Où va la sociologie? (Telos)

Où va la sociologie?

15 juin 2021          https://apis.google.com/u/0/se/0/_/+1/fastbutton?usegapi=1&size=small&count=false&origin=https%3A%2F%2Fwww.telos-eu.com&url=https%3A%2F%2Fwww.telos-eu.com%2Ffr%2Fsociete%2Fou-va-la-sociologie.html&gsrc=3p&jsh=m%3B%2F_%2Fscs%2Fapps-static%2F_%2Fjs%2Fk%3Doz.gapi.fr.aIaiQr4697s.O%2Fam%3DAQ%2Fd%3D1%2Frs%3DAGLTcCNCMTZTEIe1KexGVl7WsBOALBMobQ%2Fm%3D__features__#_methods=onPlusOne%2C_ready%2C_close%2C_open%2C_resizeMe%2C_renderstart%2Concircled%2Cdrefresh%2Cerefresh&id=I0_1624252951099&_gfid=I0_1624252951099&parent=https%3A%2F%2Fwww.telos-eu.com&pfname=&rpctoken=87825711

Dans une récente interview (Le Figaro, 25 mai 2021) Nathalie Heinich dénonce le parti-pris militant d’une partie de la sociologie française. Même si cette tendance remonte à loin, elle note avec raison le tournant qu’a constitué l’orientation prise par Pierre Bourdieu avec la publication de La Misère du monde en 1993. S’engageant alors dans une démarche explicitement militante, Bourdieu semblait renier son beau livre écrit vingt-cinq ans plus tôt avec ses collègues Jean-Claude Chamboredon et Jean-Claude Passeron), Le Métier de sociologue. Dans cet ouvrage  que beaucoup d’apprentis sociologues avaient eu entre les mains, les auteurs expliquaient les conditions pour que la sociologie devienne « une science comme les autres ». Avec La Misère du monde, Bourdieu semblait renoncer complétement à cette ambition pour ne plus faire de la sociologie que le porte-voix des exclus et de ceux qui vivent la « misère sociale ».

Si Bourdieu a été suivi, fort heureusement c’est loin d’être l’entièreté de la communauté sociologique qui serait aujourd’hui engagée dans un dévoiement de la discipline en vue d’en faire une pratique militante axée sur la dénonciation systématique des dominants. Ceux qui connaissent la sociologie savent que dans les laboratoires la plupart des chercheurs travaillent sérieusement et sont même de plus en plus professionnels dans l’usage des méthodes et la rigueur de leur démarche. Je peux en témoigner après de nombreuses années passées à la Revue française de sociologie, à lire les articles soumis par de jeunes sociologues. Ces jeunes collègues savent que pour se qualifier au CNU ou pour être recruté au CNRS une posture strictement militante n’est pas un bon choix. La sociologie française produit des travaux d’excellence dans bien des domaines – la sociologie de l’éducation, la sociologie des organisations, la sociologie politique, la sociologie des sciences, la sociologie de la mobilité sociale et bien d’autres encore.

Quant à la sociologie bourdieusienne, même si elle occupe toujours une place importante, elle s’est un peu enfermée dans sa tour d’ivoire et fonctionne en vase-clos. Son aura auprès des jeunes chercheurs a décliné et Bourdieu est peut-être aujourd’hui plus cité dans monde anglo-saxon qu’en France même. 

Il ne faut donc pas jeter le bébé avec l’eau du bain et considérer que la sociologie française dans son ensemble est totalement minée par le virus idéologique.

En même temps il faut bien reconnaître la réalité que décrit Nathalie Heinich dans son papier : l’apparition de nouveaux enjeux idéologiques autour de notions identitaires importées d’Outre-Atlantique – cancel culture, pensée woke, décolonialisme…. – qui sont le véhicule de nouveaux engagements militants travestis en postures scientifiques. D’ailleurs un sociologue de gauche de la vieille école comme Stéphane Beaud (dont le directeur de thèse fut Jean-Claude Chamboredon, proche de Pierre Bourdieu), dénonçait récemment, avec Gérard Noiriel (Race et sciences sociales, Agone, 2021), la prégnance des théories identitaires dans le débat scientifique. À quel degré ces idéologies identitaires ont-elles gagné le monde universitaire ? Dans son interview Nathalie Heinich affirme que ce serait la moitié du monde universitaire qui serait concerné. Cette évaluation me semble très excessive, mais attendons d’avoir en mains un recensement exhaustif.

Mais, quel que soit le diagnostic que l’on porte sur l’état de la sociologie et le degré auquel la politisation et l’idéologie l’auraient gagnée, le plus important est peut-être de se mettre d’accord sur les bases qui donneraient du crédit à une approche scientifique de la discipline. Dénoncer les travers idéologiques ne suffit pas : il est peut-être plus important et plus constructif de délimiter le terrain sur lequel devrait se déployer une sociologie à visée scientifique.

Je voudrais très modestement avancer quelques idées à ce sujet, des idées très simples, qui sont le fruit de mon expérience de chercheur. Ces idées pourront paraître à certains lecteurs évidentes, voire triviales, mais dans la foire d’empoigne idéologique qui caractérise le débat intellectuel aujourd’hui, n’est-il pas utile de les rappeler ?

Tout d’abord il me semble totalement irréaliste de penser que le sociologue, à l’instar du physicien ou du chimiste, puisse être radicalement dégagé de toute orientation personnelle dans ses travaux. Les sociologues (comme les économistes, les historiens, les anthropologues etc.) sont des hommes et des femmes engagés dans le monde social qu’ils étudient. Ils en sont le produit et sont influencés par lui (par leur milieu d’origine, leur formation, leurs maîtres etc..). Le pire serait de ne pas le reconnaître et de penser être vierge de toute influence. Il faut au contraire l’admettre pour pouvoir tenter de les maîtriser. Il me semble par exemple évident que les chercheurs en sciences sociales choisissent leurs sujets de recherche en fonction de préoccupations et d’orientations personnelles. Il n’y a rien là de condamnable, à une condition, que le milieu soit suffisamment hétérogène pour que toutes les idées puissent s’y déployer. C’est bien là que le bât blesse, il y a une trop grande homogénéité idéologique des sociologues en France (voir à ce sujet la chronique de Vincent Debierre dans Telos). Les quelques années que j’ai passées la section 19 (sociologie) du CNU m’avaient à cet égard un peu terrifié : une très faible diversité thématique des sujets de thèses. Cela pose la question difficile de la sélection des chercheurs et de l’ouverture d’esprit de la communauté tout entière pour accueillir tous les sujets possibles. À cet égard, il ne devrait y avoir aucun tabou : tout peut être étudié par la science, même les idées qui dérangent et qui choquent, et peut-être surtout celles-là. Ainsi, pour prendre un exemple à l’opposé de mon orientation personnelle, le « décolonialisme », avant d’être combattu idéologiquement, devrait être étudié scientifiquement, mais pour que cette étude soit possible, quelques conditions doivent être remplies. Les énoncés doivent être falsifiables pour pouvoir être soumis au test empirique. L’idée de « racisme systémique », par exemple, dans ses différentes acceptions, doit pouvoir être opérationnalisée sur le plan historique et sociologique : y a-t-il une tradition raciste dans l’Etat Français, son histoire, ses institutions, ses procédures ? Les pays ayant un passé colonial sont-ils plus touchés par le racisme que les autres ? Etc. En revanche, les idées si générales qu’elles sont « infalsifiables » (au sens de Popper : on pourrait dire aussi irréfutables) sortent du champ scientifique ; elles peuvent participer au débat d’idées mais ne permettent pas d’emporter la conviction.

Si on ne peut interdire au sociologue d’avoir des intérêts de recherche qui sont le produit de son histoire personnelle, il doit par contre bannir tout engagement militant et politique. La raison en est très simple. Un scientifique doit pouvoir se déjuger si les faits lui donnent tort. Il doit même plus souvent chercher à vérifier s’il a tort que chercher à prouver qu’il a raison. C’est la base de la démarche scientifique. Elle implique humilité et doute permanent, l’exact contraire de l’engagement militant fondé sur des convictions inébranlables.

Un sociologue qui s’engage, en se fondant sur ses résultats de recherche, à défendre publiquement des causes politiques est pris dans un effet de cliquet : il ne pourra pas revenir en arrière, son engagement moral proclamé haut et fort, prendra le pas inévitablement sur son engagement scientifique. Son engagement militant le poussera à sélectionner les faits qui viennent à l’appui de ses thèses et à ignorer tous les autres.

Ces quelques principes simples – totale liberté des choix de recherche, falsifiabilité des énoncés de recherche pouvant être ainsi soumis au test empirique, refus de mêler engagement de recherche et engagement militant – devraient pouvoir faire consensus.

Dans un monde idéal, si les sociologues parvenaient à se mettre d’accord sur ces points de méthode, beaucoup de polémiques perdraient leur raison d’être. Mais bien sûr, ne soyons pas naïfs, les véritables militants n’accepteront pas de jouer ce jeu scientifique. Pour autant, ceux qui s’opposent à eux ont plus à perdre qu’à gagner en s’engageant dans un combat strictement contre-idéologique. Il n’est pas impossible de redonner à la sociologie un statut scientifique qu’elle a un peu perdu. Ce sera la meilleure arme contre les dérives politiques en permettant de distinguer clairement ce qui relève d’une démarche scientifique de ce qui relève de l’engagement militant.

Le bitcoin, cryptomonnaie du crime ou de la liberté (Le Monde)

Le bitcoin, cryptomonnaie du crime ou de la liberté

La devise virtuelle défraie régulièrement la chronique en raison de son extrême volatilité, de son utilisation par des criminels ou de l’attrait qu’elle exerce sur certains Etats. Un intérêt qui divise ses avocats et ses adversaires.

Par Arnaud Leparmentier(New York, correspondant) Publié le 19 juin 2021 à 00h53 – Mis à jour le 19 juin 2021 à 05h35

Un petit commerce acceptant les bitcoins, sur la plage d’El Zonte, au Salvador, le 16 juin 2021.
Un petit commerce acceptant les bitcoins, sur la plage d’El Zonte, au Salvador, le 16 juin 2021. JOSE CABEZAS / REUTERS

Au matin du 7 mai, la direction de Colonial Pipeline, l’oléoduc qui alimente en essence la Côte est des Etat-Unis, découvre un message laissé par des pirates informatiques établis en Europe de l’Est : ils exigent une rançon de 4,4 millions de dollars (3,7 millions d’euros) pour débloquer ce pipeline stratégique. Le PDG de l’entreprise, Joseph Blount, se décide rapidement à payer. Le versement de la rançon est simple comme un clic. D’après le Wall Street Journal, M. Blount fait verser 75 bitcoins aux hackeurs, en échange d’un logiciel de déblocage, lequel se révèle insuffisant. Lire aussi Le bitcoin en cinq questions

Ainsi a-t-on trouvé une utilité irréfutable au bitcoin : c’est l’argent du crime. Plus rapide que les négociations par petites annonces interposées dans les journaux lors de l’enlèvement du fils de Charles Lindbergh, qui fut assassiné en 1932 ; plus économe que les montagnes de dollars enterrées et pourrissant dans les propriétés de Pablo Escobar en Colombie ; plus sûr qu’un virement crypté, même au Panama. Efficace, tout simplement. Depuis des années, le FBI exhorte les victimes de piratage à ne pas payer de rançon, mais cette objurgation n’est pas toujours suivie d’effet, tant le coût lié la paralysie d’un système informatique peut être considérable.

Le 9 juin, le Salvador a fait du bitcoin une devise légale pour permettre l’inclusion financière de milliers de personnes ne disposant pas de compte bancaire

Avant de réduire le bitcoin au crime organisé, il convient d’adopter une perspective différente. Celle du Salvador qui, le 9 juin, en a fait une devise légale, à côté du dollar, sa monnaie officielle, pour permettre l’inclusion financière de milliers de personnes ne disposant pas de compte bancaire. Ou celle du Venezuela, où l’épargne est laminée par l’hyperinflation et dont les habitants figurent parmi les plus grands utilisateurs de cryptodevise au monde.

A leurs yeux, elles représentent une protection contre les errements financiers de leur gouvernement, une sauvegarde du droit à la propriété et un moyen de vivre dans des conditions normales. L’instabilité du bitcoin constitue certes un handicap, mais est-elle pire qu’un bolivar en dépréciation permanente ? Une inflation annuelle de 3 000 % équivaut à une division par deux de la valeur de la monnaie toutes les dix semaines. Or le krach actuel du bitcoin – plus de 31 400 euros au 18 juin – n’a pas encore atteint une telle dévaluation. Plus pratique que le troc, moins susceptible d’être volé que l’or ou les dollars dissimulés sous un matelas, le bitcoin, en l’espèce, n’est pas l’instrument du crime, mais de la liberté.

Stratégie de l’étouffement

Dans les deux cas, la cryptodevise remplit sa mission, telle qu’elle lui a été assignée par ses fondateurs libertariens : affranchir l’individu de l’Etat, priver ce dernier du privilège exorbitant de battre monnaie et opérer des transactions sans passer par le dollar ou l’euro. L’ennui, c’est que, selon le rapport annuel de Chainalysis, le montant des transactions cryptocriminelles a atteint 10 milliards de dollars en 2020. Ce chiffre est énorme – même s’il est en forte baisse, en valeur (21,4 milliards en 2019) et en pourcentage (0,34 % des transactions en 2020 contre 2,1 % l’année précédente) – du fait de l’engouement mondial pour les cryptodevises. Une offensive des Etats menacés dans leur souveraineté monétaire apparaît inéluctable. Article réservé à nos abonnés Lire aussi « La frénésie autour du bitcoin rappelle qu’il n’y a pas d’économie sans bulles »

Il est difficile d’imaginer comment les gouvernements pourraient anéantir la technologie qui sous-tend les cryptomonnaies, mais, au jeu des gendarmes et des voleurs, il est possible que la peur change de camp. Le FBI a progressé, parvenant à intercepter une partie des bitcoins extorqués à Colonial Pipeline au moment où ils étaient imprudemment transférés d’un compte à un autre. Les cryptotrafiquants, médusés, étaient pourtant convaincus que leur système demeurerait inviolable.

Contre le crime, une stratégie efficace est celle de l’étouffement, à savoir empêcher la transformation des bitcoins en devises classiques. Les propriétaires de cryptomonnaies restent prisonniers de leurs jetons, comme le mafieux de ses dollars non blanchis ou le fraudeur de ses lingots enfouis dans un coffre-fort suisse. Les Chinois procèdent ainsi, en interdisant à leurs banques d’effectuer des transactions avec des devises virtuelles. Les Etats-Unis n’en sont pas encore là, mais l’administration Biden souhaite que ses contribuables déclarent tous les mouvements supérieurs à 10 000 dollars. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Elon Musk annonce qu’il n’acceptera plus de bitcoins pour payer ses Tesla et bouscule la cryptomonnaie

Afin que l’étouffement soit fructueux, il est également nécessaire de prévenir la création d’un écosystème monétaire en cryptodevises, dans lequel pourrait prospérer une économie autonome où tous les biens sont achetables. A cet égard, l’annonce faite le 12 mai par Elon Musk, le patron de Tesla, selon laquelle il renonçait à accepter les paiements en bitcoin pour ses voitures électriques, a été capitale. La firme automobile risquait, en effet, de devenir l’autoroute sur laquelle allaient se déverser les bitcoins de la planète.

Faille fondamentale

Néanmoins, la vraie solution consiste à s’interroger sur la valeur du bitcoin et sa folle appréciation (il valait 0,001 dollar à sa création, en 2009). D’aucuns vilipendent la spéculation. Qu’il soit plutôt permis d’accuser les gouvernements et les banques centrales, qui sont des Venezuela en puissance aux yeux des férus de bitcoins. Ces derniers sont rejoints par une partie de l’électorat républicain et certains grands investisseurs de Wall Street qui commencent à paniquer devant la politique ultra-accommodante de la Fed et les dépenses budgétaires de Joe Biden. Article réservé à nos abonnés Lire aussi La révolution bitcoin agite la planète finance

« Je ne trouve aucune période de l’histoire où la politique monétaire et budgétaire a été autant en décalage avec la conjoncture économique. Pas une seule », s’est indigné, sur la chaîne CNBC, le milliardaire américain Stanley Druckenmiller, PDG du fonds Duquesne Capital, le 11 mai. « S’ils veulent faire tout cela et mettre en péril notre statut de monnaie de réserve, risquer l’éclatement d’une bulle d’actifs, qu’il en soit ainsi », a-t-il lancé. Si les bitcoins sont des billets de Monopoly électroniques, le dollar vaut-il mieux ? La question a été posée sans ambages par le milliardaire Ray Dalio, fondateur du fonds spéculatif Bridgewater, qui a déclaré, le 24 mai, qu’il préférerait détenir un bitcoin qu’un bon du Trésor.

Aujourd’hui, les investisseurs achètent ce qui est le plus susceptible de les protéger de la politique du Trésor et de la Fed

L’histoire regorge de précédents rappelant que les Etats sont peu dignes de confiance : la faillite de Law en 1720, censée liquider la dette laissée par Louis XIV, les assignats sous la Révolution française, l’hyperinflation sous la République de Weimar, la mort de la monnaie sous les Khmers rouges, l’hyperinflation au Zimbabwe et au Venezuela… A chaque fois, du papier pour masquer l’absence de création de richesse et tenter d’effacer une dette bien réelle. Aujourd’hui, les investisseurs achètent ce qui est le plus susceptible de les protéger de la politique du Trésor et de la Fed, coupable d’abjurer son indépendance conquise de haute lutte à la fin des années 1970 : de l’immobilier, des actions, des matières premières… et des bitcoins, miroir inversé de la folie des Etats. Lire aussi Les cryptomonnaies, encore très énergivores, à la recherche d’un avenir plus vert

S’il peut servir aux transactions, ledit bitcoin présente toutefois une faille fondamentale en ce qu’il ne peut pas servir d’actif refuge. Le problème n’est pas tant sa valeur – il n’en a pas, tout comme le dollar depuis la fin de l’étalon-or, en 1971 – que sa volatilité. Comme l’explique Patrick Artus, économiste en chef de Natixis, la cryptodevise existe en quantité limitée et son cours connaît des soubresauts brutaux en fonction de la seule demande. La situation n’a rien à voir avec la période de l’étalon-or, lorsque le métal jaune n’était pas utilisé directement, mais inspirait confiance dans la monnaie imprimée en quantité variable par les banques centrales. Désormais, plus les investisseurs sont gagnés par la panique, plus ils achètent du bitcoin, qui s’envole. Les gouvernements ont alors beau jeu de décrédibiliser cette cryptodevise, décidément spéculative, alors qu’ils en sont largement à l’origine.

Arnaud Leparmentier(New York, correspondant)

Bitcoin et crise monétaire (Le Monde)

« Ne jetons pas le bitcoin avec l’eau de la spéculation »

Chronique

Stéphane Lauer éditorialiste au « Monde »

La frénésie actuelle autour des cryptomonnaies est le signe avant-coureur d’un phénomène bien connu des économistes : la fuite devant la monnaie.

Publié aujourd’hui à 05h41, mis à jour à 15h58 Temps de Lecture 4 min.

Chronique. Chaque krach financier est l’occasion de tirer des leçons « définitives » sur les méfaits de la spéculation. Elles ont généralement vocation à être oubliées au bout de quelques mois, jusqu’au désastre suivant. Celui des cryptomonnaies, dont la capitalisation totale s’est effondrée de moitié en l’espace d’une semaine à la mi-mai, n’échappe pas à la règle.

Un concert de lamentations s’en est suivi sur l’air bien connu du « on vous l’avait bien dit ! » Pour les uns, c’est un « piège à gogo », pour les autres une « monnaie de singe ». Mais ne faut-il pas, face à ces réactions outragées, oser dire, pour paraphraser Junie face à Néron dans le Britannicus de Racine, que le bitcoin et ses semblables ne méritent ni excès d’honneur ni cette indignité ?

Les cryptomonnaies et la blockchain, le mode de stockage et de transmission de données qui ont permis leur émergence, doivent être analysées pour ce qu’elles sont : l’invention d’un nouveau type d’actif grâce à un système de programmation informatique, qui fonctionne depuis une décennie et qui est de plus en plus populaire. Ne jetons donc pas le bitcoin avec l’eau de la spéculation. Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Blockchain » : sécurité des données pour les uns, indépendance pour les autres

Les cryptomonnaies ne sont pas exemptes de tout reproche. Outre une empreinte écologique désastreuse, elles peinent à devenir une monnaie d’échange du fait des variations violentes de leurs cours. Last but not least, elles facilitent les transactions illicites.

Elles ont atteint 5 milliards de dollars (4,1 milliards d’euros) en 2020, selon Chainalysis, une société spécialisée dans les cryptomonnaies. Les montants versés aux programmateurs de logiciels malveillants qui prennent en otage des données personnelles s’élèvent à 350 millions de dollars, soit un quadruplement en un an.

Un vernis de respectabilité

L’essence libertarienne du phénomène a largement participé à l’engouement des débuts, poussant des milliers d’individus à chercher à s’affranchir de la souveraineté des Etats liée à leurs prérogatives de battre monnaie. Mais, que cela plaise ou non, l’intégration grandissante des cryptomonnaies dans les portefeuilles d’une part non négligeable de grands investisseurs internationaux change la donne.

L’arrivée sur ce marché de certaines banques et de fonds ayant pignon sur rue a réussi à badigeonner les cryptomonnaies d’un vernis de respectabilité. Ce n’est sans doute qu’un début. Certains s’inquiètent de la masse des petits spéculateurs, qui gravitent autour. De ce point de vue, il n’y a rien de neuf sous le soleil du capitalisme financier. La génération des millennials qui s’invitent à la table de ce grand casino n’est finalement guère différente de celle de leurs aînés qui se sont fait flouer en leur temps sur d’autres produits spéculatifs. Il est facile de verser des larmes de crocodile sur ces parieurs éblouis par le mirage d’une fortune capable de se faire ou de se défaire à la vitesse de la lumière. Mais à se focaliser sur cet aspect de la question, on finit par perdre de vue l’essentiel. Lire aussi Le bitcoin en cinq questions

Les contempteurs des cryptomonnaies négligent souvent de s’interroger sur les racines de la spéculation actuelle. Cette frénésie n’est pas la cause de la maladie, elle en est le symptôme. Le bitcoin n’est que le signe avant-coureur d’un phénomène bien connu des économistes : la fuite devant la monnaie. Quand les volumes en circulation augmentent trop rapidement, la valeur de celle-ci a tendance à chuter jusqu’à provoquer une perte de confiance dans sa capacité à acheter des biens et des actifs.

A ce stade, le mécanisme reste hypothétique. Mais l’ampleur des politiques monétaires récemment menées par les banques centrales invite à se pencher sur leurs effets à long terme. Rien qu’en 2020, l’offre de monnaie dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a augmenté de 75 %. En moins de vingt ans, elle a été multipliée par dix. Jusqu’à quand les banques centrales pourront-elles poursuivre cette stratégie impunément ?

Des bulles spéculatives

Comme tout le monde fait la même chose en même temps, il n’y a pas eu jusqu’à présent de fuite devant la monnaie à proprement parler. Simplement, celle-ci s’exprime autrement : « Les investisseurs préfèrent s’en débarrasser au profit d’actifs dont ils pensent que leur détention va les protéger de cet excès de création monétaire », expliquent Patrick Artus et Marie-Paule Virard dans leur dernier ouvrage, La Dernière Chance du capitalisme (Odile Jacob, 192 pages, 20,90 euros). L’augmentation de la demande pour ces actifs donne naissance à des bulles spéculatives. Le bitcoin n’est qu’une version du phénomène.

Alors que l’offre de monnaie ne cesse d’augmenter, celle du bitcoin a été capée dès sa création. C’est ce qui en fait l’un des principaux atouts aux yeux de ceux qui redoutent un scénario inflationniste. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Le cours du bitcoin plonge sous les 40 000 dollars après la mise au ban des cryptomonnaies par la Chine

« Personnellement, je préfère avoir du bitcoin plutôt qu’une obligation », affirme sur le ton de la provocation Ray Dalio, le fondateur de Bridgewater Associates, le plus grand fonds spéculatif au monde avec plus de 100 milliards de dollars sous gestion. Dans une interview accordée au site CoinDesk, il explique que l’augmentation des dettes grâce à la création monétaire est un « stimulant » à court terme, qui finit par se transformer en « dépresseur » car, tôt ou tard, il s’agit de les rembourser. Quand il y en a trop, « vous avez un problème », explique-t-il.

C’est arrivé en 1971, lorsque les Etats-Unis, submergés par les dépenses fédérales liées au financement de la guerre froide, décidèrent de mettre fin à la convertibilité du dollar en or. Selon M. Dalio, la situation actuelle a des similitudes avec celle de 1971.

Les cryptomonnaies sont-elles suffisamment crédibles pour devenir une valeur refuge en cas de tempête ? D’évidence, le récent krach montre qu’on n’en est pas là. Mais l’histoire est loin d’être terminée. « Le plus grand risque des cryptomonnaies, explique Ray Dalio, c’est de réussir, parce que si elles réussissent, les Etats essaieront de les tuer, et ils ont beaucoup de moyens pour y parvenir. » Alors, qui du bitcoin ou du fonctionnement du capitalisme actuel est-il le plus délirant ?

Stéphane Lauer(éditorialiste au « Monde »)