A propos Nicolas Danglade

Enseignant d'ESH en ECE 2

Coronavirus, choc de demande et choc d’offre négatifs + crise dette

https://www.project-syndicate.org/commentary/coronavirus-debt-crisis-by-jayati-ghosh-2020-03/french

Le déluge de la dette COVID-19

NEW DELHI – Des pandémies comme le Covid-19, tout alarmantes et destructrices qu’elles soient, peuvent jouer un rôle utile si elles rappellent à tous l’importance critique de la santé publique. Lorsque survient une maladie contagieuse, même les élites les plus protégées d’une société doivent se préoccuper de la santé des populations négligées. Ceux qui ont préconisé la privatisation et des réductions des coûts qui empêchent les plus vulnérables d’accéder à des soins de santé de qualité savent désormais qu’ils l’ont fait à leurs risques et périls. La santé globale d’une société dépend de la santé de sa population la plus pauvre.

Plus immédiatement, cependant, la crise Covid-19 pourrait avoir de nombreux effets économiques graves, poussant peut-être l’économie mondiale vers la récession. Les chaînes d’approvisionnement sont perturbées, les usines sont fermées, des régions entières sont verrouillées et un nombre croissant de travailleurs luttent pour assurer leur subsistance. Ces développements conduisent tous à générer une accumulation de pertes économiques. Une économie mondiale souffrant déjà d’une demande insuffisante – en raison de l’accroissement des inégalités de richesse et de revenus – est à présent confrontée à un choc d’offre massif. Une autre conséquence potentielle de la pandémie est moins reconnue, mais potentiellement plus importante : une plus grande fragilité financière, ce qui implique la possibilité d’une crise de la dette et même d’un effondrement financier plus large. Quand le Covid-19 sera contenu et que des politiques seront mises en œuvre pour faciliter la situation, les chaînes d’approvisionnement seront restaurées et les gens retourneront au travail avec l’espoir de récupérer au moins une partie de leurs revenus perdus. Mais cette reprise économique réelle pourrait être déraillée par des crises financières et de la dette non résolues. La fragilité financière actuelle est de loin antérieure au « cygne noir » du Covid-19. Compte tenu de l’énorme dans les pays développés et les pays en développement depuis la crise financière de 2008, il est clair depuis longtemps que même un événement mineur – de type « inconnue connue » – pourrait avoir des effets déstabilisateurs de grande ampleur. Pourtant, jusque récemment, les prix des actifs en hausse – en raison d’une longue période de politiques monétaires extrêmement accommodantes dans les économies avancées – ont caché une accumulation de dette colossale. Comme la récente alerte sur les marchés boursiers mondiaux l’indique, les bulles d’actifs ne peuvent pas durer éternellement. En revanche, en l’absence de pression publique active ou d’une intervention de l’Etat pour faciliter leur résolution, les dettes ne se dégonflent pas d’elles-mêmes. Une analyse récente de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement montre comment des niveaux de dette qui ne diminuent pas pourraient poser un problème plus important pour l’économie mondiale et le système financier. En 2018, la dette totale (privée, publique, domestique et externe) dans les pays en développement était égale à près de deux fois leur PIB combiné – le niveau le plus élevé jamais atteint. En particulier, c’est surtout l’accumulation de la dette privée par les sociétés non financières, qui représente aujourd’hui près de trois quarts de la dette totale des pays en développement (un ratio beaucoup plus élevé que dans les pays avancés), qui est préoccupante. Selon la CNUCED, les « institutions financières informelles étrangères », intrinsèquement volatiles, ont joué un rôle majeur en encourageant cette accumulation, de sorte que près d’un tiers de la dette des sociétés non financières privées dans les pays en développement (à l’exception de la Chine) est en devises et détenue par des créanciers extérieurs. Pire encore, davantage de remboursements de dettes souveraines sur des obligations internationales à courte échéance arriveront bientôt à échéance. Or, les réserves de change, qui ont diminué dans de nombreux marchés émergents et économies en développement en raison des sorties de capitaux récentes, seront moins robustes face à davantage de sorties alors que les marchés obligataires deviennent de plus en plus tendus.

Ces conditions financières, qui seraient déjà préoccupantes dans le meilleur des cas, pourraient entraîner un désastre en cas de choc économique, même relativement doux. Or, nous sommes aujourd’hui au milieu d’un choc sévère. Prenez les économies émergentes d’Asie, qui sont profondément intégrées financièrement et économiquement avec la Chine – l’épicentre du Covid-19 – et donc très vulnérables. Une diminution spectaculaire des exportations, des perturbations d’approvisionnement en matières premières et biens intermédiaires, ainsi qu’une diminution rapide des voyages et du tourisme provoquent déjà des dégâts sévères pour l’emploi dans toutes les économies d’Asie. Et maintenant, ces effets indésirables sont aggravés par des préoccupations financières sur le niveau d’endettement déjà élevé de la région.

Après tout, les marchés financiers asiatiques étaient déjà vulnérables avant le choc actuel, en raison de la baisse des marges, de l’augmentation des risques et d’une dépendance excessive aux banques et à la finance informelle (un problème qui est déjà évident en Inde). Pire encore, une part importante de la dette en difficulté dans la région est détenue par des entreprises des secteurs de l’énergie, l’industrie et des services publics, qui sont toutes directement concernées par les diminutions récentes de la production et du prix du pétrole. Avec la chute des bourses, les stocks de sécurité de capitaux ont été encore diminués. Ces problèmes ne peuvent pas être contenus par des politiques adoptées dans un seul pays. Plus que jamais, la communauté mondiale a pour faire face aux effets immédiats de la pandémie de coronavirus et à ses retombées économiques. En plus de dépenses budgétaires coordonnées entre les pays, nous devons nous attaquer de toute urgence à la crise de la dette qui s’annonce. Il est temps de commencer à réfléchir à la résolution et de restructuration de la dette. Comme l’économiste turc Sabri Öncü l’a suggéré, nous pouvons commencer en nous inspirant de l’accord de Londres sur la dette de 1953, qui avait radicalement changé les conditions économiques pour l’Allemagne, qui était à l’époque un débiteur majeur. L’accord entre l’Allemagne et 20 créanciers extérieurs avait radié 46% de la dette d’avant-guerre du pays et 52% de sa dette d’après-guerre, tandis que la dette restante avait été convertie en prêts à long terme à faible taux d’intérêt avec une période de grâce de cinq ans avant le remboursement. Plus important encore, il a été décidé que l’Allemagne ne devrait rembourser sa dette que si elle enregistrait un excédent commercial et que les remboursements seraient limités à 3% de ses recettes annuelles d’exportation. Cela a encouragé les créanciers de l’Allemagne à s’engager pour soutenir ses exportations, créant les conditions de son essor ultérieur. Ceci est le type de réflexion prospective nécessaire à la définition d’une stratégie de désendettement coordonnée essentielle dans le monde interconnecté d’aujourd’hui. Si nous voulons survivre collectivement, non seulement aux déprédations normales des marchés mondiaux, mais aussi aux menaces existentielles que posent les pandémies et les changements climatiques, il n’y a pas d’autre alternative.

Traduit de l’anglais par Timothée Demont