Guerre en Ukraine et fragmentation des chaînes de valeur

L’OMC s’inquiète d’une fragmentation du commerce mondial

Conséquence de la guerre en Ukraine, l’Organisation mondiale du commerce redoute une division en « blocs géopolitiques » distincts, qui pourrait conduire les entreprises à réorganiser leurs chaînes d’approvisionnement pour faire face à ces risques, et provoquer un découplage des économies.

Par Julien Bouissou Publié hier à 21h51, mis à jour à 07h58

Temps de Lecture 4 min

Ngozi Okonjo-Iweala, directrice de l’Organisation mondiale du commerce, à Genève (Suisse), mardi 12 avril 2022.
Ngozi Okonjo-Iweala, directrice de l’Organisation mondiale du commerce, à Genève (Suisse), mardi 12 avril 2022. SALVATORE DI NOLFI / AP

Sans surprise, la guerre en Ukraine et les récents confinements en Chine ont conduit l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à revoir à la baisse ses prévisions de croissance des échanges de marchandises pour 2022 à 3 %, contre 4,7 % précédemment. Ces prévisions, publiées mardi 12 avril, sont toutefois très incertaines, puisqu’elles se situent dans un éventail très large, compris entre 0,5 % et 5,5 %.

« Malgré leurs faibles parts dans le commerce et la production au niveau mondial, la Russie et l’Ukraine sont des fournisseurs majeurs de produits essentiels, y compris les produits alimentaires, l’énergie et les engrais », observe l’organisation, basée à Genève. Les deux pays comptent pour 2,5 % du commerce mondial, mais ils assurent 25 % des approvisionnements en blé et de 45 % des produits dérivés du tournesol. Ces pénuries, qui à leur tour entraînent une hausse des prix alimentaires, pourraient être aggravées par des restrictions aux exportations dans d’autres pays. Celles-ci « menacent de la faim et de la pauvreté des millions de personnes », selon l’OMC, qui appelle à « une coopération internationale » pour garantir la libre circulation des matières premières agricoles. « Ce n’est pas le moment de nous replier sur nous-mêmes. Dans une crise, plus de commerce est nécessaire pour garantir un accès stable et équitable aux produits de première nécessité », a insisté la directrice de l’organisation, Ngozi Okonjo-Iweala.

Sanctions économiques

Malgré ces incertitudes, l’OMC attire l’attention sur la transformation en cours du paysage du commerce mondial bouleversé par deux chocs successifs : la pandémie mondiale, qui a déréglé les chaînes d’approvisionnement, et la guerre en Ukraine, qui prive une partie du monde de ses ravitaillements en denrées agricoles. L’organisation redoute d’abord une « fragmentation » des échanges mondiaux en « blocs géopolitiques » distincts, ce qui pourrait conduire les entreprises à réorganiser leurs chaînes d’approvisionnement pour faire face à ces risques et à un découplage des économies. « Cela pourrait réduire le PIB mondial d’environ 5 % sur le long terme, notamment en limitant la concurrence et en étouffant l’innovation », estime l’institution dans une note récente.

Privilège abonnés Newsletter « La lettre éco » Le regard du Monde sur l’actualité économique du jour. S’inscrire

« La logique de bloc n’est pas encore installée, même si les préoccupations géopolitiques comptent davantage dans les relations commerciales, tempère Sébastien Jean, titulaire de la chaire Economie industrielle au Conservatoire national des arts et métiers, et la logique politique ne l’emportera que pour certains secteurs considérés comme stratégiques. » Lire aussi : Guerre en Ukraine : gaz, matières premières, céréales… quelle interdépendance économique entre l’UE et la Russie ?

Les rivalités géopolitiques se traduisent désormais par des sanctions économiques ou par des mesures de rétorsion commerciale, comme ce fut le cas en 2020 avec l’arrêt par la Chine de certaines importations venant d’Australie en guise de représailles politiques. « L’histoire nous enseigne que le fait de diviser l’économie mondiale en blocs rivaux et de tourner le dos aux pays les plus pauvres ne conduit ni à la prospérité ni à la paix », a souligné, mardi 12 avril, Mme Okonjo-Iweala.

Echanges commerciaux en hausse

Dans une note de blog ce mardi 12 avril, le Fonds monétaire international (FMI) ne cache pas son scepticisme vis-à-vis des relocalisations, comme réponses aux ruptures de chaînes d’approvisionnement observées pendant la pandémie ou aux tensions géopolitiques. « Le démantèlement des chaînes de valeur n’est pas une solution, écrit le FMI, c’est plus – et non pas moins – de diversification qui améliore la résilience. » Une résilience qui, selon l’institution basée à Washington, peut être renforcée par une plus grande diversification géographique des approvisionnements ou par la possibilité de remplacer un intrant par un autre. En pleine pénurie de semi-conducteurs, le constructeur automobile américain General Motors a, par exemple, annoncé qu’il allait standardiser et uniformiser les modèles de puces électroniques pour pouvoir les remplacer plus facilement. Lire aussi Article réservé à nos abonnés Guerre en Ukraine : les prix du pétrole, du blé et de l’aluminium s’envolent, les Bourses s’effondrent

Autre enseignement des prévisions publiées mardi 12 avril : la mondialisation, mesurée par les échanges commerciaux, n’a pas ralenti pendant la pandémie. Ces derniers devraient enregistrer une croissance 1,1 fois plus rapide que celle du PIB dans le monde en 2022 et 2023, alors que les deux avançaient jusque-là au même rythme. La phase d’accélération des échanges commerciaux s’est terminée il y a en réalité bien longtemps, avec la crise financière de 2008-2009. « Au cours des vingt ans qui ont précédé la crise financière mondiale, le commerce mondial des marchandises a augmenté environ 2 fois plus rapidement que le PIB mondial », rappelle l’OMC.

Alors que le commerce de marchandises a augmenté de 9,8 % en volume en 2021, il a bondi de 26 % en valeur sur la même période, ce qui signifie que les prix à l’exportation et à l’importation ont progressé de 15 %, bien au-delà de l’inflation enregistrée dans le monde. Une différence qui s’explique par le poids élevé des combustibles et des biens durables – dont les prix ont flambé pendant la pandémie et continuent avec la guerre en Ukraine – dans les échanges de marchandises. « Une augmentation des prix des intrants et de la production et une hausse des délais de livraison en mars 2022 laissent entendre que les déséquilibres persistants de l’offre pourraient contribuer à l’inflation dans les mois à venir », avertit l’OMC.

Julien Bouissou