Quels problèmes pose la faiblesse des taux d’intérêt aujourd’hui ? Excellente synthèse par O.Passet

Quels problèmes pose la faiblesse des taux d’intérêt aujourd’hui ? Excellente synthèse par O.Passet

https://www.xerficanal.com/economie/emission/Olivier-Passet-L-autodestruction-du-capitalisme-par-la-chute-des-taux_3747871.html

 

B.Eichengreen à propos du Libra (ECE1)

https://www.project-syndicate.org/commentary/libra-looks-like-a-currency-without-a-purpose-by-barry-eichengreen-2019-10/french

La Libra verra-t-elle le jour ?

CHICAGO – Projet de cryptomonnaie stable (ou « stablecoin ») entrepris par Facebook, la Libra semble compromise depuis que PayPal, Visa, Mastercard, Stripe, eBay et Mercado Pago ont refusé d’en être les sponsors potentiels. Ce refus n’a rien de surprenant compte tenu d’inquiétudes croissantes autour des possibles de la Libra. En effet, si elle confère l’anonymat à ses utilisateurs, la Libra deviendra une plateforme propice à l’évasion fiscale, au blanchiment d’argent, ainsi qu’au financement du terrorisme. De même, si les protections de confidentialité qui lui sont associées restent aussi peu avancées, la Libra permettra à Facebook d’accéder aux renseignements financiers les plus intimes de ses utilisateurs.

La Libra soulève par ailleurs un certain nombre de risques pour la stabilité économique et financière. Même si le stablecoin de Facebook était soutenu par un portefeuille d’« actifs faiblement volatils », quiconque a vécu la crise financière mondiale de 2008 sait pertinemment que la faible volatilité correspond davantage à un état d’esprit qu’à l’attribut intrinsèque d’un actif. Si les prix des obligations au sein d’un portefeuille de réserve venaient à chuter en raison d’une augmentation inattendue des taux d’intérêts, ces obligations pourraient alors devenir inadaptées au rachat de toute la Libra en circulation. Dès lors, la réserve connaîtrait l’équivalent d’une panique bancaire. La Libra fonctionnant par ailleurs comme une caisse d’émission, aucun prêteur de dernier recours n’interviendrait.La cryptomonnaie de Facebook pourrait également affecter la capacité stabilisatrice des politiques monétaires et réglementaires. Si la population d’un État venait à s’éloigner de sa monnaie nationale, les politiques de fixation des taux d’intérêt de la banque centrale concernée deviendraient viciées. Or, pour en apprécier les conséquences, il suffit d’observer la longue et douloureuse expérience de dollarisation financière de l’Argentine.Enfin, les gouvernements habitués à user de contrôles pour réguler les flux de capitaux découvriraient combien l’évasion fiscale se trouve facilitée. Leur économie se retrouverait entièrement exposée aux faiblesses des marchés financiers mondiaux. Il s’agirait d’une « rupture » associée à une vengeance.Le déploiement de la Libra exigera l’approbation des régulateurs. Les partisans de cette nouvelle cryptomonnaie en font valoir les bienfaits sociaux majeurs, et considèrent qu’elle mérite d’être autorisée. La Libra est vouée, disent-ils, à réduire le coût des paiements transfrontaliers et les dépenses liées aux envois de fonds à l’étranger, ainsi qu’à offrir des services financiers aux masses non bancarisées.Bien que ces arguments en faveur de la Libra s’avèrent recevables, ils sont absolument superflus. Le coût des paiements transfrontaliers est d’ores et déjà en baisse aujourd’hui. La société Ripple, basée à San Francisco, recourt à une technologie de registre distribué ainsi qu’à une cryptomonnaie brevetée afin de faciliter les transferts entre banques commerciales, pour un fraction du coût initial.

Ripple coopérant avec des banques commerciales soumises à des obligations de connaissance du client ainsi qu’à d’autres contraintes réglementaires, sa technologie de paiement ne soulève pas les mêmes problèmes que la Libra. Des établissements bancaires tels que Santander utilisent d’ores et déjà cette technologie pour relier l’Europe aux États-Unis, et prochainement les États-Unis à l’Amérique latine.

La Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication  (SWIFT), réseau via lequel s’effectuent traditionnellement les transferts interbancaires, n’entend pas rester inactive face à cette offensive. Elle teste un système baptisé « SWIFT gpi Instant » pour le transfert de fonds entre les banques d’Amérique du Nord, d’Europe et d’Asie, avec un règlement des paiements en seulement 13 secondes. Le système SWIFT gpi Instant s’appuie sur d’autres mécanismes de paiement instantané en continu nouvellement mis en place, tels que les systèmes Fast and Secure Transfers (FAST) de Singapour, et TARGET Instant Payment Settlement (TIPS) de la Banque centrale européenne. Une fois que la Réserve fédérale aura elle-même déployé un système de paiement et de règlement en temps réel sans interruption, d’ici 2023 ou 2024, ce réseau sera encore plus développé.Si le projet de SWIFT ne recourt pas à une technologie de registre distribué, consistant à vérifier les transactions en enregistrant simultanément en plusieurs lieux les informations qui s’y rattachent, c’est en revanche le cas d’autres initiatives. Ainsi la BCE et la Banque du Japon explorent-elles l’utilisation de cette technologie pour les paiements nationaux et transfrontaliers, dans le cadre de leur « projet Stella » (à ne pas confondre avec le jeu vidéo du même nom).Par ailleurs, des avancées majeures ont d’ores et déjà été accomplies dans la résolution du problème de fonctionnement des services mobiles destinés aux personnes non bancarisées, tels que M-Pesa, qui est né au Kenya, mais qui est aujourd’hui utilisé d’Afghanistan jusqu’en Albanie. Les utilisateurs n’ont pas même besoin d’un compte bancaire, mais seulement d’un téléphone portable et d’un contrat auprès de leur fournisseur de services de télécommunication. Ils peuvent ensuite recharger leur solde à la boutique du coin, le protéger par un code PIN, et l’utiliser pour effectuer des paiements auprès de quiconque dispose d’un compte.Les plateformes de type M-Pesa ne sont d’ailleurs pas seulement utilisées pour effectuer des paiements, mais également pour bénéficier d’autres services financiers, tels que des microprêts. Autrement dit, elles surpassent d’ores et déjà la Libra dans la bancarisation des non bancarisés.Les détracteurs de ce type de services en dénoncent le coût. Au sein de pays dans lesquels la société de télécommunication dominante ne rencontre que très peu de concurrence, cette société peut effectivement réaliser des marges élevées. Il semble que la Libra promette ici des effets de rupture pro-concurrentiels.Mais il s’agit ici encore d’une douce illusion car, dans la réalité, ces mêmes télécoms qui ont exercé avec succès un lobbying contre les entrées dans leur secteur useront également de leur pouvoir pour faire obstacle à l’autorisation réglementaire de la Libra.Si le problème pour les économies et les services financiers réside dans le manque de concurrence, les populations des pays en voie de développement doivent se tourner vers leurs propres régulateurs et décideurs politiques. Car ce n’est pas Mark Zuckerberg qui le solutionnera.Traduit de l’anglais par Martin Morel

Barry Eichengreen is Professor of Economics at the University of California, Berkeley, and a former senior policy adviser at the International Monetary Fund. His latest book is The Populist Temptation: Economic Grievance and Political Reaction in the Modern Era.

La française Esther Duflo, Prix Nobel d’économie 2019

Esther Duflo, un choix inédit pour le Nobel d’économie 2019

La chercheuse française est colauréate avec les américains Abhijit Banerjee et Michael Kremer, tous trois récompensés pour leurs expériences de terrain dans la lutte contre la pauvreté. Elle est la plus jeune et la deuxième femme jamais récompensée.

Par Publié aujourd’hui à 05h42, mis à jour à 08h48

Esther Duflo reçoit son prix nobel d’économie à l’université MIT de Cambridge, Massachusetts le 14 octobre.
Esther Duflo reçoit son prix nobel d’économie à l’université MIT de Cambridge, Massachusetts le 14 octobre. JOSEPH PREZIOSO / AFP

La plus jeune (46 ans), l’une des deux seules femmes (après Elinore Ostrom en 2009), le quatrième Français (contre 62 Américains) lauréat du Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel : Esther Duflo « coche » plusieurs cases qui marquent cette édition 2019 du Nobel d’économie.

Mais à travers elle et ses deux colauréats, les Américains Abhijit Banerjee et Michael Kremer, ce sont en réalité les travaux d’un laboratoire de recherche, le Abdul Latif Jameel Poverty Action Lab (J-PAL), qui sont récompensés.

Les deux premiers, mari et femme à la ville, ont cofondé le J-PAL en 2003 au Massachusets Institute of Technology (MIT) ; le troisième, Michael Kremer, ancien du MIT aujourd’hui à Harvard, a publié, en 2004, un article marquant dans la revue Econometrica, où il utilisait une méthode banale de la recherche médicale, « l’évaluation par échantillonnage aléatoire » (randomized controlled trials, RCT), pour évaluer l’impact de l’administration d’un médicament à des enfants kenyans sur… leur fréquentation scolaire. Le principe de la RCT est d’évaluer l’efficacité d’un traitement en comparant la situation d’un échantillon de population « traitée » à celle d’une population non-traitée.

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La méthode n’est en fait pas nouvelle en sciences sociales : elle a été utilisée dans les années 1960 pour évaluer les effets des mesures de la « guerre à la pauvreté » du président Lyndon B. Johnson. Mais elle était tombée en désuétude, les économistes préférant baser leurs prescriptions sur des modélisations mathématisées à partir de statistiques – y compris la modélisation des comportements humains – plutôt que sur des expériences de terrain.

Améliorer les politiques publiques

Partant du constat de l’échec des « grands programmes » de lutte contre la pauvreté appliqués selon les mêmes modalités quelles que soient les réalités locales, le J-PAL a systématisé cette méthode dans ce domaine.

En observant de près les changements de comportement des populations face à une aide financière, une nouvelle technologie, une nouvelle réglementation, etc., il est possible, affirme le J-PAL, d’améliorer les politiques publiques. Le J-PAL compte aujourd’hui 180 chercheurs et cinq antennes implantées en Afrique du Sud, au Chili, en Indonésie, en Inde et en France, dédiés à ce type d’expérimentations menées le plus souvent en interaction avec les acteurs de terrain, mais aussi à la formation des experts chargés de leur évaluation.

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Cette approche a conquis des sphères de plus en plus larges tout d’abord dans le monde académique – Esther Duflo a reçu le prix du meilleur jeune économiste décerné par le Cercle des économistes et Le Monde en 2005, la médaille John Bates Clark en 2010, celle du CNRS en 2011, et désormais le Nobel.

Dans l’équipe Obama

Mais aussi politique : aux Etats-Unis, le président Barack Obama l’avait désignée comme conseillère de son administration en 2012 ; la Banque mondiale, plusieurs ONG, des agences de développement et des gouvernements ont adopté les vues du J-PAL, et Esther Duflo aime à présenter les économistes comme les « plombiers » chargés de réparer les tuyaux percés des politiques publiques.

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Le prix Nobel ne peut que renforcer l’engouement pour cette approche, qui suscite désormais un afflux d’étudiants, de thèses et de publications.

Au point d’irriter certains collègues, dont les prix Nobel Angus Deaton et Joseph Stiglitz, qui voient dans cette polarisation sur la microéconomie expérimentale, dont les adeptes sont qualifiés narquoisement par le premier de « randomistas », un risque majeur : celui de négliger l’analyse macroéconomique des structures économiques et des institutions, qui orientent en définitive les politiques de développement.

Tournant empirique de la science économique

Sans parler des risques méthodologiques : pourquoi des résultats observés en un lieu et un temps donné autoriseraient à tirer des conclusions pour d’autres lieux et d’autres temps ? Et si le constat est que les résultats sont spécifiques à l’expérimentation, quel en est alors l’intérêt scientifique, même si l’expertise locale s’en trouve améliorée ?

Il n’en reste pas moins que l’académie Nobel n’avait plus récompensé d’économistes s’intéressant aux questions de développement et de pauvreté depuis Gunnar Myrdal (1974), Arthur Lewis (1979) et Amartya Sen (1998).

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Un retour qui traduit le tournant empirique de la science économique, après des décennies de lauriers offerts aux adeptes de la modélisation théorique.

Prix du meilleur jeune économiste 2019

Le Monde daté du 14 mai 2019
Stefanie Stantcheva : « L’objectif de mes recherches est d’améliorer la conception des politiques fiscales »
Propos Recueillis Par
Antoine Reverchon
La jeune professeure à Harvard travaille sur les effets à long terme et les changements de comportement générés par les réformes de l’impôt
ENTRETIEN
Stefanie Stantcheva, 33 ans, est professeure d’économie à l’université Harvard (Etats-Unis). Elle est également chercheuse associée au National Bureau of Economic Research, chercheuse au Center for Economic Policy Research et membre, en France, du Conseil d’analyse économique. Elle est diplômée de Cambridge, de l’Ecole polytechnique, de l’Ecole nationale de la statistique et de l’administration économique, de l’Ecole d’économie de Paris, et titulaire d’un doctorat du Massachusetts Institute of Technology (MIT).
Vos travaux actuels portent sur la fiscalité, un domaine de recherche pourtant déjà largement balisé. Qu’avez-vous apporté de nouveau ?
Deux angles jusqu’ici peu explorés : tout d’abord, les effets à long terme des politiques fiscales, en matière d’innovation, d’entrepreneuriat, de mobilité sociale et professionnelle – essentiellement à partir de la collecte de données historiques, par exemple sur l’innovation technique aux Etat-Unis depuis 1850 ; ensuite, une analyse des déterminants des comportements et des opinions de tout un chacun vis-à-vis de la fiscalité, à partir de données issues de questionnaires en ligne, d’enquêtes de terrain et d’expériences de laboratoire – car, dans ce domaine, il faut construire les données.
L’objectif de ces recherches est, en croisant modèles théoriques et données inédites, d’améliorer la conception des politiques fiscales. Il s’agit de tendre vers ce qui serait une « fiscalité optimale », une fiscalité qui à la fois maximise l’apport des impôts à la société – l’investissement public dans les infrastructures et les services publics, la redistribution équitable des revenus – et minimise les coûts pour les acteurs économiques, et donc l’impact des changements de comportement des individus et des entreprises : délocalisation, évasion ou exil fiscal, désincitation à innover ou à entreprendre…
Mais peut-on, à partir de modèles théoriques, déterminer ce que serait une « fiscalité optimale » en toute période et sous toute latitude ?
Non, car il y a des contraintes spécifiques à chaque pays, à chaque période. Par exemple, les attentes et les perceptions vis-à-vis de la fiscalité sont différentes dans chaque pays. C’est le rôle du politique d’agréger les préférences et de déterminer les objectifs d’équité sociale, ce ne sont pas la théorie économique et les économistes qui peuvent le faire. Notre rôle est juste de montrer quels sont les coûts et les contraintes, pas de définir l’impôt optimal.
Les économistes sont là pour étudier et prédire les effets des différentes politiques et les évolutions des comportements des agents économiques, en se basant sur des modèles et des données, parfois de façon créative. Et ensuite d’en informer la société et les politiques.
Pourquoi et comment vous êtes-vous intéressée à l’économie ?
Je suis née en Bulgarie, mon père était ingénieur, et nous avons séjourné en Allemagne de l’Est jusqu’à la chute du Mur. J’ai fait l’essentiel de ma scolarité en France, mais je suis retournée régulièrement à l’Est pendant la période de transition ; je voyais, pendant l’hyperinflation de la fin des années 1990, en Bulgarie, les gens se précipiter pour dépenser tout leur salaire ; j’ai vu les inégalités incroyables entre l’ouest et l’est de l’Allemagne ; je voyais aussi les SDF dans les rues de cette ville pourtant riche qu’est Paris… Qu’est-ce qui peut expliquer tout ça ? Une fois passé mon bac scientifique, j’ai tout de suite fait le choix des sciences économiques, et je suis partie étudier à Cambridge.
Et pourquoi la fiscalité ?
Parce que l’impôt est un instrument économique extrêmement puissant. Un petit changement peut produire de grands effets, positifs comme négatifs. Et puis, j’ai fait deux grandes rencontres au MIT : Esther Duflo, qui y était mon mentor, m’a éveillée à tout ce qui était nouvelles méthodes d’enquête et aller-retour entre modèles théoriques et travail empirique sur les comportements et les préférences des acteurs ; j’aurais pu faire, avec elle, de l’économie du développement, mais j’ai croisé le chemin d’Emmanuel Saez, alors professeur visitant au MIT, qui m’a initiée aux méthodes de construction de données à partir des informations fiscales.
Professeure assistante à Harvard en 2016, à 30 ans, vous devenez professeure titulaire de cette même université deux ans après. C’est un délai très court, et d’ailleurs cohérent avec la rapidité de votre carrière et l’accumulation de diplômes d’établissements prestigieux. Avez-vous une explication ?
Non, pas vraiment… J’ai fait de mon mieux. J’ai eu la chance de rencontrer des gens qui m’ont très bien conseillée. J’ai toujours eu le goût des mathématiques, non pas comme une fin en soi, même si ça peut être très « joli » à faire, mais comme outil, comme discipline de l’intuition. Et le niveau d’enseignement des mathématiques est très bon en France, on a su me donner le goût d’en faire. Maintenant que je suis professeure à mon tour, je pense que le rôle de l’enseignant est de donner à ses étudiants le goût de travailler dans la discipline qu’il enseigne.
« Les causes des guerres civiles africaines »
Propos Recueillis Par A. R.
Vos travaux portent sur les déterminants économiques des violences politiques et des guerres civiles contemporaines, un sujet peu traité par les économistes. Quels sont vos résultats principaux ?
Nous avons croisé les données extrêmement précises de géolocalisation des conflits armés en Afrique entre 1997 et 2010 avec la géolocalisation des exploitations minières et avec la variation sur la même période des prix mondiaux des ressources minières d’une part, des produits et intrants agricoles d’autre part. Nous avons pu démontrer que le doublement des prix des minerais intervenu sur la période explique un accroissement de 25 % de la violence armée dans les régions concernées.
De même, la baisse des prix agricoles de certains produits d’exportation, le café par exemple, cause un choc de revenus qui facilite le ralliement des populations touchées aux groupes armés qui offrent des revenus supérieurs, d’ailleurs souvent tirés… des ressources minières. Enfin, dans des régions où l’essentiel du revenu local provient de l’agriculture, les événements climatiques et l’évolution de la productivité agricole, due autant à la fertilité naturelle qu’aux prix des intrants (engrais, pesticides…), sont aussi un facteur déterminant du niveau de violence politique. Limiter la volatilité de prix internationaux des minerais ou des produits agricoles semble donc être un moyen de limiter la violence politique. Nous avons ainsi pu montrer que le niveau de responsabilité sociale et éthique des entreprises minières internationales qui acceptaient de se soumettre à plus de transparence et de coopération avec les ONG était corrélé avec des niveaux de conflits légèrement inférieurs.
Mais les causes des conflits ne sont-elles pas un objet de recherche en sciences politiques plutôt qu’en économie ?
Certes, mais en utilisant l’économétrie pour analyser l’évolution des prix sous l’angle des chocs qui impactent les revenus des populations locales et des groupes armés, on dispose d’une mesure précise des déterminants des conflits. Plus jeune, passionné par l’actualité internationale, je dévorais les journaux ; j’étais très bon en histoire-géographie et, disons, moins bon en maths.
Admis à l’ENS Cachan, j’ai fait un master à Paris-I et à l’Ecole d’économie de Paris ; j’y ai rencontré Thierry Mayer, qui a été mon directeur de thèse, et Farid Toubal, qui m’ont convaincu que les mathématiques font de l’économie un outil de recherche intellectuelle particulièrement rigoureux. Mais il est vrai que j’ai plus d’appétence pour la collecte et le traitement des données, afin de distinguer les causalités des corrélations, que pour la construction ou l’application de modèles théoriques. Et mes meilleures notes de master n’étaient pas en mathématiques… Comme quoi on peut faire de l’économie sans être forcément un crack en maths !
Vous avez aussi travaillé sur d’autres sujets, toujours liés à la violence cependant…
Dans une autre étude, réalisée en Suisse, nous avons pu montrer que, parmi la population des demandeurs d’asile, ceux qui avaient vécu directement des conflits armés avaient des comportements plus violents que leurs compatriotes qui y avaient échappé, mais aussi que ce différentiel disparaissait dans les cantons qui mènent une politique volontariste d’insertion des demandeurs d’asile dans l’emploi.
Mathieu Couttenier
35 ans
Chercheur à l’Ecole normale supérieure
« Délégués discriminés, dialogue social entravé » 
Propos Recueillis Par Anne Rodier
Vous êtes nominé au Prix du meilleur jeune économiste 2019 pour l’ensemble de vos travaux. En quoi s’inscrivent-ils dans l’actualité ?
La France a engagé avec la loi El Khomri de 2016 puis les ordonnances Pénicaud de 2017 une profonde refonte du marché du travail, accordant plus de poids au dialogue social au niveau de l’entreprise, par rapport à la branche et au code du travail. Les thèmes de la négociation collective sont au cœur de mes travaux, qui traitent plus largement des inégalités sur le marché du travail, du rôle des institutions et des normes sociales : normes de genre (femmes-hommes), règles de représentation du personnel et fiscalité du travail. La représentation des salariés avait jusqu’alors été très peu étudiée par les économistes. Mes travaux sur la carrière des délégués et leur place dans les entreprises ont mis en évidence la discrimination des représentants syndicaux, rémunérés 10 % de moins que les autres salariés, et ses conséquences sur le dialogue social. On constate dans les entreprises que plus la situation est conflictuelle, plus les syndicats sont actifs, et plus la condition des représentants syndicaux est mauvaise.
Comment l’expliquez-vous ?
C’est le produit d’un cercle vicieux : les employeurs trouvent un intérêt stratégique à stigmatiser ceux qui sont le moins enclins aux compromis, ne serait-ce que parce que la négociation est coûteuse. Mais cette discrimination avérée entraîne des effets de désaffection des salariés, qui ne veulent pas se mettre en difficulté en rejoignant un syndicat. Ainsi, 35 % des salariés déclarent éviter de se syndiquer par peur des représailles. En conséquence, seuls des profils singuliers sont prêts à s’engager : des salariés très militants, ou particulièrement attachés à la défense de l’intérêt général, qui ne sont finalement pas toujours très représentatifs des autres salariés. Mes travaux établissent ainsi qu’avant de vouloir donner plus de poids à la négociation d’entreprise, il faut d’abord renforcer la valeur et la légitimité des représentants auprès des employeurs et des autres salariés. Ce n’est pas vraiment ce qu’a fait la refonte El Khomri-Pénicaud.
Comment avez-vous été amené à vous intéresser aux inégalités ?
Les travaux économiques portent soit sur l’efficacité soit sur les inégalités. Le monde évolue vers davantage d’inégalités. Lorsque, après des études de mathématiques à l’Ecole normale supérieure, j’ai décidé de faire de l’économie, c’était pour être dans le concret, au plus près des gens, pour essayer de réaliser quelque chose d’utile, par un travail qui soit racontable. L’évaluation de la réforme de 2008 que nous avons effectuée avec Philippe Askenazy en est un bon exemple. En remplaçant la désignation du délégué syndical par un seuil minimum de 10 % des voix pour pouvoir représenter les salariés, cette réforme a introduit une vraie démocratie électorale dans l’entreprise, qui a très fortement renforcé la légitimité des délégués auprès des employeurs. C’est ce qu’a mis au jour notre évaluation de la réforme. Du côté des salariés, cette même recherche a aussi établi un regain de confiance et de satisfaction envers les syndicats et mesuré une forte hausse du taux de syndicalisation dans les entreprises observées. L’enjeu est important dans un des pays les plus mal classés au monde pour sa coopération entre salariés et employeurs. De telles évaluations d’impact chiffrées auraient sans doute été très utiles avant les réformes El Khomri et Pénicaud.
Thomas Breda
36 ans
Economiste du travail. Chercheur au CNRS
« Les médias, la démocratie et le prix d’un vote »
Propos Recueillis Par Philippe Escande
Comment en êtes-vous venue à l’économie ?
Très jeune, j’étais fascinée par la figure de l’intellectuelle engagée et j’ai intégré l’Ecole normale supérieure en lettres, philosophie et sciences sociales. L’économie m’a rapidement séduite par les questions qu’elle posait, par son aspect interdisciplinaire et son rapport direct avec le politique. C’est la raison pour laquelle je me suis intéressée à la démocratie et à l’un de ses vecteurs principaux, les médias. Ma thèse de doctorat a étudié l’effet de la concurrence entre les journaux sur la qualité de l’information. Elle a montré que la multiplication des titres, ajoutée à la concurrence de la publicité télévisée, a fragilisé la profession et, paradoxalement, homogénéisé l’information.
Est-ce cela qui vous a amenée à étudier le financement des partis politiques ?
En travaillant sur les médias, je me suis interrogée sur l’influence de certains individus fortunés, et le monde des partis me paraissait plus vertueux avec son système de plafonnement des dons et d’interdiction du financement par les entreprises. En creusant le sujet, je me suis rendu compte qu’il était très peu documenté. J’ai donc plongé dans les données publiques pour déterminer combien chacun donne en fonction de ses revenus. Au final, le don moyen, cotisation comprise, des 50 % de la population la moins aisée était de 120 euros par personne, quand dans le 0,01 % des plus riches donnait chacun 5 245 euros. Cette situation m’est apparue d’autant plus injuste que ces derniers ne paient qu’un tiers de ce montant, compte tenu de la réduction d’impôt. De facto, les préférences politiques des plus riches sont subventionnées par le reste des contribuables.
Mais y a-t-il un lien direct entre l’argent donné aux campagnes et le succès électoral ?
Ce n’est, bien sûr, pas le seul facteur, mais il est important et a été largement démontré aux Etats-Unis. Pour notre part, nous avons étudié avec Yasmine Bekkouche l’ensemble des élections législatives françaises depuis 1993 et des municipales depuis 1995. La corrélation est très forte, restait à démontrer la causalité qui permettrait de dire que, en éliminant les autres causes, un euro supplémentaire accroît les chances d’élection. Pour cela, nous nous sommes penchées sur le choc provoqué par l’interdiction des dons des entreprises aux partis, avant les élections de 1997. Un certain nombre de candidats de droite n’étaient pas préparés à ce changement brutal et ont donc manqué de moyens. Ce phénomène explique en partie la victoire de la gauche à ce scrutin. Notre recherche a chiffré le prix d’une voix supplémentaire à 32 euros. Cela a fait l’objet d’un article scientifique et a donné un chapitre à mon livre (Le Prix de la démocratie, Fayard, 2018).
Pourquoi passer de la recherche au livre ?
Parce que cela permet de lancer le sujet dans le débat public et de pousser des propositions. Comme celle de l’instauration de bons pour l’égalité démocratique qui permettrait à chaque citoyen d’allouer une somme, la même pour tout le monde, au parti de son choix. Je serai d’ailleurs cette semaine à Chicago pour défendre cette idée également dans le domaine du financement des médias. Comme on choisit un parti, on pourrait choisir le média que l’on souhaiterait financer.
Les nommés parlent de leurs travaux
Julia Cagé
35 ans
Assistante professeure à Sciences Po Paris

Qu’est-ce que la monnaie ? (M.Aglietta)

https://blog.deloitte.fr/michel-aglietta-cepii-la-confiance-dans-la-monnaie-est-lalpha-et-lomega-de-la-societe/

Michel Aglietta (CEPII) : « La confiance dans la monnaie est l’alpha et l’oméga de la société »

Publié le 17 février 2016

Conseiller au CEPII (Centre de recherche et d’expertise sur l’économie mondiale) et auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet, Michel Aglietta explique pourquoi la monnaie est politique avant d’être économique et dans quelle mesure la confiance dans la monnaie structure la société.

En quoi votre vision de l’économie, et plus particulièrement de la monnaie, s’oppose-t-elle à la conception standard ?

Selon la théorie de l’économie pure de marché, la monnaie n’a aucune importance. Elle est considérée comme neutre lorsque les prix des biens dans leur ensemble sont en équilibre. Elle ne participe pas à la formation de cet équilibre. Dépourvue du moindre effet sur la stabilité des marchés, elle se bornerait à déterminer un niveau nominal des prix qui n’influencerait pas les décisions des acteurs économiques puisque sans effet sur les prix relatifs sous ces hypothèses. C’est la « main invisible » du marché qui conduit à l’équilibre. Dans la conception moderne de cette logique, ce sont les anticipations dites rationnelles qui en sont les opérateurs. Il est postulé qu’il existe un modèle « vrai » de l’économie que l’efficience des marchés financiers rend de connaissance commune à tous les acteurs.

Bien sûr, les marchés n’ont pas cette caractéristique. L’hypothèse d’efficience est compatible avec des chocs temporaires exogènes, mais pas avec des emballements collectifs endogènes, suivis des crises dévastatrices aux conséquences prolongées que l’on constate. Ce n’est pas le Marché qui coordonne les échanges économiques, c’est le système des paiements qui est un ensemble de règles monétaires connectant les marchés. La monnaie est donc omniprésente et son importance est capitale. Les prix se forment en unité monétaire en relation avec la réalisation des paiements. Les prix relatifs des biens n’en sont qu’une conséquence. Si l’on veut un substrat théorique solide dans un monde d’incertitudes, il faut réaliser que la monnaie est la base de l’économie ; c’est le lien fondamental qui lui permet de fonctionner comme un tout.

Vous avez écrit que la monnaie produit à la fois de la confiance et de la violence. Comment expliquez-vous cette définition qui semble a priori contradictoire ?

Nous vivons dans un univers contradictoire. Il faut comprendre que la monnaie est politique avant d’être économique. La confiance dans la monnaie est l’alpha et l’oméga de la société. Institution fondamentale de la société, la monnaie participe de la souveraineté. Avoir confiance dans la monnaie, c’est avoir confiance dans l’institution qui la légitime, dans le souverain, dans l’ordre social. Elle permet d’accepter le collectif comme supérieur à l’individuel. Cette notion n’a aucun sens dans la théorie économique pure, qui ne reconnaît a contrario que les individus et où le collectif s’identifie au système des prix d’équilibre.

 

La confiance est un lien social, structurant, qui nous relie à autrui.

 

Mais la forme supérieure de la monnaie, qu’on appelle la liquidité, peut être appropriée individuellement, puisque la monnaie est aussi un objet particulier, le cash. C’est là que réside la contradiction qui lui est inhérente. D’un côté, elle appartient au collectif et exprime la loi sociale en permettant aux échanges d’être cohérents. Mais, dans le même temps, les comportements privés, lorsqu’ils se polarisent sur la liquidité, comme ils le font dans les crises financières, perturbent gravement les engagements financiers. La préférence pour la liquidité, lorsqu’elle devient absolue, peut détruire l’ordre monétaire lui-même et donc l’économie. N’oublions pas qu’à partir de septembre – octobre 2008 le système interbancaire international s’est gelé et l’ensemble de la finance mondiale a été paralysée. Elle a été sauvée exclusivement par les banques centrales, donc par la monnaie, non par une soi-disant capacité des marchés financiers à retrouver spontanément leur équilibre. C’est la monnaie comme collectif qui a rétabli la confiance que la fuite privée dans la liquidité détruisait. L’obsession de chacun pour la liquidité se constate, de façon répétée, dans les périodes de crise parce que la perte de confiance dans la validité des créances et dettes futures exprime une contraction de l’horizon économique. La fuite vers le cash est un comportement individuel parfaitement rationnel devant l’incertitude. Mais il est collectivement destructeur. L’institution monétaire doit rétablir l’horizon temporel des contrats financiers en restaurant la confiance dans le souverain.

Quel lien établissez-vous entre monnaie et confiance ?

On a souvent tendance à penser que cette notion de confiance est une sorte de disposition psychologique. En réalité, la confiance est un lien social, structurant, qui nous relie à autrui. Elle est capitale dans le système monétaire. Elle s’organise en trois formes hiérarchisée depuis le quotidien jusqu’à l’interrogation sur le social.

1.    La confiance méthodique est liée à la routine des affaires de tous les jours. Elle est essentielle dans la finance. Il est impossible d’avoir un accord juridique validé par un tribunal pour chaque transaction. Nous avons donc besoin de la confiance méthodique, qui représente l’idée que la parole donnée est valable. Elle permet de faire circuler les dettes et les créances dans la société. Lorsque tout va bien, elle est suffisante au fonctionnement du système monétaire.

2.    La confiance hiérarchique fait apparaître le système de paiements comme une structure hiérarchisée. On y trouve en bas les acteurs privés, au-dessus desquels se placent les banques qui récupèrent les dettes issues des ordres de paiement. Au sommet se trouve un système de règlement central qui certifie que les paiements sont finaux et irrévocables. C’est ce système hiérarchisé, avec chambre de compensation et règlement, qui assure le fonctionnement de la société comme un tout. La banque centrale en est le pivot. La manière dont elle gère cette hiérarchie doit soutenir la confiance dans la dette pour que la relation entre dette et créance, qui permet la continuité de la société dans le temps, soit respectée. La confiance dans la banque centrale est importante, puisqu’un rejet de la monnaie officielle peut provoquer une crise terrible. C’est ce qui se passe dans les hyperinflations.

3.    La confiance éthique. La monnaie donne un pouvoir colossal à ceux qui sont au sommet, que ce soient des dirigeants politiques ou des lobbies financiers. Pour que l’ordre monétaire soit reconnu comme un bien public au service de tous les citoyens, il ne doit pas être arbitraire. Il ne doit être capté ni par les pouvoirs publics, ni par des acteurs privés, des lobbies, qui pourraient dicter les lois à l’Etat. Pour qu’elle ne soit manipulée par aucun pouvoir arbitraire, il faut que la monnaie soit subordonnée à une confiance éthique. Cette confiance est capitale en temps de crise, lorsque les gens ne croient plus à la continuité monétaire. Cela peut arriver lors d’un scénario inflationniste, où la perte de valeur entraine le refus des gens de croire à la souveraineté de l’Etat, ou lors de crises financières. Au moment de la crise de 2008, la confiance méthodique a été ébranlée. Les banques refusaient de se prêter entre elles et les banques centrales ont été obligées d’intervenir. Le danger est que l’on cesse de croire à la possibilité d’un retour à un état normal des bilans. La confiance éthique a pour rôle d’affirmer que la société dépend d’un ordre monétaire. Elle dit que la monnaie est une entité commune qui nous permet de vivre mieux et de produire des richesses, et non un objet à s’approprier.

Cette notion de confiance comme règle sociale hiérarchisée en trois niveaux, est inhérente à la théorie de la monnaie. Il ne peut pas y avoir de monnaie sans confiance. Elle fait partie de la structure du système monétaire.

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