A propos Nicolas Danglade

Enseignant d'ESH en ECE 2

Expliquer les transformations de la valeur ajoutée (Cepii)

http://ses.ens-lyon.fr/articles/comment-expliquer-la-deformation-du-partage-de-la-valeur-ajoutee-depuis-30-ans

Comment expliquer la déformation du partage de la valeur ajoutée depuis 30 ans ?

Publié le 28/09/2018
Auteur(s) : Sophie Piton
Le partage de la valeur ajoutée revient comme un thème majeur de recherche en économie. Les dernières décennies ont en effet été marquées par une déformation du partage de la valeur ajoutée au détriment du travail. Dans cette interview, Sophie Piton nous éclaire sur les différentes causes de cette tendance de long terme, aujourd’hui discutées par les économistes : le progrès technique, la mondialisation, le renforcement de la concentration, les changements de gouvernance dans les grandes entreprises.

Cette ressource fait partie de notre dossier : CEPII – L’économie mondiale 2019.

Sophie Piton est macroéconomiste au CEPII. Elle a effectué un doctorat de science économique à PSE-École d’économie de Paris et à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sous la direction d’Agnès Benassy-Quéré. Elle travaille principalement dans deux domaines de recherche : l’intégration internationale (sa thèse porte sur les déséquilibres macroéconomiques en Europe) et le partage du revenu entre travail et capital au niveau macroéconomique.

Sophie Piton a rédigé avec Antoine Vatan le chapitre « Le partage de la valeur ajoutée : un problème capital » dans L’économie mondiale 2019 (La Découverte, coll. Repères, septembre 2018).

Quelles sont les grandes tendances de l’évolution du partage de la richesse dans les pays européens et aux États-Unis sur les dernières décennies ?

Dans l’ensemble des pays du monde, la part de la valeur ajoutée distribuée aux salariés a baissé depuis le début des années 1980. Il s’agit d’une tendance de long terme que l’on observe aussi bien dans les pays avancés que dans les pays en développement (Karabarbounis & Neiman, 2014). L’Europe et les États-Unis enregistrent une baisse de cette part (part des traitements, salaires, et cotisations sociales dans la valeur ajoutée) de même ampleur depuis 1980. Elle passe de 68 % à 60 % dans les pays européens et de 65 % à 58 % aux États-Unis, et ce en dépit de l’augmentation des cotisations sociales (graphique 1) [1]. Mais le profil de la baisse diffère. En Europe, la part salariale diminue fortement entre 1980 et 2000 et stagne depuis. Les États-Unis affichent une dynamique inverse. Cette part stagne jusqu’au début des années 2000, puis chute. De plus, la crise financière de 2007-2008 semble n’avoir eu que peu d’effets aux États-Unis, alors qu’en Europe un rebond apparaît. Ces différences ne remettent toutefois pas en question la tendance de plus long terme, qui est celle d’une baisse de la part salariale. Cette baisse concerne la majorité des pays européens. En France et en Allemagne par exemple, la part salariale a perdu 3 points tous les dix ans en moyenne depuis 1980. L’exception la plus notable est celle du Royaume-Uni, où la part salariale a légèrement augmenté (de 1 point en moyenne tous les dix ans depuis 1980). Dans ce pays, la part salariale a en fait baissé dans les années 1970.

Graphique 1 : Évolution de la part du travail dans la valeur ajoutée en Europe et aux États-Unis, 1950-2015

Comment ces évolutions sont-elles prises en compte dans les modèles des macroéconomistes ?

La majorité des modèles macroéconomiques considère encore aujourd’hui que la répartition du revenu national entre travail et capital est stable en longue période, en s’appuyant sur les faits stylisés de la croissance mis en évidence par Kaldor [2]. Les cadres théoriques des macroéconomistes ne sont donc plus en adéquation avec les faits stylisés, à savoir le recul de la part du travail depuis le début des années 1980. Ils sont alors moins pertinents pour saisir les dynamiques macroéconomiques à l’œuvre dans les économies actuelles, en particulier la montée des inégalités.

Quel rôle a joué le progrès technologique dans cette déformation du partage de la valeur ajoutée au détriment des salariés ?

Le progrès technologique, du fait de l’automatisation de nombreuses tâches ou du développement de l’intelligence artificielle par exemple, entraînerait une « course entre l’homme et la machine ». C’est ce que mettent en avant Karabarbounis et Neiman (2014) dans un article publié en 2014. Les auteurs montrent que le progrès technologique fait baisser le prix de l’investissement (des machines) relativement aux prix à la consommation, ce qui incite les entreprises à remplacer du travail par du capital, et accumuler ainsi plus de capital productif.

Une deuxième explication souligne l’utilisation croissante, dans la production, d’actifs immatériels tels que les brevets, la recherche et développement, ou encore les logiciels (Koh, Santaeulàlia-Llopis et Zheng, 2016). L’inclusion de ce type d’actifs immatériels dans les récentes réformes de la comptabilité nationale a pu participer à la plus forte accumulation du capital.

Pourquoi cette explication par le progrès technologique n’est pas suffisante à vos yeux pour comprendre l’augmentation de la part des revenus du capital la valeur ajoutée ?

Les deux explications technologiques s’attachent surtout à expliquer l’accumulation croissante du capital productif. Or l’augmentation de la part des revenus du capital dans la valeur ajoutée (et son corollaire, la baisse de la part des revenus du travail) s’explique surtout par une augmentation de la part des profits, ou plus généralement du rendement du capital. Les profits sont ce qui reste de la valeur ajoutée après déduction des rémunérations du travail (ce qui donne l’excédent brut d’exploitation), déduction du remplacement du capital usé (on obtient ainsi l’excédent net d’exploitation), et une fois payé l’ensemble des charges, intérêts sur les dettes et impôts (le solde correspond au compte du revenu d’entreprise, l’équivalent dans la comptabilité nationale des profits courants avant distribution). Ces profits sont utilisés pour payer les actionnaires (sous forme de dividendes et de rachats d’actions), ou peuvent aussi être réinvestis à l’étranger, investis dans les moyens de production ou encore mis en réserve. Entre 1980 et 2015, la part des profits dans la valeur ajoutée a augmenté de 7 points aux États-Unis, et de 19 points en Europe, contribuant fortement à l’augmentation de la part revenant au capital (graphique 2).

Graphique 2 : Évolution de la part des profits et des rémunérations des actionnaires dans la valeur ajoutée des sociétés non financières

Quelles autres évolutions structurelles sont à l’origine de la croissance des revenus du capital ?

Deux explications sont avancées pour expliquer l’augmentation des profits. Une première s’intéresse à la marge que font les entreprises lors de la vente de leur production, soit l’écart entre leur prix de vente et leurs coûts de production. Cette marge aurait beaucoup augmenté depuis le début des années 1980. En cause, une concentration accrue de l’activité économique qui augmenterait le pouvoir de marché des plus grandes entreprises. Autor et al. (2017) font ainsi le constat que les États-Unis sont de plus en plus dominés par des entreprises « superstars » – comme Google ou Apple.

L’évolution des profits est aussi à relier à des changements dans la gouvernance des entreprises. Une part accrue de ces profits est distribuée aux actionnaires, sous la forme de dividendes ou de rachats d’actions. Cette évolution reflète le passage depuis les années 1980 d’un capitalisme contractuel à un capitalisme financiarisé, facilité par la globalisation financière (Michel Aglietta, 2017). Ce dernier a pour principe la maximisation de la valeur actionnariale, en cherchant à réduire le plus possible la part salariale dans le revenu global.

Enfin, au-delà de l’explication par les profits, d’autres hypothèses ont également été avancées pour comprendre la baisse de la part salariale. Notamment la diminution du taux de syndicalisation et l’affaiblissement du pouvoir de négociation des salariés, mais celui-ci n’est pas observé (ou difficilement mesurable). Le rôle des délocalisations et du commerce international a également été questionné. Or, la baisse de la part salariale concerne l’ensemble des secteurs et non pas seulement les secteurs les plus exposés à la concurrence internationale. Cela laisse penser que le commerce international ne joue au final qu’un rôle secondaire dans l’explication de cette tendance, ou agit de façon indirecte notamment en participant à la concentration accrue des entreprises (Van Reenen, 2018).

Si la concentration est une explication majeure, peut-on en inférer que la politique de la concurrence est un moyen efficace d’infléchir les évolutions structurelles du partage de la valeur ajoutée ?

Le rôle des structures de marché dans ces évolutions a largement été discuté aux États-Unis, à l’occasion du symposium annuel des banquiers centraux qui a eu lieu à Jackson Hole en août dernier. A cette occasion, Van Reenen (2018) suggère que la concentration accrue des entreprises américaines ne provient pas tant d’une faiblesse dans la politique de concurrence. L’émergence des entreprises « superstars » a pu être facilitée par la nature des innovations technologiques ou par la globalisation – des évolutions qu’une seule politique de la concurrence peut difficilement infléchir. Néanmoins, plusieurs chercheurs pointent le rôle de plus en plus important de ces monopoles sur le marché du travail, pouvant affaiblir le pouvoir de négociation des salariés. Ces entreprises peuvent également profiter de leur situation pour fixer des prix plus élevés. Dans ce cas, la politique de la concurrence permettrait d’infléchir de telles conséquences d’une concentration accrue.

Peut-on imaginer une bonne combinaison de politiques économiques afin de favoriser le retour à un partage de la valeur ajoutée plus équitable ?

Avant même de réfléchir à des politiques économiques qui viseraient à changer le partage de la valeur ajoutée, il est important de se poser la question à savoir quel est le « bon » niveau de la part salariale. Ensuite, postuler que la baisse de cette part provient essentiellement du progrès technologique pose la question des effets inégalitaires de l’innovation, source pourtant importante de croissance économique. Considérer que cette déformation provient d’un accroissement de la concentration et des rentes qui en résultent amène à repenser le rôle des structures de marché. Enfin, postuler que ces évolutions reflètent une gouvernance centrée sur la maximisation de valeur pour les actionnaires invite à une remise en cause du capitalisme financiarisé.

Propos recueillis par Anne Châteauneuf-Malclès et Pascal Le Merrer pour SES-ENS.

Références

Aglietta M. [2017], « Capitalisme : les mutations d’un système de pouvoirs », in CEPII, L’économie mondiale 2018, La Découverte, coll. Repères, p.24-41.

Autor D., Dorn D., Katz L.F., Patterson C., Van Reenen J. [2017], « The fall of the labor share and the rise of superstar firms », NBER Working Paper n°23396.

Karabarbounis L., Neiman B. [2014], « The global decline of the labor share », The Quarterly Journal of Economics, vol. 129, n°1, p.61-103.

Koh D., Santaeulàlia-Llopis R., Zheng Y. [2016], « Labor share decline and intellectual property products capital », Working Papers n°927, Barcelona Graduate School of Economics.

Piton S., Vatan A. [2018], « Firm ownership and the labour share », Document de travail du CEPII, à paraître.

Van Reenen J., « Increasing differences between firms: Market power and the macro-economy », papier présenté au Symposium 2018 de Jackson Hole, août 2018.

Pour aller plus loin

Intervention de Sophie Piton à la conférence de présentation de L’économie mondiale 2019 au CEPII le 12 septembre 2018 : diaporama « Quelle approche macroéconomique pour cerner le partage de la VA ? » et table ronde.

Piton S. et Vatan A., « Partage de la valeur ajoutée. Une déformation au détriment du travail », in Bensidoun I. et Couppey-Soubeyran J. (dir.), Carnets graphiques, CEPII, 2018, p.80-81.

Antoine Vatan, « La baisse de la part salariale : reflet de la montée en puissance des investisseurs institutionnels ? », Lettre du CEPII, n°396, février 2019.

Sur SES-ENS : Guillaume Allègre, « Les inégalités en Europe durant la Grande Récession », février 2018.

Notes

[1] Ces estimations s’appuient sur des données de comptabilité nationale, plus appropriées pour saisir les évolutions structurelles dans l’ensemble de l’économie et pour réaliser des comparaisons internationales. Pour davantage de précisions concernant le calcul de la part dans la valeur ajoutée des revenus du travail et des revenus du capital, on pourra consulter : Sophie Piton et Antoine Vatan, « Répartition de la valeur ajoutée entre revenus du travail et du capital : de quoi parle-t-on ? », Blog du CEPII, 10 janvier 2018.

[2] Nicholas Kaldor [1957], « A Model of Economic Growth », Economic Journal, Vol. 67, n°268, p.591-624. Nicholas Kaldor [1961], « Capital Accumulation and Economic Growth », in Lutz and Hague (eds.), The Theory of Capital, Macmillan et St. Martin’s Press, p.177-222.

 

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Protectionnisme et chaînes de valeur (Cepii)

http://www.cepii.fr/BLOG/bi/post.asp?IDcommunique=703&fbclid=IwAR1x8BTD_16wZbrsysHLRdHRwdnz3CBzYhAjHoCSw6psWU18ibZaPD2Pq-Q

Les conséquences des mesures protectionnistes prises par l’administration Trump

La France a-t-elle intérêt à défendre la PAC ? (Telos)

https://www.telos-eu.com/fr/economie/la-france-a-t-elle-encore-interet-a-defendre-la-pa.html

La France a-t-elle encore intérêt à défendre la PAC?

27 mai 2019 

Arrachée en 1966 par un coup de force du président de Gaulle après six mois de politique de la « chaise vide », la Politique agricole commune (PAC) de l’Union européenne a été défendue avec constance par tous les locataires successifs de l’Élysée. Même Emmanuel Macron, qui semblait au début de sa présidence ouvert à une « réforme en profondeur des politiques les plus anciennes » (dont la PAC), a fini par revenir à une position plus proche de « l’ancien monde » en demandant dans le prochain Cadre financier pluriannuel 2021-2027 le « maintien du budget de la PAC en euros courants au niveau du budget UE-27 pour la période 2014-2020 » [1].

En apparence, notre pays a de bonnes raisons de plaider pour un budget important de la PAC, car depuis longtemps, la France en est le premier destinataire avec des transferts avoisinant actuellement 9 milliards d’euros par an. La PAC apporte aussi un soutien indirect à notre industrie agroalimentaire, qui se flatte d’être le « premier secteur industriel français » et l’un des rares à continuer d’enregistrer un excédent commercial.

On sait cependant que ces bons résultats profitent avant tout aux plus gros acteurs du secteur. Malgré le choix de la France d’appliquer l’un des systèmes les plus redistributifs d’Europe, 20% de nos bénéficiaires concentrent encore 54% des aides directes (82% en moyenne dans l’UE-28), tandis que sur le plan commercial, 63 % de la valeur ajoutée et 83 % des exportations sont selon l’INSEE le fait de « 180 grandes entreprises ou de taille intermédiaire« .

Le décalage entre perspective macro et perception individuelle est confirmé par le malaise de nombreux agriculteurs français. Même si l’UE n’en est pas la seule cause, beaucoup vivent mal leur dépendance aux subventions et leur incapacité à générer un revenu décent par le seul fruit de leur travail : sans les aides de la PAC, la moitié des exploitations seraient déficitaires.

Les producteurs voient aussi qu’ils perdent des parts de marché, y compris en France où ils sont de plus en plus concurrencés par d’autres agriculteurs européens (Allemands, Polonais…) ou extracommunautaires (Brésiliens, Ukrainiens…) pouvant être avantagés par certaines normes fiscales, sociales et environnementales déloyales du point de vue de la concurrence.

Enfin, les réponses des pouvoirs publics français et européens aux crises les plus récentes (lait, bovins, volaille…) ont pu conforter nos agriculteurs dans l’idée que les responsables politiques n’avaient aucun solution structurelle à proposer et se bornaient à multiplier les plans d’aide « exceptionnelle« .

Tout en étant donc souvent critiques à l’égard de la PAC, et plus largement de l’UE, les agriculteurs y restent attachés, car compte tenu de l’absence de visibilité sur un modèle alternatif viable, de la durée des cycles d’investissement, de l’endettement, et parfois de la fidélité au domaine familial, l’option consistant à débrancher purement et simplement la perfusion serait fatale.

Est-ce à dire que la PAC se rapproche aujourd’hui davantage d’une politique sociale au demeurant mal calibrée que d’une véritable politique agricole ? Deux éléments tendent à confirmer cette thèse.

Premièrement, depuis le début des années 1990, la poursuite de l’objectif numéro 2 de la PAC inscrit à l’article 39 du traité sur le fonctionnement de l’UE (« assurer un niveau de vie équitable à la population agricole, notamment par le relèvement du revenu individuel de ceux qui travaillent dans l’agriculture« ) est de plus en plus déconnectée de la production et de la population agricoles, voire de l’agriculture tout court.

Au sommet de la pyramide des bénéficiaires d’aides directes, instrument qui représente plus de 70% du budget total de la PAC, on trouve ainsi un certain nombre de grands propriétaires terriens comme l’inventeur et milliardaire britannique James Dyson, la reine Élisabeth II, ou encore Khalid Abdullah, membre de la famille royale saoudienne. Moins connue, la holding Spearhead, qui a son siège social au Royaume-Uni, possède ou exploite 90 000 hectares de terre, principalement à l’est de l’UE, et perçoit plus de 10 millions d’euros par an en subventions de la PAC. Ajoutons que Spearhead est la propriété d’un fonds d’investissement américain, Paine & Partners, enregistré dans les îles Caïmans. Bien que les aides de la PAC ne soient probablement pas le seul facteur d’attractivité des terres européennes pour les investisseurs étrangers, il est difficile de nier qu’elles contribuent à renforcer la pression foncière et le phénomène d’accaparement des terres au détriment des exploitations familiales. Le plafonnement des subventions proposé par la Commission va dans le bon sens, à condition de ne pas fermer les yeux sur les montages de filiales et de prête-noms.

Dans le même temps, au bas de la pyramide, une proportion non négligeable de ménages ou d’entreprises obtient des paiements directs pour le simple fait de posséder des terres, sans conduire de production agricole marchande ou même d’activité d’entretien écologique. D’après l’économiste agricole Jerzy Wilkin, sur 1,3 million de foyers récipiendaires de subventions en Pologne, au moins 600 000 sont salariés à la ville et ne se déclarent agriculteurs que pour bénéficier d’un régime fiscal et social avantageux. Preuve de l’ampleur du problème, la Commission européenne souhaite à partir de 2020 réserver les aides au revenu de la PAC aux « agriculteurs véritables« . L’avenir dira si les gouvernements qui se servent aujourd’hui du budget européen pour financer sans aucune finalité agricole un quasi RSA à leur clientèle électorale accepteront cette réforme.

Outre la question des bénéficiaires de subventions, la dimension sociale et redistributive de la PAC soulève des interrogations du côté des consommateurs. « Assurer des prix raisonnables dans les livraisons aux consommateurs » est en effet le cinquième objectif de cette politique et il est régulièrement utilisé dans un raisonnement suivant lequel la PAC serait « rentable » pour les contribuables car sans elle, les dépenses alimentaires des ménages seraient bien plus lourdes.

Plus de cinquante ans après le démarrage de la PAC, il est incontestable que celle-ci a non seulement réussi à faire disparaître les pénuries physiques de denrées alimentaires, mais aussi à compresser la part moyenne des dépenses alimentaires de 35 à 20% dans le budget des Français. Pour autant, peut-on parler de prix plus « raisonnables » dans la mesure où les agriculteurs n’en tirent pas un revenu décent ? Les subventions de la PAC leur permettent de travailler à perte, ce qu’exploitent la grande distribution et les transformateurs pour s’approvisionner à moindre coût.

Dans les sondages, une large majorité de Français déclarent être prêts à dépenser plus à la fois pour avoir des produits locaux et/ou de meilleure qualité et pour « pour garantir un revenu correct aux agriculteurs« . Ces euros supplémentaires rempliront-ils mieux leurs objectifs à travers le pot commun de la PAC, ou bien dans des relations assainies entre producteurs, transformateurs, distributeurs et consommateurs ?

Un retrait progressif des subventions de la PAC ne résoudra bien sûr pas tous les problèmes d’agriculteurs et de consommateurs pauvres, mais ceux-ci seraient mieux traités par une politique sociale assumée comme telle (et probablement nationale) que par une fausse politique agricole. De l’UE, les agriculteurs français doivent d’abord obtenir une harmonisation des normes fiscales, sociales et environnementales. Ils l’ont d’ailleurs bien compris, car selon une enquête Ipsos, « pour 80% d’entre eux, la taxation des importations de produits qui ne respectent pas les mêmes normes qualité et environnementales serait la mesure économique la plus susceptible de soutenir le développement de l’agriculture française » [2]. Les pouvoirs publics, eux, l’ont-ils compris ?

[1] Position de la France pour la négociation de la PAC 2020, décembre 2018.

[2] « États généraux : Comment remettre du beurre dans vos épinards ? », sondage Ipsos-Agriavis réalisé du 17 au 30 novembre 2017.

Facebook et la gouvernance d’entreprise

A mettre en perspective avec les travaux de P.Y.Gomez sur la gouvernance d’entreprise :

https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/05/30/le-grand-pouvoir-de-mark-zuckerberg-conteste-a-l-assemblee-generale-de-facebook_5469563_3234.html#xtor=AL-32280270

Après le néo-libéralisme (J.Stiglitz)

https://www.project-syndicate.org/commentary/after-neoliberalism-progressive-capitalism-by-joseph-e-stiglitz-2019-05/french

Après le néolibéralisme

NEW YORK – Quel genre de système économique est le plus propice au bien-être de l’humanité ? Cette question en est venue à définir notre époque, car nous savons, après une expérience de quarante ans aux États-Unis et dans d’autres économies avancées, que le néolibéralisme ne fonctionne pas.

L’expérience néolibérale – moins d’impôts pour les riches, dérégulation des marchés du travail et des produits, financiarisation et mondialisation – s’est soldée par un échec spectaculaire. La croissance est plus faible qu’elle ne l’était durant le quart de siècle qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, et elle n’a touché, pour l’essentiel, que les tout derniers degrés de l’échelle des revenus. Après des décennies de stagnation, voire de baisse des revenus inférieurs, la mort et la mise en bière du néolibéralisme doivent être actées.Trois grandes options politiques au moins se disputent sa succession : le nationalisme d’extrême-droite, le réformisme de centre-gauche et la gauche progressiste (le centre-droit s’identifiant désormais au fiasco néolibéral). Encore ces options, à l’exception de la gauche progressiste, demeurent-elles assujetties à certaines formes de l’idéologie disparue – ou qui devrait avoir disparu.Le centre-gauche, par exemple, représente le néolibéralisme à visage humain. Son objectif est d’acclimater au XXIe siècle les politiques menées par l’ancien président des États-Unis Bill Clinton et par l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair, n’apportant que de légères révisions à la financiarisation et à la mondialisation telles qu’elles ont désormais cours. Et si la droite nationaliste réprouve la mondialisation, rejetant tous les problèmes que nous connaissons aujourd’hui sur les étrangers et les migrants, elle se voue pourtant – dans sa variante américaine, du moins – aux baisses d’impôts pour les riches, à la dérégulation et à l’éradication des aides sociales, comme le montre la présidence de Donald Trump. Le troisième camp plaide en revanche pour ce que je nomme un , qui préconise un programme économique radicalement différent, fondé sur quatre priorités. La première est de restaurer l’équilibre entre les marchés, l’État et la société civile. L’atonie de la croissance économique, le creusement des inégalités, l’instabilité financière et la dégradation de l’environnement sont des maux nés du marché et ne peuvent donc être spontanément maîtrisés par le marché. Les pouvoirs publics ont le devoir de limiter et d’orienter les marchés en régulant leur impact sur l’environnement, la santé, la sécurité au travail et dans toutes sortes de domaines. L’État a aussi pour tâche de faire ce que les marchés ne peuvent ou ne veulent pas faire, notamment d’investir activement dans la recherche fondamentale et dans la technologie ainsi que dans l’éducation et la santé des citoyens. La deuxième priorité est de reconnaître que la « richesse des nations » résulte de la – par laquelle nous apprenons à connaître le monde qui nous entoure – et d’une organisation sociale qui permet à de vastes groupes d’individus de travailler ensemble pour le bien commun. Les marchés ont encore un rôle essentiel dans la facilitation de la coopération sociale, mais ils ne rempliront cet objectif que s’ils sont régis par l’état de droit et soumis à un contrôle démocratique. À défaut de quoi, des personnes peuvent s’enrichir en exploitant les autres ou extraire la richesse en cherchant des rentes plutôt qu’en la créant grâce à une véritable ingéniosité. Beaucoup de riches d’aujourd’hui ont emprunté, pour arriver où ils sont, le chemin de l’exploitation. Les politiques menées par Trump, qui ont encouragé les situations de rentes tout en détruisant les sources structurelles de la création de richesse, leur ont été très favorables. C’est précisément l’inverse que recherche le capitalisme progressiste.

Cela nous amène à la troisième priorité : lutter contre le problème de plus en plus préoccupant de la concentration du . En exploitant les avantages que leur confèrent les informations dont elles disposent, en rachetant leurs concurrents potentiels, en créant des barrières à l’entrée, les entreprises en position dominante ont la capacité de mener à grande échelle des stratégies de recherche de rentes au détriment de tout un chacun.  L’accroissement du pouvoir de marché des entreprises, combiné au déclin du pouvoir de négociation de la main-d’œuvre, explique en grande partie pourquoi les inégalités sont si profondes et la croissance si timide. À moins que l’État ne joue un rôle plus actif que celui prescrit par le néolibéralisme, ces problèmes ne feront probablement qu’empirer, étant donné les progrès réalisés dans la robotisation et l’intelligence artificielle.

Le quatrième point clé de ce programme progressiste consiste à couper les liens entre pouvoir économique et influence politique. L’une et l’autre se renforcent et se reproduisent mutuellement, surtout lorsque de grandes fortunes ou de grandes entreprises peuvent dépenser sans limites, comme c’est le cas aux États-Unis, pour soutenir une campagne électorale. Plus les États-Unis se rapprochent d’un système fondamentalement antidémocratique dont la devise pourrait être « un dollar, une voix », moins les institutions qui assurent l’équilibre des pouvoirs, si nécessaires à la démocratie, ont des chances de résister : rien de pourra restreindre le pouvoir des riches. Ce n’est pas seulement un problème moral et politique : les économies où les inégalités sont moins marquées obtiennent bel et bien de meilleurs résultats. Les réformes du capitalisme progressiste doivent donc commencer par mettre un terme à l’influence de l’argent sur la politique et par réduire les inégalités de patrimoine. Il n’existe aucun remède miracle pour réparer les dégâts causés par des décennies de néolibéralisme. Mais un programme de grande ampleur suivant les lignes esquissées plus haut peut certainement y parvenir. Beaucoup dépendra de la résolution des réformateurs à combattre des problèmes comme le pouvoir de marché excessif et les inégalités qu’engendre le secteur privé.Un programme d’ampleur doit s’attacher à l’éducation, à la recherche et aux autres véritables sources de richesse. Il doit protéger l’environnement et combattre le changement climatique avec la même ardeur que les partisans d’un New Deal vert aux États-Unis ou que le mouvement Extinction Rebellion au Royaume-Uni. Et il doit lancer des programmes de service public pour garantir à chaque citoyen que ne lui sera pas refusé le minimum dont il a besoin pour mener une vie décente, en l’occurrence la sécurité économique, l’accès à un emploi et à un salaire lui assurant des conditions d’existence convenables, des soins de santé et un logement correct, une retraite assurée, ainsi qu’une éducation de qualité pour ses enfants. Ce programme est parfaitement abordable ; à vrai dire, nous ne pouvons pas nous permettre d’en faire l’économie. Les solutions proposées par les nationalistes et les néolibéraux n’apporteront que plus de stagnation, plus d’inégalités, plus de dégradations de l’environnement et d’acrimonie politique, et conduiraient à des dénouements que nous ne voulons pas même imaginer. Le capitalisme progressiste n’est pas un oxymore. C’est bien au contraire la réponse la plus viable et la plus dynamique à une idéologie qui a incontestablement échoué. En ce sens, il représente la meilleure chance que nous ayons d’échapper au malaise économique et politique actuel. Traduit de l’anglais par François Boisivon

Rachats d’actions et déconnexion sphère réelle/sphère financière (The Conversation)

Depuis plusieurs années maintenant, afin de lutter contre la crise financière mondiale déclenchée en 2007-2008, les autorités monétaires des principales zones économiques concernées ont mis en œuvre des politiques monétaires dites « non conventionnelles ». Ces politiques se sont traduites par des baisses des taux directeurs (allant jusqu’au zero interest rate policy, voire des taux négatifs) et par une ouverture quasi sans limites de l’offre de crédits (Quantitative Easing) via les banques centrales.

Les entreprises, notamment les plus grandes, ont largement bénéficié de ces politiques accommodantes. Elles ont pu accéder à l’emprunt encore plus facilement qu’autrefois et plus aisément que les petites entreprises via le crédit bancaire ou le marché obligataire. Par ailleurs, la baisse drastique de coût de l’emprunt a eu pour effet de faire baisser le coût du capital, à due concurrence de la part relative de la dette de l’entreprise par rapport à ses fonds propres.

La tentation est alors grande, non seulement de recourir massivement à l’emprunt pour le financement de leurs activités, mais d’aller au-delà en utilisant une partie de ces facilités d’endettement pour racheter leurs propres actions, ce qui diminuera leurs fonds propres, correspondant à ce que les analystes appellent « un double effet de levier ».

La vertu… en théorie

Effectivement, depuis la mise en place des nouvelles politiques monétaires, l’évolution des structures financières des grandes entreprises cotées reflète bien ces tendances : essor considérable des émissions obligataires et des crédits bancaires, croissance concomitante des programmes de rachats d’actions, avec maintien, à l’actif des bilans, de trésoreries pléthoriques.

Le désinvestissement auquel correspond un rachat d’actions n’est pas négatif en soi. La justification théorique d’une telle opération peut être entendue ; elle en cohérence avec la théorie du free cash flow énoncée par Michael C. Jensen dès 1986. En bref, si les dirigeants d’une société cotée considèrent qu’ils disposent d’un excès de liquidités après avoir effectué les investissements au taux de rentabilité requis (c’est-à-dire couvrant au moins le coût du capital), il est plus sage de rendre cet excédent aux actionnaires plutôt que de l’utiliser d’une manière qui serait sous-optimale.

La conjoncture incite les entreprises, en particulier les plus grandes, à profiter des facilités d’endettement pour racheter leurs propres actions. Dennizn/Shutterstock

Le désinvestissement auquel correspondent les rachats d’actions correspond bien à cette logique qui exprime, avec d’autres décisions (choix des investissements, recentrage, externalisation, etc.) une financiarisation croissante des entreprises. En asséchant les trésoreries excédentaires, les rachats d’actions participent ainsi à « discipliner » les dirigeants, au même titre que le service de la dette (et parfois en cumul avec celui-ci lorsque ces opérations de rachats ont été financées par recours à l’emprunt).

Si une telle justification théorique peut être argumentée en faveur des rachats d’action, elle peut toute aussi être critiquée sur divers plans : tout d’abord, rien n’indique que les sommes ainsi rendues aux actionnaires seront ensuite réinvesties dans des investissements intéressants. Les actionnaires qui ont répondu positivement à la proposition de rachats feront ce qu’ils voudront des sommes reçues, y compris de n’effectuer aucun investissement, de le dépenser autrement ou de le thésauriser. Par là, si les opérations de rachats d’actions participent à la fluidité des marchés financiers, elles ne garantissent en rien une allocation optimale des ressources.

Une drogue plus qu’une vitamine

Ensuite, cette vision idéalisée du fonctionnement des marchés fait l’impasse sur le biais qu’introduisent les opérations de rachats dans le fonctionnement de ces marchés, dès lors qu’elles portent sur des montants significatifs. En pesant sur les transactions actuelles via la demande d’actions et en influençant les transactions futures via l’amélioration « mécanique » des performances par action, les opérations de rachats d’actions ont un effet apparemment positif. Cependant, ces effets étant liés ponctuellement à chaque opération, la question se pose de leur maintien sur une plus longue période.

Enfin, on ne peut également faire l’impasse sur la relation entre ces opérations qui tendent à soutenir – parfois artificiellement – les cours boursiers et les rémunérations des dirigeants, lesquelles sont, pour une part souvent majeure (bonus et primes), liées au niveau de ces cours.

Les interactions des risques exposés ci-dessus dessinent un tableau de la réalité des marchés financiers assez éloignée des vertus que la théorie leur prête. Dans leur fonctionnement concret, ces marchés sont souvent sous-optimaux et soumis à des actions relevant d’opérations menées dans l’intérêt d’acteurs particuliers. Dans ce contexte, l’effet euphorisant des rachats d’actions n’est peut-être pas à ranger dans les catégories de fortifiant tonique, mais plutôt d’analeptique ; en bref, plus une drogue qu’une vitamine…

Une situation américaine préoccupante

Le nombre et l’importance des rachats d’actions sur les places boursières américaines, ont connu, ces dernières années, une croissance exceptionnelle. En 2018, le montant des 1 000 milliards de dollars a été atteint pour les sociétés du SP 500 ; il devrait en être de même pour l’année en cours, sauf mise en place d’un dispositif approprié.

Les cercles d’opinion concernés aux États-Unis ont commencé à s’inquiéter de cette dérive. Les analystes financiers craignent que la situation actuelle, très favorable aux actions – correspondant à un « alignement des planètes » – ne soit que provisoire. « Les marchés boursiers établissent des records, mais les bénéfices, les réductions d’impôt, les emprunts bon marché, les rachats et la patience de la Fed ne devrait pas durer », écrivait ainsi le journal Markets Insider fin avril. Pour l’agence Blommberg, seuls les rachats d’actions empêchent le marché boursier de se retourner. Certains analystes vont plus loin et demandent même l’interdiction de ces opérations.

Les autorités de régulation – la Securities and Exchange Commission (SEC) – deviennent sourcilleuses et sortent de leur habituelle réserve. Le commissaire de la SEC, Robert Jackson a ainsi déclaré que cette vague de rachats d’actions profitait aux dirigeants plus qu’aux actionnaires. Les partis politiques également prennent position. Le parti démocrate avait été le premier à s’inquiéter de l’importance croissante des rachats d’actions, en demandant une plus stricte réglementation en début d’année.

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À ce stade, il ne paraît pas possible de prévoir comment la situation va évoluer, compte tenu des incertitudes qui caractérisent les politiques économiques et monétaires, notamment aux États-Unis. On peut simplement esquisser quelques scénarios selon diverses hypothèses possibles :

  • Une réglementation moins laxiste – comparable à celle en vigueur dans l’Union européenne – obligerait les acteurs concernés à s’y conformer. Les conséquences sur les marchés financiers risqueraient d’être négatives à court terme, mais une stabilisation avec des structures moins déséquilibrées paraît possible.
  • Une modification des politiques monétaires – via un relèvement des taux directeurs et la fin du quantitative easing aurait probablement des effets comparables ; a fortiori si ces mesures globales étaient combinées avec une réglementation a minima comme évoquée ci-dessus.

En revanche, si aucune des deux politiques précédentes n’était mise en œuvre, donc en absence de réglementation des rachats d’actions et avec le maintien des politiques monétaires accommodantes (ZIRP et QE), on peut craindre que la vague actuelle des rachats d’actions continue et s’amplifie pour devenir un vrai tsunami dépassant largement la barre du trillion de dollars atteinte en 2018 pour le SP 500. On risque alors de voir s’accentuer la déconnexion relative entre la sphère de l’économie réelle et sa représentation financière via les marchés. Les conditions d’apparition d’une nouvelle bulle financière seraient alors réunies… Les historiens futurs pourraient alors parler d’autophagie de la finance de marché.

Vers une refonte des aides sociales ? (Le Monde)

https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/05/29/minima-sociaux-l-executif-lance-une-concertation-sur-le-revenu-universel-d-activite_5469140_823448.html#xtor=AL-32280270

Pour une analyse pertinente de l’effet d’une telle mesure, il faudrait au préalable se replonger dans le livre de Nicolas Duvoux « Le nouvel âge de la solidarité » paru à la République des idées (Seuil) en 2012. Malheureusement, le journaliste ne le fait pas, et on n’apprend pas grande chose à la lecture de cet article.

On appréciera le tour de passe passe sémantique = en remplaçant toutes les minima sociaux, cette aide sociale unique devient universelle, mais elle n’a rien avoir avec le projet de revenu universel versé sans condition de ressources à tous les citoyens.