A propos Nicolas Danglade

Enseignant d'ESH en ECE 2

Transformer le capitalisme, M.Aglietta (Le Monde)

Transformer le capitalisme est une nécessité vitale

Pour l’économiste Michel Aglietta, il faut trouver un point d’équilibre entre l’impératif de rendement des entreprises et celui du bien-être social

Comment respecter l’exigence d’un développement inclusif et durable ? Cette question est à la fois le problème majeur de ce siècle et un sujet d’actualité brûlant, souligné par le mouvement des  » gilets jaunes  » en France. Ce mouvement illustre bien le dilemme – le gouverneur de la banque centrale d’Angleterre, Mark Carney, l’a nommé  » la tragédie des horizons  » – auquel sont confrontés les décideurs politiques. Le défi écologique implique un effort de longue haleine, comportant une hausse prolongée du prix du carbone qu’il faut amorcer immédiatement. En même temps, cet effort ne doit pas peser indûment sur les classes -populaires et moyennes, durement -affectées depuis la crise financière.

En détruisant les régulations biogéochimiques et en exacerbant les inégalités, l’accumulation capitaliste est la cause historique essentielle de cette -dynamique divergente. Transformer le régime de croissance est donc devenu une nécessité vitale.

Cette dynamique est régie par des -cycles financiers de longue période, qui influencent les conditions de production et l’ensemble des structures sociales. Depuis l’essor de la financiarisation, au début des années 1980, le mode de régulation s’est détérioré avec l’adoption du principe dominant de la valeur pour l’actionnaire. Certaines -caractéristiques de la Belle Epoque (1900-1914) ont réapparu : la montée des inégalités sociales, la concentration du pouvoir et de la richesse des classes dirigeantes, la multiplication des rivalités géopolitiques. Mais notre époque est aussi celle de l’accélération des déséquilibres socio-écologiques, qui met en relation le franchissement des limites planétaires et l’accumulation des vulnérabilités financières.

C’est le temps des ruptures et des -incertitudes au point de jonction de l’analyse historique et de la visée prospective. Le lien prétendument organique entre le développement capitaliste et la démocratie libérale est brisé par le surgissement de la puissance chinoise. Les limites écologiques, franchies, et les inégalités sociales, de moins en moins supportées, amorcent l’ébranlement du capitalisme financiarisé. Le besoin d’action collective mobilisant les citoyens émerge pour changer notre mode de vie, en préservant la nature et en protégeant les habitats humains.

Le mythe du marché pur et parfait s’effaçant, le besoin de biens publics comme matrice de la cohésion des groupements humains et de la protection contre les risques collectifs -conduit à affronter la question du choix social. C’est pourquoi le retour à John Rawls (La Justice comme équité, La Découverte, 2003) est incontournable pour poser les principes de justice -nécessaires pour guider les stratégies de développement durable.

 » Catastrophisme éclairé « La conception normative de Rawls, qui pose l’équité à la racine de la justice -sociale, est en opposition radicale à l’utilitarisme. Pour établir les principes de justice et définir le sens du bien commun, Rawls se place dans un cadre -moral de nature kantienne. Ses principes s’appliquent à la distribution de ce que Rawls appelle  » les biens premiers « . L’accès aux biens premiers est le fondement de la liberté réelle, et le déni de cet accès une privation de liberté. L’élimination de la pauvreté doit donc être le premier objectif des politiques -publiques dans une perspective de justice comme équité.

La dégradation de l’environnement peut restreindre les biens premiers disponibles et modifier leur répartition, au détriment des plus démunis. Inversement, s’inscrire dans une perspective de biens premiers oriente la manière dont la lutte contre le changement climatique et contre le franchissement des autres limites planétaires doit être -conduite. Il faut veiller à la participation des collectivités aux décisions.

Rawls a donc posé le socle théorique du choix social en rompant radicalement avec l’utilitarisme. L’économiste indien Amartya Sen a fait une avancée considérable dans la poursuite pratique de ces principes en ouvrant la voie à une démocratie participative (L’Idée de justice, Flammarion, 2010). Il donne aux biens premiers une signification dynamique en forgeant la notion de  » capabilities «  ( » capacités « ). Les capacités sont les libertés réelles d’accomplissement : capacités à transformer les ressources dont on dispose en liberté réelle de choisir le projet de vie que l’on a des raisons de valoriser. Sen met l’accent sur les facteurs de conversion des ressources en réalisations de vie. Parmi ces facteurs, l’accès à l’éducation sur toute la vie est crucial.

Lorsque les économistes  » classiques  » critiquent cette définition de la richesse inclusive, ils font une confusion entre prix et prix de marché. Un prix est une valeur partagée résultant d’un contrat social, dont l’envergure dépend de la taille et du nombre des participants, directement ou indirectement impliqués par l’accord. Lorsque cet accord échappe à l’organisation du marché parce qu’il s’agit de biens publics, de biens communs ou d’interrelations qui sont des externalités par rapport au marché, il n’en a pas moins une valeur sociale.

Les valorisations partagées doivent, selon les situations, surmonter deux distorsions complémentaires que le marché est incapable de corriger. La première : le marché sous-produit des biens et services fournissant des externalités positives, parce que le rendement social est supérieur au rendement privé. La seconde : le marché surproduit des biens et services qui produisent conjointement des externalités négatives, parce que le coût privé est inférieur au coût social. Un accord collectif sur la valeur sociale est un préalable à la mise à disposition et au calibrage d’instruments économiques destinés à fermer cet écart, et donc à inciter les entreprises à agir dans le sens de la croissance soutenable. Cette organisation des interdépendances, dépassant et complétant les relations marchandes, est particulièrement pertinente pour le capital -humain, les coopérations au sein des entreprises et les interrelations entre économie et environnement.

Il faut donc une démarche en trois phases.. D’abord, il faut comprendre ce que la condition de soutenabilité signifie pour la comptabilité macroéconomique. Ensuite, il faut saisir comment des actifs qui n’ont pas de prix négociables et des services qui n’ont pas de prix de marché peuvent être valorisés pour étendre le domaine de la comptabilité monétaire. Enfin, il faut réfléchir à la transformation de la comptabilité d’entreprise pour la rendre compatible avec les conditions de soutenabilité dérivées du niveau macroéconomique.

Une telle stratégie de transformation du capitalisme peut être considérée comme symbiotique en ce qu’elle cherche à atteindre un point d’équilibre entre l’impératif de rendement économique des entreprises et celui d’un bien-être social, élargi à l’environnement.

Stratégie coûteuseMais toute transformation  » progressiste  » des structures du capitalisme se heurte au pouvoir de blocage d’acteurs puissants, profitant des structures existantes et capables de mobiliser toutes leurs ressources pour s’y opposer. Or le changement climatique est une catastrophe d’un type nouveau. C’est un -potentiel de destruction de la civilisation qui est irréversible s’il se produit. Il peut être prévenu, mais pas enrayé.

C’est dans ce contexte qu’émerge l’idée de  » catastrophisme éclairé « , -défendue initialement par Jean-Pierre Dupuy (Pour un catastrophisme éclairé, Seuil, 2004). En donnant à voir les dangers les plus fondamentaux pour les sociétés, le catastrophisme éclairé est un outil de choix social pour le temps des ruptures et des incertitudes. Il conduit à avertir les individus sur les sources de la catastrophe, et donc à éclairer les rapports sociaux catalyseurs de changement et ceux catalyseurs d’inégalités.

Mais la mise en œuvre du catastrophisme éclairé requiert une forte implication du politique et une adhésion des citoyens pour orienter la finance vers les investissements nécessaires à la baisse des émissions de gaz à effet de serre. Il s’agit donc d’une stratégie coûteuse, qui doit être mise en œuvre dans le présent pour s’étendre dans le temps long, de manière à porter ses fruits dans plusieurs décennies. C’est cette planification du temps que les dirigeants politiques et économiques sont incapables de conduire sous l’emprise du capitalisme financiarisé.

Il revient aux responsables politiques de donner les orientations permettant à la finance de jeter un pont entre un présent marqué par l’aversion au risque et un futur construit sur des -enjeux collectifs portés par l’adhésion des citoyens. Pour que la démocratie de participation dépasse la contestation et aille dans le sens des investissements transformant le régime de croissance, il faut accroître la taxation du carbone, baisser les taxes sur les salaires et -accroître la progressivité de l’impôt sur les revenus. Pour remettre la finance au service de l’économie, il faut éradiquer l’évasion fiscale en réglementant les oligopoles transnationaux et imposer fortement les plus-values oisives.

La démocratie de participation à tous les niveaux de l’organisation des sociétés est indispensable pour rétablir la soutenabilité de la vie sur la planète. Elle ne mobilisera les citoyens qu’associée au principe de justice pour démocratiser la richesse.

Michel Aglietta

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Qu’est-ce qu’une entreprise ? (ECE1 – B.Segrestin/Xerfi)

B.Segrestin et l’auteure d’un livre, avec Armand Hatchuel, dont je conseille vivement la lecture sur le thème de l’entreprise; les deux auteurs retracent notamment l’évolution de la gouvernance de l’entreprise et les enjeux de ses transformations futures. Leurs travaux ont influencé la récente loi PACTE

Un entretien sur le site XERFi

https://www.xerficanal.com/fog/emission/Blanche-Segrestin-Objet-social-enjeux-et-portee-de-la-loi-PACTE-integralite-_3746518.html

 

La stratégie non-coopérative du Gvt italien (Le Monde, 6 décembre)

La stratégie de l’Italie est la même que celle d’une banque « too big to fail » qui place l’UE devant un dilemme :
– soit l’UE n’intervient pas et l’Italie sortira de l’euro provoquant une nouvelle crise de la zone euro qui pourrait, cette fois, lui être fatale;
– soit l’UE intervient pour éviter cette crise mais cela revient à acter le fait qu’un Etat membre peut décider de ne pas appliquer les règles de finances publiques et provoquer volontairement une crise de sa dette souveraine.
Le gouvernement italien fait donc le pari que l’UE  ne le laissera pas tomber et interviendra toujours. Il fait le pari qu’un « PDR » interviendra et il choisi alors volontairement de ne pas respecter le PSC renforcé.
Le Monde daté du 6 décembre 2018

Pourquoi la BCE ne sauvera pas l’Italie

Le bras de fer entre le gouvernement populiste italien et Bruxelles autour du budget 2019 de Rome peut-il dégénérer en crise de la zone euro ?

Ces derniers jours, la déroutante alliance entre la Ligue (extrême droite) et le Mouvement 5 étoiles (antisystème) a envoyé quelques signes d’apaisement. Mais la confusion règne toujours autour de sa stratégie. Depuis son arrivée au pouvoir, elle joue notamment un jeu dangereux avec la Banque centrale européenne (BCE). En la présentant comme un rempart contre l’emballement des marchés, elle tente de l’instrumentaliser.

Claudio Borghi, le porte-parole de la Ligue, et Paolo Savona, le ministre des affaires européennes – deux eurosceptiques notoires –, agitent en effet régulièrement cet argument : si les taux souverains italiens décollent trop violemment, l’institut de Francfort viendra à la rescousse pour protéger l’euro, comme au cœur de la crise des dettes de 2011. En cas de grave problème, le président de la BCE, Mario Draghi, « s’occuperait de la situation » et « empêcherait une nouvelle crise grave en Europe », assurait ainsi M. Savona fin octobre.

Mario Draghi est peut-être italien lui aussi, mais il n’est pas le Père Noël. Bien sûr, l’immense dette publique (130 % du produit intérieur brut) de la Péninsule le préoccupe. Mais jamais il n’interviendra pour sauver un Etat rejetant les règles européennes. Ce n’est pas son rôle. Son mandat le lui interdit. Ceux supposant qu’il peut l’outrepasser se trompent profondément sur la nature de l’institut monétaire.

Le scénario du pire

Aujourd’hui, la BCE possède 360 milliards d’euros d’obligations italiennes par l’intermédiaire de la Banque d’Italie, soit près de 15 % de la dette publique du pays. Elle les a obtenues dans le cadre de son programme de rachats d’actifs publics (quantitative easing en anglais, ou QE). Seulement voilà : fin décembre, le QE touchera à sa fin. Qui, au-delà, voudra bien racheter les bons du Trésor italien jusqu’ici absorbés par l’institut de Francfort ?

Cette question est déterminante pour l’avenir. Même si les investisseurs sont au rendez-vous, les taux d’emprunt de l’Italie devraient se tendre. Il est peu probable que cela contamine les autres pays au point de menacer la stabilité de la zone euro. Mais dans le cas où cela se produirait, que ferait la BCE ? Outre les prêts aux banques, elle pourrait prolonger un peu le QE. Mais celui-ci obéit à des règles précises. Les rachats de dettes suivent un quota reflétant le poids économique de chaque Etat, de façon à ne favoriser aucun d’eux. L’Italie ne serait donc pas mieux lotie que les autres.

Dans le pire des scénarios, la BCE pourrait également déployer son autre programme de dette publique, cette fois illimité : les opérations monétaires sur titres (OMT), jamais utilisées jusque-là. En 2012, il avait suffi à Mario Draghi de mentionner son existence pour éteindre la spéculation sur les dettes. Seulement voilà : les OMT ne vont pas sans condition. Le pays souhaitant en bénéficier doit accepter, en contrepartie, de suivre les recommandations européennes en matière de budget et de réformes. Dit autrement : respecter les règles du jeu communautaire. Celles que, précisément, le gouvernement italien menace aujourd’hui d’envoyer valser…

On en revient toujours au même point : dans la zone euro, « there is no free lunch » (« il n’y a pas de repas gratuit »), selon l’expression popularisée par l’économiste libéral Milton Friedman. L’union monétaire ne tient que parce que les Etats, qui ont choisi de lier leur destin par la monnaie commune, respectent le cadre qu’ils ont choisi ensemble.

Au-delà, la rhétorique italienne illustre une nouvelle fois le rôle de premier plan pris par la BCE durant la crise des dettes et combien il lui est difficile d’en sortir. Face à la paralysie des Etats, en 2011, « Super Mario » était en première ligne pour éteindre l’incendie. Grâce à lui, l’euro a tenu bon. Mais certains gouvernements se sont un peu trop accoutumés à ces confortables pare-feu monétaires, en théorie réservés aux temps durs. Au risque d’en oublier leurs propres responsabilités. Et de ne pas craindre le paradoxe : rejeter l’excès de pouvoir de la Commission d’un côté, mais appeler à ce que la BCE abuse du sien de l’autre…