Prix du meilleur jeune économiste 2019

Le Monde daté du 14 mai 2019
Stefanie Stantcheva : « L’objectif de mes recherches est d’améliorer la conception des politiques fiscales »
Propos Recueillis Par
Antoine Reverchon
La jeune professeure à Harvard travaille sur les effets à long terme et les changements de comportement générés par les réformes de l’impôt
ENTRETIEN
Stefanie Stantcheva, 33 ans, est professeure d’économie à l’université Harvard (Etats-Unis). Elle est également chercheuse associée au National Bureau of Economic Research, chercheuse au Center for Economic Policy Research et membre, en France, du Conseil d’analyse économique. Elle est diplômée de Cambridge, de l’Ecole polytechnique, de l’Ecole nationale de la statistique et de l’administration économique, de l’Ecole d’économie de Paris, et titulaire d’un doctorat du Massachusetts Institute of Technology (MIT).
Vos travaux actuels portent sur la fiscalité, un domaine de recherche pourtant déjà largement balisé. Qu’avez-vous apporté de nouveau ?
Deux angles jusqu’ici peu explorés : tout d’abord, les effets à long terme des politiques fiscales, en matière d’innovation, d’entrepreneuriat, de mobilité sociale et professionnelle – essentiellement à partir de la collecte de données historiques, par exemple sur l’innovation technique aux Etat-Unis depuis 1850 ; ensuite, une analyse des déterminants des comportements et des opinions de tout un chacun vis-à-vis de la fiscalité, à partir de données issues de questionnaires en ligne, d’enquêtes de terrain et d’expériences de laboratoire – car, dans ce domaine, il faut construire les données.
L’objectif de ces recherches est, en croisant modèles théoriques et données inédites, d’améliorer la conception des politiques fiscales. Il s’agit de tendre vers ce qui serait une « fiscalité optimale », une fiscalité qui à la fois maximise l’apport des impôts à la société – l’investissement public dans les infrastructures et les services publics, la redistribution équitable des revenus – et minimise les coûts pour les acteurs économiques, et donc l’impact des changements de comportement des individus et des entreprises : délocalisation, évasion ou exil fiscal, désincitation à innover ou à entreprendre…
Mais peut-on, à partir de modèles théoriques, déterminer ce que serait une « fiscalité optimale » en toute période et sous toute latitude ?
Non, car il y a des contraintes spécifiques à chaque pays, à chaque période. Par exemple, les attentes et les perceptions vis-à-vis de la fiscalité sont différentes dans chaque pays. C’est le rôle du politique d’agréger les préférences et de déterminer les objectifs d’équité sociale, ce ne sont pas la théorie économique et les économistes qui peuvent le faire. Notre rôle est juste de montrer quels sont les coûts et les contraintes, pas de définir l’impôt optimal.
Les économistes sont là pour étudier et prédire les effets des différentes politiques et les évolutions des comportements des agents économiques, en se basant sur des modèles et des données, parfois de façon créative. Et ensuite d’en informer la société et les politiques.
Pourquoi et comment vous êtes-vous intéressée à l’économie ?
Je suis née en Bulgarie, mon père était ingénieur, et nous avons séjourné en Allemagne de l’Est jusqu’à la chute du Mur. J’ai fait l’essentiel de ma scolarité en France, mais je suis retournée régulièrement à l’Est pendant la période de transition ; je voyais, pendant l’hyperinflation de la fin des années 1990, en Bulgarie, les gens se précipiter pour dépenser tout leur salaire ; j’ai vu les inégalités incroyables entre l’ouest et l’est de l’Allemagne ; je voyais aussi les SDF dans les rues de cette ville pourtant riche qu’est Paris… Qu’est-ce qui peut expliquer tout ça ? Une fois passé mon bac scientifique, j’ai tout de suite fait le choix des sciences économiques, et je suis partie étudier à Cambridge.
Et pourquoi la fiscalité ?
Parce que l’impôt est un instrument économique extrêmement puissant. Un petit changement peut produire de grands effets, positifs comme négatifs. Et puis, j’ai fait deux grandes rencontres au MIT : Esther Duflo, qui y était mon mentor, m’a éveillée à tout ce qui était nouvelles méthodes d’enquête et aller-retour entre modèles théoriques et travail empirique sur les comportements et les préférences des acteurs ; j’aurais pu faire, avec elle, de l’économie du développement, mais j’ai croisé le chemin d’Emmanuel Saez, alors professeur visitant au MIT, qui m’a initiée aux méthodes de construction de données à partir des informations fiscales.
Professeure assistante à Harvard en 2016, à 30 ans, vous devenez professeure titulaire de cette même université deux ans après. C’est un délai très court, et d’ailleurs cohérent avec la rapidité de votre carrière et l’accumulation de diplômes d’établissements prestigieux. Avez-vous une explication ?
Non, pas vraiment… J’ai fait de mon mieux. J’ai eu la chance de rencontrer des gens qui m’ont très bien conseillée. J’ai toujours eu le goût des mathématiques, non pas comme une fin en soi, même si ça peut être très « joli » à faire, mais comme outil, comme discipline de l’intuition. Et le niveau d’enseignement des mathématiques est très bon en France, on a su me donner le goût d’en faire. Maintenant que je suis professeure à mon tour, je pense que le rôle de l’enseignant est de donner à ses étudiants le goût de travailler dans la discipline qu’il enseigne.
« Les causes des guerres civiles africaines »
Propos Recueillis Par A. R.
Vos travaux portent sur les déterminants économiques des violences politiques et des guerres civiles contemporaines, un sujet peu traité par les économistes. Quels sont vos résultats principaux ?
Nous avons croisé les données extrêmement précises de géolocalisation des conflits armés en Afrique entre 1997 et 2010 avec la géolocalisation des exploitations minières et avec la variation sur la même période des prix mondiaux des ressources minières d’une part, des produits et intrants agricoles d’autre part. Nous avons pu démontrer que le doublement des prix des minerais intervenu sur la période explique un accroissement de 25 % de la violence armée dans les régions concernées.
De même, la baisse des prix agricoles de certains produits d’exportation, le café par exemple, cause un choc de revenus qui facilite le ralliement des populations touchées aux groupes armés qui offrent des revenus supérieurs, d’ailleurs souvent tirés… des ressources minières. Enfin, dans des régions où l’essentiel du revenu local provient de l’agriculture, les événements climatiques et l’évolution de la productivité agricole, due autant à la fertilité naturelle qu’aux prix des intrants (engrais, pesticides…), sont aussi un facteur déterminant du niveau de violence politique. Limiter la volatilité de prix internationaux des minerais ou des produits agricoles semble donc être un moyen de limiter la violence politique. Nous avons ainsi pu montrer que le niveau de responsabilité sociale et éthique des entreprises minières internationales qui acceptaient de se soumettre à plus de transparence et de coopération avec les ONG était corrélé avec des niveaux de conflits légèrement inférieurs.
Mais les causes des conflits ne sont-elles pas un objet de recherche en sciences politiques plutôt qu’en économie ?
Certes, mais en utilisant l’économétrie pour analyser l’évolution des prix sous l’angle des chocs qui impactent les revenus des populations locales et des groupes armés, on dispose d’une mesure précise des déterminants des conflits. Plus jeune, passionné par l’actualité internationale, je dévorais les journaux ; j’étais très bon en histoire-géographie et, disons, moins bon en maths.
Admis à l’ENS Cachan, j’ai fait un master à Paris-I et à l’Ecole d’économie de Paris ; j’y ai rencontré Thierry Mayer, qui a été mon directeur de thèse, et Farid Toubal, qui m’ont convaincu que les mathématiques font de l’économie un outil de recherche intellectuelle particulièrement rigoureux. Mais il est vrai que j’ai plus d’appétence pour la collecte et le traitement des données, afin de distinguer les causalités des corrélations, que pour la construction ou l’application de modèles théoriques. Et mes meilleures notes de master n’étaient pas en mathématiques… Comme quoi on peut faire de l’économie sans être forcément un crack en maths !
Vous avez aussi travaillé sur d’autres sujets, toujours liés à la violence cependant…
Dans une autre étude, réalisée en Suisse, nous avons pu montrer que, parmi la population des demandeurs d’asile, ceux qui avaient vécu directement des conflits armés avaient des comportements plus violents que leurs compatriotes qui y avaient échappé, mais aussi que ce différentiel disparaissait dans les cantons qui mènent une politique volontariste d’insertion des demandeurs d’asile dans l’emploi.
Mathieu Couttenier
35 ans
Chercheur à l’Ecole normale supérieure
« Délégués discriminés, dialogue social entravé » 
Propos Recueillis Par Anne Rodier
Vous êtes nominé au Prix du meilleur jeune économiste 2019 pour l’ensemble de vos travaux. En quoi s’inscrivent-ils dans l’actualité ?
La France a engagé avec la loi El Khomri de 2016 puis les ordonnances Pénicaud de 2017 une profonde refonte du marché du travail, accordant plus de poids au dialogue social au niveau de l’entreprise, par rapport à la branche et au code du travail. Les thèmes de la négociation collective sont au cœur de mes travaux, qui traitent plus largement des inégalités sur le marché du travail, du rôle des institutions et des normes sociales : normes de genre (femmes-hommes), règles de représentation du personnel et fiscalité du travail. La représentation des salariés avait jusqu’alors été très peu étudiée par les économistes. Mes travaux sur la carrière des délégués et leur place dans les entreprises ont mis en évidence la discrimination des représentants syndicaux, rémunérés 10 % de moins que les autres salariés, et ses conséquences sur le dialogue social. On constate dans les entreprises que plus la situation est conflictuelle, plus les syndicats sont actifs, et plus la condition des représentants syndicaux est mauvaise.
Comment l’expliquez-vous ?
C’est le produit d’un cercle vicieux : les employeurs trouvent un intérêt stratégique à stigmatiser ceux qui sont le moins enclins aux compromis, ne serait-ce que parce que la négociation est coûteuse. Mais cette discrimination avérée entraîne des effets de désaffection des salariés, qui ne veulent pas se mettre en difficulté en rejoignant un syndicat. Ainsi, 35 % des salariés déclarent éviter de se syndiquer par peur des représailles. En conséquence, seuls des profils singuliers sont prêts à s’engager : des salariés très militants, ou particulièrement attachés à la défense de l’intérêt général, qui ne sont finalement pas toujours très représentatifs des autres salariés. Mes travaux établissent ainsi qu’avant de vouloir donner plus de poids à la négociation d’entreprise, il faut d’abord renforcer la valeur et la légitimité des représentants auprès des employeurs et des autres salariés. Ce n’est pas vraiment ce qu’a fait la refonte El Khomri-Pénicaud.
Comment avez-vous été amené à vous intéresser aux inégalités ?
Les travaux économiques portent soit sur l’efficacité soit sur les inégalités. Le monde évolue vers davantage d’inégalités. Lorsque, après des études de mathématiques à l’Ecole normale supérieure, j’ai décidé de faire de l’économie, c’était pour être dans le concret, au plus près des gens, pour essayer de réaliser quelque chose d’utile, par un travail qui soit racontable. L’évaluation de la réforme de 2008 que nous avons effectuée avec Philippe Askenazy en est un bon exemple. En remplaçant la désignation du délégué syndical par un seuil minimum de 10 % des voix pour pouvoir représenter les salariés, cette réforme a introduit une vraie démocratie électorale dans l’entreprise, qui a très fortement renforcé la légitimité des délégués auprès des employeurs. C’est ce qu’a mis au jour notre évaluation de la réforme. Du côté des salariés, cette même recherche a aussi établi un regain de confiance et de satisfaction envers les syndicats et mesuré une forte hausse du taux de syndicalisation dans les entreprises observées. L’enjeu est important dans un des pays les plus mal classés au monde pour sa coopération entre salariés et employeurs. De telles évaluations d’impact chiffrées auraient sans doute été très utiles avant les réformes El Khomri et Pénicaud.
Thomas Breda
36 ans
Economiste du travail. Chercheur au CNRS
« Les médias, la démocratie et le prix d’un vote »
Propos Recueillis Par Philippe Escande
Comment en êtes-vous venue à l’économie ?
Très jeune, j’étais fascinée par la figure de l’intellectuelle engagée et j’ai intégré l’Ecole normale supérieure en lettres, philosophie et sciences sociales. L’économie m’a rapidement séduite par les questions qu’elle posait, par son aspect interdisciplinaire et son rapport direct avec le politique. C’est la raison pour laquelle je me suis intéressée à la démocratie et à l’un de ses vecteurs principaux, les médias. Ma thèse de doctorat a étudié l’effet de la concurrence entre les journaux sur la qualité de l’information. Elle a montré que la multiplication des titres, ajoutée à la concurrence de la publicité télévisée, a fragilisé la profession et, paradoxalement, homogénéisé l’information.
Est-ce cela qui vous a amenée à étudier le financement des partis politiques ?
En travaillant sur les médias, je me suis interrogée sur l’influence de certains individus fortunés, et le monde des partis me paraissait plus vertueux avec son système de plafonnement des dons et d’interdiction du financement par les entreprises. En creusant le sujet, je me suis rendu compte qu’il était très peu documenté. J’ai donc plongé dans les données publiques pour déterminer combien chacun donne en fonction de ses revenus. Au final, le don moyen, cotisation comprise, des 50 % de la population la moins aisée était de 120 euros par personne, quand dans le 0,01 % des plus riches donnait chacun 5 245 euros. Cette situation m’est apparue d’autant plus injuste que ces derniers ne paient qu’un tiers de ce montant, compte tenu de la réduction d’impôt. De facto, les préférences politiques des plus riches sont subventionnées par le reste des contribuables.
Mais y a-t-il un lien direct entre l’argent donné aux campagnes et le succès électoral ?
Ce n’est, bien sûr, pas le seul facteur, mais il est important et a été largement démontré aux Etats-Unis. Pour notre part, nous avons étudié avec Yasmine Bekkouche l’ensemble des élections législatives françaises depuis 1993 et des municipales depuis 1995. La corrélation est très forte, restait à démontrer la causalité qui permettrait de dire que, en éliminant les autres causes, un euro supplémentaire accroît les chances d’élection. Pour cela, nous nous sommes penchées sur le choc provoqué par l’interdiction des dons des entreprises aux partis, avant les élections de 1997. Un certain nombre de candidats de droite n’étaient pas préparés à ce changement brutal et ont donc manqué de moyens. Ce phénomène explique en partie la victoire de la gauche à ce scrutin. Notre recherche a chiffré le prix d’une voix supplémentaire à 32 euros. Cela a fait l’objet d’un article scientifique et a donné un chapitre à mon livre (Le Prix de la démocratie, Fayard, 2018).
Pourquoi passer de la recherche au livre ?
Parce que cela permet de lancer le sujet dans le débat public et de pousser des propositions. Comme celle de l’instauration de bons pour l’égalité démocratique qui permettrait à chaque citoyen d’allouer une somme, la même pour tout le monde, au parti de son choix. Je serai d’ailleurs cette semaine à Chicago pour défendre cette idée également dans le domaine du financement des médias. Comme on choisit un parti, on pourrait choisir le média que l’on souhaiterait financer.
Les nommés parlent de leurs travaux
Julia Cagé
35 ans
Assistante professeure à Sciences Po Paris
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L’impact des gains de productivité – mécanismes (Xerfi)

Utile pour se remémorer quelques mécanismes simples. A enrichir avec une réflexion sur les blocages contemporains dans la diffusion des gains de productivité.

https://www.xerficanal.com/economie/emission/Comprendre-l-impact-des-gains-de-productivite-sur-l-economie_2933.html

Quelle régulation du capitalisme aujourd’hui ? (R.Rajan)

Je ne trouve pas le terme de populisme judicieusement choisi pour le titre mais je conseille la lecture de cet article de Rajan

https://www.project-syndicate.org/commentary/survival-of-capitalism-needs-populism-by-raghuram-rajan-2019-05/french

Pourquoi le capitalisme a besoin du populisme

CHICAGO – Les plus grandes entreprises sont actuellement prises d’assaut aux États-Unis. Amazon a annulé son projet de nouveau siège dans le quartier du Queens à New York, face à une forte opposition locale. Lindsey Graham, sénatrice républicaine de Caroline du Sud, a soulevé des inquiétudes concernant la position de marché incontestée de Facebook, tandis que sa collègue démocrate Elizabeth Warren, sénatrice du Massachussetts, a appelé au démantèlement de l’entreprise. Warren a également introduit une législation consistant à réserver aux employés 40 % des sièges aux conseils d’administration.

Ces propositions peuvent sembler hors de propos en terres de capitalisme et de libre marché, mais le débat actuel constitue exactement ce dont l’Amérique a besoin. Car tout au long de l’histoire du pays, c’est bien la critique du capitalisme qui a permis au système de fonctionner correctement, en luttant contre la concentration du pouvoir économique, et contre l’influence politique qu’elle confère. Lorsqu’une poignée de grande sociétés dominent une économie, ces entreprises finissent inévitablement par faire équipe avec les instruments du contrôle étatique, ce qui aboutit à une alliance contre nature d’élites des secteurs privé et public.C’est ce qu’il s’est passé en Russie, qui n’est démocratique et capitaliste que de nom. En maintenant un contrôle total sur l’extraction des matières premières et le secteur bancaire, une oligarchie obéissant au Kremlin a exclu tout possibilité de véritable concurrence économique et politique. La Russie constitue en effet l’apothéose du problème que le président américain Dwight D. Einsenhower décrit en 1961 dans son discours de fin de mandat, lorsqu’il attire l’attention des Américains sur la nécessité de « [se] garder de toute influence injustifiée » exercée par le « complexe militaro-industriel », et sur « le risque de désastreuse ascension d’un pouvoir illégitime ».De nombreux secteurs étant d’ores et déjà par quelques grandes sociétés à succès, nous devons nous réjouir que les militants « démocrates-socialistes » et les contestataires populistes s’inspirent de l’avertissement formulé par Eisenhower. Pour autant, à la différence des sociétés en Russie, où les oligarques doivent leur fortune à la captation des actifs de l’État dans les années 1990, les géants américains en sont arrivés là grâce à leur productivité supérieure. C’est la raison pour laquelle les efforts réglementaires à fournir doivent être plus nuancés – et user davantage du scalpel que du marteau.Plus précisément, à l’ère des chaîne logistiques mondiales, les grandes sociétés américaines bénéficient d’immenses économies d’échelle, d’effets de réseau, ainsi que de l’utilisation de données en temps réel permettant d’optimiser la performance et l’efficience à tous les stades du processus de production. Une société comme Amazon apprend en permanence de ses données, pour minimiser les délais de livraison et améliorer la qualité de ses services. Confiante quant à sa relative supériorité par rapport à la concurrence, l’entreprise n’a pas réellement besoin des faveurs du gouvernement – ce qui explique pourquoi il arrive au fondateur d’Amazon, Jeff Bezos, d’approuver un Washington Post souvent très critique à l’égard de l’administration américaine.Mais le fait que les plus grandes entreprises à succès soient aujourd’hui ultra-efficientes ne signifie pas nécessairement qu’elle le resteront, particulièrement en l’absence de véritable concurrence. Les géants en place seront toujours tentés de pérenniser leur position via des pratiques anticoncurrentielles. En soutenant des législations telles que le Computer Fraud and Abuse Act de 1984 et le Digital Millenium Copyright Act de 1998, les sociétés leaders de l’Internet veillent à ce que les concurrents ne gagnent pas leurs plateformes pour bénéficier d’effets de réseau produits par les utilisateurs. De même, après la crise financière de 2009, les grandes banques ont accepté l’inévitabilité d’une multiplication des réglementations, puis ont opéré un lobbying en faveur de règles qui se sont révélées augmenter les coûts de conformité, ce qui a désavantagé les concurrents de moindre envergure. Et maintenant que l’administration Trump dégaine les tarifs douaniers sur les importations, les sociétés qui pèsent le plus peuvent influencer la question de savoir qui bénéficie d’une protection, et qui en supporte les coûts.

De manière générale, plus les droits de propriété intellectuelle, réglementations et tarifs douaniers définis par un État favorisent les profits d’une grande société – davantage que le fait sa productivité – et plus cette société devient dépendante de la bienveillance du gouvernement. La seule garantie d’efficience et d’indépendance d’entreprise demain réside dans la concurrence aujourd’hui.

La pression exercée pour que l’État maintienne un capitalisme concurrentiel, et empêche son glissement naturel vers la domination d’une poignée d’entités dépendantes, provient généralement des citoyens ordinaires, qui s’organisent démocratiquement dans leurs communautés. Ne possédant pas l’influence de l’élite, ils aspirent souvent à plus de concurrence, ainsi qu’à un accès plus ouvert. Aux États-Unis, le mouvement populiste de la fin du XIXe siècle et le mouvement progressiste du début du XXe ont été des réactions à une monopolisation de secteurs majeurs tels que les chemins de fer et la banque. Ces mobilisations de base ont conduit à des réglementations telles que le Sherman Antitrust Act de 1890, le Glass-Steagall Act de 1933 (toutefois moins directement), ainsi qu’à des mesures visant à améliorer l’accès à l’éducation, à la santé, au crédit et aux opportunités d’affaires. En défendant la concurrence, ces mouvements ont non seulement conféré de la vie au capitalisme, mais également évité le risque d’autoritarisme corporatiste.Aujourd’hui, à l’heure où les meilleurs emplois dérivent vers des grandes sociétés à succès qui embauchent principalement dans une poignée d’universités prestigieuses, à l’heure où les petites et moyennes entreprises arpentent vers la croissance un chemin semé d’obstacles érigés par les sociétés dominantes, et tandis que l’activité économique abandonne les petites villes et les communautés semi-rurales pour privilégier les mégalopoles, le populisme émerge de nouveau. Les dirigeants politiques s’efforcent d’y répondre, mais rien ne garantit que leurs propositions nous orienteront dans la bonne direction. Comme l’ont clairement démontré les années 1930, il arrive que le statu quo cède la place à des alternatives beaucoup plus sombres. Si les électeurs des villages français et des petites villes américaines en déclin succombent au désespoir, s’ils perdent foi en l’économie de marché, ils deviendront vulnérables aux sirènes du nationalisme identitaire ou du socialisme à l’extrême, qui l’un ou l’autre seraient susceptibles d’anéantir l’équilibre délicat entre les marchés et l’État. Ceci mettrait fin à la fois à la prospérité et à la démocratie.La juste réponse réside non pas dans une révolution, mais dans un rééquilibrage. Le capitalisme a besoin de réformes du sommet jusqu’à la base, telles qu’une modernisation de la réglementation antitrust, s’il entend veiller à ce que les secteurs demeurent efficients, ouverts à l’entrée, et non monopolisés. Mais des politiques verticales ascendantes sont également nécessaires pour aider les communautés économiquement dévastées à bénéficier de nouvelles opportunités, et pour maintenir la confiance de leurs membres en l’économie de marché. La critique populiste doit être écoutée attentivement, même si les propositions les plus radicales des leaders populistes ne doivent pas être suivies naïvement. Cette démarche est essentielle si nous entendons maintenir pleinement en vie les marchés et la démocratie.Traduit de l’anglais par Martin Morel

Raghuram G. Rajan, Governor of the Reserve Bank of India from 2013 to 2016, is Professor of Finance at the University of Chicago Booth School of Business and the author, most recently, of The Third Pillar: How Markets and the State Leave the Community Behind.

Concentration des marchés aux Etats-Unis (T.Philippon)

Thomas Philippon L’œil tourné vers l’Amérique
Arnaud Leparmentier (New York, Correspondant)
A 44 ans, l’économiste français, professeur de finance à la New York University, a documenté, chiffres à l’appui, la cartellisation de l’économie aux Etats-Unis
PORTRAIT
Lorsqu’il a débarqué à Boston pour faire sa thèse au Massachusetts Institute of Technology (MIT), en 1999, le jeune polytechnicien Thomas Philippon s’est retrouvé au paradis. Au paradis du consommateur, en tout cas : pendant l’euphorie économique des années Clinton, les ordinateurs portables coûtaient bien moins cher qu’en Europe, la connexion à l’Internet naissant était très bon marché et lorsqu’il fallait se rendre à un séminaire, Thomas Philippon prenait l’avion, comme tous les étudiants. Puis, insensiblement, tout a changé : vingt ans plus tard, les abonnements au téléphone portable et à Internet coûtent bien plus cher qu’en Europe, les prix des billets d’avion sont prohibitifs et nul ne rapporte plus de matériel informatique des Etats-Unis. Cette dérive s’est faite progressivement, sans que les Américains s’en aperçoivent vraiment.
Thomas Philippon, qui nous reçoit dans son bureau de la New York University, au cœur de Manhattan, compare le destin du consommateur américain à celui d’une grenouille : la légende (erronée) prétend que, plongée dans l’eau bouillante, la grenouille saute et s’échappe, alors que mise dans l’eau froide sur un réchaud, elle s’endort et se laisse cuire sans réagir – comme le consommateur américain, qui n’a pas réalisé que, depuis une vingtaine d’années, les prix avaient augmenté. L’économiste français explique, dans un livre à paraître en septembre aux Etats-Unis, The Great Reversal (« le grand renversement »), « comment l’Amérique a abandonné les marchés libres » et a cartellisé son économie. Astucieuse analyse qui consiste à prendre les Etats-Unis au piège de leur propre credo capitalistique : Thomas Philippon leur prêche les vertus du libéralisme.
Il y a quelques années, M. Philippon figurait parmi les « jeunes économistes » distingués par le Cercle des économistes et Le Monde (2009), ainsi que parmi les 25 jeunes économistes récompensés par le FMI (2014). Il a désormais 44 ans et il est professeur de finance. « Je suis titulaire d’une chaire depuis 2018. Je suis un vieux ponte, donc je peux radoter », plaisante ce grand gaillard sportif, qui juge un peu « archaïque » le statut inamovible de professeur – il protège la liberté de recherche mais peut conduire à « s’encroûter ». Pour écrire son livre, l’économiste ne s’est pas fondé sur ses intuitions : dans son propos liminaire, il rend hommage à un professeur de la fin des années 1970, qui avait détourné la devise américaine (« In God we trust ») lors d’une audition devant le Congrès : « Nous avons confiance en Dieu, les autres doivent fournir des données. »
Economie de rentiers
Thomas Philippon adhère à cette démarche fondée sur la preuve. « Fondamentalement, je ne suis pas idéologue. En économie, il faut regarder les données. » Et l’étude des données a produit des découvertes inattendues. « Mon livre explique que les Américains ont laissé leur marché se cartelliser et qu’il faut qu’ils reviennent à des marchés libres et concurrentiels. Ce n’est pas ce que j’avais l’intention d’écrire quand j’ai commencé ma recherche : j’essayais de comprendre pourquoi l’investissement baissait depuis 2000, alors que les valorisations boursières et les profits augmentaient. » Réponse : ces profits étaient le fruit, non pas de la productivité, mais de la cartellisation – aux Etats-Unis, il ne reste plus que quatre compagnies aériennes et trois opérateurs de téléphonie. Protégées de la concurrence, les entreprises augmentent leurs prix sans procéder à des investissements.
Le héraut de cette économie de rentiers n’est autre que Warren Buffett, cet investisseur de génie qui a investi dans des entreprises quasi monopolistiques aux profits garantis, comme Coca-Cola. Les Américains ont inventé l’antitrust à la fin du XIXe siècle, démantelé l’empire pétrolier Rockefeller en 1914, libéralisé sous les démocrates (Jimmy Carter dans l’aérien) et les républicains (Ronald Reagan dans les télécoms, avec l’éclatement d’ATT), mais ils se sont assoupis, au début du XXIe siècle, alors que leurs idées libérales triomphaient partout sur la planète. « Maintenir des marchés libres, c’est une tâche de tous les jours, c’est un travail de Sisyphe, constate Thomas Philippon. Les chefs d’entreprise tentent de créer des situations de monopole. »
La bascule historique repérée par M. Philippon est en partie idéologique : depuis des décennies, les juges ont repris à leur compte les idées émises par Robert Bork, ancien ministre de la justice républicain et adepte de l’école de Chicago. Dans The Antitrust Paradox (New York Free Press, 1978, non traduit), M. Bork estimait que les consommateurs bénéficiaient de la concentration des entreprises et que le capitalisme se régulerait tout seul. La bascule est aussi politique : le lobbying outrancier des entreprises auprès des élus a conduit à ériger des barrières limitant l’arrivée de nouveaux entrants sur les marchés.
Thomas Philippon pensait que l’Europe, comme souvent, suivrait la destinée américaine, mais ce fut sa seconde surprise : il n’en est rien, au contraire. « L’Europe a créé un système indépendant, dont la résistance à la corruption est assez forte parce qu’il a un objet clair : protéger le consommateur européen. » L’économiste, qui a successivement soutenu Ségolène Royal, François Hollande et Emmanuel Macron aux élections présidentielles, tord le cou aux idées souvent propagées en France. « La politique de concurrence est ce qui marche le mieux en Europe, tranche cet homme qui a passé un an au cabinet de Pierre Moscovici, en 2012-2013, avant de revenir à New York. Quand on voit la manière dont l’économie française marche, c’est dur de ne pas devenir un peu plus libéral. L’Etat centralisé est trop omniprésent dans trop de domaines. Le savoir de manière abstraite, c’est une chose, le constater tous les jours, c’en est une autre. »
« Il va se passer quelque chose »
Aujourd’hui, Thomas Philippon pense Amérique. Il espère qu’à l’automne, son livre, qui a été placé en tête de promotion par les éditions Harvard University Press, sera un succès. Et qu’il nourrira le débat politique, un an avant l’élection présidentielle américaine de 2020. Car il est convaincu qu’« il va se passer quelque chose ». Aux Etats-Unis, Donald Trump a voulu insuffler une nouvelle jeunesse à la politique de concurrence en interdisant la fusion AT&T-Time Warner, mais les juges lui ont infligé un camouflet. « Donald Trump a eu tort de politiser le débat : il a instrumentalisé l’antitrust à des fins politiques pour se venger de CNN [une chaîne, propriété de Time Warner, en guerre ouverte avec le président], alors que la concurrence devrait être une politique transpartisane. »
Jusqu’à présent, les présidents américains avaient beaucoup protégé leurs amis : la défense et l’énergie pour les républicains, la Silicon Valley pour les démocrates. « Ce n’est pas Obama qui allait démanteler Google », souligne Thomas Philippon. Il ne croît guère aux solutions radicales, comme le démantèlement d’Amazon, de Google et de Facebook prôné par Elizabeth Warren, la sénatrice du Massachusetts candidate à l’investiture démocrate. M. Philippon pense qu’il sera très dur de revenir sur la concentration dans l’aviation et les télécoms, mais il estime que l’on peut faire beaucoup d’autres choses. « Cela commence par la protection des données. » Après avoir ricané contre l’Europe, les Américains suivent d’ailleurs le mouvement, notamment en Californie. « Je ne vois plus un article qui se moque de l’Europe. La première chose à faire désormais, c’est de regarder ce que font les Européens et de s’en inspirer. »

Qu’est-ce que la monnaie ? (M.Aglietta)

https://blog.deloitte.fr/michel-aglietta-cepii-la-confiance-dans-la-monnaie-est-lalpha-et-lomega-de-la-societe/

Michel Aglietta (CEPII) : « La confiance dans la monnaie est l’alpha et l’oméga de la société »

Publié le 17 février 2016

Conseiller au CEPII (Centre de recherche et d’expertise sur l’économie mondiale) et auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet, Michel Aglietta explique pourquoi la monnaie est politique avant d’être économique et dans quelle mesure la confiance dans la monnaie structure la société.

En quoi votre vision de l’économie, et plus particulièrement de la monnaie, s’oppose-t-elle à la conception standard ?

Selon la théorie de l’économie pure de marché, la monnaie n’a aucune importance. Elle est considérée comme neutre lorsque les prix des biens dans leur ensemble sont en équilibre. Elle ne participe pas à la formation de cet équilibre. Dépourvue du moindre effet sur la stabilité des marchés, elle se bornerait à déterminer un niveau nominal des prix qui n’influencerait pas les décisions des acteurs économiques puisque sans effet sur les prix relatifs sous ces hypothèses. C’est la « main invisible » du marché qui conduit à l’équilibre. Dans la conception moderne de cette logique, ce sont les anticipations dites rationnelles qui en sont les opérateurs. Il est postulé qu’il existe un modèle « vrai » de l’économie que l’efficience des marchés financiers rend de connaissance commune à tous les acteurs.

Bien sûr, les marchés n’ont pas cette caractéristique. L’hypothèse d’efficience est compatible avec des chocs temporaires exogènes, mais pas avec des emballements collectifs endogènes, suivis des crises dévastatrices aux conséquences prolongées que l’on constate. Ce n’est pas le Marché qui coordonne les échanges économiques, c’est le système des paiements qui est un ensemble de règles monétaires connectant les marchés. La monnaie est donc omniprésente et son importance est capitale. Les prix se forment en unité monétaire en relation avec la réalisation des paiements. Les prix relatifs des biens n’en sont qu’une conséquence. Si l’on veut un substrat théorique solide dans un monde d’incertitudes, il faut réaliser que la monnaie est la base de l’économie ; c’est le lien fondamental qui lui permet de fonctionner comme un tout.

Vous avez écrit que la monnaie produit à la fois de la confiance et de la violence. Comment expliquez-vous cette définition qui semble a priori contradictoire ?

Nous vivons dans un univers contradictoire. Il faut comprendre que la monnaie est politique avant d’être économique. La confiance dans la monnaie est l’alpha et l’oméga de la société. Institution fondamentale de la société, la monnaie participe de la souveraineté. Avoir confiance dans la monnaie, c’est avoir confiance dans l’institution qui la légitime, dans le souverain, dans l’ordre social. Elle permet d’accepter le collectif comme supérieur à l’individuel. Cette notion n’a aucun sens dans la théorie économique pure, qui ne reconnaît a contrario que les individus et où le collectif s’identifie au système des prix d’équilibre.

 

La confiance est un lien social, structurant, qui nous relie à autrui.

 

Mais la forme supérieure de la monnaie, qu’on appelle la liquidité, peut être appropriée individuellement, puisque la monnaie est aussi un objet particulier, le cash. C’est là que réside la contradiction qui lui est inhérente. D’un côté, elle appartient au collectif et exprime la loi sociale en permettant aux échanges d’être cohérents. Mais, dans le même temps, les comportements privés, lorsqu’ils se polarisent sur la liquidité, comme ils le font dans les crises financières, perturbent gravement les engagements financiers. La préférence pour la liquidité, lorsqu’elle devient absolue, peut détruire l’ordre monétaire lui-même et donc l’économie. N’oublions pas qu’à partir de septembre – octobre 2008 le système interbancaire international s’est gelé et l’ensemble de la finance mondiale a été paralysée. Elle a été sauvée exclusivement par les banques centrales, donc par la monnaie, non par une soi-disant capacité des marchés financiers à retrouver spontanément leur équilibre. C’est la monnaie comme collectif qui a rétabli la confiance que la fuite privée dans la liquidité détruisait. L’obsession de chacun pour la liquidité se constate, de façon répétée, dans les périodes de crise parce que la perte de confiance dans la validité des créances et dettes futures exprime une contraction de l’horizon économique. La fuite vers le cash est un comportement individuel parfaitement rationnel devant l’incertitude. Mais il est collectivement destructeur. L’institution monétaire doit rétablir l’horizon temporel des contrats financiers en restaurant la confiance dans le souverain.

Quel lien établissez-vous entre monnaie et confiance ?

On a souvent tendance à penser que cette notion de confiance est une sorte de disposition psychologique. En réalité, la confiance est un lien social, structurant, qui nous relie à autrui. Elle est capitale dans le système monétaire. Elle s’organise en trois formes hiérarchisée depuis le quotidien jusqu’à l’interrogation sur le social.

1.    La confiance méthodique est liée à la routine des affaires de tous les jours. Elle est essentielle dans la finance. Il est impossible d’avoir un accord juridique validé par un tribunal pour chaque transaction. Nous avons donc besoin de la confiance méthodique, qui représente l’idée que la parole donnée est valable. Elle permet de faire circuler les dettes et les créances dans la société. Lorsque tout va bien, elle est suffisante au fonctionnement du système monétaire.

2.    La confiance hiérarchique fait apparaître le système de paiements comme une structure hiérarchisée. On y trouve en bas les acteurs privés, au-dessus desquels se placent les banques qui récupèrent les dettes issues des ordres de paiement. Au sommet se trouve un système de règlement central qui certifie que les paiements sont finaux et irrévocables. C’est ce système hiérarchisé, avec chambre de compensation et règlement, qui assure le fonctionnement de la société comme un tout. La banque centrale en est le pivot. La manière dont elle gère cette hiérarchie doit soutenir la confiance dans la dette pour que la relation entre dette et créance, qui permet la continuité de la société dans le temps, soit respectée. La confiance dans la banque centrale est importante, puisqu’un rejet de la monnaie officielle peut provoquer une crise terrible. C’est ce qui se passe dans les hyperinflations.

3.    La confiance éthique. La monnaie donne un pouvoir colossal à ceux qui sont au sommet, que ce soient des dirigeants politiques ou des lobbies financiers. Pour que l’ordre monétaire soit reconnu comme un bien public au service de tous les citoyens, il ne doit pas être arbitraire. Il ne doit être capté ni par les pouvoirs publics, ni par des acteurs privés, des lobbies, qui pourraient dicter les lois à l’Etat. Pour qu’elle ne soit manipulée par aucun pouvoir arbitraire, il faut que la monnaie soit subordonnée à une confiance éthique. Cette confiance est capitale en temps de crise, lorsque les gens ne croient plus à la continuité monétaire. Cela peut arriver lors d’un scénario inflationniste, où la perte de valeur entraine le refus des gens de croire à la souveraineté de l’Etat, ou lors de crises financières. Au moment de la crise de 2008, la confiance méthodique a été ébranlée. Les banques refusaient de se prêter entre elles et les banques centrales ont été obligées d’intervenir. Le danger est que l’on cesse de croire à la possibilité d’un retour à un état normal des bilans. La confiance éthique a pour rôle d’affirmer que la société dépend d’un ordre monétaire. Elle dit que la monnaie est une entité commune qui nous permet de vivre mieux et de produire des richesses, et non un objet à s’approprier.

Cette notion de confiance comme règle sociale hiérarchisée en trois niveaux, est inhérente à la théorie de la monnaie. Il ne peut pas y avoir de monnaie sans confiance. Elle fait partie de la structure du système monétaire.

La hausse du pouvoir de marché des entreprises, une nouvelle source de stagnation séculaire ?

Quelles sont les répercussions macroéconomiques du plus grand pouvoir de marché des entreprises ?

Plusieurs tendances inquiétantes ont marqué les économies développées ces dernières décennies. Par exemple, les coûts d’emprunt ont diminué et, comme le suggère par exemple le Q de Tobin (qui rapporte la valeur boursière des entreprises sur la valeur de leur stock de capital), les rendements de l’investissement ont augmenté, et pourtant ce dernier est resté atone : dans les pays développés, l’investissement privé fixe est d’environ inférieur de 25 % en moyenne par rapport à sa tendance d’avant-crise depuis la crise financière mondiale. La richesse financière a eu tendance à croître plus vite que le capital productif. La part des revenus nationaux rémunérant le travail a eu tendance à diminuer et les inégalités de revenu à augmenter. Ou encore, la croissance de la productivité a durablement ralenti [Adler et alii, 2017].

Une cause est susceptible d’expliquer toutes ces tendances : ces dernières décennies, que ce soit aux Etats-Unis [De Loecker et Eeckhout, 2017 ; Eggertsson et alii, 2018] ou dans le reste des pays développés [Diéz et alii, 2018 ; De Loecker et Eeckhout, 2018], il se pourrait que la concurrence ait décliné et le pouvoir de marché des entreprises augmenté. En effet, un accroissement du pouvoir de marché des entreprises pourrait inciter ces dernières à moins investir, notamment dans l’accumulation du capital physique et la recherche-développement. Un tel sous-investissement contribuerait à freiner la croissance de la productivité, sans que les rendements du capital en soient affectés. Les cours boursiers augmenteraient alors plus vite que la valeur du capital productif, ce qui pousserait mécaniquement à la baisse la part du travail dans la valeur ajoutée. Autrement dit, les débats autour de la réglementation des géants du numérique qui enflamment les deux côtés de l’Atlantique ne sont peut-être pas absurdes [Rogoff, 2019].

Il est difficile de juger quelle est l’importance du pouvoir de marché d’une entreprise. La concentration d’un marché ne suffit pas pour mesurer celle des entreprises qui y sont présentes ; par exemple, une plus forte concurrence peut se traduire par une plus forte concentration, si les entreprises les plus efficaces évincent les moins efficaces. Par conséquent, la littérature s’est tournée vers d’autres indicateurs. Dans la mesure où l’on considère qu’une entreprise possède un pouvoir de marché si elle est à même de fixer un prix plus élevé que ses coûts marginaux, la littérature a cherché à mesurer ce pouvoir de marché en utilisant le taux de marge, qui rapporte le prix d’un bien sur le coût marginal de sa production. Dans la mesure où l’on peut également considérer qu’une entreprise possède un pouvoir de marché si elle est à même de dégager des surprofits, c’est-à-dire des rentes, on peut aussi chercher à déterminer l’ampleur de ces dernières pour juger de son pouvoir de marché. Mais ces divers indicateurs ne sont pas sans limites : par exemple, le taux de marge peut surestimer le pouvoir de marché en présence de coûts fixes et une mesure des rentes (par exemple l’indice de Lerner) est difficile à être estimée avec précision et s’avère volatil.

Dans le deuxième chapitre des nouvelles Perspectives de l’économie mondiale du FMI, Wenjie Chen, Federico Díez, Romain Duval, Callum Jones et Carolina Villegas-Sánchez (2019) ont étudié les données relatives à près d’un million d’entreprises couvrant de larges pans de l’économie de 27 pays, en l’occurrence 16 pays développés et 11 pays émergents, à partir de l’année 2000. Ils se sont appuyés sur trois types d’indicateurs, en l’occurrence les degrés de concentration des marchés, les taux de marge et des indices de Lerner, pour déterminer comment le pouvoir de marché des entreprises a évolué depuis le début du siècle, avant d’en identifier les répercussions économiques.

Leur analyse suggère que le pouvoir de marché a augmenté modérément dans les pays développés : le taux de marge a augmenté d’environ 7,7 % entre 2000 et 2015, en parallèle avec la hausse des profits et de la concentration des marchés. Il est resté à peu près stable dans les pays émergents, augmentant d’environ 1,8 % en leur sein, mais Chen et ses coauteurs notent que la concurrence sur le marché des produits était initialement plus faible dans les pays émergents que dans les pays développés.

Parmi les économies avancées, la hausse du pouvoir de marché des entreprises a été assez généralisée entre les pays, mais son amplitude diffère tout de même selon les pays ; elle a par exemple été plus forte aux Etats-Unis qu’en Europe. Elle a aussi été généralisée entre les secteurs, mais là aussi son amplitude diffère selon les secteurs : elle a été plus forte hors de l’industrie et dans les secteurs qui utilisent beaucoup les technologies digitales. Dans la plupart des pays, la hausse des marges au niveau agrégé s’explique essentiellement par celle des entreprise déjà en place et, dans une moindre mesure, par l’entrée sur les marchés de nouvelles entreprises à taux de marge élevé, plutôt que par une hausse de la part de marché des entreprises déjà en place qui présentaient des marges élevées. Mais les Etats-Unis font exception : les quatre cinquièmes de la hausse des taux de marge au niveau agrégé s’expliquent par la hausse de la part de marché des entreprises déjà en place présentant un taux de marge élevé, ce qui suggère qu’un processus de réallocation a été à l’œuvre, au bénéfice de l’économie.

Au sein de chaque secteur, la hausse des taux de marge se concentre sur une petite fraction des entreprises, en l’occurrence des entreprises souvent de petite taille, mais les plus grandes d’entre elles contribuent bien à la majorité des recettes que ce groupe génère. Les entreprises présentant un taux de marge élevé semblent réaliser de meilleures performances que les autres : leur productivité est plus forte, leur profitabilité plus élevée et elles sont davantage susceptibles d’investir dans des actifs intangibles comme les brevets et les logiciels.

Chen et ses coauteurs se sont ensuite tournés vers les répercussions de l’accroissement du pouvoir de marché des entreprises sur la croissance et la répartition du revenu. Leur analyse suggère que jusqu’à présent les répercussions macroéconomiques de l’accroissement de pouvoir de marché ont été assez modestes ; mais celles-ci pourraient être plus importantes si cette tendance se poursuivait. Malgré des profits et un Q de Tobin élevés, la hausse des taux de marge a contribué à affaiblir l’investissement [Gutiérrez et Philippon, 2016]. En effet, une hausse de 10 points de pourcentage du taux de marge d’une entreprise est associée à une baisse de 0,6 point de pourcentage de son taux d’investissement dans le capital physique. Au niveau agrégé, l’analyse empirique suggère que la production aurait été 1 % plus élevée aujourd’hui dans le pays développé moyen si le pouvoir de marché des entreprises ne s’était pas accru depuis 2000.

Le pouvoir de marché a un effet ambigu sur les décisions des entreprises en matière d’innovation. D’un côté, la perspective d’en acquérir un devrait les inciter à innover. D’un autre côté, c’est l’intensification de la concurrence, donc la réduction de leur pouvoir de marché, qui pourrait au contraire les inciter à innover, afin de s’extraire de cette concurrence. La littérature a tendance à évoquer une relation en U inversé : un accroissement du pouvoir de marché stimule tout d’abord l’innovation, puis il la freine [Aghion et alii, 2005]. L’analyse de Chen et alii tend à mettre en évidence une telle relation dans leur échantillon de 27 pays. Au niveau sectoriel, l’essentiel des observations se situe avant le point tournant, ce qui suggère que la hausse du pouvoir de marché a été bénéfique à l’innovation, mais c’est de moins en moins vrai : 21 % des observations se situaient au-delà du seuil en 2015, contre 15 % en 2000.

La hausse du pouvoir de marché des entreprises devrait se traduire par une accélération de l’inflation, puisque celles-ci peuvent plus facilement relever leurs prix de vente. Mais elles peuvent aussi profiter de leur plus grand pouvoir de marché, non pour augmenter leurs prix, mais pour réduire leur production et leur investissement. Au niveau agrégé, la hausse des taux de marge peut affaiblir la demande, l’activité économique et l’emploi, ce qui compense en retour ses effets inflationnistes. Ce faisant, elle peut aussi contribuer à déprimer le taux d’intérêt naturel, c’est-à-dire accroître le risque que les taux d’intérêt soient contraints par leur borne inférieure lorsque l’économie bascule en récession, ce qui réduit la marge de manœuvre de la politique monétaire dans une telle situation.

Enfin, Chen et ses coauteurs se sont intéressés aux répercussions sur la répartition des revenus. Pour expliquer la déformation du partage des revenus nationaux au détriment du travail que l’on a pu observer ces dernières décennies, les études évoquent souvent le progrès technique, la mondialisation et le recul du pouvoir de négociation des travailleurs ; de plus en plus d’analyses suggèrent que l’accroissement du pouvoir de marché des entreprises y a contribué, dans la mesure où les rentes qu’elles génèrent vont être captées par les propriétaires de ces firmes [Barkai, 2016 ; Autor et alii, 2017], ce qui contribue directement à creuser les inégalités interpersonnelles de revenu [Gans et alii, 2018]. Selon Chen et ses coauteurs, la hausse du pouvoir de marché semble effectivement avoir quelque peu contribué à la déformation du partage de la valeur ajoutée : elle expliquerait 0,2 point de pourcentage de la baisse de la part du travail, soit environ un dixième de celle-ci. Une poursuite de l’accroissement du pouvoir de marché des entreprises pourrait ainsi davantage déformer le partage de la valeur ajoutée au détriment du travail.

 

Références

ADLER, Gustavo, Romain DUVAL, Davide FURCERI, Sinem KILIÇ ÇELIK, Ksenia KOLOSKOVA & Marcos POPLAWSKI-RIBEIRO (2017), « Gone with the headwinds: Global productivity », FMI, staff discussion note, n° 17/04, avril.

AGHION, Philippe, Nick BLOOM, Richard BLUNDELL, Rachel GRIFFITH, & Peter HOWITT (2005), « Competition and innovation: An inverted-U relationship », in Quarterly Journal of Economics, vol. 120, n° 2.

AUTOR, David, David DORN, Lawrence F. KATZ, Christina PATTERSON & John VAN REENEN (2017), « Concentrating on the fall of the labor share », NBER, working paper, n° 23108.

BARKAI, Simcha (2016), « Declining labor and capital shares », Université de Chicago, document de travail.

CHEN, Wenjie, Federico DÍEZ, Romain DUVAL, Callum JONES & Carolina VILLEGAS-SÁNCHEZ (2019), « The rise of corporate market power and its macroeconomic effects », in FMI, World Economic Outlook.

DE LOECKER, Jan, & Jan EECKHOUT (2017), « The rise of market power and the macroeconomic implications », NBER, working paper, n° 23687, août.

DE LOECKER, Jan, & Jan EECKHOUT (2018), « Global market power », CEPR, discussion paper, n° 13009, juin.

DÍEZ, Federico J., Daniel LEIGH & Suchanan TAMBUNLERTCHAI (2018), « Global market power and its macroeconomic implications », FMI, working paper, n° 18/137, juin.

EGGERTSSON, Gauti B., Jacob A. ROBBINS & Ella Getz WOLD (2018), « Kaldor and Piketty’s facts: The rise of monopoly power in the United States », NBER, working paper, n° 24287, février.

GANS, Joshua, Andrew LEIGH, Martin SCHMALZ & Adam TRIGGS (2018), « Inequality and market concentration, when shareholding is more skewed than consumption », CESifo, working paper, n° 7402.

GUTIÉRREZ, Germán, & Thomas PHILIPPON (2016), « Investment-less growth: An empirical investigation », NBER, working paper, n° 22897.

GUTIERREZ, Germán, & Thomas PHILIPPON (2018), « How EU markets became more competitive than US markets: A study of institutional drift », NBER, working paper, n° 24700, juin.

ROGOFF, Kenneth (2019), « Elizabeth Warren’s big ideas on big tech », in Project Syndicate, 1er avril. Traduction française, « Les grandes idées d’Elizabeth Warren sur les géants du Web ».

VAN REENEN, John (2018), « Increasing differences between firms: Market power and the macroeconomy », CEP, discussion paper, n° 1576.

Transition énergétique et régulation bancaire (Le Monde -J.Couppey-Soubeyran)

LA CHRONIQUE DE JÉZABEL COUPPEY-SOUBEYRAN

Banques, banquise et pingouins

Les banques ne peuvent plus ignorer la banquise, car le dérèglement climatique est une nouvelle source de risques pour elles. La banquise ne tiendra pas longtemps non plus sans l’attention des banques, car la transition écologique a grandement besoin de financement. Mais attention aux pingouins qui braient qu’il suffira pour cela d’un peu d’incitation – par exemple un allégement de la réglementation bancaire…
Le dérèglement climatique pourrait affecter les bilans des banques et des autres intermédiaires financiers de multiples manières. En créant bien sûr des dommages à rembourser, en détruisant des valeurs d’actifs immobiliers, d’entreprises, etc. Egalement en les exposant à des risques de transition, car le « verdissement » de leurs emprunteurs, engagés dans de nouveaux modèles économiques bas carbone, ne réussira pas sans quelques échecs. Mais aussi parce que, de plus en plus, leur responsabilité se trouvera engagée si, par-delà les critères environnementaux naissants, elles continuent de financer aveuglément de gros émetteurs de CO2.
Les banques n’ignorent pas ou plus ces risques que Mark Carney – gouverneur de la Banque d’Angleterre et président du Conseil de stabilité financière – avait mis en lumière dans son discours « Briser la tragédie des horizons », le 29 septembre 2015 à Londres. Ce discours a depuis lors inspiré d’autres banquiers centraux et superviseurs. A l’initiative de la Banque de France lors du One Planet Summit de décembre 2017, un réseau consacré au verdissement du système financier s’est constitué. Le Network of Central Banks and Supervisors for Greening the Financial System produira des travaux d’évaluation instructifs. La banque centrale des Pays-Bas a, par exemple, commencé à introduire le risque climatique dans un stress test bancaire (DNB Occasional Studies n0 16-7, 2018), estimant que le risque climatique pourrait – au minimum car le scénario n’inclut ni destruction d’actifs ni effets en chaîne – faire perdre aux banques un tiers de leurs fonds propres !
Pratiques hétérogènes
Les banques ne peuvent donc plus détourner le regard de la banquise. Or, les besoins de financement de la transition écologique sont colossaux. Dans leur livre Finance, climat, réveillez-vous ! (Indigène Editions, 2018), Anne Hessel, Jean Jouzel et Pierre Larrouturou reprennent le chiffre de la Cour des comptes européenne, qui les estime à 1 115 milliards d’euros par an entre 2021 et 2030 pour les pays de l’Union, s’ils veulent réduire de 40 % leurs émissions de CO2 d’ici à 2030. Si, à première vue, le chiffre paraît astronomique, il est, tout bien pesé, à la mesure des 31 000 milliards d’euros d’actifs que les banques européennes détiennent à leur bilan (contre environ 20 000 pour les banques américaines et 133 000 pour le secteur bancaire au niveau mondial – conversion en euros des chiffres du « Global Monitoring Report on NBFI 2018 Monitoring Dataset », publié par le Financial Stability Board en février 2019). La question n’est clairement pas celle d’un manque de moyens, mais de leur fléchage.
Peut-on compter sur les banques pour qu’elles orientent spontanément leurs ressources vers la transition écologique ? Certaines s’engagent déjà dans cette voie, et les analyses comme celles de l’ONG Carbon Disclosure Project les y invitent. Mais les pratiques restent hétérogènes, le plus souvent associées au risque de réputation. Aucune banque n’a publié le détail de ses expositions selon l’éventail du vert au brun… Ce serait pourtant une bonne façon de convaincre clients et créanciers qu’il s’agit bien d’une démarche sincère, et non d’un verdissement de surface. Des études ont même montré que les banques les plus « responsables » en surface sont souvent les moins « vertueuses » (« Corporate Social Responsability for Irresponsability », Matthew Kotchen et Jon Jungbien Moon, NBER Working Paper Series no 17254, 2011).
Mais pour que les bilans des banques verdissent, il faut que la régulation financière verdisse aussi, et surtout pas en allégeant les contraintes de celles qui se signaleraient comme les plus vertueuses : c’est pourtant l’idée du « bonus prudentiel », ou green supporting factor, soutenu par la Fédération bancaire française. Car, pour faire face au risque climatique, la capacité des banques à absorber des pertes doit augmenter et non diminuer.
C’est aussi la politique monétaire qui doit verdir, en conditionnant les sommes mises à la disposition des banques à l’obligation de contribuer au financement d’investissements bas carbone. La puissance publique se doit de fixer la direction à suivre. La mise en place d’une banque publique européenne du climat est une excellente initiative, mais il faudra aller plus loin, avec des obligations publiques vertes pour que le secteur privé ne craigne plus de s’engager.
Ce n’est pas que l’isolation thermique de nos bâtiments qu’il s’agit de rénover, mais tout notre modèle de croissance. Les banques ont là une formidable occasion de réorienter leur modèle d’activité vers les besoins de l’économie réelle à un horizon de long terme, horizon qu’elles n’auraient pas dû abandonner. Mettre la finance au service du climat, c’est la remettre au service du citoyen, c’est faire le tri entre celle qui est utile et celle qui ne l’est pas dans une financiarisation dont les excès n’ont toujours pas été résorbés depuis la crise. L’objectif ultime restant « moins de banquiers, plus de banquise » !
Jézabel Couppey- Soubeyran est économiste,
maîtresse de conférences
à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne. Elle a notamment écrit « Blablabanque. Le discours de l’inaction » (Michalon, 2015)
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