Le libra et les mini-bots sont-ils de la monnaie ? (J.M.Harribey)

https://blogs.alternatives-economiques.fr/harribey/2019/06/24/les-fausses-monnaies-ne-chasseront-pas-les-vraies?fbclid=IwAR1vjf2vhuRd_WoUfbR1ml2tgh15xu2UG9UYn4P8IYz3vVBzamFGnHhRP9g

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Prix du meilleur jeune économiste 2019

Le Monde daté du 14 mai 2019
Stefanie Stantcheva : « L’objectif de mes recherches est d’améliorer la conception des politiques fiscales »
Propos Recueillis Par
Antoine Reverchon
La jeune professeure à Harvard travaille sur les effets à long terme et les changements de comportement générés par les réformes de l’impôt
ENTRETIEN
Stefanie Stantcheva, 33 ans, est professeure d’économie à l’université Harvard (Etats-Unis). Elle est également chercheuse associée au National Bureau of Economic Research, chercheuse au Center for Economic Policy Research et membre, en France, du Conseil d’analyse économique. Elle est diplômée de Cambridge, de l’Ecole polytechnique, de l’Ecole nationale de la statistique et de l’administration économique, de l’Ecole d’économie de Paris, et titulaire d’un doctorat du Massachusetts Institute of Technology (MIT).
Vos travaux actuels portent sur la fiscalité, un domaine de recherche pourtant déjà largement balisé. Qu’avez-vous apporté de nouveau ?
Deux angles jusqu’ici peu explorés : tout d’abord, les effets à long terme des politiques fiscales, en matière d’innovation, d’entrepreneuriat, de mobilité sociale et professionnelle – essentiellement à partir de la collecte de données historiques, par exemple sur l’innovation technique aux Etat-Unis depuis 1850 ; ensuite, une analyse des déterminants des comportements et des opinions de tout un chacun vis-à-vis de la fiscalité, à partir de données issues de questionnaires en ligne, d’enquêtes de terrain et d’expériences de laboratoire – car, dans ce domaine, il faut construire les données.
L’objectif de ces recherches est, en croisant modèles théoriques et données inédites, d’améliorer la conception des politiques fiscales. Il s’agit de tendre vers ce qui serait une « fiscalité optimale », une fiscalité qui à la fois maximise l’apport des impôts à la société – l’investissement public dans les infrastructures et les services publics, la redistribution équitable des revenus – et minimise les coûts pour les acteurs économiques, et donc l’impact des changements de comportement des individus et des entreprises : délocalisation, évasion ou exil fiscal, désincitation à innover ou à entreprendre…
Mais peut-on, à partir de modèles théoriques, déterminer ce que serait une « fiscalité optimale » en toute période et sous toute latitude ?
Non, car il y a des contraintes spécifiques à chaque pays, à chaque période. Par exemple, les attentes et les perceptions vis-à-vis de la fiscalité sont différentes dans chaque pays. C’est le rôle du politique d’agréger les préférences et de déterminer les objectifs d’équité sociale, ce ne sont pas la théorie économique et les économistes qui peuvent le faire. Notre rôle est juste de montrer quels sont les coûts et les contraintes, pas de définir l’impôt optimal.
Les économistes sont là pour étudier et prédire les effets des différentes politiques et les évolutions des comportements des agents économiques, en se basant sur des modèles et des données, parfois de façon créative. Et ensuite d’en informer la société et les politiques.
Pourquoi et comment vous êtes-vous intéressée à l’économie ?
Je suis née en Bulgarie, mon père était ingénieur, et nous avons séjourné en Allemagne de l’Est jusqu’à la chute du Mur. J’ai fait l’essentiel de ma scolarité en France, mais je suis retournée régulièrement à l’Est pendant la période de transition ; je voyais, pendant l’hyperinflation de la fin des années 1990, en Bulgarie, les gens se précipiter pour dépenser tout leur salaire ; j’ai vu les inégalités incroyables entre l’ouest et l’est de l’Allemagne ; je voyais aussi les SDF dans les rues de cette ville pourtant riche qu’est Paris… Qu’est-ce qui peut expliquer tout ça ? Une fois passé mon bac scientifique, j’ai tout de suite fait le choix des sciences économiques, et je suis partie étudier à Cambridge.
Et pourquoi la fiscalité ?
Parce que l’impôt est un instrument économique extrêmement puissant. Un petit changement peut produire de grands effets, positifs comme négatifs. Et puis, j’ai fait deux grandes rencontres au MIT : Esther Duflo, qui y était mon mentor, m’a éveillée à tout ce qui était nouvelles méthodes d’enquête et aller-retour entre modèles théoriques et travail empirique sur les comportements et les préférences des acteurs ; j’aurais pu faire, avec elle, de l’économie du développement, mais j’ai croisé le chemin d’Emmanuel Saez, alors professeur visitant au MIT, qui m’a initiée aux méthodes de construction de données à partir des informations fiscales.
Professeure assistante à Harvard en 2016, à 30 ans, vous devenez professeure titulaire de cette même université deux ans après. C’est un délai très court, et d’ailleurs cohérent avec la rapidité de votre carrière et l’accumulation de diplômes d’établissements prestigieux. Avez-vous une explication ?
Non, pas vraiment… J’ai fait de mon mieux. J’ai eu la chance de rencontrer des gens qui m’ont très bien conseillée. J’ai toujours eu le goût des mathématiques, non pas comme une fin en soi, même si ça peut être très « joli » à faire, mais comme outil, comme discipline de l’intuition. Et le niveau d’enseignement des mathématiques est très bon en France, on a su me donner le goût d’en faire. Maintenant que je suis professeure à mon tour, je pense que le rôle de l’enseignant est de donner à ses étudiants le goût de travailler dans la discipline qu’il enseigne.
« Les causes des guerres civiles africaines »
Propos Recueillis Par A. R.
Vos travaux portent sur les déterminants économiques des violences politiques et des guerres civiles contemporaines, un sujet peu traité par les économistes. Quels sont vos résultats principaux ?
Nous avons croisé les données extrêmement précises de géolocalisation des conflits armés en Afrique entre 1997 et 2010 avec la géolocalisation des exploitations minières et avec la variation sur la même période des prix mondiaux des ressources minières d’une part, des produits et intrants agricoles d’autre part. Nous avons pu démontrer que le doublement des prix des minerais intervenu sur la période explique un accroissement de 25 % de la violence armée dans les régions concernées.
De même, la baisse des prix agricoles de certains produits d’exportation, le café par exemple, cause un choc de revenus qui facilite le ralliement des populations touchées aux groupes armés qui offrent des revenus supérieurs, d’ailleurs souvent tirés… des ressources minières. Enfin, dans des régions où l’essentiel du revenu local provient de l’agriculture, les événements climatiques et l’évolution de la productivité agricole, due autant à la fertilité naturelle qu’aux prix des intrants (engrais, pesticides…), sont aussi un facteur déterminant du niveau de violence politique. Limiter la volatilité de prix internationaux des minerais ou des produits agricoles semble donc être un moyen de limiter la violence politique. Nous avons ainsi pu montrer que le niveau de responsabilité sociale et éthique des entreprises minières internationales qui acceptaient de se soumettre à plus de transparence et de coopération avec les ONG était corrélé avec des niveaux de conflits légèrement inférieurs.
Mais les causes des conflits ne sont-elles pas un objet de recherche en sciences politiques plutôt qu’en économie ?
Certes, mais en utilisant l’économétrie pour analyser l’évolution des prix sous l’angle des chocs qui impactent les revenus des populations locales et des groupes armés, on dispose d’une mesure précise des déterminants des conflits. Plus jeune, passionné par l’actualité internationale, je dévorais les journaux ; j’étais très bon en histoire-géographie et, disons, moins bon en maths.
Admis à l’ENS Cachan, j’ai fait un master à Paris-I et à l’Ecole d’économie de Paris ; j’y ai rencontré Thierry Mayer, qui a été mon directeur de thèse, et Farid Toubal, qui m’ont convaincu que les mathématiques font de l’économie un outil de recherche intellectuelle particulièrement rigoureux. Mais il est vrai que j’ai plus d’appétence pour la collecte et le traitement des données, afin de distinguer les causalités des corrélations, que pour la construction ou l’application de modèles théoriques. Et mes meilleures notes de master n’étaient pas en mathématiques… Comme quoi on peut faire de l’économie sans être forcément un crack en maths !
Vous avez aussi travaillé sur d’autres sujets, toujours liés à la violence cependant…
Dans une autre étude, réalisée en Suisse, nous avons pu montrer que, parmi la population des demandeurs d’asile, ceux qui avaient vécu directement des conflits armés avaient des comportements plus violents que leurs compatriotes qui y avaient échappé, mais aussi que ce différentiel disparaissait dans les cantons qui mènent une politique volontariste d’insertion des demandeurs d’asile dans l’emploi.
Mathieu Couttenier
35 ans
Chercheur à l’Ecole normale supérieure
« Délégués discriminés, dialogue social entravé » 
Propos Recueillis Par Anne Rodier
Vous êtes nominé au Prix du meilleur jeune économiste 2019 pour l’ensemble de vos travaux. En quoi s’inscrivent-ils dans l’actualité ?
La France a engagé avec la loi El Khomri de 2016 puis les ordonnances Pénicaud de 2017 une profonde refonte du marché du travail, accordant plus de poids au dialogue social au niveau de l’entreprise, par rapport à la branche et au code du travail. Les thèmes de la négociation collective sont au cœur de mes travaux, qui traitent plus largement des inégalités sur le marché du travail, du rôle des institutions et des normes sociales : normes de genre (femmes-hommes), règles de représentation du personnel et fiscalité du travail. La représentation des salariés avait jusqu’alors été très peu étudiée par les économistes. Mes travaux sur la carrière des délégués et leur place dans les entreprises ont mis en évidence la discrimination des représentants syndicaux, rémunérés 10 % de moins que les autres salariés, et ses conséquences sur le dialogue social. On constate dans les entreprises que plus la situation est conflictuelle, plus les syndicats sont actifs, et plus la condition des représentants syndicaux est mauvaise.
Comment l’expliquez-vous ?
C’est le produit d’un cercle vicieux : les employeurs trouvent un intérêt stratégique à stigmatiser ceux qui sont le moins enclins aux compromis, ne serait-ce que parce que la négociation est coûteuse. Mais cette discrimination avérée entraîne des effets de désaffection des salariés, qui ne veulent pas se mettre en difficulté en rejoignant un syndicat. Ainsi, 35 % des salariés déclarent éviter de se syndiquer par peur des représailles. En conséquence, seuls des profils singuliers sont prêts à s’engager : des salariés très militants, ou particulièrement attachés à la défense de l’intérêt général, qui ne sont finalement pas toujours très représentatifs des autres salariés. Mes travaux établissent ainsi qu’avant de vouloir donner plus de poids à la négociation d’entreprise, il faut d’abord renforcer la valeur et la légitimité des représentants auprès des employeurs et des autres salariés. Ce n’est pas vraiment ce qu’a fait la refonte El Khomri-Pénicaud.
Comment avez-vous été amené à vous intéresser aux inégalités ?
Les travaux économiques portent soit sur l’efficacité soit sur les inégalités. Le monde évolue vers davantage d’inégalités. Lorsque, après des études de mathématiques à l’Ecole normale supérieure, j’ai décidé de faire de l’économie, c’était pour être dans le concret, au plus près des gens, pour essayer de réaliser quelque chose d’utile, par un travail qui soit racontable. L’évaluation de la réforme de 2008 que nous avons effectuée avec Philippe Askenazy en est un bon exemple. En remplaçant la désignation du délégué syndical par un seuil minimum de 10 % des voix pour pouvoir représenter les salariés, cette réforme a introduit une vraie démocratie électorale dans l’entreprise, qui a très fortement renforcé la légitimité des délégués auprès des employeurs. C’est ce qu’a mis au jour notre évaluation de la réforme. Du côté des salariés, cette même recherche a aussi établi un regain de confiance et de satisfaction envers les syndicats et mesuré une forte hausse du taux de syndicalisation dans les entreprises observées. L’enjeu est important dans un des pays les plus mal classés au monde pour sa coopération entre salariés et employeurs. De telles évaluations d’impact chiffrées auraient sans doute été très utiles avant les réformes El Khomri et Pénicaud.
Thomas Breda
36 ans
Economiste du travail. Chercheur au CNRS
« Les médias, la démocratie et le prix d’un vote »
Propos Recueillis Par Philippe Escande
Comment en êtes-vous venue à l’économie ?
Très jeune, j’étais fascinée par la figure de l’intellectuelle engagée et j’ai intégré l’Ecole normale supérieure en lettres, philosophie et sciences sociales. L’économie m’a rapidement séduite par les questions qu’elle posait, par son aspect interdisciplinaire et son rapport direct avec le politique. C’est la raison pour laquelle je me suis intéressée à la démocratie et à l’un de ses vecteurs principaux, les médias. Ma thèse de doctorat a étudié l’effet de la concurrence entre les journaux sur la qualité de l’information. Elle a montré que la multiplication des titres, ajoutée à la concurrence de la publicité télévisée, a fragilisé la profession et, paradoxalement, homogénéisé l’information.
Est-ce cela qui vous a amenée à étudier le financement des partis politiques ?
En travaillant sur les médias, je me suis interrogée sur l’influence de certains individus fortunés, et le monde des partis me paraissait plus vertueux avec son système de plafonnement des dons et d’interdiction du financement par les entreprises. En creusant le sujet, je me suis rendu compte qu’il était très peu documenté. J’ai donc plongé dans les données publiques pour déterminer combien chacun donne en fonction de ses revenus. Au final, le don moyen, cotisation comprise, des 50 % de la population la moins aisée était de 120 euros par personne, quand dans le 0,01 % des plus riches donnait chacun 5 245 euros. Cette situation m’est apparue d’autant plus injuste que ces derniers ne paient qu’un tiers de ce montant, compte tenu de la réduction d’impôt. De facto, les préférences politiques des plus riches sont subventionnées par le reste des contribuables.
Mais y a-t-il un lien direct entre l’argent donné aux campagnes et le succès électoral ?
Ce n’est, bien sûr, pas le seul facteur, mais il est important et a été largement démontré aux Etats-Unis. Pour notre part, nous avons étudié avec Yasmine Bekkouche l’ensemble des élections législatives françaises depuis 1993 et des municipales depuis 1995. La corrélation est très forte, restait à démontrer la causalité qui permettrait de dire que, en éliminant les autres causes, un euro supplémentaire accroît les chances d’élection. Pour cela, nous nous sommes penchées sur le choc provoqué par l’interdiction des dons des entreprises aux partis, avant les élections de 1997. Un certain nombre de candidats de droite n’étaient pas préparés à ce changement brutal et ont donc manqué de moyens. Ce phénomène explique en partie la victoire de la gauche à ce scrutin. Notre recherche a chiffré le prix d’une voix supplémentaire à 32 euros. Cela a fait l’objet d’un article scientifique et a donné un chapitre à mon livre (Le Prix de la démocratie, Fayard, 2018).
Pourquoi passer de la recherche au livre ?
Parce que cela permet de lancer le sujet dans le débat public et de pousser des propositions. Comme celle de l’instauration de bons pour l’égalité démocratique qui permettrait à chaque citoyen d’allouer une somme, la même pour tout le monde, au parti de son choix. Je serai d’ailleurs cette semaine à Chicago pour défendre cette idée également dans le domaine du financement des médias. Comme on choisit un parti, on pourrait choisir le média que l’on souhaiterait financer.
Les nommés parlent de leurs travaux
Julia Cagé
35 ans
Assistante professeure à Sciences Po Paris

Qu’est-ce que la monnaie ? (M.Aglietta)

https://blog.deloitte.fr/michel-aglietta-cepii-la-confiance-dans-la-monnaie-est-lalpha-et-lomega-de-la-societe/

Michel Aglietta (CEPII) : « La confiance dans la monnaie est l’alpha et l’oméga de la société »

Publié le 17 février 2016

Conseiller au CEPII (Centre de recherche et d’expertise sur l’économie mondiale) et auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet, Michel Aglietta explique pourquoi la monnaie est politique avant d’être économique et dans quelle mesure la confiance dans la monnaie structure la société.

En quoi votre vision de l’économie, et plus particulièrement de la monnaie, s’oppose-t-elle à la conception standard ?

Selon la théorie de l’économie pure de marché, la monnaie n’a aucune importance. Elle est considérée comme neutre lorsque les prix des biens dans leur ensemble sont en équilibre. Elle ne participe pas à la formation de cet équilibre. Dépourvue du moindre effet sur la stabilité des marchés, elle se bornerait à déterminer un niveau nominal des prix qui n’influencerait pas les décisions des acteurs économiques puisque sans effet sur les prix relatifs sous ces hypothèses. C’est la « main invisible » du marché qui conduit à l’équilibre. Dans la conception moderne de cette logique, ce sont les anticipations dites rationnelles qui en sont les opérateurs. Il est postulé qu’il existe un modèle « vrai » de l’économie que l’efficience des marchés financiers rend de connaissance commune à tous les acteurs.

Bien sûr, les marchés n’ont pas cette caractéristique. L’hypothèse d’efficience est compatible avec des chocs temporaires exogènes, mais pas avec des emballements collectifs endogènes, suivis des crises dévastatrices aux conséquences prolongées que l’on constate. Ce n’est pas le Marché qui coordonne les échanges économiques, c’est le système des paiements qui est un ensemble de règles monétaires connectant les marchés. La monnaie est donc omniprésente et son importance est capitale. Les prix se forment en unité monétaire en relation avec la réalisation des paiements. Les prix relatifs des biens n’en sont qu’une conséquence. Si l’on veut un substrat théorique solide dans un monde d’incertitudes, il faut réaliser que la monnaie est la base de l’économie ; c’est le lien fondamental qui lui permet de fonctionner comme un tout.

Vous avez écrit que la monnaie produit à la fois de la confiance et de la violence. Comment expliquez-vous cette définition qui semble a priori contradictoire ?

Nous vivons dans un univers contradictoire. Il faut comprendre que la monnaie est politique avant d’être économique. La confiance dans la monnaie est l’alpha et l’oméga de la société. Institution fondamentale de la société, la monnaie participe de la souveraineté. Avoir confiance dans la monnaie, c’est avoir confiance dans l’institution qui la légitime, dans le souverain, dans l’ordre social. Elle permet d’accepter le collectif comme supérieur à l’individuel. Cette notion n’a aucun sens dans la théorie économique pure, qui ne reconnaît a contrario que les individus et où le collectif s’identifie au système des prix d’équilibre.

 

La confiance est un lien social, structurant, qui nous relie à autrui.

 

Mais la forme supérieure de la monnaie, qu’on appelle la liquidité, peut être appropriée individuellement, puisque la monnaie est aussi un objet particulier, le cash. C’est là que réside la contradiction qui lui est inhérente. D’un côté, elle appartient au collectif et exprime la loi sociale en permettant aux échanges d’être cohérents. Mais, dans le même temps, les comportements privés, lorsqu’ils se polarisent sur la liquidité, comme ils le font dans les crises financières, perturbent gravement les engagements financiers. La préférence pour la liquidité, lorsqu’elle devient absolue, peut détruire l’ordre monétaire lui-même et donc l’économie. N’oublions pas qu’à partir de septembre – octobre 2008 le système interbancaire international s’est gelé et l’ensemble de la finance mondiale a été paralysée. Elle a été sauvée exclusivement par les banques centrales, donc par la monnaie, non par une soi-disant capacité des marchés financiers à retrouver spontanément leur équilibre. C’est la monnaie comme collectif qui a rétabli la confiance que la fuite privée dans la liquidité détruisait. L’obsession de chacun pour la liquidité se constate, de façon répétée, dans les périodes de crise parce que la perte de confiance dans la validité des créances et dettes futures exprime une contraction de l’horizon économique. La fuite vers le cash est un comportement individuel parfaitement rationnel devant l’incertitude. Mais il est collectivement destructeur. L’institution monétaire doit rétablir l’horizon temporel des contrats financiers en restaurant la confiance dans le souverain.

Quel lien établissez-vous entre monnaie et confiance ?

On a souvent tendance à penser que cette notion de confiance est une sorte de disposition psychologique. En réalité, la confiance est un lien social, structurant, qui nous relie à autrui. Elle est capitale dans le système monétaire. Elle s’organise en trois formes hiérarchisée depuis le quotidien jusqu’à l’interrogation sur le social.

1.    La confiance méthodique est liée à la routine des affaires de tous les jours. Elle est essentielle dans la finance. Il est impossible d’avoir un accord juridique validé par un tribunal pour chaque transaction. Nous avons donc besoin de la confiance méthodique, qui représente l’idée que la parole donnée est valable. Elle permet de faire circuler les dettes et les créances dans la société. Lorsque tout va bien, elle est suffisante au fonctionnement du système monétaire.

2.    La confiance hiérarchique fait apparaître le système de paiements comme une structure hiérarchisée. On y trouve en bas les acteurs privés, au-dessus desquels se placent les banques qui récupèrent les dettes issues des ordres de paiement. Au sommet se trouve un système de règlement central qui certifie que les paiements sont finaux et irrévocables. C’est ce système hiérarchisé, avec chambre de compensation et règlement, qui assure le fonctionnement de la société comme un tout. La banque centrale en est le pivot. La manière dont elle gère cette hiérarchie doit soutenir la confiance dans la dette pour que la relation entre dette et créance, qui permet la continuité de la société dans le temps, soit respectée. La confiance dans la banque centrale est importante, puisqu’un rejet de la monnaie officielle peut provoquer une crise terrible. C’est ce qui se passe dans les hyperinflations.

3.    La confiance éthique. La monnaie donne un pouvoir colossal à ceux qui sont au sommet, que ce soient des dirigeants politiques ou des lobbies financiers. Pour que l’ordre monétaire soit reconnu comme un bien public au service de tous les citoyens, il ne doit pas être arbitraire. Il ne doit être capté ni par les pouvoirs publics, ni par des acteurs privés, des lobbies, qui pourraient dicter les lois à l’Etat. Pour qu’elle ne soit manipulée par aucun pouvoir arbitraire, il faut que la monnaie soit subordonnée à une confiance éthique. Cette confiance est capitale en temps de crise, lorsque les gens ne croient plus à la continuité monétaire. Cela peut arriver lors d’un scénario inflationniste, où la perte de valeur entraine le refus des gens de croire à la souveraineté de l’Etat, ou lors de crises financières. Au moment de la crise de 2008, la confiance méthodique a été ébranlée. Les banques refusaient de se prêter entre elles et les banques centrales ont été obligées d’intervenir. Le danger est que l’on cesse de croire à la possibilité d’un retour à un état normal des bilans. La confiance éthique a pour rôle d’affirmer que la société dépend d’un ordre monétaire. Elle dit que la monnaie est une entité commune qui nous permet de vivre mieux et de produire des richesses, et non un objet à s’approprier.

Cette notion de confiance comme règle sociale hiérarchisée en trois niveaux, est inhérente à la théorie de la monnaie. Il ne peut pas y avoir de monnaie sans confiance. Elle fait partie de la structure du système monétaire.

Les transformations de la science économique (Le Monde 14/12)

Pour une science économique ouverte

La discipline a élargi ses préoccupations et s’est ouverte au croisement des méthodes, estime la professeure Françoise Benhamou

Certains économistes parmi les plus célèbres ont su s’évader des territoires auxquels ils étaient assignés. Adam Smith rédigea un essai sur l’imitation dans les arts. Keynes n’hésita pas à s’insurger contre l’importance des réparations réclamées à l’Allemagne. Becker ouvrit la question de la famille à la science économique. Et c’est une politologue américaine, Elinor Ostrom, qui reçut avec Oliver Williamson le prix Nobel d’économie en  2009  » pour son analyse de la gouvernance économique et, en particulier, des biens communs « .

Mise en cause pour sa faible capacité de prédiction et pour le caractère monolithique de certaines de ses hypothèses, l’économie s’est ouverte à la faveur d’un quadruple mouvement : élargissement du champ, enrichissement des données, évolution des méthodes, construction d’un dialogue interdisciplinaire.

Premièrement, le champ de l’analyse économique s’est considérablement élargi et renouvelé, bien au-delà du cœur de la discipline (micro et macroéconomie), vers de nombreuses thématiques sectorielles (économie de la santé, de l’éducation, de la culture) et de nouveaux modèles (économie des secteurs non marchands, des biens communs, etc.).

Deuxièmement, le big data et l’ouverture des données publiques autorisent des recherches d’ampleur ; on pense aux travaux sur les inégalités, la fiscalité, les épidémies… Cela implique de nouvelles compétences, notamment en informatique pour l’extraction et le tri des données.

Économie expérimentaleTroisièmement, la méthodologie évolue à grands pas. Les recherches témoignent du souci d’intégrer finement la prise en compte de l’ensemble des déterminants des comportements. Dès la fin des années 1940, Herbert Simon introduisait le concept de rationalité limitée, reconnaissant la pauvreté de l’hypothèse, qui prévalait jusqu’alors dans une large partie des travaux économiques, d’un individu informé et doté de capacités cognitives lui permettant d’optimiser ses choix. Une autre voie qui s’est avérée parmi les plus prometteuses est celle de l’économie expérimentale, dans la lignée des travaux de Daniel Kahneman et de Vernon Smith (tous deux prix Nobel  en  2002). A la manière d’un physicien, l’économiste teste la validité des résultats des théories économiques par le biais d’expériences de laboratoire, au cours desquelles il lui est possible d’observer et de comprendre les facteurs qui affectent les comportements et la prise de décision.

Autre exemple, l’action publique peut être évaluée grâce à des outils robustes : tester une mesure sur une population tirée au sort – tandis qu’une autre population témoin n’en bénéficie pas – permet d’évaluer objectivement les chances d’atteindre l’objectif que l’on s’est fixé. Sans relever des mêmes méthodes, des recherches ont aussi permis d’intégrer la confiance, les émotions, les processus affectifs dans l’analyse économique.

Quatrièmement, de nouvelles ouvertures pluridisciplinaires, de nouvelles approches croisées débordent largement le seul champ de la sociologie ou de l’histoire. La psychologie ou les neurosciences ont ouvert de nouvelles perspectives.

C’est un défi que de s’engager dans ces voies nouvelles : d’un côté, les économistes acceptent de rompre avec le confort de leur discipline pour que d’autres champs viennent irriguer leurs travaux ; et d’un autre, ils étendent leur domaine de compétence vers de nouveaux horizons… au risque d’être accusés de visées hégémoniques. Comme le note Jean Tirole,  » l’économie est au service du bien commun ; elle a pour tâche de rendre le monde meilleur « . C’est plus vrai encore lorsque les économistes acceptent, en explorant ces nouveaux territoires, en confrontant leurs modèles aux résultats de l’expérimentation, en important des outils ou résultats venus d’autres disciplines, de faire évoluer leurs modèles et de demeurer modestes dans leurs préconisations.

Françoise Benhamou

De l’intérêt de l’homo oeconomicus et de son dépassement – J.Tirole (Le Monde 07/10/2018)

Jean Tirole  » L’Homo economicus a vécu « 

Pour le Prix Nobel 2014, le modèle théorique abstrait qui a dominé la science économique au XXe siècle est dépassé. Il défend une plus grande transversalité avec les sciences sociales

Les penseurs du siècle des Lumières, ainsi que leurs prédécesseurs, réfléchissaient aux comportements des individus et des groupes sociaux sans faire de distinction entre les sciences sociales. Adam Smithavait, par exemple, publié, dix-sept ans avant son célèbre traité La -Richesse des nations, un livre remarquable intitulé La Théorie des sentiments moraux.Ce n’est que progressivement – et essentiellement au XXe  siècle – que les différentes cloisons scientifiques sont apparues, -séparant artificiellement les activités humaines en différents objets d’étude, pour lesquels des méthodes d’analyse et de compréhension ont évolué chacune de leur côté. Pourtant, toutes les sciences sociales partagent bel et bien un même sujet d’étude, les mêmes individus et les mêmes groupes sociaux.

L’économie, par exemple, a construit son identité propre au XXe siècle, à travers, d’une part, une -emphase particulière sur des méthodes statistiques et quantitatives, et, d’autre part, le concept d’Homo -economicus. Cet Homo economicus est supposé défendre rationnellement ses intérêts, compte tenu de l’information dont il dispose. Un -apport essentiel de cette approche et des recommandations associées est la mise en exergue des différences qui peuvent exister entre rationalité individuelle et collective : ce qui est bon pour un acteur économique n’est pas forcément bon pour l’ensemble de la société.

De l’abstraction au réalismePar exemple, un individu, une entreprise ou une administration peuvent choisir de polluer l’environnement plutôt que de réduire leurs -activités ou de les rendre plus vertes ; une entreprise ou une banque peut abuser de son pouvoir de marché ou prendre des risques inconsidérés, au détriment des consommateurs ou du contribuable ; un politicien pourra faire passer sa carrière politique avant l’intérêt général en choisissant des politiques populaires mais -contraires au bien commun, etc. Plus généralement, les économistes ont mis en exergue ce qu’ils appellent des  » défaillances de marché «  et des  » défaillances organisationnelles « , et ont conçu des politiques permettant de les pallier.

L’abstraction de l’Homo economicus s’est avérée très utile, mais elle ne fait pourtant pas longtemps illusion lorsqu’elle est soumise à l’épreuve de certains faits. Nous ne nous comportons pas toujours aussi rationnellement que le suppose la théorie, et avons des objectifs complexes, qui diffèrent -entre individus. Nos choix peuvent ainsi être mus par une empathie, qu’elle soit réelle ou de façade (nous avons le souci de projeter une bonne image aux autres et aussi à nous-mêmes, un trait qui occupe une place prépondérante dans certains de mes travaux avec Roland Bénabou).

Ces mêmes choix peuvent dépendre de notre humeur du moment, de notre stress ou de notre fatigue. Ils peuvent souffrir de procrastination, c’est-à-dire de la tendance à maximiser notre bien-être à un instant donné au détriment de notre bien-être futur, parfois au prix d’une -réduction de notre bien-être global : nous ne nous arrêtons pas de fumer ou de boire, regardons trop les écrans, faisons trop peu d’exercice et mangeons trop, n’épargnons pas toujours suffisamment et n’investissons pas assez dans les relations humaines. Nous sommes enfin victimes de nombreuses erreurs cognitives. L’humain est bien plus complexe dans sa prise de décision que ne le décrivaient les économistes du XXe  siècle. Au-delà de la psychologie, tout un corpus de savoirs fut -négligé : sociologie, anthropologie, histoire, droit, sciences politiques, sciences de l’évolution…

Cette remise en cause de l’Homo economicus a peu à peu poussé l’économie à se rapprocher des autres sciences sociales, afin de mieux -comprendre les comportements -humains et ainsi améliorer ses -connaissances, ses modèles et ses théories. Ce faisant, les économistes ont beaucoup appris et le nombre de théories économiques directement influencées par une ou plusieurs autres sciences sociales est en croissance rapide depuis les années 1980 ; cette tendance est déjà reflétée par l’attribution de trois prix Nobel d’économie liés au comportementalisme (Daniel Kahneman en  2002, Robert Shiller en  2013 et Richard Thaler en  2017) et un aux sciences politiques (Elinor Ostrom en  2009). L’Homo -economicus a vécu, remplacé par un humain plus complexe, plus aléatoire, plus difficile à comprendre et à étudier, mais aussi plus réaliste.

Parmi les nombreux apports des sciences sociales à l’économie, on peut citer l’incorporation de l’Homo socialis. Les sociologues insistent, à juste titre, sur l’importance de ne pas analyser l’individu hors contexte, c’est-à-dire sans considérer son environnement social. L’individu fait partie de groupes sociaux et ces -groupes affectent de multiples -manières la façon dont il va se -comporter : transmission de culture et de croyances, pression sociale, -recherche d’identité et d’appartenance au groupe, confiance en autrui, -influence de la réputation d’un groupe social sur les individus y appartenant,  » narratifs  » qui circulent au sein du groupe, structures d’autorité réelle et formelle, etc. J’ai, avec mes coauteurs, travaillé sur plusieurs de ces sujets, comme beaucoup d’autres économistes.

Plus généralement, les différentes sciences sociales ont bousculé notre vision de l’Homo economicus, que ce soit au travers de sa psychologie, de ses comportements hérités d’une longue évolution et du contexte historique, de sa boussole morale qui traduit sa vision idéale de la société dans laquelle il vit ou de sa considération pour le cadre légal dans lequel il évolue. Les économistes apprennent peu à peu à prendre en compte la complexité humaine dans leurs travaux, aidés par les apports de l’anthropologie, du droit, de l’histoire, de la philosophie, de la psychologie, de la science politique et de la sociologie.

Cette vision d’une plus grande transversalité au sein des sciences -humaines et sociales m’a convaincu, ainsi que mes collègues, de la nécessité de créer un nouveau type de centre de recherches. En  2011, l’Institut des études avancées de Toulouse (Institute for Advanced Study in Toulouse, IAST), dirigé par Paul Seabright, a vu le jour avec pour mission la facilitation de projets de recherche multidisciplinaires. Avec une cinquantaine de chercheurs issus d’une dizaine de disciplines et un important réseau international de visiteurs, cette initiative a été un franc succès, d’une part en créant une vie scientifique riche et un intérêt croissant des communautés scientifiques internationales pour ce type de travaux, d’autre part en facilitant le rapprochement des économistes de l’Ecole d’économie de Toulouse avec les autres sciences sociales.

Réunification scientifiqueParmi les thèmes sur lesquels les chercheurs de l’IAST ont déjà publié des travaux pluridisciplinaires, on trouve : les défis éthiques des véhicules autonomes (par le psychologue Jean-François Bonnefon, dans Science, en  2016, et Nature, en  2018) ; les maladies du vieillissement chez les communautés indigènes en Amazonie (par l’anthropologue Jonathan Stieglitz dans The Lancet, en  2017) et l’impact du changement économique sur la coopération au sein de ces communautés (par Jonathan Stieglitz et l’économiste Astrid Hopfensitz dans Evolution and Human Behavior, en  2017) ; le rôle bénéfique du partage de l’information au sein des groupes (par le mathématicien Adrien Blanchet et le biologiste Guy Théraulaz dans Proceedings of the National Academy of Sciences, en  2017) ; les biais dans les décisions des juges et des jurys (par l’économiste et juriste Daniel Chen dans Quarterly Journal of Economics, en  2016, et l’économiste Arnaud -Philippe dans Journal of Political -Economy, en  2018).

Cette ouverture est cependant -complexe à mettre en œuvre, notamment parce qu’elle suppose, pour le chercheur, de remettre en cause ses connaissances et théories et d’apprendre les méthodologies et travaux majeurs d’autres disciplines. Cette ouverture se -limite le plus souvent à un croisement entre deux disciplines et une influence, par exemple, de la psychologie sur une étude d’économie, ou de l’économie sur un projet de -recherche en histoire. Ces croisements bilatéraux sont un excellent début, mais ne sauraient être un aboutissement satisfaisant du rapprochement en cours des sciences sociales.

Je pense que la science sociale de -demain sera plus unifiée qu’aujourd’hui et que les scientifiques y laisseront peu à peu disparaître leurs différentes étiquettes pour qu’elles soient reléguées au second plan d’un ensemble unifié de -connaissances. De nouvelles formations interdisciplinaires, telle que celle que nous ouvrons à Toulouse, seront nécessaires pour que cette réunification ait lieu. Les chercheurs de demain devront être formés aux différentes méthodes et outils de toutes les sciences sociales et en comprendre les points de vue afin de mieux les combiner et ainsi atteindre une compréhension et une analyse de l’humain plus justes et plus précises. La réunification nécessitera de la part des différentes communautés scientifiques beaucoup de temps, d’efforts, d’ouverture aux techniques et aux idées des autres disciplines, ainsi que le développement d’institutions de recherche et de formation -allant dans ce sens.

Jean Tirole

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