La fin de l’inflation faible (Artus)

Patrick Artus : « Le retour à l’économie d’autrefois pourrait être violent »

Chronique

auteur

Patrick Artus

Economiste

Une inflation à nouveau forte va modifier les comportements de tous les agents économiques, prévoit l’économiste dans sa chronique.

Publié le 16 avril 2022 à 07h00 – Mis à jour le 16 avril 2022 à 07h00 Temps de Lecture 4 min.

Chronique. Le prochain président de la République, quel qu’il soit, risque d’être confronté à une situation économique bien proche de celle des années 1970-2008, une « économie d’autrefois » très éloignée de celle que nous avons connue ces dernières années – entre 2010 et la crise due au Covid-19. Lire aussi : Article réservé à nos abonnés La BCE prise en étau entre l’inflation et le risque de récession

Dans cette économie d’autrefois, il y avait de l’inflation. Elle était alors due à l’accélération des salaires, quand les économies se rapprochaient du plein-emploi, et à l’indexation des salaires sur les prix. En effet, le pouvoir de négociation des salariés était élevé ; cela impliquait, d’une part, que les salariés pouvaient bénéficier des périodes de plein-emploi pour obtenir des hausses de salaires plus rapides, d’autre part, que les gains de productivité étaient redistribués aux salariés, et enfin que les salaires étaient protégés contre l’inflation par l’indexation de ceux-ci sur les prix.

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La seconde caractéristique de l’économie d’autrefois était que les chocs inflationnistes (hausse des prix des matières premières et de l’énergie, conflits sociaux) étaient essentiellement supportés par les entreprises et conduisaient surtout à un recul des profits, puisque l’indexation des salaires épargnait les salariés des conséquences de ces chocs. Lire aussi Article réservé à nos abonnés L’inflation va miner le pouvoir d’achat et grever la croissance, prévient l’Insee

Enfin, dans cet environnement marqué par l’inflation et la lutte entre salariés et entreprises pour le partage des revenus, les banques centrales, surtout à partir de 1980, avaient comme objectif premier de lutter contre l’inflation. Chaque fois que l’inflation augmentait (1973-1974, 1980-1982, 1998-2000, et même 2006-2008), les taux d’intérêt grimpaient fortement ; les taux d’intérêt à long terme étaient en moyenne plus élevés que les taux de croissance de l’économie.

Politiques expansionnistes

En conséquence, la politique budgétaire ne pouvait pas rester durablement expansionniste : elle était contracyclique, mais devait en moyenne stabiliser le taux d’endettement public. Les Etats devaient assurer la soutenabilité des dettes publiques en revenant à des politiques budgétaires restrictives dans la seconde moitié des périodes d’expansion. Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Aux Etats-Unis, l’inflation provoque enfin une hausse des taux

Tout change à partir de la crise des subprimes de 2008-2009, mais certaines évolutions apparaissent dès le début des années 2000. Le point de départ est la perte de pouvoir de négociation des salariés, avec la désindustrialisation et la création d’emplois dans de petites entreprises de services, où les syndicats sont peu présents, et avec la déréglementation des marchés du travail (réduction de la protection de l’emploi, facilitation des licenciements). Il en résulte une déformation du partage des revenus au détriment des salariés dans tous les pays de l’OCDE, sauf en France et en Italie. Les moindres hausses des salaires conduisent à une inflation plus faible. Mais le coût des chocs inflationnistes (hausse des prix de l’énergie, de l’alimentation, du transport…) est, comme actuellement, subi par les salariés plus que par les entreprises, car, à partir du début des années 2000, les salaires sont faiblement indexés sur les prix. Enfin, le plein-emploi n’amène plus à l’inflation – on l’a clairement vu en 2018-2019, la baisse du chômage n’entraînant plus (ou moins) de hausse des salaires. Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Inflation : l’inévitable appauvrissement des ménages

Dans cet environnement non inflationniste, le comportement des banques centrales change : elles n’ont plus, en réalité, un objectif de stabilité des prix, mais veulent contribuer, de manières diverses selon les pays, à la création d’emplois, à la réduction des inégalités, à la transition énergétique. Enfin, puisque l’absence d’inflation et ces nouveaux objectifs des banques centrales permettent de conserver des taux d’intérêt faibles, nettement inférieurs à la croissance du PIB, il n’y a pas d’obstacles au maintien de politiques budgétaires expansionnistes et à la hausse des taux d’endettement public.

Vers une hausse des taux

Cette situation perdure jusqu’à la sortie de la crise due au Covid-19. Mais, aujourd’hui, l’inflation est revenue, d’abord avec une forte demande de biens (électroniques, équipement de la maison, énergies renouvelables…) au détriment de la demande de services, ensuite avec une forte hausse des prix de l’énergie, des métaux, du transport, des semi-conducteurs, aggravée par la guerre en Ukraine. Lire aussi Inflation : faut-il s’inquiéter de l’envolée des prix dans la zone euro ? Cinq questions pour comprendre

Au départ, les salaires ont peu réagi à cette inflation forte, mais il paraît clair que les salariés vont obtenir progressivement la compensation des hausses de prix, aidés en cela par les changements de comportement sur les marchés du travail (rejet des emplois pénibles et à horaires atypiques) et par les difficultés de recrutement des entreprises. La réindexation des salaires sur les prix pourrait rendre durable cette poussée d’inflation.

Les banques centrales, qui avaient initialement pensé que la poussée d’inflation était transitoire, prévoient aujourd’hui qu’elle va rester nettement supérieure à l’objectif de 2 % (autour de 4 % à 5 % fin 2022 aux Etats-Unis et en Europe). Elles devront revenir à leurs pratiques antérieures de lutte contre l’inflation, et les hausses de taux d’intérêt vont donc être importantes. Ce qui forcera les Etats à revenir à des politiques budgétaires moins expansionnistes, en raison de la forte hausse de leurs coûts de financement. Lire aussi : Article réservé à nos abonnés A Blois, l’inflation reste « gérable » pour certains, d’autres ne se font « plus plaisir »

Les pays de l’OCDE s’étaient habitués à l’absence d’inflation et aux taux d’intérêt bas, d’où résultait la forte hausse des taux d’endettement, la possibilité d’accroître toutes les dépenses publiques jugées nécessaires, mais aussi la progression continuelle des cours boursiers et des prix de l’immobilier. Les entreprises s’étaient habituées au faible pouvoir de négociation des salariés, qui avait rendu possible une hausse spectaculaire des profits.

Le retour à l’économie d’autrefois va réduire la profitabilité des entreprises, nécessiter le désendettement des Etats et va rendre impossible une augmentation des dépenses publiques financées par la dette. Le choc pourrait être violent.

Patrick Artus est conseiller économique à la banque Natixis.

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