Un futur euro électronique ?

Opinion | Ce que va changer le futur euro numérique

La possible création d’un euro numérique par la BCE aura des répercussions économiques, bancaires et monétaires uniques et sans précédent. Dans une tribune, David Bounie, directeur de la chaire finance digitale, en dresse ici la liste.

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(iStock)Par David Bounie (directeur du département de sciences économiques et sociales de Télécom Paris)Publié le 6 nov. 2020 à 15:33

La Banque centrale européenne (BCE) a annoncé mi-octobre qu’il fallait se préparer au lancement éventuel d’un euro numérique, c’est-à-dire une monnaie émise sous forme électronique par la banque centrale elle-même.

En parallèle des espèces qui continueraient à circuler, que faut-il attendre de cette innovation monétaire ? La réponse est simple : l’émission d’une monnaie numérique par la BCE aura des répercussions économiques, bancaires et monétaires uniques et sans précédent depuis le changement fondamental qu’a été l’introduction de l’euro et la construction de l’Eurosystème.

Vers la fin du cash

La première raison est évidente : c’est la fin du cash (physique) ! Les espèces sont certes de moins en moins utilisées dans les achats au quotidien en raison de la concurrence avec des moyens de paiement numériques innovants comme la carte bancaire. La pandémie a montré la fragilité des espèces, et les réticences des consommateurs à les utiliser. Mais l’émission d’un cash numérique qui dispose des mêmes garanties de sécurité et de fiabilité que les espèces et adapté aux paiements dématérialisés, sans contact et à distance sonnera la fin du cash pour la plus grande partie des consommateurs.

L’euro numérique en cinq questions

Il faudra donc protéger les populations les plus fragiles, moins technophiles et parfois exclues du système bancaire qui n’utilisent encore que les espèces. Il faudra également convaincre les plus réticents en offrant des garanties d’anonymat des transactions. Il faudra enfin, rappelons-le, soutenir toute une filière, celle de la production de pièces et billets, qui emploie encore plusieurs centaines de salariés en France, ainsi qu’une partie non négligeable de la monétique liée à la fabrication et à la maintenance de distributeurs automatiques de billets.

Un coup dur pour les banques

La deuxième raison tient à la bataille à venir avec les banques. Les espèces en déclin, les banques sont les acteurs dominants du marché des moyens de paiement. Or les activités de paiement représentent une part non négligeable des revenus des banques avec les abonnements, les commissions et autres intérêts appliqués sur les cartes de crédit. Face à la promesse d’un euro numérique gratuit, les consommateurs seront tentés de moins les utiliser, privant alors les banques d’une partie de leurs revenus. En outre, les paiements numériques laissent des traces qui ont une valeur considérable pour les banques, car exploitées pour toutes les autres activités financières : score de crédit, prêts bancaires, etc. Avec moins de données de paiement, le métier même de la banque pourrait être grandement perturbé.

Enfin, les paiements conditionnent surtout l’intermédiation financière des banques. La concurrence de l’euro numérique avec les dépôts des banques détournera nécessairement une partie des dépôts en banque sur les comptes de la banque centrale. Selon l’adage « les dépôts font les crédits », toute réduction des dépôts en banque aura nécessairement des répercussions sur l’intermédiation financière et la création monétaire. La bataille avec les banques s’annonce rude.

Un canal direct entre la BCE et le consommateur

La troisième raison est celle de la confiance avec le public. La création d’un canal direct avec les détenteurs de cash numérique modifiera les politiques monétaires à venir centrées, jusqu’à présent uniquement, sur les banques, leurs uniques interlocuteurs.

La banque centrale pourra directement inciter les décisions de consommation en manipulant les taux d’intérêt sur les dépôts de cash numérique.

Désormais, la banque centrale pourra directement inciter les décisions de consommation en manipulant les taux d’intérêt sur les dépôts de cash numérique. En fixant par exemple un taux d’intérêt négatif pour relancer la consommation dans la zone euro, les détenteurs seront alors fortement incités à dépenser leurs euros numériques, éprouvant au passage la confiance des consommateurs.

Une souveraineté européenne renforcée

La quatrième raison est celle de la coopération avec les autres banques centrales et les Etats en matière de paiement. Jusqu’à présent, tous les consommateurs sur l’ensemble de la planète peuvent détenir des billets en euro, et les échanger librement. Mais qu’en sera-t-il à présent, et comment les résidents des autres zones monétaires pourront-ils détenir des euros numériques pour consommer, dans la zone euro et hors zone euro ?

L’existence d’un euro numérique dématérialisé pourrait porter atteinte à la souveraineté des autres Etats moins innovants, ou au contraire nous permettre de mieux protéger notre souveraineté, en maîtrisant la sphère de circulation de l’euro numérique, modifiant au passage les réserves de changes des banques centrales.

Une forme réinventée de criminalité financière

La cinquième raison est celle de la bataille contre la criminalité financière. Le cash est le support privilégié du blanchiment d’argent et du financement du terrorisme. La fin programmée des espèces se traduira par une augmentation du blanchiment d’argent dans les banques qui demeurent toujours les acteurs les plus vulnérables, mais également, et ce sera nouveau, des (cyber) attaques contre les systèmes de paiement conçus par la banque centrale. C’est un nouveau métier, et des équipes dédiées seront nécessaires pour assurer la sécurité et l’intégrité du système monétaire.

Dans le jeu de la concurrence avec les acteurs privés internationaux qui ont des ambitions dans le domaine monétaire, ou bien avec les crytpo-actifs privés de type Bitcoin et Ethereum qui rêvent de détrôner l’euro et le dollar, ou bien encore dans le jeu de la concurrence entre banques centrales qui se rêvent en champions de la conquête monétaire technologique (Chine, Russie, etc.), la Banque centrale européenne a en réalité peu de choix. L’euro numérique sera une réalité, mais les défis à relever sont astronomiques.

David Bounie est directeur du département de sciences économiques et sociales de Télécom Paris (Institut Polytechnique de Paris) et de la chaire finance digitale.

Opinion | Comment l’euro numérique peut aider à la reconstruction post-Covid

Banques centrales et cryptomonnaies (B.Coeuré)

Paiements : les banques centrales accélèrent dans la monnaie numérique

L’usage du cash recule et les cryptomonnaies se développent. « Il s’agit de savoir comment les banques centrales peuvent anticiper cette révolution », explique le directeur du pôle innovation de la Banque des règlements internationaux, Benoît Cœuré.

Propos recueillis par Publié le 24 juin 2020 à 13h00

Benoît Cœuré, directeur du pôle innovation de la Banque des règlements internationaux, à Lyon, en novembre 2017.

L’heure n’est plus aux atermoiements. L’émergence de nouvelles cryptomonnaies, dont la libra, le projet du géant américain Facebook attendu pour la fin de l’année, encourage les banques centrales à émettre, sans tarder, leurs propres monnaies numériques à destination des consommateurs.

Le rapport annuel de la Banque des règlements internationaux (BRI), la banque des banques centrales, dans un chapitre publié mercredi 24 juin, souligne tout l’intérêt pour ses membres de créer leurs « monnaies digitales de banque centrale (MDBC) », afin de favoriser la concurrence avec les cryptomonnaies lancées par des acteurs privés, de fixer des standards élevés en matière de sécurité, mais aussi de ne pas rater le train d’une innovation prometteuse.

« Il y a eu une première vague d’innovation sur les paiements, il y a une vingtaine d’années, avec la généralisation de la carte bancaire à puce, puis l’industrie et les banques centrales se sont reposées sur leurs lauriers. Désormais, l’innovation repart, et il s’agit de savoir comment les banques centrales peuvent accompagner, et même anticiper, cette révolution », indique Benoît Cœuré, qui a pris, en début d’année, la tête du nouveau pôle d’innovation technologique de la BRI, après avoir rédigé, en octobre 2019, un rapport sur l’incidence des cryptomonnaies, à la demande du G7.

Coûts des paiements élevés

Les banques centrales des pays en développement se sont intéressées rapidement à cette monnaie numérique, à même de réduire les coûts aujourd’hui très élevés des paiements pour les utilisateurs (en Amérique latine, les commissions prélevées pour les paiements par carte de crédit représentent plus de 1 % du produit intérieur brut). Mais, depuis 2019, toutes les grandes banques centrales s’y intéressent.

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« Leurs réflexions se sont accélérées avec l’arrivée du projet libra de Facebook et la crise du Covid, qui accentue la désaffection pour les paiements en cash », explique Benoît Cœuré. En délaissant les billets, émis directement par les banques centrales, les citoyens risquent en effet de n’avoir plus accès qu’à des moyens de paiement privés, proposés par les banques (carte bancaire, virements…) utilisant de la « monnaie commerciale ». L’enjeu est donc que le grand public reste en mesure d’utiliser la « monnaie de banque centrale ». Concrètement, les consommateurs pourraient ainsi stocker, à l’avenir, sur des porte-monnaie électroniques logés dans leurs téléphones mobiles, des jetons émis directement par une banque centrale, aux côtés d’autres instruments de paiement privés, comme la libra de Facebook.

« Une coopération à l’échelle internationale »

Parmi les Etats les plus avancés sur cette voie, figurent deux pays où l’usage des espèces s’est effondré : la Chine teste actuellement un yuan numérique, et la Suède, sa « e-couronne ». « Chaque pays avancera à son rythme sur ce projet. Mais nous souhaitons à la BRI une coopération à l’échelle internationale », souligne son directeur du pôle innovation.

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En attendant l’apparition d’un « e-euro » ou d’un « e-dollar », la BRI encourage les banques centrales à prendre part à la révolution du secteur des paiements. Pour Benoît Cœuré, « il revient [à celles-ci] d’intervenir, en tant que superviseurs et régulateurs, pour s’assurer que l’ensemble des nouveaux moyens et systèmes de paiement sont robustes face au risque de cyberattaques, et qu’ils ne représentent pas de danger pour les utilisateurs et pour la stabilité financière ». Un bouclier auquel s’est déjà frotté Facebook, qui a dû largement revoir sa copie après avoir consulté les grandes banques centrales sur son projet Libra.

La Banque de France teste une monnaie digitale (Le Monde)

« Monnaie centrale digitale » : la Banque de France va lancer une expérimentation en 2020

Cette initiative de la banque centrale française constituera une première dans la zone euro. Son but sera de développer à terme un « stablecoin » c’est-à-dire une monnaie virtuelle dont le cours est fixe et qui repose sur la technologie blockchain.

Le Monde avec AFP Publié hier à 17h02

 

La Banque de France s’apprête à lancer des expérimentations pour développer une « monnaie digitale de banque centrale » (MDBC) destinée aux transactions « de gros », c’est-à-dire aux montants très élevés, a annoncé son gouverneur François Villeroy de Galhau, mercredi 4 décembre.

Cette initiative de la banque centrale française constituera une première dans la zone euro. Son but sera de développer à terme un « stablecoin », c’est-à-dire une monnaie virtuelle dont le cours est fixe et qui repose sur la technologie blockchain. L’institution veut débuter des expérimentations « rapidement » et lancer un appel à projets d’ici la fin du premier trimestre 2020, a-t-il précisé lors d’une conférence à Paris.

Elle participera « à l’étude d’un éventuel “e-euro” » porté par l’Eurosystème, un sujet déjà évoqué lundi devant le Parlement européen par la nouvelle présidente de la banque centrale européenne, Christine Lagarde, a développé M. Villeroy de Galhau.

Une monnaie digitale de banque centrale au niveau européen permettrait de « disposer d’un puissant levier d’affirmation de notre souveraineté face aux initiatives privées du type Libra », a-t-il défendu. D’après la Banque de France, une monnaie virtuelle européenne permettrait de réaliser des « gains d’efficacité », de réduire des « coûts d’intermédiation » mais aussi de donner la possibilité « d’échanger ses avoirs contre de la monnaie légale ».

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Libra sur la défensive

En juin dernier, Facebook s’était attiré les foudres de nombreux gouvernements dans le monde en annonçant vouloir lancer en 2020 sa propre cryptomonnaie, adossée à un panier de devises. Depuis le géant des réseaux sociaux a dû revoir ses ambitions à la baisse face aux réticences des autorités et régulateurs, notamment américains, et les défections d’entreprises partenaires pour l’accompagner dans ce projet.

Outre Facebook, la banque américaine JPMorgan, la première au monde, a également annoncé en février le prochain lancement du JPM Coin, adossé au dollar et réservé aux investisseurs institutionnels.

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