Guerre en Ukraine et transition énergétique (C.Gollier / Le Monde)

« Jamais la sobriété énergétique de nos concitoyens n’a été aussi cruciale pour notre destin »

Tribune

Jean-Michel Glachant

Directeur de la Florence School of Regulation/Institut universitaire européen de Florence

Christian Gollier

Directeur général de l’Ecole d’économie de Toulouse /Université de Toulouse-Capitole

Les Européens doivent, dès aujourd’hui, diminuer leur consommation pour se passer des hydrocarbures russes, plaident les deux économistes.

Publié le 11 mars 2022 à 06h00, mis à jour hier à 17h23 Temps de Lecture 2 min.

Tribune.En 2019, l’exportation d’énergie fossile par la Russie représentait un revenu de 233 milliards de dollars, soit 14 % du produit intérieur brut du pays. La moitié de ces exportations bénéficiait aux consommateurs européens. Depuis, les prix du gaz naturel, du charbon et du pétrole sur les marchés européens ont été multipliés respectivement par 8, par 5 et par 2.

C’est un formidable ballon d’oxygène pour financer la machine de guerre russe, auquel les Etats européens n’ont pas encore osé toucher tant notre dépendance à cette énergie est importante. Il s’agit d’une passivité coupable, qui nous rend complice de la tragédie qui se déroule sous nos yeux en Ukraine aujourd’hui et sans doute ailleurs demain. Lire aussi Article réservé à nos abonnés « Nous appelons les citoyens du monde entier à boycotter le pétrole russe dès maintenant »

En allumant votre chaudière, en démarrant le moteur de votre voiture, et même en allumant votre ampoule à incandescence, vous contribuez à la victoire de la Russie. Il est urgent que les Européens se libèrent de leur dépendance énergétique russe. Le Pacte vert européen va nous y aider, puisque l’objectif de réduction des émissions de CO2 de 55 % d’ici à 2030 conduira à éliminer le charbon, puis le gaz naturel, du bouquet électrique européen.

Une électricité encore trop carbonée

Mais cette transition énergétique va prendre du temps, puisqu’elle est fondée sur des investissements dans les énergies renouvelables et sur l’électrification des usages énergétiques dont les impacts climatiques et sécuritaires mettront des années à se matérialiser.

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La hausse des prix des énergies fossiles devrait naturellement conduire les consommateurs à décarboner leur mode de vie, comme ce fut le cas lors des chocs pétroliers à la fin du siècle dernier. Mais comme à l’époque, cet effet prix va prendre du temps. C’est particulièrement vrai dans le domaine de l’électricité. Lire aussi Article réservé à nos abonnés Guerre en Ukraine : « L’augmentation des prix de l’énergie devrait plus correspondre à celle des deux conflits entre les Etats-Unis et l’Irak qu’aux deux premiers chocs pétroliers »

Notre bouquet électrique européen étant encore très carboné, le prix de l’électricité sur le marché « spot » européen est passé de 32 euros par mégawattheure en moyenne en 2020 à plus de 200 euros ces derniers mois, jusqu’à 700 euros aux heures de pointe ces derniers jours. Néanmoins, notre gouvernement n’a pas voulu que les consommateurs en soient affectés, en bloquant le prix garanti de l’électricité.

Sauver nos démocraties et notre environnement

Ainsi, chaque kilowattheure mal consommé appauvrit l’Europe et enrichit l’armée russe, mais le consommateur français peut dormir tranquille pour son pouvoir d’achat. Ce blocage de prix, s’il peut se comprendre pour des raisons de vulnérabilité des ménages les plus modestes, implique une insensibilité au soutien flagrant de l’agression russe. Plus que jamais, notre responsabilité individuelle est ici engagée.

Chacun à son niveau se doit d’agir, pour s’opposer simultanément à la guerre en Europe et au changement climatique. Jamais la sobriété énergétique de nos concitoyens n’a été aussi cruciale pour notre destin en tant que civilisation. En baissant tous nos thermostats de quelques degrés, en organisant des dimanches sans voiture, et plein d’autres actions individuelles, c’est une multitude de vies que nous sauverons dans l’est de l’Europe et pour les générations futures confrontées aux dérèglements climatiques. Lire aussi Article réservé à nos abonnés « En coupant le gaz et le pétrole russes, nous allons avoir plus froid, mais nous pourrons nous regarder en face avec moins de honte »

Préemptons l’arme de l’embargo russe en montrant que nous n’avons pas besoin de leurs hydrocarbures. En réduisant notre consommation d’énergies fossiles, ici et maintenant, nous affirmons notre volonté, individuelle et collective, de sauver simultanément nos démocraties et notre environnement.

Jean-Michel Glachant(Directeur de la Florence School of Regulation/Institut universitaire européen de Florence) et Christian Gollier(Directeur général de l’Ecole d’économie de Toulouse /Université de Toulouse-Capitole)