétaire de production?

En répondant à vos mail, je me rends compte que ce point a mal été explicité en cours. J’y reviens.

Chez les économistes du circuit monétaire de production, c’est la demande de monnaie des agents qui prime sur l’offre de monnaie de la banque centrale; pour le dire autrement; les agents font des anticipations qui les poussent à investir, ou pas. Le crédit (la monnaie créée par les banques commerciales) est alors la réponse à cette demande.
Dans cette optique, on voit que la politique monétaire de la banque centrale n’est pas le point de départ des comportements de crédit. Pour le dire autrement, les demandes de crédits réagissent assez peu aux modifications du taux directeur de la banque centrale. Cela se voit lorsque le taux directeur baisse et que le crédit ne repart pas (cf depuis 2008) ou lorsque le taux directeur augmente et que les crédits ne freinent pas (cf période 2002-2007). Cette logique dans laquelle prime la demande de monnaie sur l’offre est celle que l’on retrouve dans le diviseur de crédit.

A quoi peut alors bien servir la politique monétaire si les agents ne réagissent pas aux variations du taux d’intérêt ?
La politique monétaire dans ce cas doit être une politique prudentielle: elle doit faire en sorte que les banques ne prennent pas trop de risques et que la qualité des crédits qu’elles accordent ne se dégradent pas. On dit qu’elle est plus préoccupée par la qualité de la monnaie créée que par la quantité de monnaie créée.
Si elle ne le fait pas, l’économie connaît ce que Minsky a appelé le paradoxe de la tranquillité (on appelle cela aussi le « moment Minsky »): à force d’octroyer des crédits à des agents de plus en plus fragiles, les premiers défauts de remboursement apparaissent, les croyances changent et le pessimisme succède à l’optimisme.
L’action de la Banque centrale doit donc être une action de supervision microprudentielle ou macroprudentielle.
Cette approche de la politique monétaire a longtemps été ignorée, et il a fallu la crise de 2008 pour que réapparaisse cette question de la politique monétaire comme politique de stabilisation du système financier.

Dans cette approche du circuit monétaire de production, on ne considère pas que la banque centrale en faisant varier le taux d’intérêt peut agir sur le volume des crédits et l’activité. On considère que ce type de politique monétaire est assez inefficace. C’est tout l’échec de la politique menée par Draghi depuis 2014.
remarque de vocabulaire: on a l’habitude d’appeler « keynésiennes » les politiques d’après guerre dites de « stop and go »: dans ces politiques, les pouvoirs publics agissent sur le déficit public (politique budgétaire) et le taux directeur (politique monétaire) pour faire varier le niveau d’activité (et faire baisser le taux de chômage).
Or, comme je viens de l’écrire, concernant la politique monétaire cela ne correspond pas au raisonnement keynésien du circuit monétaire de production.
Ces politiques de stop and go sont en fait un mélange de Keynes et des néoclassiques. On les appelle d’ailleurs le « keynésianisme de la synthèse » : comme chez Keynes, on trouve l’idée que la puissance publique peut soutenir la demande globale et l’activité pour lutter contre le chômage, mais comme chez les quantitativistes, on trouve l’idée que la politique monétaire menée par la banque centrale et donc les variations de la base monétaire sont à l’origine des variations du crédit.

 

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