A propos Nicolas Danglade

Enseignant d'ESH en ECE 2

La monnaie hélicoptère – débats (BSI economics)

Les « illusions » de la « monnaie par hélicoptère »

Le danger est de présenter « le lancer de monnaie par hélicoptère » comme une solution miracle au lieu d’une relance budgétaire de grande ampleur au niveau européen, explique l’économiste Julien Pinter.

Publié le 03 juin 2016 à 19h13 – Mis à jour le 06 juin 2016 à 10h58 Temps de Lecture 3 min.

« L’avantage principal d’une telle politique par rapport à une relance budgétaire simple est qu’il ne nécessite pas d’accord politique difficile à obtenir a priori. Les parlementaires n’ont pas besoin de convaincre l’opinion et de se convaincre entre eux, la Banque centrale impose simplement sa politique. »
« L’avantage principal d’une telle politique par rapport à une relance budgétaire simple est qu’il ne nécessite pas d’accord politique difficile à obtenir a priori. Les parlementaires n’ont pas besoin de convaincre l’opinion et de se convaincre entre eux, la Banque centrale impose simplement sa politique. » ? Kai Pfaffenbach / Reuters / REUTERS

Par Julien Pinter, économiste au sein de BSi Economics, chercheur à l’université Paris-1 et à l’Université de Saint-Louis (Bruxelles).

La distribution de monnaie par hélicoptère (« helicopter money », [selon l’économiste américain Milton Friedman (1912-2006)]) est un concept qui suscite les commentaires ces derniers temps. L’idée est relativement simple : la Banque centrale européenne (BCE) distribuerait à chaque personne des billets, ce qui, dans l’hypothèse que ces billets soient utilisés pour des dépenses, permettrait de relancer directement l’économie, ce que la politique actuelle de la BCE peine à faire.

Banque centrale inutile

Pour de nombreux observateurs, puisque la Banque centrale distribuerait des billets qui ne lui coûtent quasiment rien à produire, une telle politique aurait un coût nul. Ceci est une illusion.

Comme certains experts l’ont fait remarquer, si une telle politique était mise en place, elle créerait un « trou » dans le bilan de la BCE. Le bilan de la BCE contient des actifs d’un côté (l’actif), des billets, la monnaie électronique des banques (aussi appelée « réserves ») et le capital de l’autre (le passif).

En augmentant les billets au passif de son bilan sans acheter d’actifs en contrepartie, la BCE se retrouverait avec un bilan déséquilibré. En termes comptables, cela signifie que la BCE subirait une perte en capital, d’un montant équivalent au montant dépensé via la « monnaie hélicoptère ». Si l’on considère, comme c’est souvent le cas en pratique, que les Etats doivent recapitaliser la Banque centrale dans ce cas de figure, en définitif ce seront les Etats qui paieront le coût de cette politique, donc les contribuables.

Au final, la gratuité d’une telle politique est une illusion. Elle présuppose que la Banque centrale ne se ferait pas recapitaliser, donc implicitement que le capital de la Banque centrale est inutile, ce qui semble très loin du consensus prévalant chez les banquiers centraux.

Baisse des profits de l’institution monétaire

Surtout, même dans le cas où le BCE ne se ferait pas recapitaliser, les finances des Etats seraient tout de même affectées. D’un côté, il faut avoir en tête que les profits de la banque centrale sont redistribués aux Etats in fine. De l’autre, il faut réaliser que cette politique de « monnaie par hélicoptère » entraînera une baisse des profits de l’institution monétaire sur le long terme, ceci car les billets de l’« hélicoptère » vont mécaniquement être remplacés par des réserves (porteuses d’intérêts) au passif du bilan de la banque centrale.

Des profits plus faibles pour la BCE impliqueront un manque à gagner pour les Etats. Une politique de « lancer de monnaie par hélicoptère » suivant d’autres modalités (certains proposent par exemple l’achat par la BCE de dettes d’une agence d’investissement) aurait globalement le même impact : au final, ce sont toujours les Etats qui paient, la gratuité n’est qu’une illusion.

L’ancien gouverneur de la banque centrale américaine Ben Bernanke expliquait d’ailleurs ce point récemment, en proposant que la Banque centrale prélève une taxe sur les banques pour rendre cette opération effectivement budgétairement avantageuse. Un principe complètement éloigné de l’idée de base véhiculée par la « monnaie hélicoptère ».

Le fait que la politique du « lancer de monnaie par hélicoptère » soit trop souvent présentée comme un « geste gratuit » n’est pas seulement un problème d’ordre théorique. Le danger est aussi le risque de voir des leaders politiques mal informés, se portant sur cette solution « magique » au lieu de prendre les responsabilités économiques qui s’imposent.

Solution de facilité

Déplacer le curseur pourrait faire oublier le vrai problème : l’absence de politique budgétaire audacieuse en zone euro. Si le débat sur la « monnaie hélicoptère » plaît peut-être à la BCE par les temps qui courent (il permet d’entretenir l’espoir sur les munitions restantes), il devrait à long terme être contre-productif. Des élus du Parlement européen ont déjà engagé la bataille médiatique pour la « monnaie hélicoptère ». Mais pas celle d’une relance budgétaire de grande ampleur au niveau européen…

L’avantage principal d’une telle politique par rapport à une relance budgétaire simple est qu’il ne nécessite pas d’accord politique difficile à obtenir a priori. Les parlementaires n’ont pas besoin de convaincre l’opinion et de se convaincre entre eux, la Banque centrale impose simplement sa politique.

Le danger de présenter « le lancer de monnaie par hélicoptère » comme une solution miracle, c’est de rendre les débats sur la politique budgétaire encore plus difficiles. Et de faire oublier à qui reviennent vraiment les responsabilités en matière de politique économique.

Julien Pinter (Economiste au sein de BSi Economics, chercheur à l’université Paris-1 et à l’Université de Saint-Louis, Bruxelles) et Julien Pinter (Economiste au sein de BSi Economics, chercheur à l’université Paris-1 et à l’Université de Saint-Louis, Bruxelles)

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Quelles perspectives économiques pour la Zone euro ? (Note)

Une remarque : le renforcement du budget de la zone euro peut s’appuyer sur l’Europe Sociale (projet d’allocation chômage européenne)

Résumé :

  • Après une année 2017 très dynamique, un degré élevé d’incertitude, les tensions commerciales et le ralentissement des économies émergentes assombrissent aujourd’hui les perspectives économiques de la Zone euro ;
  • La Zone euro devra donc se recentrer sur ses relais internes de croissance économique et devra également compter sur une amélioration du marché du travail et une hausse des salaires réels favorisant ainsi la consommation des ménages ;
  • Dans les prochains mois, les chefs d’État et de gouvernement de la Zone euro devront se prononcer sur des réformes cruciales pour l’avenir de cette dernière, parmi lesquelles l’instauration d’un budget de la Zone euro, la réforme du mécanisme européen de stabilité ou encore le parachèvement de l’union bancaire ;
  • L’hétérogénéité des économies des États membres rend toutefois difficile l’adoption de ces réformes structurelles communes.

 

Le 14 décembre prochain, lors du Conseil européen, les chefs d’État et de gouvernement de la Zone euro auront pour but d’entériner les avancées sur l’Union économique et monétaire. Ils aborderont ainsi les pistes de réformes en vue d’un approfondissement de la Zone euro.Cette réunion de l’Eurogroupe est l’occasion de revenir sur les perspectives économiques de la Zone euro.

 

 

Après la crise de la dette souveraine qui a fortement affecté l’ensemble de ses économies, et notamment les plus fragiles, la Zone euro a connu cinq années de croissance consécutives, marquant une reprise économique durable et relativement généralisée. Dans un avenir proche, la croissance économique de la Zone euro devrait néanmoins être fragilisée par le contexte international chahuté, mais pourra toutefois s’appuyer sur la demande intérieure. La perspective des élections européennes devrait être l’occasion d’aborder les prochains grands enjeux économiques auxquels devront répondre chefs d’État et de gouvernement de la Zone euro.

 

1. Une croissance économique ternie par un contexte international très incertain

Après avoir atteint un sommet en 2017 (Figure 1), à 2,4 % (soit son plus haut niveau depuis dix ans, grâce notamment à un environnement mondial particulièrement favorable), la croissance économique de la Zone euro devrait fléchir au cours des trois prochaines années, pour atteindre 2,1 % en 2018, puis 1,9 % en 2019 et 1,7 % en 2020 selon les prévisions d’automne 2018 de la Commission européenne, revues à la baisse par rapport à celles publiées au printemps. Si elle sera toujours soutenue par une demande et un investissement intérieurs vigoureux, la croissance pâtit de la détérioration des facteurs externes, affectant négativement la contribution du commerce extérieur. Alors qu’elle restera dynamique en Irlande et en Slovaquie (Figure 2), la croissance du PIB passera sous la barre des 2 % au Portugal en 2019 (1,8 %, contre 2,2 % en 2018). En France, la croissance ralentira à 1,6 % en 2019, tandis qu’elle augmentera à 1,8 % en Allemagne.

 Figure 2 : Croissance du PIB en 2019 (%)

Source : Eurostat, BSI Economics

L’économie mondiale traverse en effet des temps difficiles :

  • D’une part, la recrudescence des tensions commerciales affecte négativement l’activité économique mondiale. La Commission européenne prévoit ainsi que de nouveaux obstacles, tarifaires et non tarifaires, devraient émerger, dont l’impact sur le commerce international et la croissance mondiale serait considérable.
  • Et, d’autre part, le resserrement de la politique monétaire américaine pénalise les pays émergents.

Or la Zone euro est une économie relativement ouverte, avec une forte intégration dans les chaînes de valeur mondiales. Elle est dotée de solides relations commerciales avec les pays émergents et en voie de développement (27,3 % des exportations totales de la Zone euro en 2017[1]). Les banques commerciales de la Zone euro sont également exposées à ces marchés. En effet, si les expositions des banques de la Zone euro peuvent sembler relativement faibles a priori (les expositions au bilan pour l’ensemble des économies émergentes s’élevaient à 1 500 Mds EUR, soit 7 % du total des actifs début 2018, selon la BCE), la résilience de certaines institutions de la Zone euro pourrait être mise à l’épreuve si les turbulences persistaient. Selon la BCE, dix établissements importants de la Zone euro représentent 93 % du total des expositions sur certaines économies émergentes (à savoir l’Argentine, le Brésil, la Chine, l’Indonésie, la Malaisie, le Mexique, l’Afrique du Sud et la Turquie).

Par ailleurs, en cas d’absence d’accord sur le Brexit, la Zone euro pourrait également pâtir de la dégradation des relations commerciales et financières avec le Royaume-Uni.

In fine, les perspectives de ralentissement économique en Zone euro s’expliquent en grande partie par la faible contribution du commerce net à la croissance. La demande extérieure devant s’affaiblir davantage, le soutien à la croissance du PIB dépendra donc principalement des indicateurs domestiques.

 

2. La Zone euro devra s’appuyer sur ses fondamentaux domestiques

La croissance de la consommation privée (+1,6 % en 2018 et +1,8 % en 2019, selon les données Eurostat) devrait rester l’un des principaux moteurs de la croissance. Celle-ci sera stimulée par l’amélioration du marché du travail, la hausse des salaires et des mesures fiscales expansionnistes dans certains États membres, comme le Portugal et l’Irlande.

Au sein de la Zone euro, toujours selon la Commission européenne, le taux de chômage devrait diminuer à 8,4 % cette année (contre 9,1 % en 2017), puis à 7,9 % en 2019 et 7,5 % en 2020, et ce malgré le ralentissement de la croissance. Néanmoins, la création d’emplois devrait être freinée par la pénurie croissante de main-d’œuvre et le ralentissement de la croissance économique. La création nette d’emplois dans la Zone euro devrait ainsi ralentir, passant de 1,4 % en 2018 à 1,1 % en 2019 et à 0,9 % en 2020. S’il devrait au final se réduire dans l’ensemble des pays de la zone en 2018 et 2019 (à l’exception de l’Irlande et de Malte), le taux de chômage reste toutefois très hétérogène selon les pays (Figure 3), allant de 3,5 % en Allemagne à 19,6 % en Grèce en 2018. Parallèlement, la rémunération réelle par tête devrait progresser de 0,6 % en 2018, 0,2 % en 2019 et 0,8 % en 2020. La hausse de l’inflation (à 1,8 % en 2018 et 2019, contre 1,5 % en 2017) pourrait constituer un frein à une plus forte hausse dupouvoir d’achat des ménages.

Selon les projections de la Banque Centrale Européenne (BCE), l’inflation converge vers des niveaux inférieurs, mais proches de 2 % a? moyen terme, en ligne avec son objectif. Ainsi, fin décembre 2018, la BCE mettra fin aux achats nets de son programme d’achats d’actifs (plus connu sous le nom de « quantitative easing »), destiné à soutenir l’inflation tout en soutenant l’activité économique. L’institution a toutefois indiqué qu’elle n’entendait pas pour autant mettre fin à sa politique monétaire expansionniste, précisant que ses taux directeurs resteraient à leur niveau historiquement bas au moins jusqu’à la fin de l’été 2019.

Parallèlement, plusieurs pays de la Zone euro adopteront des politiques budgétaires expansionnistes. Le solde public structurel agrégé de la Zone euro (le solde public corrigé des effets du cycle économique), devrait ainsi légèrement se détériorer en 2019, passant d’un déficit public structurel de -0,7 % du PIB en 2018 à -1 % du PIB en 2019. La forte hétérogénéité des finances publiques (Figure 4) constituerait un obstacle majeur à la mise en œuvre d’outils budgétaires communs (cf. Partie 3).

Par ailleurs, certaines tensions internes à la Zone euro assombrissent ses perspectives économiques. L’incertitude pesant sur la santé des finances publiques italiennes se traduit par une hausse des taux d’intérêt sur la dette publique du pays et fait émerger la problématique de l’interaction de la dette souveraine avec le secteur bancaire. En effet, la hausse du spread souverain en Zone euro (écart entre le taux d’intérêt sur les obligations souveraines italiennes et allemandes, ces dernières étant considérées comme sans risque) marque la hausse du risque perçu par les marchés financiers quant à la dette italienne. Cela renchérit le coût de l’emprunt pour l’État italien qui doit emprunter davantage pour financer un déficit public plus élevé (2,4 % du PIB en 2019) qu’initialement prévu. La dette publique italienne rapportée au PIB est la seconde plus élevée de la Zone euro (131 % du PIB en 2018) derrière la Grèce. Les tensions persistantes sur le marché obligataire italien pourraient affecter d’autres pays endettés de la Zone euro et provoquer une hausse des coûts de l’endettement, selon la BCE. En outre, les institutions financières de la Zone euro (hormis le Système européen de banques centrales) détiennent 262 Mds EUR de la dette publique italienne, selon les chiffres de la BCE (soit 11,5 % de la dette publique totale). Or, lorsque le taux d’intérêt d’une obligation augmente, le cours de cette obligation diminue. Ainsi, la hausse des taux sur les obligations souveraines italiennes dégrade la valeur de l’actif des banques et pourrait, si elle persistait à plus long terme, affecter le système bancaire européen. Mais si ce risque est pour l’heure contenu, la crise italienne constitue un défi de taille dans l’optique des futures réformes de la Zone euro.

 

3. Quelles propositions de réformes pour renforcer la Zone euro ?

Depuis plusieurs mois, les ministres des finances de la Zone euro planchent sur un cahier des charges dédié à l’approfondissement de l’Union économique et monétaire (UEM), dont débattront les chefs d’État et de gouvernement lors du sommet de la Zone euro mi-décembre.

Pour prévenir une nouvelle crise, certains pays de la Zone euro, parmi lesquels la France, cherchent à accroître l’intégration des économies au sein de la zone, notamment par le biais d’un budget de la Zone euro, d’un fonds monétaire européen et du parachèvement de l’union bancaire. Toutefois, de nombreux désaccords persistent entre les États membres.

 

3.a) Vers l’introduction d’un budget de la Zone euro à l’horizon 2021 ?

Les ministres des finances français et allemand ont fait part mi-novembre d’une prise de position commune sur l’idée de doter la Zone euro d’un budget qui lui serait propre. L’idée est de promouvoir la compétitivité, la convergence et la stabilisation de la Zone euro. Dans un premier temps, cette capacité financière se concentrerait sur la convergence entre les économies encore très hétérogènes des pays membres. En outre, les États membres de la Zone euro ne bénéficieront de cette capacité financière qu’à condition d’accepter les recommandations de la Commission européenne, dans le cadre de sa surveillance budgétaire annuelle.

A terme, cette contribution commune pourrait permettre de financer une assurance-chômage européenne et de compléter le Fonds pour les investissements stratégiques dans les Etats en incapacité temporaire d’assurer l’équilibre de leurs finances publiques, et donc de soutenir les investissements de long terme.

Toutefois, les États membres sont encore divisés sur cette question. Certains réfutent même l’utilité d’une telle capacité financière pour la Zone euro. Les pays nordiques et baltiques ne sont ainsi pas convaincus qu’il soit nécessaire de disposer d’un budget propre pour renforcer la monnaie unique.

 

3.b) La transformation du Mécanisme Européen de Stabilité en un fonds monétaire européen

Le Mécanisme Européen de Stabilité (MES), créé dans le cadre de la crise de la dette souveraine, est un fond de sauvetage utilisé en cas de crises financières.  Une majorité des gouvernements de la Zone euro sont favorables à la transformation de l’actuel MES en un équivalent régional du Fonds Monétaire International, afin de prévenir de nouvelles crises d’une ampleur comparable à la crise des dettes souveraines. Ils sont cependant toujours loin de s’accorder sur un projet commun.

La version allemande du projet de « Fonds monétaire européen » pour venir en aide à l’avenir aux pays de la Zone euro en difficulté prévoit des critères d’éligibilité stricts, qui reviendraient à exclure les États jugés trop laxistes en matière de réduction de la dette publique. Pour être éligible à une aide financière, estime l’Allemagne, un pays devrait afficher un déficit budgétaire inférieur à 3 % du PIB et une dette publique de moins de 60 % du PIB, à moins d’avoir réduit sa dette de 0,5 point de PIB au cours de chacune des trois dernières années précédant sa demande d’assistance

 

3.c) Le parachèvement de l’Union bancaire

Sur la feuille de route des dirigeants de la Zone euro se trouve également l’achèvement de l’Union bancaire, avec la création d’un système européen de garantie de dépôts des épargnants. L’Allemagne, entre autres, s’y montre toutefois réticente. En effet, si tous les pays s’accordent pour dire que cet instrument est utile, ces derniers divergent sur les conditions préalables. Celles-ci sont notamment liées, d’une part, au risque du système bancaire qui, dans quelques cas, contient encore trop de prêts non performants et, d’autre part, à la proportion trop grande de titres de dette souveraine dans les bilans des banques de quelques pays.

 

Conclusion

La Zone euro pourrait connaitre une période de ralentissement économique qui s’explique par un contexte international défavorable. Mais elle pourra toutefois compter sur une demande interne vigoureuse, stimulée par la hausse des salaires, pour soutenir la croissance.

A l’approche des élections européennes, plusieurs propositions sont sur la table des chefs d’État et de gouvernement pour réformer la Zone euro et aller vers davantage d’intégration. Néanmoins, l’hétérogénéité des économies des États membres rend difficile l’adoption d’une feuille de route commune pour préparer au mieux la Zone euro à la prochaine crise.

 

Bibliographie :

European Economic Forecast, Autumn 2018, Commission Européenne

Etudes économiques de l’OCDE, Zone euro, juin 2018, OCDE

Economic Surveys of the Euro Area 2018, OCDE

Cyclical Adjustment of Budget Balances, Autumn 2018, Commission Européenne

Euro Area Policies, Juillet 2018, FMI

Financial Stability Review, November 2018, ECB

 


 

[1] Calcul effectué en retranchant des exportations totales hors Zone euro, celles en provenance des économies avancées (classification FMI) : Etats-Unis, Canada, Royaume-Uni, Danemark, Suisse, Suède, Norvège, Islande, République Tchèque, Australie, Nouvelle Zélande, Hong Kong, Singapour, Taïwan, Corée du Sud et Israël.

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Évoluant au sein de l’Université Paris-Dauphine, Emmanuelle Oesterlé a plusieurs expériences au sein de services d’études économiques, en risque pays notamment. Ses centres d’intérêts portent principalement sur les questions macro-économiques internationales et l’économie monétaire et financière.

Prix du meilleur jeune économiste 2019

Le Monde daté du 14 mai 2019
Stefanie Stantcheva : « L’objectif de mes recherches est d’améliorer la conception des politiques fiscales »
Propos Recueillis Par
Antoine Reverchon
La jeune professeure à Harvard travaille sur les effets à long terme et les changements de comportement générés par les réformes de l’impôt
ENTRETIEN
Stefanie Stantcheva, 33 ans, est professeure d’économie à l’université Harvard (Etats-Unis). Elle est également chercheuse associée au National Bureau of Economic Research, chercheuse au Center for Economic Policy Research et membre, en France, du Conseil d’analyse économique. Elle est diplômée de Cambridge, de l’Ecole polytechnique, de l’Ecole nationale de la statistique et de l’administration économique, de l’Ecole d’économie de Paris, et titulaire d’un doctorat du Massachusetts Institute of Technology (MIT).
Vos travaux actuels portent sur la fiscalité, un domaine de recherche pourtant déjà largement balisé. Qu’avez-vous apporté de nouveau ?
Deux angles jusqu’ici peu explorés : tout d’abord, les effets à long terme des politiques fiscales, en matière d’innovation, d’entrepreneuriat, de mobilité sociale et professionnelle – essentiellement à partir de la collecte de données historiques, par exemple sur l’innovation technique aux Etat-Unis depuis 1850 ; ensuite, une analyse des déterminants des comportements et des opinions de tout un chacun vis-à-vis de la fiscalité, à partir de données issues de questionnaires en ligne, d’enquêtes de terrain et d’expériences de laboratoire – car, dans ce domaine, il faut construire les données.
L’objectif de ces recherches est, en croisant modèles théoriques et données inédites, d’améliorer la conception des politiques fiscales. Il s’agit de tendre vers ce qui serait une « fiscalité optimale », une fiscalité qui à la fois maximise l’apport des impôts à la société – l’investissement public dans les infrastructures et les services publics, la redistribution équitable des revenus – et minimise les coûts pour les acteurs économiques, et donc l’impact des changements de comportement des individus et des entreprises : délocalisation, évasion ou exil fiscal, désincitation à innover ou à entreprendre…
Mais peut-on, à partir de modèles théoriques, déterminer ce que serait une « fiscalité optimale » en toute période et sous toute latitude ?
Non, car il y a des contraintes spécifiques à chaque pays, à chaque période. Par exemple, les attentes et les perceptions vis-à-vis de la fiscalité sont différentes dans chaque pays. C’est le rôle du politique d’agréger les préférences et de déterminer les objectifs d’équité sociale, ce ne sont pas la théorie économique et les économistes qui peuvent le faire. Notre rôle est juste de montrer quels sont les coûts et les contraintes, pas de définir l’impôt optimal.
Les économistes sont là pour étudier et prédire les effets des différentes politiques et les évolutions des comportements des agents économiques, en se basant sur des modèles et des données, parfois de façon créative. Et ensuite d’en informer la société et les politiques.
Pourquoi et comment vous êtes-vous intéressée à l’économie ?
Je suis née en Bulgarie, mon père était ingénieur, et nous avons séjourné en Allemagne de l’Est jusqu’à la chute du Mur. J’ai fait l’essentiel de ma scolarité en France, mais je suis retournée régulièrement à l’Est pendant la période de transition ; je voyais, pendant l’hyperinflation de la fin des années 1990, en Bulgarie, les gens se précipiter pour dépenser tout leur salaire ; j’ai vu les inégalités incroyables entre l’ouest et l’est de l’Allemagne ; je voyais aussi les SDF dans les rues de cette ville pourtant riche qu’est Paris… Qu’est-ce qui peut expliquer tout ça ? Une fois passé mon bac scientifique, j’ai tout de suite fait le choix des sciences économiques, et je suis partie étudier à Cambridge.
Et pourquoi la fiscalité ?
Parce que l’impôt est un instrument économique extrêmement puissant. Un petit changement peut produire de grands effets, positifs comme négatifs. Et puis, j’ai fait deux grandes rencontres au MIT : Esther Duflo, qui y était mon mentor, m’a éveillée à tout ce qui était nouvelles méthodes d’enquête et aller-retour entre modèles théoriques et travail empirique sur les comportements et les préférences des acteurs ; j’aurais pu faire, avec elle, de l’économie du développement, mais j’ai croisé le chemin d’Emmanuel Saez, alors professeur visitant au MIT, qui m’a initiée aux méthodes de construction de données à partir des informations fiscales.
Professeure assistante à Harvard en 2016, à 30 ans, vous devenez professeure titulaire de cette même université deux ans après. C’est un délai très court, et d’ailleurs cohérent avec la rapidité de votre carrière et l’accumulation de diplômes d’établissements prestigieux. Avez-vous une explication ?
Non, pas vraiment… J’ai fait de mon mieux. J’ai eu la chance de rencontrer des gens qui m’ont très bien conseillée. J’ai toujours eu le goût des mathématiques, non pas comme une fin en soi, même si ça peut être très « joli » à faire, mais comme outil, comme discipline de l’intuition. Et le niveau d’enseignement des mathématiques est très bon en France, on a su me donner le goût d’en faire. Maintenant que je suis professeure à mon tour, je pense que le rôle de l’enseignant est de donner à ses étudiants le goût de travailler dans la discipline qu’il enseigne.
« Les causes des guerres civiles africaines »
Propos Recueillis Par A. R.
Vos travaux portent sur les déterminants économiques des violences politiques et des guerres civiles contemporaines, un sujet peu traité par les économistes. Quels sont vos résultats principaux ?
Nous avons croisé les données extrêmement précises de géolocalisation des conflits armés en Afrique entre 1997 et 2010 avec la géolocalisation des exploitations minières et avec la variation sur la même période des prix mondiaux des ressources minières d’une part, des produits et intrants agricoles d’autre part. Nous avons pu démontrer que le doublement des prix des minerais intervenu sur la période explique un accroissement de 25 % de la violence armée dans les régions concernées.
De même, la baisse des prix agricoles de certains produits d’exportation, le café par exemple, cause un choc de revenus qui facilite le ralliement des populations touchées aux groupes armés qui offrent des revenus supérieurs, d’ailleurs souvent tirés… des ressources minières. Enfin, dans des régions où l’essentiel du revenu local provient de l’agriculture, les événements climatiques et l’évolution de la productivité agricole, due autant à la fertilité naturelle qu’aux prix des intrants (engrais, pesticides…), sont aussi un facteur déterminant du niveau de violence politique. Limiter la volatilité de prix internationaux des minerais ou des produits agricoles semble donc être un moyen de limiter la violence politique. Nous avons ainsi pu montrer que le niveau de responsabilité sociale et éthique des entreprises minières internationales qui acceptaient de se soumettre à plus de transparence et de coopération avec les ONG était corrélé avec des niveaux de conflits légèrement inférieurs.
Mais les causes des conflits ne sont-elles pas un objet de recherche en sciences politiques plutôt qu’en économie ?
Certes, mais en utilisant l’économétrie pour analyser l’évolution des prix sous l’angle des chocs qui impactent les revenus des populations locales et des groupes armés, on dispose d’une mesure précise des déterminants des conflits. Plus jeune, passionné par l’actualité internationale, je dévorais les journaux ; j’étais très bon en histoire-géographie et, disons, moins bon en maths.
Admis à l’ENS Cachan, j’ai fait un master à Paris-I et à l’Ecole d’économie de Paris ; j’y ai rencontré Thierry Mayer, qui a été mon directeur de thèse, et Farid Toubal, qui m’ont convaincu que les mathématiques font de l’économie un outil de recherche intellectuelle particulièrement rigoureux. Mais il est vrai que j’ai plus d’appétence pour la collecte et le traitement des données, afin de distinguer les causalités des corrélations, que pour la construction ou l’application de modèles théoriques. Et mes meilleures notes de master n’étaient pas en mathématiques… Comme quoi on peut faire de l’économie sans être forcément un crack en maths !
Vous avez aussi travaillé sur d’autres sujets, toujours liés à la violence cependant…
Dans une autre étude, réalisée en Suisse, nous avons pu montrer que, parmi la population des demandeurs d’asile, ceux qui avaient vécu directement des conflits armés avaient des comportements plus violents que leurs compatriotes qui y avaient échappé, mais aussi que ce différentiel disparaissait dans les cantons qui mènent une politique volontariste d’insertion des demandeurs d’asile dans l’emploi.
Mathieu Couttenier
35 ans
Chercheur à l’Ecole normale supérieure
« Délégués discriminés, dialogue social entravé » 
Propos Recueillis Par Anne Rodier
Vous êtes nominé au Prix du meilleur jeune économiste 2019 pour l’ensemble de vos travaux. En quoi s’inscrivent-ils dans l’actualité ?
La France a engagé avec la loi El Khomri de 2016 puis les ordonnances Pénicaud de 2017 une profonde refonte du marché du travail, accordant plus de poids au dialogue social au niveau de l’entreprise, par rapport à la branche et au code du travail. Les thèmes de la négociation collective sont au cœur de mes travaux, qui traitent plus largement des inégalités sur le marché du travail, du rôle des institutions et des normes sociales : normes de genre (femmes-hommes), règles de représentation du personnel et fiscalité du travail. La représentation des salariés avait jusqu’alors été très peu étudiée par les économistes. Mes travaux sur la carrière des délégués et leur place dans les entreprises ont mis en évidence la discrimination des représentants syndicaux, rémunérés 10 % de moins que les autres salariés, et ses conséquences sur le dialogue social. On constate dans les entreprises que plus la situation est conflictuelle, plus les syndicats sont actifs, et plus la condition des représentants syndicaux est mauvaise.
Comment l’expliquez-vous ?
C’est le produit d’un cercle vicieux : les employeurs trouvent un intérêt stratégique à stigmatiser ceux qui sont le moins enclins aux compromis, ne serait-ce que parce que la négociation est coûteuse. Mais cette discrimination avérée entraîne des effets de désaffection des salariés, qui ne veulent pas se mettre en difficulté en rejoignant un syndicat. Ainsi, 35 % des salariés déclarent éviter de se syndiquer par peur des représailles. En conséquence, seuls des profils singuliers sont prêts à s’engager : des salariés très militants, ou particulièrement attachés à la défense de l’intérêt général, qui ne sont finalement pas toujours très représentatifs des autres salariés. Mes travaux établissent ainsi qu’avant de vouloir donner plus de poids à la négociation d’entreprise, il faut d’abord renforcer la valeur et la légitimité des représentants auprès des employeurs et des autres salariés. Ce n’est pas vraiment ce qu’a fait la refonte El Khomri-Pénicaud.
Comment avez-vous été amené à vous intéresser aux inégalités ?
Les travaux économiques portent soit sur l’efficacité soit sur les inégalités. Le monde évolue vers davantage d’inégalités. Lorsque, après des études de mathématiques à l’Ecole normale supérieure, j’ai décidé de faire de l’économie, c’était pour être dans le concret, au plus près des gens, pour essayer de réaliser quelque chose d’utile, par un travail qui soit racontable. L’évaluation de la réforme de 2008 que nous avons effectuée avec Philippe Askenazy en est un bon exemple. En remplaçant la désignation du délégué syndical par un seuil minimum de 10 % des voix pour pouvoir représenter les salariés, cette réforme a introduit une vraie démocratie électorale dans l’entreprise, qui a très fortement renforcé la légitimité des délégués auprès des employeurs. C’est ce qu’a mis au jour notre évaluation de la réforme. Du côté des salariés, cette même recherche a aussi établi un regain de confiance et de satisfaction envers les syndicats et mesuré une forte hausse du taux de syndicalisation dans les entreprises observées. L’enjeu est important dans un des pays les plus mal classés au monde pour sa coopération entre salariés et employeurs. De telles évaluations d’impact chiffrées auraient sans doute été très utiles avant les réformes El Khomri et Pénicaud.
Thomas Breda
36 ans
Economiste du travail. Chercheur au CNRS
« Les médias, la démocratie et le prix d’un vote »
Propos Recueillis Par Philippe Escande
Comment en êtes-vous venue à l’économie ?
Très jeune, j’étais fascinée par la figure de l’intellectuelle engagée et j’ai intégré l’Ecole normale supérieure en lettres, philosophie et sciences sociales. L’économie m’a rapidement séduite par les questions qu’elle posait, par son aspect interdisciplinaire et son rapport direct avec le politique. C’est la raison pour laquelle je me suis intéressée à la démocratie et à l’un de ses vecteurs principaux, les médias. Ma thèse de doctorat a étudié l’effet de la concurrence entre les journaux sur la qualité de l’information. Elle a montré que la multiplication des titres, ajoutée à la concurrence de la publicité télévisée, a fragilisé la profession et, paradoxalement, homogénéisé l’information.
Est-ce cela qui vous a amenée à étudier le financement des partis politiques ?
En travaillant sur les médias, je me suis interrogée sur l’influence de certains individus fortunés, et le monde des partis me paraissait plus vertueux avec son système de plafonnement des dons et d’interdiction du financement par les entreprises. En creusant le sujet, je me suis rendu compte qu’il était très peu documenté. J’ai donc plongé dans les données publiques pour déterminer combien chacun donne en fonction de ses revenus. Au final, le don moyen, cotisation comprise, des 50 % de la population la moins aisée était de 120 euros par personne, quand dans le 0,01 % des plus riches donnait chacun 5 245 euros. Cette situation m’est apparue d’autant plus injuste que ces derniers ne paient qu’un tiers de ce montant, compte tenu de la réduction d’impôt. De facto, les préférences politiques des plus riches sont subventionnées par le reste des contribuables.
Mais y a-t-il un lien direct entre l’argent donné aux campagnes et le succès électoral ?
Ce n’est, bien sûr, pas le seul facteur, mais il est important et a été largement démontré aux Etats-Unis. Pour notre part, nous avons étudié avec Yasmine Bekkouche l’ensemble des élections législatives françaises depuis 1993 et des municipales depuis 1995. La corrélation est très forte, restait à démontrer la causalité qui permettrait de dire que, en éliminant les autres causes, un euro supplémentaire accroît les chances d’élection. Pour cela, nous nous sommes penchées sur le choc provoqué par l’interdiction des dons des entreprises aux partis, avant les élections de 1997. Un certain nombre de candidats de droite n’étaient pas préparés à ce changement brutal et ont donc manqué de moyens. Ce phénomène explique en partie la victoire de la gauche à ce scrutin. Notre recherche a chiffré le prix d’une voix supplémentaire à 32 euros. Cela a fait l’objet d’un article scientifique et a donné un chapitre à mon livre (Le Prix de la démocratie, Fayard, 2018).
Pourquoi passer de la recherche au livre ?
Parce que cela permet de lancer le sujet dans le débat public et de pousser des propositions. Comme celle de l’instauration de bons pour l’égalité démocratique qui permettrait à chaque citoyen d’allouer une somme, la même pour tout le monde, au parti de son choix. Je serai d’ailleurs cette semaine à Chicago pour défendre cette idée également dans le domaine du financement des médias. Comme on choisit un parti, on pourrait choisir le média que l’on souhaiterait financer.
Les nommés parlent de leurs travaux
Julia Cagé
35 ans
Assistante professeure à Sciences Po Paris