A propos Nicolas Danglade

Enseignant d'ESH en ECE 2

Les conséquences du Brexit sur les entreprises britanniques (Le Monde)

Sans les travailleurs européens, la vie bousculée des sociétés britanniques

Entre pénurie de main-d’œuvre et augmentation des salaires, les entreprises doivent s’adapter au départ des employés du continent consécutif à l’entrée en vigueur du Brexit.

Par Eric Albert(Corby, envoyé spécial) Publié aujourd’hui à 02h33, mis à jour à 09h09

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Des étagères de stockage de caisses de vin après la mécanisation de l’entrepôt d’Europa Worldwide à Corby, au Royaume-Uni, le 10 septembre 2021.
Des étagères de stockage de caisses de vin après la mécanisation de l’entrepôt d’Europa Worldwide à Corby, au Royaume-Uni, le 10 septembre 2021. RAPHAËL NEAL / AGENCE VU POUR « LE MONDE »

A l’arrière de la principale rue commerciale de Corby, près d’un magasin définitivement fermé, l’agence d’intérim Echo Personnel a affiché dans sa vitrine, en lettres énormes : « On recrute. Salaires compétitifs. » A l’intérieur, pourtant, Julie – qui a souhaité garder l’anonymat – désespère. « On ne trouve personne à embaucher en ce moment. Aujourd’hui, j’avais donné rendez-vous à dix-sept candidats. Seuls cinq sont venus. » Article réservé à nos abonnés Lire aussi Au Royaume-Uni, les entreprises face au mur du Brexit

Dans cette cité ouvrière des Midlands, au centre de l’Angleterre, ravagée dans les années 1980 par la fermeture de l’aciérie, la pénurie de main-d’œuvre est perceptible partout. Depuis une vingtaine d’années, l’endroit est devenu un centre de logistique, avec de nombreux entrepôts qui servent l’explosion du commerce en ligne dans le pays. Une forte immigration d’Europe de l’Est s’est installée dans la ville, essentiellement de Pologne et de Roumanie, comme le rappellent les épiceries Polski Sklep et Baltic Super Market situées juste en face de l’agence d’intérim, elle-même dirigée par une Lettone.

La pandémie de Covid-19 et le Brexit ont mis à mal cet équilibre économique. Comme partout dans le monde, les confinements et déconfinements successifs ont complètement désorganisé le marché du travail. Au Royaume-Uni, cependant, la sortie de l’Union européenne (UE) accentue le problème. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Brexit : ce qui change pour les citoyens et les entreprises au 1er janvier

Lors du premier confinement, au printemps 2020, de nombreux jeunes Européens sont rentrés chez eux, préférant passer ce moment difficile en famille. Beaucoup ne sont pas revenus, et ils ne peuvent pas être remplacés par une nouvelle vague d’immigration, puisqu’il faut désormais obtenir un permis de travail pour s’installer outre-Manche. Julie exaspère : « Les gens ici ont voté Brexit [à 64 % à Corby] parce qu’ils pensaient que les Européens leur prenaient leur emploi. Mais maintenant, ils refusent de faire leur travail. »

« On a fermé des pans entiers de l’économie »

Personne ne sait exactement combien d’Européens ont quitté le Royaume-Uni depuis la pandémie, faut de décompte officiel à la frontière. En extrapolant à partir des statistiques du marché de l’emploi, l’économiste Jonathan Portes, de l’université King’s College de Londres, a fait sensation, en janvier, en estimant que jusqu’à 1,3 million de personnes étaient parties. Il a nettement revu son calcul à la baisse, mais évoque tout de même des « centaines de milliers » de départs.

« Ce n’est pas surprenant. On a fermé des pans entiers de l’économie, qui étaient justement ceux où la population immigrée était surreprésentée », explique-t-il.La tendance générale n’est pas à l’hémorragie : ces centaines de milliers de départs sont à comparer aux six millions d’Européens qui ont demandé le settled status, ce statut qui leur donne le droit de rester vivre et travailler au Royaume-Uni après le Brexit, dont un million de Polonais et autant de Roumains. Il s’agit néanmoins d’un renversement de tendance majeur.

Au cœur des tensions : le manque de 100 000 chauffeurs routiers, ce qui rend le transport des marchandises particulièrement problématique

Aujourd’hui, le manque de personnel est tangible dans tous les secteurs. Les étalages des supermarchés sont régulièrement dépourvus, faute de manutentionnaires. Les hôtels et les restaurants cherchent désespérément des cuisiniers. Les usines agroalimentaires manquent d’effectifs : la chaîne Nando’s a dû fermer en août une cinquantaine de ses restaurants pendant une semaine parce qu’elle n’avait plus de poulet ; McDonald’s a manqué temporairement de milk-shakes ; les fast-food KFC ont également réduit leur offre…

Au cœur des tensions : le manque de 100 000 chauffeurs routiers, ce qui rend le transport des marchandises particulièrement problématique. Avant la crise sanitaire, le secteur souffrait déjà d’une pénurie d’employés, lesquels étaient peu attirés par les horaires à rallonge, l’absence de vie familiale et les salaires médiocres. Les confinements ont suspendu les examens de permis de conduire, bloquant la formation de nouveaux routiers. Le départ des Européens a aggravé la situation. Dans l’urgence, le gouvernement britannique a annoncé que les épreuves pour l’examen du permis de conduire seraient allégées. Il refuse en revanche de céder aux demandes du patronat, qui réclame des visas pour les chauffeurs étrangers. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Royaume-Uni : les cessions d’entreprises explosent, reflet d’une tendance mondiale

Ce double choc économique provoqué par la pandémie et le Brexit pousse néanmoins l’économie nationale à s’adapter. Direction Europa Worldwide, une entreprise britannique qui possède un gigantesque entrepôt en lisière de Corby. Sur près de 50 mètres de hauteur, d’immenses étagères stockent des caisses de vin. Ici se préparent les commandes de deux grands sites Internet, Naked Wines et Majestic Wine. Les bouteilles arrivent de l’étranger, essentiellement d’Europe, puis sont rassemblées dans des cartons et envoyées aux clients.

Le chômage britannique est resté très faible

A l’été 2019, voyant le Brexit se profiler, Andrew Baxter, le propriétaire d’Europa Worldwide, a fait le pari d’investir 11 millions de livres (12,9 millions d’euros) dans la mécanisation complète de son entrepôt. « J’ai anticipé qu’on aurait moins de main-d’œuvre étrangère et que les salaires risquaient d’augmenter », souligne-t-il. La technologie de M. Baxter n’est pas révolutionnaire, mais modifie fondamentalement son besoin de personnel : de 300 salariés pour mettre les bouteilles dans les caisses, il ne va en rester qu’une centaine.

Aujourd’hui, à chaque commande, un tapis roulant se met en action et fait glisser la caisse de vin jusqu’au manutentionnaire. Un numéro s’affiche sur l’écran : 2. L’employé s’exécute, prend deux bouteilles et les dépose dans une boîte en carton. A quelques dizaines de mètres de là, le même travail se déroule encore manuellement, avant la fermeture définitive de cette ligne de production, en octobre. Les salariés vont jusqu’aux caisses de vin pour aller chercher les bouteilles, passent par-dessus le tapis roulant et reviennent. D’un côté, un seul employé, de l’autre des dizaines, pour un résultat équivalent.

Est-ce l’avenir de l’économie britannique ? M. Baxter, qui a voté en faveur du Brexit le 23 juin 2016 et n’a pas changé d’avis, l’espère. « Bien sûr, quand on dirige une entreprise, on trouve ça pratique d’avoir une main-d’œuvre étrangère bon marché qui afflue. Mais ce n’est pas comme ça qu’on construit une économie et un pays prospères. Cela pose une vraie question morale : qu’est-ce que l’importation de cette main-d’œuvre étrangère signifiait pour les Britanniques pauvres ? Leurs salaires sont en permanence sous pression, en concurrence avec les étrangers. » Ou en concurrence avec des machines, si l’on en croit son expérience dans son entrepôt. Lire aussi : Les entreprises commencent à se réorganiser hors du Royaume-Uni

D’un point de vue macroéconomique, l’argument d’une baisse des salaires causée par l’immigration ne se vérifie pas. De nombreuses études ont montré que celle-ci favorisait la croissance de l’économie. D’ailleurs, malgré l’afflux d’immigrés européens depuis l’ouverture des frontières à l’Europe de l’Est, en 2004, le chômage britannique est resté très faible, preuve que les Européens n’ont pas pris les emplois des travailleurs locaux.

L’économiste Jonathan Portes souligne aussi que l’immigration a tendance à faire augmenter la productivité d’un pays, parce que la main-d’œuvre importée est généralement complémentaire de celle qui existe sur place. Toutefois, lui-même reconnaît que cela n’est pas forcément vrai dans certains sous-secteurs de l’économie, où il peut y avoir des pressions à la baisse sur les salaires.

Frictions

A Corby, la réduction du nombre d’employés étrangers entraîne-t-elle une poussée des salaires ? Pour Andrew Baxter, c’est une évidence. Dans son entreprise, qui compte 1 200 salariés sur treize sites au Royaume-Uni, il a dû augmenter ses 50 chauffeurs routiers de 20 %. Pour les manutentionnaires des entrepôts, la hausse a été de 3,5% en juillet, et il a encore dû offrir une amélioration des conditions de travail le mois suivant. Il paie désormais autour de 10 livres l’heure (11,70 euros), et 12,50 livres le week-end, nettement au-dessus du salaire minimum (8,36 livres l’heure pour les plus de 25 ans).

Sur les trois mois allant de mai à juillet, les salaires britanniques ont crû entre 3,4 % et 4,6 % par rapport à 2020

Les statistiques officielles confirment cette tendance. Sur les trois mois allant de mai à juillet, les salaires britanniques ont crû entre 3,4 % et 4,6 % par rapport à 2020. Quelle est la part venant des tensions provoquées par le Brexit et par la pandémie ? Impossible à dire à l’heure actuelle.

Bien sûr, le Brexit suscite des frictions. M. Baxter est le premier à le reconnaître. Les deux tiers du chiffre d’affaires de sa société viennent de l’import-export avec l’UE. Chaque jour, il envoie une quarantaine de camions à travers la frontière, et en a le même nombre revenant en sens inverse. En moyenne, neuf mois après l’entrée en vigueur du Brexit, cinq de ses véhicules sont encore retenus quotidiennement à la douane. Le retard dépasse rarement deux heures et relève généralement d’un simple détail administratif, mais il ralentit quand même le flux.

Avant la sortie du Royaume-Uni de l’UE, M. Baxter exportait aussi de l’agroalimentaire. Il a préféré abandonner, estimant les autorisations sanitaires nécessaires trop complexes : « Cela représentait trop de difficultés, alors que ce n’était qu’une faible partie de nos revenus. » Aujourd’hui, l’envoi d’une palette de marchandises vers l’Union coûte 49 livres de plus qu’avant le Brexit, un coût dont M. Baxter est fier, jugeant qu’il est plus bas que la concurrence. « Pour mon entreprise, ça aurait été plus simple que le Brexit n’ait pas lieu », admet-il. Mais il pense que, pour l’ensemble de son pays, ce nouvel équilibre est une bonne chose. Il faudra attendre la fin des turbulences liées à la pandémie pour y voir plus clair et savoir s’il est dans le vrai.

Eric Albert(Corby, envoyé spécial)