A propos Nicolas Danglade

Enseignant d'ESH en ECE 2

Jean Tirole, à propos du programme économique de Le Pen (Telos)

https://www.telos-eu.com/fr/economie/le-programme-economique-de-marine-le-pen-une-dange.html

Le programme économique de Marine Le Pen : une dangereuse chimère

20 avril 2022

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Depuis la Seconde guerre mondiale, l’extrême droite n’a jamais été aussi proche du pouvoir. Son arrivée aux affaires aurait des conséquences considérables pour notre société et les valeurs de notre pays. La volonté de sa candidate de s’éloigner de l’Europe et de ses principes démocratiques pour se rapprocher de leaders populistes comme les dirigeants hongrois et polonais, voire d’un dictateur comme Poutine semble particulièrement inquiétante. Ces points ont été maintes fois évoqués, à raison, pour lui faire barrage. Mais qu’en est-il de son programme économique ?

La gestion d’un État peut être comparée à celle du budget de la famille ou d’une entreprise. Si l’on emprunte, il faut dépenser l’argent de façon à pouvoir rembourser, il faut être crédible, et il faut des garants. Pour la France, ces trois critères se traduisent ainsi : préparer l’avenir économique du pays, gagner la confiance des prêteurs et le soutien de l’Europe.

Une liste à la Prévert

Le programme de Marine Le Pen est une liste à la Prévert de dépenses nouvelles, largement sous-estimées à 68 milliards €/an, financées à l’aide de recettes hélas en partie fictives. En commençant par les économies de 16 milliards/an liées à des mesures sur l’immigration. Ce calcul repose sur du vent : toutes les études montrent que les immigrés ne coûtent quasiment rien en termes d’argent public, car les cotisations sociales de ceux qui travaillent compensent les coûts imputés à notre système de protection sociale. Les 15 milliards de nouveaux revenus que la candidate promet d’obtenir en luttant contre la fraude fiscale et sociale semblent hypothétiques – ceux qui ne le sont pas seront de toute façon générés par la mise en vigueur de la régulation européenne sur le e-commerce et la facturation électronique (pour lutter efficacement contre la fraude à la TVA), et par le programme mis en œuvre par l’Assurance maladie contre la fraude sociale. Et que dire des huit milliards d’économies sur le fonctionnement de l’État (comment fera-t-elle ces économies ?) ou des deux milliards correspondant à d’hypothétiques baisses de dépenses couramment liées à l’insécurité ?

À l’inverse, le coût de son programme de dépenses semble très sous-estimé. Cela est vrai en particulier sur le sujet très controversé des retraites (dont le coût, selon l’Institut Montaigne, est sous-estimé de 17 milliards). Il n’y a pas de solution miracle. Les réformes successives ont permis ces dernières années de rééquilibrer en partie notre système de retraite, mais celui-ci reste fragile. On peut vouloir envisager une nouvelle réforme pour consolider le système, rehausser le niveau de certaines retraites, mieux tenir compte de la pénibilité. Mais, pour y parvenir, il n’y a que trois solutions pérennes : (1) augmenter les cotisations sociales, déjà extraordinairement élevées en France et pesant sur le pouvoir d’achat des salariés et facteur de chômage, (2) diminuer le montant des retraites, ou (3) travailler plus longtemps comme cela est le cas dans les autres pays développés. Le choix entre ces trois options est un choix de société. En revanche, redescendre l’âge de la retraite à 60 ans mettra en faillite notre système, avec des conséquences importantes pour les plus défavorisés.

Le plus étonnant dans toutes ces propositions, c’est que cet argent public ne permettra ni de préparer l’avenir, ni de réduire les inégalités tant les dépenses sont mal ciblées. Pour ne prendre qu’un exemple, une mesure de Mme le Pen exonérerait d’impôts sur le revenu un haut diplômé de moins de 30 ans gagnant cinq fois le Smic.

Il faudrait aussi rajouter les coûts directs pour les citoyens et les entreprises ; la xénophobie de son programme fera fuir les médecins, les scientifiques et les ingénieurs dont nous avons besoin et elle privera nos entreprises de main-d’œuvre leur faisant défaut.

Après le « quoi qu’il en coûte » de la période Covid et l’invasion de l’Ukraine, et en préparation à de nouvelles crises potentielles (nouveaux virus, menaces militaires, protectionnisme généralisé), nous ne pouvons pas charger plus la barque. Or, le programme de Marine Le Pen finance essentiellement la consommation et ne comporte quasiment rien qui permette de créer de la richesse collective – en dehors de la baisse d’impôts de production, déjà engagée par le gouvernement actuel. C’est un programme qui ne se projette jamais vers les sources de notre pouvoir d’achat de demain, l’éducation, l’enseignement supérieur, la recherche et le développement. Il ne répond pas à la crise climatique qui frappera de plein fouet nos enfants et petits-enfants (sans parler du fait que la baisse de la TVA sur les produits pétroliers, le démantèlement des éoliennes, le moratoire sur le solaire devraient nous conduire à terme à acheter plus cher à l’étranger de l’électricité carbonée).

Une version européenne de l’Argentine

Pour financer son programme, pour attirer les entreprises créatrices d’emplois, Marine Le Pen aura besoin de la confiance des investisseurs. La dette publique est passée de 100 % du PIB à près de 116 % du PIB, mais cela n’a pas eu d’influence sur la crédibilité de l’Etat français car une bonne partie des réformes engagées (sur le marché du travail, la formation professionnelle, la fiscalité) sont venues soutenir la croissance et permettre une baisse du chômage. En d’autres termes, les marchés ont considéré que cette dette accrue restait soutenable car la France s’engageait dans une voie porteuse de croissance économique. À l’inverse, le manque de prévoyance du programme de Marine Le Pen ne rassurera pas ces derniers, qui verront dans la France une version européenne de l’Argentine (autrefois un des pays les plus riches au monde, coulé par une gestion publique irresponsable).

La confiance repose aussi sur les attitudes. Comme Poutine et Trump, Marine Le Pen exècre les experts reconnus, assimilés à une « élite hors sol » et surtout contradicteurs potentiels. Or, si les experts se trompent, ils se trompent beaucoup moins souvent que ceux qui n’ont ni la formation ni le temps nécessaire pour comprendre les problèmes complexes du monde d’aujourd’hui ; et ils ne sont pas en quête de votes. Si elle avait été au pouvoir, Marine Le Pen aurait pris sur la question du vaccin et du pass sanitaire des positions problématiques, tant sur le plan sanitaire qu’économique.

La France est un petit pays en taille et a besoin de l’Europe pour exister sur la scène géopolitique : se protéger, négocier des accords internationaux, réguler le numérique, combattre l’évasion fiscale. Mais aussi pour résister à une potentielle nouvelle crise économique. Si les pays européens endettés tiennent aujourd’hui, c’est en partie grâce au « quoi qu’il en coûte » de la Banque centrale européenne et à l’avancée de la construction européenne depuis dix ans, y compris au niveau budgétaire avec le plan de relance européen dont la France a bénéficié pour financer son propre plan d’investissements.

Or, si Marine Le Pen ne parle plus de quitter l’Europe et l’Euro (le « Frexit »), son programme revient à s’asseoir sur les règles européennes et créera immédiatement une profonde crise de l’Union, avec des répercussions immédiates sur la crédibilité budgétaire de la France. Nos voisins européens n’accepteront jamais la création d’une « Alliance européenne des nations » que la candidate du Rassemblement National voudrait substituer progressivement à l’Union européenne, la remise en cause de la liberté de circulation des marchandises et des personnes, la révision constitutionnelle qui instituerait la primauté́ du droit français sur le droit européen, ou la réduction unilatérale de la contribution française au budget de l’UE. C’est un Frexit qui ne dit pas son nom. Nous n’aurions en cas de difficultés ni la BCE pour nous prémunir de l’emprunt cher, ni de plans de relance européenne ; et ce serait la fin de la PAC qui soutient tant nos agriculteurs et le développement rural.

Les Français qui souffrent d’un manque de pouvoir d’achat, dont le travail est difficile, qui s’inquiètent quant à leur avenir et celui de notre planète, les jeunes en quête d’emploi et de formation ne trouveront pas dans ce programme de réponses à leurs attentes. Dans notre monde anxiogène, il est important de résister aux sirènes d’un programme dissimulateur et non financé. Réfléchissons à deux fois avant d’adouber une politique qui appauvrira durablement notre pays.

Ce texte a d’abord été publié dans La Dépêche du Midi le 16 avril 2022.

La BCE prise en étau (Le Monde)

La BCE prise en étau entre l’inflation et le risque de récession

Alors que la guerre en Ukraine et ses répercussions fragilisent l’économie européenne, l’institution a maintenu ses taux inchangés, jeudi 14 avril, malgré la flambée des prix.

Par Marie Charrel Publié le 14 avril 2022 à 18h40 – Mis à jour le 15 avril 2022 à 07h59

Temps de Lecture 4 min.

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« L’agression de la Russie contre l’Ukraine engendre d’immenses souffrances. Elle affecte également l’économie, en Europe et au-delà. » C’est par ces mots que Christine Lagarde, la présidente de la Banque centrale européenne (BCE), a entamé sa conférence de presse virtuelle, jeudi 14 avril, à l’issue de la réunion des gouverneurs de l’institution. Dans la foulée, l’euro a plongé sous le seuil de 1,08 dollar pour la première fois depuis mai 2020, signe des incertitudes auxquelles la BCE fait face. Et du dilemme cornélien qu’elle doit résoudre : doit-elle accélérer le retrait de ses soutiens à l’économie pour juguler l’inflation, ou bien les maintenir, alors que l’activité va ralentir à cause des répercussions de la guerre aux portes de l’Union européenne ?

« La BCE normalise sa politique à la vitesse d’un escargot », résume Carsten Brzeski, économiste chez ING

Pour le moment, l’institut de Francfort estime qu’il est urgent d’attendre. Il s’en tient au plan déjà annoncé en mars : il continue de réduire ses achats nets d’actifs (obligations d’Etat, principalement), qui devraient prendre fin au troisième trimestre. Et il ne relèvera ses taux, aujourd’hui à un niveau historiquement bas (– 0,5 % pour le taux de dépôt), que « quelque temps après », soit probablement début 2023. « La BCE normalise sa politique à la vitesse d’un escargot », résume, non sans ironie, Carsten Brzeski, économiste chez ING.

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Peut-être. Mais la guerre « a considérablement accru l’incertitude », a justifié Mme Lagarde. En outre, un embargo européen sur le gaz russe aurait « un impact significatif » sur l’économie et pourrait plonger certains pays membres en récession. S’ajoutent à cela les confinements en Chine, qui perturbent les chaînes d’approvisionnement mondiales. « Face aux énormes risques économiques liés à la guerre en Ukraine et à la pandémie, la BCE n’a pas d’autre choix que de garder toutes les options ouvertes », a réagi Marcel Fratzscher, président de l’Institut allemand de recherche économique DIW. De fait, l’institution se dit prête à « ajuster tous les instruments dont elle dispose », avec souplesse et flexibilité. Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Avec la guerre en Ukraine, l’Allemagne est obligée de repenser son modèle économique

« Divergence de situations entre pays membres »

Voilà qui n’est pas du goût des « faucons », les partisans, au sein de la BCE, d’une politique monétaire plus stricte. Leur crainte : que l’inflation aujourd’hui générée par la flambée des tarifs de l’énergie et des matières premières ne s’étende à l’ensemble des prix. Et notamment, qu’elle déclenche une hausse des salaires, rendant la spirale inflationniste particulièrement difficile à briser, comme dans les années 1970. La BCE est la seule des grandes banques centrales qui n’ait pas encore commencé à relever ses taux pour éviter un tel scénario, s’agacent-ils. La Réserve fédérale américaine a déjà augmenté les siens d’un quart de point – ils évoluent désormais entre 0,25 et 0,5 %. Pourquoi la BCE tarde-t-elle donc tant à suivre ?

D’abord, parce que le risque d’emballement des salaires est beaucoup moins élevé qu’aux Etats-Unis, où le taux de chômage est historiquement bas et l’économie en surchauffe. « Nous surveillons de près la hausse des salaires dans la zone euro : pour le moment, elle est relativement modérée », a déclaré Christine Lagarde, répétant que l’institution reste convaincue qu’à moyen terme l’inflation convergera à nouveau vers les 2 %. Lire la chronique : Article réservé à nos abonnés « La Fed ne sait pas piloter les atterrissages en douceur lorsqu’il s’agit de combattre la hausse des prix »

Ensuite, « parce que l’économie européenne est beaucoup plus exposée aux répercussions de la guerre et au risque de récession que l’économie américaine », résume Ludovic Subran, chef économiste d’Allianz. « La BCE est, en outre, confrontée aux divergences de situations entre les pays membres ». En mars, l’inflation a ainsi dépassé les 10 % dans les pays baltes, contre 5,1 % en France. En outre, l’Allemagne et l’Italie sont beaucoup plus dépendantes du gaz russe que la France ou l’Irlande…

Limiter les risques de fragmentation financière

En temps normal, la hausse des taux freine le crédit et, par ricochet, l’activité des entreprises, les salaires et l’ensemble des prix. Dans les conditions actuelles, remonter les taux de la BCE semble donc périlleux, soulignent les « colombes », les partisans d’une politique monétaire accommodante. Cela risquerait, en effet, de fragiliser l’économie européenne sans pour autant permettre de freiner la flambée des prix, puisque celle-ci est presque entièrement liée à l’énergie importée. « C’est vrai, mais si la BCE ne fait rien alors que l’inflation dépasse les 7 %, loin de sa cible de 2 %, sa crédibilité risque d’en prendre un sérieux coup », analyse Ludovic Subran.

En saura-t-on plus en juin, lorsque la BCE présentera ses nouvelles prévisions de croissance ? Mme Lagarde s’est montrée très évasive

Pour ces raisons et montrer qu’elle agit malgré tout, la banque centrale a laissé entendre qu’elle pourrait déployer un nouvel outil permettant de limiter les risques de fragmentation financière entre les pays membres, si la situation l’exigeait. « Ce fut probablement le moment le plus intéressant de la conférence de presse », juge Frederik Ducrozet, stratégiste chez Pictet WM, dans une note sur le sujet. En saura-t-on plus en juin, lorsque la BCE présentera ses nouvelles prévisions de croissance ? Mme Lagarde s’est montrée très évasive. Et c’est sans doute mieux, estime M. Ducrozet : « A ce stade, il serait contre-productif de présenter un outil trop détaillé. »

Egalement interrogée sur les rumeurs évoquant son nom parmi les personnalités susceptibles d’être nommées au poste de premier ministre par Emmanuel Macron, s’il était réélu à la présidence française, Mme Lagarde, récemment diagnostiquée positive au Covid-19, s’est, en revanche, refusée à tout commentaire, se contentant de répondre : « J’en perds ma voix. » Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Les économies d’Europe de l’Est fragilisées par la guerre en Ukraine

Marie Charrel

La fin de l’inflation faible (Artus)

Patrick Artus : « Le retour à l’économie d’autrefois pourrait être violent »

Chronique

auteur

Patrick Artus

Economiste

Une inflation à nouveau forte va modifier les comportements de tous les agents économiques, prévoit l’économiste dans sa chronique.

Publié le 16 avril 2022 à 07h00 – Mis à jour le 16 avril 2022 à 07h00 Temps de Lecture 4 min.

Chronique. Le prochain président de la République, quel qu’il soit, risque d’être confronté à une situation économique bien proche de celle des années 1970-2008, une « économie d’autrefois » très éloignée de celle que nous avons connue ces dernières années – entre 2010 et la crise due au Covid-19. Lire aussi : Article réservé à nos abonnés La BCE prise en étau entre l’inflation et le risque de récession

Dans cette économie d’autrefois, il y avait de l’inflation. Elle était alors due à l’accélération des salaires, quand les économies se rapprochaient du plein-emploi, et à l’indexation des salaires sur les prix. En effet, le pouvoir de négociation des salariés était élevé ; cela impliquait, d’une part, que les salariés pouvaient bénéficier des périodes de plein-emploi pour obtenir des hausses de salaires plus rapides, d’autre part, que les gains de productivité étaient redistribués aux salariés, et enfin que les salaires étaient protégés contre l’inflation par l’indexation de ceux-ci sur les prix.

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La seconde caractéristique de l’économie d’autrefois était que les chocs inflationnistes (hausse des prix des matières premières et de l’énergie, conflits sociaux) étaient essentiellement supportés par les entreprises et conduisaient surtout à un recul des profits, puisque l’indexation des salaires épargnait les salariés des conséquences de ces chocs. Lire aussi Article réservé à nos abonnés L’inflation va miner le pouvoir d’achat et grever la croissance, prévient l’Insee

Enfin, dans cet environnement marqué par l’inflation et la lutte entre salariés et entreprises pour le partage des revenus, les banques centrales, surtout à partir de 1980, avaient comme objectif premier de lutter contre l’inflation. Chaque fois que l’inflation augmentait (1973-1974, 1980-1982, 1998-2000, et même 2006-2008), les taux d’intérêt grimpaient fortement ; les taux d’intérêt à long terme étaient en moyenne plus élevés que les taux de croissance de l’économie.

Politiques expansionnistes

En conséquence, la politique budgétaire ne pouvait pas rester durablement expansionniste : elle était contracyclique, mais devait en moyenne stabiliser le taux d’endettement public. Les Etats devaient assurer la soutenabilité des dettes publiques en revenant à des politiques budgétaires restrictives dans la seconde moitié des périodes d’expansion. Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Aux Etats-Unis, l’inflation provoque enfin une hausse des taux

Tout change à partir de la crise des subprimes de 2008-2009, mais certaines évolutions apparaissent dès le début des années 2000. Le point de départ est la perte de pouvoir de négociation des salariés, avec la désindustrialisation et la création d’emplois dans de petites entreprises de services, où les syndicats sont peu présents, et avec la déréglementation des marchés du travail (réduction de la protection de l’emploi, facilitation des licenciements). Il en résulte une déformation du partage des revenus au détriment des salariés dans tous les pays de l’OCDE, sauf en France et en Italie. Les moindres hausses des salaires conduisent à une inflation plus faible. Mais le coût des chocs inflationnistes (hausse des prix de l’énergie, de l’alimentation, du transport…) est, comme actuellement, subi par les salariés plus que par les entreprises, car, à partir du début des années 2000, les salaires sont faiblement indexés sur les prix. Enfin, le plein-emploi n’amène plus à l’inflation – on l’a clairement vu en 2018-2019, la baisse du chômage n’entraînant plus (ou moins) de hausse des salaires. Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Inflation : l’inévitable appauvrissement des ménages

Dans cet environnement non inflationniste, le comportement des banques centrales change : elles n’ont plus, en réalité, un objectif de stabilité des prix, mais veulent contribuer, de manières diverses selon les pays, à la création d’emplois, à la réduction des inégalités, à la transition énergétique. Enfin, puisque l’absence d’inflation et ces nouveaux objectifs des banques centrales permettent de conserver des taux d’intérêt faibles, nettement inférieurs à la croissance du PIB, il n’y a pas d’obstacles au maintien de politiques budgétaires expansionnistes et à la hausse des taux d’endettement public.

Vers une hausse des taux

Cette situation perdure jusqu’à la sortie de la crise due au Covid-19. Mais, aujourd’hui, l’inflation est revenue, d’abord avec une forte demande de biens (électroniques, équipement de la maison, énergies renouvelables…) au détriment de la demande de services, ensuite avec une forte hausse des prix de l’énergie, des métaux, du transport, des semi-conducteurs, aggravée par la guerre en Ukraine. Lire aussi Inflation : faut-il s’inquiéter de l’envolée des prix dans la zone euro ? Cinq questions pour comprendre

Au départ, les salaires ont peu réagi à cette inflation forte, mais il paraît clair que les salariés vont obtenir progressivement la compensation des hausses de prix, aidés en cela par les changements de comportement sur les marchés du travail (rejet des emplois pénibles et à horaires atypiques) et par les difficultés de recrutement des entreprises. La réindexation des salaires sur les prix pourrait rendre durable cette poussée d’inflation.

Les banques centrales, qui avaient initialement pensé que la poussée d’inflation était transitoire, prévoient aujourd’hui qu’elle va rester nettement supérieure à l’objectif de 2 % (autour de 4 % à 5 % fin 2022 aux Etats-Unis et en Europe). Elles devront revenir à leurs pratiques antérieures de lutte contre l’inflation, et les hausses de taux d’intérêt vont donc être importantes. Ce qui forcera les Etats à revenir à des politiques budgétaires moins expansionnistes, en raison de la forte hausse de leurs coûts de financement. Lire aussi : Article réservé à nos abonnés A Blois, l’inflation reste « gérable » pour certains, d’autres ne se font « plus plaisir »

Les pays de l’OCDE s’étaient habitués à l’absence d’inflation et aux taux d’intérêt bas, d’où résultait la forte hausse des taux d’endettement, la possibilité d’accroître toutes les dépenses publiques jugées nécessaires, mais aussi la progression continuelle des cours boursiers et des prix de l’immobilier. Les entreprises s’étaient habituées au faible pouvoir de négociation des salariés, qui avait rendu possible une hausse spectaculaire des profits.

Le retour à l’économie d’autrefois va réduire la profitabilité des entreprises, nécessiter le désendettement des Etats et va rendre impossible une augmentation des dépenses publiques financées par la dette. Le choc pourrait être violent.

Patrick Artus est conseiller économique à la banque Natixis.

Patrick Artus(Economiste)

L’écologie, absente des débats télé de la présidentielle (Le Monde)

Ecologie, une disparition politique

Chronique

auteur

Stéphane Foucart

Pourtant considérée comme une priorité par les Français, l’écologie a été presque absente des débats de la campagne présidentielle qui s’achève. La réticence médiatique à considérer l’urgence climatique comme un sujet politique majeur est l’une des explications à ce paradoxe, estime Stéphane Foucart, journaliste au « Monde ».

Publié le 17 avril 2022 à 02h10 – Mis à jour le 17 avril 2022 à 16h22 Temps de Lecture 4 min.

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Chronique. Il suffisait de consacrer quelques minutes quotidiennes à l’écoute de la radio ou de la télévision au cours de la campagne présidentielle pour entendre cette question : « Comment expliquez-vous que l’environnement et le climat n’aient pas percé dans le débat ? »

Dans la bouche des intervieweurs politiques, la question n’est pas sans évoquer une fausse candeur de pyromane s’étonnant de la recrudescence des incendies. Comme l’ont relevé à plusieurs reprises les organisations non gouvernementales (ONG) réunies dans « L’affaire du siècle », les questions posées aux différents candidats ou à leurs représentants n’ont que très peu abordé l’enjeu climatique. La question de l’effondrement de la biodiversité a, elle, été complètement ignorée. Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Election présidentielle 2022 : un second tour éloigné des enjeux climatiques

Selon les estimations de « L’affaire du siècle », le climat n’aura occupé qu’environ 5 % du temps des débats animés par les grands médias audiovisuels, au cours de la campagne qui s’achève. Cette quasi-absence a des effets majeurs sur notre perception collective des risques réels du dérèglement climatique en cours.

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L’interview politique est de fait performative : les questions qui ne sont pas posées disparaissent de la conversation publique, et perdent leur importance dans toutes les strates de la société. Ce dont on ne parle pas ne saurait être important.

L’habitabilité de la planète, à échéance de quelques décennies ? Une question de second ordre. Organiser l’adaptation et la résilience de la société et des économies face à ce qui est déjà inéluctable ? Un non-sujet. En termes de tactique politique, il y a peu d’intérêt pour les candidats à travailler une matière réduite à la portion congrue lors des débats. Peu suspect de menées écologistes, le think tank The Shift Project n’a ainsi classé que deux des douze projets initialement en lice comme « proches » des objectifs climatiques de la France, ceux de Jean-Luc Mélenchon et de Yannick Jadot. Lire aussi Article réservé à nos abonnés Jean-Marc Jancovici : « Il n’y a pas d’échappatoire au problème climatique »

D’où ce paradoxe : alors que les enquêtes d’opinion consacrent l’environnement comme une préoccupation majeure des Français – souvent en deuxième ou troisième position –, les trois quarts des suffrages sont allés, le 10 avril, à des programmes dépourvus de toute ambition en la matière.

Ce n’est pas si étonnant. La formation intellectuelle et la culture professionnelle du journalisme politique conduisent depuis des décennies à privilégier les questions économiques, l’immigration, l’insécurité, sans oublier les stratégies discursives des uns et des autres, les affrontements d’ego et les tactiques d’appareil. Les questions environnementales, techniques et rébarbatives, ne sont jamais qu’effleurées.

L’« éléphant dans la pièce »

Au reste, la ligne éditoriale des grands médias audiovisuels a rendu presque impossible l’affirmation d’un débat politique sur l’environnement.

Selon les chiffres de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique colligés par les Décodeurs du Monde, les candidats de droite et d’extrême droite ont bénéficié d’environ 593 heures de temps de parole sur les principales stations de radio et chaînes de télévision entre le 1er janvier et le 7 mars. Dont 276 heures pour Eric Zemmour, Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan. En regard, les candidats de gauche et d’extrême gauche ont eu droit qu’à 281 heures, dont moins de 175 heures pour les deux candidats distingués par The Shift Project. Les thématiques de l’insécurité, de l’immigration, du « wokisme » ou de la prétendue grandeur perdue de la France se sont ainsi mécaniquement imposées face aux sujets environnementaux. Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Marine Le Pen oppose son « écologie nationale » à « l’écologie punitive » d’Emmanuel Macron

Ce déséquilibre pose évidemment, bien au-delà de la place de l’écologie, une question démocratique majeure qui est un peu l’« éléphant dans la pièce » – nul ne peut en ignorer l’existence mais chacun fait comme s’il n’était pas là.

Ce n’est sans doute pas tout. La popularisation des travaux d’organes d’expertise, comme le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), n’est peut-être pas non plus étrangère à la disparition de la question climatique du débat politique. En particulier, dans son dernier opus publié début avril, où le GIEC présente des scénarios de développement susceptibles d’atténuer le réchauffement en cours.

L’échelle locale

Ce travail est souvent présenté et compris comme un catalogue de mesures techniques (agrémenté d’économies d’énergie) susceptibles d’être déployées dans le cadre de tout programme, indépendamment de son orientation politique ou de celui qui le porte. Certains journaux en ont d’ailleurs donné à lire les grandes lignes dans leur section « Sciences », comme si l’affaire n’avait rien à voir avec des choix profondément politiques sur les inégalités, la répartition des efforts, la distinction entre l’essentiel et le superflu, la solidarité entre pays du Nord et du Sud, etc. Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Emmanuel Macron défend sa vision de l’écologie en fustigeant le « climatoscepticisme » de Marine Le Pen

La question climatique est aussi, le plus souvent, abordée dans l’espace public sous le seul angle des technologies susceptibles de « décarboner » l’économie. Bien que nécessaire, cet objectif occupe la totalité de la petite niche médiatique dévolue au climat. Mais, plus le temps passe, plus il devient démobilisant, car trop facilement désamorcé par le fait que la France est loin de pouvoir infléchir, à elle seule, la trajectoire climatique de la planète.

C’est peut-être là l’une des explications à ce hiatus, relevé par nombre de commentateurs : marginalisés sur la scène politique nationale, le climat et l’environnement tendent au contraire à s’enraciner à l’échelle locale, comme en témoigne le succès des écologistes aux dernières élections municipales. Comme si la perspective de voir l’Etat s’emparer sérieusement de ces questions était illusoire, comme si toute marge de manœuvre consistait désormais à tenter de s’adapter à l’inexorable, au plus près de chez soi.

Stéphane Foucart