Comprendre la stagnation séculaire (G.Dufrénot)

https://www.xerficanal.com/economie/emission/Gilles-Dufrenot-Comprendre-les-causes-de-la-stagnation-seculaire_3747982.html

G.Dufrénot est le co-auteur d’un ouvrage dont nous avons déjà parlé « L’austérité budgétaire: remède ou poison? »

 

Rendre publique les données des GAFAM (Le Monde)

https://www.lemonde.fr/idees/article/2017/05/23/le-big-data-du-xixe-siecle-l-exemple-a-suivre-face-aux-gafa_5132444_3232.html

Le big data du XIXe siècle, l’exemple à suivre face aux GAFA

Dans sa chronique mensuelle « Histoire », Pierre-Cyrille Hautcœur estime que l’Union européenne, qui doit aujourd’hui réguler les propriétaires de données massives, devrait s’inspirer des expériences menées par le passé.

Publié le 23 mai 2017 à 11h51 – Mis à jour le 23 mai 2017 à 11h51 Temps de Lecture 2 min.

« La gestion optimale des données est devenue un horizon commun à de très nombreuses entreprises. Elles restent leur propriété et ne sont pas rendues publiques, quand bien même elles concernent d’autres parties (sauf de très hypothétiques droits de rectification) ».
« La gestion optimale des données est devenue un horizon commun à de très nombreuses entreprises. Elles restent leur propriété et ne sont pas rendues publiques, quand bien même elles concernent d’autres parties (sauf de très hypothétiques droits de rectification) ». LUCKEY_SUN/FLICKR/CC BY 2.0

Aujourd’hui, des quantités considérables de données de gestion des administrations (contrats, dossiers médicaux, impôts, etc.) sont accessibles aux chercheurs et, souvent, au public, sous des conditions d’anonymisation et de confidentialité qui permettent de protéger la vie privée des individus tout en s’appuyant sur leurs données individuelles.

Au-delà des chercheurs ou des experts, les entreprises étudient aussi ces données publiques pour affiner de nouveaux produits et services. Ces données s’ajoutent aux données privées qu’elles produisent elles-mêmes, notamment grâce aux traces numériques de leurs interactions avec leurs clients et fournisseurs.

La gestion optimale des données est ainsi devenue un horizon commun à de très nombreuses entreprises, avec des effets très concrets sur la vie de chacun : depuis la tarification « optimale » (pour ses profits) pratiquée par la SNCF jusqu’aux compteurs­ « intelligents » d’EDF, en passant par l’ajustement des « propositions » des GAFA (Google, Amazon, Facebook et Apple) et autres entreprises du secteur du numérique accumulant les données à des échelles pharamineuses (le big data).

Celles-ci, néanmoins, restent leur propriété et ne sont pas rendues publiques, quand bien même elles concernent d’autres parties (sauf de très hypothétiques droits de rectification).

Publicité des données stockées

Dans une autre époque libérale et mondialisée, le XIXe siècle européen, les nouvelles technologies de l’information de l’époque (poste, télégraphe, imprimerie bon marché) permirent également la diffusion et l’exploitation de grandes quantités d’informations en vue de l’amélioration de l’efficacité productive : des banques et des administrations aux tailles inédites accumulèrent des ­fichiers de clients ou d’usagers (dont on a gardé des traces dans quelques cas). Des entreprises émergèrent, qui collectaient des informations pour les revendre sous une forme organisée : ainsi de l’annuaire de Bottin, ou des annuaires des faillites.

L’Etat libéral, soucieux d’une concurrence équilibrée dénuée de rentes de situation ou d’information, vei­llait alors à rendre publique l’activité de ses administrations : par des statistiques administratives à partir des années 1820, par le caractère public de l’activité de certaines administrations, et en veillant à rendre les ­administrations incontournables par rapport à des alternatives privées, comme dans le cas de la justice commerciale.

Il imposait ainsi l’enregistrement et donc la publicité des actes de société et des faillites, ce qui permettait de rassurer les créanciers face à ces sociétés encore à peine tolérées qu’étaient les sociétés anonymes, ne reposant pas sur la réputation d’associés responsables.

Le « cri » des prix

En Bourse, la procédure française de « cri » des prix les rendait observables par tous et évitait les manipulations de cours par les initiés. Leur ­publication rapide (une imprimerie fonctionnait sous le Palais Brongniart) ­garantissait la même information à tous les épargnants, à la différence de beaucoup d’autres marchés financiers.

Le droit français insistait sur l’égalité de traitement que cette publicité permettait, et on a montré depuis que nombre d’acteurs économiques y trouvaient des avantages importants par rapport, par exemple, à un droit américain qui s’avérait plus tolérant envers la privatisation de l’information.

L’Union européenne, qui doit aujourd’hui réguler les GAFA pour éviter les abus de pouvoir des propriétaires de données massives, devrait réfléchir à ces précédents. Un principe de symétrie devrait être envisagé qui, face aux données administratives ­rendues publiques pour rassurer le public sur leur efficacité, viserait à ­rendre également publiques celles que les entreprises privées accumulent sur les personnes, condition de la vérification par les citoyens du caractère politiquement acceptable des activités de ces entreprises qui n’existent que par la bienveillance des pouvoirs publics. Car le savoir reste la clé du pouvoir, et le pouvoir, en démocratie, appartient au peuple.

 

Démocratie et séparation des pouvoirs, le cas Trump (Le Monde)

Trump renforcé et les institutions affaiblies : la presse américaine tire les leçons de l’acquittement du président

Les positions des sénateurs, campées sur des lignes partisanes, inquiètent aussi les éditorialistes quant à la solidité des institutions et la signification de ce vote pour l’avenir du parti républicain

Par Publié aujourd’hui à 06h15

Temps de Lecture 3 min.

Historique, l’acquittement de Donald Trump par le Sénat américain, mercredi 5 février, à l’issue de son procès en destitution, l’est à plus d’un titre. Il n’est que le troisième président de l’histoire des Etats-Unis à connaître un tel sort. Mais il est le premier dans ce cas à faire campagne pour sa réélection, en dépit de « l’astérisque » de l’impeachment, désormais accolé à son nom, souligne le Washington Post.

Enfin, pour la première fois, un sénateur, Mitt Romney, a voté pour la destitution d’un président issu de son camp. « Trump ne peut plus techniquement dire que cette procédure a été menée par les seuls démocrates », ajoute le quotidien. Mais pour lui, comme pour une partie de la presse, ce procès entérine surtout l’extrême fracture partisane de la vie politique américaine.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Procédure de destitution : Donald Trump acquitté dans une Amérique toujours plus divisée

« Le drame de l’impeachment va institutionnaliser davantage la polarisation de Washington pour les années à venir », écrit le Wall Street Journal. Le « traumatisme » laisse deux personnalités majeures de chaque parti, Donald Trump chez les républicains et la speaker de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi chez les démocrates, « incapables de travailler ensemble ».

« Une blague faite aux dépens de la Constitution »

Les positions des sénateurs, campées sur des lignes partisanes, inquiètent aussi certains éditorialistes quant à la solidité des institutions et la signification de ce vote pour l’avenir du parti républicain. Dans son éditorial, le New York Times estime que « le procès fut une blague faite aux dépens de la Constitution. Quiconque espérait une démonstration d’une gouvernance responsable ou la défense de la séparation des pouvoirs ne peut qu’être consterné ».

Pour le Los Angeles Times, « le Sénat n’a pas seulement donné son approbation aux crimes du président, mais il a aussi encouragé un Trump victorieux à violer à nouveau la Constitution ». Acquitté, « il va se sentir plus libre pour tricher lors de la prochaine élection » : « Si c’est le cas, les sénateurs qui ont fermé les yeux sur ces méfaits pourront être considérés comme ses complices. »

Vox va plus loin encore, dénonçant chez les sénateurs républicains un « légalisme corrompu, commun aux partis politiques dominants dans les démocraties qui ont glissé dans l’autocratie ». Le Washington Post souligne aussi le caractère purement politique de ce procès : « Les sénateurs ont voté en ayant en tête leur futur politique, plus que les faits. » Et si le quotidien reconnaît que « la loyauté partisane n’est pas anormale dans la vie politique », il estime toutefois que « l’intensité avec laquelle les élus ont défendu le président l’est » : « Trump a créé un environnement qui ne laisse aucune place à une prise de distance, même (et surtout) lorsqu’il est face à des allégations aussi sérieuses que celles avancées sur l’Ukraine. »

Lire aussi « Au fond, il n’y a pas eu de procès de destitution de Trump. Il a objectivement de quoi être satisfait »

« Culte de la personnalité »

L’acquittement marque donc pour Politico « la fin d’un chapitre spectaculaire du scandale présidentiel qui a avant tout accéléré et accentué la main mise de Trump sur un parti qu’il avait autrefois méprisé ». Le procès illustre aussi « à quel point les républicains sont dépendants de M. Trump et de son approche destructive, renchérit le New York Times. La déliquescence du parti a permis sa prise en mains par un chef autoritaire comme Trump et sa transformation en un culte de la personnalité ».

S’il est difficile de prévoir quelles seront les conséquences de cet épilogue sur l’élection de novembre, Fox News rappelle les résultats du sondage Gallup paru la veille de l’acquittement. Avec un taux d’approbation de 49 % (et de 94 % chez les républicains), M.Trump enregistre les chiffres les plus hauts de son mandat. Et, ajoute le Wall Street Journal, aussi « déconcertant et exaspérant que cela puisse être pour les démocrates, l’impeachment pourrait en fait avoir augmenté les chances de Trump d’être réélu à l’automne ».

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Impeachment de Trump : le Sénat refuse d’entendre John Bolton en dépit de ses révélations

Le vote de certains démocrates pour la destitution pourrait se retourner contre eux, notamment la trentaine d’élus se représentant dans des districts gagnés par Trump en 2016. Le New York Times pronostique d’ailleurs que pour gagner, « M. Trump pourra faire ce qu’il veut, le parti le soutiendra ».

Le site conservateur Washington Examiner estime enfin que « malgré ses lamentations face à la chasse aux sorcières, l’affaire se termine plutôt bien pour Trump » : « Il est acquitté, il est toujours président et il va passer les huit prochains mois à attaquer les démocrates. » Quelques minutes après l’annonce de son acquittement, le président américain publiait sur Twitter une vidéo parodique suggérant qu’il pourrait rester président ad vitam aeternam.

Taxe et externalités négatives, l’exemple de la viande

Faut-il taxer la viande pour que son prix reflète son coût environnemental ?

Des ONG néerlandaises proposent un « prix juste de la viande », dont les revenus iraient aux consommateurs, aux agriculteurs et à l’environnement.

Par Publié hier à 18h58, mis à jour à 05h47

Temps de Lecture 5 min.

La taxe sur la viande proposée par la True Animal Protein Price Coalition générerait 32 milliards d’euros par an à l’horizon 2030.
La taxe sur la viande proposée par la True Animal Protein Price Coalition générerait 32 milliards d’euros par an à l’horizon 2030. ERIC FRANCESCHI POUR « LE MONDE »

Pour une quinzaine d’euros le kilo de bœuf ou une dizaine d’euros le kilo de poulet, combien la société paie-t-elle en effets collatéraux pour l’environnement et la santé ?

En raison des pressions exercées par l’élevage sur les ressources naturelles et des risques de maladies liés à une forte consommation, de plus en plus d’organisations défendent l’idée d’intégrer ces coûts externes dans le prix de la viande.

Mardi 4 février, un groupe d’associations néerlandaises a publié un rapport plaidant pour l’introduction, en Europe, d’une « taxe de durabilité » sur les produits carnés, dont les revenus serviraient à aider les agriculteurs à se tourner vers des modes de production plus durables et à inciter les consommateurs à rééquilibrer leur alimentation.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi La demande de viande pèse sur les ressources de la planète

Les propositions de la True Animal Protein Price Coalition (TAPPC – « Coalition pour un juste prix des protéines animales » – qui regroupe une trentaine d’organisations néerlandaises des secteurs de l’environnement, de l’agriculture, de la condition animale et de la santé) ont été présentées au Parlement européen, mercredi 5 février, lors d’une réunion à l’initiative de l’eurodéputé Bas Eickhout, vice-président du groupe des Verts. « La viande induit des coûts externes significatifs qui ne sont pas reflétés dans son prix au consommateur et nécessitent une correction rapide », explique le Néerlandais.

« Distorsion » entre prix de vente et coût réel

Un sujet qui préoccupe depuis plusieurs années l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO). En 2015, celle-ci relevait une « distorsion inquiétante entre le prix de vente des aliments et le coût réel de production. En conséquence, la nourriture produite à un prix environnemental plus élevé (…) peut sembler moins chère que des alternatives produites de façon plus durable. »

L’alimentation pèse pour environ un tiers des émissions de gaz à effet de serre, dont une grande part est attribuable aux produits carnés, par ailleurs les plus gourmands en terres et en eau. Dans un rapport sur le changement climatique et les terres publié en août 2019, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) observait que « la viande, et en particulier la viande de ruminant (bœuf et agneau), est l’aliment avec le plus d’effet sur l’environnement ».

Or, avec 9,7 milliards d’habitants sur Terre en 2050 et des niveaux de vie permettant de plus en plus aux classes moyennes de consommer de la viande, la demande devrait croître fortement au niveau mondial, au rythme de 1,2 % chaque année selon la FAO.

Lire aussi Nous n’avons jamais consommé autant de viande

A l’échelle européenne, les niveaux de consommation de viande dépassent les recommandations sanitaires. Chaque Européen en a consommé, en moyenne, 69,3 kilos en 2018, selon la Commission (un chiffre calculé en « équivalent carcasse », supérieur au poids final dans l’assiette, estimé autour de 40 kilos). Or, plusieurs études considèrent qu’une consommation plus responsable se situerait autour de 10 à 15 kilos par an et par personne.

En s’appuyant sur un chiffrage réalisé par le cabinet CE Delft – un organisme de recherche spécialisé dans les problèmes environnementaux –, la TAPPC propose d’introduire pour tous les pays de l’Union européenne (UE), à partir de 2022, un surcoût de 10 centimes d’euros pour 100 grammes sur toutes les viandes, et d’augmenter cette taxe progressivement.

D’ici à 2030, la coalition préconise la mise en place de taxes différenciées selon les types de viande et leur impact sur l’environnement : 47 centimes pour 100 grammes de bœuf, 36 centimes pour le porc et 17 centimes pour la viande de poulet. L’objectif est d’inciter le consommateur à revoir la composition de son assiette en réduisant les rations de viande au profit des végétaux.

6 000 euros pour chaque agriculteur

La TAPPC estime qu’une telle taxe générerait 32 milliards d’euros par an à l’horizon 2030. Près de la moitié de la somme serait reversée aux agriculteurs, finançant par exemple des conversions au bio, des investissements pour le bien-être animal ou des programmes de stockage de carbone dans les sols. « Selon nos calculs, chaque agriculteur européen pourrait se voir reverser 6 000 euros annuels en moyenne », avance ainsi Jeroom Remmers, directeur de la TAPPC. Un autre tiers servirait à baisser la TVA sur les fruits, les légumes et autres végétaux ; 20 % à aider les ménages les plus modestes dans leurs achats alimentaires ; et environ 12 % à financer des programmes d’aide aux pays en développement.

« Pour nous, ce n’est pas une taxe sur la viande, mais un juste prix de la viande, défend M. Remmers. Il faut vraiment que l’utilisation soit transparente et que les sommes bénéficient en premier lieu aux agriculteurs et aux consommateurs. »

D’après le calcul effectué sur les Pays-Bas par CE Delft, la mise en place d’un tel surcoût sur la viande entraînerait une baisse de la consommation d’environ 50 % à l’horizon 2030. Mais une partie de la production servant à l’export, le nombre d’animaux de ferme ne diminuerait que de 10 %, en réduisant progressivement certaines tailles de cheptels, moyennant compensation financière.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Jonathan Safran Foer : « Il nous faut devenir des gens qui ne volent rien à la planète »

L’étude de la TAPPC s’est centrée principalement sur le coût environnemental de la viande mais une telle mesure aurait aussi un impact de santé publique.

Prudence des eurodéputés

La viande transformée (saucisses, jambon et autres charcuteries) est classée comme « cancérogène certain » par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et la viande rouge (bœuf, agneau, porc…) comme « cancérogène probable ». La consommation de viande est également associée à un risque accru de survenue de maladies cardiovasculaires, comme l’a montré un article publié lundi dans la revue JAMA internal medicine qui estime ce risque de 3 % à 7 % pour deux portions hebdomadaires de viande rouge, transformée ou de poulet.

Pour l’heure, les eurodéputés restent prudents sur la mise en place d’une telle taxe, qui risque de se révéler très impopulaire si le consommateur n’en tire pas profit. Beaucoup ont en tête l’échec d’une revalorisation de la taxe carbone en France, point de départ du mouvement des « gilets jaunes » à l’automne 2018.

M. Eickhout compte surtout sur des avancées au niveau national. « Nous ne pouvons pas attendre que ce soit mis en place dans toute l’UE, car les mesures fiscales nécessitent l’unanimité du Conseil », précise l’eurodéputé.

En Allemagne, des parlementaires verts, socio-démocrates et de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) défendent depuis plusieurs mois l’idée d’aligner la viande, qui bénéficie actuellement d’une TVA réduite à 7 %, au taux plein de 19 %. Aux Pays-Bas, le débat sera lancé au printemps avec la présentation, au Parlement, d’une proposition de réforme fiscale reprenant l’idée d’un « prix juste de la viande ».

Origine sociale et représentations de l’avenir

« Quand un jeune se sent dans une position sociale dominante, rien ne lui semble impossible en matière d’orientation »

La confiance dans ses choix d’orientation et la réussite dans l’enseignement supérieur est le résultat d’un long processus qui prend racine dès l’école, raconte Bernard Lahire, sociologue à l’Ecole normale supérieure de Lyon.

Propos recueillis par Publié aujourd’hui à 07h00, mis à jour à 09h09

Article réservé aux abonnés

Bernard Lahire, professeur de sociologie à l’Ecole normale supérieure de Lyon
Bernard Lahire, professeur de sociologie à l’Ecole normale supérieure de Lyon © Bénédicte Roscot

Entre 2014 et 2018, un collectif de 17 chercheurs piloté par Bernard Lahire, professeur de sociologie à l’Ecole normale supérieure de Lyon, a mené une enquête sur la reproduction des inégalités, en dressant le portrait de 35 enfants de 5 ans. Si Enfances de Classe (Seuil, 2019), un travail sociologique d’une ampleur inédite, éclaire les déterminants de la réussite scolaire, il permet aussi de comprendre les inégalités d’accès et de réussite dans l’enseignement supérieur, comme l’explique Bernard Lahire.

Oser des choix d’études ambitieux, ne pas « s’autocensurer », avoir confiance dans ses possibilités : en quoi ces capacités individuelles sont-elles influencées par les origines sociales ?

Le système français est très hiérarchisé. Il existe d’importantes différences de réputation et de « valeur » entre les filières de bac, entre les mentions obtenues, entre les lycées d’origine… L’espace de l’enseignement supérieur l’est aussi : des filières les plus « populaires » que sont les BTS jusqu’aux classes préparatoires à l’autre bout du spectre, avec au milieu l’université et les IUT. Tout cela est inégalement « noble ». Quelqu’un qui a un bac général sait qu’il « vaut mieux » qu’un bac techno et pro. Il sait aussi que s’il est en S, il est plus « légitime » que quelqu’un qui est en ES ou en L.

« Les étudiants qui entrent dans le supérieur ont intégré les hiérarchies scolaires »

Ainsi, les étudiants qui entrent dans le supérieur sont déjà remplis de ces différences, ils ont intégré ces hiérarchies, et cela a des effets sur la perception qu’ils peuvent avoir d’eux-mêmes, de leur avenir, de leurs possibilités. Ils n’arrivent pas avec la même énergie scolaire, la même assurance… Pour certains, il est évident qu’ils vont aller jusqu’à bac + 5, pour d’autres, l’horizon, c’est péniblement deux ou trois années d’études.

Quand vous vous sentez dans une position dominante dans la société, rien ne vous semble impossible en matière d’orientation. Et plus vous avez d’assurance, moins vous doutez de vos capacités d’aller dans des filières d’études les plus prestigieuses. Récemment j’ai mené un entretien avec un fils de gynécologue qui me disait : « Je faisais le pitre, j’étais un élève moyen au collège puis assez catastrophique au lycée, j’avais 6 de moyenne dans des grosses matières. Mais j’étais pourtant certain de réussir médecine. » Il avait la confiance que lui donnait son statut social. Et dans les faits, il a eu le bac avec une mention assez bien, et médecine du deuxième coup. On ne retire pas à un enfant de la bourgeoisie la certitude qu’il a en lui.

Tout cela se conjugue à des effets de socialisation genrés. Des travaux montrent qu’à un niveau de performance égale, les filles s’autorisent moins que les garçons à aller dans les filières les plus prestigieuses. Et tout cela se conjugue avec les origines sociales.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Orientation : filles et garçons n’ont toujours pas les mêmes ambitions

Lors d’une de mes dernières enquêtes, une jeune femme issue d’un milieu populaire qui avait réussi le Capes, et qui était parmi les premières au niveau national, continuait malgré tout à se sentir peu sûre d’elle, attribuait son succès à de la « chance », et vivait le syndrome de l’imposteur. Cela en dit long sur l’intériorisation de l’infériorité, et le complexe de réussite que peuvent entretenir des jeunes femmes issues de milieux ouvriers.

Dans Enfances de classe, vous montrez à quel point les enfants sont plus ou moins armés, selon leur milieu social, pour endosser le « métier d’élève » – et plus tard, le « métier d’étudiant ». Quels sont les facteurs les plus déterminants ?

De multiples facteurs entrent en jeu. Pendant les premières années, les enfants acquièrent des rapports différents, selon leur milieu familial, au langage oral et écrit, ce qui a un impact considérable sur la réussite de leurs études. Cela s’étend à la capacité à jouer avec les mots, à faire de l’ironie, qui sont des choses socialement plus développées dans les familles de classes supérieures, et qui permettent de prendre de la distance face au langage – une compétence que l’on demande à l’école.

« Plus on monte dans la hiérarchie des capitaux scolaires, plus les enfants, même à 5 ans, sont invités au quotidien à développer leur esprit critique »

En outre, les enfants de milieux aisés sont plus à l’aise avec la prise de parole. Nous avons observé qu’ils sont plus à même de développer une certaine aisance sociale et ont tendance à avoir une meilleure estime d’eux-mêmes. On voit dans Enfances de classe des enfants qui sont déjà des leaders à 5 ans, alors que leurs parents sont des leaders dans leurs métiers.

Nous avons observé que plus on monte dans la hiérarchie des capitaux scolaires, plus les enfants, même à 5 ans, sont invités au quotidien à développer leur esprit critique, à déconstruire les croyances, à analyser. Cela concerne la publicité, la politique, la religion, les histoires qu’on raconte aux enfants (le Père Noël ou la petite souris). Or, la prise de distance argumentée face à des situations, des images ou des textes fait partie des choses qu’on développe à l’école et pendant les études.

D’autres capacités ont un impact sur la réussite à l’école. Le rapport au temps par exemple, qui est plus ou moins spontané ou planifié. Certains enfants apprennent très tôt à se situer dans le temps, à savoir lire l’heure et les jours, d’autres sont moins encouragés à le maîtriser.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Dans l’enseignement supérieur, des activités extra-académiques de plus en plus stratégiques

Aussi, le rapport à la compétition est très marqué socialement. Cet esprit se cultive dans certains loisirs sportifs ou culturels et s’étend à l’univers scolaire. Les élèves de prépas et les gagnants des concours des grandes écoles, issus de milieux favorisés, ont intégré l’idée qu’il fallait en permanence être au top, toujours se dépasser, qu’on ne réussit pas sans un surtravail et une pression permanente.

A tout cela s’ajoutent les pratiques culturelles des parents, plus ou moins éloignées de l’univers scolaire. Si le week-end, votre seule sortie est la promenade au centre commercial, ce n’est pas comme être allé dans un musée où on vous explique que tel tableau est tiré d’une scène de la mythologie grecque ou de la Bible…

Vous parlez aussi du rapport à la lecture…

Pour les enfants des classes moyennes et supérieures, le livre est une évidence : on leur lit des histoires chaque soir, il y a des livres à la maison, on leur en offre en cadeau, on les abonne à des magazines, les enfants voient leurs parents lire, ils fréquentent des librairies et des bibliothèques. Tout cela fait que plus tard, un étudiant va se sentir plus ou moins « bien » dans une bibliothèque. Il n’aura aucun mal à y aller pour travailler ou emprunter des livres. Ce sont des habitudes culturelles qui s’ancrent très tôt. Pour ma part, venant d’un milieu populaire, je n’ai jamais réussi, même aujourd’hui, à me sentir complètement à l’aise dans une bibliothèque.

Vous montrez que le style d’autorité parentale a un impact sur la réussite dans un contexte scolaire… Cela peut-il avoir une influence dans les études supérieures ?

S’approprier le savoir scolaire nécessite d’accepter une forme spécifique d’autorité. Plus on monte dans la hiérarchie sociale, plus les parents pratiquent une forme d’autorité basée sur l’explication des bons comportements, la justification des règles – celles-ci sont même parfois affichées dans la maison, comme à l’école. Les enfants apprennent qu’il est dans leur intérêt d’agir selon ces règles explicites. Dans ces familles, on travaille sur l’autocontrôle des enfants, on prévient que si certaines choses ne sont pas faites, cela aura telles conséquences. A contrario, dans les familles plus populaires, nous avons observé que les parents ont davantage tendance à imposer l’autorité de l’extérieur. L’enfant fait ce qu’il veut jusqu’au moment où les parents disent stop car il dépasse les bornes, mais l’enfant a peu conscience de la nature de ces bornes. Certains ont ainsi du mal à intégrer les limites. L’autorité est donc quelque chose d’extérieur plutôt qu’elle n’est intériorisée.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Pourquoi les enfants de prof réussissent mieux leurs études

Ces comportements se prolongent en classe. Or, l’école ne fonctionne que sur le modèle d’autorité autocontraint. Par la suite, cela fait que les étudiants n’ont pas tous le même degré d’autonomie et d’autodiscipline. Pour réussir à l’université, en particulier, il faut pouvoir se mettre au travail par soi-même.

« A la fac, personne ne va vous sursolliciter, il est facile de se laisser couler »

Quand j’enseignais à des premières années, je disais bien aux étudiants, en particulier ceux issus de milieux populaires, de se faire des programmes de travail, de lire tous les jours, d’organiser leur temps de manière cadrée. A la fac, personne ne va vous sursolliciter, il est facile de se laisser couler. Il est capital de compenser par un travail personnel tout ce qu’on ne va pas vous demander, et qui est pourtant nécessaire. Et cela, c’est quelque chose pour lequel les étudiants sont très inégalement préparés.

Le problème, c’est que dans le système actuel, ce sont les élèves de classes préparatoires qui bénéficient des meilleures conditions d’encadrement. Or, ce sont aussi ceux qui savent déjà le mieux s’organiser, qui sont les plus autonomes… A côté, dans les universités, il y a moins d’heures de cours, moins d’encadrement, les étudiants ne sont pas évalués avant les partiels de janvier… Ils ont du mal à savoir ce qu’ils valent, alors qu’en prépa, les devoirs et les khôlles se succèdent chaque semaine, sans parler des concours blancs.

Avez-vous observé d’autres facteurs qui pèsent sur la réussite étudiante ?

Le degré d’autonomie matérielle dont dispose un étudiant joue un rôle considérable. Les parents les plus aisés peuvent aider leur enfant à payer son loyer, ses repas, ses transports, son ordinateur, pour qu’il puisse se consacrer uniquement à ses études. Ceux qui n’ont pas cette chance doivent travailler, parfois à mi-temps. Non seulement ils sont moins armés scolairement, mais ils vivent dans des conditions qui ne favorisent pas la réussite. La nature des jobs joue aussi beaucoup. Les étudiants les plus aisés mettent à profit leurs étés pour travailler, mais sous forme de stages ou de jobs dans de grandes entreprises ou des institutions culturelles par exemple, des choses que l’on peut plus facilement valoriser sur un CV qu’un emploi étudiant à l’année dans un supermarché ou dans la restauration rapide.

La Banque de France teste une monnaie digitale (Le Monde)

« Monnaie centrale digitale » : la Banque de France va lancer une expérimentation en 2020

Cette initiative de la banque centrale française constituera une première dans la zone euro. Son but sera de développer à terme un « stablecoin » c’est-à-dire une monnaie virtuelle dont le cours est fixe et qui repose sur la technologie blockchain.

Le Monde avec AFP Publié hier à 17h02

 

La Banque de France s’apprête à lancer des expérimentations pour développer une « monnaie digitale de banque centrale » (MDBC) destinée aux transactions « de gros », c’est-à-dire aux montants très élevés, a annoncé son gouverneur François Villeroy de Galhau, mercredi 4 décembre.

Cette initiative de la banque centrale française constituera une première dans la zone euro. Son but sera de développer à terme un « stablecoin », c’est-à-dire une monnaie virtuelle dont le cours est fixe et qui repose sur la technologie blockchain. L’institution veut débuter des expérimentations « rapidement » et lancer un appel à projets d’ici la fin du premier trimestre 2020, a-t-il précisé lors d’une conférence à Paris.

Elle participera « à l’étude d’un éventuel “e-euro” » porté par l’Eurosystème, un sujet déjà évoqué lundi devant le Parlement européen par la nouvelle présidente de la banque centrale européenne, Christine Lagarde, a développé M. Villeroy de Galhau.

Une monnaie digitale de banque centrale au niveau européen permettrait de « disposer d’un puissant levier d’affirmation de notre souveraineté face aux initiatives privées du type Libra », a-t-il défendu. D’après la Banque de France, une monnaie virtuelle européenne permettrait de réaliser des « gains d’efficacité », de réduire des « coûts d’intermédiation » mais aussi de donner la possibilité « d’échanger ses avoirs contre de la monnaie légale ».

Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Pourquoi ferions-nous confiance à Facebook ? » : méfiance généralisée contre la cryptodevise libra

Libra sur la défensive

En juin dernier, Facebook s’était attiré les foudres de nombreux gouvernements dans le monde en annonçant vouloir lancer en 2020 sa propre cryptomonnaie, adossée à un panier de devises. Depuis le géant des réseaux sociaux a dû revoir ses ambitions à la baisse face aux réticences des autorités et régulateurs, notamment américains, et les défections d’entreprises partenaires pour l’accompagner dans ce projet.

Outre Facebook, la banque américaine JPMorgan, la première au monde, a également annoncé en février le prochain lancement du JPM Coin, adossé au dollar et réservé aux investisseurs institutionnels.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Le projet de monnaie virtuelle libra à la recherche d’un second souffle