Prix Nobel d’Economie 2018

http://www.bsi-economics.org/930-richard-thaler-prix-nobel

Richard Nordhaus (pour l’analyse économique des problèmes environnementaux) et Paul Romer (pour l’analyse de la croissance endogène)

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De l’intérêt de l’homo oeconomicus et de son dépassement – J.Tirole (Le Monde 07/10/2018)

Jean Tirole  » L’Homo economicus a vécu « 

Pour le Prix Nobel 2014, le modèle théorique abstrait qui a dominé la science économique au XXe siècle est dépassé. Il défend une plus grande transversalité avec les sciences sociales

Les penseurs du siècle des Lumières, ainsi que leurs prédécesseurs, réfléchissaient aux comportements des individus et des groupes sociaux sans faire de distinction entre les sciences sociales. Adam Smithavait, par exemple, publié, dix-sept ans avant son célèbre traité La -Richesse des nations, un livre remarquable intitulé La Théorie des sentiments moraux.Ce n’est que progressivement – et essentiellement au XXe  siècle – que les différentes cloisons scientifiques sont apparues, -séparant artificiellement les activités humaines en différents objets d’étude, pour lesquels des méthodes d’analyse et de compréhension ont évolué chacune de leur côté. Pourtant, toutes les sciences sociales partagent bel et bien un même sujet d’étude, les mêmes individus et les mêmes groupes sociaux.

L’économie, par exemple, a construit son identité propre au XXe siècle, à travers, d’une part, une -emphase particulière sur des méthodes statistiques et quantitatives, et, d’autre part, le concept d’Homo -economicus. Cet Homo economicus est supposé défendre rationnellement ses intérêts, compte tenu de l’information dont il dispose. Un -apport essentiel de cette approche et des recommandations associées est la mise en exergue des différences qui peuvent exister entre rationalité individuelle et collective : ce qui est bon pour un acteur économique n’est pas forcément bon pour l’ensemble de la société.

De l’abstraction au réalismePar exemple, un individu, une entreprise ou une administration peuvent choisir de polluer l’environnement plutôt que de réduire leurs -activités ou de les rendre plus vertes ; une entreprise ou une banque peut abuser de son pouvoir de marché ou prendre des risques inconsidérés, au détriment des consommateurs ou du contribuable ; un politicien pourra faire passer sa carrière politique avant l’intérêt général en choisissant des politiques populaires mais -contraires au bien commun, etc. Plus généralement, les économistes ont mis en exergue ce qu’ils appellent des  » défaillances de marché «  et des  » défaillances organisationnelles « , et ont conçu des politiques permettant de les pallier.

L’abstraction de l’Homo economicus s’est avérée très utile, mais elle ne fait pourtant pas longtemps illusion lorsqu’elle est soumise à l’épreuve de certains faits. Nous ne nous comportons pas toujours aussi rationnellement que le suppose la théorie, et avons des objectifs complexes, qui diffèrent -entre individus. Nos choix peuvent ainsi être mus par une empathie, qu’elle soit réelle ou de façade (nous avons le souci de projeter une bonne image aux autres et aussi à nous-mêmes, un trait qui occupe une place prépondérante dans certains de mes travaux avec Roland Bénabou).

Ces mêmes choix peuvent dépendre de notre humeur du moment, de notre stress ou de notre fatigue. Ils peuvent souffrir de procrastination, c’est-à-dire de la tendance à maximiser notre bien-être à un instant donné au détriment de notre bien-être futur, parfois au prix d’une -réduction de notre bien-être global : nous ne nous arrêtons pas de fumer ou de boire, regardons trop les écrans, faisons trop peu d’exercice et mangeons trop, n’épargnons pas toujours suffisamment et n’investissons pas assez dans les relations humaines. Nous sommes enfin victimes de nombreuses erreurs cognitives. L’humain est bien plus complexe dans sa prise de décision que ne le décrivaient les économistes du XXe  siècle. Au-delà de la psychologie, tout un corpus de savoirs fut -négligé : sociologie, anthropologie, histoire, droit, sciences politiques, sciences de l’évolution…

Cette remise en cause de l’Homo economicus a peu à peu poussé l’économie à se rapprocher des autres sciences sociales, afin de mieux -comprendre les comportements -humains et ainsi améliorer ses -connaissances, ses modèles et ses théories. Ce faisant, les économistes ont beaucoup appris et le nombre de théories économiques directement influencées par une ou plusieurs autres sciences sociales est en croissance rapide depuis les années 1980 ; cette tendance est déjà reflétée par l’attribution de trois prix Nobel d’économie liés au comportementalisme (Daniel Kahneman en  2002, Robert Shiller en  2013 et Richard Thaler en  2017) et un aux sciences politiques (Elinor Ostrom en  2009). L’Homo -economicus a vécu, remplacé par un humain plus complexe, plus aléatoire, plus difficile à comprendre et à étudier, mais aussi plus réaliste.

Parmi les nombreux apports des sciences sociales à l’économie, on peut citer l’incorporation de l’Homo socialis. Les sociologues insistent, à juste titre, sur l’importance de ne pas analyser l’individu hors contexte, c’est-à-dire sans considérer son environnement social. L’individu fait partie de groupes sociaux et ces -groupes affectent de multiples -manières la façon dont il va se -comporter : transmission de culture et de croyances, pression sociale, -recherche d’identité et d’appartenance au groupe, confiance en autrui, -influence de la réputation d’un groupe social sur les individus y appartenant,  » narratifs  » qui circulent au sein du groupe, structures d’autorité réelle et formelle, etc. J’ai, avec mes coauteurs, travaillé sur plusieurs de ces sujets, comme beaucoup d’autres économistes.

Plus généralement, les différentes sciences sociales ont bousculé notre vision de l’Homo economicus, que ce soit au travers de sa psychologie, de ses comportements hérités d’une longue évolution et du contexte historique, de sa boussole morale qui traduit sa vision idéale de la société dans laquelle il vit ou de sa considération pour le cadre légal dans lequel il évolue. Les économistes apprennent peu à peu à prendre en compte la complexité humaine dans leurs travaux, aidés par les apports de l’anthropologie, du droit, de l’histoire, de la philosophie, de la psychologie, de la science politique et de la sociologie.

Cette vision d’une plus grande transversalité au sein des sciences -humaines et sociales m’a convaincu, ainsi que mes collègues, de la nécessité de créer un nouveau type de centre de recherches. En  2011, l’Institut des études avancées de Toulouse (Institute for Advanced Study in Toulouse, IAST), dirigé par Paul Seabright, a vu le jour avec pour mission la facilitation de projets de recherche multidisciplinaires. Avec une cinquantaine de chercheurs issus d’une dizaine de disciplines et un important réseau international de visiteurs, cette initiative a été un franc succès, d’une part en créant une vie scientifique riche et un intérêt croissant des communautés scientifiques internationales pour ce type de travaux, d’autre part en facilitant le rapprochement des économistes de l’Ecole d’économie de Toulouse avec les autres sciences sociales.

Réunification scientifiqueParmi les thèmes sur lesquels les chercheurs de l’IAST ont déjà publié des travaux pluridisciplinaires, on trouve : les défis éthiques des véhicules autonomes (par le psychologue Jean-François Bonnefon, dans Science, en  2016, et Nature, en  2018) ; les maladies du vieillissement chez les communautés indigènes en Amazonie (par l’anthropologue Jonathan Stieglitz dans The Lancet, en  2017) et l’impact du changement économique sur la coopération au sein de ces communautés (par Jonathan Stieglitz et l’économiste Astrid Hopfensitz dans Evolution and Human Behavior, en  2017) ; le rôle bénéfique du partage de l’information au sein des groupes (par le mathématicien Adrien Blanchet et le biologiste Guy Théraulaz dans Proceedings of the National Academy of Sciences, en  2017) ; les biais dans les décisions des juges et des jurys (par l’économiste et juriste Daniel Chen dans Quarterly Journal of Economics, en  2016, et l’économiste Arnaud -Philippe dans Journal of Political -Economy, en  2018).

Cette ouverture est cependant -complexe à mettre en œuvre, notamment parce qu’elle suppose, pour le chercheur, de remettre en cause ses connaissances et théories et d’apprendre les méthodologies et travaux majeurs d’autres disciplines. Cette ouverture se -limite le plus souvent à un croisement entre deux disciplines et une influence, par exemple, de la psychologie sur une étude d’économie, ou de l’économie sur un projet de -recherche en histoire. Ces croisements bilatéraux sont un excellent début, mais ne sauraient être un aboutissement satisfaisant du rapprochement en cours des sciences sociales.

Je pense que la science sociale de -demain sera plus unifiée qu’aujourd’hui et que les scientifiques y laisseront peu à peu disparaître leurs différentes étiquettes pour qu’elles soient reléguées au second plan d’un ensemble unifié de -connaissances. De nouvelles formations interdisciplinaires, telle que celle que nous ouvrons à Toulouse, seront nécessaires pour que cette réunification ait lieu. Les chercheurs de demain devront être formés aux différentes méthodes et outils de toutes les sciences sociales et en comprendre les points de vue afin de mieux les combiner et ainsi atteindre une compréhension et une analyse de l’humain plus justes et plus précises. La réunification nécessitera de la part des différentes communautés scientifiques beaucoup de temps, d’efforts, d’ouverture aux techniques et aux idées des autres disciplines, ainsi que le développement d’institutions de recherche et de formation -allant dans ce sens.

Jean Tirole

R.Thaler (PN 2017) et l’économie comportementale (Le Monde 5/10/2018)

RICHARD THALER, PRIX NOBEL D’ÉCONOMIE EN 2017 POUR SES TRAVAUX D’ÉCONOMIE COMPORTEMENTALE, RACONTE AVEC HUMOUR DANS  » MISBEHAVING  » SA TRAJECTOIRE DE CHERCHEUR NON CONFORMISTE DANS UN MONDE ACADÉMIQUE FIGÉ DANS SES CERTITUDES THÉORIQUES. NOUS EN PUBLIONS ICI UN EXTRAIT

 » Nous avons besoin, en économie, d’une approche enrichie qui reconnaisse l’existence des humains « 

 

Cela fait une quarantaine d’années, depuis mes études de troisième cycle, que je m’intéresse aux mille et une manières dont les gens diffèrent des créatures imaginaires dont sont peuplés les modèles économiques. Jamais il ne m’est venu à l’idée de dire que les gens n’étaient pas normaux : nous sommes tous, autant que nous sommes, des êtres humains – Homo sapiens. Le problème vient plutôt du modèle utilisé par les économistes, un modèle qui remplace Homo sapiens par une créature fictive appelée Homo -economicus, et que je préfère quant à moi, pour faire court, appeler  » Econo « . Comparés à ces Econos fictifs, les humains se comportent souvent très mal, ce qui signifie que les modèles économiques font à leur sujet beaucoup de prédictions fausses, lesquelles peuvent avoir des conséquences graves. Pratiquement aucun économiste, par exemple, n’a vu venir la crise financière de 2007-2008 ; pire encore, beaucoup pensaient que le krach et ses répercussions étaient des choses qui ne pouvaient tout simplement jamais se produire.

Paradoxalement, l’existence de modèles formels -reposant sur cette conception erronée du comportement humain est précisément ce qui fait que l’économie a la réputation d’être la plus puissante des sciences sociales, et ce pour deux raisons.. La première est incontestable : de tous les praticiens des sciences -sociales, il n’en est guère qui aient plus d’influence sur les politiques publiques que les économistes. De fait, ces derniers exercent même un véritable monopole en matière de conseil auprès des décideurs -politiques. Jusqu’à très récemment, rares étaient les non-économistes invités à la fête, et quand ils l’étaient on les traitait un peu comme les enfants qui, au cours des repas de famille, sont priés de manger en bout de table, quand ce n’est pas dans la cuisine, et de ne pas faire trop de bruit.

La seconde raison pour laquelle l’économie est -considérée comme la plus puissante des sciences sociales est d’ordre intellectuel. Cette puissance vient du fait qu’elle dispose d’une théorie centrale unifiée d’où découle presque tout le reste. Quand on dit  » théorie économique « , tout le monde sait ce que cela signifie. Aucune autre science sociale ne dispose d’une assise similaire.. Les théories des autres sciences sociales -tendent à se spécialiser, à expliquer ce qui se passe dans telle ou telle -situation. En réalité, les économistes comparent souvent leur champ à la physique : comme celle-ci, la théorie économique a été -construite à partir de quelques -prémisses fondamentales.

Le principe premier de la théorie économique est que les gens font des choix  » optimaux « . Entre tous les biens et services que pourrait acheter une famille, elle choisira toujours ce qu’il y a de mieux relativement à ses moyens. De plus, les idées et les croyances sur la base desquelles les Econos font leurs choix sont censées ne jamais être biaisées. Ce qui veut dire que nos choix se font toujours en fonction de ce que les économistes appellent des  » anticipations rationnelles « . Si les personnes qui créent une entreprise croient, en moyenne, que leurs chances de réussite sont de 75  %, alors ce chiffre sera une bonne estimation du nombre réel de celles qui vont réussir. L’Econo n’a jamais trop confiance en lui.

Ce principe d’optimisation sous contrainte, qui signifie que l’on choisit toujours ce qu’il y a de mieux dans le cadre d’un budget ayant certaines limites, s’ajoute à un autre cheval de bataille de la théorie économique : l’équilibre. Sur les marchés dits concurrentiels, où les prix sont libres de baisser et de monter, les fluctuations de prix se font de sorte que l’offre égale la demande. On peut résumer cela par cette équation : optimisation + équilibre =  théorie économique. Il s’agit d’une combinaison puissante, qui n’a pas d’équivalent dans les autres sciences sociales.

Mais il y a un petit problème : les principes sur lesquels repose la théorie économique sont défectueux. Premièrement, les problèmes d’optimisation auxquels sont confrontés les individus ordinaires sont souvent, pour eux, trop difficiles à résoudre, même approximativement. Un magasin d’alimentation de taille moyenne propose à la clientèle des millions de combinaisons d’articles et de produits susceptibles d’entrer dans le budget d’une famille. Celle-ci va-t-elle vraiment choisir la meilleure d’entre elles ? Sans oublier que nous devons faire face à des problèmes bien plus ardus que le choix d’un produit : celui d’une carrière, d’un prêt immobilier, d’un conjoint, par exemple. Compte tenu du taux d’échec que l’on -observe dans l’ensemble de ces domaines, il paraît difficile de défendre l’idée que tous ces choix sont réellement optimaux.

Deuxièmement, les croyances et les convictions à partir desquelles les gens font leurs choix ne sont pas dépourvues de biais. L’excès de confiance ne fait peut-être pas partie du vocabulaire des économistes, mais c’est un trait fort ancien de la nature humaine, et il existe d’innombrables autres biais, qui ont d’ailleurs été documentés par les psychologues.

Troisièmement, il y a bien d’autres facteurs qui ne sont pas pris en compte par le modèle d’optimisation. Dans un monde d’Econos, longue est la liste des choses supposées sans pertinence. (…) Un Econo ne penserait pas recevoir de cadeau le jour de l’année où il se trouve, par hasard, qu’il est né ou qu’il s’est marié. Quelle différence cela devrait-il faire ? En réalité, l’Econo serait complètement désorienté par l’idée même de cadeau. Il saurait que l’argent liquide est le meilleur cadeau possible, car l’argent permet d’acheter ce qui est optimal. Je vous déconseille cependant, sauf si vous êtes marié à une économiste, de lui offrir de l’argent pour votre anniversaire de mariage. Et à la réflexion, même si elle fait ce métier, ce n’est probablement pas une très bonne idée non plus.

Vous savez, comme moi, que nous ne vivons pas dans un monde d’Econos mais dans un monde d’humains. Et comme la plupart des économistes sont également des humains, ils le savent sans doute eux aussi. Adam Smith, le père de la pensée économique moderne, a reconnu explicitement ce fait. En  1759, avant donc son  » magnum opus « Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, il avait publié un ouvrage sur les  » passions  » humaines, un mot qui n’apparaît dans aucun manuel d’économie. L’Econo est sans passion : c’est un optimisateur à sang froid. Un peu comme M. Spock dans Star Trek.

Il est temps d’arrêter de s’excuserC’est pourtant ce modèle dépassionné de comportement économique, fondé sur une population -composée exclusivement d’Econos, qui a élevé la discipline économique au sommet d’influence qui est aujourd’hui le sien. Au fil des années, les critiques ont été balayées d’un revers de main, doublé d’excuses indigentes, d’explications invraisemblables et de données empiriques embarrassantes. Mais à chacune de ces critiques il a été répondu par des études qui ont progressivement fait monter les enchères. Il n’est déjà pas facile d’écarter des études attestant de mauvais choix effectués dans des domaines aussi importants que l’épargne retraite, le choix d’un prêt immobilier ou d’un placement en Bourse. Et il est totalement impossible de ne pas tenir compte de la série de booms, de bulles et de krachs que l’on a observée sur les marchés financiers à partir du 19  octobre 1987, le jour où le prix des actions a baissé de plus de 20  % dans le monde entier, en l’absence de toute mauvaise nouvelle substantielle, et qui fut suivie, quelques années plus tard, d’une bulle et d’un effondrement des valeurs technologiques, lesquels ont bientôt cédé la place, après quelques années encore, à une bulle des prix de l’immobilier, qui, lorsqu’elle a explosé à son tour, a provoqué une crise financière mondiale.

Il est temps d’arrêter de s’excuser. Nous avons besoin, dans la recherche en économie, d’une approche enrichie qui reconnaisse l’existence et la pertinence des humains. La bonne nouvelle, c’est qu’il n’est pas -nécessaire, pour ce faire, de jeter tout ce que nous savons sur la manière dont fonctionnent les économies et les marchés. Les théories qui reposent sur l’hypothèse que nous sommes tous des Econos ne doivent pas forcément être mises au placard. Elles peuvent encore servir de point de départ à des modèles plus réalistes. Dans certaines circonstances, par exemple quand les problèmes à résoudre sont simples ou que les acteurs de l’économie ont des compétences très spécialisées, alors les modèles à Econos peuvent donner une approximation correcte de ce qui se passe dans le monde réel. Mais, comme on le verra, ces situations sont moins souvent la règle que l’exception. (…)

Pour une large part de la théorie économique, l’hypothèse selon laquelle tous les agents ont toujours un comportement optimal n’est pas considérée comme problématique, même quand les individus étudiés ne sont pas des experts. Ainsi, il est assez simple de prédire que les agriculteurs utiliseront davantage d’engrais en cas de baisse du prix des engrais, même si beaucoup mettront du temps à modifier leurs pratiques en réaction aux évolutions du marché. La prédiction est sûre parce qu’elle n’est pas précise : tout ce qu’elle dit, c’est le sens dans lequel va s’exercer l’effet. Ce qui revient à dire que, si des pommes tombent d’un pommier, elles iront plutôt vers le bas que vers le haut. La prédiction est juste, mais il ne s’agit pas pour autant de la définition de la loi de la gravitation.

Les économistes ont en revanche des difficultés chaque fois qu’ils font une prédiction très spécifique dépendant expressément du fait que la totalité des sujets concernés soient économiquement avertis. Revenons à nos agriculteurs. Imaginons que des scientifiques découvrent que ces derniers seraient plus riches s’ils utilisaient plus – ou moins – d’engrais qu’ils ne le font généralement. Si l’on pouvait supposer qu’ils rectifieraient tous le tir dès l’instant qu’ils disposent tous de l’information, alors il n’y aurait pas de meilleure prescription politique que de faire en sorte que cette information soit librement accessible. Il suffirait de publier la découverte, de permettre aux agriculteurs d’en prendre connaissance, et de laisser la magie des marchés opérer.

De jeunes économistes créatifsMais, en réalité, à moins que les agriculteurs ne soient tous des Econos, ce serait un mauvais conseil. Peut-être les multinationales de l’agroalimentaire vont-elles s’emparer rapidement des dernières découvertes scientifiques, mais comment vont se comporter les paysans d’Inde ou d’Afrique ?

De même, si vous croyez que tout un chacun va épargner exactement ce dont il a besoin pour sa -retraite, comme le ferait tout Econo, et que vous en déduisez qu’il n’y a aucune raison d’aider les gens à épargner (disons, en créant des régimes de retraite), alors vous manquez une belle occasion d’améliorer leur sort.. Et si vous êtes banquier central et que vous croyez que l’apparition de bulles financières est théoriquement impossible, alors vous pouvez faire de graves erreurs – comme l’ancien président de la Réserve fédérale Alan Greenspan, on peut lui en reconnaître le mérite, l’a lui-même admis.

Il n’est cependant pas nécessaire de mettre fin à l’élaboration de nouveaux modèles abstraits décrivant le comportement d’Econos imaginaires. Cependant, il faut arrêter de croire que ces modèles permettent de donner une description exacte des comportements humains, et cesser de prendre des décisions politiques sur la base d’analyses aussi erronées. Il est temps de s’intéresser aux facteurs prétendument non pertinents.

Il est déjà difficile de changer l’opinion des gens sur ce qu’ils mangent au petit déjeuner, mais il est bien plus compliqué de modifier leur jugement sur des problèmes qu’ils ont étudiés toute leur vie. Pendant des années, de nombreux économistes ont fortement résisté aux exhortations à fonder leurs modèles sur une description plus juste du comportement humain. Cependant, grâce à l’arrivée de jeunes économistes créatifs qui n’ont pas hésité à prendre des risques et à s’écarter de la manière traditionnelle de faire de l’économie, le rêve d’une théorie économique enrichie est en train de se réaliser. Ce champ nouveau est connu sous le nom d' » économie comportementale « . Il ne s’agit pas d’une discipline nouvelle : c’est toujours de la théorie économique, mais dans laquelle ont été injectées de fortes doses de psychologie et de diverses autres sciences sociales.

La principale raison pour laquelle il est nécessaire d’intégrer les humains au sein des théories économiques, c’est que cela doit permettre d’améliorer la précision des prédictions faites dans le cadre de ces théories. Mais prendre en compte les  » personnes réelles  » présente un autre avantage : l’économie comportementale est bien plus intéressante et plus amusante que l’économie conventionnelle. Elle est le contraire d’une science triste.

  • Profil
    Richard Thaler

    L’économiste américain -Richard Thaler est l’un des pères de l’économie -comportementale, aux -côtés de Daniel Kahneman, Amos Tversky, George -Akerlof, -Robert Shiller. -Cette branche de la science économique, lancée dans les années 1980, mène des -expériences de laboratoire en plaçant des cobayes en situation de prendre des -décisions économiques. Ces expériences montrent que, contrairement à ce qu’affirme la théorie classique, les hommes n’agissent pas rationnellement en fonction de leurs intérêts individuels, mais de la combinaison de facteurs psychologiques, institutionnels, culturels, historiques, biologiques…

    Dans Misbehaving – The -Making of Behavioral Economics, paru en  2015, Richard Thaler rapporte avec délectation les résultats de dizaines de ces expériences – qui laisseront le lecteur -rêveur sur la diversité et la complexité de la nature -humaine –, expose avec clarté les concepts théoriques qui en découlent, et -raconte avec humour la longue lutte que, de congrès d’économistes en affrontements par publications interposées, ses collègues et lui-même ont menée pendant trente ans pour faire reconnaître par la communauté académique les résultats de leurs travaux.