Le bitcoin, cryptomonnaie du crime ou de la liberté (Le Monde)

Le bitcoin, cryptomonnaie du crime ou de la liberté

La devise virtuelle défraie régulièrement la chronique en raison de son extrême volatilité, de son utilisation par des criminels ou de l’attrait qu’elle exerce sur certains Etats. Un intérêt qui divise ses avocats et ses adversaires.

Par Arnaud Leparmentier(New York, correspondant) Publié le 19 juin 2021 à 00h53 – Mis à jour le 19 juin 2021 à 05h35

Un petit commerce acceptant les bitcoins, sur la plage d’El Zonte, au Salvador, le 16 juin 2021.
Un petit commerce acceptant les bitcoins, sur la plage d’El Zonte, au Salvador, le 16 juin 2021. JOSE CABEZAS / REUTERS

Au matin du 7 mai, la direction de Colonial Pipeline, l’oléoduc qui alimente en essence la Côte est des Etat-Unis, découvre un message laissé par des pirates informatiques établis en Europe de l’Est : ils exigent une rançon de 4,4 millions de dollars (3,7 millions d’euros) pour débloquer ce pipeline stratégique. Le PDG de l’entreprise, Joseph Blount, se décide rapidement à payer. Le versement de la rançon est simple comme un clic. D’après le Wall Street Journal, M. Blount fait verser 75 bitcoins aux hackeurs, en échange d’un logiciel de déblocage, lequel se révèle insuffisant. Lire aussi Le bitcoin en cinq questions

Ainsi a-t-on trouvé une utilité irréfutable au bitcoin : c’est l’argent du crime. Plus rapide que les négociations par petites annonces interposées dans les journaux lors de l’enlèvement du fils de Charles Lindbergh, qui fut assassiné en 1932 ; plus économe que les montagnes de dollars enterrées et pourrissant dans les propriétés de Pablo Escobar en Colombie ; plus sûr qu’un virement crypté, même au Panama. Efficace, tout simplement. Depuis des années, le FBI exhorte les victimes de piratage à ne pas payer de rançon, mais cette objurgation n’est pas toujours suivie d’effet, tant le coût lié la paralysie d’un système informatique peut être considérable.

Le 9 juin, le Salvador a fait du bitcoin une devise légale pour permettre l’inclusion financière de milliers de personnes ne disposant pas de compte bancaire

Avant de réduire le bitcoin au crime organisé, il convient d’adopter une perspective différente. Celle du Salvador qui, le 9 juin, en a fait une devise légale, à côté du dollar, sa monnaie officielle, pour permettre l’inclusion financière de milliers de personnes ne disposant pas de compte bancaire. Ou celle du Venezuela, où l’épargne est laminée par l’hyperinflation et dont les habitants figurent parmi les plus grands utilisateurs de cryptodevise au monde.

A leurs yeux, elles représentent une protection contre les errements financiers de leur gouvernement, une sauvegarde du droit à la propriété et un moyen de vivre dans des conditions normales. L’instabilité du bitcoin constitue certes un handicap, mais est-elle pire qu’un bolivar en dépréciation permanente ? Une inflation annuelle de 3 000 % équivaut à une division par deux de la valeur de la monnaie toutes les dix semaines. Or le krach actuel du bitcoin – plus de 31 400 euros au 18 juin – n’a pas encore atteint une telle dévaluation. Plus pratique que le troc, moins susceptible d’être volé que l’or ou les dollars dissimulés sous un matelas, le bitcoin, en l’espèce, n’est pas l’instrument du crime, mais de la liberté.

Stratégie de l’étouffement

Dans les deux cas, la cryptodevise remplit sa mission, telle qu’elle lui a été assignée par ses fondateurs libertariens : affranchir l’individu de l’Etat, priver ce dernier du privilège exorbitant de battre monnaie et opérer des transactions sans passer par le dollar ou l’euro. L’ennui, c’est que, selon le rapport annuel de Chainalysis, le montant des transactions cryptocriminelles a atteint 10 milliards de dollars en 2020. Ce chiffre est énorme – même s’il est en forte baisse, en valeur (21,4 milliards en 2019) et en pourcentage (0,34 % des transactions en 2020 contre 2,1 % l’année précédente) – du fait de l’engouement mondial pour les cryptodevises. Une offensive des Etats menacés dans leur souveraineté monétaire apparaît inéluctable. Article réservé à nos abonnés Lire aussi « La frénésie autour du bitcoin rappelle qu’il n’y a pas d’économie sans bulles »

Il est difficile d’imaginer comment les gouvernements pourraient anéantir la technologie qui sous-tend les cryptomonnaies, mais, au jeu des gendarmes et des voleurs, il est possible que la peur change de camp. Le FBI a progressé, parvenant à intercepter une partie des bitcoins extorqués à Colonial Pipeline au moment où ils étaient imprudemment transférés d’un compte à un autre. Les cryptotrafiquants, médusés, étaient pourtant convaincus que leur système demeurerait inviolable.

Contre le crime, une stratégie efficace est celle de l’étouffement, à savoir empêcher la transformation des bitcoins en devises classiques. Les propriétaires de cryptomonnaies restent prisonniers de leurs jetons, comme le mafieux de ses dollars non blanchis ou le fraudeur de ses lingots enfouis dans un coffre-fort suisse. Les Chinois procèdent ainsi, en interdisant à leurs banques d’effectuer des transactions avec des devises virtuelles. Les Etats-Unis n’en sont pas encore là, mais l’administration Biden souhaite que ses contribuables déclarent tous les mouvements supérieurs à 10 000 dollars. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Elon Musk annonce qu’il n’acceptera plus de bitcoins pour payer ses Tesla et bouscule la cryptomonnaie

Afin que l’étouffement soit fructueux, il est également nécessaire de prévenir la création d’un écosystème monétaire en cryptodevises, dans lequel pourrait prospérer une économie autonome où tous les biens sont achetables. A cet égard, l’annonce faite le 12 mai par Elon Musk, le patron de Tesla, selon laquelle il renonçait à accepter les paiements en bitcoin pour ses voitures électriques, a été capitale. La firme automobile risquait, en effet, de devenir l’autoroute sur laquelle allaient se déverser les bitcoins de la planète.

Faille fondamentale

Néanmoins, la vraie solution consiste à s’interroger sur la valeur du bitcoin et sa folle appréciation (il valait 0,001 dollar à sa création, en 2009). D’aucuns vilipendent la spéculation. Qu’il soit plutôt permis d’accuser les gouvernements et les banques centrales, qui sont des Venezuela en puissance aux yeux des férus de bitcoins. Ces derniers sont rejoints par une partie de l’électorat républicain et certains grands investisseurs de Wall Street qui commencent à paniquer devant la politique ultra-accommodante de la Fed et les dépenses budgétaires de Joe Biden. Article réservé à nos abonnés Lire aussi La révolution bitcoin agite la planète finance

« Je ne trouve aucune période de l’histoire où la politique monétaire et budgétaire a été autant en décalage avec la conjoncture économique. Pas une seule », s’est indigné, sur la chaîne CNBC, le milliardaire américain Stanley Druckenmiller, PDG du fonds Duquesne Capital, le 11 mai. « S’ils veulent faire tout cela et mettre en péril notre statut de monnaie de réserve, risquer l’éclatement d’une bulle d’actifs, qu’il en soit ainsi », a-t-il lancé. Si les bitcoins sont des billets de Monopoly électroniques, le dollar vaut-il mieux ? La question a été posée sans ambages par le milliardaire Ray Dalio, fondateur du fonds spéculatif Bridgewater, qui a déclaré, le 24 mai, qu’il préférerait détenir un bitcoin qu’un bon du Trésor.

Aujourd’hui, les investisseurs achètent ce qui est le plus susceptible de les protéger de la politique du Trésor et de la Fed

L’histoire regorge de précédents rappelant que les Etats sont peu dignes de confiance : la faillite de Law en 1720, censée liquider la dette laissée par Louis XIV, les assignats sous la Révolution française, l’hyperinflation sous la République de Weimar, la mort de la monnaie sous les Khmers rouges, l’hyperinflation au Zimbabwe et au Venezuela… A chaque fois, du papier pour masquer l’absence de création de richesse et tenter d’effacer une dette bien réelle. Aujourd’hui, les investisseurs achètent ce qui est le plus susceptible de les protéger de la politique du Trésor et de la Fed, coupable d’abjurer son indépendance conquise de haute lutte à la fin des années 1970 : de l’immobilier, des actions, des matières premières… et des bitcoins, miroir inversé de la folie des Etats. Lire aussi Les cryptomonnaies, encore très énergivores, à la recherche d’un avenir plus vert

S’il peut servir aux transactions, ledit bitcoin présente toutefois une faille fondamentale en ce qu’il ne peut pas servir d’actif refuge. Le problème n’est pas tant sa valeur – il n’en a pas, tout comme le dollar depuis la fin de l’étalon-or, en 1971 – que sa volatilité. Comme l’explique Patrick Artus, économiste en chef de Natixis, la cryptodevise existe en quantité limitée et son cours connaît des soubresauts brutaux en fonction de la seule demande. La situation n’a rien à voir avec la période de l’étalon-or, lorsque le métal jaune n’était pas utilisé directement, mais inspirait confiance dans la monnaie imprimée en quantité variable par les banques centrales. Désormais, plus les investisseurs sont gagnés par la panique, plus ils achètent du bitcoin, qui s’envole. Les gouvernements ont alors beau jeu de décrédibiliser cette cryptodevise, décidément spéculative, alors qu’ils en sont largement à l’origine.

Arnaud Leparmentier(New York, correspondant)

Bitcoin et crise monétaire (Le Monde)

« Ne jetons pas le bitcoin avec l’eau de la spéculation »

Chronique

Stéphane Lauer éditorialiste au « Monde »

La frénésie actuelle autour des cryptomonnaies est le signe avant-coureur d’un phénomène bien connu des économistes : la fuite devant la monnaie.

Publié aujourd’hui à 05h41, mis à jour à 15h58 Temps de Lecture 4 min.

Chronique. Chaque krach financier est l’occasion de tirer des leçons « définitives » sur les méfaits de la spéculation. Elles ont généralement vocation à être oubliées au bout de quelques mois, jusqu’au désastre suivant. Celui des cryptomonnaies, dont la capitalisation totale s’est effondrée de moitié en l’espace d’une semaine à la mi-mai, n’échappe pas à la règle.

Un concert de lamentations s’en est suivi sur l’air bien connu du « on vous l’avait bien dit ! » Pour les uns, c’est un « piège à gogo », pour les autres une « monnaie de singe ». Mais ne faut-il pas, face à ces réactions outragées, oser dire, pour paraphraser Junie face à Néron dans le Britannicus de Racine, que le bitcoin et ses semblables ne méritent ni excès d’honneur ni cette indignité ?

Les cryptomonnaies et la blockchain, le mode de stockage et de transmission de données qui ont permis leur émergence, doivent être analysées pour ce qu’elles sont : l’invention d’un nouveau type d’actif grâce à un système de programmation informatique, qui fonctionne depuis une décennie et qui est de plus en plus populaire. Ne jetons donc pas le bitcoin avec l’eau de la spéculation. Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Blockchain » : sécurité des données pour les uns, indépendance pour les autres

Les cryptomonnaies ne sont pas exemptes de tout reproche. Outre une empreinte écologique désastreuse, elles peinent à devenir une monnaie d’échange du fait des variations violentes de leurs cours. Last but not least, elles facilitent les transactions illicites.

Elles ont atteint 5 milliards de dollars (4,1 milliards d’euros) en 2020, selon Chainalysis, une société spécialisée dans les cryptomonnaies. Les montants versés aux programmateurs de logiciels malveillants qui prennent en otage des données personnelles s’élèvent à 350 millions de dollars, soit un quadruplement en un an.

Un vernis de respectabilité

L’essence libertarienne du phénomène a largement participé à l’engouement des débuts, poussant des milliers d’individus à chercher à s’affranchir de la souveraineté des Etats liée à leurs prérogatives de battre monnaie. Mais, que cela plaise ou non, l’intégration grandissante des cryptomonnaies dans les portefeuilles d’une part non négligeable de grands investisseurs internationaux change la donne.

L’arrivée sur ce marché de certaines banques et de fonds ayant pignon sur rue a réussi à badigeonner les cryptomonnaies d’un vernis de respectabilité. Ce n’est sans doute qu’un début. Certains s’inquiètent de la masse des petits spéculateurs, qui gravitent autour. De ce point de vue, il n’y a rien de neuf sous le soleil du capitalisme financier. La génération des millennials qui s’invitent à la table de ce grand casino n’est finalement guère différente de celle de leurs aînés qui se sont fait flouer en leur temps sur d’autres produits spéculatifs. Il est facile de verser des larmes de crocodile sur ces parieurs éblouis par le mirage d’une fortune capable de se faire ou de se défaire à la vitesse de la lumière. Mais à se focaliser sur cet aspect de la question, on finit par perdre de vue l’essentiel. Lire aussi Le bitcoin en cinq questions

Les contempteurs des cryptomonnaies négligent souvent de s’interroger sur les racines de la spéculation actuelle. Cette frénésie n’est pas la cause de la maladie, elle en est le symptôme. Le bitcoin n’est que le signe avant-coureur d’un phénomène bien connu des économistes : la fuite devant la monnaie. Quand les volumes en circulation augmentent trop rapidement, la valeur de celle-ci a tendance à chuter jusqu’à provoquer une perte de confiance dans sa capacité à acheter des biens et des actifs.

A ce stade, le mécanisme reste hypothétique. Mais l’ampleur des politiques monétaires récemment menées par les banques centrales invite à se pencher sur leurs effets à long terme. Rien qu’en 2020, l’offre de monnaie dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a augmenté de 75 %. En moins de vingt ans, elle a été multipliée par dix. Jusqu’à quand les banques centrales pourront-elles poursuivre cette stratégie impunément ?

Des bulles spéculatives

Comme tout le monde fait la même chose en même temps, il n’y a pas eu jusqu’à présent de fuite devant la monnaie à proprement parler. Simplement, celle-ci s’exprime autrement : « Les investisseurs préfèrent s’en débarrasser au profit d’actifs dont ils pensent que leur détention va les protéger de cet excès de création monétaire », expliquent Patrick Artus et Marie-Paule Virard dans leur dernier ouvrage, La Dernière Chance du capitalisme (Odile Jacob, 192 pages, 20,90 euros). L’augmentation de la demande pour ces actifs donne naissance à des bulles spéculatives. Le bitcoin n’est qu’une version du phénomène.

Alors que l’offre de monnaie ne cesse d’augmenter, celle du bitcoin a été capée dès sa création. C’est ce qui en fait l’un des principaux atouts aux yeux de ceux qui redoutent un scénario inflationniste. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Le cours du bitcoin plonge sous les 40 000 dollars après la mise au ban des cryptomonnaies par la Chine

« Personnellement, je préfère avoir du bitcoin plutôt qu’une obligation », affirme sur le ton de la provocation Ray Dalio, le fondateur de Bridgewater Associates, le plus grand fonds spéculatif au monde avec plus de 100 milliards de dollars sous gestion. Dans une interview accordée au site CoinDesk, il explique que l’augmentation des dettes grâce à la création monétaire est un « stimulant » à court terme, qui finit par se transformer en « dépresseur » car, tôt ou tard, il s’agit de les rembourser. Quand il y en a trop, « vous avez un problème », explique-t-il.

C’est arrivé en 1971, lorsque les Etats-Unis, submergés par les dépenses fédérales liées au financement de la guerre froide, décidèrent de mettre fin à la convertibilité du dollar en or. Selon M. Dalio, la situation actuelle a des similitudes avec celle de 1971.

Les cryptomonnaies sont-elles suffisamment crédibles pour devenir une valeur refuge en cas de tempête ? D’évidence, le récent krach montre qu’on n’en est pas là. Mais l’histoire est loin d’être terminée. « Le plus grand risque des cryptomonnaies, explique Ray Dalio, c’est de réussir, parce que si elles réussissent, les Etats essaieront de les tuer, et ils ont beaucoup de moyens pour y parvenir. » Alors, qui du bitcoin ou du fonctionnement du capitalisme actuel est-il le plus délirant ?

Stéphane Lauer(éditorialiste au « Monde »)

Un futur euro électronique ?

Opinion | Ce que va changer le futur euro numérique

La possible création d’un euro numérique par la BCE aura des répercussions économiques, bancaires et monétaires uniques et sans précédent. Dans une tribune, David Bounie, directeur de la chaire finance digitale, en dresse ici la liste.

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(iStock)Par David Bounie (directeur du département de sciences économiques et sociales de Télécom Paris)Publié le 6 nov. 2020 à 15:33

La Banque centrale européenne (BCE) a annoncé mi-octobre qu’il fallait se préparer au lancement éventuel d’un euro numérique, c’est-à-dire une monnaie émise sous forme électronique par la banque centrale elle-même.

En parallèle des espèces qui continueraient à circuler, que faut-il attendre de cette innovation monétaire ? La réponse est simple : l’émission d’une monnaie numérique par la BCE aura des répercussions économiques, bancaires et monétaires uniques et sans précédent depuis le changement fondamental qu’a été l’introduction de l’euro et la construction de l’Eurosystème.

Vers la fin du cash

La première raison est évidente : c’est la fin du cash (physique) ! Les espèces sont certes de moins en moins utilisées dans les achats au quotidien en raison de la concurrence avec des moyens de paiement numériques innovants comme la carte bancaire. La pandémie a montré la fragilité des espèces, et les réticences des consommateurs à les utiliser. Mais l’émission d’un cash numérique qui dispose des mêmes garanties de sécurité et de fiabilité que les espèces et adapté aux paiements dématérialisés, sans contact et à distance sonnera la fin du cash pour la plus grande partie des consommateurs.

L’euro numérique en cinq questions

Il faudra donc protéger les populations les plus fragiles, moins technophiles et parfois exclues du système bancaire qui n’utilisent encore que les espèces. Il faudra également convaincre les plus réticents en offrant des garanties d’anonymat des transactions. Il faudra enfin, rappelons-le, soutenir toute une filière, celle de la production de pièces et billets, qui emploie encore plusieurs centaines de salariés en France, ainsi qu’une partie non négligeable de la monétique liée à la fabrication et à la maintenance de distributeurs automatiques de billets.

Un coup dur pour les banques

La deuxième raison tient à la bataille à venir avec les banques. Les espèces en déclin, les banques sont les acteurs dominants du marché des moyens de paiement. Or les activités de paiement représentent une part non négligeable des revenus des banques avec les abonnements, les commissions et autres intérêts appliqués sur les cartes de crédit. Face à la promesse d’un euro numérique gratuit, les consommateurs seront tentés de moins les utiliser, privant alors les banques d’une partie de leurs revenus. En outre, les paiements numériques laissent des traces qui ont une valeur considérable pour les banques, car exploitées pour toutes les autres activités financières : score de crédit, prêts bancaires, etc. Avec moins de données de paiement, le métier même de la banque pourrait être grandement perturbé.

Enfin, les paiements conditionnent surtout l’intermédiation financière des banques. La concurrence de l’euro numérique avec les dépôts des banques détournera nécessairement une partie des dépôts en banque sur les comptes de la banque centrale. Selon l’adage « les dépôts font les crédits », toute réduction des dépôts en banque aura nécessairement des répercussions sur l’intermédiation financière et la création monétaire. La bataille avec les banques s’annonce rude.

Un canal direct entre la BCE et le consommateur

La troisième raison est celle de la confiance avec le public. La création d’un canal direct avec les détenteurs de cash numérique modifiera les politiques monétaires à venir centrées, jusqu’à présent uniquement, sur les banques, leurs uniques interlocuteurs.

La banque centrale pourra directement inciter les décisions de consommation en manipulant les taux d’intérêt sur les dépôts de cash numérique.

Désormais, la banque centrale pourra directement inciter les décisions de consommation en manipulant les taux d’intérêt sur les dépôts de cash numérique. En fixant par exemple un taux d’intérêt négatif pour relancer la consommation dans la zone euro, les détenteurs seront alors fortement incités à dépenser leurs euros numériques, éprouvant au passage la confiance des consommateurs.

Une souveraineté européenne renforcée

La quatrième raison est celle de la coopération avec les autres banques centrales et les Etats en matière de paiement. Jusqu’à présent, tous les consommateurs sur l’ensemble de la planète peuvent détenir des billets en euro, et les échanger librement. Mais qu’en sera-t-il à présent, et comment les résidents des autres zones monétaires pourront-ils détenir des euros numériques pour consommer, dans la zone euro et hors zone euro ?

L’existence d’un euro numérique dématérialisé pourrait porter atteinte à la souveraineté des autres Etats moins innovants, ou au contraire nous permettre de mieux protéger notre souveraineté, en maîtrisant la sphère de circulation de l’euro numérique, modifiant au passage les réserves de changes des banques centrales.

Une forme réinventée de criminalité financière

La cinquième raison est celle de la bataille contre la criminalité financière. Le cash est le support privilégié du blanchiment d’argent et du financement du terrorisme. La fin programmée des espèces se traduira par une augmentation du blanchiment d’argent dans les banques qui demeurent toujours les acteurs les plus vulnérables, mais également, et ce sera nouveau, des (cyber) attaques contre les systèmes de paiement conçus par la banque centrale. C’est un nouveau métier, et des équipes dédiées seront nécessaires pour assurer la sécurité et l’intégrité du système monétaire.

Dans le jeu de la concurrence avec les acteurs privés internationaux qui ont des ambitions dans le domaine monétaire, ou bien avec les crytpo-actifs privés de type Bitcoin et Ethereum qui rêvent de détrôner l’euro et le dollar, ou bien encore dans le jeu de la concurrence entre banques centrales qui se rêvent en champions de la conquête monétaire technologique (Chine, Russie, etc.), la Banque centrale européenne a en réalité peu de choix. L’euro numérique sera une réalité, mais les défis à relever sont astronomiques.

David Bounie est directeur du département de sciences économiques et sociales de Télécom Paris (Institut Polytechnique de Paris) et de la chaire finance digitale.

Opinion | Comment l’euro numérique peut aider à la reconstruction post-Covid

Banques centrales et cryptomonnaies (B.Coeuré)

Paiements : les banques centrales accélèrent dans la monnaie numérique

L’usage du cash recule et les cryptomonnaies se développent. « Il s’agit de savoir comment les banques centrales peuvent anticiper cette révolution », explique le directeur du pôle innovation de la Banque des règlements internationaux, Benoît Cœuré.

Propos recueillis par Publié le 24 juin 2020 à 13h00

Benoît Cœuré, directeur du pôle innovation de la Banque des règlements internationaux, à Lyon, en novembre 2017.

L’heure n’est plus aux atermoiements. L’émergence de nouvelles cryptomonnaies, dont la libra, le projet du géant américain Facebook attendu pour la fin de l’année, encourage les banques centrales à émettre, sans tarder, leurs propres monnaies numériques à destination des consommateurs.

Le rapport annuel de la Banque des règlements internationaux (BRI), la banque des banques centrales, dans un chapitre publié mercredi 24 juin, souligne tout l’intérêt pour ses membres de créer leurs « monnaies digitales de banque centrale (MDBC) », afin de favoriser la concurrence avec les cryptomonnaies lancées par des acteurs privés, de fixer des standards élevés en matière de sécurité, mais aussi de ne pas rater le train d’une innovation prometteuse.

« Il y a eu une première vague d’innovation sur les paiements, il y a une vingtaine d’années, avec la généralisation de la carte bancaire à puce, puis l’industrie et les banques centrales se sont reposées sur leurs lauriers. Désormais, l’innovation repart, et il s’agit de savoir comment les banques centrales peuvent accompagner, et même anticiper, cette révolution », indique Benoît Cœuré, qui a pris, en début d’année, la tête du nouveau pôle d’innovation technologique de la BRI, après avoir rédigé, en octobre 2019, un rapport sur l’incidence des cryptomonnaies, à la demande du G7.

Coûts des paiements élevés

Les banques centrales des pays en développement se sont intéressées rapidement à cette monnaie numérique, à même de réduire les coûts aujourd’hui très élevés des paiements pour les utilisateurs (en Amérique latine, les commissions prélevées pour les paiements par carte de crédit représentent plus de 1 % du produit intérieur brut). Mais, depuis 2019, toutes les grandes banques centrales s’y intéressent.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Il n’y aura pas de retour en arrière » : le paiement en liquide mis à mal par le coronavirus

« Leurs réflexions se sont accélérées avec l’arrivée du projet libra de Facebook et la crise du Covid, qui accentue la désaffection pour les paiements en cash », explique Benoît Cœuré. En délaissant les billets, émis directement par les banques centrales, les citoyens risquent en effet de n’avoir plus accès qu’à des moyens de paiement privés, proposés par les banques (carte bancaire, virements…) utilisant de la « monnaie commerciale ». L’enjeu est donc que le grand public reste en mesure d’utiliser la « monnaie de banque centrale ». Concrètement, les consommateurs pourraient ainsi stocker, à l’avenir, sur des porte-monnaie électroniques logés dans leurs téléphones mobiles, des jetons émis directement par une banque centrale, aux côtés d’autres instruments de paiement privés, comme la libra de Facebook.

« Une coopération à l’échelle internationale »

Parmi les Etats les plus avancés sur cette voie, figurent deux pays où l’usage des espèces s’est effondré : la Chine teste actuellement un yuan numérique, et la Suède, sa « e-couronne ». « Chaque pays avancera à son rythme sur ce projet. Mais nous souhaitons à la BRI une coopération à l’échelle internationale », souligne son directeur du pôle innovation.

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En attendant l’apparition d’un « e-euro » ou d’un « e-dollar », la BRI encourage les banques centrales à prendre part à la révolution du secteur des paiements. Pour Benoît Cœuré, « il revient [à celles-ci] d’intervenir, en tant que superviseurs et régulateurs, pour s’assurer que l’ensemble des nouveaux moyens et systèmes de paiement sont robustes face au risque de cyberattaques, et qu’ils ne représentent pas de danger pour les utilisateurs et pour la stabilité financière ». Un bouclier auquel s’est déjà frotté Facebook, qui a dû largement revoir sa copie après avoir consulté les grandes banques centrales sur son projet Libra.